‹ Inventaire descriptif et raisonne des principaux objets d'artChapitre 5 sur 30 · PRIMITIFS · texte numérisé non relu

PRIMITIFS

Toute une paroi avait été consacrée aux Primitifs des diverses écoles, dont 24 tableaux choisis parmi plus d'une centaine, composaient une rarissime collection n'ayant peut-être pas son égale, surtout comme valeur artistique, dans nos plus importants musées de province.

Rétable de Saint-Romain-le-Puy (pl. 9). — Une place d'honneur avait été réservée dans le grand salon de l'Exposition et doit être donnée dans cette revue au i^étable peint sur bois en 1512, par l'ordre du prieur Falconnet de Bouthéon pour son église de Saint-Romain-le-Puy. Ce triptyque d'une importance très considérable au double point artistique et forézien, fait aujourd'hui l'ornement de la splendide résidence de M. Jordan de Sury, notre collègue, qui, par une exquise bienveillance, a bien voulu nous prêter ce joyau. Qu'il reçoive de nouveau l'hommage de notre très profonde reconnaissance.

Sur le panneau central, qui mesure 1™48 sur 0'"64, est peinte une Pietà à douze personnages. Au centre la Vierge agenouillée soutient le corps roidi du divin Crucifié. Aux extrémités, deux moines en prière sont présentés l'un par saint Romain, l'autre par saint Benoît, derrière lequel se voit suspendu à un arbre un écu recourbé aux armes de Bouthéon et du Chevalard. Deux personnages agenouillés aux côtés du Christ, saint Nicodème et sainte Madeleine, sollicitent l'attention par la richesse de leurs vêtements. Celui de la Madeleine défie toute description.

Le volet gauche représente une mise au tombeau surtout remarquable par la présence de la même figure de sainte Madeleine, vêtue du même splendide manteau, que le peintre étale avec intention sur le premier plan du tableau.

Sur le volet droit, le Christ vivant sort du tombeau, bénissant de la main droite à la manière latine, et de l'autre tenant l'étendard de la résurrection. Les quatre soldats qui s'éveillent épouvantés, sont munis de toutes les armes de taille ou d'estoc en usage à la fin du xV' siècle. Leur officier, tête nue, est encore endormi. 11 tient un marteau d'armes et, sous sa cuirasse à gorgerin ronde et sans arête, se montrent un haubergeon et un surcot de brocard.

La scène de l'Annonciation est représentée sur le revers des deux volets.

Cet ouvrage se recommande par une savante ordonnance. L'intensité du sentiment religieux y arrive à l'idéal, malgré le réalisme des têtes, véritables portraits d'une expression digne et tranquille. Mais le dessin des nus, les mains exceptées, manque de science. Le corps du Christ a l'air d'être en bois. Et si, malgré sa date, l'influence de l'école des Van Eyck se trahit encore visiblement dans cette oeuvre, on n'y retrouve plus la noblesse des types et l'éblouissant coloris

des peintures d'Arabierle et de Beaune. Rien de flamand d'ailleurs dans les costumes ni dans les accessoires. Les coiffures si curieuses de la Madeleine et des saintes femmes de la Pietà sont absolument teutoniques, et, dans les constructions qui meublent les paysages de fond, se voient les tours à dôme et les clochers des églises de Cologne et des bords du Rhin. On peut donc attribuer ce rétable de Saint-Romain, soit à l'un des maîtres allemands qui dans tout le bas Rhin s'étaient approprié au commencement du xvi^ siècle les traditions de l'école de Bruges, soit, et avec plus de vraisemblance, à quelqu'élève de Michel Wohlgemuth, le peintre de Nuremberg.

Madone de Sandro Boticelli. — Sur la cimaise de la paroi des Primitifs, occupait le premier rang dans l'ordre chronologique une Vierge peinte par un des quatrocentistes de Florence, par Sandro Botticelli. « L'adorable madone, nimbée d'or, est agenouillée sur un « gazon fleuri devant son Bambino. Etendu sur un pan du manteau de sa Mère, l'Enfant lui « répond par un sourire... La contemplation de la Vierge est une prière et, si son beau front se « voile d'une expression de tristesse, c'est qu'elle aperçoit le calvaire derrière la crèche*. » Les carnations ambrées du visage se détachent sans confusion sur un ciel pourtant de même valeur, et des constructions flamandes à redans meublent le paysage de fond, singularité qui se retrouve dans la Madone du même peintre, qu'on admire au musée de Turin. — Cette page précieuse fut rapportée de Toscane, il y a 40 ans, par un savant doublé d'un artiste, le regretté Du Broc de Segange, auteur de la monographie de la cathédrale de Moulins. Il n'a pas été possible d'obtenir un cliché satisfaisant de ce tableau, qui fait partie de la collection Jeannez.

Annonciation. Ecole de la Haute-Auverg-ne (pl. 10), — Les éditeurs ont été plus heureux pour une grande Annonciation peinte sur bois à la fin du xv® siècle et qui offre l'intérêt spécial d'être un travail bien français. La Vierge assise, n'est pas la jeune fille toute vêtue d'humilité, timide et troublée, de l'Evangile de la Salutation ou des fresques du Fiesole. C'est une personne sérieuse aux traits nobles et aristocratiques, qui écoute avec dignité les paroles de l'Ave. A noter, l'ample manteau vert doublé d'une de ces riches étoffes rouge sur or, à ramages gauffrés en relief à la mode flamande. Au fond de la chambre une arcade plein cintre, laisse voir le lit tout encourtiné et la colombe qui vient d'entrer en traversant la muraille. — Si cet ouvrage reflète encore comme style et procédés les traditions des Primitifs des Flandres, il semblerait par les types des personnages, par sa tonalité plutôt grise qu'intense, appartenir à l'un de ces ateliers de Dijon, qui conservèrent assez tard durant le xvi* siècle la clientèle des monastères et des églises de nos régions. D'autre part sa provenance conseille de le donner à l'école de la Haute-Auvergne; et c'est l'opinion de son très compétent possesseur M. E. Gautier.

Autour de ces panneaux de la péi-iode gothique se pressaient des œuvres des maîtres d'Augsbourg, de la Souabe, des Flandres, de Venise et de nos Français de la Renaissance.

Portrait par H. Holbein (pl. 1 1). — C'est toujours un grave événement que l'inscription sur un catalogue du grand nom de Hans Holbein le jeune, dont les travaux de la critique allemande rendent chaque jour moins nombreuses les œuvres décidément authentiques. Il est d'autant plus intéressant de remarquer que l'attribution à l'illustre maître du portrait de la collection du Bourg a obtenu le consensus de nombreux connaisseurs qui l'ont patiemment étudié.

Le personnage représenté de trois quarts en buste n'a pas cinquante ans. Son costume est sombre, très simple, et du bonnet s'échappent les cheveux qui encadrent le front et cachent les oreilles. La bouche est droit fendue et les lèvres minces. Quant aux mains osseuses, maladroites, elles semblent être une répétition de celles du fameux portrait de Jan Van Eyck, la merveille de la galerie Suermond. L'une d'elles tient une lettre et l'autre un œillet.

Ce qui étonne surtout dans ce panneau, c'est le modelé de la tête d'un réalisme saisissant, peinte en pleine lumière et presque sans ombre. Le dessin en paraît gravé à la pointe et l'ensemble pourtant n'a point de dureté. Aucune œuvre des portraitistes des deux derniers siècles ne possède

> J. DÉCHEi-ETTE. — Compte rendu de V Ilxposilion rétrospective de Roanne. — Extrait du Journal de Roanne, juillet 1890 et tiré à part.

ce caractère si vrai, si profond. C'est qu'Holbein sacrifie les accessoires et demande à la tète seule étudiée avec précision de révéler l'individualité de son modèle.

Deux portraits par Lucas Granach (pl. 12). — Toute autre est la manière de son contemporain, Lucas Cranach le Saxon, dont deux tableaux appartenant à la galerie du château de Méons figuraient à TExposition. Dans le si curieux portrait de deux enfants en costume de cour, se montre le coloris vermeil et limpide du celerrmiits jnctor au pinceau facile. Le modelé d'une simplicité exagérée n'est rehaussé par aucun détail et la pâte mince et ferme comme de l'émail ne trahit jamais la touche. Mais quelle recherche dans tous les accessoires ! Comme le peintre s'est complu dans les éblouissants détails de la robe en drap de soie écarlate à ramages d'or, du carcan de pierreries, de la ceinture et surtout de l'habillement de tête d'une si parfaite élégance ! La chevelure est troussée et emprisonnée dans la coiffe à perles et fils d'or décrite par Oliv. de la Marche et M'"^ de Dampierre, la tante de Brantôme. Par dessus est posé cet atour, à la mode nouvelle de la fin du xv^ siècle, qui n'est ni le chaperon, ni le couvrechef, mais un entrelacs gracieux de rubans d'or et de soie avec patenostres de perles et joyaux pendants. Les deux enfants se tiennent par la main. La fillette a les doigts chargés de bagues d'or avec saphir et balais. Rien de plus riche que son collier, véritable collier à prélat en manière de poitrail des inventaires de la fin du xv^ siècle. Il est à deux rangs de plaques d'émail et médaillon branlant où se voit un personnage à chausses ajustées et surcot très court, qui tient un écu de gueules à la croix d'or. Sur le fond très sombre du tableau s'enlève en clair un monogramme d'un serpent doré qui tient un anneau.

L'autre panneau de Cranach est un portrait d'homme vu à mi-corps. 11 est vêtu d'une houppelande tissée d'or, garnie de fourrures noires et, de ses mains chargées de bagues, il égrène un chapelet enrichi de gemmes. Un collier de barbe très noire accentue la dureté de cet ensemble, où se retrouve la même technique que dans le précédent panneau.

Portrait attribué à Quentin Matsys (pl. 13). — Un portrait de Mélanchton, reproduit dans l'album, est attribué à Quentin Matsys, dont les ouvrages sont, on le sait, d'une insigne rareté. C'est une oeuvre sérieuse, d'un grand caractère, mais dont une certaine mollesse d'exécution, surtout dans le vêtement, ne rappellerait pas le maître forgeron d'Anvers.

Portrait par A. Bronzino (pl. 14). — A la collection Andrieu de Vaulx appartient un portrait de Catherine de Médicis, qui séduit par son faire souple, élégant et sa tonalité blonde et chaude. La célèbre Florentine est représentée dans tout l'éclat de la jeunesse. Les tons ambrés de la chevelure Paul Véronèse s'harmonisent délicieusement avec l'or des carnations et le vert pâle de la robe à crevés doublée de soie orange. Cette page fait involontairement penser à la donna di Venetia, à la jolie patricienne Polia, du songe de Poliphile. Brossée par Angiolo Bronzino, elle est bien la sœur du délicieux portrait de la Bianca Capello, la belle maîtresse de Francesco de Médicis, qu'on admire au musée des Ufïizi.

Nous ne pouvons que signaler, trop brièvement encore, deux petits panneaux de l'ancienne école de Cologne et un triptyque allemand important pour l'histoire de l'art, car il offre à côté des rudesses réalistes des maîtres de la Souabe, certaines élégances de proportions qui semblent empruntées à la Renaissance française.

Deux portraits par François Glouet (pl. 14 et 15). — Elle était brillamment représentée, notre Renaissance française, par quatre panneaux de l'école de François Clouet, surtout curieux comme costumes, et qui faisaient cortège à deux précieuses pages du maître, nous donnant, l'une le portrait de Charles IX, l'autre celui de notre célèbre Jean d'Albon de Saint-André'.

1 L'abondance relative, en Lyonnais et en Forez, des œuvres des Clouet ou de leurs ateliers, doit résulter de ce fait que, parmi les nombreux artistes émigrés de Tours à Lyon au commencement du xvi= siècle figure Boucault, l'imagier, dont la fille épousa Jean Clouet. Cette union motiva nécessairement de fréquents séjours à Lyon du peintre de François I'"'.

Le roi Charles est représenté jeune encore, avec sa mine chafouine traditionnelle. Il est vêtu du pourpoint sombre à passementerie d'or avec la fraise tuyautée et la toque de velours noir à plumes blanches. Ce panneau, d'une rare conservation, provient de la collection Poulot et a figuré avec honneur, en 1878, à l'Exposition du Trocadéro.

L'autre portrait est une répétition de celui du Louvre, mais offrant en plus cette intéressante inscription du temps : Monsieur de Sainct André. 1548. — Sous une ample pelisse à fourrure et à crevés se voient le pourpoint sombre et la chemise à broderies. La toque en velours noir laisse échapper les cheveux grisonnants. Avant de devenir, l'an dernier, la propriété de notre collègue, M. L. Monery, ce portrait faisait partie, depuis le xvi« siècle, de la galerie du château de Chenonceaux.

Nous avons, pour clore cette revue des Primitifs, intentionnellement gardé deux ouvrages de la première moitié du xvi* siècle, dont la valeur artistique se double d'un très rare et puissant intérêt documentaire.

Portrait du connétable de Bourbon (pl. 16.) — Au savant archéologue lyonnais, M. Valentin Smith, appartient une peinture sur bois trouvée à Moulins, dont le réalisme, les détails de costume et de blason, font, d'une façon presque certaine, la fidèle et authentique portraicturc de notre duc Charles III, le fameux connétable. Rien ici des traits réguliers, de la physionomie sévère et de la grande allure du portrait peint par le Titien. Le duc, jeune encore, a posé devant un artiste très probablement bourbonnais, qui, préoccupé surtout de la ressemblance, a consciencieusement et sans flatterie reproduit au vif les traits plus que vulgaires de son modèle. Au point de vue esthétique, l'œuvre extrêmement vivante attire moins par la science de dessin et de modelé que par l'intensité d'une coloration dorée et par le fini des détails. Le prince est représenté à mi-corps et de profil. Il est parfaitement laid. Un œil vif et très noir, une barbe entière plus noire encore, une lèvre supérieure mince qu'ombrage une fine moustache, composent une pliysionoinie intelligente, mais dure et moqueuse, qui porte à la défiance. — La coiffette d'or, ronde et courtepointée, est ornée sur le front d'un gros rubis balais et d'un caraahieu à une tête laurée. Par dessus est posé, crânement incliné sur l'oreille droite, et surmonté d'une plume blanche garnie de grosses perles, le fameux bonnet à la coquarde adopté dès le commencement du xvi" siècle par les lansquenets allemands et nos élégants seigneurs de France. Un court mantel en velours noir, fourré et sans manches, s'entr'ouvre pour laisser voir le pourpoint tissé d'or ainsi que la clieniisc brodée et esguilletée de lacets noirs. A l'angle gauche du haut du panneau est peint l'écu surmonté de la couronne de duc et qui porte : d'azur à trois fleurs de lys d'or, aie bâton de gueules en bande, broc/iant sur le tout.

Tous les érudits ont fait de longues séances devant ce tableau précieux qui a été l'objet, il y a quelques années, d'ardentes convoitises et d'offres fort considérables. En nous le prêtant, notre vénéré savant, M. Valentin Smith, a fait acte de la plus exquise et patriotique bienveillance. Qu'il reçoive ici l'hommage de la profonde reconnaissance de tous les Foréziens.

Portrait de jeune fille (pl. 15). — L'autre tableau qui doit nous arrêter est un portrait do jeune fille daté : ANNO 1510. — .ETATIS 20. — Il a été donné par le catalogue à l'école allemande, sans autre désignation.

Vendu il y a 38 ans à l'auteur de ce mémoire par une famille lyonnaise qui le possédait de temps immémorial, ce portrait avait toujours passé pour une œuvre de Hans Holbcin le jeune. On y retrouve en effet la finesse de touche du maître, son coloris intense, son étonnante science de dessin et de modelé du visage, qui est une véritable miniature presque sans ombres, avec des demi-teintes (l'une merveilleuse exécution. Et pourtant une recherche peu habituelle de détails pour la coiffure et le costume, le modelé des mains trop gras, peu précis, pouvaient motiver quelques liésiiations.

C'est alors (juc fut prononcé le nom de Reverdy, le peintre lyonnais de la Renaissance dont les critiques, ses contemporains, ont fait un émule du maître d'Augsbourg.

Georges Reverdy, maistre Georges, était, à Lyon, peintre, tailleur d'images et graveur, de 1529 à 1557 Le poète Bourbon de Vandœuvre en fait ainsi l'éloge :

De Hanso VlMo ei Georgio Reperdio pîctoribus. Videre qui vult Parrhasium cum Zemide

Accersat a Britannia Hansum Vlbium et Georgium Reperdium Lugduno ah urle Galliœ^.

Notre portrait de jeune fille serait-il une œuvre de l'Holbein lyonnais? Nous le répétons, cette attribution a été proposée ; elle ne manque pas de vraisemblance. Sa justification par px^euves ferait, on le comprend, de ce précieux panneau, indépendamment de sa valeur esthétique, un document de premier ordre pour l'histoire de notre art français.

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