PEINTURE SUR VERRE
Notre province possède, surtout en Roannais, des vitraux anciens en nombre suffisant pour rendre inexplicable l'indifférence de nos compatriotes à l'égard de ces tableaux transparents qui émerveillaient les yeux de nos pères, qui parlaient à leur âme dans les temples, qui égayaient leurs hôtels de ville, leurs salles de réunion, leurs demeures, châteaux ou maisons de bourgeois et d'artisans, et nous ont conservé avec les portraits, les armoiries et les insignes des professions, l'histoire du costume, des armes, des usages et du mobilier.
Après une nuit de deux siècles, l'art du vitrail a cependant repris faveur et nos églises, depuis une trentaine d'années, se décorent à l'envie de verrières trop souvent médiocres ou peu durables, faute, il est vrai, d'y mettre le prix; mais ce réveil est l'œuvre du clergé seul. Le goût de notre public, n'est pas encore acquis à ce noble art de la peinture sur verre, et pour lui ramener la foule, le comité de l'Exposition a cru devoir en présenter l'histoire dans une série d'ouvrages des différentes époques.
Aussi bien à ce moment surgissaient les occasions les plus inespérées. — La commission des Monuments histoi'iques, mise en possession depuis une année des deux débris encore subsistants de la vitrerie loniane de l'église abbatiale de la Bénisson-Dieu, consentait à nous en envoyer le meilleur panneau. Et la fabrique de l'église Saint- Etienne de Roanne nous permettait de desceller et d'exposer une verrière du xvi"" siècle dont elle venait de décider la réparation urgente.
Grâce à leur réunion dans rianucnse baie du salon d'honneur, les neuf vitraux exposés permettaient l'étude facile des différences de siyles et de procédés.
La verrière de la Bénisson-Dieu appartient à l'âge du verre simplement teinté dans la masse sans application de peinture. Et malgré la présence de quatre petits losanges de couleur, ce n'est en réalité qu'une mise en plomb monochrome incolore, la vitrea alha exigée par les sévères prohibitions de Clairvaux'. C'est une mosaïque de verres verdâtres (le verre blanc n'existait pas), découpés pour former par les plombs qui les rassemblent des dessins géométriques ou fantaisistes de style carolingien. C'est le système de décoration qui, depuis le iii^ siècle, était usité à Rome, à Conslantinoplo nt dans les Gaules, à Tours, à Limoges, à Poitiers ainsi qu'à Lyon dans l'église que mentionne Sidoine Apollinaire, bâtie par saint Patient au milieu du siècle.
Deux panneaux du xiii® siècle, une lèle de Prophète et une Scène de la Visitation, gracieusement pi'ètés par M. Louis Bégule, nous transportent dans le monde nouveau de la peinture sur verre de couleur, appliquée avec un émail brun qui permet de dessiner les traits et d'obtenir le modelé par des hâchures. Ce visage de Prophète inspiré, saisissant, si peu humain, produisait une impression profonde et arrêtait les visiteurs, bien que placé trop près du sol. On se sentait loin des poupées roses et banales, des jolis paysages sans âme qui, depuis quelques années déshonorent trop souvent nos monuments religieux.
« Ed. Jeanne/.. l.'Jrcfu'ologit et VJrt à la IWiiisson-Dieu, pag. 29 et 51.
Pietà. Vitrail du XV® siècle (pl. 31). — Une Pietà, petit panneau d'oratoire en grisaille démontrait la technique de l'art des verriers durant le xv® siècle, le grand siècle de la peinture sur verre. Leur palette s'est enrichie d'une seconde couleur d'émail, le jaune d'argent, et d'une teinte légère de carnation qui, de nos jours, s'appellera le Jean Cousin, et par les verres doublés ils obtiennent des richesses de coloris inconnues. Les compartiments se sont agrandis, les plombs sertisseurs se sont raréfiés, les figures s'isolent sous des architectures élégantes. Nos splendides verrières d'Ambierle sont la triomphante révélation de ces progrès accomplis.
La Lapidation de saint Etienne, vitrail de la fin du XV*' siècle (pl. 31). —
Bien qu'un peu postérieur, le vitrail de la Lapidation de saint Etienne procède des mêmes traditions, de la même palette. Liférieur comme style à la Pietà, il le dépasse comme composition et travail. C'est une véritable peinture en grisaille à deux tons sur verre blanc, avec lumières enlevées à la pointe et à la plume. C'est un ouvrage allemand que les détails de costume, souliers pattés, haut de chausses à braguettes et taillades, datent de la fin du xv'' siècle.
Dans la grande verrière du Saint- Sébastien de l'église Saint-Etienne de la première moitié du xvi® siècle, la technique a fait de nouveaux et considérables progrès. On y trouve une partie des perfectionnements que les chimistes émailleurs de Limoges apporteront jusque vers 1550 à la palette des verriers. Les pourpres sont nés. Us se montrent dans les vêtements des archers, dans les détails d'architecture. Et cependant l'artiste qui a peint ces trois beaux panneaux est encore un décorateur respectueux des exigences monumentales. Il n'en sera plus de même, quelques années plus tard, à Saint-André-d'Apchon, où l'art décoratif aura définitivement laissé la place à l'art d'expression, au tableau, pour le malheur de la peinture sur verre.
« Spes ». Vitrail du XVP siècle (pl. 31). — Spes. Tel est le titre inscrit sur une grisaille qui représente une femme debout, en avant d'une architecture ornée de bronzes dorés. C'est une figure allégorique de l'Espérance avec l'oiseau Phénix à ses pieds, issant des flammes d'un brasier. Dessin d'une correction absolue et d'une précision qui a défié toutes les surprises de la cuisson. Draperies minces, d'un jet superbe. Cette page, de la meilleure époque de notre Renais-r sance française, est attribuée à Jean Cousin. Un admirateur et biographe du maître, M. Didot, a approuvé cette attribution.
La mode du vitrail, importée des ateliers allemands dans le nord de la Suisse au commencement du xYi** siècle, y devint populaire et y produisit pendant deux cents ans une immense quantité de vitraux d'appartement, se maintenant dans les traditions de la grande école du xv^ siècle. Adam Hiiber zii handschicken Sara Berig, telle est l'inscription tracée sur un cartouche entre deux écussons, au bas d'un de ces petits vitraux suisses de la fin du xvi'^ siècle. Messire A. Huber pose en matamore. C'est un bon gros milicien de Berne, orné d'une barbe terrible, d'un vaste feutre à plume et le col emprisonné dans une énorme fraise. Au moment de partir pour la revue, le mousquet sur l'épaule, il accepte le vin d'honneur que sa robuste épouse lui présente dans un hanap d'orfèvrerie.