‹ Iréna, ou, La Vierge lyonnaiseChapitre 11 sur 40 · FAVEUR ROYALE · texte numérisé non relu

FAVEUR ROYALE

Répétons-le : la stupéfaction de Godefroi de la Mure fut profonde j quand il eut vu Pierre de Ville s'en aller fier et irrité.

— On me l'avait rapporté , se dit-il à lui-même , dès qu'il fut un peu revenu de sa surprise , on me l'avait assuré , et je n'y voulais pas croire , et c'est pourtant vrai : cette classe plébéienne prend des airs d'insolence et un esprit d'audace de plus en plus visibles. Un Lutou traiter ainsi un de la Mure ! Pierre Lutou , le marchand , en user ainsi envers l'héritier de la première famille du Lyonnais ! envers un écuycr du roi ! C'est à n'y pas croire ! C'est à tomber de sa hauteur ! Et cependant c'est cela. Je ne m'étonne plus alors de l'ardeur que met l'autorité ecclésiastique à comprimer cet orgueil naissant. Je m'étonne encore moins de la fureur que ces roturiers ameutés ont déployée à l'égard des vassaux du chapitre. Tout est possible à des gens de la trempe de Lutou. Dieu ! quel changement depuis quatre ou cinq ans ! Comment reconnaître dans cet insolent personnage le petit marchand du quoi qui ne parlait jamais

à mon père que tète découverte, même quand il lui prêtait une somme d'argent ; qui le remerciait de ce qu'il voulait bien le in-éférer pour créancier aux lombards de la rue Grcnette ; qui 5e confondait en compliments, quand on permettait à ses enfants de venir nous tenir compagnie au jeu ; qui semblait se croire indigne de lier les cordons de nos souliers; qui... Et ce même homme le prend sur un tel pied avec moi!... Il me refuse sa fille !... 11 me berne en face !... Par saint Nizier ! je regrette que pareille scène ne soit pas arrivée à Paris : j'aurais fait pendre ce manant au gibet de Montfaucon. Il aurait appris par là qu'une certaine distance sépare la noblesse du petit marchand de soieries, et qu'un de la Mure n'est pas né pour recevoir des sottises, comme il paraît né lui-même pour en dire.

C'était en ces termes, et en d'autres semblables, que le jeune paladin exhalait sa colère. L'orgueil blessé ne pouvait faire moins que de se dégonfler. Mais, après ce premier soulagement accordé h une passion violente, une autre passion non moins violente et non moins profonde réclama ses droits. La douce image d'Iréna reparut au-dessus des flots irrités , et d'autres pensées remplacèrent les tumultueuses suggestions de l'aniour-propre irrité.

— Dois-je pour cela , reprit-il , oublier sa fille ? Les torts du père retomberont-ils sur cette tète innocente ? Rendrai-je cette vierge si pieuse, si timide, si humble, responsable de la grossièreté d'un parvenu ? Cela ne paraît pas juste , ou tout au moins demande réflexion. Aussi bien, j'ai peut-être eu tort d'exprimer trop vite ma pensée. Assurément la conduite d'Iréna est étrange; mais encore peut-elle s'expliquer, sinon se justifier. C'est une idée d'enfant que celle de ce vœu ; un scrupule de conscience , une délicatesse exagérée , une piété mal entendue : tout cela est possible , mais est-ce un crime ? est-ce vraiment une infidélité ? est-ce de l'indifférence , seulement ? Je n'oserais l'affirmer. Comme il le dit fort bien : sa fille ne prévoyait point mon arrivée ; elle agissait dans toute l'innocence de sa vertu ; elle

ne voyait dans ce vœu qu'un sacrifice agréable à Dieu^ et ne s'inquiétait point du reste. Un sacrifice ! Si son vœu en fut un, elle avait donc quelque chose à sacrifier, à immoler : et qu'était-ce , sinon l'affection qu'elle me portait ? sinon le rêve d'avenir qui se rattachait à notre union ? sinon cette perspective de bonheur, dont le nom de de la Mure devenait pour elle le symbole ?

» Alors j'ai été un étourdi, un franc étourdi, de lancer ainsi une accusation d'infidélité, à l'endroit de cette chère petite. A tout bien prendre , son père devait s'en trouver ofl'usqué. Si cette pauvre enfant m'avait entendu parler ainsi, elle eût souri et versé deux larmes , et toutes mes préventions se seraient dissipées. Son père, grossier et mal élevé, se fâche et me lance une bordée d'injures : c'est \Taiment tout ce que je méritais.

» Maintenant, que va-t-il arriver? Le père se taira-t-il, ou racontera-t-il tout à sa fille ? Et s'il le raconte, qu'en penserat-ellc ? Sacrifiera-t-elle à la vanité paternelle blessée l'espoir d'un mariage qui doit la flatter ? Voilà le doute , voilà l'incertitude qui va peser sur moi, jusqu'à ce que je puisse connaître la vérité. Mais quand et comment la connaîtrai-je ? Qui fei-a maintenant la première démarche? Irai-je ra'abaisser aux pieds de ce malotru, lui tendre la main, lui domander pardon ? (!j serait passablement humiliant pour un de la Mure. Revicndrat-il me présenter des excuses pour son insolente incailad;; .'' C'est peu probable : l'orgueil du parvenu ne se prèle pas à de semblables réparations. Si du moins je pouvais la voir ! s'il m'était donné de lui parler ! de lui dire ce qui s'est passé entr<' son père et moi, et de lui demander ce qu'elle en pense ! Mais non : la voilà murée, emprisonnée... et pour moi seul! Les pauvres la verront, les malades l'entendi'ont ; moi seul je n'aurai pas ce bonheur ! Elle n'a point fait vœu de ne pas parler à un rétréci ou à un lépreux , à une religieuse ou à un moine, à un voisin ou à une voisine j mais seulement à leui qui vient lui offrir sa main et lui demander son cœur ! Eu vérité , c'est plus étrange qu'on ne peut dire.

» Et pourtant elle m'aime ! Elle écoutait , me dit-on , mes nouvelles avec intérêt. Elle souriait aux tendres vœux qu'on lui exprimait de ma part. Personne du reste , son père le jure (et si son père est orgueilleux , il est du moins loyal), personne n'a eu accès près d'elle ; je n'ai point de rival dans ses affections. C'est déjà un point rassurant. Et ce vœu même qui me contrarie m'est un gage que pas un autre attachement ne naîtra dans son cœur, au moins d'ici à ce que l'engagement soit expiré. Elle est donc pour moi comme dans une tour sévèrement gardée. Sa piété m'est une garantie que son regard ne se fixera sur rien qui puisse me faire ombrage.

» Mais que dira le roi ? que dira la cour ? Je vais devenir le jouet universel, la risée de tout le monde. Ce sera en vérité un fait curieux que celui-là , et j'avoue que j'en rirais bien , si quelque autre en était victime. On me montrera au doigt ; j'en aurai des surnoms et des sobriquets qui me feront pàlii de colère. Je ne sais si je pourrai y tenir. Mieux vaudra peutêtre quitter la cour. C'est étrange : on peut braver la morl sur un champ de bataille , et on ne résiste pas à une plaisanterie. Que Dieu me vienne en aide! Quand je quittais Paris si joyeux, je ne m'attendais guères à ces déboires. Il n'y a donc à compter sur rien.

» Mais non , non , il n'en sera pas ainsi. Foi de chevalier. je pénétrerai ce mystère ; je saurai le fin mot de cette réserve ; je percerai cet obstacle, qui se dresse devant moi. C'est ma ferme espérance que la colère du père ne sera qu'un orage passager : au fond, il est trop flatté de cette alliance pour la sacrifier si aisément. Il ne la perdra pas pour une boutade. Quand je lui tendrai la main , il la reprendra bien vite : honteux et marri d'avoir risqué de la perdre pour toujours. Quant à la fille, je la verrai. Je trouverai moyen de franchir la barrière. Par une voie ou par une autre, je parviendrai jusqu'à elle , et saurai de sa bouche si je lui plais ou non. Etre un chevalier refusé, dédaigné, j'y consens : bien d'autres l'ont été avant moi, et le seront après. Etre un chevalier

berné, livré à la dérision, je ne le souffrirai pas; dussc-jc remuer ciel et terre, personne ici ne se jouera de moi, et mon honneur sortira intact.

Quand Godefroi rentra près du roi, ces pensées remplissaient encore sa tète. 11 avait fait prier le prince de l'excuser de quitter un instant son service, pour un objet qui ne se pouvait différer. Philippe sourit , et s'empressa , au retour de son écuyer, de s'informer du succès de sa démarche. La Mure rougit, comme si le roi eût tout deviné, ou plutôt à cause de l'embarras où il était d'exposer honorablement sa situation. Mais il crut plus simple de tout dire , que d'attendre à ce que la rumeur publique ou la malice des courtisans informât son maître de ce qui s'était passé.

— Je dois vous avouer. Sire, que le résultat dont Votre Majesté veut bien s'informer, est la chose du monde la plus drôle qui se puisse imaginer. Je suis convaincu que...

— Voyons ! si je devine : vous vous mariez domain?

— Oh! non, sire. Votre Majesté est à l'opposite de la vérité.

— Votre future est mariée?

— Pas davantage.

— Elle est promise à un autre ?

— Pas que je sache.

— Elle est donc malade? morte? défigurée? foUe? absente?

— Rien, rien de tout cela. Elle est ici à Lyon, belle, forte, raisonnable, sage, comme jamais, plus que jamais. Sa beauté fait bruit dans la ville.

— Vous l'avez vue , enfin ?

— Non, sire. Je ne l'ai pas vue, et ne puis la voir... que de loin.

— Elle est religieuse alors? ou elle vous a renoncé ?

— Elle est chez son père , et non au couvent. Quant à dire qu'elle m'ait abandonné , je ne le puis , pas plus que je ne puis assurer qu'elle me soit restée fidèle. Votre Majesté persister t-elle maintenant à pénétrer l'énigme?

- En vérité , je ne sais plus quelle supposition faire , à moins que son père ne vous la refuse.

— Cette conjecture, Sire, est celle qui rapprochele plus de la vérité.

Godefroi raconta alors au roi tout ce qui venait de lui arriver. Philippe rit beaucoup de la singulière situation où se trouvait son écuyer. 11 se permit d'en plaisanter agréablement ; mais sans dépasser les bornes et sans blesser la susceptibilité d'une afTeclion aussi drôlement désappointée.

— Allons, la Mure, dit-il, la cour va joliment s'amuser quand elle saura tout ceci.

— Sire, est-il bien nécessaire que la cour le sache?

— Hé ! hé ! espérez-vous que la rumeur se taise pour vous seul , ou que la malice des hommes n'épargne que vous ? Les belles que vous avez dédaignées seront bien heureuses de vire un peu à vos dépens; c'est une consolation que vous ne pouvez leur refuser.

— Peut-être n'auront-elles pas le temps d'apprendre ma mésaventure.

— Comptez -vous donc que nous passerons l'année ici? D'après ce que vous venez de nous dire, votre... je ne sais plus de quel nom me servir, est liée par son vœu pour un an. Vous voilà donc comme saint Pierre aux liens.... pendant un an. Et la cour s'attend à vous voir revenir marié.

— Ah ! Sire, que votre Majesté ne me soit pas trop cruelle !

— Non , vraiment. Vous pouvez être assuré que ce n'est point par moi que tout ceci se saura, bien que j'aurais aussi quelque droit d'un peu me venger de vous. Car j'ai désiré vous voir épouser l'une ou l'autre des belles personnes que l'on vous proposait.

— Cela est vrai, Sire; votre Majesté a bien voulu s'intéresser à moi dans ces circonstances.

— Et iieut-être , Godefroi , auriez-vous été sage de vous conformer à nos désirs. Les partis que l'on vous ofliait étaient certainement honorables et avantageux,

TOU. I( Il

— Je le reconnais volontiers. Mais, Sire , la force des premières aff' clions est si grande ! L'image de c tte jeune fille avait tant d'empire sur moi ! Votre Majesté n'ignore pas quelles racines profondes une amitié d'enfance peut jeter dans le cœur. Je me croyais d'ailleurs lié par ma parole ; il me semblait que reporter ailleurs mes vœux , c'eût été forfaire à l'honneur, qui m'est plus cher que la vie.

— Voilà des sentiments honorables et dignes d'un vrai chevalier. Et vous voyez que vous portiez la délicatesse jusqu'au scrupu'e ; aujourd'hui, un simple bourgeois vous dédaigne et vous refuse.

— Je l'avoue, ce coup m'étonne et me frappe singulièrement. Si quelqu'un put jamais être fier d'un mariage pour sa fille, ce devait être de Ville, ou plutôt Lutou. Lui simple marchand, lui roturier, se voir allié à une ancienne et puissante famille^ n'y avait-il pas de quoi le remplir d'un l-gitime orgueil? Et, pourtant, il a osé me traiter avec une hauteur qu'on se permettrait à peine avec un égal. Heureusement le père n'est point la fille. J'aime à me persuader qu'Iréna désapprouverait la conduite de son père en cette circonstimce; je vais même jusqu'à croire que de Ville se repent déjà de son insolence.

— Vous espérez!... vous aimez à croire!... c'est très-bien: les illusions ont été de tout temps permises aux amants. A Dieu ne plaise que je cherche à vous détromper: ce serait une cruauté. Mais, Godefroi, hâtez-vous déclaircir ces obscurités avant que le bruit en vienne à Paris et à Compiègne, car vous savez comme la renommée vole vite.

Le roi continuait à sourire malicieusement, comme s'il eût réellement goûté quelque satisfaction à voir son favori dans une si désagréable situation. Peut-être n'élait-il pas fâché de tirer quelque petite vengeance du peu d'.mpressement que la Mure avait mis à obtempérer naguère à ses vues. Car Philippe n'avait pas dédaigné de manifester à son écuyer qu'il le verrait avec plaisir épouser une jeune dame d'honneur d©

sa première femme, digne à tous égards de son choix. Or, en pareil cas, la volonté d'un roi n'est pas loin de ressembler à un ordre. Et nous ne pouvons douter que Godefroi n'eût été heureux d'y accéder, sans ce lien profond qui l'attachait à son amie d'enfance , et si d'ailleurs il n'eût cru son honneur engagé.

— Oui , Sire , la renommée a des ailes ; je sens qu'elle ne restera pas au nid à cause de moi. Bien probablement toute la ville saura demain mon aventure : car comment de Ville, ou plutôt Lutou (je ne sais pourquoi on lui laisse prendre ce nom de de Ville) ne serait-il pas fier que l'on sache la manière dont il a traité un aristocrate, si élevé audessus de lui? Et tous ses concitoyens applaudiront, je n'en doute pas; ces petits marchands, ces petits bourgeois sont trop heureux quand ils peuvent rabaisser notre classe; ils croient grandir de tout ce qu'ils nous ôtent. C'est un esprit diaboUque, Sire, que celui qui se glisse parmi ces menues gens ; votre Majesté se figure à peine quelle guerre acharnée ils nous ont déclarée. Savez- vous qu'ils se sont formé , ici à Lyon, un conseil, naguères de cinquante, aujourd'hui de douze conseillers, qui...

— Voilà qui n'a plus de rapport à la question , la Muifc , dit le roi avec un fin sourire.

Car la royauté, ainsi que nous l'avons dit, voyait avec plaisir, et favorisait même , la tendance des villes à s'émanciper de l'autorité de l'Eglise, pour se former en corporations indépendantes. Philippe avait vu particulièrement son père prendre les intérêts de Lyon en mains et ses habitants sous sa protection ; lui-même ne venait que pour affermii', ou étendre, s'il était possible, l'œuvre commencée; c'est-à-dire pour rattacher à son autorité et appuyer sur sa garantie les réclamations que les Lyonnais se proposaient de faire valoir auprès du Saint-Père. Aussi riait-il de bon cœur à entendre l'incartade que son jeune écuyer lançait contre ces orgueilleux Dlébciens, déjà si incommodes à l'aristocratie.

— Ne s'agissait-il pas do votre liaiicée , et non du corps de la ville? reprit-il aussitôt.

-7 Oui, Sire, et je demande pardon à votre Majesté de ce mouvement de mauvaise humeur à l'égard de ces roturiers, qui s'essaient à devenir nos rivaux , en attendant qu'ils deviennent nos ennemis. Qu'elle veuille bien encore me permettre une observation.

— Parlez, Godefroi, répondit Philippe, qui conCmuait à être en gaîté.

Volontiers appellerions -nous machiavélique ce sourire à peine perceptible , si dans ce temps-là Machiavel eût déjà été inventé.

— Eh bien!. Sire, le bruit court que le conseil (c'est ainsi qu'il se nomme) enhardi parce qu'il a osé se montrer, ù l'entrée de votre Majesté, en corps et sous l'habit qu'il a adopté, pense à couronner cette initiative, en se présentant à votre audience.

— Qu'ils viennent tous. Mon désir est de connaîti-c \?.

vérité. Ne m'avez-vous pas dit que votre père y figure?

— Oui, sire, et j'en rougis. Je n'ai point dissimulé à mon père que j'étais peu satisfait de le voir là. Bien certainement ses vues sont pures, et il ne partage point les misérables préjugés populaires contre le chapitre. S'il s'est laissé élire, c'est afin de modérer les passions , de ménager un accord; c'est surtout pour ne pas laisser occuper la place par quelque boute-feu aux projets incendiaires.

— Le motif est bon.

— Et néanmoins je souffre de le voir prêter l'autorité de son nom à ce prétendu organe du peuple, parce que je prévois les orages qui doivent s'ensuivre.

— On y mettra ordre. Mais ceci nous éloigne bien de votre but.

— Je voulais donc, Sire, vous apprendre que ce dit corps de ia ville prépare un long exposé de ses griefs pour le mettre sous les yeux de votre Majesté. Si je juge du contenu d'après

— ISo —

le nom au notaire chargé de le n'diger, je puis assurer d'avance que ce sera un tissu habile de niensimgos et de vcrilcs, c'est-à-dire de beaucoup de mensonges et de peu de vérités. Que votre Majesté se tienne donc en garde contre...

— Mais, la Mure, tout ceci est étranger à votre mariage. Cette nouvelle interruption, et surtout le ton railleur dont

elle était faite, firent enfin comprendre au jeune écuyer qu'il faisait fausse route, en laissant ainsi percer la mauvaise humeur que son récent échec excitait en lui.

— Pour la troisième fois, Sire, reprit- il, je demande pardon à votre Majesté de la liberté que je prends avec elle. Mais l'amour sincère du bien pul.Hc dont elle est animée, l'intérêt qu'elle porte en particulier à cette noble cité de Lyon^ m'ont semblé des motifs suffisanls pour éveiller en passant son attention sur ce point important et délicat.

— Je vous en remercie. Et votre belle ? En faites-vous le sacrifice? Ou persévérez-vous à lui faire la cour?

— Je conviens, Sire, que si je n'écoutais que la voiv ele l'orgueil blessé, je me retirerais. Mais je sens un nœud plus fort , une voix plus impérieuse qui me presse de ne pas encore lâcher prise. J'ai besoin de voir la jeune fille, et de savoir d'elle-même si elle approuve ou blâme son père ; en ù'auli es termes, si je puis, ou ne puis pas compter sur elle.

— Voyez-la donc.

— Mais, Sire, la difficulté est là. Outre la répugnance que j'aurais à faire violence à son vœu , je sens parfaitement que ce serait un moyen sîir de lui déplaire. Au lieu d'avancer mon afiaire, je la reculerais.

— C'est bien possible. Alors à quoi avisez-vous?

— Une pensée m'est donc venue , et je demande pardon à votre Majesté si j'ose la lui exprimer.

— Parlez. On permet tout aux amants malheureux.

— Sire , cet amant malheureux deviendrait bien heureux, si votre Majesté voulait bien se mêler de lui.

— Voici qui est neuf. Que voulez-vous dire?

— aC SUIS honteux (le rabaisser ainsi l'attention de votre "Alajcslc jusqu'à son modeste serviteur. Mais s'ii vous plaisait,

Sire, faire intervenir votre nom, je crois que... mon bonheur serait assuré.

— Je ne comprends pas très-bien ce (jue vous voulez dire, (î'îcrroi. Entendez-vous que j'ordonne à une jeune fille de vous épouser? ou à un bourgeois de vous donner sa fille?

— Ordonner, ce serait trop; conseiller, serait assez : car vos conseils deviendraient sans doute des ordres. Peut-être même le mot de conseil est-il encore trop fort. Je crois que si votre Mnji\sté daignait seulement faire entendre à Pierre de Ville qu'elle s'intéresse à mon mariage...

— Volontiers. Procurez-moi l'occasion de voir ce bourgeois , et je paurrai lui faire savoir qu'une place est résenée à sa fille à la cour.

— Et elle-même. Sire, celte jeune fille... Si elle savait que .votre Majesté Si elle entendait de votre propre bouche

Si

— Je vous comprends. Vous aimeriez à me faire voir votre fiancée? Hé bien! soit; je ne serais pas fâché de faire connaissance avec elle, et de m'assurer par moi-même que votre choix est vraiment digne , et que vous aviez quelque raison de dédaigner nos offres.

— Que votre Majesté me permette de lui dire que j'ai été toujours fort sensible à ses attentions , et que je serais au désespoir d'avoir jamais paru dédaigner quoi que ce soit de sa main. Mais une alfection antérieure m'enchaînait, pour ainsi dire, en sorte que...

— Tout cela a déjà été dit : comme les amants inquiets , vous aimez à répéter les mêmes choses. Vous voudriez donc me montrer votre amie ?

— Sire , si votre Majesté me permettait de lui faire savoir qu'elle peut se présenter en votre présence, avec son père...

— Volontiers. Attendez cependant à quelque temps. Nous sommes bicii occupis [tour le n;Mu;iiit. Je dois voir le Saint-

Père à peu près tous les jours, recevoir les diverses (lcpnt:itions du clergé et de la ville , expédier quelques affaires assez pressantes, sans rien négliger du gouvernement du royaume. Seulement rappelez-moi ma promesse, et je vous fixerai un jour et une heure convenables.

— Votre Majesté m'accable de bontés. Ce sera pour moi un gi'and honneur de lui devoir l'accomplissement du plus cher de mes vœux, à moi qui lui dois déjà tant.

Le jeune chevalier se retira , ravi de joie et se disant : — Nous verrons bien si l'orgueil du bourgeois résistera à ce

nouveau moyen d'action Nous verrons si le vœu tiendra

devant un orcU'e, devant une invitation du roi Il faut dire

que je joue de mallieur, si cette faveur souveraine n'emporte

pas la pièce En attendant, je jouis de songer à l'effet que

va produire dans l'esprit du roi l'aspect de cette belle enfant, et sur la cour le portrait qu'il ne manquera pas de lui en faire. Peut-être croira- t-on à ce témoignage, puisqu'on fait difficulté de croire au mien.

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