‹ IphigénieChapitre 183 sur 188 · AGAMEMNON, ORONTE · texte numérisé non relu

AGAMEMNON, ORONTE

ORONTE

Quoy! seigneur, voulez-vous sans cesse soupirer?

AGAMEMNON

Hélas! c’est bien assez de ne pas murmurer,

Tu vois toujours les vents, malgré leur inconstance, Dans ce funeste port obstinez au silence;

Ce calme plus cruel que les flots irritez Tient avec nos vaisseaux nos desseins arrestez; L'oysiveté forcée où la flotte est réduite Fait gémir les héros qui sont sous ma conduite ;

(1) Confident d’Agamemnon,

APPENDICE

J’ay redoublé mes soins^ et j’ay fait mille efforts Pour donner un cours libre à leurs nobles transports, J’avois cru que mes vœux, forçant cette barrière, Pourroient aux grands exploits nous ouvrir la carrière, Mais j’ay perdu "mes vœux^ mes soins et mes travaux, Et ce n’est pas encor le plus grand de mes maux.

OROKTE.

Quelle infortune est jointe à ce calme funeste.

Où j’avois cru, seigneur, que le couroux céleste Avoit juqu’à ce jour borné tous vos ennuis?

AGAMEMNüN.

Âh’! que je suis à plaindre en Testât où je suis! Oronte, tu me vois le chef de tant de princes Que la Grece a choisis de toutes ses provinces.

Un camp presque innombrable obéit à mes loix.

Et, marchant sur mes pas se règle par ma voix ;

Mais de tant de malheur cette gloire est suivie.

Qu’elle devient fatale au repos de ma vie^

Et j’achète bien cher l’éclat de ce haut rang.

Puisqu’il faut malgré moy le payer de mon sang.

ORONTE

De vostre sang^ ô dieux! j’ay peine à vous entendre, Quel crime ou quel malheur vous force à le répandre

AGAMEMNON

Escoute. Quant les Grecs, assemblez sur ces bords. M’eurent choisi pour chef de leur illustre corps.

Cet employ me fut cher, je Tacceptay sans peine Pour vanger Ménélas du ravisseur d’Hélène ;

Je brùlois du désir d’achever ce dessein ;

Mais hélas! qu’à moy-mesme il devient inhumain. Puisque par un revers funeste à ma famille.

Si je luy rends Hélène, il m’en coûte ma fille!

ORONTE

Votre fille, Seigneur?

AGAMEMNON

Oronte, apprens de moy Comment j’en ay receu la tyrannique loy.

Les Grecs, prests à partir brûloient d’impatience D’aller faire sur Troye éclater leur vengeance. Lorsqu’un calme soudain répandu sur les eaux Dans ce triste rivage arresta nos vaisseaux :

Par mille et mille vœux contre cette infortune On brigua la faveur d’Æole et de Neptune ;

Mais ces Dieux, que pressoient nos désirs inquiets, Furent à nos soupirs des dieux sourds et muets.

Et, pour rendre les vents et les flots plus propices. Nous n’offrismes jamais que de vains sacrifices;

Calcas entiu, pressé de Tesprit furieux.

Qui prononce aux mortels les réponses des dieux,

De la part de Diane a rendu cet oracle.

Qu’il nous faut accomplir pour surmonter l’obstacle, Qui de nostre vengeance arreste le dessein ;

Entens, Oronte, entens, cet oracle inhumain:

« Pour voir finir le calme et vous conduire à Troye, Et pour y remporter un renom immortel.

Du sang d’Iphigénie arrosez mon autel,

O Grecs, il n’est point d’autre voye.»

ORONTE

Quel oracle !

AGAMEMNOX.

A ces mots, mon courage abattu Cher Oronte, eut besoin de toute ma vertu.

Je ne pus qu’avec peine étouffer le murmure Que contre cet oracle éleva la nature;

El, quand j’envisageay l’excez de mon malheur.

Je me vis sur le point d’expirer de douleur.

Pour prévenir ce coup et pour mieux m’en défendre. Au désir de Calcas je feignis de me rendre,

Et j’ay par mes détours jusqu’icy différé A luy'livrer le sang dont il est altéré,

Mais enfin Ménélas qui ne sent d’autre peine Que celle que luy fait l’enlèvement d’Hélène,

Du salut de l’estât couvrant son interest,

Me presse d’obéir à ce funeste arrest,

Et Calcas y joignant les terribles maximes Que son zèle établit sur le sang des victimes.

Attend que j’y réponde, et présente à mes yeux,

Si j’ose y résister, la colère des Dieux;

Il faut se" rendre enfin.

ORONTE

Quoy? de ce sacrifice

Vous pouvez devenir le malheureux complice.

Le tyran de vos jours, et de vostre repos?

AG AM EM NON

Je fais plus; dès ce jour je t’envoye en Argos,

J’écris à Clytemnestre, et feins qu’lphigénie Doit au fils "de Thétis par l’hymen estre unie, Qu’Âchille a refusé de partir avec nous,

S’il n’emporte avec luy le nom de son espoux.

Ainsi de cet hymen l’amorce mensongère Amènera bientost et la fille et la mère.

Et moy j’accompliray cette barbare loy Que nous connoissons seuls, mon frère, Ulysse et moy, Aux tendresses du sang ma gloire inexorable Change un père sensible en juge impitoyable,

Et d’un cruel effort tyrannisant mes vœux^

Fait à ce que je dois céder ce que je veux,

Voicy l’écrit fatal, où Calcas et mon frère Trouvent à mes dépens de quoy se satisfaire,

Voicy l’appast trompeur, ma fille, le voicy.

Qui pour trancher tes jours doit t’attirer ïcy.

Pour ma fille, je scay que ton cœur s’intéresse.

Mais tu n'aimes pas moins le salut de la Grèce,

Je scay que pour nous rendre heureux et triomphans, Toy-rnesne tu voudrois immoler tes enfans.

ORONTE

Mais, Seigneur, songez-vous que cet effort barbare De l'amitié d'Achille a jamais vous sépare?

Et rompant cet hymen, comment prétendez-vous De ce jeune héros appaiser le courroux?

APPENDICE

AGAMEMNON

De son nom seulement nous couvrons ce mystère,

Et pour luy ce n’est pas un sujet de colère";

Amour, comme tu sçais, n’en est pas le vainqueur,

Et Mars seul est en droit de remplir tout son cœur.

Si naguère on luy vid quitter Déidamie,

Et réW-iller pour nous sa valeur endormie,

Il verra, sans en estre irrité ny surpris,

La perte d’un objet dont il n’est point épris.

ORONTE

Ne croyez pas qu’Achille aux combats invincible Aux attraits de l’amour ait une ame insensible ;

J’ay sceu par un des siens, qu’à des soins généreux Son cœur mesle en secret des soupirs amoureux,

Que lors que dans Argos il vid Iphigénie Il sentit de ses yeux la douce tyrannie.

AGAMEMNON

Pleust au ciel, que, Diane appaisant son courroux,

Il devint de ma fille et l’amant et l’époux!

Mais un si doux espoir peut-il flatter l’envie De qui doit n’aspirer qu’à conserver sa vie?

Pleins d’un zèle indiscret et mon frère et Calcas Menacent d’éclater si je n’obeïs pas,

Je dois rendre aujourd’huy ma dernière réponse :

Dès que je l’ay formée, aussi-tost j’y renonce.

Que dois-je faire enfin? Mais je voy Ménélas;

Laisse-nous seuls, Oronte, et ne t’éloigne pas.

L’ingrat vient redoubler l’ennuy qui me dévore.

§ 8. — Fragment de l'opéra A'Ipkigênîe,

Voici les dernières scènes du livret composé par le bailli du Rollet, et mis en musique par Gliick. (Voir V Introduction, pages 22 et 23.)

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