ACTE n, SCÉNR I
Ma gloire, disoit-il, m'alloit être rendue; J'allois, en reprenant et mon nom et mon ran;,', Des plus grands rois en moi reconnoitie le saug. Déjà je découvrois cette fameuse ville.
Le ciel mène à Lesbos l'impitoyable Achille : Tout cède, tout ressent ses funestes efforts; Ton père, enseveli dans la foule des morts, Me laisse dans les fers à moi-même inconnue; Et, de tant de grandeurs dont j'étois prévenue, Vile esclave des Grecs, je n'ai pu conserver Que la fierté d'un sang que je ne puis prouver.
DORIS
Ah ! que perdant, madame, un témoin si fidèle,
La main qui vous l'ôta vous doit sembler cruelle I
Mais Galchas est ici, Calchas si renommé,
Qui des secrets des dieux fut toujours informé.
Le ciel souvent lui parle : instruit par un tel maître,
Il sait tout ce qui fut et tout ce qui doit être.
Pourroit-ils de vos jours ignorer les auteurs?
Ce camp même est pour vous tout plein de protecteurr
Bientôt Iphigénie, en épousant Achille,
Vous va sous son appui présenter un asile;
Elle vous l'a promis et juré devant moi :
Ce gage est le premier qu'elle attend de sa foi.
ÉRIPHILE
Que dirois-tu, Doris, si, passant tout le reste, Cet hymen de mes maux étoit le plus funeste?
DORIS
Quoi, madame!
ÉRIPHILE
Tu vois avec étonneraent Que ma douleur ne souffre aucun soulagement F.coute, et tu te vas étonner que je vive : C'est peu d'être étrangère, inconnue, et captive, Ce destructeur fatal des tristes Lesbiens, Cet Achille, l'auteur de tes maux et des miens, Dont la sanglante main m'enleva prisonnière,
18 ÎPHIGfiNIE.
Qui m'arracha d'un coup ma naissance el ton père, De qui jusques au nom tout doit mètre odieux, Est de tous les mortels le plus cher à mes yeux.
DORIS
Ah 1 que me dites-vous 1
ÉRIPHILE
Je me flattois sans cesse Qu'un silence éternel cacheroit ma foiblesse ; Mais mon cœur trop pressé m'arrache ce discours, Et te parle une fois pour se taire toujours. Ne me demande point sur quel espoir fondée De ce fatal amour je me vis possédée.
Je n'en accuse point quelques feintes douleurs Dont je crus voir Achille honorer mes malheurs : Le ciel s'est fait, sans doute, une joie inhumaine A rassembler sur moi tous les traits de sa haine. Rappellerai-je encor le souvenir affreux Du jour qui dans les fers nous jeta toutes deux? Dans les cruelles mains par qui je fus ravie Je demeurai longtemps sans lumière et sans vie : Enfin mes tristes yeux cherchèrent la clarté ; Et, me voyant presser d'un bras ensanglanté, Je frémissois, Doris, et d'un vainqueur sauvage Craignois de rencontrer l'effroyable visage. J'entrai dans son vaisseau, détestant sa fureur, Et toujours détournant ma vue avec horreur. Je le vis : son aspect n'avoit rien de farouche; Je sentis le reproche expirer dans ma bouche; Je sentis contre moi mon cœur se déclarer; J'oubliai ma colère, et ne sus que pleurer. Je me laissai conduire à cet aimable guide. Je l'aimois à Lesbos et je l'aime en Aulide. Iphigénie en vain s'ofire à me protéger. Et me tend une main prompte à me soulager : Triste effet des fureurs dont je suis tourmentée î Je n'accepte la main qu'elle m'a présentée . Que pour m'armer contre elle, et, sans me découvrir, Traverser sou bonheur, que je ne puis souffrir.