III. Mss. 125, 204, 208, 557, 22500 et
Chacune de ces familles représente un degré plus ou moins avancé de la révision à laquelle Nicole Oresme soumit sa traduction et son commentaire, révision qui n'était sans doute pas achevée quand il fut frappé par la mort^ le 11 juillet 1382.
Montrons d'abord que les manuscrits de la troisième famille s'éloignent plus que les autres de la forme primitive de l'ouvrage.
(1) Essai sur la vie et les ouvrages de Nicole Oresme. Paris. Durand, 1857. In-8.
(â) Un grand économiste français du xiv« siècle; mémoire traduit et publié par M. Wolowski, p. Xl-XWII du volume intitulé : Traictie de la première invention des monnaies de Nicole Oresme. Paris, Guillaumin, 1864. In-8.
(3) Étude sur le traité de la monnaU de Nicole Oresme^ p. XXXV-LXIY du volume cité dans la note précédente.
(4) Mémoire sur les origines de Téconomie politique, lu à rAcadémie des inscriptions, en septembre et octobre 1869.
Dans le principe, Nicole Oresme avait placé à la suite de plusieurs livres de la Politique une table des passages les plus remarquables et un glossaire des mots les plus difficiles à comprendre. Plus tard, il reconnut que ces tables et ces glossaires partiels n'étaient pas d'un usage très-commode; il les supprima et en fondit le contenu dans une table et un glossaire qui s'appliquaient à l'ouvrage entier. Les six manuscrits de la troisième famille ne nous offrent que la table et le glossaire général; dans les trois manuscrits des deux premières familles, nous avons non-seulement la table et le glossaire général, mais encore des tables et des glossaires spéciaux à la fin des livres III, lY et Y.
Dans le livre III, au chapitre XX, Nicole Oresme, passant en revue les origines légitimes du pouvoir, mentionnée ce titre « les bons faiz d'armes, si comme deffendre le paîz, ou le délivrer de la main des tirans, si comme l'en dit que fist Herculez. » Ainsi portent les manuscrits des deux premières familles. Dans ceux de la troisième, à l'exemple d'Hercule est ajouté un exemple tiré de l'histoire sacrée : « Et la sainte escripture met comment le peuple d'Israël pour tele cause ofi'rirent à Gedeon leprincey pour luy et pour ses hers, mes il le refusa. Dixeruntque omnes viri Israël ad Gedeon : « Dominare nostri tu et filius tuus et filii tui, quia liberasti nos de manu Madian. » Quibus ille ait : » Non dominabor vestri, etc. » Judicum, YIIP. »
Au chapitre X du livre YII, l'un des arguments développés par Nicole Oresme dans l'article XI d'une question sur les inconvénients de la monarchie universelle, se termine dans les mss. des deux premières familles par les mots : « dont il appert assés en l'istoire du roy Artur. » On lit de plus dans les six mss. de la troisième famille : « Et tele manière d'acquérir grande domination, comme eurent les Romains, fu reprovée ou quart et ou sixte chapitre. »
Au chapitre XIX du même livre, le sixième membre d'une question discutée par Nicole Oresme s'arrête dans les trois premiers mss. à cette citation : « Non vidi justum dereUctum nec semen ejus querens panem. » Dans les autres, la citation est suivie de ce développement : a Et pour ce ne
souffroit saint Clément quecrestiens mendiassent, si comme il fu allégué ou XYP chapitre du quart, et n'entendoit pas la parole de Dieu si comme Julian l'apostat le alleguoit pour oster aus crestiens leurs facultez en colorant son avarice par ce que Jhesu Grist dit : a Qui non renunciat omnibus que possidet non potest meus esse discipulus. )> Et ce est escript en la légende des sains martirs Jehan et Paul. Et saint Jérôme, en une epistre ad Yigilancium, dil ainsi : « Beatus qui intelligit super egenum et pauperem, etc. Beatitudo est intelligencie ut ei tribnas qui erubescat accipere, et cum acccperit dolet. » Il veult dire que l'en doit donner au porre qui est vergoingneus de prendre et triste de ce que il convient qu'il prengne. »
Un peu plus loin, dans ce même chapitre, Nicole Oresme a intercalé après coup un exemple emprunté à Yalère Maxime : « Et pour ce Yalerius Maximus, ou premier chapitre de son secont livre, approvoit un ancien estatu de la cité de Marseille, de laquele il dit ainsi : c Omnibus autem qui per aliquam religionis simulacionem alimenta inhercie querunt portas clausas habet, mendacem et fucosam supersticionem submovendam esse existimans. » Hz ne sueffréent entrer en leur cité nul qui mendiast souz espèce de religion. » Cette intercalation, qu'on trouve dans les six manuscrits de la dernière famille, manque dans les trois des deux premières.
D'après les différences qui viennent d'être signalées, il faut admettre que le texte contenu dans les mss. 125, 304, 208, 557, 22500 et 24279 est postérieur au texte fourni par les mss. 9106, 12233 et 22499. Reste à voir dans quel rapport le ms. 9106 se trouve vis-à-vis des mss. 12233 et 22499. Nul doute qu'il ne nous ait conservé un texte plus ancien : j'en ai relevé la preuve au chapitre YI du livre II et au chapitre X du livre IV.
Dans le premier de ces passages, Nicole Oresme expose ses idées sur la pauvreté volontaire : c Et pour ce, dit-il, anciennement les contemplatis souloient labourer corporelement, et c'est la doctrine de saint Pol, et peut estre que il avoient en ce moins de solicitude, de ministracion ou de
empêchement que l'en ne auroit en procurer, pour sa neccessité, usage des choses qui sunt d'autri. » Ainsi portait la rédaction primitive, et ainsi lisons-nous au fol. 38 du ms. 9106. Les autres manuscrits, ceux de la deuxième famille comme ceux de la troisième, donnent ici un texte amplifié :
Et pour ce anciennement les contemplatis souloient laborer corporelroent. Et c'est la doctrine de saint Pol, laquele il avoit baillée et donna finablement, appelez à ce les plus notables de l'église primitive, quant il se départi d'avecques eulz, en leur disant : c Je Youz commande à Dieu et à sa grâce. Jamais ne me verrez. Vous savez que onques ne convoitay chose d'autrui, mais à moi et à ceulz qui sont avec moy mes mains que veez ci ont ministre tout ce que nouz estoit mestier; quar je vouz ay monstre que en ceste manière par nostre labeur nouz convient recevoir et nourrir les enfermes et nouz remembrer de la parole Nostre Seigneur Jhesu, quar il disoit : c Beatius est ma gis dare quam accipere. Donner est plus beneurée chose que prendre. > Ce sont en sentence les paroles de saint Pol, Âctuum XX<*. Et se donner est miex que prendre, encore est moins bon demander et mendier. Item saint Pol dit ainsi (secunde ad Gorinthios VII I*' capitulo) : c Notam autem vobis facimus graciam Dei que data est in ecclesiis Macedonie, etc. Est altissima paupertas eorum, habundant in diviciis simplicitatis eorum, etc. > Ubi glosa : c Altissima, id est magna vcl nobilissima, benignitate mentis, tenues quidem erant in substancia, sed divites erant in dando, quia pura consciencia operati sunt, etc. > C'est à dire, en sentence, que ceulz dont il parle avoient par la grâce de Dieu très noble povreté, quar ilz avoient petite substance, mais ilz donnoient volentiers. Et par ce appert qu'ilz n'estoient pas du tout sans aucune chose avoir et qu'ilz ne mendioient pas en demandant, mais il donnoient. Et aussi quant Nostre Seigneur dist : c Si vis perfectus esse, > il ne dist pas après : c Pete a divitibus, > mais il dist : € Da pauperibus. > Et pour ce, saint Clément, qui fu près du commencement de nostre loy de grâce, ne voult souffrir que crestiens mendiassent publiquement, si comme il appert en sa légende, où est escript ainsi : c Et hos quos baptismatis sanctificacio illuminaverat non sinebat publiée mendicitati esse subjectos. > Et puet estre qu*il avoient en ce moins de sollicitude, de ministracion ou de empeschement que l'en n'aroit en procurer pour sa nécessité usage des choses qui sont d'autrui. Et par aventure aucuns qui loent et commandent ceste povreté ne la tiennent pas... >
Dans les huit manuscrits des deux dernières familles, j'ai remarqué vers la fin du chapitre X du livre IV une observation complémentaire, commençant par les mots : « et afin que les souverains princes ecclésiastiques ne déclinassent..., » dont il n'y a point trace dans le ms. 9106.
Je considère donc comme établi : 1® que le ms. 9106 contient le plus ancien texte connu de la Politique de Nicole Oresme; — 2* que le texte des mss. 12233 et 22499 est un peu plus jeune que celui du ms. 9106; — 3® que le texte le plus récent est celui des mss. 125, 204, 208, 557, 22500 et 24279.
Décrivons maintenant sommairement chacun de ces neuf manuscrits :