‹ Inventaire descriptif des tapisseries de haute-lisseChapitre 44 sur 59 · Salomon et la Reine de Saba · texte numérisé non relu

Salomon et la Reine de Saba

Vue à l'Exposition de 1870. Signée B B Le. G

Les tapisseries de Jacques de la Rivière seront l'objet exclusif de ce paragraphe, qui se réfère encore au xviie siècle.

M. Eugène Muntz a rendu un service réel à la science, en révélant le premier l'existence à Rome d'un atelier spécial pour la fabrication des tapisseries, et en nommant le fondateur et protecteur, le maître tapissier et ses aides. Archéologue studieux et sagace, il a publié a ce sujet, dans la Chronique des Arts (1876, n° 26), un petit article excellent, que je crois opportun de reproduire ici à peu près en entier, parce que j'aurai ensuite à le corroborer de quelques observations qui me sont personnelles.

Cet article est intitulé : L'atelier de tapisseries du cardinal François Barberini, à Rome. On verra de suite, en le lisant, combien de renseignements curieux il contient.

« L'année 1625 est une de celles qui comptent dans l'histoire des relations intellectuelles de l'Italie avec la Fiance. C'est l'année où le neveu d'Urbain VIII, le cardinal légat François Barberini, arrive, chargé d'une mission importante, à la cour de Louis XIII, en compagnie

de plusieurs des savants ou littérateurs les plus distingués de son pays pour lesquels ce voyage devint le point de départ de liaisons intimes avec les savants ou artistes parisiens. On remarquait dans le nombre, Jérôme Aleander, un des plus chers amis de Peiresc, le chevalier del Pozzo, le protecteur du Poussin, César Magalotti, etc., etc. Un précieux recueil épistolaire, conservé à la Barberine, montre aujourd'hui encore combien ces relations furent fécondes et durables.

» Mais ce qui pour le moment nous intéresse davantage, c'est de voir l'influence exercée sur le légat et sa suits par les trésors d'art de notre pays et notamment par les productions de la tapisserie. Quelque belles que fussent les tentures appartenant à la cour pontificale, elles paraissent n'avoir pas pu se mesurer, ni pour la variété, ni pour le nombre, avec celles dont regorgeaient le Louvre, le château de Fontainebleau, les églises, les hôtels des particuliers. L'auteur du journal du voyage ou diarium, dont la Bibliothèque Nationale de Naples et laBarberine possèdent chacune un exemplaire manuscrit, ne néglige jamais de mentionner, voire de décrire, les arazzi qu'il aperçoit dans ses visites. Au couvent de Saint-Magloire il signale : Una caméra et un salotto parata d 'arazzi regii con oro e seta cli squisito disegno, fra quali vi era particolarmente riguardevole un pezzo dov'era espresso la navigatione navfragosa di S. Paolo, verso Mattd e il miracolo délia vipera buttata net fuoeo; à Fontainebleau, il remarque des arazzi tessuti con oro e seta con Vhisloria di dodici onesi deÏÏanno di bellissima maniera, et bien d'autres encore.

» La vue de tant de merveilles, et sans doute aussi le

spectacle de l'activité qui régnait alors dans les fabriques du roi, fit naître chez le cardinal le désir de doter la Ville Eternelle d'un établissement analogue, capable de traduire en tapisserie les compositions des peintres de la cour pontificale, entre autres de Pierre de Cortone. Mais avant de rien entreprendre, il procéda à une espèce d'enquête industrielle, afin de recueillir des informations certaines sur la qualité des laines des divers pays, sur les différents systèmes de teinture, etc., etc. Florence et Venise, Avignon et Paris furent mis à contribution et fournirent les renseignements qu'on leur demanda. Plus égoïste, plus pusillanime, Bruxelles refusa de livrer son secret, si tant est qu'elle en possédât un. Cela se passait vers 1630.

» Il y a environ trois ans, j'ai eu le bonheur de découvrir à la Barberine, où elle était ensevelie depuis plus de deux siècles, cette correspondance curieuse à tant de titres. Un extrait en a été publié depuis dans la Revue des Sociétés savantes, et M. Darcel y a joint un commentaire des plus instructifs. J'ignorais alors si le cardinal avait donné, ou non, suite à son projet, et j 'évitai de me prononcer sur ce peint, quoique la ténacité de son caractère, son activité vraiment féconde, les immenses ressources dont il disposait, rendissent l'affirmative peut douteuse.

» L'automne dernier, en examinant un paquet de vieilles factures de tapissiers, je mis la main sur deux feuilles volantes qui, à première vue, me parurent se rapporter au projet en question. C'étaient effectivement les comptes de l'atelier de tapisseries que le cardinal avait fondé, et dont personne jusqu'ici ne semble avoir soupçonné l'existence

» Nous y voyons, en effet, que cet établissement, placé sous le patronage du pape ou du moins sous celui de son tout-puissant neveu, fonctionnait déjà en 1635. Il avait pour directeur Jacques délia Riviera, dont le nom semble déceler une origine française, à moins que les mots délia Riviera ne s'appliquent à la rivière de Gênes. Sous ses ordres travaillaient deux tapissiers, l'un français, Antoine, l'autre flamand, Michel. Ces derniers traitaient parfois directement avec les agents du cardinal; ils signèrent entre autres avec eux une convention qui leur assurait, à l'insu de leur chef, un salaire supérieur à celui qui leur avait été accordé d'abord. Autant que j'ai pu en juger, l'entreprise avait d'ailleurs un caractère essentiellement provisoire ; on loua, par exemple, pour y loger nos deux tapissiers, une chambre des plus modestes, dont le loyer n'était que de trois écus et demi pour cinq mois.

» Le premier ouvrage sur lequel nous possédions des données cerlaines est une Nativité, destinée, ainsi que les autres pièces que je vais décrire, à l'autel de la chapelle du râlais Apostolique. Cette tenture, qui mesurait trente aunes carrées et un cinquième, était terminée au plus tard le 23 décembre 1635, jour où elle fut remise au fourrier du pape. Elle coûta en tout 535 écus, 57 baïoques et demi. La main-d'œuvre était comprise dans cette somme pour 271 écus, 8 baïoques. c'est «à-dire à raison de 9 écus l'aune carrée. Une gratification de 25 écus fut en outre accordée à M9 Antoine et à M6 Michel.

)> Le second travail avait plus d'importance et comprenait six pièces que notre document décrit comme suit : Sei pendenti (ïarazzo di sela, oro et stnmi, fatli

con figure, e con arrni di N. S ignore per il baldachino dell'altare délia cappella puntificia.

» Comme on le voit, les sujets ne sont pas indiqués. Je n'ai réussi à les découvrir que pour deux de ces tentures, et cela grâce à un inventaire de 1644, conservé aux Archives d'Etat de Rome. Voici en quels termes y sont enregistrées ces deux pièces, identiques, il n'est pas permis d'en douter, avec celles qui sortaient de l'atelier de Mc Jacques délia Riviera :

« Arazzouno con oro, c seta, e slame tessuto in Romacon la Rcsurrettione del Signcrc, alto ali (sic) cinque c un quarto, largo ali cinque e tre quarti compresaci la cimosa, in tutto ali treuta, quai serve ail' altare di capella con sua tcla bianca di dentro.

» Arazzo uno con oro, seta c stame, tessuto in Roma, figurato con l'andata di N. Signore m Jcrusalcmmc... (Le reste comme ci -dessus.)

)> Deux aides de Pierre de Cortone fournirent les cartons, copiés sans doute sur quelque composition de leur maître; ils reçurent en échange la modique somme de douze écus.

» Quant à la dépense totale pour les six pièces, qui avaient exigé un travail de onze mois, et qui furent livrées le 'iG janvier 1G37, elle ne s'éleva qu'à environ 600 écus, dont 345 pour le tissage proprement dit.

» Ici s'arrêtent malheureusement nos informations, et les destinées ultérieures de l'établissement fondé par le neveu d'Urbain VIII nous sont inconnues. Ces ateliers naissaient et disparaissaient avec beaucoup plus de facilité qu'on ne l'admet d'ordinaire, et il faudra singulièrement modifier les idées que nous nous faisons

de l'influence des grands centres de productions, quand nous aurons réussi à savoir au juste combien de rivaux en miniature ils ont compté de l'autre côté des Alpes. »

Ce texte fort érudit nécessite de ma part certaines explications qui rentrent davantage dans ma compétence.

M. Muntz hésite sur le nom du maître tapissier qu'il nomme, d'après les documents, Jacques, ou mieux Giacomo délia Riviera; car, après avoir dit qu'il « semble déceler une origine française, » il abandonne cette opinion, la seule vraie, pour essayer de justifier ce surnom, puisque c'en est un, en le faisant originaire de « la rivière de Gènes. » Je vais donner une preuve péremptoire comme quoi cet artiste était Français : la signature de ses produits.

Qu'y voit-on, en effet ? Ces quatre mots abrégés et séparés, non par des points-milieux, comme le pratiquait l'épigraphie romaine, mais par des points qui indiquent des mots écourtés : iac. d. l. riv.

Jac. peut être ici pour Jacobus ; mais la suite répugne à un nom latin. J'y lis donc tout naturellement Jacques, avec l'initiale I, qui, en épigraphie, remplace habituellelement le J. De plus, s'il s'agissait d'un Italien, il eût écrit giac, commencement de Giacomo.

Supposons encore qu'il soit Génois, il n'écrira pas de la en deux syllabes distinctes, mais à l'italienne, délia, en un seul mot.

Enfin Riviera est la traduction littérale du français Rivière.

Dès 1858, en décrivant dans la Revue de VArt Chrétien (t. ni, p. 528) les tapisseries du palais Barberini, j'avais demandé aux savants à quel nom pouvait correspondre

cette signature, dont, en fin de compte, j'étais tenté de faire Riutti, parce que, plus tard, on rencontre un tapissier de ce nom; personne ne donna de réponse à ma question, et c'est seulement en lisant M. Muntz, qui a ignoré la signature et les œuvres de Jacques de la Rivière, que je trouve, après tant d'années, la solution désirée.

M. Muntz cite trois documents qui établissent que Jacques fit pour la chapelle Sixtine un baldaquin et trois retables représentant la Nativité du Sauveur, son entrée triomphale à Jérusalem et sa Résurrection glorieuse. Je connais assez le Vatican pour affirmer que ces pièces n'existent plus, ou du moins sont hors d'usage et alors reléguées dans des coins retirés du garde-meuble, d'où on ne les exhume pas. En tout cas, elles né figurent certainement pas dans la collection des retables de la Sixtine, que j'énumérerai plus loin.

Les baldaquins ne se font plus en tapisserie, mais en velours galonné et frangé d'or, avec armoiries brodées aux deux extrémités de chacune des pentes. Je n'en connais actuellement que deux de ce genre : l'un, au trône de la cathédrale de Bénévent, don de Benoit XIII; l'autre, au Vatican, exécuté sous Pie VI, et formant le trône du Pape à la cérémonie du lavement des pieds le Jeudi-Saint, et aux consistoires publics.

Quant aux baldaquins d'autel, je n'en puis citer un seul. M. Muntz dit que « ce travail comprenait six pièces. » Gela se conçoit facilement : il en faut quatre pour les quatre pentes du dais, une pour le ciel et une sixième pour le retable.

Tout autel, dit le Cérémonial des évôques, doit être muni d'un dais rectangulaire, assez ample pour couvrir

la table de l'autel et la première marche. Au fond et en face du célébrant, on tend une tapisserie dont le sujet varie selon la fête. Régulièrement le dais doit être de la couleur du jour (1). En le faisant en tapisserie, il n'avait pas de couleur propre et alors convenait à toutes les fêtes.

Plus heureux que M. Muntz, j'ai vu et étudié les œuvres subsistantes de Jacques de la Rivière, qui montent à dix-huit pièces, les unes relatives à la vie du Christ, et les autres à celle du pape Urbain VIII. Les deux dernières seulement ont émigré du palais Barberini, qui, à l'origine, les posséda toutes, au palais Sciarra; considérées comme objets d'art, elles font partie d'une riche collection de tableaux et sont encadrées, ce qui empêche de voir les signatures. Les Sciarra étant une branche de la famille Barberini, rien d'étonnant que, dans un partage, on ait démembré une suite historique.

Les tapisseries du palais Barberini ont toutes été exposées, à l'occasion d'une fête, en 1854, dans l'intérieur de Ste-Marie in Trastevere, dont le cardinal

(1) « Umbracuîum seu baldachinum..., quod appendi in sublimi débet supra altare.... forma quadrata, colore, ubi commode fieri possit, conformi colori cœtcrorum paramentorum, pro temporum ac celebritatum varietate. » (Caer. Episc, lib. i, cap. xiv, n. ]). « Quod si altare parieti adh.ereat, applicari poterit ipsi parieti supra altare pannus aliquis cocteris nob.lior et speciosior, ubi intextie siut D. N. J. C. aut gloriosa} Virginis yel Sanctorum imagines, nis>i jam in ipso pariete es.sent depictai et decenter ornatoe: desuper vero in alto appendatur uiubraculum, quod baldachinum vocant, formae quadrata3, cooperiens altare et ipsius altaris scabellum, coloris cseterorum paramentorum. » (Ibicl. , lib. i, cap. XII, n. 13).

Barberini était alors titulaire. Ce sont des œuvres fort estimables et qui dénotent un talent réel.

Les armes d'Urbain YIII figurent aux quatre coins. Elles se blasonnent : d'azur, à trois abeilles montantes d'or, ombrées de sable et posées deux et une. Au milieu du grand côté, en haut, brille un soleil, que les Barberini avaient adopté pour cimier de leur écusson. Le reste de la bordure est occupé : à droite, par la Foi, qui tient une croix ; à gauche, par l'Espérance, qui joint les mains ; en bas, par la Charité, qui allaite un enfant.

La vie du Christ se partage en onze sujets.

1. L'Annonciation. L'ange Gabriel porte une étole croisée sur la poitrine et un lis à la main. En haut, à la bordure, on remarque une charrue traînée par deux abeilles que conduit une troisième. La signature se lit ainsi : IAC. D. L. RIV.

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