‹ Iphigénie en Aulide; tragédie en cinq actes. With grammatical and explanatory notesChapitre 8 sur 67 · ACTE I, SCÈNE H · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE H

Achille seul, Achille à son amour s'applique ! Voudroit-il insulter à la crainte publique, Et que le chef des Grecs, irritant les destins, Préparât d'un hymen la pompe et les festins? Ah ! seigneur, est-ce ainsi que votre âme attendrie Plaint le malheur des Grecs, et chérit la patrie ?

ACHILLE

Dans les champs phrygiens les effets feront foi Qui la chérit le plus ou d'Ulysse ou de moi : Jusque-là je vous laisse étaler votre zèle ; Vous pouvez à loisir faire des vœux pour elle. Remplissez les autels d'offrandes et de sang, Des victimes vous-même interrompez le -flanc. Du silence des vents demandez-leur la cause; Mais moi, qui de ce soin sur Galchas me repose, Souffrez, seigneur, souffrez que je coure hâter Un hymen dont les dieux ne sauroieut s'irriter. Transporté d'une ardeur qui ne peut être oisive, Je rejoindrai bientôt les Grecs sur cette rive : J'aurois trop de regret si quelque autre guerrier Au rivage troyen descendoit le premier.

AGAMEMNON

0 ciel I pourquoi faut-il que ta secrète envie Ferme à de tels héros le chemin de l'Asie I N'aurai-je vu briller cette noble chaleur Que pour m'en retourner avec plus de douleur!

ULYSSE

Dieux 1 qu'est-ce que j'entends?

ACHILLE

Seigneur, qu'osez-vous dire

AGAMEMNON

Qu'il faut, prince, qu*il faut que chacun se relire; Que, d'un crédule espoir trop longtemps abusés. Nous attendons les vents qui nous sont refusés. Le ciel protège Troie; et par trop de présages Son courroux nous défend d'en chercher les passages.

Quels présages affreux nous marquent sou courroux ?

AGAMEMNON

Vous-même consultez ce qu'il prédit de vous. Que sert de se flatter? On sait qu'à votre tête Les dieux ont d'Ilion attaché la conquêle; Mais on sait que, pour prix d'un triomphe si beau, Ils ont aux champs troyens marqué votre tombeau; Que votre vie, ailleurs et longue et fortunée, Devant Troie en sa fleur doit être moissonnée.

ACHILLE

Ainsi, pour vous venger, tant de rois assemblés D'un opprobre éternel retourneront comblés ; El Paris, couronnant son insolente flamme, Retiendra sans péril la sœur de votre femme I

AGAMEMNON

Hé quoi ! votre valeur, qui nous a devancés, N'a-t- elle pas pris soin de nous venger assez? Les malheurs de Lesbos, par vos mains ravagée. Épouvantent encor tou^e la mer Egée ; Troie en a vu la flamme ; et jusque dans ses ports, Les flots en ont poussé les débris et les morts. Qîje dis-je? les Troyens pleurent une autre Hélène Que vous avez captive envoyée à Mycèue : Car, je n'en doute point, cette jeune beauté Garde en vain un secret que trahit sa fierté ; Et son silence même, accusant sa noblesse, Nous dit qu'elle nous cache une illustre princesse.

ACHILLE

Non, non, tous ces détours sont trop ingénieux :

Vous lisez de trop loin dans les secrets des dieux.

Moi, je m'arrêterois à de vaines menaces!

Et je fuirois l'honneur qui m'attend sur vos traces;

Les Parques h ma mère, il est vrai, l'ont prédit,

Lorsqu'un époux mortel fut reçu daus son lit :

Je puis choisir, dit-on, ou beaucoup d'ans sans gloire,

Ou peu de jours suivis d'une longue mémoire.

Mais, puisqu'il faut enfin que j'arrive au tombeau,

Voudrois-je, de la terre inutile fardeau,

Trop avare d'un sang reçu d'une déesse,

Page 1