‹ Iréna, ou, La Vierge lyonnaiseChapitre 22 sur 40 · LIBRAIRIE BLÉRIOT FRÈRES, ÉDITEURS · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE BLÉRIOT FRÈRES, ÉDITEURS

tUAI DES CRANDS-àUGUSTINS, 55

IRÉNA

SAPHIZ I^ TAHTAB£.

Un bruit s'était répandu dans Lyon que l'Orient même s'ébranlait à la \oix du Pontife de Rome, appelant tout le monde à la concorde. On savait à n'en pas douter que l'empereur LMoc, xMichel Paléologue, devait envoyer des représentants au

ncile , pour traiter des affaires religieuses; mais ses députés n'étaient point encore arrivés. C'était une autre partie des contrées orientales qui se rendait à l'appel. Un prince infidèle, Abaga, grand khan des Tartares, adressait une ambassade au Pape , et voulait essayer de former une alliance avec la chrétienté. Hommage rendu à la puissance pontificale qui dominait alors le monde.

Ce fut donc un nouveau sujet de curiosité pour les habitants 1 lo Lyon , quand ils virent les familles des cardinaux et des prclals pirtir en grande pompe, par l'ordre de Grégoire lui-

même, pour aller au-devant de ces députés. La curiosité fut plus grande encore quand on vit arriver les Tartares, au nombre de seize, montés sur des chevaux magnifiques et vêtus avec la pompe, si connue, des peuples orientaux. Le lecteur suppose sans peine que le grand khan avait fait un choix parmi ses officiers, pour offrir à l'Occident une digne représentation de l'Orient. Le corps de la ville, étendant de plus en plus le cercle de ses attributions, voulut aussi figurer à la réception des Tartares, et délégua ses deux membres les plus populaires : Pierre de Ville et Guy de la Mure. L'entrée fut belle et honorable. Les milliers de spectateurs, dont les yeux suivaient avec curiosité ce spectacle singulier, gardèrent un ordre et une dignité assez rares dans de telles circonstances. Pierre de Ville, en pourpoint violet, ses deux clés à la main, avec tous les insignes de sa charge, fit un compliment au chef présumé de l'ambassade , qui , à sa grande surprise , lui répondit avec beaucoup d'à-propos et dans la même langue. Les témoins de cette scène battirent des mains en signe d'applaudissement : on eût dit que ce bel adolescent n'était point étranger à leur cité. On ne se lassait pas d'admirer les traits mâles et lins de ces inconnus, la taille et la vigueur de leurs coursiers, et surtout la richesse de leur costume et la quantité de pierreries qui brillaient sur leurs personnes. Tout le long des rues ce fut un mouvement de vive curiosité. Mille bruits circulèrent aussitôt sur l'objet réel de leur mission. Les uns disaient qu'ils venaient pour traiter de la conversion de leurs concitoyens ; les autres, pour rendre hommage à la chrétienté dans la personne de son chef; quelques-uns même, se rabattant à des idées plus matérielles, prétendaient que leur but était de nouer des relations commerciales avec le plus grand marché de l'Europe.

De Ville avait en effet reçu commission de les loger. Sa fortune, sa générosité, surtout le bonheur qu'il éprouvait à être en tout et partout le digne représentant de sa patrie.

avaient naturellement fixe le choix sur lui. Sa vaste maison lui offrait d'ailleurs toutes sortes de commodités. Et comme il en possédait plusieure sur divers points de la ville, il s'engagea à loger les seize envoyés , avec leur suite qui était assez nombreuse : prétextant qu'il était bon de ne point séparer ces étrangers les uns des autres. On n'eût certainement osé lui imposer une telle charge , alors que la ville de Lyon comptait tant de hauts seigneurs et de riches bourgeois, fort en état de suffire à une coîiteuse hospitalité. Mais si Pierre de Ville avait des égaux, des supérieurs même en fortune, il n'en avait point en dévouement, en générosité, en amour pour sa chère cité ; c'était trop peu que son temps et sa personne lui appartinssent; il entendait que tous ses biens fussent aussi à son service.

Ce fut donc une grande occupation pour Iréna que de tout disposer d'une manière digne de ces illustres hôtes. Nous aurions volontiers dit souci, si en réalité cette peste de l'àme n'eiit été comme étrangère à cette âme ingénue. — Ma fille, disait souvent Pierre de Ville et avec raison, danse sur toutes les difficultés de la vie, comme un oiseau sur la boue. Il n'y a pas à craindre de la trop charger, parce qu'elle n'a qu'à secouer les ailes pour tout laisser tomber à terre. — Heureuses natures, qui passent en effet à travers les sollicitudes de la vie comme l'oiseau à travers les nuages. Mais la foi seule peut donner cette simplicité, et élever ainsi au-dessus du tourbillon des ennuis. Et, avec la foi, il faut encore la candeur, je ne sais quoi d'ingénu et de naïf qui saisisse les choses sous le vrai point de vue. Telle était notre héroïne. Au lieu donc de s'embarrasser dans les apprêts que demandait une pareille réception , elle donna ses ordres à ses domestiques avec tant de naturel et de netteté que tout se trouva accommodé à point.

Comme les riches bourgeois d'alors s'en faisaient gloire, Pierre de Ville possédait un magnifique mobilier. Nous étonne-

rions certainement le lecteur si nous nous avisions de détailler ce que ces barbares du moyen âge avaient chez eux d'argenterie, de meubles précieux, de soieries, de tentures, de tapis, de bijoux, etc.; de montrer jusqu'à quel point les richesses solides, les étoffes de luxe se donnaient rendez-vous dans ces maisons, que l'histoire moderne nous a habitués à considérer comme de misérables réduits, asiles de la pauvreté aussi bien que de l'ignorance. Sans doute on eût inutilement cherché là le fini, le délicat qu'on admire dans les œuvres d'art de nos jours; mais nous ne savons si cette argenterie massive, si ces meubles pesants, où la matière était prodiguée, ne portaient pas le cachet de l'élégance et du bon goût tout autant, plus même, que les jolis riens dont l'industrie moderne nous dote , nous allions dire nous afflige. Et il faut bien qu'il en soit ainsi, puisque la fantaisie du siècle a daigné se retourner vers ces jours d'ignorance , et s'enticher pour un instant des meubles moyen âge. Qu'est-ce que l'élégance, après tout, qu'est-ce que le bon goiit? La chose du monde la plus frivole, la moins définie, puisqu'elle change à chaque instant, puisque le mobilier, à la mode hier, devient ridicule aujourd'hui. Alors du moins on s'attachait au fond plus encore qu'à la forme , à la sohdité plus qu'à l'apparence ; c'était bien de l'argent et de pur argent, ces lourdes aiguières, ces plats pesants, ces hanaps énormes, ces coupes immenses; tandis que notre délicate et élégante vaisselle n'est souvent qu'un métal faux , une apparence d'or ou d'argent.

Aussi les mobiliers constituaienl-ils alors une véritable richesse et passaient -ils de génération en génération; ils semblaient faire partie intégrante des solides bâtiments qu'ils ornaient. Aujourd'hui, au contraire, ils sont à peine tolérés et souvent changés dans la même génération; un des premiers soins dos héritiers est , en général , de vendre les meubles des défuuts, comme si l'accessoire devait suivre le principal, c'est-àdire les meubles suivre leurs propriétaires dans la tombe.

Le chef de l'ambassade était un jeune homme d'une beauté remarquable : ses yeux noirs avaient un éclat vif et doux; ses traits étaient réguliers et animés par une grande expression de bienveillance; son sourire surtout avait une grâce incomparable, et sa démarche, sa taille, toutes ses façons offraient un cachet de noblesse et de distinction. Les amples vêtements orientaux qu'il portait, avec une grâce particulière , relevaient encore la dignité de son port. Chacun avait exprimé, en le voyant, une surprise qui tenait de l'admiration. Il est vrai que la nouveauté est toujours un piquant attrait pour la curiosité publique. Or Lyon, la ville commerçante par excellence, le marché de l'Europe , n'avait point encore vu la magnificence orientale comme elle apparaissait dans le jeune ambassadeur d'Abaga et dans toute sa suite. Aussi devint-il l'objet de tous les regards, de toute l'attention; un instant on oublia les prélats, le roi, les cardinaux , le Pape même, pour ne parler que du jeune envoyé du khan. Pendant plusieurs jours, les alentours de la maison de Pierre de Ville furent garnis de curieux , attendant les moments où le bel oriental sortirait ou rentrerait.

— C'est vraiment un charmant enfant , disait de lui Pierre de Ville à sa fille. Mais ce qui m'étonne le plus , c'est de l'entendre parler notre langue. Je lui ai déjà demandé l'explication de ce mystère, et il s'est contenté de sourire, en me montrant deux rangées de dents blanches. Mais quelles dents, Iréna! Je ne crois pas que Luisi, l'habile tourneur génois, ait jamais manié un ivoire aussi pur, aussi poli que celui-là. Cependant, je ne sais pourquoi : il est triste, mélancolique. On dit que c'est le caractère de ces peuples.

— On le dit, en efi'et, mon père. Le clerc Evariste, qui a accompagné Sa Sainteté dans le Levant, raconte que les orientaux parlent fort peu , restent des journées entières sans dire autre chose que quelques monosyllabes, arrachés par la nécessité. Mais ils sont penseurs, aioutent-ils, méditatifs, rêveurs:

selon lui, la plupart des moines de l'Orient sont gens à passer des nuits entières en oraison.

— Comme saint Antoine autrefois. En tout cas, chère amie, je me tiens honoré de loger ce jeune prince. Son nom est Suv- Ber-Khana-Saphiz. Mais on l'appelle tout bonnement Saphiz. Il est parent de l'empereur des Tartares. J'aurais aimé à le voir manger avec nous. 11 préfère faire ménage à part. A son gré. Il occupera tout le vieux quartier du quai avec ses quatre esclaves. J'ai chargé Jonas de lui fournir tout ce qui lui sera nécessaire. Il a trouvé nos appartements splendides , et assure que le grand-khan n'en a pas de plus brillants. Dans le fait, tu as mis là un goût exquis. J'espère que les compliments du jeune prince te trouveront sensible.

— Bien peu , mon père. Vous savez combien tout ce luxe me paraît indigne de l'estime d'une âme chrétienne. Je présume que ces pauvres Tartares ne sont point de notre religion. Savez-vous à quel culte ils appartiennent?

— A celui de Mahomet , je pense. Je crois que toutes ces races tartares sont esclaves du Prophète de la Mecque.

— Quel malheur ! Et que viennent-ils faire ici ?

— En apparence rendre hommage au chef de la chrétienté; en réalité, demander son appui contre les Turcs, qui deviennent de plus en plus incommodes à leurs voisins. Voilà du moins ce que j'ai pu recueillir, non pas de sa bouche (car il est très-discret et doit l'être ), mais de celle de l'un de ses serviteurs , vieillard qui sait aussi notre langue.

— Je suppose que c'est pour être plus libres de pratiquer leurs rites qu'ils auront voulu être seuls.

— Je le pense comme toi. Ils se réunissent chaque soir dans la grande salle sur le quai Saint-Vincent , probablement pour y lire quelque passage de leur livre sacré et s'y livrer aux pratiques prescrites par leur religion.

— Ah ! si le bon Dieu pouvait les toucher ! Si le souverain Pontife avait le talent de les convertir ! Il me semble que ce

serait une œu^Te magnifique : i^rce que cet intéressant jenne homme deviendrait bien vite un apôtre dans son pays. 3Iju père, il me vient une idée...

— Voyons !

— Si nous pouvions un jour amener ici frère Tliomas ou frère Bonaventure ?

— Après ?

— Et les placer en face de ces pau^Tes aveugles. Les saints ont un don spécial pour convertir les àraes. J'ai comme un pressentiment que la seule vue de ces hommes inspirés ferait déjà une grande impression sur ces mallieureux disciples de Mahomet.

— Allons ! vas-tu encore t' acharner après ceux-ci? Quel besoin de convertir te tourmente donc ?

— Ah ! mon père, c'est qu'il est si doux de donner une âme à Jésus-Christ ! C'est une si grande chose d'arracher une victime à l'enfer! Je ne pense pas qu'il y ait sur la terre une joie plus douce, plus profonde que celle-là. Notre bon Sauveur n'est pas venu faire autre chose ici-bas : quel sort magnifique que de lui être associé dans l'œuvre même de la Rédemption !

— Soit. Mais laisse cela à ceux qui en ont la charge. Ta mission, à toi, est de sauver ton àme... tout simplement,

— Non, non, mon père, pas seulement cela; mais aussi de travailler, autant que possible, au salut dos autres. Ne sommesnous pas tous plus ou moins chargés du soin de notre prochain ? Ne sommes-nous pas tous , comme dit saint Paul , les coopérateurs de Jésus-Christ? Vous-même, j'en suis sûre, vous seriez bien heureux de contribuer à tu*er de leur erreur ces pauvres égarés.

— Entendons -nous, chère enfant: si j'étais moine, si je m'appelais frère Thomas ou frère Bonaventure, nul doute que je ne remplisse mon devoir, comme je remplis aujourd'hui celui de conseiller de la ville. Mais dans la situation où je me trouve.

surtout vis-à-vis de ces étrangers, qui me sont confiés comme hôtes par le corps de la cité...

— Dites donc par la Providence, mon père. Oui, c'est la Providence qui nous les a envoyés, j'en suis convaincue, pour que nous fassions tous nos efforts à l'efTet d'ouvrir leurs yeux à la lumière. Certainement ce n'est pas sans une raison spéciale que le khan de Tartarie aura choisi ces ambassadeurs plutôt que d'autres. Et il fallait qu'ils eussent eux-mêmes moins de répugnance à venir parmi des peuples chrétiens, pour accepter le titre d'envoyés.

— La politique, ma chère amie, fait passer sur bien des choses. Ils viennent (c'est mon opinion) demander du secours contre leurs ennemis, et non des lumières contre leurs erreurs, sois-en sûre. Laisse-les donc tranquillement débattre leurs affaires, et ne t'occupe d'eux que pour pourvoir à tout ce que l'hospitalité exige.

— Non, mon père, je ne puis me persuader qu'ils seront témoins indifférents des belles cérémonies qu'ils vont voir. C'est chose connue que l'aspect de nos pompes catholiques font une vive impression sur ceux qui n'en ont jamais joui. On m'a dit que ce jeune Saphiz, comme vous l'appelez, ayant entendu l'autre jour le son de nos cloches à l'occasion d'une fête, en fut si saisi qu'il s'arrêta tout court au milieu du Pont de Saône, et prêta l'oreille comme s'il eût entendu une musique céleste. On dit même que des larmes coulèrent de ses yeux.

— Cela ne doit point étonner. Ces Tartares sont des peuples à demi-barbares, pour qui tout est nouveau dans notre société chrétienne. Et ce son des cloches a certainement quelque chose de magique, de divin, si tu veux, qui pénètre l'àme. Quant à moi , je ne l'entends jamais sans plaisir, surtout quand Liborius, le sonneur, fait son carillon à Saint-Jean,

— Le bon Dieu peut se servir de toutes les voies pour arriver à ses fins. J'espère que ces pauvres gens ne se contente-

ront pas de voir, mais sauront admirer; que sachant admirer, ils voudront connaître ; et que, connaissant, ils sauront goûter, aimer, embrasser la loi du Dieu qui est venu pour sauver tous les hommes. C'est pourquoi, mon père, si nous pouvions avoir un de ces deux saints, frère Thomas ou frère Bonaventure, la lumière se ferait bien vite dans ces âmes droites peut-être, au milieu de leur ignorance. Ne le croyez- vous pas comme moi?

La charitable enfant n'avait pas seulement les Tartares en vue; son grand désir était de procurer à son père l'entrevue et l'influence de ces deux illustres solitaires, dans l'espoir qu'ils arracheraient de son cœur le trait cruel qui y était depuis si longtemps enfoncé. Mais de Ville semblait soupçonner cette ruse de la charité; car, malgré le respect qu'il portait en général à tout prêtre digne de sa vocation, il était cependant beaucoup moins empressé que sa fille de recevoir la visite des deux hommes les plus remarquables de leur époque.

— Oui, Iréna, je pense comme toi que la présence et la conversation de ces deux glorieux solitaires seraient utiles à ces demi-sauvages. Cependant j'ajoute qu'il faut te contenter de prier, et ne pas te jeter trop avant dans toutes ces affaires de conversion. Il peut y avoir des inconvénients.

— Et quels inconvénients , mon père ?

— On ne sait. Quelquefois ces barbares paraissent d'abord agréer vos démarches près d'eux , parce qu'ils n'y voient qu'une marque de courtoisie. Ils répondent à vos politesses par des politesses, à vos sourires par des sourires. Mais dès qu'une fois ils s'aperçoivent que vous portez le doigt sur l'endroit sensible, c'est-à-dire sur la question religieuse (car tu n'ignores pas que c'est sur ce point que l'homme est le plus irritable), oh! alors, c'est une autre histoire; la politesse se change en aigreur, et si peu qu'on insiste , cette aigreur devient une véritable fureur.

— Ho ! il me semble que vous exagérez un peu.

— iO —

— Non, ma fille. Telle âme est bonne, douce, bienveillante par nature , tant qu'il ne s'agit que des rapports ordinaires de la vie, laquelle semble changer de caractère dès que l'on veut aborder le sanctuaire intime de sa conscience, toucher à ce point délicat de ses secrets rapports avec Dieu. J'ai ouï mon beau-père raconter qu'à Florence un marchand de ses amis avait à son service un noir des côtes d'Afrique, qu'il avait grande envie de convertir. Tu sais que ces peuples sont encore plongés dans une grossière idolâtrie. Malgré la répugnance que ce nègre manifestait, malgré certains rires sournois et certains froncements de sourcils, le brave homme insistait pour atteindre son but. Mais voilà qu'un beau jour on trouva le trop zélé marchand tué dans son lit. Le nègre fut soupçonné et arrêté : il convint de son crime, en disant qu'il avait toujours beaucoup aimé son maître jusqu'au moment où celui-ci avait dit du mal de ses petits dieux noirs; qu'alors sa conscience s'était révoltée ; que bien des fois pendant la nuit , ces petits dieux lui étaient apparus pour se plaindre qu'il les laissât ainsi injurier ; qu'enfin ils en étaient venus à le menacer de mort, s'il ne tuait lui-même celui qui les avait blasphémés : vengeance qui lui répugnait beaucoup, mais qu'il s'était décidé à exécuter, pour ne pas encourir la colère des divinités de son pays. Tu vois à quoi peut aboutir un zèle mal entendu.

— Voilà un exemple qui ne tire pas à conséquence. De ce qu'il y a eu un cerveau brûlé, un fou, il ne faut pas conclure qu'il en sera toujours de même. A votre propre avis, ce jeune prince est charmant, et son vieux serviteur...

— Charmant ! charmant ! oui , reprit de Ville assez vivement, tant qu'on s'en tiendra avec lui à des politesses. Assurément son sourire est gracieux, le plus beau que j'aie jamais vu (si ce n'est celui de ta mère); ses manières sont dignes et nobles; son langage bienveillant et courtois. Mais touche à la corde sensible ; parle-lui de son prophète ; médis de Mahomet et de son paradis; dis-lui que le Coran est un livre absurde

€t bon à jeter au feu; et tu verras quel changement s' opérera dans ses traits. Que s'il dissimule et garde les mômes dehors de politesse, ce ne sera que pour mieux concentrer son mécontentement, et peut-être préparer un acte de fureur. Je ne te croirais pas en sûreté, si tu t'avisais de tenter une pareille conversion.

— Votre tendresse pour moi vous aveugle, mou père. Je crois aussi que vous faites tort à ces pauvres gens. 11 y a là un vieux serviteur qui est si grave, si modeste, si recueilli, que j'ai peine à croire qu'il ne soit pas chrétien. Tout le monde a remarqué quelle dignité calme respire dans toute So personne.

— Oh ! pour la dignité, elle n'a jamais manqué aux orientaux; ils en ont à revendre. C'est dans leurs mœurs. On pourrait certainement souhaiter que beaucoup de nos clirétiens apportassent dans le temple du vrai Dieu autant de gravité et de recueillement que ces malheureux en montrent devant leur faux prophète ou leurs idoles. Mais garde-toi de te laisser prendre à ces dehors. Ce calme apparent cache des passions très-vives. Un fanatisme ardent, une haine invétérée, une fureur extravagante , des projets sinistres , d'horribles désirs de vengeance peuvent couver sous ces façons polies , sous cette majesté noble et solennelle. Plus môme les apparences sont séduisantes , plus U faut se défier : car ces apparences sont un calcul, une amorce; et malheur à qui s'y laisse prendre !

— Dans quelles mauvaises dispositions d'esprit vous ô'cs aujourd'hui ! Il me semblait que vous seriez heureux de voir frère Bonaventure et frère Thomas vei\ir...

— Parles- tu de ce vieux domestique , Miriaz ? Je le crois honnête et dévoué à son maître ; mais non aussi doux et aussi pacifique qu'il te le paraît. Car hier matin je l'ai vu défaire le cordon qui serre sa tunique et en frapper rudement un chien,, Phylax, de Cornet le tisserand. Mais si tu avais vu le feu que ses veux lançaient ! si tu avais pu remarquer avec quelle

vigueur il frappait ! Et pourtant rien ne semblait dérangé dans les traits de sa figure, ni dans la gravité de sa contenance; on eût dit qu'il accomplissait le plus sacré de ses devoirs.

— Et il est bien possible qu'il le crût aussi. Quelles idées bizarres les infidèles ne se mettent-ils pas dans l'esprit ? Je vous avoue que bien loin de me détourner de travailler à les éclairer, de tels traits ne font que m'y exciter davantage. Il est si doux, encore une fois, de coopérer au salut d'une âme ! Mon père, combien je serais fière d'avoir fourni à ces Tartares le moyen de sortir de leurs erreurs !

— Prie, alors, et fais prier pour eux; mets en réquisition tout ce que tu connais de personnes pieuses. Mais je ne veux pas que tu te mêles autrement de la conversion de ces païens. Tu ne les connais pas, et ta vie pourrait courir des risques

— Oh ! quel bonheur, si je pouvais mourir pour un pareil sujet , mourir martyre de la propagation de la foi ! Peut-être ma mort obtiendrait-elle ce que n'aurait pu obtenir ma vie.

— Tout beau, l'enfant ! Ce n'est pas ainsi que je l'entends, ni la Providence non plus, j'en suis sûr. Point d'entreprise folle, point de projets extravagants. Va ton petit chemin, et ne sois pas si présomptueuse. Si Dieu juge à propos de convertir ces mahométans, il saura bien en trouver les moyens.

— Et serait-ce là une raison pour nous dispenser de travailler au salut de ces pauvres étrangers? M'accuseriez -vous de présomption, parce que je leur procurerais l'occasion de s'instruire et de s'édifier par le contact de saints religieux ? Il me semble que vous ne verriez pas sans joie l'un ou l'autre de ces deux grands solitaires, ou même tous les deux, entrer chez vous, s'asseoir à votre table et converser des choses de Dieu. Vous avez eu tant de plaisir à voir Thomas d'Aquin à la Sorbonne, à Paris !

— Tenez,' ma fille, répondit de Ville impatienté, vous feriez bien de ne pas tant parler de ces deux hommes. Ce n'est pas

l'affaire d'une petite fille de seize ans de s'occuper de théologie et de théologiens. Veillez à ce que Saphiz et toute sa suite ne manquent de rien : voilà, je crois, ce que vous pouvez faire de mieux pour leur conversion.

Le ton aigre dont cela fut dit indiquait assez à Iréna que sa pensée était devinée et qu'il était temps de s'arrêter, si elle ne voulait pas pousser son père à quelque accès de mauvaise humeur.

— Mon Dieu ! dit-elle en se jetant à genoux sur son prie- Dieu quand elle fut seule, mon Dieu! vous voyez combien mon impuissance est grande dans l'œuvre de miséricorde que TOUS m'avez imposée. Plus je cherche à guérir cette âme malade, plus ses plaies semblent s'aigrir. Et pourtant vous savez quelle est sur ce point l'ardeur de mes désirs; il n'est rien, rien que je ne sois prête à donner pour acheter un si grand bienfait. Hélas ! quand je me livrerais moi-même tout entière, que serait-ce encore en comparaison de ce don ? Néanmoins, ne me le refusez pas. Je sais quelle est la valeur d'une prière faite en union avec les prières de Jésus-Christ, le prix d'un sacrifice offert en communion avec celui du Calvaire ; cette pensée me ranime. Je prierai, je m'offrirai, je me sacrifierai au jour, à l'heure, dans le lieu et de la façon que vous jugerez convenables; je ne retrancherai rien de ce que vous exigerez, je ne changerai rien au mode que vous prescrirez : mais donnezmoi l'âme de mon père; arrachez de son cœur celte haine amère qui gâte toutes ses qualités et rend stériles toutes ses vertus. Et comme je ne mérite pas de recevoir par moi-même vos lumières, daignez me les communiquer par l'entremise de votre illustre serviteur Bonaventure. C'est ma foi, c'est mon espoir que cette grande âme si intimement unie au doux Sauveur Jésus puisera dans ses plaies le trait de lumière dont j'ai besoin. Ainsi soit-il ! ainsi soit-il.

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