DESSINS, AQUARELLES ET PASTELS
« Quoique la connaissance des dessins ne soit pas si estimable que celle des tableaux, elle ne « laisse pas d'être délicate et piquante, à cause que l'ouvrage qui s'y rencontre est tout esprit. « Les dessins marquent davantage le caractère du maître et font voir si son génie est vif ou
« pesant, si ses pensées sont élevées ou communes Le peintre qui veut finir un tableau tâche
« de sortir pour ainsi dire de lui-même ; mais en faisant un dessin, il s'abandonne à son
« génie et se fait voir tel qu'il est. »
Comme elles sont justes ces appréciations du bon De Piles sur cette noble curiosité des dessins, qui, mieux que toute autre, dit quelque part M. de Chennevières, aiguise l'œil, élève le goût, rend heureux son homme, le fait meilleur et plus sociable. — Oui, c'est sui^tout dans un dessin que se révèlent les instincts, les tendances du maître qui s'y livre sans effort, sans retouche, à son inspiration. Le dessin, c'est l'âme de l'artiste ; l'ébauche peinte, elle aussi, en est bien un miroir, mais d'une bien moindre fidélité.
Ces convictions nous avaient inspiré le désir de compléter notre Exposition d'art par un salon de dessins. Mais c'était compliquer outre mesure le labeur de l'organisation, et ici encore nous n'avons à constater qu'un essai timide, absolument incomplet, car notre salon n'a réuni que 48 numéros.
Parmi les rares morceaux antérieurs à ce siècle, figuraient un portrait au pastel de M™^ de Miramion, la fondatrice de la Sainte-Famille, et le Petit lever^ spirituelle gouache de Mallet, un des petits-maîtres chargés de meubler les boudoirs des grandes dames et des élégantes courtisanes du XVIII® siècle.
Aquarelle et portrait au crayon par J.-J. de Boissieu (pl. 24). — Un curieux parchemin de mariage enluminé par Pinardy, deux scènes champêtres à l'aquarelle de Duplessis, datées de 1792, et une gouache sur soie, souvenir de la création du premier théâtre de Roanne, faisaient cortège à une Porte de Rome, dessin lavé d'aquarelle, pièce de toute importance dans l'œuvre de J.-J. de Boissieu. La très excellente reproduction qu'en donne l'album ne saurait rendre le charme et la suavité de cette page véritablement exquise.
Le célèbre graveur lyonnais était encore représenté par deux Vues de l'île Barbe sur la Saône et un très fin portrait au crayon relevé de sanguine de Palerme de Savy, prévôt des marchands de la ville de Lyon.
Rome et la campagne romaine ont toujours passionné les amants de l'idéal et ceux qui cherchent dans les lignes ou dans les horizons la grande âme de la nature et les voix du passé. Depuis Claude Lorrain, le Guaspre et Nicolas Poussin, de nombreux maîtres en ce siècle, épris à leur tour des paysages romains, sont allés demander à cette terre artistique ses nobles et enivrantes harmonies. Après David et ses nombreux élèves, après Ingres et les Flandrin, Corot, Pils, Papety, Benouville et tant d'autres, nous rencontrons plus près de nous les noms de Ravier, de Jamot, du père Besson, le dominicain de Sainte-Sabine, de Flacheron, de Fonville et d'Epinat de Montbrison. — De ce compatriote nous*avions deux sépias remarquables : une vue très appréciée de Saint-Rémy en Provence^ et la Cour d'un couvent d'Italie.
Isidore Pils, nous venons de le dire, fut un des amoureux de Rome, et nous avons gardé fidèle mémoire des heures charmantes passées dans son atelier de la place Pigalle à parcourir les innombrables dessins qu'il avait rapportés de son séjour à l'école de France. Il y en avait deux à notre Exposition : une vue générale de la Villa Médicis prise des jardins Borghèse, dessin à la plume lavé de bistre, et un crayon très étudié des Lointains du Forum, avec l'Arc de Constantin et la Meta Sudans.
Sans une omission de la dernière heure, D. Papéty aurait été représenté, non seulement par sa fine aquarelle de Moïse sauvé des eaux, mais par un croquis d'une belle allure pris d'après nature sur la place du Peuple, cette magnifique entrée de Rome.
Notre savant archiviste, M, Chaverondier, nous avait permis d'enlever de son cabinet le
dessin original de Penguilly, le Combat des Trente, qui fut gravé pour la Bretagne, de Pitre Chevalier, ainsi qu'une esquisse au pastel achetée en mai 1849 à la vente après décès des œuvres d'Antonin Moine, sculpteur et peintre stéphanois, auteur des statues des fontaines de la place de la Concorde. — De la même collection provenait la Chute d'un Ange, de Tony Johannot, sépia curieuse pour l'histoire de notre art contemporain, et qui nous reporte aux naïvetés de l'école romantique.
Parmi les emprunts faits à la galerie de M™* Michaud, il convient de signaler une excellente aquarelle, aussi précise qu'un dessin d'architecture, et la Scène antique signée par Louis David, présent de Guillaume Bonnet à son ami M. Michaud.
C'est un régal de clore cette revue par les trois beaux fusains de Decamps, l'honneur de notre salon de dessins. Deux grands paysages nous avaient été prêtés par M. de Marcilly. Dans ces pages d'une tonalité blonde et harmonieuse, quelques artistes ont signalé des parties trop travaillées et dès lors un peu molles et confuses. Ils retrouvaient mieux la griffe habituelle et l'inspiration du maître dans une esquisse énergique où quelques touches de fusain et de pastel profilent une Ville de la Judée sur un ciel embrasé d'une étonnante profondeur. Decamps avait offert, en mars 1850, cette page comme souvenir à un jeune étudiant, son fervent admirateur.
Afin de compléter cette première partie de notre Inventaire, nous devons signaler les deux cartons de vitraux dessinés et coloriés par Raymond Balze, l'élève chéri d'Ingres. Celui de V Indulgence de la Portioncule a été exécuté à Rome en 1864 et a valu à son auteur les éloges du maître. L'autre représente la Délivrance de saint Pierre par l'Ange dans la prison. Ces pages de grand art sont la propriété de M. Mauvernay, peintre- verrier à Saint-Galmier,
Quant au Portrait de Jeanne d'Arc conservé au cliâteau de Saint-Marcel-de-Félines et prêté par le baron Piston, nous n'avons pu l'inventorier comme pièce importante au point de vue artistique ou archéologique. Tout donne à croire en effet que cette représentation de la Pucelle, que son costume daterait du commencement plutôt que de la fin du xvi* siècle, n'est qu'une des nombreuses variantes, pour ne pas dire copies, d'un tableau original sans valeur iconographique, dont nous connaissons deux autres exemplaires : L'un, au musée d'Orléans avec la date de 1581 ; l'autre, à la galerie du château d'Uriage en Dauphiné, avec cette insci'iption : Jehanne de VoscovLEVR Pucelle d'Orléans qui chassa les Anglais de France.
2me PARTIE - ARTS DÉCORATIFS
Quand les prodigieux collectionneurs de la Rome antique réunissaient dans leurs palais les merveilles qui ont illustré les noms de Salluste, de Pompée, de Scaurus, de Verrès et de Pollion ; — quand, durant le moyen âge, l'abbé Suger, le duc d'Anjou, les rois Charles V, Charles VI et les princes de la puissante maison de Bourgogne composaient ces trésors que décrivent les inventaires ; — lorsque les délicats de la Renaissance entassaient à Bury, à Anet, à Ecouen, les beaux ouvrages qu'ont en partie recueillis nos musées ; et qu'à leur exemple nos modernes amateurs, les Carrand, Débruge Duménil, Soltykoff et Spitzer, pour ne citer que les plus fameux, formaient à Paris leurs si précieuses collections ; tous ou presque tous, exclusivement dominés par la noble passion de la curiosité, ne se proposaient d'autre but que le délassement et l'intime mais égoïste jouissance qui résulte de la vue et de la possession des beaux produits de l'art ou de l'industrie.
Toute autre fut en ce siècle la pensée d'Alexandre Lenoir et d'Arcisse de Caumont luttant
contre le vandalisme révolutionnaire, contre l'indifférence des hommes ou les injures du temps, pour sauver les débris de notre sculpture et de notre architecture nationales. Tout autre fut le souci des conservateurs de nos grands musées depuis Vivant-Denon jusqu'à Darcel et Courajod, travaillant tous à l'accroissement du trésor artistique de la France ; de Sauvageot, d'Alexandre du Sommerard surtout qui, dès 1832, par l'ouverture au public des portes de l'hôtel de Cluny, voulut montrer aux travailleurs l'art descendu de son piédestal et magnifiquement associé, chez nos aïeux, aux besoins du culte, à toutes les exigences de la vie privée, à tous les caprices de la mode. Il se faisait ainsi, cet éminent patriote, le promoteur de la révolution artistique qui s'est opérée dans notre industrie et lui a maintenu son immortelle suzeraineté.
C'est cette révolution pacifique que, dans un modeste cadre de province, notre Exposition avait, nous l'avons dit, mission de faire connaître et d'encourager. De telle sorte qu'à côté des chefs-d'œuvre des artistes, elle a placé les beaux ouvrages des artisans ; à côté des tableaux et des statues, les pierres, les bois et les métaux sculptés ou ciselés, les vitres peintes, les tapisseries, les armes et les pi^oduits céramiques. L'examen des plus importantes pièces de ces collections spéciales va faire l'objet de la seconde partie du présent Inventaire.