‹ IphigénieChapitre 182 sur 188 · ACTE IV. — SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE IV. — SCÈNE III

ARDÉLIE.

Madame, le voilà, contenez vos douleurs.

AGAMEMNON

Quel malheur vous afflige et vous tire des pleurs En ce commun sujet d’allégresse et de joie?

CLYTEMNESTRE

Celui qui nous sépare et qui vous mène à Troie.

AGAMEMNON

Mais quel trouble commun remarqué-je en ces lieux,

Et d’où vient que chacun, portant sur moi les yeux, Semble, la face émue et l’action contrainte.

M’adresser sans parler quelque secrète plainte?

CLYTEMNESTRE

Me satisferez-vous en deux mots seulement?

Je ne vous tairai rien, parlez-moi librement.

CLYTEMNESTRE

La mort de votre fille est-elle résolue.

Et vous souvenez-vous de qui vous l’avez eue ?

Quiconque par votre ordre entreprend cette mort,

Qu’il perce auparavant le flanc dont elle sort.

Ou qu’il n’espère pas d’en obtenir l’issue Que vous en prétendez et qu’il en a conçue.

AGAMEMNON

O nature! ô mon sang! tu reçois cet affront!

CLYTEMNESTRE

Votre sang coulera si vous levez le front :

Ce dessein se lit trop dedans votre tristesse :

Ce silence le dit, ce trouble le confesse.

AGAMEMNON

Je me tais; les discours me meurent en naissant,

Et ma voix en mon sein s’étouffe en se pressant.

CLYTEMNESTRE

Ce silence est l’effet du remords qui vous touche :

Ouvrez l’oreille au moins, si vous n’ouvrez la bouche. Parlons avec franchise, et ne nous servons plus Des énigmes obscurs d’un sens double et confus.

Ce n’est pas d’aujourd’hui que je dois être instruite De votre procédure et de votre conduite :

J’ai reconnu trop tôt, et trop tard pour mon bien.

Ce mauvais naturel qui ne respecte rien ;

Votre première vue, à mon repos fatale,

Me coûta mon époux, le malheureux Tantale,

Dont votre violence acheva ce dessein.

Pour donner en mon lit place à son assassin;

(1) Confidente de Clytemnestre.

ICO IPHIGÉNIE.

Votre force m’acquit bien plus que votre flamme,

Et je fus votre rapt et non pas votre femme.

Vous plongeâtes depuis cette cruelle main Au sang d’un de mes fils arraché de mon sein,

De ses membres mourants battîtes les murailles,

Et de ses flancs ouverts tirâtes les entrailles.

Le cœur me saigne encor de cet acte odieux,

Car ce fameux exploit se commit à mes yeux.

Alors, pour vous livrer une mortelle guerre.

Mes frères de soldats épuisèrent leur terre;

Ils vinrent en Argos, mais votre repentir En obtint votre grâce et les en fit sortir.

Mon frère confirma ce subit hyménée :

J’avais été ravie et je vous fus donnée.

Quand notre lit fut calme et que l’atTection En chassa le désordre et la dissension.

Je vous fis admirer la grandeur de ma vie;

Jamais mes actions n’ont fait parler l’envie;

J’ai vécu sans reproche, et jamais suborneur N’a que de vains efforts assailli mon honneur.

Gomme la pureté rend la couche féconde.

Bientôt de trois beautés la nôtre orna le monde;

Et, comme les enfants sont d’agéables nœuds Qui resserrent les cœurs et réchautîent les vœux,

Ces fruits de notre hymen en accrurent la flamme :

Nous ne faisions qu’un cœur, nous ne faisions qu’une âme, Et ce dieu n’a jamais, dans la maison des rois.

Plus glorieusement vu révérer ses lois.

Aujourd’hui quel démon de divorce et de haine Veut de cette union détacher une chaîne.

Et misérablement priver du bien du jour Le gage le plus cher que j’ai de votre amour?

Cet ouvrage est celui que vous voulez défaire.

Ne vous souvient-il point que vous êtes son père?

Cet auguste maintien, cet œil modeste et doux Ne vous montrait-il point quelque chose de vous?

Si vous ne respectez votre propre famille.

C’est un fatal honneur que d’être votre fille :

Elle vous doit le jour, sa vie est votre bien;

Mais si vous l’en privez, elle ne vous doit rien.

Si vous n’avez pour elle un naturel de père,

Laissez-lui pour le moins ce qu’elle a de sa mère ;

Ne la dépouillez point de ce qui m’appartient.

Ne tirez pas de moi la moitié qu’elle en tient,

Quel effet produira cette mort inhumaine?

Le repos d’un jaloux et le retour d’Hélène.

O dieux ! l’illustre exploit que vous entreprenez,

Et bien digne du soin que vous vous en donnez!

C’est prendre bien avant les intérêts d’un frère,

Et mettre à haute estime une femme adultère.

Que de la ramener au lit de son époux.

Au prix du plus pur sang qui soit sorti de nous:

Quand vous rendrez au ciel ce triste sacrifice.

De quoi le prierez- vous de vous être propice?

Quels raisonnables vœux pourrez-vous concevoir

APPENDICE

lOi

En un si sacrilege et barbare devoir?

Ne doutez de ses soins ni de ses assistances,

Si pour un parricide il doit des récompenses ;

Et si pour plaire aux dieux il ne faut que pécher, Suivez votre dessein, vous leur serez bien cher. Peut-être espérez-vous qu'après le sac de Troie,

On vous vienne au-devant recevoir avec joie,

Et vous féliciter de vos faits triomphans :

Mais qui? sera-ce moi? seront-ce vos enfans? Serez-vous désiré dedans votre famille.

Ayant meurtri leur sœur, ayant tué ma fille?

Et ne pourrons-nous pas redouter justement De sortir étouffés de votre embrassement?

Plutôt, plutôt, seigneur, renoncez à la gloire DTine si périlleuse et funeste victoire ;

Et plutôt à jamais demeurent vos vaisseaux Un immobile faix sur la plaine des eaux !

Grand prince, car d’oser vous appeler mon père,

A votre intention ce titre est bien contraire,

Et vous avez pour moi trop d’inhumanité Pour ne renoncer pas à cette qualité ;

S'il vous souvient pourtant que je suis la première Qui vous ait appelé de ce doux nom de père.

Qui vous ait fait caresse, et qui sur vos genoux Vous ait servi longtemps d’un passe-temps si doux.

Ne vous étonnez pas que cette mort m’étonne ;

Je ne l’attendais pas du bras qui me la donne;

Et je me plains bien moins, en mon mauvais destin. D’un tel assassinat que d'un tel assassin.

La mort est un écueil fatal à tous les hommes;

Nous y sommes sujets dès l’instant que nous sommes. Oui, seigneur, la première et dernière des lois Est la nécessité de mourir une fois :

Je mourrai sans regret, mais par une aventure Qui semble bien contraire aux lois de la nature;

Et ma mère a sujet d’un juste étonnement En vous voyant pour moi si peu de sentiment;

Vous reconnaîtrez bien les douleurs de sa couche.

Et certes mon malheur très justement la touche. Quand vous semblez en moi désavouer son fruit, Comme si vous doutiez que vous l’ayez produit.

Ai-je quelque intérêt aux affaires d’Hélène?

Est-ce à moi d’épouser son amour ni sa haine,

De défendre son cœur des vœux de ses amans,

El de répondre aux dieux de ses déportemeos?

Si quelqu’un doit périr, si Diane l’ordonne,

Méiiélas, son époux, n’a-t-il pas Hermione?

Qui plus qu’elle est leur sang, et qui de ses parens N’a plus de part que moi dans tous leurs ditférens? D’avoir recours aux pleurs, d’implorer votre grâce,

Un si vil procédé sent trop son âme basse;

C’est une lâcheté que le sang me défend;

En cela connaissez que je suis votre enfant.

Plus vous me témoignez de n’être plus mon père.

Plus je m’efforcerai de prouver le contraire;

Le sang qui sortira de ce sein innocent Prouvera malgré vous sa source en se versant.

ARDÉLfE.

O fatale beauté ! pernicieuse Hélène !

Que tes folles amours te produiront de haine

AGAMEMNON

Eh! ma fille, croyez que ce sanglant dessein Me mettra plus qu’à vous le couteau dans le sein; Mais où le ciel est juge il n’est point de puissance Qui ne doive à clos yeux souscrire à sa sentence.

Si nous nous révoltons contre ses jugements,

Son pouvoir contre nous arme les éléments:

Un orage en la mer, un abîme en la terre,

Un air contagieux, une foudre, un tonnerre.

Des funestes arrêts dont les dieux sont auteurs,

Au défaut des mortels, sont les exécuteurs.

Sur vous seul est fondé tout l’espoir de la Grèce; Dedans ce grand parti le ciel vous intéresse.

Et Diane en vous seule a mis la clef des vents Qu’attendent pour partir mille palais mouvans.

Pour rompre ce voyage et contenir l’armée,

La résolution en est trop confirmée;

Sa fureur vengerait et sur vous et sur moi Cet apparent mépris des soins que je lui doi.

Ce n’est poi[it Ménélas dont l’intérêt me presse; C’est le ciel, c’est l’armée, et c’est toute la Grèce; Et nous sommes sujets en la nécessité D’exercer dessus nous cette inliumanité.

Après l’arrêt des dieux l’innocence est coupable ; Autant qu’ils sont puissants il est irrévocable; Quelle que soit la perte, il s’y faut préparer;

C’est perdre encor le temps que d’en délibérer.

(Il sort.)

§ 7. — L'Iphigénie de Le Clerc (fragment).

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