LIVRE V
Mais si la capitale de la Provence présentait alors, aux jours de labeur, cet aspect triste et déplorable ; aux jours fériés, quel cbangemenl! Une ville enchantée remplaçait tout à coup une ignoble cité; et cette métamorphose complète semblait se faire en un instant sous la baguette des génies (i).
Le jour de l'arrivée d'Alamède était la veille de la Fête-Dieu; et tout se préparait dans la capitale pour la célèbre procession où devait briller le ^ri/zce dt amour. Ce personnage venait d'être nommé aux acclamations générales du peuple. Si le vœu des théologiens , des doctes conseillers d'état , des mires et des publicistes eût été écouté. le vieux clianoine Barbosso (2) eût été élu
(1) J^oyezj sur ces Jsrlllantes fêtes et les métamorphoses qu'elles opéraient, La Colombière, Traité d'honneur et de chevalerie. — LabbCjt. I,p. 226. — Félihien, Hist. de Paris. — Le Cérém. franc. , t. I. et II. — Sfint-Foix, Essais historiques.
(jz) Voyez l'une des notes du I^'^ livre sur la présidencedes ecclésiastiques aux cours d'araour. Ce
d'une voix à l'élégante fonction de roi des amans; mais Zénaïre , d'un avis conforme à celui delà multitude, avait, au contraire, proclamé pour présider à la fête le beau Ramire de Monteil (i), paladin jeune et renommé.
O transformation merveilleuse.' la ville de boue, de ténèbres, d'infections et de filmée , s'était changée en un bosquet de fleurs , de lumières , de parfums et de verdure. Les rues, bordées de fontaines d'où jaillissaient du lait, du vin et de l'hypocras, étaient tapissées de nattes en jonc, de tresses fleuries et de bouquets aromatiques. Les murailles des maisons étaient couvertes
chanoine Barbosso était frère de la princesse BarbossUj célèbre à cette époque par sa sagesse , par sa beauté , et , selon les expressions des troubadours , par la connaissance qu'elle aidait des sept arts libéraux. — Papon, £fw^. de Prov-j tome II , page 3i4. ^
(i) Il était frère d'Adhémar de Monteil , évêque du Puy. — Papon, Hist. , t. II.
LIVRÉ V. 22g
de tentures flamandes , de toiles peintes et de draps camelotés. Aux balcons des grands bâlimens flottaient les bannières étincelantes d'or des paladins et des bannerets. Les frontons, les péristyles et les parois des inonumens publics étaient ornés des écus armoriés d'une noblesse belliqueuse. Les fenêtres des palais avaient paré leurs balustres de précieuses draperies à cordons d'argent , à glands d'or ; enfin des jets d'eau de senteur embaumaient l'air de toutes parts.
Les flots de la multitude inondaient les carrefours et les portiques. Le bas peuple avait pour costume des vestes courtes et serrées ; la bourgeoisie , de longues robes vertes ou bleues. Les artisans, divisés par classes, portaient plusieurs sortes de livrées (i);et les jeunes filles en blanc se montraient couronnées de roses.
Le sire de MonteroUes et sa suite fendent
(i) Voyez j sur les costumes de ce temps, Papon , Hist. de Prov. — La Gurne Sainte-Palaye, etc.
.'ivec peine la foule et gagnent une hôtellerie. Làj parvenu, à force d'or, à se faire donner un asile, Hugues apprend que la belle Zënaïre doit se rendre, vers le coucher du soleil , au grand balcon de son palais ; et doit y voir défiler devant elle non-seulement le cortège brillant de tous les preux du royaume, mais celui de tous les paladins étrangers récemment venus à sa cour, moins attirés par l'éclat de ses fêtes que par la renommée de ses charmes.
Jaloux de paraîtreavec honneur au milieu d'une élite guerrière, il se revêt à la hâte de sa plus magnifique armure ; se donne à peine le temps d'essuyer la poussière qui couvi-e son front; et déjà sur son plus beau destrier somptueusement caparaçonné , il vole à la demeure royale.
Un seul guerrier l'accompagne, c'est Alamède. Hugues lui a fait don d'une des plus belles armures que puisse comporter son rang. Le casque de l'orphelin est d'acier pur, mais sans ornemens, sans panache. Sou bouclier est argenté, mais sans armoiries, sans devise. A ses côtés est une é])ée, mais