CHAPITRE PREMIER
Exanthèmes iodoformiques, paraissant dus à l'extension d’une irritation locale.
Nous verrons dans le chapitre suivant les éruptions générales d'emblée, sans accidents locaux préalables, dues à l'iodoforme.
Nous avons en vue pour le moment des éruptions plus ou moins étendues, précédées de quelques heures ou de quelques jours par une lésion locale, laquelle semble s'étendre de proche en proche, comme si l'iodoforme s’avançait progressivement dans la circulation cutanée. [1 y a absence ou léger degré seulement de phénomènes généraux. : :
L'étiologie que nous avons vue relativement aux accidents locaux leur est applicable, à cette étiologie s'ajoutent les données relatives aux éruptions médicamenteuses en général ; car, comme dit très bien Brun dans sa thèse, p. 127, à propos du sublimé. « Il y a de grandes difficultés à faire, dans les observations de ces éruptions, le départ de ce qui ressortit à l'irrita-
rue tion locale, ou à l'intoxication ; où du moins à les séparer nettement dans la description symptomatique. puisque dans quelques cas l'éruption s'étend assez loin sans provoquer de symptômes généraux, comme s s'il y avait une véritable intoxication locale. »
Ce n’est donc pas une question d'irritation locale, mais d'intoxication, de présence d'iodoforme dans un organisme qui lui est réfractaire. L'iodoforme est bien dans l'organisme, puisqu après son application sur une plaie, même chez les gens qui le supportent bien on constate sa présence dans l'urine.
Aussi, aux causes déjà signalées : application sur le derme dénudé, non tolérance de l'organisme vis-à-vis de ce produit, il faut ajouter les conditions signalées par Behring (Bert. med Gesellschaf, 18 décembre 1878) pour la production des éruptions médicamenteuses. Les éruptions n'ont jamais lieu, avant que l’iodoforme
ne soit pris par le torrent circulatoire, et, dit- il: «ll est
nécessaire qu'il s'écoule, entre le moment de l'ingestion et l'apparition de l'éruption, un temps suffisant’ pour l'absorption du médicament. L'intervalle doit être naturellement minime, car ordinairement des quantités infinitésimales suffisent pour produire l'éruption : la
durée de l’incubation doit donc varier suivant le coefficient d'absorption des diverses substances. »
Et en effet, l'éruption se montre d'ordinaire de bonne heure, elle suit de près l'irritation locale (ex. : observation X). Néanmons il est des cas où elle s'est fait attendre, comme dans l'observation de Wallich, où l'éruption n’est apparue qu'un mois après le début du
dite pansement iodoformé. Comme S'il fallait que le médicament ait eu le temps de s'accumuler dans lorganisme avant de donner lieu à des phénomènes cutanés, ou de ne plus s’éliminer par suite de circonstances inconnues.
Cliniquement, il n'y a: pas d'ordinaire de phénomènes généraux, bién qu'on puisse trouver le goût métallique, le signe de l'argent, la rougeur de la langue. Et si ces troubles généraux existent, 1ls sont faibles comme on pourra le voir en lisant les observations ; on peut dire que les accidents ici se bornent aux téguments.
Tandis que les éruptions iodoformiques généralisées, qui ne s'accompagnent pas de phénomènes du côté de la plaie, qui se produisent même quelquefois après cicatrisation de la plaie, offrent souvent de l'élévation de température et autres manifestations générales, peu graves il est vrai.
L'éruption paraît affecter le type rubéolique plus souvents mais elle n’est pas uniforme. Dans le cas de Wallich, sur 15 même malade on trouvait réunis : l’aspect de brûlure sur les mains, un éruption vésiculeuse sur les avant-bras, une véritable éruption rubcolique sur le tronc. Ces exanthèmes, comme tous ceux dus à l'iodoforme ont donc une morphologie bizarre:
L'éruption disparait très rapidement quand lacauseest supprimée, et le traitement ne diffère pas de celui que nous avons vu pour les accidents locaux.
OBSERVATION X (Pérsonnelle),
Monn... Léon, 13 ans 1/2, ne présente pas d’antécédents eczémateux héréditaires ou personnels:
En juin 1803, on l’opère pour une ostéite tuberculeuse d'un métacarpien, et on le panse à l’iodoforme qui lui détermine un eczéma suintant de la main, vite guéri par la suppression de l'iodoforme, et sans phénomènes généraux.
Depuis, il offre au genou gauche un début de tumeur blanche. Le 21 septembre 1893, on lui fait des pointes de feu, sur les: quellés on applique de la poudre d'iodoforme.
24 seplembre. — L'enfant n’a accus ni douleur, ni malaise général. Mais son pansement est mouillé. On trouve une légère rougeur de la peau avec quelques cloches. On refait un pansement iodoformé.
La nuit, le malade accuse de la démangeaison, ne peut dormir. Le lendemain, on trouve le pansement mouillé. Le genou est rouge, gonflé, les pointes de feu sont ulcérées, il y a des cloches et de nombreuses vésicules sur la peau. La rougeur dépasse le pansement au dessus et au dessous du genou d’environ dix centimètres. Mais hors du pansement, le caractère de l'irritation n'est plus le même. Il ne s’agit pas de lésions eczémateuses, mais d'éléments éruptifs très serrés, très confluents, formant des plaques d’un rouge intense, rugueuses au toucher. Ce sont des papules rouges surmontées d’une vésicule grosse comme une tête d’épingle, trouble, et qui finit par se dessécher.
Cette éruption se généralise dans la journée même à tout le tronc, sauf la face. Elle est particulièrement accentuée au pli de l’aine et dans le dos. Mais sur le reste du corps les éléments sont isolés, espacés.
Ïl n’y à pas eu de fièvre, ni de troubles gastriques. Maïs on a constaté la présence d’iodoforme dans l'urine (par Facide nitrosulfureux et le chloroforme).
Pt ue La langue était rouge. Il y eut une légère douleur à la gorge. L'épreuve de l’argent donna un résultat positif. Les lésions disparurent très vite sous l'influence du lavage de l’iodoforme et du bicarbonate de soude.
Le 20 septembre, il ne reste plus que des croûtes, et une légère desquamation au genou.
Nous voyons donc ici une éruption, à type rubéolique, sans manifestations générales, succéder à un eczéma local, et débuter au voisinage de la plaie.
Remarquons en outre qu'ici des pointes de feu ont été le lieu de pénétration de l’iodoforme, et que les accicents ont tout de suite pris une plus grande extension au second pansement, quand on eût rajouté de l'iodoforme sur cette peau devenue une excellente surface d'absorption grâce à l'irritation légère causée par le premier pansement.
OBSERVATION XI, due à Wallich (Union médicale, 15 octobre 1887). :
Il s’agit d'un-malade entré le 3 août dernier à hôpital Lariboisière, dans le service du docteur Blum, suppléé par le docteur Richelot.
Le nommé X.…., âgé de 34 ans, cocher, sans aucun antécédent pahologique personnel où héréditaire, fut mordu par un cheval, le 23 juin dernier, à la main gauche. La troisième phalange de l'index fut complètemest enlevée. Ce malade se présenta alors à la consultation de chirurgie, d’un de nos hôpitaux. On applique un pansement à la poudre d’iodoforme, qui fut renouvelé tous les deux jours pendant tout le mois de juillet.
Le 3 août, le malade vint se présenter à la consultation de
l'hôpital Lariboisière, se plaignant d’une sensation de brülure très vive à l’index de sa main gauche. La plaie était presque guérie ; le moignon de son doigt ne présentait plus qu'un bourgeon terminal. L'épiderme de la deuxième et de la troisième phalange était soulevé et mortifié, laissant voir au dessous de Mi le derme mis à nu, lisse et rouge vif. La première phalange du médius, dans ses régions dorsales et palmaires, présentait le même aspect. Le malade ne s’expliquait pas ces modifications, ayant été pansé come d’habitude, trois jours auparavant. Nous crûmes nous trouver en présence d’une brûlure au deuxième degré, produite par ün liquide caustique, tel que l'emploi par mégar le, pour lavage.d’une solution d'acide phénique tr p concentrée. Les portions d’êpiderme mortifiées furent excisées. La plaie fut pansée avec de la gaze iodoformée enduite de vaseline, le tout enveloppé dans de l’ouate.
Le 6 août, trois jours après l’entrée du malade, le pansement souillé de pus fut renouvelé. L’épiderme de toute la main gauche était mortifié, s’enlevait comme un gant, laissant au dessous de lui un derme rouge vif, saignant et suppurant. Continuation du même pansement (gaze iodoformée enduite de vaseline, ouate).
Le 8, le même aspect de brûlure se montre sur l’index et le médius de l’autre main. On y applique un pansement semblable au précédent.
Le 10, sur les avant-bras et sur la moitié inférieure des deux bras se montrent des plaques rouges confluentes. Sur chaque plaque se trouvent de larges vésicules plates contenant un liquide séreux. Le diagnostic n’en devient que plus embarrassant, surtout lorsque apparaît sur la partie antérieure du thorax et de l’abdomen, sans atteindre le dos ni les membres inférieurs. une éruption rappelant, à s’y méprendre, l’exanthème rubéolique. Ce sont de petites sailliès rouges, groupées par plaques irrégulières, laissant entre elles des espaces de peau saine et affectant la disposition en croissant. Le malade nous signale, sur la partie gauche de son menton, au milieu de ea barbe, une croûte formée par du pus desséché, et sous laquelle
le derme est mis à nu. Toujours pas de fièvre: le pouls est à 80 pulsations, la température à 37°.
Les accidents observés sur l'index et le médius de.la main: droite se sont étendus à toute la main, et offrent les caractères d’une brûlure au deuxième degré. "J ACRNISME Le lendemain 11 août, le pansement, souillé de pus, est enlevé mais fortuitement il est modifié ; au lieu de gaze iodoformée, on emploie la gaze phéniquée pour y étendre la vaseline. Les jours suivants (12 et 13 août) le malade n’a pas souffert, le pus na-pas traversé le pansement. ; 2 L’éruption rubéolique du tronc a disparu; la croûte de la région du menton ne s’est pas reproduite, les vésicules des bras se sont'affaissées. La suppuration des jours précédents était si abondante que, sans indication spéciale, le pansement est enlevé le 14 août. À notre grande surprise, il n’y a pas de pus dans le pansement ; les mains sont recouvertes sur certains points d’un nouvel épiderme et sur d’autres présentent l’aspect d’une desquamation furfuracée, que l’on retrouve sur les avant-bras et sur le tronc. Dre AMIENS, Les mains sont laissées à découvert. et huit jours après, le. 17 août, le malade sort entièrement guéri.
OBSERVATION XII (Personnelle).
Le nommé Pet... Ach.….., âgé de 53 ans, toupilleur, entre à Saint-Louis, dans le service du docteur Besnier, le 22 septembre 1891, pour une éruption généralisée, dont voici l’histoire : , EaCa
Le 12 septembre, il s'était fait une plaie à l’index gauche. I] fut pansé à l'hôpital Tenon, à la poudre d’iodoforme. Au bout de huit jours, il fallut supprimer le pansement, par suite d’un eczéma intense, avec nombreuses vésicules occupant l'index, le médius, l’annulaire et s'étendant au dos de la main.
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Trois jours après cet accident local, l’éruption du tronc est survenue. Elle présente son maximum d'intensité à la face antérieure du tronc et sur la cuisse gauche. En cette dernière région, elle revêt l’aspect d’une grande plaque scarlatiniforme, œdémateuse, s’effaçant sous la pression du doigt. Sur le reste du corps, elle a le type rubéolique : papules miliaires, rosées, plus ou moins confluentes.
En outre, au pouce droit. se sont montrées plusieurs vésicules sur fond rouge.
Le malade n’a jamais eu ni fièvre, ni troubles digestifs, ni le plus petit malaise général.
La guérison est très rapide et, le 28 septembre, l’éruption a beaucoup pâli aux points où elle était le plus intense et a disparu sur le reste du corps.
OBSERVATION XII, due à Cathelineau (Société de dermatologie, 16 février 1803).