‹ IphigénieChapitre 86 sur 188 · ACTE III, SCÈNE VII. i · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE VII. i

Ah! madame!... Ah! seigneur! où voulez-vous aller?

ACHILLE

Et que prétend de moi votre injuste prière?

Vous faudra-t-il toujours combattre la première?

CLYTEMNESTRE

Quel est votre dessein, ma fille?

Au nom des dieux, 1055 Madame, retenez un amant furieux ;

De ce triste entretien détournons les approches.

Seigneur, trop d’amertume aigrirait vos reproches.

Je sais jusqu’où s’emporte un amant irrité ;

Et mon père est jaloux de son autorité. 1060

On ne connaît que trop la fierté des Atrides.

Laissez parler, seigneur, des bouches plus timides.

Surpris, n’en doutez point, de mon retardement.

Lui-même il me viendra chercher dans un moment.

Il entendra gémir une mère oppressée ; 1065

Et que ne pourra point m’inspirer la pensée De prévenir les pleurs que vous verseriez tous,

D’arrêter vos transports, et de vivre pour vous ?

ACHILLE

Enfin vous le voulez : il faut donc vous complaire. Donnez-lui l’une et l’autre un conseil salutaire ; 1070

Rappelez sa raison; persuadez-le bien.

V. 1054. Vous faudra-t-il toujours combattre la première? — Construisez: I Faudra- t-il toujours vous combattre la première? »

V. 1057. De ce triste entretien. — Triste ; pour la force de ce mot, voir le vers 522.

V. 1060. Et mon père est jaloux de son autorité, etc. «Ces vers préparent la réponse d'Agamemnon à Achille (iv, 6). On ne sera donc point étonné de voir ce roi, dont Achille aura choqué la fierté, quitter le caractère de père, pour prendre la résolution d'immoler sa fille. » (L. de B.).

V. 1063. Surpris^ n'en doutez point, démon retardement. — Cf. Androm. (iv, 3) :

Tons vos retardements sont pour moi des refus.

V. 1065. Il entendra gémir une mère oppressée. — Oppressée, gênée par une souffrance, comme par une pression. — Cf. Boileau {Sat., x) :

Pour la voir aussitôt de douleur oppressée.

V. 1067. De prévenir les pleurs que vous verseriez tous. — Quelle délicatesse de sentiments! Iphigénie sait bien que si son père est forcé do l’immoler, il ne l’immolera qu’en pleurant. Elle ne le nomme pas ; mais ce mot tous indique assez nettement qu’elle songe à lui.

V. 1070. Un conseil salutaire. — Salutaire. Ce mot a une grande force ici, et veut dire « d’où dépendra son salut » ; car Achille ne s’amuse pas à faire de vaines menaces. Voir le vers 1072.

Pour vous, pour mon repos, et surtout pour le sien.

Je perds trop de momeuts en des discours frivoles;

Il faut des actions, et non pas des paroles.

(A Clytemnestre.)

Madame, à vous servir je vais tout disposer; 1075

Dans votre appartement allez vous reposer.

Votre tille vivra, je puis vous le pré<lire.

Croyez du moins, croyez que, tant que je respire.

Les dieux auront en vain ordonné son trépas ;

Cet oracle est plus sûr que celui de Galcbas. 1080

V. 1073. Je perds trop de moments en des discours frivoles. « Ce vers condamne l’Achille d’Euripide, qui perd un temps très long à assurer Clytemnestre que sa fille ne mourra point et que son honneur i’ohligc à la secourir. Notre Achille en dit beaucoup plus en quatre vers, lorsque après ces mots : Votre fille vivra, il ajoute :

Cet oracle est plus sûr que celui de Cal ch as. » (L. Racine.)

En des discours frivoles. — En des. On dirait aujourd'hui en, sans des, ou dans des. Cf. Corneille [Poés. div., 80) :

Invincible en la guerre, en la paix sans égal.

V. 1076. Dans votre appartement allez vous reposer. — Dans votre ap~ partement : Racine oublie qu’il a lui même indiqué que la scène est sous LA TENTfi d’ÀQamemnon. Un habitué de Versailles ne parlerait pas autrement qu’Achille.

V. 1078. Croyez que, tant que je respire, les dieux auront, etc.

Tant que je respire, le présent pour le futur (tant que je respirerai).

Cf. Boileau :

Ah ! monsieur, m’a-t-il dit, je vous attends demain, pour « je vous attendrai. »

Au vers 1350, Racine a mis après tant que le futur :

Tant qu’un reste de sang coulera dans mes veines.

V. 1080. Cet oracle est plus sûr que celui de Calchas. « Ce vers, tout plein de jactance guerrière, sied bien à uo jeune héros amoureux et outragé dans ce qu’il aime, en un mot à Achille. » (La Harpe.)

Page 1