DE HEUN
Une quatrième traduction de la Consolation, toute envers, nous est offerte par le ms. fr. 576. Les citations suivantes montreront combien elle diffère de toutes les autres.
!• Prologue :
Silgibertus, uns clers moult sages,
Recorde d'unes gens sauvages.
Qui furent ja es temps anchiiens.
Et les appelle Gotiiens.
Car li sourdons de leur ligfnie
Fu de la terre de Gocie,
Qui aultrement a en nom Gete,
Par où Muritaigne se gette.
De là par devers Oriant,
Mais de cha les va costiant.
Voel que cascun lise mon livre, Où as desconfortés confort livre Boêces que j'ay commenchiet.
Et pour confort encommenchiet, Car c'est de consolation Encontre désolation ; Et Tay tout rommanchiet en mettre, Car c'est plus bel qu'en prose mettre, Combien que c'en soit l'ordenanche, Ou latin où il adevance Le mettre par devant la prose, Si com il apert en sa glose.
Et pour tant que parole dite, Com soutilment que on l'ait ditte, Vaut autretant comme perdue, S'elle n'est clere et entendue, Pour tant en ma translation Fais une protestation Dou romanchier ouvertement Boëce et son entendement En ce livre, en qui il suppose Pluseurs biens que il point n'expose, Ains adrcche à chiaus sa parole Qui ja les ont apris d'escole ; Dont qui s'en voelt cler entroduire, Ne doit pas mot à mot construire.
Et s'il est qu'ensi le construie, Ja ne saura ne seil ne suye ; Pour ce m'ahert à la sentance.
Qui de tous mauls deffent et tensse.
Après, en rimant ce Boëce, N'est mie m'entente que je laisse Que j'aye la rime si cbiere Que j'en laisse point ma matière, Se belle y vient, boin l'est joyr.
Se mains belle, on le doit oyr.
Pour la merveille et l'estourmie Dont Boêces pleure et s'escrie.
2* Commencement du livre I :
Je qui fis ja canchons de joie, En ma fleur, quant j'estudioie.
Las plorans sui constrains en l'eure
CONSOLATION DE BOÉCE. 327
Tourner mon chant en chanlepleure.
Veschy gries canchons qui me poingnent, Et d'escripre et ditter m'ensoingnent De tristes plaintes que je fâche Des pleurs qui arousent ma fâche.
3* Fin du livre V :
Levés vos coers en espérance ; Par bien vivre à juste balance, Faites d'urable priier présent A la Dieu haultece présent ; Car trop est grans nécessités
Qu'en bienfais vous exercités X
Se vostre voloirs ne desrieugle Dissimuler qui vous avugle; Car tout faites en yex de juge, Qui les boins et les malvais juge, Qui tous jours ait honneur et glore, Et de lui en nos coers memore.
A tant fay fin a tant souffisse De Toevre que j*ay entreprise, Quant à Boëce rommanchier.
Dont se sont volu avanchier Pluseurs aultres, et bien me plaist.
Je n'en fay action ne plaist; Lise cascuns que boin li samble.
Mais cascun pri que il assamble Mes dis avoec leur exemplaire.
Le latin, si li devra plaire.
Car mot à mot, à poy ce faut.
L'expose et construis sans deiTaut.
Adjouste que j ou y expose Tout ce que Boeces suppose.
Si m'cscuse de mon langage.
Rude, malostru et sauvage :
Car nés ne sui pas de Paris, Ne si coinlcs com fu Paris; Mais me raporte et me compère Au parler que m'aprist ma mère,
A Meun, quant je Talaitoie, Dont mes parlers ne s'en desYoie; Ne n'ay nul parler plus habile Que cellui qui keurt à no ville.
Si m*en poeent bien escuser Qui de plus bel voelent user.
Si me repos et lays mon oeuvre, Et men cornet cioc et recoevre.
L'auteur de la traduction était donc originaire de Meung; mais, comme l'a très-bien montré mon savant confrère M. Paulin Paris (1), il ne faut pas le prendre pour le célèbre Jean de Heung, et il convient de se défier de la souscription qui termine l'ouvrage dans le ms. français 576 : « Explicit Boetius de consolatione philosophie, translatas in hune modum a magistro Johanne de Meun, quem scribi fecit dominas Petrus Glerici, presbiter, curatus d'Escout, Attrebatensis dyocesis, per Petrum de Palude de Fura Brabantinum, et fuit completus anno Domini millesimo tricentesimo octuagesimo secundo, mensis Februarii die duodecima, extra muros civitalis Attrebatensis, in vico nuncupato le ruemaistre Adam, ubi tune dictus dominus Petrus morabatur. Imploret quisque hune presentem librum inspiciens pro ejus anima intemerate Yirgiuis filium, et vicium scriptoris supportet et in melius dirigat. »
Un second exemplaire de la même version, exécuté en 1402, ou environ, se rencontre aux fol. 1-76 du ms. français 1543; mais le copiste en a supprimé les vers dans lesquels le poète parle de sa patrie et de son style.
D'après une conjecture de M. Paulin Paris (2), cette traduction serait l'œuvre de maître Jean de Sy, et c'est à elle qu'il faudrait rapporter ce que dit l'auteur de la traduction commençant par les vers : Celui qui bien bat les buissons, dont il sera question un peu plus loin (p. 334) :
Mais, puis que je euz tout parfait, Je trouvay que l'avoit extrait
{\) Les manuscrits françois, V, 43.
(â) Les manuscrits français , V, 46 et 52.
CONSOLATION DE BOËCË. 323
Moult très bien maistre Jehan de Gis, Fors que latin fu si précis Que nulx homs ne les entendroit Qui ailleurs ne les apprendroit.