LIVRE SEPTIEME
•JL/epuis long-temps le chant du coq avait réveillé les hameaux, lorsque Morphée, du haut des airs, cessa d'appesantir ses pavots sur l'ancien page d'Aiguemar. L'orphelin jette un regard étonné autour de lui : quelle
demeure somptueuse! 11 croit d'abord
dormir encore.
Mais non , ce n'est nullement un songe ; il a rappelé ses esprits et commente sa position S'ouvrir franchement au grandmaître est une de ses premières pensées; mais la physionomie sévère du duc repousse toute confiance... D'ailleurs, comment oser lui déclarer qu'il s'est joué impunément et 3' Edit. Tome II. i
de lui et des invisibles! qu'à la fols mystificateur et mystifié, bien qu'ignorant leurs grands secrets il a feint de les tous connaître ! qu'enfin , dans leurs enceintes sacrées, il a porté l'audace à son comble !
O trop humiliante démarche ! Non :
s'étant lancé à l'étourdie en une aventure bizarre , il lui faut poursuivre son rôle , quelque événement qu'il surviemie. Peutêtre, avec le temps et l'adresse, il pourra franchir les écueils, et, sans révéler ses folies , percer enfin tous les mystères.
Mais pour qui le duc le prend-il ? Pourquoi ce respect, ces égards?.... Serait-il un puissant seigneur? Non, son dernier aïeul fut un serf; ce sont les mots d'Ipsiboé. La dame de Saint-Chrisogone , en sa lettre au chef templier , aura brouillé les noms et les lieux , aura fait erreur et méprise , ce qui fréquemment lui arrive; et peut-être que de long-temps, ni elle , ni son protégé, ni le duc, ni les invisibles j ne démêleront clairement l'inextricable imbrogho.
Des serviteurs attentifs sont accourus à
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son réveil et prennent humblement ses ordres. De riches vêtemens lui sont présentés, il choisit les plus élégans. Un déjeuner splendide lui est préparé , il fait gaîment honneur au repas. Ses pages louent sa bonne mine, il sourit à leurs flatteries. De beaux jardins lui sont ouverts, il en parcourt, joyeux, les bosquets. Il visite le palais et ses dépendances, dicte ses volontés , se fait faire de la musique , accorde des grâces , distribue des aumônes ; et sans plus songer au passé, sans plus réfléchir au présent, il passe la matinée entière en un cercle de jouissances.
ce — Puisque, orphelin et sans asile , » s'est-il dit philosophiquement , «. je dois i) courir les aventures , ne prévoyons point » les mauvaises, et d'abord profitons des » bonnes. Aujourd'hui la chance est heu- » reuse, demain le vent pourra tourner. » Quelques plaisirs puis des soucis, des )) orages et du beau temps, du bien et du )) mal mélangés, voilà la carrière des bomy> mes. Chercher à voir dans l'avenir , c'est » offenser la Providence 5 compter le temps
» c'est Taîonger ; réfléchir , c'est attrister 3) l'existence. JN'en déplaise aux prétendus )) sages , qui veut couler des jours fortunés )> doit toujours ^espérer, jamais craindre; ^ chercher le plaisir, fuir la peine ; rire )) beaucoup et penser peu. Le mortel qui , » pur ici-bas , sut continuellement se dis- )) traire , est le seul qui comprit la vie. »
Il dit, et s'établit des principes sans bien savoir s'il doit les suivre. A haute voix il les défend, en lui-même il se raille d'eux. Ainsi, les gouvernans de la terre publiquement posent des lois et secrètement les renversent.
Il ne peut douter qu'une vaste conspiration , organisée par les invisibles , ne s'apprête à changer les destinées de la Provence ; mais , placé par les plus étranges circonstances au milieu des chefs conjurés, il ne peut plus trahir leur cause , qui , d'ailleurs , paraît élre celle de la monarchie légitime. La carrière où il se trouve lancé
lui est peu connue; elle est périlleuse
mais n'importe , il faut qu'il la suive. Reculer serait lâcheté , dénoncer serait infa-