‹ Iréna, ou, La Vierge lyonnaiseChapitre 23 sur 40 · LA COMMISSION D'UN PAGE · texte numérisé non relu

LA COMMISSION D'UN PAGE

Cependant Godefroi de la Mure attendait avec impatience la visite que Pierre de Ville et sa fille devaient faire au roi : tout son avenir, tout son bonheur en dépendait. Décrire les tourments auxquels il était en proie , les phases diverses d'espoir et de désespoir, de colère et de tendresse par lesquelles il passa, serait un détail inutile et auquel l'intelligence du lecteur suppléera facilement. Il lui tardait terriblement que le roi descendît chez le souverain Pontife ; ayant appris du page que Pierre de Ville avait juré de ne jamais remettre les pieds au cloître Saint-Just, tout souillé pour lui du sang de son fils. Et certes ! il fallait que cette répulsion fût bien vive pour triompher d'un autre sentiment si puissant : l'amour-propre flatté. Mais cette énergie de caractère était précisément ce qui faisait trembler Godefroi : il redoutait qu'elle ne reparût à cette occasion et n'établit un obstacle insurmontable entre lui et ce fier citoyen. Nous n'avons pas besoin de dire non plus avec quel intérêt il avait questionné le page et écouté ses réponses.

— En somme tu as été content de lui, Méry ?

— Et comment non ? Qui n'aimerait pas un homme si 'oyal, si franc, à physionomie si ouverte ?

— Et tu ne te doutais pas que tu avais affaire à l'homme le plus fin, le plus rusé peut-être de toute la ville de Lyon?

— Voilà. Son regard vif et perçant n'indique certainement pas un esprit lourd ni une intelligence obtuse.

— Et au caractère le plus persévérant, le plus tenace, le plus énergique qu'il soit possible de trouver?

— Je sais bien que j'aimerais mieux être son ami que son ennemi. La franchise qui brille dans sa physionomie est loin d'exclure l'idée de la force. En tout cas, je n'ai qu'à me louer de ses manières obligeantes et polies ; et puisqu'il a bien voulu m'inviter à aller le voir en particulier, je veux certainement me procurer ce plaisir.

— Et elle?

— Je n'ai pu que l'entrevoir. Mais j'en ai assez vu pour affirmer qu'elle n'a pas sa pareille. Je vous fais mon compliment, Messire. Je comprends maintenant que vous ayez fait le fier vis-à-vis des beautés que l'on vous proposait. Je suis sûr que la cour elle-même serait de mon avis; et vous pouvez compter que le roi en sera. Mais hàtez-vous de prendre ce bel oiseau : car sans doute il ne manquera pas d'amateurs. On dit même... Mais il faut vérifier de telles choses avant de les affirmer.

— Eh bien! que veux-tu dire? reprit de la Mure inquiet. Méry, ne me cache rien : je t'en prie, au nom do l'amitié.

— On dit qu'elle est courtisée... ou ne tardera pas à l'être, par de jolis et nobles chevaliers.

— On dit qu'elle est... on dit qu'elle sera... il y a une certaine différence entre ces deux termes. Voyons! lequel des deux est le vrai? Dis-moi tout : tu sais ce que je peux pour toi ou contre toi ; ne me laisse rien ignorer de ce que tu as appris ou pourras apprendre : ton sort dépend de la fidélité, du zèle que tu mettras à me servir en cette occasion ; par conséipent, en me servant, tu te sers toi-même. Si je réussis à faire ce mariage, tu peux compter sur une belle récompense et sur un avancement dans les bonnes grâces du roi. Parle donc ouvertement : t'a-t-on nommé quelqu'un qui ait des vues sur Iréna de ViUe?

— A entendre certaines langues, tout le inonde y aurait

— iodes vues. C'est-à-dire que dès que son vœu sera expiré, une vingtaine de prétendants se disputeront la curée : les uns pour les beaux yeux de la jeune fille, les autres pour les beaux sous d'or du père, et quelques-uns pour les deux proies à la fois.

— Si c'est là tout ce que l'on dit, il n'y a pas à s'en préoccuper.

— Certainement; d'autant plus qu'on ignore que l'oisillon est déjà pris par la patte. Les langues seraient un peu moins libres , si l'on savait qu'elle vous est à peu près fiancée.

— Oui, à peu près! à peu près! C'est singulier, c'est

étrange, la position où je me trouve! Etre à la porte de la femme que j'aime , sans pouvoir lui pai'ler, sans avoir la permission de la voir ! Etre réduit à la guetter au passage, à lui lancer un regard de loin , c'est-à-dire à son chaperon , à son voile ; car il ne m'est pas donné de voir ses traits ! Oui , c'est une aventure extraordinaire que celle-là, et j'excuse le roi des lardons qu'il me lance. Mais enfin , mets de côté toute réticence : t'a-t-on nommé quelqu'un ?

— Vous êtes bien pressant , Messire de la Mure. Peut-être vous repentirez-vous d'avoir mis tant d'insistance à apprendre ce qu'il vous serait meilleur d'ignorer.

— Parle toujours. J'ai besoin de tout savoir. Il faut que l'affaire s'éclaircisse , et que je sache avant peu , immédiatement, si je puis ou non compter sur la parole de Pierre de Ville.

— Qu'il vous a retirée... au moins à moitié. Ne regardezvous pas comme une espèce de congé les duretés qu'il vous a dites?

— Ce n'est pas à lui que j'ai affaire , Méry , mais à sa fille. C'est elle, et non lui, que je dois consulter. Oui , il m'a traité durement, tu as raison ; mais j'avais été peu adroit, malhabile, vif peut-être ; on conçoit qu'il m'ait rendu blessure pour blessure. Encore, je ne doute guères qu'il ne se soit mordu les lèvres d'avoir parlé si librement. La manière dont il a reçu

mon p?Te l'autre jour me prouve qu'il se repent, plutôt qu'il ne se félicite, de s'être montré si vert à la réplique. Je sais ce que c'est que l'orpucil chez ces bourgeois naissants, combien ils tiennent à s'accrocher à un blason pour sortir de leur crotte natale. Non, Pierre Lutou ne risquera pas, pour une égratignure d'amour-propre, son alliance avec les de la Mure. Mais, comme tu le dis, il y a d'autres noms que le mien, capables de tenter l'appétit du cher de Ville. Et tu ne m'as pas encore dit quel est celui que la rumeur désigne.

— On parle de Robertde Varey, puisque vous voulez le savoir.

— Robert de Varey ? reprit Godefroi , avec un éclat de rire où l'inquiétude se mêlait à l'ironie. Hum ! Ce n'est pas celui que j'aurais deviné. Non, vraiment, je n'aurais pas songé à celui-là. Mais le public est si bizarre ! Robert de Varey ? c'est drôle, c'est singulier, au possible. Où est-on allé pêcher cette idée que de Ville donnerait sa fille à Robert de Varey ? Tu sais toi-même de sa bouche où il en est avec Bernardin de Vai-ey, son adversaire , son ennemi , le meurtrier de son fils.

— Je suis trop peu au courant de Lyon pour apprécier la valeur de ce bruit. Il ne laisse cependant pas que d'être accrédité, et il faut bien que le public voie quelque possibilité à ce mariage, puisqu'il en parle avec tant de complaisance. Entrez dans une boutique , causez avec un bourgeois ou un artisan ; niformez-vous, si peu que ce soit, de ce qui se passe en ville, et chacun vous parlera du prochain mariage de la |)lus belle enfant de Lyon avec un des plus jolis chevaliers du Lyonnais.

— Impossible ! impossible ! murmurait de la Mure avec impatience. D'abord elle ne l'aimait pas quand elle était petite, elle ne le souffrait pas ; dans nos jeux , c'était toujours à moi qu'elle donnait la préférence ; j'étais toujours son chevalier, son défenseur contre tout venant, toujours chargé de briser une lance contre le félon , ou d'assiéger la tour où elle était prisonnière. Et le félon, remarque-le bien, Méry, c'était toujours

Robert de Varey. Te dire combien de fois je l'ai battu, désarme^ obligé à merci, c'est ce que je ne pourrais plus. Te dire combien de fois il l'a fait pleurer par ses contrariétés , serait encore plus difficile. Non, non, jamais!.. Impossible ! impossible !

— Si pourtant vous n'avez pas d'autres raisons que celle-là , il n'y a pas de quoi vous rassurer. Car pour l'ordinaire les petites antipathies d'enfance deviennent des sympathies dans l'adolescence : surtout chez les jeunes filles , qui semblent tenir ainsi à dédommager leurs anciens chevaliers de leurs bouderies et de leurs larmes.

— Eh bien ! dit Godefroi, à demi courroucé , toi aussi tu te mets de la partie ? On dirait que tu as envie de me créer une inquiétude.

— A Dieu ne plaise ! J'en serais certainement bien fcàché. C'est une observation qui me tombe de la bouche comme en passant ; ne la prenez que pour ce qu'elle vaut.

— Après tout , il reste toujours cette haine , cette inextinguible haine , que personne n'ignore et que personne n'a jamais pu calmer. Quand j'ai quitté Lyon, il y a deux ans» on ne parlait que de la fureur dont Lutou était rempli envers Bernardin. En rentrant je m'en suis informé, et j'ai appris que , loin d'être éteinte , elle n'a fait que grandir. Mon père me rapporte que, portés au corps de la ville par les deux partis opposés , ils y sont perpétuellement en guerre ; que rarement une séance se passe sans que de Ville, au moins, ne s'emporte en injures contre son ennemi. La semaine dernière encore, il y a eu une scène d'éclat... Non, non, cela n'est pas possible.

— On le dirait ; mais le public, comme vous le savez, n'est jamais embarrassé pour trouver une solution. Le croiriez-vous? c'est précisément cette haine qui a donné lieu au bruit du mariage, sans doute parce que les contraires appellent les contraires. Les choses les plus impossibles sont justement celles qui plaisent davantage.

— Autant vaudrait marier le feu et l'eau. Et encore je ne sais si l'eau et le feu ne feraient pas meilleur ménage que Pierre de Ville et Bernardin de Varey.

— Mais leurs enfants ne sont pas dans les mêmes sentiments, et c'est d'eux qu'il s'agit. On dit précisément qu'ils voudraient rapprocher les deux familles et servir de trait d'union. Le jeune homme paraît convaincu que sa femme opérerait ce prodige, auquel il se prêterait bien volontiers. A quoi aussi les bons citoyens applaudissent : affirmant que ce rapprochement contribuerait plus que quoi que ce soit au rétabhssemcnt de la paix.

page avait bien deviné que Godefroi ne tarderait pas à se repentir d'avoir provoqué ces explications. En effet le serpent de la jalousie s'insinuait à l'instant même dans son cœur et y commençait ses ravages. Ce qui lui avait paru d'abord impossible, lui semblait maintenant très-possible , et même probable ; ce qu'il jugeait absurde tout à l'heure lui semble maintenant chose sensée, utile même. Connaissant la tendre et vive piété d'Iréna, 11 n'hésite plus à croire qu'elle envisagera son union avec Robert de Varey comme un moyen de conciliation entre leurs pères, et, par suite, entre les deux partis qui divisent la ville. Son âme généreuse aura vu là une œuvre magnifique de charité; et l'intérêt de la gloire de Dieu et le salut du prochain l'emportant chez elle sur toute autre considération , elle aura sacrifié libéralement ses goûts, ses sympathies, l'espèce d'engagement pris en son nom par son père. Et qui sait si ce n'est pas là l'explication de l'incartade de Pierre deVille? N'a-t-il pas si facilement dédaigné un gendre, parce qu'il en prévoyait, parce qu'il en avait un autre ? Et ce vœu , qui sait si ce n'est pas un prétexte pour l'écarter, lui de la Mure? une sorte de barrière placée pour éloigner les indiscrets? Il n'est pas de supposition qu'on ne puisse bâtir sur ces données ainsi rapprochées les unes des autres. Et déjà l'imagination du jeune homme a recueilli tous ces éléments, les a coordonnés, exagérés, colorés

des teintes les plus accusées, les plus vives; et la conclusion est : — Iréna de Ville n'est plus à moi; un rival heureux m'a supplanté.

Passons donc sur tous les sentiments qui se succèdent avec la rapidité de l'éclair dans ce cœur troublé ; ne mentionnons point ces pas précipités, ces interjections à demi -voix, ces pauses subites, ces yeux égarés, ces gestes extravagants, tout ce 7nenu d'un amant qui se croit délaissé. La pensée du lecteur , beaucoup plus habile que notre plume , se les figurera mieux que nous ne saurions les décrire. Le page amusé plutôt que chagrin de cette pantomime , la considérait avec curiosité, en se disant tout bas : — Tu l'as voulu, l'ami; expie maintenant ta folle curiosité. Du reste , il est bon qu'il sache cela, afin de se mettre en garde. Il est meilleur même qu'il l'apprenne d'un ami que de la rumeur pubUque. Comme on ne parle pas encore de ses avances à cette jeune fille, et que celle-ci restera murée d'ici à longtemps , notre écuyer aura le temps de battre en retraite, si cela lui convient, afin de ne pas devenir le jouet du public. C'est déjà bien assez de fournir la cour. Ah ! c'est là qu'on va rire ! Mais qu'il s'en tire comme il pourra... Pourtant, le pauvre garçon va porter une terrible blessure au cœur. Et c'est vraiment dommage : car c'est un aimable et loyal chevalier.

— Qu'd en soit ce qu'il voudra, reprit enfin Godefroi, quand il eut épuisé ses soliloques et ses gestes; il faut que je sonde ce mystère. Méry, je te consulte comme un ami sincère : que ferais-tu à ma place ?

Ce que vous ferez probablement : j'éclaircirais l'affaire. C'est justement ce que je me disais à moi - même : la ville ne sait encore rien des avances faites par le sire de la Mure; le public parait ignorer qu'il fait la cour à cette jeune fille , et celle-ci, d'autre part, va rester ensevelie dans sa clôture volontaire pendant plusieurs mois encore. A la place de messire Godel'roy, je m'assurerais donc du fond qu'il y a à faire là-

dessus; et si la belle m'avait fait volte-face, eh bien ! je me retirerais tout doucement, et disposerais ailleurs de mes aflcctions, absolument comme si je n'avais jamais connu ladite Iréna de Ville.

— Tu en parles à ton aise, Méry. On voit bien que tu ne sais pas ce que c'est que d'avoir rêvé le bonheur, et de le voir s'échapper au moment même oii l'on croyait le saisir.

— Echapper ! échapper! Et qui vous dit qu'il vous échappera? Je réponds simplement à la question que vous me faites, Messire. Ou l'on tient à vous, ou l'on vous abandonne : voilà le problème à résoudre, c'est-à-dire la chose à savoir. Si vous découvrez que la promesse ou quasi- promesse qu'on vous a faite est respectée, le bonheur qui n'était qu'un rêve devient une réalité, et vous voilà satisfait. Si, au contraire, vous apprenez que l'on a jeté ses vues sur d'autres, qu'avez-vous à faire, sinon à tourner vos pensées ailleurs? Vraiment, illustre chevalier, je ne sais pas d'autre solution. Seulement, il me semble que la diligence à s'éclairer est d'autant plus utile que l'affaire pourra s'étouffer sans bruit : la ville n'ayant encore aucune nouvelle positive de vos avances envers la jeune fille.

— Et à la cour, Méry, que dira-t-on, ou plutôt que ne dirat-on pas ? Que de sarcasmes et d'allusions malignes vont pleuvoir sur moi? Si le roi, qui est bon pourtant, se permet déjà de plaisanter sur ce qu'il appelle ma mésaventure; s'il m'appelle un amant au croc, un galant suspendu, que sera-ce des courtisans et des dames? Le séjour de Paris ne me sera plus supportable.

— Ceci est votre affaire, noble sire, et je n'ai rien à y voir. A votre place, je rirais plus fort que les rieurs, et les rieurs se tau-aient. Tout le monde , il est vrai , n'a pas le même caractère. Ne m'est -il pas arrivé d'être aussi un galant désappointé"? Cette petite Olivette, qui a épousé le garde-chasse, eh bien! je l'ai courtisée un an ou deux; elle m'avait promis, je comptais sur elle^ puis elle m'a fait la nique. Ainsi soit-ill

On en a ri, j'en ai ri, et tout a fini par là. Car tout finit en <;e monde ; et le plus court parti est de prendre, comme disait mon père, le temps comme il court, l'argent pour ce qu'il vaut et les gens pour ce qu'ils sont. Croyez-moi, illustre che- ■valier, tous ne gagnerez rien à vous jeter la tète contre les murs, sinon une bosse de plus. Et il y a encore par le monde assez de personnes qui vaudront autant, et peut-être plus, que la belle cloîtrée , qui fait mine de vous échapper.

— Un peu de réserve, je t'en prie. Ne plaisante pas sur ce sujet. Je t'ai prié de m' aider sérieusement ; je te le demande encore. Un temps viendra peut-être où tu pourras rire aussi de mon désappointement; pour le moment, tâche de l'en dispenser. Avant tout je dois, comme tu le dis, avoir le cœur net de ceci, et c'est sur toi que je compte. Ton caractère jovial te fait bien venir partout; ta parole gaie et franche invite à la confiance ; tu possèdes un talent particulier pour tirer les secrets. Et déjà, quoique arrivé depuis peu ici, tu y as une foule de connaissances. 11 est difficile qu'il n'y en ait pas quelqu'une qui soit plus ou moins en rapport avec les Varey, ou qui au moins ne sache pas ce qui se passe chez eux. Eh bien ! mets-toi d'abord sur la trace des relations que les enfants auraient pu renouer avec Iréna de Ville , si relations il y a. Robert a une sœur du nom de Mechtilde, que j'ai connue aussi dans son enfance, et qui a joué comme nous avec Iréna. C'était une fière créature, fort impérieuse et fort irritable. Elle a passé sa jeunesse hors de Lyon, et est revenue, dit-on, grande, belle et spirituelle au possible...

— Eh bien! voilà déjà de quoi vous consoler. Ici, au moins, il y aurait égalité de rang, de...

— Ne m'en parle pas. Je n'ai pas revu Mechtilde depuis huit ans; mon père est brouillé avec le sien, à l'occasion des affaires de la ville , ce qui fait que je ne les ai pas visités et ne les visiterai pas. Mais je l'ai aperçue l'autre jour; et véritablement la voix publique n'a rien exagéré : c'est une grande et

belle femme, au port de reine. Quant âson caractère, s'il est encore ce qu'il était il y a dix ans , on ne peut le comparer à celui d'Iréna : c'est à peu près l'opposé. Tâche donc de trouver un moyen d'avoir une conversation avec elle; puis vante-la, flatte-la avec cet art qui t'est propre; excite-la surtout en lui parlant des querelles du chapitre et de la ville ( car elle a chaudement épousé le parti ecclésiastique; un de ses oncles même, Guillaume de Varey, est mort des suites d'une blessure reçue dans le combat) ; prononce ensuite le nom de Lutou, qui est le vrai nom de Pierre de Ville, et je m'étonnerai fort si elle ne te raconte pas tout ce qu'elle sait. Je suis convaincu que tu pourras tout apprendre d'elle.

—Voilà une donnée excellente. Quant à saisir l'occasion de voir cette damoiselle, le chanoine Sirin, le vieil ami de mon oncle le chartreux, me la procurera sans peine. Mais laissezmoi vous le dire avec franchise, cette découverte ne vous servirait pas à grand' chose. Car enfin, quand vous sauriez que votre belle est destinée à ce jeune de Varey, que fcriez-vous? Pourriez-vous vous y opposer ?

— Tu fais-là une sotte question, Mérj', répondit Godefroi, dont les yeux étincelèrent subitement. Je te prie de ne pas pousser trop loin l'indiscrétion. Tu sais quelle sera la récompense de tes services : contente-toi de cela, et agis selon mes prescriptions. Ton avenir est entre mes mains, comme...

— Comme le vôtre entre les miennes, preux chevalier

— C'est possible. Sers-moi donc, et je te servirai. J'ai confiance en ton dévouement et en ton habileté. Maintenant... au plus pressé. Il faut que je sache si de Ville et sa fille viendront chez le roi. Demain sa Majesté descend au cloître Saint- Jean, pour conférer avec le Pape et le roi d'Aragon. Elle y donnera audience après les vêpres, dans la grande salle du chapitre. Bien que ce ne soit pas mon jour de service, je l'accompagnerai pourtant : Théodebert me cède son tour de rôle. Peut-être en cela serai-je indiscret : mais je saurai prendre mes précau-

tions pour ne pas gêner l'entrevue, et cependant savoir ce qui se sera dit : car le roi a l'intention de parler ouvertement à de Ville de mon mariage avec sa fille. Tu vas donc de ce pas te rendre chez Pierre , et lui dire que le roi lui fait savoir qu'il sera demain à la grande salle du chapitre de Saint-Jean, qu'il peut venir l'y trouver, s'il le juge à propos. Ce serait étrange, plus qu'étrange, que ce bourgeois glorieux ne fût pas flatté de cet honneur. Au fond tu sens bien que le roi n'a rien dit, que c'est de moi que vient le message. Mais enfin puisque sa Majesté a daigné promettre une audience à de Ville, je me charge de faire agréer le jour de demain.

— Allons ! Ainsi soit-il ! Je m'en vais donc revêtir l'habit d'ordonnance ?

— Non , Méry ; je crois qu'il serait mieux de t'en aller sans costume officiel. Tu serais plus libre de causer, de boire même : car on ne manquera pas de t'y inviter. Peut-être même, dans l'abandon de la familiarité, pourra-t-on te dire bien des choses qu'on tairait devant un habit d'ordonnance.

— C'est juste. Et puis tout le quartier ne sera plus au guet ni aux écoutes. J'aurai l'air d'un ami, et non d'un messager royal. Ensuite j'effraierai moins l'oiseau, qui ne s'enfuira peutêtre plus. Alors...

— Tu me donnes une idée. Oui , il se pourrait qu'Iréna restât là avec sa tapisserie , faisant semblant de travailler et, en réalité, écoutant. Car enfin, elle a beau être vertueuse et pieuse : elle est femme, et par conséquent curieuse. De plus, il n'est pas possible que tout ceci ne l'occupe pas un peu ; un vœu, quelque strict qu'il soit, n'empêche pas l'imagination de se promener, les idées de naître, les souvenirs de passer. A moins qu'Iréna ne soit définitivement un ange, elle doit encore s'intéresser à ce qui se passe sur la terre , et garder un petit bout d'oreille pour les bruits d'ici-bas, surtout quand ces bruits la regardent. Ecoute donc : tu prononceras mon nom devant elle, et...

Il tira ici un petit écrin en bois de cèdre, l'ouvrit et en fit sortir diflércnts objets précieux, notamment un collier de perles et de magnifiques bracelets, travaillés dans le goût oriental avec un art infini. Il s'arrêta lui-même quelque temps à considérer ces bijoux, et vit avec plaisir Méry les admirer.

— Que t'en semble? lui dit- il. As-tu rien vu dans ta vie d'aussi joliment arrangé ?

— Non, noble écuyer. La cour elle-mcine ne m'a jamais oflert de pareils chefs-d'œuvTe. Voilà qui est certainement digne d'orner le cou et les bras d'une reine. Comment navezvous point songé à en faire hommage à Madame de France ? Elle les eût reçus avec joie et portés avec orgueil,

— Tu peux toi-même répondre à ta question, Méry. j'aurais été heureux de présenter ce cadeau à notre future reine, et j'aime à croire qu'elle l'eût accepté sans répugnance. Mais j'avais une autre reine à servir. Tu me comprends. Dès l'heure où j'enlevai ce collier en dépouillant un Sarrasin , et où j'achetai ces bracelets et ces pierres précieuses d'un de nos soldats, je n'eus qu'une pensée: c'était de les voir briller sur la personne de ma fiancée, au jour de notre mariage. C'est là i l'emploi qui leur est destiné, et pas d'autre. C'eût été pour i moi une joie indicible de les lui offrir de ma main , et de lui I dire : — Voilà ce que voire fidèle chevalier vous rapporte des I contrées lointaines. — Mais dans la situation étrange où j.' suis { placé, tu sens que ce serait indiscrétion, folie même, que de ! hasarder ces précieux bijoux avant de savoir à qui je les adresserais. Peut-être seraient- ils encore dédaignés et renvoyés à leur propriétaire; peut-être seraient-ils acceptés pour orner une femme qui ne serait point .a mienne , ou vendus à quelques joailliers, pour en distribuer le prix aux pauvres, ou... Car ne crois point que ce suit une vaine supposition : j'ai pris la liberté d'envoyer à celle que je considérais comme ma (fiancée plusieurs jolis objets, moins précieux que ceux-ci, Imais venant d'une source plus digne, et j'ai appris de son père

que jamais Iréna ne s'en est parce; et comme le bruit a couru qu'elle a vendu de ses bijoux, voire même ceux de sa mère, pour en faire des aumônes , il est fort possible que les miens aient pris le même chemin. Or, encore une fois, je ne puis pas risquer... Mais que me conseilles-tu?

— Rarement une femme est insensible à l'aspect d'un objet de toilette. Comme vous le dites donc, à moins que celle-ci ne soit un ange ( ma grand'mère disait que le diable a quelquefois pris la forme d'une femme , mais un ange jamais ), il est fort probable qu'elle ne verrait pas ces charmants bijoux d'un œil indifférent. Il serait donc bon de les faire briller à ses yeux. Mais les lâcher, mais les donner au hasard avant d'avoir la certitude qu'ils n'orneront que les bras et le cou de votre femme : non, ce ne serait pas raisonnable.

— Bien ! tu entres dans mon sens. Mais maintenant comment faire pour résoudre le problème, c'est-à-dire pour montrer ces bijoux à Iréna, lui faire entendre qu'ils lui éttiient destinés dans ma pensée, et qu'elle ne les aura que si elle demeure fidèle aux engagements pris par son père ? Toi qui as l'esprit si fertile en ressources, ne pourrais-tu imaginer quelque procédé , quelque moyen de concilier ces difficultés ? Elles sont grandes, je l'avoue.

— Et moi aussi je l'avoue, répondit le page en se grattant l'oreille. Je ne suis pas un Lombard ni un fils d'Israël , pour aller ainsi présenter une marchandise aux amateui-s, leur conter une sornette ou deux, puis remballer mes effets. Et pourtant... et pourtant... il n'y a point de difficulté insoluble; quand on a un peu d'estoc ou de taille, on doit toujours pouvoir sortir d'un embarras. Voyons! vous allez me confier cet écrin, et...

— Volontiers. Et puis?

— Et puis ? Je m'en irai chez ce Pierre de Ville.

— Et puis encore ?

— Oh! là, par le glorieux saint Méry, mon patron! une

idée me viendra, ou plutôt elle sera \enue on route. On ne fait pas un si long chemin sans réfléchir, et on ne réfléchit pas si long-temps sans trouver une idée. En tout cas, je vous rapporterai votre écrin... comptez-y.

— Alors va... et puisses-tu réussir! Tu connais ce qui en résultera pour toi. Surtout ne me cache rien de ce qu'on t'aura dit. N'oublie pas un mot du père, pas un mot de la fille, si tant est qu'elle soit là, et parle, et rends-moi tout fidèlement. Entends-tu?

Le page fit un signe affirmatif et s'éloigna. Moins d'une heure après, il entrait chez PieiTe de Ville, et avait la bonne fortune de trouver le père et la fille causant ensemble, dans un de ces doux épanchements d'amitié que favorise l'heure du crépuscule.

ft

— 2ii —

t.* A VIS D'UN VA.UDOIS.

Le dernier mot , le seul mot que Robert de Varey eût obtenu d'Iréna, avait laissé dans son âme une étrange irapresaon. La cause de cette impression était précisément la difficulté d'interpréter cette parole. En vain le jeune homme se reportait au moment précis où elle avait été prononcée; cherchait à se remettre en lieu et place; à reproduire dans sa mémoire tous les accessoires du tableau qui s'était produit alors; à se rappeler le ton de voix, la physionomie, le regard, le geste d'Iréna : rien ne pouvait lui donner le sens exact, positif, de cette simple exclamation : Ah! Robert! Etait-ce une manière de repousser le reproche qu'il adressait à la jeune fille ? Etait-ce un témoignage d'affection involontairement échappé? Etait-ce comme le cri d'une âme étreinte entre une obligation religieuse et l'instinct de la nature? Etait-ce comme une plainte, un regret de ne pouvoir dire davantage? Ou enfin était-ce une manière de dire : Respectez un vœu que vous connaissez, et laissez- moi en paix? Tout autant de questions qui naissaient de ces deux mots , mais n'y trouvaient point kur solution. Robert se les était faites, les avait discutées, pesées , jugées, acceptées, écartées, puis reprises tour à tour; pas une qui n'eût triomphé un moment, puis qui ne fût tom- , bée comme une bulle d'eau. Combien de fois le pauvre jeune homme avait recommencé son cercle ! Combien de fois il était rentré dans les circuits de ce labyrinthe ! Combien de fois il y

avait tout trouvé ! Combien de fois il n'y avait rien trouvé ! Pourquoi ce fatal hasard qui amène là le père ? Pourquoi n'at-ii pas eu quelques instants de plus , pour mieux acculer Iréna, et, appuyé du suffrage de frère PorphjTien , arracher d'elle enfin un mot positif, une réponse propre à fixer ses doutes? Pourquoi même n'a-t-il pas eu le courage de rester là, de de dire à de Ville en personne : Voyez qui je suis; duimez-moi votre fille, et faisons la paix ?

Oui, c'eût peut-être été le meilleur parti à prendre. Qu'y risquait-il, après tout? De Ville n'est point une bêle fauve, un j tigre qu'il faille redouter. Il a un cœur humain, sensible même et loyal. D'ailleurs c'est sur le père, et non sur le fils, que I porte sa haine. Peut-être une démarche de ce genre l'aurait- 1 elle fléchi, touché. Peut-être n'attend-il qu'une marque d'atj tention pour laisser tomber cette colère qui le ronge et le 1 tourmente. N'eùt-il pas été flatté de la proposition d'une al- \ liancc aussi honorable? Lui qui est si jaloux de distinctions, ; n'aurait-il pas été fier de voir le blason des Varey couronner ; sa fortune? Voilà ce que le pauvre amant se dit et se persuade ■ presque j il en est à regretter de n'avoir pas tenté cette res- 1 source. Puis un instant après il se figure l'effet (ju'aurait produit une révélation aussi subite sur l'àme exaspérée de ce bourgeois. Quoi ! se trouver tout à coup et sans préparation i en face du fils du meurtrier de son cher Irénée ! Quoi ! décou- : vrir que sa fille est en conversation avec lui ! qu'il ose lui I offrir sa main! Quoi! une alliance entre sa maison et celle qu'il ne voit plus qu'à travers un nuage de sang ! Quoi ! s'apercevoir que l'on a usurpé un costume religieux pour gagner son Iréna ! Non : ce caractère irascible n'aurait pu se contenir ; et il n'y aurait rien eu d'étonnant à ce qu'il se portât aux dernières extrémités.

Voilà la mer d'incertitude où s'agite l'âme du malheureux Robert. Et ajoutons qu'il rencontre dans sa sœur une opposition de plus en plus tracassière et ardente. A mesure que

Mechtilde de Varey voit mieux ressortir la beauté et les vertus d'Iréna de Ville, à mesure qu'elle entend mieux la voix publique vanter cette charmante enfant, elle sent sa jalousie augmenter. Rapprochée d'elle pour les répétitions du mystère, elle continue à saisir toutes les occasions de la mortifier. Elle ne peut supporter la pensée que son frère songe à épouser sa rivale , et que son père accueille ce projet. C'est une guerre perpélwette au sein de la famille à celte occasion ; Mechtilde menace même de fuir la maison paternelle si le mariage a lieu; elle préfère l'exil, dit-elle, à la douleur de vivre rapprochée de la fille de Lutou. On comprend combien cette discorde domestique doit contribuer à rendre Robert malheureux ; mais, comme il arrive d'ordinaire, plus sa passion est contrariée, plus elle s'accroît; il a juré d'avoir Iiéna à tout prix; il ne reculera pour cela devant aucune extrémité. Nous le retrouvons encore près du Rétréci :

— Dormais-tu ^Taiment, Pa voilas, quand nous nous trouvâmes ici ensemble, elle, frèi'e Porphyrien et moi?

— Vous êtes bien bon de l'avoir cru, jeune homme, si seulement vous l'avez cru.

— C'est que tu ronflais si bien, si naturellement! Je crois que Porphyrien lui-même y a été pris.

— J'en doute. Vous voyez qu'on ne peut guère tromper des yeux exercés , surtout ceux-là. Le frère Porphyrien est la terreur des contracts. D en a déjà bien expulsé, non pas seulement des faux, mais des convalescents. C'est lui qui juge en dernier ressort quand un malade doit sortir. Et il y en a terriblement qui font tout ce qu'ils peuvent pour prolonger leur séjour ici ; mais le redoutable frère prononce l'arrêt et il faut déloger.

— Il fait donc bien bon à l'hospice ? Moi qui aurais cru qu'on devait être si heureux d'en sortir !

— Eh ! que voulez -vous ? 11 y a tant de malheureux sans ressomces, sans asile ! Ici du moins ils ont un toit, du pain.

une couche, des soins charitables, et même çà et là quelque menue monnaie, surtout quand cet ange de douceur vient parmi eux. Il n'en faudrait pas beaucoup comme elle pour faire aimer la souffrance, tout au moins l'hôpital.

— Ah ! ne rouvre pas mes plaies , je t'en prie. Tu ne dormais donc pas ? Tu as donc tout entendu ?

— Autant que le permettaient les efforts que je devais faire pour me tenir dans cet état pénible et véritablement douloureux. Je ne sais ce que souffrent les vivais contracts; mais les faux ne sont pas à leur aise. Quelle tension il faut dans tous les muscles , dans tous les nerfs , dans toutes les parties du corps! Les yeux, surtout; vous ne vous figurez pas ce qu'il en coûte pour les tenir ainsi dans une situation violente, en opposition l'un avec l'autre. Heureusement qu'on a la ressource de se reposer en les fermaht; sans cela, le cerveau n'y tiendrait pas; on deviendrait fou.

— Un peu de patience ; tu seras dédommagé. Tu as donc tout entendu? Que t'en semble?

— Messire, elle vous échappe.

— Le penses-tu? Je sais que tu es naturellement disposé à Toir les choses en noir.

— Ou en rouge , répliqua le faux rétréci , avec un sourire ironique. Je Crois que j'ai un peu trop foncé la couleur. Qui prouve trop ne prouve rien.

— Tu jouais cependant assez bien ton rôle; tu avais vraiment l'air d'un homicide poursuivi par sa victime; tu m'as presque fait peur.

— Elle a plus de caractère que vous, alors : car elle n'en a rien cru. Nous avons fait là une fable en pure perte.

— Son père lui a si bien monté la tête, qu'il n'est plus possible de lui donner le change. Chacun sait ce que c'est qu'une impression puisée au foyer, et de bonne heure. Mais il reste toujours l'idée de la réconciliation. J'ai pu au moins lui faire entendre que la réunion de nos familles, voire même des

deux partis cpii divisent la ville, est entre ses mains. Comme je crois la connaître, c'est un germe qui portera ses fruits.

— Si la modestie ne l'étouiïe. Il y a des âmes qui ne se croient pas capables du moindre bien, qui se jugent indignes même de servir d'instrument à la Providence. Et elle est de ce nombre.

— Tu me désespères.

— Après cela, le cœur humain est un tel abîme qu'il n'est pas permis d'en répondre. Un cœur de femme surtout est si mobile, si disposé à prendre les choses par les petits côtés , qu'il faut presque toujours s'attendre à des méprises. Elle a paru ne pas croire à mes remords, ni à rien de ce que vous avez dit pour lui persuader que c'est à moi, et non à votre père, qu'il faut s'en prendre de la mort de son frère : et je parierais qu'à cette heure c'est l'idée qui l'absorbe, et qu'elle en est à peu près convaincue. C'est si drôle, une tète de jeune fille!

— Etre étrange! et maintenant tu me rassures!

— Ne vous y trompez pas, Messire : je ne penche ni à droite ni à gauche; je ne dis ni oui ni non. Je me contente de vous faire remarquer que les calculs de l'homme sont souvent trompés, et que... ce petit oiseau est difficile à prendre.

— Et pourtant je le prendrai... je l'attraperai... je Taurai, dit Robert avec feu. Je dresserai si bien mes pièges qu'elle ne m'échappera pas. J'ai encore d'autres ressources, d'autres cordes à remuer. Un Père dominicain a promis d'intéresser en ma faveur le frère Thomas, pour qui cette jeune fille a un respect, une confiance que rien n'égale. Ensuite je ferai parler le roi... Ensuite, je ferai parler le Pape... Ensuite... eh! cela te fait rire?

— Un peu. Je pense qu'il y en aura de plus pressés que vous... un du moins.

— Que dis- tu là? Sais-tu quelque chose, par hasard? Tu souris toujours... Voyons, misérable, te moques-tu de moi?

— Depuis que je suis con tract, répondit le sectaire sournois.

fai des convulsions forcées. Vous appelez cela sourire : le mot est un peu doux. C'est simplement une contorsion de lèvres, un rictxis , que l'on pourrait qualifier du nom de grimace. Comme vous voudrez, cependant.

— Mais enfin tu sais quelque chose. Ce n'est pas à moi que tu en imposeras : je connais trop ton habileté en tout genre. Ce sourire ( car c'en est bien un ) t'est échappé si naturellement, que je suis forcé d'y croire. Oui, tu as par là une pensée que tu veux me cacher. Sois donc franc, PavoUas; tu sais quelle récompense je t'ai promise, si je réussis. Poussons la pointe jusqu'au bout. As-tu entendu dire quelque chose?

— Il fait bon être sourd volontaire, répondit le sarcastique vaudois; on apprend des choses que n'apprennent pas les meilleures oreilles. U n'y a rien de si fin que l'oreille d'un contract.

— Eh bien ! qu'ont entendu les oreilles de Pavollas? Je t'en prie, ne me cache rien de ce que tu sais.

— Ce que c'est que ces jeunes amants ! reprit le Rétréci ; ils courent d'eux-mêmes au-devant de leurs maux ; ils ne négligent rien de ce qui peut nourrir et augmenter leurs peines. N'avez-vous donc pas assez de soucis sur cette affaire ?

— J'en ai trop et trop peu , repartit vivement Robert. J'ai besoin de tout savoir ; et la seule incertitude où ta réticence me jette me serait plus insupportable que tout ce que tu peux me dire. Explique-toi donc franchement : as-tu appris quelque chose de nouveau ? Qu'est-ce ? et d'où le tiens-tu ?

— De nouveau, non. C'est déjà vieux... On le dit du moins. ïe m'étonne môme que vous n'en ayez pas entendu parler.

— Enfin ? Parle donc.

— Je vais vous le dire ; mais je me lave les mains de toutes les conséquences. Eh bien ! il y a par là certain preux chevalier, certain beau croisé, certain joli écuyer...

— De la Mure , veux-tu dire ?

En prononçant ce mot, Robert était devenu rouge pourpre.

L'instinct lui avait indiqué son rival ; il était tout yeux et tout oreilles.

— Comme vous le dites , répondit le bandit avec calme. Mais la chose date déjà de loin. C'est une histoire de trois ou quatre ans. Ce beau chevalier ( on le dit charmant : je ne l'ai jamais va ) paraît avoir été l'ami d'enfance de la jeune...

— Et moi aussi ! s'écria de Varey. Et moi aussi , j'ai été l'ami d'h-éna de Ville. De quoi se vante-t-il ? Et moi aussi je l'ai été, autant et plus que lui... peut-être.

— Il paraît qu'ils se sont connus, qu'ils se sont aimés, qu'ils...

— Et moi ! et moi ! répétait Robert avec la vivacité d'un enfant que l'on contrarie; et moi , n'en puis-je pas dire autant? J'ai joué comme lui avec Iréna ; nous faisions les chevaliers, et elle la prisonnière. Je m'en souviens comme d'aujourd'hui. Elle ne paraissait pas moins m'aimer que lui.

— Or, reprend le bandit avec sa tranquillité railleuse , on raconte qu'en revenant de croisade ledit chevalier revit son ancienne compagne de jeux, non plus enfant, mais adolescente , et aussi riche en vertus qu'en beauté, qu'il en fut épris et la demanda à son père. Celui-ci , d'après la chronique , fut d'abord très-flatlé de voir sa fille courtisée par un si beau chevalier, d'une haute hgnée...

— La mienne est-elle inférieure à la sienne? s'écria Robert. Les de Varey ne valent-ils pas les de la Mure ? Je prouverai quand on voudra qu'ils les dépassent. Continue.

— D'une haute hgnée , et honoré de la faveur royale. Mais comme sa fille était trop jeune encore pour la consulter, le père se contenta d'engager sa propre parole...

— Sa parole? sa parole à lui ? cela n'obhge à rien, dit de Varey, dont l'agitation allait croissant.

— Je raconte, Messire. Et il paraît que, depuis ce temps-là, l'affaire est regardée comme conclue.

— Comme conclue ? conclue ? Ha ! ha ! c'est bien ainsi

que les affaires de ce genre se concluent. On marie une jeune fille sans sa permission ? Encore mieux ! Tout cela ne peut être qu'une fable. Achève pourtant : il est bon de tout savoir.

— Toujours d'après les mêmes sources : depuis que le jeune chevalier est retourné à Paris, fl entretient une correspondance assez active avec le père et la fiUe : envoyant à l'un force compliments , que celui-ci avec gobe son orgueil bourgeois; à l'autre force cadeaux, force bijoux, qu'eUe regai-de, qu'elle essaie avec une joie enfantine, puis qu'elle laisse de côté ou vend pour les pauvres.

— Ma sœur en a acheté plus d'un ; mais il est bien connu qu'ils viennent de la mère d'Iréna; vingt personnes, cent personnes l'attesteront. C'est donc encore une fausseté que le public adopte. Tout cela me prouve que ceci peut bien être une invention de badauds et d'oisifs , ou peut être de quelque mauvais plaisant qui aura voulu se jouer du sot amour-propre de ce gros bourgeois. Est-ce tout ?

— Tout.

— Et depuis que de la Mure est à Lyon, n'as-tu plus rien ouï dire ?

— Les gens que j'écoutais n'étaient pas prophètes. Ils se contentaient de raconter ce qu'ils savaient, et n'anticipaient point sur l'avenir.

— Et qui était-ce ? Et où étais- tu pour les entendre ?

— Qui c'était, je ne pourrais vous le dire. Il y avait des voix d'hommes, il y avait des voix de femmes. Mon oreille... de contract ( il se mit à rire ) démêlait fort bien les mots et en pouvait suivre le fil, malgré quelques interruptions causées par le bruit. Si l'on disait vrai ou faux, je l'ignore ; je vous ai raconté l'histoire : faites-en l'usage que vous voudrez.

— Oii étais-tu enfin ?

— Vous pourriez le dire mieux que moi ; car c'est vous qui m'avez ramassé et apporté ici. La fenêtre par où cet entre-

tien m'arrivait, est presque à ras du sol. Vous la retrouverez quand vous voudrez.

Robert de Varey avait répété plusieurs fois tout haut et tout bas que c'étaient là des fables : mais le coup était porté, la blessure était faite. Ce qui lui semblait tout à l'heure impossible, est devenu successivement possible, probable, certain, indubitable. Il a un rival, et ce rival lui sera nécessairement préféré : car il est beau , riche , noble , vaillant , honoré des faveurs de la cour ; il a de plus le prestige qui s'attache à une expédition lointaine, le charme qui résulte de l'absence, et enfin (le point principal pour de Ville) un titre et la perspective d'un brillant avenir. Comment l'orgueil du bourgeois ne sourirait-il pas à la pensée de voir sa fille paraître et briller à la cour ? Car incontestablement , là comme ailleurs , Iréna n'aura point d'égale; nécessairement elle fera sensation à Paris comme à Lyon par sa beauté, par ses grâces, et par cette admirable modestie qui est l'apanage de sa vertu. Ainsi le premier mot de ce cruel vaudois était donc vrai : — EUe vous échappe ! — Iréna sera à un autre, est à un autre ; toute cette histoire est vraisemblable , elle est vraie : impossible d'élever là-dessus le moindre doute. Ce sentiment, cette conviction saisit l'àme de Robert comme un serpent, la mord, la déchire , l'enlace ; il sent tour à tour son cœur froid comme la glace, brûlant comme l'eau bouillante; il rougit, il pâlit; ses yeux se brouillent, ses dents claquent; il éprouve un véritable transport, qui' lui ôte un moment la conscience de kiiméme.

Et, pendant ce temps-là, Godefroi de la Mure subissait un tourment du même genre et à la même occasion. Ainsi , sans s'être vus, ces deux jeunes gens étaient en proie à cette terrible passion de la jalousie ; et par une singularité vraiment étrange, ni l'un ni l'autre ne pouvaient espérer le mot capable de les guérir : puisque la jeune fille, objet de leur affection, s'était mise elle-même dans l'impossibilité de le prononcer.

Ils avaient ainsi devant m\ six mois, huit mois peut-être, pour endurer leur supplice.

Robert revint enfin à lui.

— Tout ce que tu as entendu là peut être vrai. Il est inutile de se roidir contre les évéïlenionts; les mots ne détruisent point les choses. Réflexion faite, les gens que tu as entendus étaient probablement bien informés. Alors... tu es quitte.

— Résolution précipitée, Messire. Poui'quoi vous jeter ainsi d'un extrême à l'autre ? Si cette rumeur a une apparence de vérité, elle peut cependant n'être que vraisemblable. Qui vous empêche de recourir à la source? Je vous ai indiqué la maison; informez- vous, faites-vous informer; cela ne coûte pas beaucoup.

— Que chercherais- je ? Le clou qui doit me percer l'âme. C'est inutile. Oui, oui, de la Mure... cela paraît clair : un croisé, un preux, un courtisan, un... J'en mettrais deux doigts à coi>per. C'est étonnant que je n'y aie pas songé, plus étonnant encore que je n'en aie pas entendu parler. Quatre ans, dis-tu?... Si j'avais su cela il y a quatre ans, tout se serait passé autrement; j'aurais dressé un autre plan, pris d'autres précautions. C'est un parti pris : tu es quitte... Il est trop tard, trop tard.

— Il peut être quelquefois tai'd, comme dit cette jeune fille, mais jamais trop tard. Après les moyens, restent encore les moyens ; après la douceur, la force. Un homme de caractère est rarement à bout de voies.

— Que veux-tu dire ?

— Ce que vous disiez vous-même, il y a quelques jours, et ce à quoi vous paraissez ne plus songer aujourd'hui. On s'aperçoit que vous êtes jeune...

— Eh bien ! voyons , explique ce que tu ferais à ma place. Je veux pour un instant m'en rapporter à ta sagesse.

— Pourquoi suis-je ici ? répliqua le vaudois. A quel dessein joué-je le rôle si fatigant, si pénible, de contract ? C'est à vous de le dire.

TOH. II. &

— C'est vrai : je ne puis oublier que je songeais à employer la douceur d'abord, la violence ensuite. L'Amer nous l'avait conseillé, et c'est toi qu'il désignait pour

— Ce n'est pas la première fois qu'il a donné ce conseil , ni la première fois qu'on s'en est bien trouvé. Le jeune sire de Rocheplate pourrait vous dire à qui il doit le bonheur

— Le bonheur ! Crois-lu que je pourrais le trouver ainsi ? Non : cette jeune âme ne se plierait point à une pareille situation. Comme l'oiseau des bois, elle gémirait en silence dans sa cage, souffrirait sans se plaindre et mourrait de consomption et de tristesse. Ah! Pavollas, tu ne la connais pas.

— Mieux que vous , repartit le sectaire , avec cet indicible sourire, si plein de sarcasme et de malice. C'est vous qui ne savez pas ce que c'est qu'un cœur de femme. Thècle de Rochesur-Yon n'était pas moins pieuse , pas moins douce que votre Irénaj on ne la vantait pas moins pour sa simplicité, son amour de la retraite , sa tendre dévotion , son attachement à ses parents et à son nid natal. Et pourtant...

— Tu m'as déjà raconté cela ; répète-le donc encore, je t'en prie.

— 0 Dieu des pauvres ! ce fut la chose du monde la plus simple. Othe de Rocheplate l'aimait, en était fou, savait qu'elle était courtisée, demandée, peut-être promise, et il voulait l'avoir, et il avait juré qu'elle n'appartiendrait point à un autre qu'à lui. Mais comment faire ? La jeune fille habitait un château fort, était soigneusement gardée, ne sortait jamais ou ne sortait qu'à cheval et accompagnée d'un écuyer. Vous voyez que c'était pièce difficile à saisir. Et cependant cela ne souffrit aucune difficulté; les épaules que voici emportèrent le précieux fardeau.

— Comment fîtes-vous , enfin ? Comment pûtes- vous l'attirer à l'écart, et la séparer de son écuyer ?

— Elle en avait deux ce jour-là, elle en avait trois même. Mais voyez, jeune homme, il y a toujours un piège à tendre

à ces pauvres créatures, et elles y donnent toujours : la charité. Offrez-leur l'amorce d'une œu\Te de miséricorde et elles y mordront, comme un innocent oiseau mord à l'appât. Thècle de Roche-sur- Yon, quoique fille d'un père très-dur, avait un cœur très-tendre, très-accessible à la pitié : c'était donc par là qu'il fallait la prendre. L'Amer, mon maître , avait eu quelques relations avec la maison de Rocheplate ( avec qui , avec quoi n'en a-t-il pas eu?). Il savait, en particulier, que le jeune Othe languissait d'amour pour cette vierge; l'abordant un jour dans les champs, à une heure où le malheureux s'abandonnait à son chagrin, il lui dit : — Messire Othe, combien voulez- Tous me donner et vous l'aurez ? — De quoi parles-tu ? Qui es-tu ? — Un misérable, mais un homme qui peut vous rendre heureux. — Que veux-tu dire? De quoi te mèles-tu? Expliquetoi. — L'explication fut courte, mais nette et précise. Le pauvre malade comprit qu'il avait affaire à un homme aussi énergique . qu'habile et fécond en ressources. Et à quoi n'est pas disposé un amant malheureux ? Devant quelle mesure recule-t-il ? Le plan de l'Amer frappe Othe de Rocheplate par sa simplicité. Et cet étranger, cet audacieux, ce mendiant qu'il eût repoussé du pied dans tout autre cas, il l'accueillit comme un ami,

comme un sauveur. La convention fut faite, et le tour

exécuté.

— Comment cela ?

— Un soir Y Amer se couche à la porte du château de RocheanvYon. 11 est vêtu de haillons et évanoui de faim. Un archer essaie de le rappeler à la vie , et n'y peut réussir. La pucelle entend du bruit, en demande la cause, et vient. Elle fait transporter le malheureux dans une chambre; peu 4 peu il revient à la vie; mais il est endolori, affaibU, épuisé. On le garde deux jours , après lesquels il se sent , ou croit se sentir assez fort pour reprendre son chemin. En vain l'exhorte- t-on à attendre un jour encore : sa femme, ses enfants l'attendent; il doit partir. Mais, le même soir, un bûcheron rapporte au

château qu'il a trouvé étendu sous un chêne le mendiant qu'on a accueilli la veille. La jeune fille s'émeut ; c'est à l'entrée du bois, elle veut y aller sans en parler à ses parents, qui ne la laisseraiept point partir à pareille heure. Trois écuyers ont ordre de la suivre. A l'endroit désigné, elle ne trouve plus le malade, mais... votre serviteur. — Où est ce malheureux? me demande-t-elle. — A vingt pas dans ce bois, noble pucelle; il meurt de faiblesse. Je lui ai fait un abri, pour qu'il y rende le dernier soupir. — Elle s'élance à bas de son cheval , donne la bride à un des écuyers, en les priant d'attendre. Je la conduisis dans ce fourré épais, à vingt pas, puis à trente pas, puis à cent pas. Le reste du chemin, elle le fit sur mes épaules. Mais un solide bâillon empêchait sa voix , sa faible voix d'éveiller les plus voisins échos. Un quart d'heure après, un cheval vigoureux l'emportait, et elle était au pouvoir de son amant.

— Et puis ? et puis ?

— Il faudrait maintenant demander aux échos du château de Rocheplate s'ils ont jamais entendu un rire plus franc, des chants plus joyeux que ceux de Thècle de Roche- sur -Yon. Jamais femme plus heureuse, jamais châtelaine plus honorée, plus enviée et plus digne de l'être. On la cite à vingt lieues à la ronde comme l'épouse et la mère la plus satisfaite, comme le modèle le plus accompli de la félicite domestique. Ce sera tout dire si j'ajoute que m'ayant rencontré un jour sur sa route, elle me reconnut et me donna un sou d'or, en me disant : — C'est à toi que je dois mon bonheur.

— Ah ! reprit de Varey en soupirant , j'ai presque peine à le croire. Cependant j'ai ouï dire que la dame de Rocheplate est heureuse ; oui , je l'ai entendu dire. On a parlé à Lyon de son enlèvement; mais on croyait qu'elle avait été conduite en pays étranger.

— Sans aucun doute ; il fallait bien laisser à la colère du sire de Rocheplate le temps de se calmer. Et, en vérité , cela

n'a guères duré. Le premier feu fut violent; mais ce qui est violent ne dure pas. Trois mois ne s'étaient pas passés que le jeune couple rentrait ; le sire était calme comme un agneau et heureux d'embrasser sa fille et son gendre. Il est vrai que Othe de Rocheplate était un beau et charmant jeune homme, plein de déférence et d'amabilité, et vraiment idolâtre de sa femme. Mais vous... vous manque -t- il quelque chose pour plaire ? Et croyez- vous que l'amour-propre de ce bourgeois ne sera pas bien vite flatté , bien vite réconcilié avec le procédé dont vous aurez usé envers sa fille? Et elle, ne pensez-vous pas qu'elle aura bientôt retrouvé ses affections d'enfance, accepté son sort et fait de nécessité vci'tu? Vous connaissez bien mal, alors, le cœur d'une femme; Messire de Varey, vous êtes encore jeune et inexpérimenté dans la vie. Si vous...

— N'insiste pas, malheureux, n'insiste pas ! s'écria Robert, comme hors de lui-même. Ta voix ne trouve malheureusement que trop d'échos dans mon sein.

— Et pourquoi trop ? Peut-on prêter trop d'attention à la ■voix de l'expérience, qui fut toujours celle de la sagesse?

— En voilà assez. Je voudrais prendre ce parti violent et n'ose. Tu ne vois pas que les circonstances ne sont pas les mêmes. Autant le trait d'audace a réussi à Othe de Rocheplate, autant il me réussirait mal... peut-être. Le père de Thècle céda après trois mois, dis-tu. Eh bien ! cet entêté de Lutou ne céderait pas au bout de trois ans, de dix ans, de cent ans, s'il pouvait les vivre. Prends pour exemple la haine qu'il a vouée à mon père : loin de s'affaiblir, elle ne fait que croître de jour en jour.

— Oui , mais l'acte de votre père a causé la mort de son iils, tandis que le vôtre ferait le bonheur de sa fille. Sentezvous la différence ?

— Rendrais-je sa fille heureuse ? Oh ! s'il ne fallait pour cela que de l'affection, des soins, de la déférence, du respect, de la tendresse, oui , elle serait heureuse, plus que Thècle de

Roclie-siir- Yon , plus que quelle femme que ce soit. Mais s'accommoderait-elle, encore une fois, de ce rapt audacieux? Digérerait -elle jamais ce qu'elle regarderait comme un odieux attentat, comme une insulte à sa vertu ? Au lieu d'ouvrir son cœur à la joie, au bonheur, ne le fermerait- elle pas par une tristesse obstinée ? Ne se consumerait-elle pas dans le désespoir et les larmes ?

Le sectaire s'aperçut que plus il insisterait sur sa thèse, plus Robert mettrait d'ardeur à la contredire : en vertu de ce principe qui fait que l'homme passionné s'obstine dans son opinion, à proportion des efforts qu'on fait pour l'en détourner. Prenant donc une autre route et un autre langage :

— Vous avez raison, reprit-il, je ne pesais pas assez cette difiërence : l'orgueil aristocratique plie quelquefois, l'orgueil bourgeois jamais. Un seigneur ânit par céder à la raison , un roturier ne croit jamais qu'à sa sagesse. Je reconnais qu'entre Walfred de Rocheplate et Pierre de Ville il y a l'épaisseur d'un monde. Je n'insiste donc pas ; je retire même le conseil que je vous avais donné. Maintenant...

— Eh bien ! où vas-tu ? Tu t'en vas ?

— Mon rôle est fini ; je n'ai plus rien à faire. Si elle a la simplicité de la colombe, elle a aussi la prudence du serpent. Quand je mentirais ici toute l'année, je ne la persuaderais pas, et encore moins son entêté de père, que c'est moi qui ai donné le coiç mortel à l'enfant qu'ils pleurent. Je parierais volontiers qu'avant peu de temps elle sera aussi incrédule sur le compte de mes souffrances que ce vieux rusé de frère Porphyrien. Ainsi je crois inutile de jouer cette comédie plus longtemps, et je... m'en vais.

— Attends donc un peu; ne sois pas si pressé. Que penses-tu que je doive faire ?

— Renoncer à celte folie.

— Appelles-tu cela une folie ?

— J'appelle folie un désir qu'on nourrit , qu'on entretient ,

qu'on caresse , quand on ne peut ou ne veut pas l'accomplir. Le vieux troubadour , Amador , affaibli et cassé par l'âge n'avait plus qu'une passion : embrasser la lune. Bien des fois je l'ai vu assis en contemplation devant l'astre des nuits, et chantant à demi-voix des airs mélancoliques qu'il accompagnait de son luth. Je l'ai vu aussi, jetant au loin son instrument, élever les bras avec transport vers sa céleste amante, et la prier ardemment de descendre ,• puis serrer ses mains sur sa poitrine et poser un baiser sur l'orbe pâle et silencieux ; puis , s'apercevant qu'il n'avait saisi qu'une ombre, recommencer ses plaintes langoureuses et ses soupirs. 11 est mort dans un fossé, les yeux fixés sur la lune ; et quelques-uns croient que c'est un élan d'amour qui a brisé le dernier fil de sa vie. Appellerez-vous au moins cela une folie ?

— Tais-toi , cruel ; n'insulte pas à ma douleur par tes ignobles comparaisons.

— Je ne compare rien ; je raconte. Mais tant de sottises que vous puissiez me dire, vous n'en comprendrez pas moins qu'il y a un certain rapprochement entre ce vieux troubadour, épris de la lune qu'il ne peut décrocher de ses bras longs et maigres, parce qu'elle est clouée à la voûte du ciel ; et certain jeune gentil homme épris d'un autre astre, qu'il pourrait...

— Et tu l'enlèverais? dit brusquement Robert, l'œil enflammé.

— Pourquoi non , puisque ce serait pour son bonheur et le vôtre ? Nous avons si bien réussi la première fois que nous n'hésiterions pas à en tenter une seconde.

— Et où la saisirais-tu ?

— 0 Dieu des pauvres ! eh ! mais ici , là , en quel endroit vous voudrez. Certes! c'est un oiseau facile à prendre; on ne voit qu'elle dans les hospices.

— Et où la conduire ?

— U ne manque sûrement pas d'asile, de château, de maison, de chaumière, de couvent, où vous puissiez la déposer.

Et si la Suisse ou ritalie ■vous attire , eh bien ! la Suisse et l'Italie. C'est l'affaire d'un bon cheval et de quelques jours de trot. Après cela, prenez que je n'ai rien dit : vous n'êtes certainement pas obligé de rendre cette jeune fille heureuse malgré elle, ni de faire sortir son père de la crotte. Et même si vous avez du plaisir, comme le vieil Amador, à contempler la lune de loin... de loin... de loin...

— Ne t'en va donc pas... Arrête!.. Misérable , tu me séduis. Et si je manque mon coup ? si absolument elle ne veut pas m' accepter pour époux , qu'arrivera-t-il ?

— Deux choses fort simples : vous la renverrez à Pierre Lutou , et vous vous en irez guerroyer quelque part , ou chercher une nouvelle lune plus aisée à décrocher que celle da troubadour. Voilà.

Robert de Varey, comme tous les hommes qu'une violente passion tourmente et qui veulent la satisfaire à tout prix, en était à consulter , à écouter l'homme le plus méprisable , et à balancer les moyens les plus honteux et les plus répugnants pour son honnêteté naturelle. Or , en pareille matière , délibérer c'est être bien près de la chute, si ce n'est pas être déjà tombé. Après un court moment d'hésitation :

— Eh bien ! oui, va-t-en, sors d'ici, où tu n'as en réalité plus rien à faire. Son vœu nous donne encore une certaine latitude pour dresser nos plans. D'abord il faut que tu cherches à savoir le vrai sur de la Ahire. Prie l'Amer de s'en mêler. De mon côté je ne négligerai rien pour arriver à la découverte de la vérité. Après cela et en conséquence de cela , nous aviserons.

— Eh ! voyez donc , reprit le faux contract , si le jour où vous la retiriez de dessous les pieds des chevaux des Templiers, vous aviez eu quelque bonne idée comme celle-ci , c'était une affaire faite : vous la jetiez sur la croupe d'un cheval et vous vous enfuyiez au galop, sans que personne y fit attention. En une nuit, vous mettiez entre Lutou et vous une distance rai-

sonnable ; et avant que le pauvre diable n'eût eu le temps de respirer et de crier , le cœur de votre femme était gagné, et vous étiez heureux tous les deux et Pierre Lutou par dessus... quoiqu'il ne le mérite guère.

— Assez. Ne fouille pas méchamment dans les plaies que tu fais. C'est convenu. Vois l'Amer, confère avec lui ; mettez-vous aux écoutes, et tenez -moi au courant de vos démarches et de vos découvertes. Mais surtout le secret le plus rigoureux : le succès et votre récompense sont à ce prix.

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