‹ Inventaire descriptif des tapisseries de haute-lisseChapitre 5 sur 59 · La Création, au Vatican · texte numérisé non relu

La Création, au Vatican

Au temps de Nicolas V, fut achetée une tapisserie qui représentait la Création du monde et les six premiers jours décrits par la Genèse: Item unus magnus et pulchcr (pannus), cum lana, aura, argento et serico, cum creatione mundi et, seœ capital is cum armis Nicolai et Càliœti (2).

Ce texte se rapporte parfaitement, comme date et comme ensemble, à la grande et belle tapisserie de la

(1) Cette tapisserie fait actuellement partie de la collection Richard. Elle a été photographiée et décrite rapidement dans le bel in-quarto intitulé : Collection de S. A. le duc de Berwick et d'Albe, Paris, 1877.

(2) Muntz. La tapisserie à Rome, p. 3.

Création, qui est entièrement consacrée à l'œuvre des six jours. Un détail toutefois m'arrête : je n'y aperçois pas les écussons de Galixte III et de Nicolas V. Je dois dire, pour être juste, que la pièce n'a pas de bordures et que très-probablement, suivant l'usage, les armes étaient lissées dans ces bordures.

Si cette attribution ne semblait pas justifiée suffisamment, peut-être pourrais-je en tenter une autre, et nous aurions là une des deux tapisseries acquises par Alexandre VI et contenant l'une l'Ancien et l'autre le Nouveau Testament : Imprimis duo panni, ex aura, argento et serico, cum historia veteris et Novi Tcstamenti. (1)

J'ai encore le choix dans ce texte, qui reporte au pontificat de Sixte IV: Imprimis panni duo, cum awro, argento et serico, cum historia veteris et Novi Tcstamenti et armis Sixti (2). Seulement, ici encore se présente la même difficulté, les armes de Sixte IV faisant défaut.

La tapisserie de la Création est en style flamand des plus riches.

En haut, au ciel même de la tapisserie, sur un banc à accoudoirs et à dossier, ornementé d'arcatures treflées, siègent les trois personnes divines, toutes égales quant à l'âge et aux vêtements; leurs cheveux, blonds comme leur barbe, pendent sur leurs épaules, et leur figure a un air de jeunesse. Elles sont couronnées de la couronne impériale, fermée, fleuronnée, doublée à l'intérieur d'une toque bleue, rehaussée de cabochons et surmontée delà croix. Sur leur robe ou tunique, qui leur couvre les

(1) Muntz. La tapisserie à Rome, p. 0.

(2) IbicL, p. 5.

pieds, rouge pour le Père et le Fils, blanche pour le Saint-Esprit, ils ont une large chape rouge, doublée de blanc et à orfrois d'or, semés de pierres précieuses symétriquement disposées. Le fermait de la chape a la forme d'un diptyque ouvert ou plutôt des Tables de la Loi. Tous les trois, ils appuient sur leur genou le monde, globe bleu cerclé de rouge et dominé par la croix. Ils se disposent à la Création et semblent se consulter. Le Père Eternel, immobile et majestueux, bénit à trois doigts, tandis que le Fils fait avec la main un geste qui indique leur détermination et leur production ad extra, comme parle la théologie. Le Saint-Esprit appuie sa main droite sur sa poitrine en signe de consentement. Seul il tient le sceptre, emblème de la puissance souveraine et de la part active qui lui est attribuée dans l'œuvre de la Création (1).

Derrière le trône, porté sur les nuages, se tient debout la cour céleste. Les anges y sont nombreux. Les uns agitent leurs ailes ou les tiennent en repos ; les autres pincent de la harpe, ou accompagnent de l'orgue ceux qui chantent et déroulent les longues feuilles où sont écrits leurs motets de joie. Puis, aux deux extrémités, deux femmes dans l'altitude de la vigilance. Vêtues de robes longues et d'un manteau, voilées du dominical blanc, elles ont le front ceint de la couronne fleurdelisée ou feuillagée. L'une, celle de droite, tient à la main une branche de lis fleuri; elle est modeste: je la nommerai la Mansuétude, tant elle est douce et bonne. L'autre lève les yeux avec assurance et tient avec fermeté son glaive: elle se nomme la Justice, Jtistiela.

(1) a Spiritus Dei ferebatur super aquas » (Gènes., i, 2).

Au second jour de la Création, les trois personnes divines, chapées et couronnées comme dans la scène précédente, sont assises au firmament, qu'elles viennent de séparer des eaux inférieures. Le sceptre qu'elles ont à la main témoigne que leur œuvre est commune à tous.

Au troisième jour, la terre se couvre, sous la bénédiction divine, d'arbres et de fleurs. On y distingue le chardon, l'iris, le fraisier, le chêne, l'oranger avec ses pommes d'or. Un bouquet de bois ferme le tableau à l'horizon. A la chape, au sceptre et à la couronne s'ajoute une particularité iconographique qui se montre en ce seul endroit: le Père, le Fils et le Saint-Esprit, contrairement à toutes les règles, ont les pieds chaussés. Nous sommes au xve siècle, et déjà l'iconographie est en décadence. Ses lois ne sont plus ni aussi fixes, ni aussi absolues. Après tout ce n'est pas étonnant: car si, jusqu'à présent, l'artiste a oublié le nimbe, conséquent avec lui-même, il a fort bien pu négliger la nudité des pieds, qui est un des signes caractéristiques de la divinité.

Debout sur la terre, avec le même costume et les mêmes attributs, la Trinité, par sa bénédiction, place et fait briller au ciel le soleil, globe lumineux et rayonnant, la lune plus pâle et, autour d'eux, les étoiles scintillantes de diverses grandeurs. Vue de profil, la chape du Fils a conservé intègre la forme usitée au moyen âge ; Forfroi montant de chaque côté se termine naturellement en capuchon aigu, que l'on peut rabattre sur la tête.

Au cinquième jour, les personnes divines se sont arrê-

tées sur les bords ombragés d'un grand fleuve. Elles ont le sceptre et bénissent; aussitôt les arbres se parent d'oiseaux, le paon se promène et étale avec orgueil son magnifique plumage, le héron cherche sa nourriture; l'eau, couverte de canards et d'oiseaux aquatiques, se remplit d'une variété infinie de poissons, auxquels se mêlent les monstres marins.

Œuvre du sixième jour : l'homme et la femme sortent de la terre et s'avancent reconnaissants vers la Trinité. Ils sont dans la force de l'âge et, quoique innocents, ils cachent de leurs mains une nudité qu'ils n'ont pas encore soupçonnée. Le Fils offre à Adam son sceptre, comme pour lui t ransférer ses droits et son domaine sur la création, dont il sera désormais le roi. Adam, par un geste expressif, témoigne à la fois sa surprise et son acceptation. A ses pieds, se pressent l'agneau, l'écureuil, le mouton, le lapin, le lion et l'éléphant.

Retournée au ciel, la Trinité montre à l'homme et à la femme le pommier, arbre de la science du bien et du mal, et leur défend de manger de ses fruits. Le Paradis est un verger, dont le palais est un bel édifice gothique.

Au pied de l'arbre, le tentateur, à corps d'animal et tête de femme, présente à Eve la pomme fatale qu'elle accepte et dont elle offre à son mari. Honteux et effrayés de leur faute, les deux coupables se voilent de feuilles de figuier et partent précipitamment, chassés par un ange qui brandit sur leur tête son glaive menaçant.

5. Le Baptême du Christ, au Vatican. (1) J'ai dit que, sous Alexandre VI, deux tapisseries, par

(1) Propriété d'un des exposants au Trocadéro.

conséquent combinées de façon à se mettre en pendant, représentaient Y « Histoire», nécessairement fort abrégée, « de l'Ancien et du Nouveau Testament. » En présence de la tapisserie du Baptême, complément, peut-être, de celle de la Création, je serais tenté de croire que nous sommes en possession de l'original décrit par l'inventaire. Le style est identique de part et d'autre. Quoi donc d'étonnant que le dessinateur des cartons et le tapissier aient été les mômes?

D'ailleurs le sujet se continue parfaitement. Dans la Création, l'homme, chef-d'œuvre des mains de Dieu, succombe et est chassé du Paradis ; dans le Baptême, il est régénéré et trouve une vie nouvelle pour son aine mortellement frappée par le péché. Qu'y a-t il autre chose dans les deux Testaments que la chute et le relèvement, la faute et la réparation, la mort et la régénération ?

Je ne voudrais pas être affirmatif outre mesure, mais il me semble qu'il existe des indices de rapprochement entre deux pièces similaires et faites pour être mises en parallèle.

D'autre part, je dois faire observer que les inventaires du Vatican enregistrent parfois des pièces isolées, comme l'Adoration des Mages, la dernière Cène. (1) Il est donc possible que le Baptême n'ait pas fait partie d'une série relative à la vie du Christ, mais soit une scène sans connexion avec des scènes évangéliques, antécédentes ou subséquentes. Le motif iconographique était envisagé séparément et, quoique d'une main connue, il peut ne pas indiquer une suite.

[i) Muntz. La tapisserie, p. 5.

Au ciel, les trois personnes divines, assises sur un trône et vêtues de la chape, portent le sceptre et la couronne. Le Père tient le globe du monde, surmonté de la croix; du Fils au Saint-Esprit court une banderole dont il serait très-difficile de lire les paroles. Au-dessous, deux anges, ailés et cbapés, tiennent, dans une auréole circulaire, le Saint-Esprit qui, sous la forme d'une colombe et la couronne impériale en tète, plane, au milieu de la lumière, sur la tète du Christ.

Les pieds dans l'eau, Jésus n'a qu'un simple linge aux reins; sa tête rayonne et il bénit à trois doigts. Sur la rive, garnie d'iris en fleur, saint Jean avoue humblement qu'il est venu sur la terre quelqu'un plus digne que lui. Hommes, femmes, enfants, tous dans le riche costume du temps, sont attentifs à sa prédication.

La Trinité reparaît, exactement la même, seulement on a mis des ailes au Saint-Esprit. Plus bas, colombe divine nageant dans la lumière éclatante d'une auréole circulaire, il inspire un homme et une femme agenouillés et dans un état d'extase et d'admiration. Sur la robe de cette femme il est écrit: Instructio, pour nous apprendre que toute science est un don gratuit de Dieu et que la vraie et solide instruction, émanant directement du ciel, ne peut avoir d'autre source plus féconde et plus durable.

L'Instruction est un personnage symbolique, fort bien à sa place ici, car la science divine doit précéder le Baptême. Saint Jean, dans le désert, commence par prêcher ; il lave ensuite ceux que la grâce a touchés dans l'eau salutaire du Jourdain. Plus tard, quand le Christ donne aux Apôtres leur mission, il unit d'une

manière inséparable l'enseignement religieux et l'administration du sacrement : E unies in munclum universum, prœdicate evangelium omni creaturœ : qui crediderit et baptlzatus fuerit, salvus erit (S. Marc, xvi, 15-16). — Euntes ergo docele omnes gentes, baptizantes eos in nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti. (S. Matth , xxviii, 19).

Les tapisseries du xve siècle sont remplies de figures allégoriques; nous allons en observer d'autres ailleurs.

Page 1