‹ IphigénieChapitre 41 sur 188 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

ÉRIPHILE, DORIS

ÉRIPHILE

Ne les contraignons point, Doris, retirons-nous ; 39îî

Laissons-les dans les bras d’un père et d’un époux ;

Et, tandis qu’à l’envi leur amour se déploie,

Mettons en liberté ma tristesse et leur joie.

DORIS

Quoi, madame ! toujours irritant vos douleurs.

Croirez-vous ne plus voir que des sùjets de pleurs? 400 Je sais que tout déplaît aux yeux d’une captive.

Qu’il n’est point dans les fers de plaisir qui la suive ;

Mais dans le temps fatal que, repassant les flots.

Nous suivions malgré nous le vainqueur de Lesbos ; Lorsque dans son vaisseau, prisonnière timide, 405

Vous voyiez devant vous ce vainqueur homicide,

V. 398. Mettons en liberté ma tristesse et leur joie. « Le sens se présente toujours si naturellement dans les vers de ces tragédies, qu’on ne fait pas quelquefois attention à la hardiesse du tour. Que veut dire, mettre en liberté la joie des autres? Comme Eriphile dit à sa confidente, Je puis en liberté avec toi parler de ma tristesse, je puis la mettre en liberté ; quand elle ajoute et leur joie, on entend qu’elle veut dire, c’est leur joie qui est le sujet de ma tristesse. » (L. Racine.)

V. 399. Irritant vos douleurs, « rendant plus vives. » Cf. Britann. (II, 2) :

. . • De temps en temps j’im7e ses ennuis,

Afin qu’elle m'évite autant que Je la fuis.

v. 403. Dans le temps fatal. Fatal n’a pas ici le môme sens qu'au vers 471 :

Ce destructeur fatal des tristes Lesbiens.

Dans ce vers, fatal a tout à fait le sens latin « marqué par les destins ; v mais au vers 403, comme au vers 482, fatal signifie funeste.

V. 4U6. Vous voyiez devant vous ce vainqueur homicide. Dans l’édition originale (1675), dans la première édition collective (1676), aussi bien que dans l’édition de 1697. on lit voyez. Dans l’édition de 1687, on lit voiés, — De même au vers 323. — Le sens appelle voyiez ; mais il faut croire que l’orthographe de Racine est celle de ses contemporains. — Le mot voirse trouve peut-être répété avec un peu de négligence dans ce couplet. Vers 400 : voir; vers 406 : voyez ; vers 411 : voit; vers 413 : voir, et vers 414 ; voit. Et, un peu plus bas, vois et vois aux vers 421 et 423,

Le dirai-je? vos yeux, de larmes moins trempés,

A pleurer vos malheurs étaient moins occupés.

Maintenant tout vous rit : l’aimable Iphigénie

D’une amitié sincère avec vous est unie ; 410

Elle vous plaint, vou5 voit~avec des ^ix de sœur;

Et vous seriez dans Troie avec moins de douceur.

Vous vouliez voir l’Anlide, où son père l’appelle,

Et l’Aulide vous voit aiTÎyer avec ”

Cependant, par un sort que je ne conçois pas, 41 5

Votre douleur redouble et croît à chaque pas.

ÉRIPHILE

Hé quoi ! te semble-t-il que la triste Ériphile Doive être de leur joie un témoin si tranquille ?

Crois-tu que mes chagrins doivent s’évanouir A l’aspect d’un bonheur dont je ne puis jouir? 420

Je vois Iphigénie entre les bras d’un père ;

Elle fait tout Torgueil d’une superbe mère ;

Et moi, toujours en butte à de nouveaux dangers.

Remise dès l’enfance en des bras étrangers,

Je reçus et je vois le jour que je respire, 425

Sans que père ni mère ait daigné me sourire.

J’ignore qui je suis; et, pour comble d’horreur.

Un oracle effrayant m’attache à mon erreur,

Et, quand je veux chercher le sang qui m’a fait naître,

Me dit que sans périr je ne me puis connaître. 430

V. 415. Par un sort que je ne conçois pas. « Par un effet du sort, que, etc.

V. 422. Elle fait tout l'orgueil d'une superbe mère. L’épithète superbe ajoute encore au mot orgueil, et, du reste, convient parfaitement au caractère de Clytemnestre.

V. 425. Le jour que je respire. Alliance de mots très fréquente dans les poètes du dix-septième siècle. Cf. Corneille [Clit., ii, 7) :

Toutefois l’orgueilleux qui pour mon cœur soupire De moi seule aujourd’hui tient le jour qu'il respire.

v. 426. Sa7is que père ni mère ait daigné me sourire,

Cf. Virgile [Bue., iv, 62) :

Cui non risere parentes,

Nec deus hune mensa^ dea nec dignata cubili est.

M. E. Benoist ( Virg., I, p. 42), d’après Bonnell, pense que Virgile a dû écrire : qui non risere parenti, nec deus, etc., avec une syllepse analogue à celle de Racine {Athal.) : « Entre le pauvre et vous vous prendrez Dieu pour juge, vous souvenant que... comme eux vous fûtes pauvre. » Le sens de Virgile, dans ce cas, ne serait plus le même que celui de Racine. Mais Racine n’a jamais connu que la leçon vulgaire : cui non risere parentes, laquelle fait, sans aucun doute, allusion à Vulcain, qui, dédaigné par Jupiter et Junon, fut précipité dans l’île de Lemnos, que Jupiter refusa d’admettre à la table des dieux, et dont Minerve ne voulut point pour époux.

V. 430. Me dit que sans périr je ne me puis connaître. « Ce vers est la

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