PARIS LIBRAIRIE BLÉRIOT FRÈRES, ÉDITEURS
QUAI DES GRANDSAUGUSTINS, 55
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T.YOJM D'A.UTREFOIS ET LYON D'AUJOURD'HUI.
Combien la physionomie de l'Europe est changée , si l'on compare le siècle présent aux siècles passés ! Quelle révolution profonde s'est opérée dans sa constitution sociale , politique , domestique, et aussi dans ses formes extérieures ! Qu'il serait grand l'étonnement d'un homme du treizième siècle, par exemple , qui , tout à coup rappelé à la vie , se retrouverait transporté au milieu d'une ville qu'il aurait habitée, au sein de sa cité natale ! Alors tout venait de la religion et tout y retournait; on ne vivait, on ne respirait, pour ainsi dire, que par elle; les lois lui demandaient leur force, les mœurs leur règle, les arts leurs inspirations, les sacrifices leur mobile, les tribunaux leurs arrêts , les monuments leur splendeur. Elle plan:iit au-dessus de tout, elle trônait en vraie souveraine qu'elle était; tout se rattachait à elle, tout se mouvait dans son ressort. Ses jiontifes possédaient de grands domaines sur lesquels ils cxcr- TOU. t. 1
Çaicnt toute CFpcce de droits : ses couvents s'épanouissaient au beau milieu des villes, et chacun se retirait pour leur laisser l'espace libre ; ses prêtres jouissaient d'une autorité incontestée; ses temples dominaient toute habitation humaine ; son cachet se retrouvait, sous une forme ou sous une autre, au portail des bâtiments publics, au fronton des maisons particulières, au faîte des toits, à l'entrée des ponts, au milieu des places, au confluent des rues; elle enveloppait enfin l'homme tout entier, et parlait autant à ses sens qu'à son àme, autant à son imagination qu'à sa raison.
Encore une fois , que cet état de choses est changé! quelle métamorphose radicale! Ne peut-on pas dire que l'axe du monde est déplacé ? Et pourtant l'activité humaine est grande, plus grande môme que jamais. Oui , mais elle a pris un autre cours, une direction opposée à celle à laquelle elle obéit si longtemps. L'industrie, une autre reine, est venue prendre la place de la religion détrônée; l'atelier a remplacé le couvent; la Bourse, l'Eglise. Des préoccupations terresti-es ont succédé aux aspirations célestes; on priait autrefois, on fabrique aujourd'hui. Les yeux, qui se portaient jadis en haut, inclinent maintenant en bas. Si la religion n'est point formellement proscrite, elle est du moins gcnée; chaque jour on lui fait l'espace plus étroit; on lui mesure le terrain d'une main avare. Ses orcires religieux, au lieu d'entrer triomphants, appelés et accueillis par les vœux de tous, se glissent furtivement, timidement, à la facondes proscrits; au lieu de leurs grands cloîtres, , de leurs vastes bâtiments entre cour et jardin, ils sont réduits! à d'étroits et incommodes logements, quand ils ne sont pasj forcés d'être locataires, ou même de rester à la porte : car la plupart d'entre eux , n'étant que tolérés , n'ont pas encore le droit légal de cité ; objets d'indifférence pour la foule, ils sont de plus en butte à la défiance des autorités de tout rang ; ccf sont des suspects contre qui il faut se mettre en garde; on m craint rien tant que leurs empiétements et la propagande dt| leur zèle. A la place de raessire un tel, gouvesneur, intcndaii
ou sénéchal, fondant ou enrichissant des Augustins, des Cordeliersou des Carmes, on a un préfet omhragcux, un maire ou un conseil hargneux, marchandant l'existence à quelques pauvres débris des institutions antiques. Au heu de ce zèle des rois, des seigneurs, des notables à élever des églises ou des chapelles, à bâtir ou orner les autels, on a le goiit des dépenses frivoles; les villes s'épuisent en embellissements matériels, les particuliers en frais de table et de toilette , pendant que les autels sont dans la nudité et que les temples tombent en ruine. Quand des milliers de paroisses n'ont pas même une goutte d'huile à faire brûler devant leur Dieu (1), la délicatesse et le confort sont poussés au dernier degré dans l'habitation du bourgeois.
Nous ne jugeons pas; nous constatons.
De là vient ce changement de physionomie que nous remarquons dans nos villes. La religion n'y étant plus l'objet de la générosité publique ou particulière , n'est plus en niesLU'c d'y attirer les regards ; elle s'y efface, au contraire, elle s'y resserre de plus en plus : c'est une mendiante qui cache ses haillons. Un grand nombre de ses créations ont déjà disparu ; d'autres ne tarderont pas à suivre. En revanche, tout le côté profane de la vie se développe et prend de l'éclat. Les constructions se multiplient, mais au profit de l'industrie et du commerce. Jamais en effet on n'a tant remué de pierres , jamais tant équarri de bois, ni fondu ou poli de métaux ; c'est une activité incessante ; mais tout cela au profit des bazars et des boutiques, des salons ou des boudoirs, des théâtres ou des casernes, voire même des prisons. Aussi ce qui frappe d'abord les regards du curieux qui visite nos grandes cités, c'est surtout, ou plutôt exclusivement, ce genre d'architecture profane, dont l'architecture chrétienne fut précisément l'opposé. On va donc admirer les
(1) Chacun connaît l'Œuvre des Lampes , établie pour fournir aux paroisses pauvres le moyen d'entretenir une laïupe devant le Saint-Sacrement.
liôtcls-<V= ville et les préfectures , les quais et les ponts , les cafés et le? théâtres; on ne demande pas, on ne sait plus s'il y a encore des Dominicains ou des Clarisses, des reliques de maints à honorer ou des chapelles à visiter.
Encore une fois nous ne jugeons pas ; nous disons ce qui est.
Bien différent était l'état des choses, il y a un ou deux siècles -Seulement. Prenons pour exemple la ville de Lyon. Lecteur, veuillez monter avec nous sur les hauteurs de Fourvières et jeter un coup-d'œil sur la populeuse cité qui s'étale sous vos yeux. Voici ce qu'un simple regard vous y découvrira.
En fait d'églises : la cathédrale de Saint-Jean-Baptiste ; cinq collégiales : Saint-Just, Saint-Paul, Fourvières, Saint-Nizicr et Ainay. Quatre abbayes, Ainay encore, Saint-Pierre, la Déserte otChazaux. Quatre prieurés : laPlatière, Saint-Irenée, Blie et Saint-Benoit. Puis les paroisses dont les noms suivent : Sainte- Croix, Saint-Just, Saint-Laurent, Fourvières, Saint-Nizier, Saint-Pierre et Saint-Saturnin, Saint -Romain et Saint-Pierre le vieux, Saint-Michel et Saint-Martin d' Ainay, Saint -Vincent, Notre-Dame de la Platière, Saint-Irénée, Saint-Pierre-de-Vaise £t Notre-Dame-de-la-Guillotière.
En fait de monastères : les Chartreux , deux couvents de Capucins, deux couvents de Cordeliers, les Auguslins, les Dominicains, les Célestins, les Grands-Carmes, les Carmes-Dé- ■chaussés , les Ermites de Saint- Augustin , les Récollets , le Tiers-Ordre de Saint-François, les Feuillants, les Minimes, les Trinitaires ou Mathurins, les Pères de Saint- Antoine, ceux de Saint-Lazare, les chanoines réguliers de Saint-Ruf, ceux de l'ordre de Saint-Augustin de la congrégation de Sainte-Geneviève, deux collèges et une maison professe de Jésuites.
Puis cinq monastères de religieuses de Saint-Benoît, trois <le Sainte-Ursule, trois de la Visitation, trois de Sainte-Elisabeth ou du Tiers-Ordre de Saint-François, deux de Célestes ou Annonciades, un de Carmélites, un de Bernardines , un de Sainte-Claire, un du Verbe-Incarné; des communautés de Filles de la Propagation , du Bon-Pasteur et de Filles pénitentes.
Puis les Pères de l'Oratoire , ceux du séminaire de Saint- Ircnce, du monastère de Saint-Charles et les missionnaires de Saint- Joseph.
Puis des sociétés de laïcs, formant les compagnies des Pénitents, du Gonfalon, du Crucifix, de Lorette, de la Passion et de Saint-Charles.
Puis deux hôpitaux : le Grand-Hôtel-Dieu de Notre-Damede-Pitié et l'Hôpital de la Charité; pu's celui de l'Antiquaille.
Maintenant parlerons-nous des petites chapelles de Sainte- Catherine, de la Chana, de Notre-Daine du Bon-Rencontre, du Saint-Esprit, de Saint-Romain, de Saint-Roch, de Saint- Laurent de la Quarantaine ?
Et en remontant plus haut, mentionnerons-nous les oratoires c" chapelles destinées à des personnes pieuses de l'un et de l'autre sexes, qu'on nommait Reclus et Recluses, parce qu'elles vivaient séparées du monde et enfermées dans ces sortes tl' oratoires ? Nous trouverons alors Saint-Clair, Saint-Epipoy, Saint- Eloi, Saint-Cosme, Saint-Marcel, Saint-Alban, Saint-Barthclemy et Notre-Dame de la Saonerie, pour hommes: et Sainte- Madeleine, Sainte-Marguerite, Thunes, Sainte-Hélène de BcUccour pour femmes (1).
Nous demandons pardon au lecteur de ce détail au début d'un livre. Mais nous tenions à justifier par un exemple l'assertion émise dans nos premières hgnes. Maintenant quanti ou se sera figuré cette multitude de temples, de chapelles et d'cratoires , cette foret de tours et de clochers s'élançant vers b ciel, cette quantité de cloches remplissant les airs de leurs carillons ; quand on se sera imaginé le nombre des dignitaires^ attachés à ces églises paroissiales, abbatiales, collégiales; des moines et rehgieuses sillonnant ces rues et ces places , ou priant au fond de leurs retraites : puis quand , redescendant le cours du temps, on arrivera à analyser cette même cité de Lyon telle
(1) Eloge historique de la ville de Lyon, par Brossette, p. 76et suiv.
que le protestantisme, le voltairianisme, l'imUistrialisme et les révolutions nous l'ont faite j quand, à la place du clocher on y entendra le bruit des métiers, au lieu de l'église de Saint- Just on y verra le palais du commerce; au lieu des religieuses €t des moines, on y rencontrera des sergents de ville et des soldats : alors on pourra comprendre ce que nous disions du changement qui s'est opéré dans la physiono nie, aussi bien que dans l'esprit de la France. Car ce qui e;t vrai de Lyon, rc?t de Paris ou de toute autre ville; et ce ;]ui est vrai des villes. Test aussi, toute proportion gardée, des campagnes. Partout la religion a fait place à un esprit nouveau ; les pensées sérieuses qu'elle inspirait ont peu à peu cédé le terrain à d'autres idées, à d'autres besoins; au progrès de l'àme dans les voies spirituelles s'est substitué le progrès dans les voies matérielles; au recueillement où elle savait maintenir individus et sociétés, a succédé une dissipation étonnante qui enlc o l'homme à luimcnic et remue souvent l'édifice social sur a base ; enfin la générosité des dons et des sacrifices a été remplacée par un froid égoïsme qui attire tout à soi, se fait le centre du monde entier et croit toutes les voies bonnes pour se satisfaire.
Du reste, à Dieu ne plaise, illustre cité de Lyon, que nous vous jetions ici le blâme ! Ah ! que notre plume se brise cent fois plutôt que de ne pas rendre hommage à vos vertus, à votre esprit religieux et aux grandes œuvres dont vous êtes encore le centre et la mère ! Aucune cité en France, en Europe peut-être , n'a mieux su se retenir sur la pente fatale où tout semble être entraîné; aucune ne pourrait i "éscnter d'aussi beaux restes des florissantes institutions que le souffle de Dieu fit un jour éclore. Nulle n'a moins dégénéré que vous; nulle ne saurait montrer encore autant de souvenirs vivants des beaux jours de la foi. Mais, pourtant, vous n'êtes i)lus ce que vous avez été; riche encore peut-être, vous êtes r anmoins découronuée, vous avez perdu l'éclat de votre jeunc~se, la splendeur de vos attraits; en vous voyant aujourd'hui, ' n devine ce que vous fûtes autrefois; mais l'œil cherche en vain la trace du
plus grand nombre de vos sanctuaires , remplacement de vos monastères, l'esprit de vos institutions. Et quiconque a lu votre histoire, s'attriste. L'industrialisme vous a envahie; il s'est plu à vous changer, à vous embellir matériellement; il a aligné vos vieilles rues , élargi vos places , orné vos rivières , planté vos promenades, relevé vos antiques maisons. Mais ce luxe extérieur n'est qu'un décor; il cache mal les plaies dont vous souffrez. Le vernis d'une statue n'empêche pas les vers de la ronger au dedans. Regardez-vous aujourd'hui, et.... souvenezvous. La Religion vous fit de longs siècles de prospriété et de douce aisance; l'industrialisme ne vous donne que le malaise intérieur, le trouble, le hideux paupérisme et l'immoralité qui en est la suite. Comparez vous-même et jugez.
Nous savons que bien des gens applaudissent à ce changement. Pour eux la perfection est toute matérielle ; le bien-être d'une ville se mesure par la consommation; c'est à l'octroi, et non à l'église , qu'on juge une population. Pour eux encore la religion est ennemie du progrès; elle étouffe, disent-ils, tout perfectionnement dans les arts, elle coupe les ailes à l'industrie; elle fait de l'existence un suaire, d'une ville un cercueil. Nous répudions cette théorie; l'histoire elle-même la démontre calomnieuse. La foi règle l'industrie, elle ne la proscrit point; elle contient le commerce dans de justes limites, elle ne le tue point; elle mesure sagement le mouvement extérieur, elle ne le comprime point; elle entretient enfin une sage émulation, une concurrence honnête, mais condamne hautement l'ambition déloyale et l'avidité sans frein.
Par exemple, pour ne point sortir de notre sujet, l'esprit éminemment religieux de la ville de Lyon l'a-t-il empêchée d'être, même au moyen âge, un centre commercial important, ou, comme parlent les anciens historiens, le plus célèbre marché de toute l'Europe ( i ) ? Son heureuse position entre deux grandes
1) Celeberrimum totius Europœ emporhim. (Voy. BarLicr, FriviL des foires de Lyon, Dédicace).
rivières y avait sans cloute contribué; il n'est pas comimnif d'avoir à son service deux puissantes artères comme le Rhône et la Saône (l). Mais au moins l'esprit religieux qui distinguait la Rome des Gaules ne s'opposait point à ce qu'elle profitât des ressources que la nature lui créait. Et le lecteur serait certainement étonné si on lui mettait sous les yeux le tableau du mouvement industriel de Lyon , et notamment de l'attrait qu'éprouvaient les nations étrangères pour cette noble ville, au treizième siècle, par exemple. Ecoutons là-dessus un de ses judicieux historiens :
<( Les premiers qui s'establirent en France furent les Lombards... Ces banquiers étrangers firent de si grands progrez en peu de temps, que les Florentins, les Lucquois, les Génois et les Picdmontois firent en cette ville des establissements si considérables, qu'ils y composèrent des corps entiers de leurs nations. Jean Villani, historien de Florence, dit que la sortie de Florence de ceux qui tenoient le parti des Guelfes , fut si avantageuse pour eux qu'elle fut l'occasion des richesses qu'ils acquirent. Les Pazzi, les Salviati, les Poggi, les Jacomini, les Gadagnes, les Galilei, les Manelli, les Gondi, les Spina, les Alamanni, les Delbene, les Strozzi, les Baglioni, les Diaceli, les Orlandini, les Medicis, les Buonacorsi, les Bonzzi, les Albizzi, les Honorati, les Capponi, les Carnesecchi, les Bandini, les Bartoli etc., estoient Florentins, dont il reste plusieurs illustres monuments dans l'église des Frères Presclieurs de . cette ville que ces Florentins avaient choisie pour le lieu de leurs assemblées chrestiennes, et qui estoit leur paroisse. Les Lucquois choisirent successivement celle des Cordeliers de l'observance et celle des Grands- Augustins , où se voyent des monuments des Micheli, des Sestri, des Spada, des Saminiati, des Bouvisi, des Cassinels etc.. Depuis les Balbini, les Arnolfiui, les Cenami, les Bernardi, les Burlamachi, les Turretini,
(1) Hambourg est la seule ville d'Europe qui jouisse du même avantage, étant assise sur l'Elbe, l'Alster et le Di!t.
les Gniiiigi, les Fianciiitti et plusieurs autres familles de cctlo république firent des establissements à Lyon.
» Les Génois choisirent l'église des Carmes des Terreaux, où se voyent encore les tombeaux des Fcrraris, des Benedetti, des Catanei, des Lescari, des Baschi , des Corneri, des Vignole, des Motogli, des Marinelti, des Fromontorii, des Spinola etc..^ outre les Franzoni, les Madaleni, les Torre, les Sanli, les Moneglia, les Fieschi, les Saviniani, les Priati etc.. Les Cosles ont depuis fait bastir les églises des Porcs Capucins; les Groliers venoienl aussi de Gènes, comme les Pianelli sont venus de la rivière de Gènes.
» Du Piedmont vinrent les Scarrons, les Sabiani, les Pierresvives, les Portes, les Pozzi, les Roviglias, les Robio, les Sèves, les Gros Saint Joire, et quantité d'autres à qui nos rois permirent de trafiquer en gros sans déroger à la noblesse , en faveur de ceux qui jouissoient de ce privilège en leurs pays.
11 faut dire cy à la gloire de ces nations que, tandis qu'elles y ont lait des corps considérables, non-soulemen!: elles y ont fait fleurir le jommerce ; mais elles y ont donné commencement à tous les ouvrages les plus magnifiques , par les palais qu'elles y firent bastir et par de belles maisons de campagne.
» Les Grisons ne s'y rendirent pas moins considérables' et l'on y a vu de nos jours parmi nos magistrats munici[)aux les Mascranny et les Luraagues, outre les Pestalozzi, les Mizzi, les Vertemas, les Pelizzari, les Scandalcres, les Monti, les Mi- * saglia etc.. 11 y eut aussi quelques Portugais : les Diès, les Castro, les Mendez, les Rodriguez etc....
» Les Allemands furent les Im Hof , qui ont leur cbapcUc aux Cordeliers , les Welser, les Fischer, les Hassler, les Wolf, les Anseraar, les Cowler, les IS'eyter, les Obrecht, les Spon, les Ersein, les Zolikoffer etc.. (1). »
On le voit donc : l'esprit religieux ne nuisait point au coin
1) Menestrier, Hist. consul, de Lyon, p. 393, 394.
incrce de Lyon , et n'écartait point d'elle les étrangers ambitieux de faire fortune. N'est-ce pas chose remarquable de voir ces émigrés, forcés ou volontaires, se fixer, non pas autour de telle ou telle place , mais près de telle ou telle chapelle ? C'est sous les ailes de la religi-^n qu'ils viennent abriter leur industrie ou leur négoce ; ils semblent trop heureux de retrouver au sein de leur patrie adoptive, non-seulement le symbole général du catholique, mais encore l'ordre monastique qu'ils affectionnaient dans leur cité natale. Par là surtout ils peuvent oublier qu'ils sont en exil ; ils auront leurs moines favoris , leur patron privilégié , leurs reliques vénérées , voire même une sépulture réservée à l'ombre des autels où ils auront prié pendant leur vie. On l'avouera : ce n'est plus ainsi que se comportent les étrangers qui viennent encore se fixer dans l'enceinte de nos villes manufacturières, et ce n'est non lilus de cette manière qu'on les :' accueille. La soif de l'or est le grand, pour ne pas dire le seul mobile de l'activité du commerce; et si l'Italien, l'Allemand ou le Portugais qui viennent parmi nous planter leur tente ont quelque souci, ce n'est pas celui de savoir s'il y a encore des Augustins pour leur chanter l'office ou des Cordeliers pour l'^s enterrer.
Pourtant, cité de Lyon, valiez -vous moins alors qu'aujourd'hui ?
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ÊÏAt Ï5KS CHOSES.
Jamais peut-être cette noble ville n'avait éprouvé une plus vive émotion que celle qu'elle éprouvait dans l'automne ue l'année 1273. Elle qui avait vu des proconsuls et des Césars, des princes et des rois entrer dans ses murs, y séjourner
même ; elle qui avait connu tout ce que la présence des grands de la terre peut donner de satisfaction et d'orgueil , ressentait pourtant un tressaillement particulier, un je ne sais quoi qui agitait ses entrailles. C'est qu'elle était alors l'objet de l'attention universelle, le point de mire du monde entier. Du levant au couchant , du nord au midi , le nom de Lyon volait dans les bouches. Non-seulement tous les rois et tous les peuples de l'Europe (ils n'avaient alors, temps heureux! qu'un seul Dieu et une seule foi ) fixaient leurs regards sur la cité des Pothin et des Irénée; mais l'Asie elle-même, mais l'Orient tout entier avaient entendu résonner son nom et étaient invités à se rendre dans son sein. Les rois donc se disposaient ou à venir ou à envoyer leurs représentants; les monastères dépêchaient leurs abbés, les grandes villes leurs plus nobles citoyens : Lyon allait devenir un moment le centre de l'Eglise universelle; car un concile général devait se tenir dans ses murs.
Le Pape Grégoire venait de monter sur le trône de saint Pierre, après une vacance de deux ans et neuf mois. Les troubles politiques étaient trop souvent la cause de l'interruption du pouvoir pontifical : les rois s'opposant à l'élection de ceux qu'ils ne croyaient pas favorables à leurs intérêts. La mort de Clément IV avait ainsi laissé le champ ouvert aux luttes ambitieuses, et pendant près de trois ans l'Eglise avait été privée de son premier pasteur. Enfin le roi de France, Philippe le Hardi, et Charles d'Anjou, roi de Sicile et de Naples, son oncle, s'étant trouvés à Yiterbe, au retour de la croisade, firent élire Grégoire X.
U se nommait Thébalde ou Thibault, et avait été chanoine de Lyon ; et ce n'est pas une des moindres gloires de celte Eglise d'avoir donné au monde cet illustre Pontife. Après s'être d'abord appliqué à pacifier certains différends entre les Vénitiens et les Génois, il forma le dessein d'assembler un concile général, afin de réaliser un projet bien digne de sa grande 4aie et de sa haute dignité : la réunion de l'Eglise grecque à
l'Eglise latine. De plus l'état des Lieux Saints excitait aussi sa solliciludc ; on savait que les infidèles y faisaient de grands progrès. 11 connaissait, du reste, parfaitement la question, ayant été légat du Saint-Siège en Orient. Il l'était même encore au moment oîi on l'élisait Pape. Michel Paléologue, alors empereur des Grecs, était fort pressé par les Musulmans. Le souverain Pontife, en l'invitant à venir au concile, lui faisait espérer le secours des princes chrétiens. Des démarches avaient été faites dans le but d'éteindre la fatale division qui séparait l'Orient de l'Occident. Thébalde lui-même, pendant son séjour au milieu des schismatiques, avait travaillé à renverser Icjnur de séparation. Les voies semblaient donc ouvertes au retour, et l'événement prouva que l'espoir du Pontife était fondé.
Or, ce dessein une fois arrêté, il s'agissait de choisir le lieu du concile; et l'ancien chanoine de Lyon ne pouvait oublier sa chère cité, la fidèle et religieuse église si distinguée par sa foi et son attachement au Saint-Siège. Déjà trente ans auparavant, en 1244, elle avait vu un concile, le treizième œcuménique, assemblé dans ses murs par Innocent IV. Le souvenir de cette grande solennité était encore présent dans les cœurs et ne faisait qu'enflammer davantage le désir de la revoir. Beaucoup d'habitants se rappelaient le lugubre effet que produisit la sentence d'excommunication lancée contre l'empereur Frédéric, alors que tous les Pères du concile dirent anathème au prince, et éteignirent leurs cierges, la flamme en bas; pendant que Thadée de Suesse, ambassadeur de l'empereur, se frappait la poitrine et versait des larmes en abondance. Bien qu'aucun incident de ce genre ne dût signaler la nouvelle assemblée, cependant la gravité du but de sa réunion, et la multitude des cardinaux et des prélats convoqués ne laissaient pas que d'exciter la pieuse curiosité et la vive impatience des Lyonnais
Outre les raisons tirées du principe religieux, il y en avait aussi prises dans l'intérêt. Les Lyonnais étaient brouillés a'ors avec l'autorité ecclésiastique, à l'occasion des droits temporels exercés par l'archevêque et par les chapitres de Saint -Jean t >
de Saint-Just II serait long et superflu d'entrer dans le détail de ces débats. Hélas ! dans tous les siècles, l'attache aux choses de la terre a produit des querelles au sein de cette pauvre humanité. Disons seulement que ces divisions avaient pris naissance sous l'archevêque Rainaud II, des comtes de Forez, haut et puissant seigneur qui n'oubliait peut-être point assez sa naissance et oubliait trop sa nouvelle dignité. Il gouverna pourtant l'église de Lyon avec prudence et sagesse et l'enrichit de beaucoup de biens. Mais ses officiers n'eurent point sa modération, et déployaient, si l'on en croit la plupart des historiens, une rigueur excessive dans la levée des deniers dus à réghse. Le peuple commença à murmurer; les officiers insistèrent, la multitude s'irrita; et le débat, s'échaufTant peu à peu, dégénéra en émeute et en rixe sanglante. Comme il arrive toujours en pareille circonstance, aucun parti ne voulut d'abord céder; mais à la fin on fut obligé d'en venir à un accommodement, c'est-à-dire de finir par où l'on aurait dû commencer. Toutefois la matière était trop remuée pour que la paix rentrât sitôt dans les esprits. Le peuple se plaignit que malgré le paiement des prix convenus, les officiers continuaient à lever les charges; et la guerre se ralluma. Saint Louis, partant pour la croisade, et passant par Lyon, fut choisi pour arbitre. Les sages avis de ce prince ainsi que ceux du légat du Pape, Rodol[jhe, qui l'accompagnait en Terre -Sainte, procurèrent un moment de paix. Le compromis qui fut rédigé est connu sous le nom à'Apaisemcjit. Mais le prince étant parti pour la croisade,, après avoir confié au chapitre de Saint-Just l'exercice de la justice séculière, les passions populaires furent de nouveau ^excitées.
Pour donner quelque idée du point où elles étaient montées, ou plutôt pour montrer que dans tous les temps les masses irritées et aveugles ont procédé de la même manière, nous ■ demandons permission de mettre sous les yeux du lecteur la sentence d'interdit lancée contre les habitants de Lyon par Gérard, évcque d'Autun, qui était de droit chargé de l'admi-
nistration pendant la vacance du siège. Sans aucun doute, si pareil démêlé était soumis à l'appréciation moderne , les torts seraient jetés sur le compte des chanoines. La plupart des historiens , se plaçant au point de vue bourgeois , n'ont pas craint de prendre parti pour le peuple. Voyons donc comme des juges impartiaux , c'est-à-dire l'archevêque de Vienne , et les évoques du Puy, d'Autun, de Chalons et de Mâcon assemblés en concile (1) jugent la question : la sentence de ce concile porte en substance :
<( Qui ne gémirait en apprenant l'état lamentable oîi est tombée la ville de Lyon , qui autrefois, à cause de la religion de ses habitants, pouvait être appelée la cité glorieuse, et ne peut plus être regardée , h cause de sa désobéissance et de ses vices, que comme une misérable fille de Babylone ? C'est pourquoi nous avons été contraints de les séparer du corps de notre mère la sainte Eglise, comme des arbres infructueux, en gémissant et en pleurant avec le Psalmiste, lorsqu'il disait : Super flumina Babylonis; car Satan, cet ancien esprit de discorde , s'est si bien emparé d'eux , qu'ils ont osé se saisir des clefs de la ville, qui nous appartiennent à raison de notre administration, et au chapitre de l'église de Lyon, sans qu'ils aient voulu les rendre, quelque demande qu'on leur en ait faite ; qu'ils ont osé fortifier la partie de la ville située au delà de la Saône qui regarde Saint-Kizier; qu'ils y ont fait de nouvelles portes et de nouvelles clefs , dont ils se sont aiTOgé la garde; qu'ils se sont fait un conseil séditieux de douze d'entre eux pour régir leurs affaires; lesquels, au son d'une cloche, assemblent, par une dérision abominable, dans l'église de Saint-Nizier, la bourgeoisie qui s'y rend avec aftluence, comme si c'était pour entendre la parole de Dieu; lesdits douze font des collectes pour les besoins de la ville, au mépris des monitions et des menaces d'excommunication que nous avons faites à ceux qui y contribueraient; ensuite, en imitant les scribes
(1) Il fut tenu à Delleville, en J269.