V. 1726. Quel miracle, Seigneur, quel Dieu me Va rendue
« Glytemnestre, impatiente de revoir sa fille, devait voler dans ses bras, et ne point s’arrêter à écouter le récit d’Ulysse. Sa fille est sauvée, cela lui suffit. Mais le spectateur n’aurait pu savoir le prodige qui a opéré la conservation de cette princesse. 11 a donc fallu que le poète arrêtât Glytemnestre en scène, malgré l’intérêt qu’elle avait de s’en éloigner. Ge défaut se fera toujours remarquer dans toutes les pièces dont le dénouement ne se fera point en action. » (L. de B.)
Luneau de Boisgermain a imaginé dans VExamen d’Iphigénie le plan d’un dénouement en action qu’il substitue au récit d’Ulysse. « 11 semblait convaincu, dit La Harpe, que si le poète s’en était tenu au récit, c’est qu’alors la disposition du théâtre ne permettait pas les grands spectacles. Il est vrai que la suppression des banquettes (quelques années avant que le commentaire de L.deB. parût) avait donné à la scène plus d’étendue, plus de liberté et d’illusion ; mais pourtant on ne laissait pas d’exécuter, avant ce changement, le cinquième acte de Rodogune,cc\m A’Athalie,éiç.., et l’on pouvait présumer que si l’auteur à' Iphigénie avait cru devoir préférer l’action au récit, il n’aurait pas été plus timide que celui de Bodogune. Mais comme un des caractères de ce siècle a toujours été cette intrépidité de bonne opinion (Mol.) qui lui persuadait qu’avant lui on ne se doutait pas des choses les plus simples, on ne fit pas à Racine l’honneur d’examiner s’il n’avait pas eu de bonnes raisons pour faire ce qu’il avait fait, et si le dénouement à! Iphigénie n’était pas un de ces objets Que l’art judicieux
Doit offrir à l’oreille et reculer des yeux. (Boileau.)
Avec un peu de connaissance de l’art, on aurait vu qu’il y avait ici de ces choses dont la grandeur et l’effet sont dans l’imagination du spectateur conduite par le poète, et qui perdent infiniment dans un spectacle qui ne
ULYSSE
Vous m’en voyez moi-meme, en cet heureux moment,
Saisi d’horreur, de joie et de ravissement.
Jamais jour n’a paru si mortel à la Grèce.
Déjà de tout le camp la Discorde maîtresse, 1730
Avait sur tous les yeux mis son bandeau fatal,
Et donné du combat le funeste signal.
peut les soutenir. Telle est la grandeur d’Achille, seul pour Iphigénie contre l’armée, dans les vers du poète, et qui, sur la scène, n'est qu’un homme contre mille. Telle est la situation passive d’Agamemnon, dont la tête voilée peut passer dans l’immobilité d’un tab'eau ou dans l’illusion des images poétiques, mais qui, dans le grand mouvement de la scène, est nécessairement froide, et même ridicule. Telle est la mort d’Eriphile, dont la punition plaît dans un récit, mais dont le sang versé sur la scène altérerait l’impression douce et agréable d’un dénouement heureux, la première que fasse éprouver cette pièce, et dont le spectateur a besoin. Tous ces défauts sont affaiblis et palliés dans un opéra, tant par la musique qui couvre tout, que par la nature même de ce genre de drame, dont le cœur attend beaucoup moins, parce qu’il donne plus aux sens. Et cependant j’ose affirmer qu’à rOpéra même le dénouement dJ Iphigénie ne forme qu’un spectacle froid et mesquin, et qu’Achille venant presque seul renverser un petit autel de poche et des vases d’encens, en présence d’une armée qui le regarde tranquillement; Agamemnon qui traverse le théâtre, envelop]>é de son manteau et va se cacher dans un coin, comme le Misanthrope de Molière, etc., m’ont toujours donné envie de rire, comme à bien d’autres, et n’ont jamais produit aucun effet tra^rique. (Voir à V Appendice la fin de l’opéra à' Iphigénie.)
Mais enfin, en 1769, l’on n’y regarda pas de si près, et l’on se hâta, sur la parole de quelques étourdis, de refaire le cinquième acte à’ Iphigénie., pour donner, disait-on, à ce chef-d’œuvre la seule perfection qui lui manquât. Cette nouvelle perfection parut prodigieusement ridicule, et fut accueillie de manière à ne pas reparaître une seconde fois, en sorte que ce beau supplément au génie de Racine n’existe plus que dans la note du commentateur.
Le jugement du public prouva, ce que savaient les connaisseurs, que le vrai sublime de ce spectacle du dénouement d’//jAz^enfe est réellement dans l’effet aussi dramatique que poétique de ces vers :
De ce spectacle affreux votre fille alarmée
Voyait pour elle Achille, et contre elle l’armée, etc.
Le spectateur croit voir ce qu’il entend, et ce qu’il entend est plein de grandeur et d’intérêt, et vaut mille fois mieux que ce qu’il verrait de ses yeux. »
V. 1728. Horreur. De même au vers 1780, une sainte horreur. Ce mot [horror^ sens propre : hérissement des cheveux) indique bien l’effet physique produit par la terreur religieuse.
Cf. Val. Flaccus :
. . . . Hic numinis in gens
Horror.