EXPLICATION QUI FINIT MAX
Le roi Philippe-!e-Hardi arriva à Lyon. Cet événement ^ qui eût pu faire une certaine impression dans d'autres circonstances, ne produisit qu'un effet médiocre dans celles-ci, au moins sur le peuple, La présence du souverain Pontife absorbait toutes les attentions; car en ces temps-là la dignité du incaii'e de Jésus-Christ éclipsait toutes les autorités de la terre. Il n'en fut pas de même des notables, et notamment des municipaux, qui en éprouvèrent, au contraire, une grande satisfaction; ils purent faire hommage au roi des clés 7icuvcs de kur cité, et reçurent l'assurance qu'il prendrait en main leurs intérêts : point important dans l'état des choses, après les longues querelles qui avaient existé et existaient encore entre les cliapitres et la ville ; ce qui arriva en effet ; car nous lisons ce qui suit dans les historiens de la ville : « Le roi de France Philippe 111 se rend aussi à Lyon qvielque temps après l'arrivée du Pontife ; ils y confèrent ensemble sur les moyens de terminer les différends entre l'Eglise et le peuple. 11 est probable que le roi consentit que le Pape y travaillât de la manière qu'il jugerait plus convenable; mais il ne voulut point qu'il fit mention du ressort de la justice, qu'il déclara expressément être dans la résolution de tenir sous sa gai'de et protection. Pavlant le séjour de foégoire X en cette ville , il s'occupa sérieusement des moyens de terminer cette affaire (l). »
(1) Poullrn de Lumina, Abrogé chron. de l'hist. de Lyon, cli. vi.
On le voit : les municipalités tendaient de plus en plus à s'émanciper de l'autorité ecclésiastique. Formées sous la tutelle, ou plutôt par les mains de l'Eglise, ces corporations ambitionnaient une vie propre, une situation indépendante; quelque peu ingrates, elles s'apprêtaient à battre leur mère. Ainsi des poussins éclos sous l'aile maternelle, ne restent attachés à celle qui leur donna le jour qu'autant qu'ils ont besoin de son secours ; aussitôt qu'ils peuvent s'en passer, ils la dédaignent et la méconnaissent. De son côté , l'autorité royale favorisait ces affranchissements pour remplacer elle - même l'autoriUecclésiastique. Ce fut là le travail constant des souveraijis : de prendre peu à peu la haute protection des intérêts civils, jusqu'à ce qu'enfin, de protecteur devenu accapareur, usurpateur, il finit par absorber tous les droits publics, et par transformer en un despotisme centralisateur la belle et populaire constitution que le catholicisme avait donnée à la société.
Nous ne nous arrêterons pas à décrire dans tous ses détails l'entrée de Philippe à Lyon , bien que ce tableau ne manquât pas de traits curieux. Les municipaux, dans le but de capter la bienveillance du prince, y avaient déployé toute la pompe possible. Comme la foule était infiniment moindre et la liberté des mouvements plus grande, les corps ecclésiastiques et séculiers purent y paraître avec avantage; surtout les corporations de métiers purent arborer en liberté leurs bannières neuves : fières de faire voir au fils l'œuvre de son illustre père ; car c'était de saint Louis qu'elles tenaient lem's règlements et leur forme définitive. Et pourtant c'était belle chose que cette liarangue du premier magistrat à la porte de la ville; ces rues pavoisées et tapissées avec magnificence; puis ces acclamations partant de tous les côtés; puis ces représentations arrangées sur les places : ici le combat de saint Michel contre le prince des démons; là le pourtraict vray et véritable du jugement dernier ; ailleurs Adam et Eve mangeant du fruit défendu sous un bel arbre vert, autour duquel était enroulé le
serpent infernal ; ailleurs encore saint Jean-Baptiste pi'èchant dans le désert, ou la Samaritaine sur le bord de son puits, ou Lazare et le mauvais riche, etc., etc. Représentations innocentes, auxquelles le roi devait donner un coup d'oeil et un sourire en passant. Oui , c'était un spectacle remarquable de voir le prince s'avancer à cheval, sous un dais porté par quatre des premiers magistrats de la cité, précédé du corps municipal, des corporations pompeusement parées de soie et de velours, des notables bourgeois rivalisant de luxe et d'élégance, des échevins en robes violettes, puis suivi de la foule du peuple, que ne contenaient alors ni sergents de ville ni haies de soldats. Il y avait dans ces démonstrations populaires un caractère de naïveté et de franchise que ne remplacent pas le luxe officiel et la koïde pompe de nos jours.
Philippe fut ainsi conduit jusqu'à la porte du cloître Saint- Jean. Là l'obéancier de Saint-Just, suivant son droit, lui adressa une harangue dont la pensée était bien différente de celle des municipaux. On entra ensuite dans la cathcklrale, où le roi fit une courte prière; puis il se retira dans le monastère de Saint-Just, au quartier qu'on lui avait préparé. Pour que rien ne manquât à la fête, les échevins avaient fait placer aux angles des rues des fontaines de vin, oîi le menu peuple s'abreuvait à l'aise; et des marchands, placés de distance en distance distribuaient gratis des petits pains et des gâteaux.
Répétons-le : ces entrées portaient un cachet de simplicité naïve qui n'est plus dans nos mœurs. Mais alors on croyait à la source divine de l'autorité dans les pontifes et dans les rois; on n'était pas encore convaincu que la souveraineté réside dans le peuple; que, par conséquent , un roi n'est plus qu'un commis à gages, qu'on peut casser et remplacer à son gré.
Pierre de Ville avait donc pu faire sa harangue à la porte de la cité, et il la fit d'une voix haute et claire, avec la dignité et l'assurance qu'inspirent une bonne cause et une confiance méritée. Le sens en était que la ville était heureuse et Gère de
recevoir en la personne du roi un pacificateur et un défenseur de ses droits. L'orateur rappelait qu'elle avait eu le bonheur de posséder dans ses murs l'illustre Louis et de le voir prendre lui vif intérêt à ses affaires; il résuma les mesures que c prince avait adoptées pour apaiser les différends, exprima le regret qu'elles n'eussent point obtenu plein effet, et en mémo temps l'espoir que le fils couronnerait l'œuvre du père. Tout cela fut dit avec une précision et une franchise qui sont eacnro bien plus loin de nos mœurs : toutes les harangues adressées aux souverains n'étant plus gucres qu'une série de phrases banales et de compliments usés. Philippe répondit qu'il voii.iit dans l'intention d'arranger les querelles qui avaient trop longtemps déchiré le sein de la cité, et qu'il espérait bien n'en pas sortir avant d'avoir établi la paix sur des fnndcment3 solides et assures.
— Ainsi soit- il! chère enfant, disait Pierre de Ville, après celte laborieuse, mais glorieuse journée. Que ce bon prince tienne sa parole, et me voilà satisfait; nous serons enfin débarrassés une bonne fuis du joug du chapitre. Ouf ! quelle fatigue, pourtant ! Mais on est bien payé de ses peines, quand on a pu rendre un service à sa patrie. Et celui-ci n'est pas mince. J'aurais voulu que lu fusses là, Iréna, pour voir comm.0 tout s'est bien passé.
— ilon père, j'ai assisté au défilé, de la maison de ma nourrice, et je puis dire que c'était bien beau et fort imposant. Seulement j'avais regret que votre manteau violet allât si mal.
— Il est certain que le tailleur l'a un peu manque. Mais n'importe, ma fille, c'est toujours un fait acquis : les conseillers de la ville ont paru avec les insignes de leur charge, avec des marques distinctives, avec un habit particulier : désormais ils ne s'en dépouilleront plus. Ils se sont montrés avec les clés de la ville, avec des clés neuves, et devant le Pape et devant le Roi : et si le Pape ne les a pas vues , le Roi les a remarquées. Qu'importe, après cela, que l'habit de ton père aille
plus ou moins bien ? C'est un incident sur lequel on peut passer. L'essentiel est que le conseil de la ville existe. Attends un peu et tu verras.
I — Et le roi vous a répondu ?
— Le plus gracieusement du monde. 11 me semblait entendre son père. On ne peut pas être plus aimable qu'il l'a été. Tout va bien, ma fille, tout va bien. Et puis... et puis... tu ne dis rien, toi, et pourtant tu l'as vu. As- tu remarqué avec quelle grâce il se redressait à côté du roi? Il me semble qu'il serait difficile de voir un chevalier plus accompli. Guy de la Mure en est dans l'enchantement. Et toi ? l'as-tu trouvé de ton goût ?
— Je ne sais, mon père, si j'ai rien vu. Dans ces cohues, on ne distingue rien, on ne dénrèle rien.
— Comment ! cohue ? Est-il possible de voir une entrée mieux rôirlée, mieux organisée que celle-là? Ce n'était plus comme pour le Pape, où la confusion était au comble. Aussi pas un accident, pas une personne tuée, point de membre cassé. Enfin... tu l'as vu?
— Puisque vous voulez que je vous dise la vérité, mon père, je n'ai vu que son cheval.
— Allons ! je respecte tes scrupules ; mais quand tu aurais jeté un coup d'oeil un peu plus haut, je pense que ton van n'en aurait point été violé. Quant à kii, il t'a vue, il t'a reconnue, et même saluée, et le roi aussi. Je tiens cela de son pcrc; car, pour lui, jo n'ai encore pu lui parler; l'établissement du roi à Saint-Just absorbe tout son temps. Oui, ma fille, tu auras là un bel et noble époux. J'aime à croire que sa cour ^ toisie, ses qualités de cœur et d'esprit répondent toujours à( de si nobles dehors; il est difficile qu'une àme méchante habite dans un corps si bien fait. Voyons ! ne l'eviendras-tu pas sur ta décision ? Si c'est un vœu qui t'oblige, il y a ici assez de prélats et d'autorités de toutes sortes pour t'en dispenser.
— Mon père, ne rétractez pas, s'il vous plait, lu permission que vous m'avez accordée.
— Très-bien, chère petite. Mais je ne prévoyais pas alni> ce qui est arrivé depuis. Tu demandais qu'on ne te parlât pas de mariage, avant la fin du concile. Mais alors je n'y songeais pas moi-même la Mm'e n'avait rien dit de précis; on ne savait pas si le roi viendrait; ce n'était rien enfin qu'une vague question, dont on pouvait sans danger diflërer la solution, et même l'examen. Mais aujourd'hui... tu comprends : la diflërence est énorme. Voilà Godefroi arrivé : un noble courtisan, un vaillant chevalier, un élégant paladin. 11 vient pour voir sa fiancée...
— Ne dites pas fiancée, mon père; je ne suis jusqu'ici fi lucée à personne.
— Eh bien ! sa future, et il ne peut la voir; il vient j) mr lui parler, et ne peut lui parler; il vient pour la connaîli'c et l'étudier enfin, et tout lui est refusé. Tu sens combien colu va lui paraître singulier, extraordinaire.
— J'en conviens volontiers , mon \)ore. Mais le mariage est une affaire si grave que je me crois obligée d'y réfléchir longtemps d'avance. J'ai donc promis à Jésus-Christ, le premier, le véritable époux de mon âme, d'en délibérer avec lui, et i'.î-j suis engagée par vœu, et pour un an, à ne voir aucun pr>-tendant, à ne parler à aucun, à éviter même d'en enten 'rc parler, autant qu'il me sera possible. Si donc vous voulez wic faire un plaisir (et je sais que pour cela rien ne vous ce;":! ■), vous exposerez tout simplement le fait îi messire de la iiuio, afin qu'il ne s'en offense point. Mais prenez bien garde, Ui m père, de vous trop avancer. Expliquez nettement que la question est entièrement réservée ; qu'elle est entre les mains d'un juge, aux décisions duquel tout respect est dû. Je ne refuse rien, je ne promets rien; je réfléchis, je consulte et j'écoute. Mais aussi, une fois la décision donnée, je n'en reviendrai pas.
C'était là, il faut l'avouer, une situation assez cUange. <Ju'on ne la juge pas néanmoins d'après les mœurs d'aujourd'hui ; l'esprit de ces âges de foi s'accommodait volontiers de ces résolutions singulières, puisées dans l'inspiration de la conscience. Cependant Pierre de Ville ne s'en arrangeait guères;
il voyait tout à coup une alliance magnifique, qui devait si fort l'élever dans l'opinion , qui apportait à sa nouvelle dignité un si grand lustre; une alliance qui plaçait sa fille chérie au rang le plus élevé de la société ; une alliance qui le mettrait à même d'être de plus en plus utile à ses concitoyens : il la voyait, dis-je, compromise par le scrupule d'une àme timide, par une délicatesse portée à l'excès, pensait-il. C'était là un gros crève-cœur pour lui. Mais il aimait tellement sa fille, il avait même un si grand respect pour elle, qu'il n'osait point la contrarier sur ce fait. Sachant qu'elle était résolue à consulter frère Bonaventure, et frère Thomas, quand celui-ci serait arrivé , et à s'en rapporter à leur décision , il forma aussi le projet de voir ces deux illustres religieux et de les influencer dans le sens de ses désirs. Il espérait même faire agir le roi auprès d'eux : car il savait combien Godoftoi de la Mure était cher au prince, qui ne manquerait certainement pas d'aider au mariage de son écuyer, avant de partir de Lyon.
11 était bien vrai que l'heureux amant avait vu la cliarmante figure de celle qu'il se plaisait à appeler sa fiancée. Car, comme le cortège royal passait le long du quai Saint-Yincent, son regard, errant à l'aventure, avait aperçu Iréna de Ville à une fenêtre. 11 n'eut pas de peine à la reconnaître : sa beauté n'avait fait qu'augmenter pendant son aljsencc. Il prit la liberté de la désigner au roi, qui jeta les yeux de ce cùté-là, et fit même, au dire de plusieurs témoins, un gracieux salut, que beaucoup de spectateurs ne manquèrent pas de prendre pour eux. Le f)rince fit compliment à la Mure de son heureux choix , l'engagea à lui présenter sa fiancée, en lui laissant entendre qu'une si jolie figure ne serait point déplacée à la cour. On comprend combien Godefroi fut flatté de cette attention du roi , et avec quelle impatience il attendait un moment de liberté pour se rendre chez Iréna.
Dès le soir même de son arrivée, au milieu des embarras de l'eunnénagement royal, il reçut un avis de Pierre de Ville ainsi conçu :
— liO -^
« Messirç, si un fatal hasard n'avait pas voulu que Monsieur le roi, Philippe de France, fût loge au cloître Saint-Just, je nie serais empressé d'aller vous présenter mes hommages. J\lais ce lieu, souillé du sang de mon fils, ne me permet pas de tourner mes pas de ce côté- là... Ayant appris de Messire votre père que vous daignez toujours conserver à ma fille une place dans vos affections , et à moi un petit coin dans votre souvenir, je me fais un devoir de vous prier d'agréer mes sincères compliments de bienvenue, et de vouloir bien me fixer le moment où je pourrai vou9*Jvoir chez Messire votre père. Si votre présence à Lyon me comble de joie, celle du roi nous est aussi fort agréable : car nous espérons qu'il daignera prendre en mains les intérêts de notre ville. Votre noble père et moi ( et en cela nous ne sommes que les organes de l'immense majorité des citoyens ) , serions très-heureux de provoquer la bienveillance royale sur ce chapitre. Mais ceci est une affaire à part, que vous nous permettrez de traiter avec vous. En attendant, etc. »
Godefroi fut quelque peu étonné à la lecture de cette lettre. Justement, à cet instant même, il avait trouvé une heure de loisir et se disposait à se rendre chez sa fiancée. Son imagination se mit aussitôt en campagne. Il ne comprenait pas pourquoi on écartait ainsi indirectement sa visite, comme si on eût redouté sa présence. Mais le messager attendait la réponse. Godefroi fit donc dire à Pierre de Ville qu'il se proposait de se rendre chez son père, après la messe du chapitre de Saint-Jean, que le Pape devait célébrer, et à laquelle il devait assister avec le roi.
Le lendemain, en effet, il arriva à l'heure dite. Pierre rie Ville l'attendait déjà. Là, l'explication eut lieu. Ce fut pour le jeune chevalier le sujet d'un grand et douloureux étonnement. Si , (l'une part, il se voyait obligé de respecter l'étrange résolution de cette jeune fille, de l'autre il lui en coûtait singulièrement de voir l'accompUssement de ses vœux indéfiniment reculé.
— iti — «—Par saints et saintes! Pierre, ce qne vous me dites-làest extraordinaire. Si je ne vous connaissais pas comme je vous connais, je soupçonnerais volontiers quelque fraude là-dessous.
— Eh bien! Messire, n'en soupçonnée point. Cette âme de vierge est limpide comme l'eau de roche. Elle est incapable d'une arrière-pensée, à plus forte raison d'une tromperie. Je ne lui ai de ma vie surpris un mensonge.
— Et je ne puis aller chez vous ?
— Elle vous en prie.
— Et je ne puis ni lui parler, ni la voir?
— Elle en a pris l'engagement, et vous supplie de le respecter. J'ai combattu sa résolution par tous les moyens possibles; elle est restée inébranlable. C'est à Jésus-Christ personnellement qu'elle a fait ce vœu ; et vous comprenez qu'il ne nous est pas permis de l'attaquer.
— Alors, cher de Ville, j'en dois conclure qu'elle ne m'aime plus. Qu'est-ce donc qui lui a déplu en moi? Elle a, à ce qu'il parait, bien oublié son petit chevalier d'autrefois. J'avais dix ans, elle en avait cinq; et déjà elle se mettait sous ma protection. Ne se souvient-elle plus comment je la défendis un jour contre Robert de Varey, qui voulait l'enlever? Ce méchant rival, quoique plus vieux que moi de deux ans, fut pourtant battu, désarçonné, dompté.
— Elle s'en souvient parfaitement, et me l'a rappelé cent fois. Elle ajoute qu'elle fut obligée de demander grâce pour le vaincu; car vous étiez dans une terrible colère.
— C'est vrai. Vous voyez donc que je tenais déjà à posséder ses affections. Et aujourd'hui!...
— Je crois, Messire, que vous tirez de fausses conclusions. Jamais Iréna n'a exprimé aucune antipathie pour votre personne; au contraire, elle n'en a jamais dit et jamais pensé que du bien. C'était volontiers qu'elle s'entretenait de vous et du brillant avenir que son union avec vous pouvait lui procurer. Mais cette perspective était bien incertaine alors. Vous n'aviez point encore exprimé vos vœux; une alliance aussi dispropor-
tionnée était plutôt; pour elle et pour moi, l'objet d'un souhait que d'une espérance. *
— Et pourtant, Pierre , jamais je n'eus d'autre pensée que celle-là. Mon père pourra vous dire qu'il y a longtemps que mon attention est fixée siu' votre fille, et que mon bonheur repose sur sa tète.
— Il m'en a plus d'une fois glissé un mot, et à elle aussi. Mais il y a de cela un certain temps déjà, et, depuis, on n'en parlait plus. Vous étiez à la cour, vous jouissiez de la faveur du roi ; des jeunes personnes plus élevées que ma fille par la naissance et par le rang devaient nécessairement captiver vos regards. Qui savait? L'amour est si inquiet, si craintif! Une afFection d'enfance est si tôt oubliée ! De nouveaux nœuds sont formés si vite !
— Eh bien ! oui , Pierre , puisque voti-e franchise provoque la mienne; oui, il en est, il en a été comme vous le dites. Oui, j'ai vu à la cour des femmes belles, gracieuses, spirituelles, riches, séduisantes au possible. Vous dire que je n'aie pas été frappé de leurs charmes, ce serait vous cacher la vérité. Je ne veux pas même vous dissimuler que la reine mère a cherché à fixer mon choix sur plus d'une d'entre elles. L'occasion était tentante, le pas glissant; j'ai délibéré plus d'une fois si je n'accéderais pas aux désirs de ma souveraine. Enfin, puisqu'il faut tout avouer, j'ai été un moment décidé à profiler d'une offre qui pouvait, qui devait répondre à tous les vœux que forme un chevalier. Et, pourtant, je ne l'ai pas fait; j'ai résisté aux séductions de la beauté et de la fortune. Pourquoi? parce que toujours, quand je descendais jusqu'au fond de mon cœur, j'y trouvais un Uen formé, un souvenir vivant, une voix forte et tendre qui mcretenait sur la pente. Il me semblait que mon cœur n'était plus à moi; que je n'en pouvais disposer en maître. L'image de votre Iréna venait se placer là comme un obstacle , comme une protestation vivante contre ces nouvelles afiections. Jamais il ne m'a été possible d'oublier une petile amie d'enfance; celle que j'avais vue à cinq ou six ans, si pleine de confiance eu
moi; celle que j'avais laissée si belle et si pieuse, quand je |)arUu.s pour la croisade; celle que j'avais retrouvée au retour plus belle et plus pieuse encore ; celle enfin que le ciel semblait s'obstiner à me réser^'er pour femme. Chaque fois qu'un nouveau lien cherchait à se former en moi, mon âme souffrait, mon cœur était malade; et chaque fois que je parvenais à le briser, je me sentais soulagé. Toujours ma pensée s'en allait vers Lyon chercher ces traits bénis, si bien gravés dans ma mémoire, que j'ai tressaiUi, hier, sur mon cheval, quand je les ai entrevus là où certes ! je ne devais guère m'attendre à les découvrir. Jamais je ne me serais pardonné d'avoir été infidèle à cette première amitié. Voyons ! n'était-ce donc qu'une illusion? Ne caressais-je qu'un rêve?
— Hé! qui vous le dit, noble chevalier? Vraiment! je suis tout fier de ce que vous exprimez là avec tant de franchise et de loyauté. Je ne saurais vous remercier assez de l'intérêt que vous portez à cette chère petite : je puis même affirmer qu'elle n'en serait pas moins flattée que moi , s'il lui était donné de l'entendre. Mais...
— Mais il ne tient qu'à elle. Laissez -moi l'aborder, lu parler, et je lui ouvrirai mon cœur en toute simplicité, et elle recueillera de ma bouche tout ce que je viens de vous dire.
— Voilà ce que je désirerais et de grand cœur , illustre écuyer. Pourtant je ne puis faire violence à la volonté d'une femme, surtout quand un vœu la lie.
— Etrange vœu que celui-là !
— Etrange, très-étrange. Je l'ai dit comme vous et avant vous. Inutilement lui ai-je offert de lui en procurer la dispense ( nous avons, certes , assez de pontifes pour cela ) ; elle ne veut rien entendre sur ce chapitre.
— C'est-à-dire qu'elle n'a aucune envie de me voir; à plus forte raison de m' accepter pour époux. Soyez franc, Pierre de Ville : que penseriez-vous de tout cela à ma place ?
— J'avoue, répondit de Ville en se grattant l'oreille, que je
serais fort embarrassé. Si, moi père, je trouve déjà cette conduite singulière, que serait-ce si j'étais amant?
— Vous jureriez, bien sûr, que vous n'êtes pas aimé? Le jureriez- vous?
— Je ne jurerais rien, parce que je n'aurais la preuve de rien. Car enfin, comment savez-vous (jue vous êtes inditférent à ma fille ?
— Mais ce vœu !
— Ce vœu acte fait, je vous le répète, avant que les choses en fussent au point où elles en sont. Ah ! si après avoir reçu des aveux aussi clairs que ceux que vous venez d'exprimer, Iréna s'était avisée de remettre à un an, je ne dis pas son mariage ( elle n'a que seize ans, cela ne surprendrait pas ), mais la permission à son amant de la voir et de lui parler: oui, cela donnerait à réfléchir; on pourrait sans témérité supposer que le cœur de la jeune fille est bien froid, sinon entièrement glacé.
— N'oubliez pas, Pierre, reprit Godefroi attristé, que je suis venu en grande partie à cause d'elle. Je ne devais d'abord point faire partie du cortège du roi; certainement même on n'aurait eu aucun égard à ma prière, si mon père n'eût joint ses sollicitations aux miennes. Mais j'ai tant de fois parlé de ma jolie fiancée! On est si pressé de la voir!... Car notez bien que, dans la pensée du roi, je dois me marier pendant son séjour ici, et conduire ma femme à Paris. Et, au lieu de cela, je m'en retournerai non- seulement sans femme, mais sans avoir vu celle qui doit l'être, celle sur qui j'ai compté, celle que j'ai prônée, celle que j'ai annoncée! Et, pressé de questions par les dames de la cour, je ne pourrai dire autre chose, sinon que je l'ai vue en passant... à une fenêtre? Que le roi et moi l'avons saluée, et qu'elle ne nous a pas répondu ? Franchement , cher de Yilk, ce serait jouer là un rôle par trop ridicule. N'étes-vous pas de cet avis ?
— A peu près.
— Alors dites-moi donc simplement que votre fille ne m'aime l>!us, et que... ce soit fini.
— Je m'en garderai bien , Codefroi ; car je mentirais indignement.
— Alors dites-moi donc qu'elle m'aime, qu'elle m'est fidèle, qu'elle m'accepte pour époux.
— Voilà une bizarrerie qui vous paraîtra encore plus extraordinaire : c'est que je ne suis point autorisé de sa part à vous dire cela.
— Expliquez-vous donc enfin , et ne me tenez pas dans une incertitude qui devient une véritable torture.
— Je souffre comme vous de l'embarras où Iréna nous place. Je ne puis vous dire qu'elle ne vous aime pas : car, en mon âme et conscience, je crois qu'elle vous aime. Je ne puis vous dire qu'elle vous aime, qu'elle compte sur vous, qu'elle est ▼otre fiancée : car elle m'a interdit de le dire. Tout ce que je puis doncattester, c'est qu'elle a souvent parlé de vous jusqu'à il y a six mois environ : se plaisant à rappeler les anecdotes de son enfance, à dire combien elle vous admirait et vous aimait quand vous la défendiez contre les félons qui voulaient l'enlever, et souriant fort gaiment chaque fois qu'on lui parlait de vous comme de son futur époux. Puis tout à coup ce langage a cessé, sa bouche est restée close sur ce chapitre; bien que les nouvelles que votre père nous apportait l'intéressassent encore ( car elle rougissait en les entendant), cependant elle ne m'en parlait pas comme autrelois , elle ne les commentait plus ; elle affectait, au contraire, de détourner la conversation, quand je m'avisais d'en rappeler le souvenir. Pourquoi ce changement? Vous le devinez : cette conscience timide, délicate, encore enfantine dans sa simplicité, avait cru faire une chose agréable à Dieu que de lui sacrifier momentanément une affection humaine, des espérances mondaines, afin de pouvoir plus librement vaquer à son service. C'est un peu le genre, vous le savez, de nos vierges lyonnaises, et nos moines les poussent assez volontiers dans cette voie. — C'est le moyen, disent-ils, de se recueillir avant l'action la plus importante de la vie ; c'est comme une halte entre l'état de virginité et l'état
— !46 — conjugal; c'est un temps de repos où l'àme, se tournant vers le ciel, sollicite les grâces dont elle aura besoin plus tard. — Aussi en voit-on qui vont s'enfermer dans des couvents, pour mieux se soustraire à toutes les distractions du siècle. Et je suis bien convaincu qu'Iréna en aurait fait autant, si elle n'avait été retenue par son affection pour les pauvres. Mais elle aura sans doute réfléchi qu'il vaut mieux encore servir les membres souffrants de Jésus-Christ que de se condamner à une retraite absolue. Voilà, sire de la Mure, l'explication d'une conduite qui semble, en apparence, bizarre, et qui n'est que le résultat d'une inspiration chrétienne. Et cela est tellement vrai, que le temps que ma fille ne donne pas aux pauvres et à la visite des hôpitaux, elle le consacre à la prière et à la visite des églises.
— Il y a temps pour tout , répliqua Godefroi , peu satisfait de cet exposé. Elle pouvait appartenir à Dieu et aux pauvres, sans se refuser à son fiancé. Il me semble qu'elle n'en eût été ni moins pieuse ni moins charitable, quand elle n'aurait
accordé l'honneur de lui présenter mes homfr.ages. Non,
non, Pierre, tout ne s'explique pas par ce que vous venez de f:ie dire. Vous aurez beau tourner et retourner l'histoire de ce vœu; vous ne rendrez pas raison du refus absolu de me voir. Si elle était au couvent, je le comprendrais ; là, le seuil est interdit aux hommes. Mais quand elle se réserve de courir les rues ; de paraître dans im mystère ; d'assister à l'entrée d'un Pape , à l'entrée d'un roi ; quand elle se donne la peine de jeter un coup d'oeil sur une fouie immense qui doit lui être indifférente , et qu'elle refuse un regard à celui qui vient lui offrir son cœur et sa main : non , il n'est pas possible de se payer d'une explication comme celle que vous voulez me donner. U y a nécessairement par là-dessous un mystère que l'on tient à me cacher. Déjà à Paris certains pressentiments m'étaient venus, qui semblaient m' annoncer tout ceci. — Ne vous y fiez pas , Godefroi , me disait le roi ; un cœur de femme est chose mobile. Croyez-moi : acceplez ce qui vous est donné, et laissez
ce qui vous est promis. L'un est sûr; l'autre ne l'est pas. — Le roi avait raison. Mais je ne croyais pas qu'il fût permis à un homme d'honneur, à un chevalier loyal , de briser ainsi un lien légitimement formé, et de tromper une jeune fille <pii doit compter sur lui. Aujourd'hui je reconnais, quoique un peu tard, que ce que je ne voulais pas l'aire, on se le jieimettait à mon égard. Eh bien ! soit ! si Iréna eu aime un autre...
— Quand je vous atteste que non , repartit vivement Pierre de Ville, blessé de cette supposition qu'il croit outrageante pour sa lille. Permis à vous, Godefroi , de donner libre cours à votre imagination. Permis à vous de traiter Iréna de bizarre en sa dévotion
— Il y a dévotion et dévotion , répliqua de la Mure, avec un ton aigre et fier. J'admets très-volontiers la dévotion envers Jésus-Christ; c'est là un rival dont aucun mortel n'a droit d'être jaloux ; mais la dévotion à tel ou tel chevalier, quand on a engagé sa foi à un autre, implicitement du moins : c'c.<t une dévotion un peu plus que bizarre : elle est coupable , elle est déloyale , elle est indigne.
— Voilà des expressions amères , chevalier de la Mure , repartit de Ville véritablement irrité. Laissez-moi vous dire que ma fille ne les a nullement méritées. Qu'elle ait agi avec un peu d'irréûexion, par un motif de piété mal entendu, je pourrais l'accorder peut-être ; mais je ne souffrirai jamais que l'on jette sur son nom un soupçon de déloyauté, une accusation d'inconstance.
— Un mot, un seul , dit Godefroi en l'interrompant : portet-elle le collier et l'anneau que je lui ai envoyés ?
— Non.
— Les a-t-elle jamais portés ?
— Non. Elle les a acceptés de la main de votre père avec joie; elle les a considérés avec attention; elle a souri... mais c'est tout. La vérité m'oblige à dire que, malgré mon désir souvent expriBsé , elle ne les a pas portés une seule fois.
— Or en quoi cela eûî-il contrarié son vœu t
— Je n'en sais rien. Je n'entends point pénétrer les secrets de son cœur. La piété, chez une jeune fille surtout, peut avoir des idées et des façons que je ne me charge pas d'expliquer. Tout ce que je repousse, c'est l'accusation injuste que vous faites peser sur Iréna.
— Injuste? s'écria le chevalier de la Mure. Je voudrais vous voir à ma place , de Ville ; et vous demander ce que vous en penseriez, la main sur la conscience.
— Je vous l'ai déjà assez dit) Godefroi ; vous savez que je n'approuve point ma fille , que je trouve sa dévotion singulière, mal entendue, peut-être; mais elle ne m'a point consulté; et, des qu'elle se croit liée en conscience, je dois respecter sa décision. Du reste, pas tant de discussion ni de débats. La question peut se trancher d'un mot : ma fille ne vous convient point? Laissez-la.
L'amour-propre du bourgeois se trouvait blessé. Quelque honorable que pût être pour lui l'alliance de sa fille avec un de la Mure, il n'y tenait cependant pas tellement qu'il voulût l'acheter au prix de l'humiliation. Riche comme il l'était, honoré par ses concitoyens , père d'une enfant admirée pour sa vertu et pour sa beauté , il sentait qu'à défaut d'un la Mure, il trouverait facilement un mariage assorti pour cette fille chérie. Et puis le petit orgueil du parvenu grandissait déjà, et semblait bien aise de se mesurer avec la fierté aristocratique. — Mes écus, songeait de Ville, conviennent au moins aussi bien aux de la Mure que leur nom ira à ma fille. Eh bien! s'ils ne veulent point de mes écus, moi je les remercie de leur nom et de leur titre. C'est une affaire rompue : nous sommes quittes. — Voilà à quoi songeait notre municipal pendant que le chevalier, stupéfait de ce ton ferme et décidé, se débattait entre son amour attristé et son orgueil froissé. Pas un mot ne lui vint à la bouche ; car il ne savait si c'eût été une plainte, une reproche, une réplique, un défi; c'était pour lui un de ces moments de trouble où tous les sentiments et toutes
les passions parlent à la fois. Pierre de Ville se voyait donc le maître du terrain.
— Laissez-la, reprit-il d'un t^n de plus en plus fier. Par la grâce de Dieu! je ne suis point embarrassé de ma fille, pas plus que vous de retrouver une femme. Si Compiègne et Paris vous en fournissent à foison et à choix , la ville de Lyon et la province peuvent aussi nous donner des époux qui ne le céderont guères aux de la Mure en richesse et en dignité (il avait appuyé sur le mot richesse, non sans une certaine malice d'intention). Ainsi tout en restera là. On vous rend votre parole, illustre Godefroi; et moi je reprends la mienne, si jamais elle a été donnée. Dès l'instant que vous pouvez suspecter la loyauté de cette enfant, elle n'est plus digne de vous; un de la Mure se déshonorerait en épousant une femme qu'il a pu croire infidèle. Chevalier, nous n'en resterons pas moins bons amis. J'ai assez d'une haine à porter : je n'en veux pas deux. Point de brouillerie donc!... Adieu!
— Mais Pierre mais de Ville mais un moment
donc !
De Ville n'entendait plus. Après un léger salut, il s'était éloigné, en tirant violemment la porte derrière lui, et laissant Godefroi dans une stupéfaction que nous ne saurions décrire.
Une heure après, on rapportait au jeune paladin le collier et l'anneau qu'il avait envoyés à celle qu'il aimait à nommer sa fiancée.
THÉOLOGIE D'TJKE JEUME FILL^»
Depuis qu'elle a vu à l'aulcl l'illustre évèque d'Albano, depuis qu'elle a contemplé sur cette face transfigurée les cfiets si visibles de l'extase, Iréna ne peut plus modérer son désir d'avoir un entretien avec lui.
— Obtenez-moi cette faveur, mon bon Père, disait-elle à un frère Cordelier. J'ai faim et soif d'apprendre la voloulc da Dieu de cette bouche inspirée.
— C'est bien difficile, enfant, c'est bien difficile. Le cardinal Bonaventure est accablé d'ouvrage. C'est à peine s'il a le temps de satisfaire à ses devoirs de prêtre.
Ah ! reprit la jeune fille , je l'ai vu donner six heures à son action de grâces après la messe. Ne pourrait -il en sacrifier un quart d'heure pour une pauvre enfant comme moi? Que fait-il donc pendant si longtemps?
— Ce qu'il fait? répondit le moine. Il prépare le concile, il arrange les affaires de l'Eglise, il va chercher à leur source les lumières dont il doit tout à l'heure nous inonder. Ce qu'il fait? il monte comme Moïse sur la montagne, pourvoir Dieu face à face, entendre sa voix, et rapporter ensuite quelque décret que l'Eglise écrira dans ses fastes. Ce qu'il fait? il va montrer au Dieu des armées le flot du mahométisme toujours grondant, et menaçant d'inonder l'Europe; il va surtout demander la réconciUation de l'Eglise grecque avec l'Eglise latine, c'est-à-dire détruire l'œuvre infernale de Pholius et iccoudre la tunique du Sauveur déchirée. Et vous trouvez que ce n'est rica?
— loi —
— Pardiiii . iiKMi PiTc; j»; dis que rc sont do prandos et belle* clioses, dont je souhaite l'accomplissement de tout mon cœur- Non, non : je ne crois pas qu'un saint perde son temps à visiter les profondeurs des cieux. Je crois , au contraire , que comme des messagers de paix, ces privilégiés vont présenter au ciel l'exposé de nos misères et nous en rapportent les remèdes. Mes les intérêts de l'Eyliseleur font-ils oublier les petits et les pauvres?
— Non. Et nous admirons, nous qui en sommes témoins, la gonérosilc avec laquelle ce grand cœur se prodigue. .Nous nous demandons entre nous si le temps se prolonge pour lui, aliu de lui donner l'espace nécessaire pour satisfaire sa charité.
— Oh ! que cette charité daigne donc s'abaisser jusqu'à moi. Priez-le, mon Père, de me faire l'aumône d'une heure
de sa vie. Le ciel l'en récompensera, et je prierai pour lui
toujours toujours.
— Avez-vous donc quelque chose de si pressant à lui dire ? Ne {wurriez-vous attendre quelque temps encore ?
— Un instinct secret me fait soupirer après une entrevue avec cet ami de Dieu. Oui, mon Père, j'ai de graves intérêts à lui exposer. Une âme, une pauvre àme qui m'est bien chère languit dans l'état du péché; une haine profonde, amère, l'a envahie et la dévore; j'ai déjà employé pour la guérir tous les moyens à ma disposition : les avis, les représentations faites avec douceur, les communions, les ncuvaines, les oraisons, le Saint Sacrifice; et ma faiblesse a échoué. Je sens que cette œuvre est au-dessus de mes forces ; il me faudrait le secours d'un sa'mt.
— Voilà un motif bien pur ; il est à espérer que Dieu le bénira.
— Outre cela, j'ai d'autres choses à lui demander encore. Mais ceci est un secret entre Dieu et moi. D.iis mon heureuse enfance, je marchais avec droiture et simplicité; tout me semblait lumière, bonheur et joie. Aujuurd'liui il fait stjmbre en
moi; j'ai des doutes, des soucis, des inquiétudes; je ne vois plus bien où poser mes pas. N'est-il pas quelquefois dans les desseins de Dieu de nous tenir ainsi dans l'ombre? "Vous savez cela, mon Père, vous qui avez l'expérience de la conduite des âmes.
— Hé oui ! pauvrette , c'est comme vous-le dites. Toute la conduite de la Providence se résume en ces mots : Lumière et obscurité, attrait et répulsion, par lesquels tout s'explique, sans lesquels rien ne s'explique. Il faut de la lumière à notre intelligence, autrement elle ne saurait se guider; il lui faut de Vobscurité, autrement elle verrait et ne croirait plus; puisque la foi suppose le mystère. Il faut à notre volonté de l'attrait, sinon elle serait sans courage et sans force, et ne pourrait se décider à agir; mais il lui faut aussi de la répulsion, autrement elle agirait sans répugnance , par une force irrésistible et par conséquent sans mérite. Et c'est dans l'accord de ces choses , en apparence opposées , dans le ménagement de ces deux principes contradictoires, que consiste cet ordre de la Providence, à la fois si mystérieux et si clair, si visible et si caché. Vous avez joui, diles-vous, de la lumière et de l'attrait dans les jours de votre enfance ; aujourd'hui ne vous étonnez pas de rencontrer la répulsion et l'ombre. Il faut du lait aux enfants, dit saint Paul; mais à ceux qui ont grandi le pain dur est meilleur. Comprenez-vous cela?
— Oui, mon Père, et je ne trouve point à redire à cette conduite de la Providence envers moi. Mais je sais aussi qu'il y a deux espèces d'obscurité : l'une que Dieu lui-même ménage à l'àme , et l'autre que l'àme se procure par ses inlidélités. N'cst-il pas vrai que nous pouvons nous attirer des ténèbres? que la résistance à la grâce entraîne des obscurités ? IN'cst-il pas vrai que nous sommes obligés de demander des lumières pour nos voies, et de nous en rendre dignes par notre correspondance aux inspirations du ciel?
— Il en est comme vous le dites. Oui , l'esprit de Dieu est jaloux et délicat, et il mesure avec une sainte parciiiiniiic ses
faveurs sur notre fidélité. Si l'àine cède à ce douï souffle d'en haut, à cet intime et secret murmure qui se fait entendre au dedans, elle obtiendra de mieux voir les desseins du ciel sur elle et de mieux les remplir. Si au contraire elle étouffe cette voix intérieure de l'Epoux , si elle feint de ne pas l'entendre, ou si elle recule devant le sacrifice qui lui est demandé : la lumière qui frappait ses yeux s'éteint ou diminue, l'attrait qui sollicitait sa volonté se retire ou s'affaiblit. Et si l'infidélité se renouvelle , le double foyer de la foi et de l'amour subit une nouvelle diminution ; jusqu'à ce que enfin, par l'effet de ces résistiuices multipliées , l'esprit tombe dans les ténèbres et le cœur dans la sécheresse. Le contraire a lieu quand l'intelligence et la volonté se mettent d'accord pour suivre l'attrait de la grâce. Alors, comme dit le Roi-prophète, on s'élève de vertu en vertu jusqu'à voir le Dieu des dieux dans Sion (i). Ainsi la vie spirituelle est comme une chaîne formée d'anneaux reliés les uns aux autres : une chute ou une correspondance entraîne une nouvelle correspondance ou une nouvelle chute. Hélas! tel ilamné gémit au fond des enfers qui n'a dû sa réprobation qu'à une première infidélité sur un point même qui peut-ùli e n'était pas prescrit; et tel saint jouit dans le ciel d'une gloire dont la simple correspondance à une inspiration de ce genre est devenue le principe. Profond et terrible secret de la conciliation de la grâce divine et de la hberté humaine !
Iréna écoutait, rêveuse, ces explications du moine; et le trouble de son âme en augmentait. Elle était dans un de ces instants critiques où une lutte intérieure s'établit entre la nature et la grâce , où le mot de sacrifice retentit et soulève les répugnances, où un secret instinct dit que le sort éternel se décide. Cette situation lui était d'autant plus pénible qu'elle succédait tout à coup à l'heureuse simplicité de l'enfance, à cet abandon naïf et paisible qui ne voit pas de difficultés et jouit de la lumière de la grâce, comme le petit oiseau du soleil.
(1) Ps. Lxixm.
Jusque-là l'esprit de Dieu l'avait, en quelque sorte, portée sur ses ailes; elle priîiit, elle chantait, elle jouissait, elle aimait; Dieu était tout pour elle, tout son espoir, tout son bonlieiii-, tout son trésor; mais un trésor qu'on a trouvé, et non amasse; elle ne connaissait point encore les aspérités du chemin ; la croix ne s'était montrée à elle que de loin; elle ignorait de combien d'épines le front des élus doit être ceint , avant de revêtir la couronne d'immortalité. L'heure de l'épreuve était enfin venue; des sollicitudes tourmentaient son âme; la voie s'obscurcissait devant ses pieds ; et, en même temps, ce que le moine appelait si justement l'attrait se faisait moins sentir. Elle aurait voulu sauver son père; la pensée du triste état où il s'cnduimait inquiétait ce cœur aimant; le jour et la nuit, elle était poursuivie de l'idée de la réprobation qui frapperait cet être chéri, si la mort venait à le surprendre, comme aussi de la conviction que c'était à elle que le salut de cette pauvre âme était attaché. Le mot de la Recluse, l'aspect du frère Bonavenlure ont confirmé en elle ces préoccupations. Elle doit sauver son père; le ciel lui en demandera couiptc, voilà qui est pour elle hors de doute. Mais comment le sauvera-t-ellc? Quel genre de sacrifice doit-elle embrasser pour mériter un si grand bienfait? A quel prix achètera-t-elle une grâce si précieuse? Voilà ce qu'elle voudrait savoir, voilà ce qu'elle espère apprendre de la bouche du saint.
Quant à la question de son mariage, on peut dire qu'elle n'est résolue ni dans un sens ni dans l'autre, mais simplement suspendue. Elle a aimé dans son enfance Godefroi de la Mure ; elle l'a aimé dans son adolescence ; elle l'a fort encouragé ( elle avait onze ans alors ) à suivre le roi Louis en croisade; elle l'a nommé en souriant son preux chevalier, son paladin ; au retour, elle l'a trouvé plus beau que jamais quand il était ainsi bruni par le soleil d'Afrique ; elle a éprouve une sorte de fierté à l'entendre raconter les événements de l'expédition; elle a été plus ibllée or.corc quand le gracieux écuyer du nouveau roi lui renouvelait l'expression de sa fui et de son
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dcvoucmeiit; elle a joui enfin de la perspective d'une ailiance avec ce glorieux chevalier, avec cette illustre famille de la Mure. Les rêves qu'elle a construits sur cette base, sont faciles à imaginer. Mais ils étaient nnïfs et purs; ils ne troublaient point la candeur de son àme ; ils s'accommodaient parfaitement avec sa piûté ; et peut-être au fond ne lui étaient-ils a chfrs que parce qu'ils faisaient aussi la joie de son père : c'était pour elle une douce satisfaction de voir combien il serait ilatté que sa lillc entrât dans une si puissante maison. Cependant aucune parole n'a été définitivement engagée de part ni d'autre; Godefroi, en écrivant à son père, parlait sans cesse de sa fiancée ; Iréna l'apprenait et souriait. A mesure que le temps s'écoulait , les avances du chevalier devenaient plus visibles; les deux pères s'en entretenaient souvent ensemble; et quand il leur arrivait d'en parler à la jeune fille, elle souriait toujours naïvement , comme un enfant, mais sans rien dire , sans exprimer d'autre assentiment que celui qu'on croyait lire sur sa candide figure.
Quand le paladin, de plus en plus charmé de ce qu'on lui disait de sa chère Iréna, lui envoya un joli collier et un bel anneau , qu'il avait reçus de la reine mère , elle les accepta avec la simplicité qui la caractérisait. Elle n'y vit qu'un gracieux souvenir de celui qu'elle avait admiré et aimé, et n'y attacha nullement la valeur d'un engagement quelconque. Pour elle le mariage était encore une chose lointaine , un astre qui brillait au fond de l'horizon. Mais la situation de son père, en revanche, lui pesait davantage; plus sérieuse et plus infléchie, elle en mesurait mieux le danger. La voix du dedans devenait pressante, le mot de sacrifice retentissait plus foit; je ne sais quel voile mystérieux descendait de temps en temps sur ses yeux et les rendait troubles. Par suite de la délicatesse croissante de sa conscience , il lui sembla que ces rêves de mariage déplaisaient à son ccli^ste Epoux, au moins comme des inutilités ; chaque fi»is qu'elle avait laissé son imagination errer de ce côté-là, elle en revenait triste; on la grondait du
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temps ponlii, delà frivolité, du goût du mori'lfi , des vanifos toiTcstrcs ; et comme ces reproches intimes agitaient son àmo, elle désira ne plus les mériter. — La prière! la prière! le sacrifice! le sacrifice! répétait l'Amant jaloux. A quoi sert de gagner un beau paladin, et même le monde entier, si on vient à laisser perdre une âme... une àme que l'on peut, que l'on doit sauver ? — Et celangage pénétraitla jeune fille d'une sainte tristesse. Voilà pourquoi elle redoublait ses soins assidus, ses tendres recommandations près de son père, inutilement, hélas! Voilà pouiquoi elle écartait de son propre esprit les riantes images qu'elle aimait à caresser autrefois. Voilà pourquoi , à mesure que le langage de Godefroi devenait plus pressant, le sien semblait plus réservé et plus timide. Voilà enfin pounpioi , par un généreux sacrifice, elle s'était engagée par vœu à suspendre pendant un an son consentement au mariage, à n'en point parler elle-même, à n'en point laisser parler devant elle, et à n'y plus songer.
Il est bien vrai que, quand elle prenait cette résolution énergique , elle ne prévoyait point que son amant dût venir. Un connaissait déjà l'arrivée du Pape, mais non celle du roi. Oml trouble intérieur elle éprouva quand elle apprit que Godefiui de la Mure accompagnait Philippe, c'est encore ce qu'on peut aisément conjecturer. Mais elle ne se repentit point , elle ne se désista point de son vœu. Bien plus, elle voulut mettre sa propre volonté à l'épreuve , et se proposa d'assister à l'entrée du roi , mais en se promettant de ne point voir celui qui la qualifiait déjà de fiancée." Elle tint parole : elle vit le prince, elle vit sa suite , elle vit tout , excepté son futur époux. Le lecteur sait même qu'elle avait obtenu qu'il ne franchirait point le seuil de la maison de son père. Sacrifice d'espérance, d'afiection, de curiosité, de tous les sentiments les plus intimes de l'àme ; elle avait cru que rien n'était de trop pour prouver à Jésus-Christ qu'elle lui restait fidèle avant tout , et quel prix elle attachait au salut de son père. Toutefois , pour ne point la troubler, celui-ci lui avait caché la rupture dont nous avons parlé. En
homme habile, Pierre de Ville avait probablement voulu aonner au chevalier de la Mure une preuve de son indépendance, lui faire sentir qu'il n'achèterait point un gendre au prix d'une humiliation; au fond, il ne doutait guères que le jeune homme ne revînt à la charge ; il le savait trop profondément attaché à sa fille pour croire qu'il renonçât si vite à sa main ; il devinait d'ailleurs que la crainte des plaisanteries du roi et de la cour .suflirait seule à le déterminer à de nouvelles démarches. Seu- 1( aient de la Mure aurait appris à écarter de son langage et de son esprit d'indignes soupçons.
Iréna ignorait donc cet incident. — A quoi bon, s'était dit le père, lui troubler la tète sans profit? Ou elle aime Godefroi ou elle ne l'aime pas; si elle l'aime, ceci serait pour elle un sujet de profond chagrin ; si elle ne l'aime pas , il est indifférent qu'elle sache ou ne sache pas où elle en est avec lui. Il lue sera d'autant plus facile de ne plus lui parler de cette question, qu'elle désire entièrement l'écarter jusqu'à l'expùration de son vœu.
Mais si la jeune ûlle dormait en paix de ce côté-là, le trouble lui venait d'un autre côté. Les étranges paroles du vieux prédicateur au linceul, ainsi qu'elle l'appelait, avait tourne ses pensées ailleurs, et comme créé en elle un nouveau point de mire. Non qu'elle éprouvât aucune inclination pour Robert de Varey; elle l'avait connu aussi dans son enfance, elle avait joué avec lui, comme jouent des enfants; depuis elle avait cessé de !e voir, et enfin la fatale division de leurs parents avait jeté entre elle et lui un infranchissable abime. Or, c'était précisément celte division qu'il s'agissait de faire cesser; et le remède proposé par ce vieillard inconnu ne semblait pas trop mal en rapport avec la plaie à guérir. Et puis ce cervice capital reçu de Robert ! cette coïncidence singulière de deux accidents si étroitement liés ! Et puis le vague soupçon que ce frère de la Passion, qui transportait son Rétréci à l'hospice, était le même que celui qui la sauvait des pieds des chevaux et la rapportait évanouie! qi:oi! ne serait-ce [as là comme autant d'indices
delà vitl't::t'M!;' n:tMi?(;L'llc a'.liaucc no tlovicn Irait-elle pas i \raiment le gage d'une réconciliation si désirée?
Voilà ce qu'Ircna de Ville se demande ; telles sont les pen sées qui obsèdent son imagination; tels sont les doutes dans lesquels elle s'agite et sur losiiuels elle voudrait un trait de lumière. Un irrésistible instinct lui dit qu'un saint peut seul dénouer la difficulté et lui intimer l'ordre du ciel. C'est ainsi qu'elle sollicite si vivement l'bonneur de voir l'évcque d'Albano.
— Oui, mon Pi'tc, reprit-elle, je comprends la doctrine que vous exprimez avec tant de force, et mon esprit l'a goùléc. J'adore, en particulier, la sainte obscurité dont le Seigneur aime à s'enveloppci' dans ses desseins sur nous; quand même des difficultés insolubles à ma faible raison s'élèveraient devant moi, je croirais encore, je me tairais encore, j'adorerais toujours : persuadée que la suprême Sagesse ne peut vouloii que le vrai, que la suprême Bonté ne peut vouloir que le bien. Eh ! que suis-je donc, pauvre petite créature, pour oser argumenter avec Dieu, pour prendre mon Créateur à purlie? Ali ! que ma langue se dessèche dans ma bouche plutôt que de formuler un mot de doute ou de plainte à rencontre de la volonté souveraine ! Mais, mon Père, ce n'est pas tout d'adorer celte volonté sainte : il faut la connaître , il faut qu'elle nous soit manifestée du ciel : autrement notre esprit reste dans les ténèbres et notre cœur, quoique droit dans l'intention , est sujet à s'égarer. Rien de plus facile, rien de plus doux, ce me semble, que de suivre les desseins de Dieu : c'est en cela surtout que son joug est léger. Je ne sais si je me fais illusion : mais il me semble que la paix , que le bonheur est là , et ne peut être ailleurs. Qu'on me donne, comme à ce saint solitaire d'autrefois, une règle écrite au ciel : et je m'empresserai de m'y conformer, assurée d'avance qu'elle pourra être difficile, mais non impossible : puisque Dieu ne demande rien à sa créature qu'elle ne puisse faire et qu'il ne l'aide à accomplir. Mais, encore une fois, comment la connaîtrai- je, cette vo-
lontr? Qui me dira : Voilà la route que Dieu vous trace, %oilà le sacrifice qu'il vous impose?
— Sans doute , ô vierge fidèle ! la lumière d'en haut doit éclairer «os voies : sans quoi elles ne seraient que ténèbres, ilais Dieu laisse-t-il ses élus dans la nuit? Si l'Egjpte est dans l'obscurilé, la colonne de feu ne guide-t-elle pas Israël? Vous demandez une règle écrite au ciel! Eh! je vous prie, où donc le Décalogue a-t-il été écrit? Où l'Evangile a-t-il été puisé?
— Je le sais, mon Père, ces deux Testaments nous sont descendus du ciel. Mais , laissez-moi vous le dire ; eu dehors des voies communes à tous les chrétiens, il existe des voies pirticulières, des obligations spéciales, qui peuvent être pour chacun de nous d'une souveraine importance, et même déterminer notre salut ou notre perte. Dieu, vous nous l'enseignez , n'a pas sur tous les mêmes desseins; il ne demande pas de tous les mêmes choses; et, au jour de son jugement, nous ne serons pas seulement examinés sur le fonds même de la loi, mais aussi sur les devoirs spéciaux qui nous étaient imposés.
— Rien de plus juste. C'est ce qui fait dire à saint Paul : L'un d'une façon, et l'autre C^iine autre {\). D'où il suit que nous devons étudier de bien près les intentions de la Providence et nous y conformer dans les plus minces détails. En cela il ne faut point regarder au sacrifice.
— Le sacrifice ! Mon Père, y a-t-il vraiment, là, un sacrifice ? En coûte-t-il donc de servir le Seigneur, quand on connaît sa volonté ? Nous avons tant de joie à contenter ceux que nous aimons ! 11 me semble que l'âme doit entrer avec bonheur dans le chemin que le Seigneur lui trace. Il doit être si doux de plaire à un si bon Maître ! Il est si glorieux de lui appartenir ! Non, ce n'est pas là un sacrifice. Il faut réserver ce ni'Ui [>oin' les partisans du monde, pour ces pauvres esclaves des passions, dont la voie est si pleine d'obstacles, qui doivent tant lutter et tant souffrir, et cela sans compensation et sans
(!) '.'iiiis quiilcm sic, aiiiis vero sic.
espérance. Voilà les vrais malheureux , et non les serviteurs (le Dieu, quelles que soient d'ailleurs les difficultés qu'ils rencontrent. Mais, mon Père, où est-elle, encore une fois, cette divine volonté, cette vocation spéciale que je dois suivre? Qu'on me la montre, et mon trésor est trouvé, et mes vœux sont satisfaits.
Le religieux était touché de cette candide piété; il devinait qiio quelque inquiétude tourmentait cette âme de vierge.
— Il est impossible, reprit-il, que le Seigneur vous refuse les lumières que vous sollicitez avec tant d'ardeur. Mais prenez garde de tomber dans la perplexité. Le démon tend souvent ce piège aux âmes inexpérimentées; il les embarrasse dans leurs bons désirs, il les préoccupe d'une perfection imaginaire;' il les remplit de je ne sais quelle impatience qui ne saurait se satisfaire, et tente surtout de les décourager en leur montrant un idéal qu'elles ne peuvent atteindre. Se consumant en efforts stériles, elles épuisent leurs forces, à peu près comme la meule qui s'use en tournant à vide sur elle-même. Séduction dangereuse, contre laquelle on ne saurait assez se prémunir. Ne serait-ce pas là votre cas ? Ne seriez- vous pas tourmentée de cette vivacité maladive, qui se fatigue par une ardeur intempestive 'f Oh ! que la simplicité est bien préférable, cette naïve; ronùeur qui va bonnemenl son chemin, contente du pain quotidien, attentive à la grâce du moment, ne se souvenant plus de la veille, ne s'inquiétant point du lendemain, prenant les événements comme ils viennent, l'homme pour ce qu'il est, le monde pour ce qu'il vaut ! Pensez-vous, jeune fille, que la perfection n'est pas là ?
— Ce fut ainsi que s'écoula mon enfance , répondit Ircna. Voilà comme j'allais dans ces paisibles années, déjà si loin de moi. Aucun souci ne préoccupait ma tète, aucun chagrin ne pesait sur mon coeur. Tous mes jours étaient filés d'or et de soie. Je n'avais ni veille ni lendemain ; ou plutôt de doux souvenirs composaient ma veille, de gracieuses espérances formaient mon lendemain. Les exercices de pieté lai-
saient mes délices ; quand j'étais à l'église , au milieu des chants et des cérémonies saintes, j'éprouvais un bien-être, une satisfaction intime qui me rendait les heures délicieuses j je nageais, pour ainsi dire, dans le contentement, comme l'oisillon dans l'air pur, sous un soleil de printemps. L'avenir m'apparaissait alors sous les plus doux aspects ; aucun nuage n'obscurcissait mon ciel; je ne voyais rien que le bonheur d'aimer Dieu et la gloire de le servir. Mon Père, pourquoi tout cela a-t-il changé ?
— Pourquoi le soleil se couvre-t-il de nuages? Pourquoi l'azur du ciel disparaît-il si souvent à nos yeux ? Que de fois la journée, après s'être annoncée sereine et pure, s'assombrit même avant que la matinée se soit écoulée ! Mais cette obscurité, ces nuages ne sont point sans utilité; l'une protège la terre contre de nuisibles ardeurs ; les autres recèlent la pluie bienfaisante qui doit la rafraîchir. La sérénité spirituelle a de grands charmes ; elle a aussi ses dangers. L'âme, en s'y liabituant, contracterait la mollesse; elle ne goûterait que les douceurs du service divin, et n'en connaîtrait plus les peines. Son existence serait à peu près sans mérite. La croix , ce précieux trésor, lui serait étrangère; toujours sur le Thabor, elle ne suivrait point son Maître au Calvaire : dès lors, comment lui deviendrait-elle semblable? Est-ce à ceux qui jouissent, ou à ceux qui souffrent, que la récompense est promise? Jésus nous appelle-t-il à aller voir ses vêtements blancs comme la neige , éblouissants comme la gloire ; ou à revêtir sa robe déchirée et teinte de sang ? Oh ! ne regrettez donc pas ces jours filés d'or et de soie, dont vous parliez tout à l'heure; ne regrettez pas ces amollissantes délices, dont le Seigneur comble quelquefois ses élus, mais qu'il leur retire toujours, pour les nourrir d'un aliment plus sain. Ambitionnez le pain des forts, désirez la croix, embrassez-la, étreignez-la, ne la quittez plus. Et si la douleur, le chagrin, les peines de la vie vous font défa.ut, suppléez-y par les mortifications volontaires. Ici Dieu vous laisse une large place; il y a bien des côtés à blesser,
— H)2 — à niacLivr, à crucili.'r dans cette chair coupable, dans celte: volontc rebelle. Il l'aut bien des coups de ciseau, bien des coups de maillet, avant que la statue ne soit parfaite, c'està-dire ne rende trait pour trait Jcsus-Christ. Cette œuvre est capable de tenter un cœur généreux : ne vous en laisscrezvous pas séduire ?
Iréna tenait ses yeux fixés vers le ciel, en écoutant cette sage doctrine. Un feu céleste enflammait sa figure. La croix , sans doute, lui apparaissait revêtue de ce doux et austère éclat dont le moine venait de lui parler. Un trait de lumière brillait peut-être à ses yeux; peut-être Dieu se servait-il de la parole de cet humble religieux pour dissiper ses doutes.
- Il l'aime, lui, reprit-elle bientôt après; il Ta embrassée de toutes ses forces, et il ne s'en séparera plus. N'est-il paà vrai , mon Père , que ce saint évoque est épris de la croix ?
— Epris, le mot est faible : c'est ivre, c'est fou qu'il faut dire. Oui, il est plein de la folie de la croix; il en vit, il s'en nourrit, il s'en rassasie; avide d'humiliations, d'épreuves et de souffrances, il languit, il meurt quand il en est privé. Oh! qu'il fait bon le voir, l'entendre, le suivre dans le détail de sa vie ! Que c'est grand, la vie d'un saint ! Quel beau Uvre ouvert sous nos yeux ! Nous nous sentons renaître en sa présence. On dirait qu'un esprit nouveau s'est répandu dans le monas tère, qu'un feu céleste y circule. Chacun sent qu'il dc\ient meilleur. Oui, ces élus du Seigneur sont comme un arôme qui purifie l'air; ils chassent l'odeur du monde et resserrent l'empire du démon. Que le Seigneur daigne les multiplier, et touî les maux de l'Eglise seront bientôt guéris.
— Je le crois, mon Père. Mais pourquoi ètes-vous si avare de votre trésor? Pourquoi renfermez -vous ce parfum dam l'enceinte de votre monastère? N'y a-t-il rien à purifier ai dehors ?
— Laissez, laissez faire ! Bientôt le concile va s'assembler et ce vase de bonne odeur se brisera : l'Eglise entière en scn embaumée.
— Et, en allcndant, refusorez-vous à une pauvre enfant le bonheur de respirer ces parfums? Oui, le grand évèque brillera sur le chandelier et éclairera le monde. Mais, mon Père, toutes ces savantes discussions thcologiques passent bien haut sur nos tètes, à nous autres femmes. Fauvettes que nous sommes, nous ne pouvons sui>Te les aigles. La théologie qu'il nous faut, c'est de connaître l'humble sentier où Dieu nous veut. Pour moi, je n'en désire pas d'autre. S'il vous plaît donc, mon Père, au nom de tout ce que vous aimez, au nom de cette croix même que vous vantez si fort, obtenezmoi une entrevue avec ce grand ami de Dieu. J'ai besoin de le voir.
La prière était instante; le moine en fut touché.
— Je vous le promets, dit-il. Vous pourrez converser avec notre saint. Quand ? je l'ignore ; mais cette faveur vous sera accordée; comptez-y.
La jeune vierge s'en alla joyeuse , en se disant tout bas
— Merci, Seigneur! Vous me donnerez là le trait de lumière nue j:î ch' irlic.
CONFIDEMr.-E.
Nous nous transportons dans la maison qu'occupe la famille de Varey. Deux jeunes gens, un homme et une femme, y sont en secrète conférence.
— Ne combats pas ce que tu appelles, toi, ma passion, et ce que j'appelle, moi, mon amour légitime, mon espoir, mon bonheur.
— Je la combattrai tant que je vivrai. Tu ne peux, tu ne dois pas t'abaisser à une pareille alliance.
— Coniniciit cuteiuls-tu qvm je m'abaisserais ?
— Il n'y a point de naissance , là. Pierre de Ville n'est qu'un parvenu, ou plutôt un fils de parvenu. Si son père a montré quelque intérêt pour la ville et en a pris son nom de de Ville, que son fils continue à porter et dont il paraît Oer, il n'en est pas moins certain que ce sont des gens du ptuplc, enrichis par le commerce, et qu'une immense distance s<''i)aicra toujours de nous.
— Eh ! qu'importe, Mechtilde ? Si cette jeune fille n'a point de nom , je lui en donnerai un.
— Et tu souffrirais d'être allié 4 la famille des Lutou ? à ouc race de marchands ? à des parvenus ?
— Si je trouve une femme qui me convienne, je n'examine point d'où elle sort. C'est une femme, et non une famille qtio j'épouse.
— J'attendais mieux de ta fierté naturelle. Jamais il ne me fût venu dans la pensée que la fille de Pierre Lutou pût ètre^ ta femme.
— Examine pourtant, et tu reviendras de tes préventions. Je conçois parfaitement que ton premier mouvement soit la rqnilsion. Moi-même, je te l'avoue, je me serais fâché si l'on! m'eût proposé une femme sans naissance, il y a quelques années seulement. Aujourd'hui mes idées sont un peu changées. Quand j'ai va tant de qualités et tant de vertus unies à tant de beauté, il m'a semblé que tout cela remplaçait Lien un nom, el constituait bien une certaine noblesse.
— L'amour te séduit, on le voit. Aurais- tu raisonné de la sorte autrefois ? Non : tu aurais certainement rougi de te mésallier : toi qui as refusé Janille de Fuers, sous prétexte que sa famille n'était point au niveau de la tienne.
— C'est vTai. Mais c'était moins une raison qu'un prétexte que je cherchais. Janille ne me plaisait point, bien qu'elle charmât mon père. Elle n'avait pas le dixième des qualités et des vertus d'iiéna.
— Oh ! comme l'amour aveugle ! On a bien raison de le
peindre avec un bandeau sur les yeux. Et qu'est-ce qu'a donc de si extraordinaire la fille Lutou ?
— Meclitilde !
— La fille de Pierre de Ville, si tu aimes mieux ? Je lui reconnaîtrai volontiers quelques attraits; mais encore a-t-cUe des rivales, sinon des supérieures; et, sans lui faire tort, je crois que Janille lutterait au moins avec elle.
— Ce point, tu le sais, n'est pas pour moi le principal. Quelque sensible que je puisse être à la beauté du corps, celle de l'àme est pourtant bien supérieure à mes yeux. Ou plutôt Je ne sais si je les distingue ici : il me semble que cette simplicité, cette candeur, cette piété douce et ingénue ne font qu'un avec celte beauté sans apprêts, qui n'en est que le reflet. Non , je ne sépare rien là dedans : je crois que cette âme est faite pour ce corps et ce corps pour cette âme ; qu'ils ne doivent, ni ne peuvent être séparés, et que quand Dieu veut faire une beauté complète, il la compose de tels éléments. Est-ce parce qu'elle est si belle qu'elle me semble si vertueuse ? Est-ce parce qu'elle est si vertueuse qu'elle me semble si belle? c'est ce que je n'essaierai jamais de décider.
— En vérité, mon pauvre frère, dit Mechtilde avec un geste de dédain, tu deviens fou, passé fou. Qui t'a donc ainsi empli le cœur et la tète de la fille Lutou ? Pardonne-moi : c'est toujours ce nom-là qui me revient sur les lèvres.
— 11 y a longtemps que j'aime Iréna. Tu sais comment nous fiâmes rapprochés dans notre première enfance. Dans ce temps-là, les misérables querelles civiles n'avaient point encore divisé nos familles. Mon père aimait Pierre de Ville à cause de sa droiture et, aussi, à cause de sa générosité. Tu sais que jamais il n'a refusé à notre famille un secours d'argent; et les Fuers, et les la Mure, et les Domench, et les de Dorchia, et bien d'autres en pourraient dire autant. Voilà comment cette petite fille et son frère se trouvaient nos égaux. Toi qui cessas alors d'habiter Lyon, tu ne fus plus mêlée à nos jeux. Iréna et Irénée (deux fleurs de beauté, deux roses
sur la même brandie) étaient nos meilleurs compagnons. Nos plus belles heures étaient celles où ils venaient partager nos amusements. Eh bien ! mon attachement pour cette jeune fille date de là. Je n'étais cependant point son préféré. La Mure avait le pas sur moi dans ses affections. Quand nous Juuii<ns à la guerre et qu'elle était la pucelle enfermée dans la tour, c'était moi qui étais le félon , et Godefroi le défenseur. Nous nous battions à mort. Elle pourrait encore te raconter avec quelle fureur je livrais l'assaut. N'eus-je pas le malheur ' une fois de la blesser de la pointe de ma petite épée ? Je la vois encore regardant son sang couler par l'égratignure, sans ' pleurer, sans se plaindre, me consolant au contraire, moi qui^ pleurais à chaudes larmes , et me disant : — Beau sire chevalier, ne pleurez pas : la pucelle guérira. — Et elle avait cinq ou six ans alors ! et elle souriait de son sourire d'ange !
— C'est bien ! Assez ! Quoi! une petite fille qui souriait? Y a-t-il là quelque chose de si rare ? Une petite fille qui ne pleure pas d'une égratignure, est-ce donc quelque chose de si merveilleux? Véritablement, cher garçon, ta tète est tournée.
— Et cette simplicité, cette égalité d'âme, elle ne les perdit point plus tard. Sa vertu, sa piété humble et douce ne faisait que s'accroître avec sa beauté. Je l'entends encore ( elle avait neuf ans alors ) nous parler de Dieu, nous rappeler qu'il était au milieu de nous, et nous gronder des vilaines paroles qui s'échappaient parfois de notre bouche. Surtout je n'oublierai jamais la leçon qu'elle m'adressa un jour que, dans un mouvement de colère, j'avais laissé échapper une espèce de jurement. Elle pleura cette fois, mais de vraies larmes, des larmes de tristesse, des larmes de regret de ce que Dieu était offensé. Trouverais-tu beaucoup d'enfants pour sentir ainsi à cet âge ? Je pense qu'un ange n'en ferait pas plus s'il descendait sur la terre.
— Elle avait sans doute quelque mal de dents qui l'aidait à pleurer. Tu ne sais pas jusqu'où une petite fille un peu fine peut porter la malice. Tu admires sa simplicité, et moi je m'cr
tonne de la tienne. En vérité, je ne te croyais pas si bon m si crédule. Apprends donc qu'il n'y a d'anges que dans le ciel.
— Depuis, nous nous sommes perdus de vue. Jusque-là, son père et le nôtre avaient marché à l'unisson. Mais mon oncle le chanoine nous ayant entraînés du côté du cliapitre, et de Ville...
— Lutou !
— Etant reste dans le camp oppose, la division s'établit, et tu sais à quoi elle a abouti.
— A la mort de notre oncle, indignement blessé au cloître Saint-Jean. Et c'est aux complices de ce meurtre que tu t'atticlies ? C'est à un chef d'émeute que tu demandes sa fille [lour épouse ? à l'assassin de ton oncle ?
— Hélas ! il a lui-même perdu son fils ! S'il eut des torts, ils sont bien expiés. Seulement, c'est de la main de mon père que cet enfant a péri , tandis que notre oncle fut blessé dans une mêlée où la confusion était au comble.
— Qu'importe? Toutes les conséquences d'une émeute ne retombent-elles pas sur ceux qui l'excitent ? Or, qui a levé l'étendard de la révolte ? Qui a soufflé le feu de la sédition? Qui menait les rebelles à l'attaque du cloître? Qui a montré, enfin , le plus de fureur dans ces affreuses insurrectioiis ? Je n'y étais pas ; mais toutes les voix accusent Lutou ; toutes le nomment unanimement.
- C'est vrai. Mais n'avait-il pas quelques raisons pour lui ? [S'y a-t-il pas un fond de justice dans les réclamations de la ville? Le chapitre, ou au moins ses officiers, se sont-ils toujours tenus dans de justes bornes? N'a-t-on jamais trop exigé en matière d'impôts, ou a-t-on toujours mis les formes voulues à les exiger?
— C'est cela. Prends aussi le parti des rebelles ! Jette-toi ians les rangs des factieux ! Renie ton père et toute ta famille! [lésavoue ce que les défenseurs de la justice et du droit ont lait!.
— Mechtilde! Mechtilde! que tues amcre aujourd'hui! Je
chexxhais en toi une confidente , et je n'y trouve qu'un impitoyable adversaire. Est-ce ainsi que tu traites un frère , qui a tant de confiance en ton amitié ?
— Je ne te refuserai jamais un bon conseil , ni une consolation, si J'en suis capable, cher Robert. Mais j'a\oue que je ne puis ici ni t' approuver, si tu réussis, ni te plaindre, si tu ne réussis pas. Chercher à dissiper tes illusions, serait peine perdue; l'amour est un clou planté jusqu'au fond de l'àme et qu'on ne réussit qu'à enfoncer davantage, en voulant l'arracher. Admettons donc que la fille Lutou est parfaite, que c'est une ange sous forme de femme : il n'en est pas moins vrai que cette alliance ne convient ni à ta naissance, ni à ta famille, ni à ton nom; qu'elle est au-dessous de toi; que d'ailleurs la haine qui nous sépare te l'interdit. A quoi bon t'en occuper, alors? A quoi sert de rêver l'impossible?
— Pourquoi, impossible? Je t'ai déjà dit que, pour ce qu' est de l'inégalité de la condition, je passe sans difficulté làdessus. Ce n'est pas là un obstacle pour moi.
— C'en est un pour ta famille.
— Ce n'est point ma famille qui se marie, mais moi. Je t citerais cent exemples de mariages plus disproportionnés qui celui-ci, et auxquels le déshonneur n'est point attaché pour au tant. Peut-être même ont-ils été plus heureux que... Passoii là-dessus. Je fais à nos parents l'honneur de croire qu'ils nP s'y opposeront point pour cette seule raison. Quant à la hain qui règne entre les deux familles, ne sois pas surprise si je 1 dis quelle est un des motifs qui me font désirer cette union.'
— Encore mieux ! repartit Mechtilde avec aigreur. Il est bie fâcheux que notre oncle le chanoine ne sorte pas du tombeai pour la bénir. Quelle joie pour lui , de voir son neveu donmi sa main à la fille de son meurtrier ! ,
— Oui, Mechtilde, oui, quelle joie pour lui ! quelle grande joij Eclairé enfin sur toutes les misères terrestres, voyant ai| clartés de l'éternité tout ce qu'il y a de coupable dans nos qu) relies humaines : nul doute qu'il ne fût bienheureux de vi
disparaître la fatale discorde qiii sépare doux familles raiios pour s'aimer. Oui , il y prêterait la main , et avec bonheur. Faut-il te le dire? Eh bien! cette pcnsce-là ne m'a pas été étrangère; j'ai aussi songé à notre bon oncle, et me suis dit que, si en combattant il se montra plus chevalier que prêtre, en nous mariant il aurait la gloii'e de se montrer plus prêtre que chevalier. En y réfléchissant, tu sentiras la justesse de cette réflexion. Ah ! chère sœur, je me persuade que les passions humaines se dissipent vite au tribunal de la suprême Justice. N'est-ce pas aussi ton sentiment?
— Notre oncle et notre père ont soutenu la cause de la justice. Or, la justice est quelque chose d'immuable. Dieu ne dément point dans le ciel ce qu'il prescrit sur la terre.
— Sans doute; mais il condamne les passions qui accompagnent trop souvent l'exercice même du droit. Du reste, où était le droit, le droit strict? Où était l'injustice, dans ces tristes démêlés, où l'œil d'un ange aurait à peine démêlé le juste de l'injuste? Ne te fâche donc pas. Tu t'en vas, je crois?
— Oui, reprit fièrement Mechtilde. Mon cœur souffre de voir un fils désavouer son père, quand ce père est le mien.
— Mais, encore une fois, je ne désavoue rien; je ne songe pas le moins du monde à infliger un tel outrage à noire itère. J'admettrai, si tu le veux, que notre cause était celle du droit; j'ajouterai que jamais les bornes n'ont été excédées dans l'exercice de ce droit ; que de Ville fût un factieux, un chef d'émeute : mais sa fille est-elle responsable de la conduite de son père? Doit-elle porter le poids du mal qu'elle n'a pas fait? En est-il moins désirable que la paix se rétablisse ? que la discorde cesse? Tu sais que le Saint-Père va s'occuper de cette question, et que le roi lui-même est venu pour la traiter.
— Et puis? On sait d'avance pour qui Monsieur de France opinera. 11 décidera pour la ville, ou plutôt pour lui. Mon père redoute fort qu'un jour on ne se repente d'avoir pris un tel avocat, et je trouve qu'il a raison. Il y a des avocats qui coûtent plus que les procès
— C'est possible. 11 n'en est pas moins vrai que tout dans ce moment tend à la paix. Eh bien ! travaillons-y donc, à cette paix. Mettons, chacun à notre façon, la main à l'œuvre. Tu sais le rôle que de Ville joue dans la cité, comment l'élection populaire l'a rapproché de mon père : ne serait-ce pas une chose heureuse qu'ils fussent sincèrement réconciliés? Bien d'autres suivraient à coup sûr leur exemple, et ce pourrait ctre le commencement de l'accord général.
— Attends que le branle soit donné , et après on verra. En tout cas, laisse le Pape agir et le concile passer; peut-être cette flamme subite s'éteindra -t-elle en toi.
— Subite ! je viens de t'expliquer qu'elle date de loin. Meclr tilde, j'ai besoin de toi pour venir à bout de mes finsj ne refuse pas ton aide à un frère.
Robert avait pris un ton suppliant : car il aimait réellement la jeune de Ville, et son secret ne pouvait plus se contenir. On a vu comment cette affection s'était formée en lui; non pas subitement, mais lentement, au contraire; une simple amitié d'enfance était devenue un amour sage, fort, légitime et impérieux. La difficulté même du succès n'avait fait qu'augmenter le désir; plus celle aimable vierge était loin de lui , plus il tenait à combler l'espace qui le séparait d'elle. L'éminent service <iu'il lui avait rendu en l'arrachant à la mort, était venu encore augmenter son affection et redoubler son espoir. Et puis les graves événements du jour, les pensées de paix qui formaient, pour ainsi dire, comme l'atmosphère actuelle de la ville, devenaient un encouragement de plus. Robert ne songeait à rien moins qu'à intéresser le Pape même à sa cause, si cela était pos- ' sible. D'autres idées plus extravagantes encore ( l'avenir nous ' les dira ) étaient venues se mêler à celle-là. !
Mais il avait besoin d'un confident; il ne pouvait porter seul i le poids de cette entreprise, chère autant que difficile. Sa sœur, ! jeune personne douée d'une grande finesse et d'une grande !: fermeté, s'offrait naturellemeiit à lui. Elle n'était rentrée que < depuis peu à Lyon, après avoir passé son enfance et sa pre-
niière jeunesse dans un château di* la f-iniile no sa mère. Mais malheureusement elle avait chaudement épousé le parti de sou père , supporté avec une vive impatience le meurtre de son oncle, dont elle était l'enfant gâtée; pour elle, les bourgeois étaient un tas d'intrigants avides, de parvenus orgueilleux, tendant à s'élever aux dépens de l'Eglise et des nobles. La fille Lutou, comme elle affectait de l'appeler, lui semblait jetée à une distance infinie d'elle. Que son frère et elle s'en fussent <.rvis comme d'un instrument dans leurs jeux d'enfants, cela n'avait rien d'étonnant. Mais que la (ille d'un enrichi du comli'.erce march.àt de pair avec elle : voilà ce que son âme ailioi-e ne pouvait supporter.
Et puis la jalousie , l'amère jalousie , était venue ajouter ses morsures aux plaies de l'orgueil. En rentrant dans Lyon, Mcchtilde n'entendit parler que de la beauté d'Iréna de Ville. Toutes ses amies, toutes ses connaissances se plaisaient à prononcer le nom de cette jeune fille, que sa modestie ne dérobait point à l'attention publique. Or, Mechtilde elle-même se croyait belle, et l'était en efiet, moins pourtant qu'elle ne îc croyait. Revenant après une longue absence, appartenant à une famille des plus distinguées, elle espérait briller et prendre, en quelque sorte, le haut bout de l'opinion. Au lieu de celn , elle trouvait la place prise : prise par une rivale d'autant plus redoutable qu'elle n'y visait point, que la modestie relevait en elle la beauté , et que la faveur dont son père jouissait dans le puWic rejaillissait encore sur sa tète. On devine combien l'àmc hautaine de la fille des de Varey dut se trouver mortifiée d'un fait aussi inattendu. Et la mortification s'augmenta encore de l'aveu tacite que Mechtilde dut se faire à elle-même de la supériorité d'Iréna. Enfin pour ajouter le comble à ces motifs de jalousie, comme on délibérait dans un conseil de matrones sur les rôles à assigner dans le mystère qui devait se jouer devant le Pape, le principal fut unanimement dévolu à la jeune ilc Ville, au détriment de Mechtilde de Varey, qui y aspirait et y comptait.
De ceci il est facile de conclure quelle émotion dut exciter dans ce cœur aigri la confidence fraternelle. Iréna Lutou, la fille d'un marchand, s'asseoir au foyer des de Varey! Elle, prendre possession des châteaux et des titres de la famille ! Elle, être appelée à perpétuer le nom ! Elle, être non plus seulement l'égale, mais la supérieure de la fille de la maison ! Et elle, Mechtilde, obligée de céder le pas à cette petite plébéienne! se voir éclipsée par une roturière ! Non, vraiment, elle ne saurait s'y résoudre. Elle combattra donc de toutes ses forces l'étrange idée de Robert; elle n'épargnera rien pour le détourner d'y donner suite. Et, s'il persévère, si son amour s'obstine, comme il n'est que trop probable, à faire cette pitoyable conquête : eh bien! elle saura agir en dehors de lui, semer les obstacles sous ses pas, monter la tête de son père en particulier, rendre enfin l'exécution impossible. C'est le parti que lui conseillent la jalousie et l'orgueil blessé; c'est celui qu'elle jure de suivre jusqu'au bout.
Cependant un secret instinct l'avertit qu'elle manque d'adresse, en manifestant trop vite et trop haut sou opposition. Si elle veut annihiler le projet de son frère, elle doit le connaître; si elle veut le connaître, il faut qu'elle le suive de près; si elle veut le sui>Te, elle a besoin des confidences de Robert. Or, en le recevant avec tant de hauteur, elle lui ferme le cœur, et l'éloigné. Ces rapides réflexions la ramènent aussitôt à un langage plus doux.
— Cher Robert, reprend-elle, pardonne-moi si je te manifeste avec autant de franchise ma manière de voir. Au fait, tu as raison : c'est de toi , et non de ta famille, qu'il est principalement question ici. Tu aimes cette jeune fille, tu désires l'avoir : eh bien ! soit ! après tout, tu es le meilleur juge de ce qui te convient. Mais avant d'entreprendre des démarches Fcrieuses... En as-tu déjà commencé?
— Je l'ai sauvée de la mort. Voilà la première, voilà la seule démarche que j'aie faite jusqu'ici.
— Et sait- elle à qui elle est redevable de ce bienfait ?
— Je me suis nommé , au moment où je la déposais sur sa porte.
— Tu as eu tort, peut-être. Il valait mieux lui faire savoir par une voie détournée quel était son sauveur. En lui jetant tout à coup un nom qu'elle est habituée à maudire, tu as étouffé en elle jusqu'au germe de la reconnaissance.
— Je ne le crois pas. Elle ne maudit rien ; elle condamne les haines de son père , au lieu de les partager. Je sais depuis longtemps qu'elle le presse de pardonner, de lui rendre ses amis d'enfance.
— Ses amis! reprend Mechtilde, comme si ce mot l'eût blessée.
Puis se modérant aussitôt :
— Tu vois qu'elle n'y réussit guères. L'aversion de son père pour le nôtre ne fait que croître de jour en jour. Tu sais comme il l'a traité la dernière fois qu'ils se sont rencontrés au conseil de la ville ? Lutou a montré là ce qu'on peut attendre d'un homme sans naissance et sans éducation.
— On me l'a dit et je le déplore, et- sa fille le déplorerait sans doute , si elle en était instruite. Je sais de science certaine qu'elle travaille de toutes ses forces à éteindre la colère paternelle , et qu'elle est prête à tous les sacrifices , pour obtenir ce résultat. Voilà ce qui m'inspire de la confiance. En m'acceptant pour époux, elle espérerait aplanir les obstacles, ou plutôt combler l'abîme que la haine a creusé entre...
— Soit ! répond Mechtilde en se pinçant les lèvres. Maintenant où espères-tu la voir ? lui parler ?
— C'était là la difficulté : je la crois levée. L'autre jour, en se rendant à l'hospice des Rétrécis, elle rencontra un malheureux gisant sur le pavé , et que tout le monde fuyait. C'était un soudart , nommé Pavollas : un pauvre de Lyon , un scélérat plutôt, le triste héros d'EcuUy et de Couzon. Personne ne voulait le ramasser. Je le chargeai sur mes épaules et le portai à l'hospice , à la grande satisfaction de cette pauvre enfant que la pitié touchait jusqu'aux larmes. Et sa charité s'est éprise de
cet homme ; elle a entrepris de le convertir. Assez souvent elle retourne près de lui. Et moi, revêtant le costume d'un frère de la Passion , j'ai aussi accès à l'hospice ; je pourrai y voir Iréna, lui parler, et, quand viendra le moment convenable, lui proposer comme œuvre de charité ( tu m'entends Mechtilde ? ) de me donner sa main.
— Très-bien imaginé. Ton esprit est fécond en ressources. Puisse celle-là te réussir, puisque tu désires si vivement cette union !
— Et il faudrait voir, reprit Robert, comment cette pieuse enfant est accueillie au milieu de ces infortunés. Je ne sais si la présence d'un ange y apporterait plus de consolation. Tous tressaillent de joie en la voyant , à tel point que les frères redouteraient sa visite, s'ils ne savaient qu'après les accidents produits par son aspect, sa douce parole engendre le contentement, la patience et la résignation. Je ne parle pas de ses aumônes, toujours abondantes, et toujours si utiles au milieu de ces vastes infortunes.
— Elle fait bien. La fortune de son père lui permet ces largesses. Seulement je m'étonne que Lutou Ic'sse sa fille en user si librement avec les hôpitaux. Ne craint-il pas que les maladies contagieuses ne l'atteignent?
— Il n'y a ici, chère amie, qu'une contagion à craindre : c'est celle de la charité. La sérénité et le pieux contentement qui remplissent celte belle âme, gagnent de proche en proche les pauvres victimes de la souflrance. Les cnoses vont au point qu'un des religieux me racontait avoir ouï dire à l'un d'eux : — Je serais presque fâché d'être guéri , puisque cela me priverait du plaisir de la voir. — C'est une bonne cuirasse que la charité ; elle rend invulnérable aux traits de la contagion.
— Allons ! Espérons que cet ange t'échoira enfin. Maintenant que je suis assurée de tes intentions ( et pardonne-moi si j'ai eu l'air de les combattre) je rac tiens à ta disposition. En quoi et comment puis-je t'aider?
— J'ai , tu le vois toi-même , un grand obstacle à vaincre :
— iT.'i —
la haine liui sOpavo sou pcic du iii;i.ii. .Mi>n moyen près d'elle, ne l'oublie point, c'est de lui faiie envisager notre mariage comme le gage assuré de la réconciliation. Mille preuves me démontrent qu'elle ne résistera point à cet attrait : il n'est rien , m'assure-t-on , qu'elle ne soit prête à faire , à donner, à sacrifier pour arracher le trait qui fait saigner l'àme de son père. Quelques-uns disent qu'elle a fait vœu de tout accepte!', la mort même, afin d'atteindre ce but si désiré. Je tiens donc pour assuré qu'elle embrassera mes propositions avec ardeur, avec reconnaissance , si elle y voit le moyen de renouer les rapports qui nous unissaient autrefois. Voilà mon point de départ. Maintenant, chère Mechtilde, ce que j'ai à demander de toi , c'est que tu fasses de ton côté tout ton possible pour que mon père s'adoucisse à l'égard de Pierre de Ville. Rentre ici , bonne amie , comme un ange de paix. Joins tes efforts à ceux de cette jeune fille pour faire disparaître cette funeste haine qui met obstacle à mon bonheur. Cette tâche est digne de toi. Cesse de voir dans Iréna une enfant que sa naissance jette loin de toi ; ne te souviens plus que de ses vertus , de ses qualités, de ton ancienne amitié pour elle, et surtout de la vive et légitime affection que lui porte ton frère. Depuis plus d'un an je désire ton retour pour te confier mon secret, et implorer ton aide. Ne la refuse pas à un frère. Et pufsque la répétition de vos rôles vous fournit l'occasion d'un rapprochement , ne la néghge point ; fais quelques avances à cette aimable jeune fille ; elle sera heureuse et fiére, j'en suis sûr, de redevenir l'amie de Mechtilde de Varey. Tu pourras sans peine gagner sa confiance : elle est si candide, si douce et si aimante I Et c'est par toi que je pourrai moi-même conquérir ses affections, et atteindre enfin le succès qui fera mon bonheur, la paix de nos familles, et pourra beaucoup contribuer au rétablissement de la paix générale. Voilà ta tâche : elle n'est ni difficile ni désagréable , et peut-être ne sera-t-elle pas sans gloire
Mechtilde répondit par un signe d'assentiment aux paroles de sou frère. Cédait-elle à quelque sympathie seci'ète pour lui.
OU obéissait-elle à un autre désir plus en rapport avec son naturel superbe et hautain , c'est ce que nous ne saurions dire. Ce qu'il y a de sûr, c'est que , quand elle rentra dans son cabinet, certain air de majesté régnait dans ses traits et sur toute sa personne , et que se regardant dans la plaque d'acier poli qui lui servait de miroir ( chères lectrices, on n'avait pas d'autre miroir en ce temps-là ) : elle dit , en se redressant fièrement : — Quoi qu'on en dise , voilà qui vaut bien la fille de Lutou.
SVl.