‹ Iréna, ou, La Vierge lyonnaiseChapitre 40 sur 40 · DIVERSES CONSEQUENCES D'UN M£MK FA.IT · texte numérisé non relu

DIVERSES CONSEQUENCES D'UN M£MK FA.IT

La cérémonie de l'abjuration se fit avec beaucoup d'écli Le Pape voulait environner de toute la pompe possible une ( marche qui donnait de si belles espérances à l'Eglise. C'é le lendemain de la mort de saint Bonaventure ; et si le P( tife, encore retenu par son deuil, ne versa pas lui-même !'( de la régénération sur les nouveaux convertis , il en charg le personnage le plus éminent du concile, Pierre de Tare taise, cardinal évêcpie d'Ostie, plus tard pape sous le no d'Innocent V. Chacun admira la modestie , l'air de convictil et de piété des trois néophytes, surtout de Saphiz. La nouve de plus en plus accréditée qu'il devait épouser la fille de Piei de Ville , e\citait à un haut degré la curiosité publique cette- rumeur, nous devons le dire, flattait l'opinion : on éU tout fier qu'une enfant de Lyon pût un jour s'asseoir sur trône. — Ils sont dignes l'un de l'autre, se disait-on. Le beauté est égale, et leur vertu peut se le disputer. Il ser difficile d'imaginer un couple mieux assorti. — Quelques-un envisageant la chose sous une autre face , découvraient un d bouché pour le commerce lyonnais. — Qui sait? repétaient-il ceci peut devenir pour nous une affaire importante. Nous ai rons là comme un pont pour passer en Orient. Nous y coi duirons nos marchandises, nous en rapporterons les produi du pays, et ce sera pour la ville une augmentation de mouv ment et de fortune.

Iréna assista à la cérémonie. Abritée derrière un pilier

la cathédrale, tète inclinée, yeux baissés, elle donna tout à la dévotion, rien à la curiosité. De temps en temps seulement elle élevait son regard vers le ciel , et chacun pouvait remarquer qu'elle pleurait. Mais la tristesse ne semblait pas être li source de son émotion: car le contentement brillait dans ses traits et le sourire ne quittait pas ses lèvres. La plupart des témoins en conclurent qu'elle jouissait intérieurement de l'événement qui s'accomplissait, et augurèrent qu'elle voyait dans ce pieux néophyte son futur époux. Et ce qui fortifiait cette présomption, c'était, il faut le dire, une sorte d'aveu qui lui avait été arraché la^ veille. Car, comme une jeune fille de ses amies portait la liberté jusqu'à lui dire : — Eh bien! Iréna, vous voilà la femme d'un prince? — elle inclina la tète en signe d'assentiment , et laissa échapper un de ces éclairs de joie qui révèlent le fond de la pensée.

C'était sans doute le bruit de cet incident, déjà répandu, qui avait attiré deux personnages déguisés, l'un sous le vêtement de confrère de la Passion , et l'autre sous une armure complète de chevalier. Placés à quelque distance d'Iréna, la voyant sans en être vus, ils en avaient fait l'objet unique de leur attention ; pas un de ses mouvements, pas un de ses gestes ne leur échappait. Cette attention néanmoins était telle qu'elle ne devait être remarquée de personne. On aurait pu les comparer à deux chasseurs invisibles l'un à l'autre, et guettant la même proie. Tous les deux semblaient prendre le plus grand intérêt à savoir quelle contenance garderait la jeune fille , à lire dans ses traits l'expression des sentiments qui ne sauraient manquer de s'y produire. Ils y lurent, comme tout le monde, une émotion vive quoique contenue, profonde quoique calme; ce que démontraient assez des larmes abondantes et paisibles, et un sourire qui tenait moins de la terre que du ciel. Mais ce qu'ils en augurèrent, ce qu'ils en conclurent, resta leur secret.

Après le baptême , les trois nouveaux chrétiens furent re-

vêtus de robes écartâtes, à la manière des Latins (1). Chacun remarqua quelle grâce ce vêtement donnait au jeune prince; et la sainteté du lieu n'empêcha pas les observations. — Quelle angélique figure ! disait l'un. — On dirait un saint plutôt qu'un barbare, disait l'autre. — Cette robe rouge est l'emblème du pouvoir royal qui l'attend. — Ou peut-être du martyre que ses sujets lui feront endurer. — Comme qu'il en soit , il est dign(| d'elle et elle de lui. — Ces mots, et d'iptres semblables, circulaient dans la foule, au moment où le Pape entra. Mais rien de cette agitation, ni de cette curiosité , ne se communiqua à la vierge, qui priait derrière le piher ; ses yeux s'étaient comme fixés sur le ciel; et son âme, absorbée dans la contemplation, semblait ne plus toucher aux choses de la terre. Elle fut enfin tirée de son extase par un sacristain, qui vint la prier de sortir, comme tout le monde, puisque la session allait commencer^ Les deux personnages mentionnés plus haut ne sortirent qu'après elle. Il est inutile de dire qu'elle ne s'aperçut point de leur présence. D'ailleurs leur déguisement ne lui eût poini permis de les reconnaître, quand même ils fussent parvenus i attirer son attention.

Toute la ville n'était remphe que de l'événement du jour, Le Pape, le concile, Bonaventure lui-même étaient oubliés pour le mariage de Saphiz et d'Iréna. Ce serait à ne pas finir^ si nous vouhons raconter les suppositions qui furent bâties sui ce fondement. — Elle a affirmé, elle a déclaré positivemeni qn'elle épousait le prince , répétait-on ; consultez Thaïs Fabryj son amie, qui vous le dira. Et certes, Thaïs n'est pas dans U cas de mentir. — Les mieux informés fixaient le jour du mariage. — Le Pape, disaient- ils, a promis de bénir les deu époux. — Non, répliquait un autre, c'est un archevêque ami de la famille. — Enfin un bateau , qu'on disait sortir de Marseille, étant arrivé sur les entrefaites, le bruit se répandii

(1) Rohrbachcr.

aussitôt qu'il était chargé d'objets précieux pour la nouvelle mariée.

Ces rumeurs ne manquaient point de revenir aux oreilles

des jeunes chevaliers de la Mure et de Varey. On devine quel

genre d'intérêt elles excitaient en eux. La même coïncidence

qui leur avait fait fixer au samedi suivant l'enlèvement d'Iréna,

j se retrouva encore dans la résolution de l'exécuter plus tôt.

— C'est pour moi chose décidée, l'Amer, disait le premier, au retour de la cérémonie; c'est question jugée, c'est affaire incontestée et incontestable : Iréna appartient au Tartare. J'en mettrais mes deux plus beaux doigts à couper.

— Et comment le savez-vous? A quoi l'avez-vous deviné? Vous fieriez- vous, par hasard, à ces bruits de rue qui ne sont jamais plus forts, plus nombreux et plus affirmatifs que quand ils sont sans fondements?

— Mais étais-tu là? Mais l'as-tu vue? Pendant toute la cérémonie ses yeux ont été de vraies fontaines de larmes.

— Ces larmes sont comme certaines inscx'iplions savantes, qu'on interprète de diverses façons. Vous rappelez-vous la pierre d'Amplepuis, que les uns prenaient, d'après l'épigraphe, pour un tombeau celtique, d'autres pour une table gauloise, et quelques-uns pour uu seuil d'écurie? C'est peut-être la même chose ici.

— N'insulte pas à ma douleur. Non, il n'est pas possible de s'y méprendre; ces larmes n'avaient qu'un sens; et le sourire de ses lèvres, et la sérénité de ses traits le révélaient de la manière la plus claire. Elle s'est laissé éblouir par l'éclat des grandeurs, par le charme de l'inconnu, par la perspective d'un trône. Elle veut épouser un prince : le mot est dit, est lâché; elle se croit digne de cela, et ne veut rien de moins. Quand on lui offre le titre de reine, comment s'abaisserait-elle à n'être que la femme d'un modeste écuyer? 11 n'y a pas de promesses, pas d'engagements, pas d'amitié d'enfance qui vaillent. C'est un parti pris : elle veut un prince; elle sera princesse.

— C'est votre idée : soit! Eh bien! que décidez-vous? "^

— Ce que je décide? repartit Godefroi, presque furieux. Je ^ décide qu'elle ne sera pas princesse.

— Comment cela?

— Je l'enlève... non pas samedi, comme je me l'étais d'abord proposé; mais plus tôt, le plus tôt possible, demain, si cela se"| peut. i] [

— Avez-vous une occasion , Messire ?

— Non ! oui ! Je chercherai un moyen de l'attirer quelque part, un guet-à-pens, et j'en trouverai un... A moins que de la faire demander à l'hospice des Contracts, et de l'enlever dans le trajet... Ce serait donc dans la nuit de demain. Tienstoi prêt. D'ici là, je préviendrai mes hommes... Je décide qu'elle ne sera pas princesse... Et elle ne le sera pas...

De son côté, Robert de Varey, non moins intrigué, non moins inquiet des bruits de la ville, avait demandé Pavollas et lui disait :

— Tu connais les rumeurs du jour ?

— Pas un mot. Je frottais ma trompette et attendais vos ordres. Samedi je...

— Non plus samedi ; il serait trop tard : le mariage avec le Tartare va se ftiire. C'est chose authentique qu'elle veut épouser le prince; elle l'a dit à une jeune fille de ses amies. Du reste, je l'ai vue moi-même pendant la cérémonie; elle n'a cessé de fondre en larmes. C'est donc une chose indubitable ; Iréna veut être la femme d'un Grand-Khan de Tartarie. Il est probable que l'évêque d'Albano lui a donné ce conseil : car je sais de science positive qu'elle a eu avec lui un long entretien , peu de jours avant la mort de ce frère. Femme d'un prince ? reine ? impératrice? la fille de Pierre Lutou? Ma sœur a raison : il n'y a rien de si orgueilleux ni de si prétentieux que ces parvenus.

— A quoi donc avisez-vous ? Ma trompette...

— Laisse-là ta trompette. Le Tartare veut l'avoir, et il ne

aura pas : je le jure sur mon cpée. Non, il ne l'aura pas, ,uand je de\Tais... l'égorger au pied de l'autel... ; — Lui ou elle ?

— Lui, elle; elle, lui: peu m'importe! Il ne l'aura pas; 'est tout ce que je puis te dire... pour le moment. Toi qui !S si habile et si fécond en ressources , invente un moyen de l'attirer hors de chez elle, à l'église, à l'hospice, en rue, au iiable, où tu voudras... Voyons! que dis-tu?

— On avisera. Pourtant c'est chose difficile. J'irais bien 'étendre encore... sur son passage; mais je ne sais si elle

lonnerait une seconde fois dans le panneau. C'est peu projable.

— Essaie toujours. Enfin il faut que nous trouvions un noyen quelconque. Je reste convaincu qu'une fois éloignée de tous ces spectacles qui fascinent sa piété, elle reviendra à celui lu'elle a aimé enfant, à celui qui l'a sauvée d'une mort certaine. Oui, PavoUas, ce Pape, ce concile, ce Bona^"enture, ce aaptème, ces pompes, tout cela lui a monté la tète, et fait ju'elle n'est plus maîtresse d'elle-même. Arrachons -la à ce pectacle ensorcelant, et nous la verrons rentrer dans son issiette naturelle, et retrouver ses douces et paisibles allures. Prends encore cette bourse. Je compte sur ton -zèle, sur ta force, sur ton habileté : le moment est critique : ne me fais pas défaut.

Pendant que ces jeunes fous, égarés par l'amour, prenaient ainsi leurs précautions pour s'assurer leur proie, Pierre de Ville avait peine à modérer sa satisfaction.

— Je le supposais, je le devinais, se disait-il : oui, c'était de ce côté-là que son cœur penchait. Elle veut épouser un prince : elle a raison. Un moment j'ai cru que son zèle religieux la tournerait du côté deVarey; l'idée d'une réconciliation semblait lui sourire. Pauvre enfant , je te sais gré de ta bonne volonté ; mais comme tu aurais perdu ton temps ! Tu ne devines pas jusqu'à quel point ce nom m'est odieux. Du

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reste, son zèle trouvera un champ encore bien plus ample avi ce prince : toute une nation à convertir ! Je la vois déjà instruisant les femmes, dirigeant les jeunes filles, fondant des associations pieuses, transportant en Orient tout ce que la religion a créé d'institutions utiles au sein de notre Europe. Je la vois exerçant .un heureux empire par sa vertu et par ses charmes, devenant l'âme de tout, le centre de tout et gagnant par milliers des cœurs à Jésus -Christ. Certes! elle n'aura rien à regretter de ce qu'elle aura pu laisser par ici. Si la possession des grandeurs ne la séduit pas ( et je sais qu'elle en est peu jalouse ) , au moins le plaisir de sauver des âmes la ravira ; elle aura la douce satisfaction de voir chaque jour sa couronne s'embellir et ses mérites s'augmenter pour le ciel. Quant à moi, j'avoue que je quitterai volontiers tout pour|or la suivre. Elle sera plus que jamais ma joie, mon trésor, m^ couronne. Je partagerai ses plaisirs, comme je jouirai de se| honneurs. Oh ! qu'il me sera facile d'oublier cette triste e^ ingrate cité! Hâte-toi, hâte- toi, chère petite : car mon âraè |( est dans l'impatience. Mais le concile va finir, le vœu expirera^ •et mes longues anxiétés auront enfin leur terme.

A côté de ce tableau du bonheur et de l'espérance, nous eé découvrons un autre qui lui fait un étrange contraste. Ces encore dans l'asile délaissé de la Croix-Rousse que se pass la scène.

— Amertume ! amertume ! s'écrie Miriaz , en élevant se mains au ciel, après avoir déchiré ses habits en tous sens l Adonaï ! Jéhovah ! Elohim ! Schadaï ! lequel que ce soit de ce 3, noms qui te plaise davantage : laisse-moi t'interpeller une der j^ nière fois. Si le grand patriarche Abraham, quoiqu'il se re connût cendre et poussière, osa cependant entrer en discus sion avec toi : oh! souffre que, moi aussi, je te deraandi L pourquoi ta Providence traite ainsi ton fidèle serviteur. Jettq| .^, un coup d'œil sur le livre de ma vie : c'est sans crainte que ^ je l'ouvre devant toi. Non, hélas! que je me croie irrépra*

:hable à tes yeux : aucun mortel ne saurait se justiûer en ta Irrésence. Mais si ma fragilité contracta quelques souillures, elles ont dîl être expiées par mes larmes et par cette mer de douleur qui inonda mon existence. 0 Dieu du Carmel et de 'Hermon ! je demeurai du moins fidèle à ta loi ; tandis qu'un Top grand nombre de mes frères passaient aux rites des genils ou négligeaient la religion de Moïse, moi, immobile comme in roc, je résistais aux assauts de l'incrédulité aussi bien qu'aux ragues de l'infortune. Non content de pratiquer moi-même, Ivec la plus scrupuleuse exactitude, toutes les prescriptions le la loi, j'en propageais le goût, j'en communiquais la conlaissance; et toi seul peux compter les âmes que j'ai raflerlies, celles que j'ai éclairées, celles que j'ai rapprochées de on culte béni.

— Que le ciel s'en souvienne ! dit ici le vieux Sidrach. Oui, a nous as soutenus quand nous chancelions, tu nous as ranilés quand nous doutions; et si nous mourons dans la foi e nos pères, c'est à toi que nous en serons redevables.

— Mais parmi ces âmes, reprit Nadab, il en était une que semblais m'avoir confiée, donnée, devrais-je dire : elle était

liennc ; je la cultivais comme un jeune arbrisseau ; je l'arrous chaque jour de l'eau vivifiante de ta doctrine ; j'arrachais )utes les mauvaises herbes qui essayaient de croître autour elle; j'écartais les périls, je conjurais les orages : et, grâces ta bonté ! elle croissait, et grandissait dans la connaissance ; l'amour de ta loi. Sur elle je fondais les plus belles espémces; par elle je rêvais la résurrection de ton peuple, le îtablissement de ton sanctuaire, et... que sais-je? Toi seul

mesuré l'étendue de mes espérances; toi seul...

Il fut interrompu par un sanglot, qui semblait sortir des us intimes profondeurs de son être. En même temps, un cmissement étrange s;coua tous ses membres, et ses yeux Hrent une fixité effrayante.

Ah! ne te plains pas, non, ne te plains pas, Nadab, cria

la vieille Déborah. Adonaï a donné à celui que tu appelle? U<x) fils une femme bien digne, une compagne selon son (i ur. Une femme forte, une épouse vertueuse, disent nos Saints Livres, est un don qui ne vient que de Dieu. Réjouis-toi, plutôt que de te plaindre ; il fera du bien encore avec elle ; s' suit les inspirations de cette aimable enfant, sa vie sera pleii de mérites et de bonnes œuvres.

— Et tu me l'as ravi ! reprit Miriaz, avec une énergie qi nous ne saurions rendre. Et tu me l'as arraché ! Et le voi qui m'échappe ! Etre des êtres ! et tu as pu accabler ma viei lesse de ce coup terrible ! Sans égard pour mon zèle si assidi si dévoué; pour ma fidélité, si éprouvée, si constante; sai pitié pour mes cheveux blancs, pour toute une vie d'am^ tume et de malheurs, tu me prives de mon seul appui, de dernière espérance ! Est-ce donc à cela que je devais m'

-tendre? N'avais-je droit à rien de plus? Ne distingues-tu pi le fidèle de l'infidèle ? N'as-tu qu'un poids et qu'une mesure' 0 toi qu'on nomme la Sagesse éternelle, qui donc e\pliqueB tes voies? Qui pourra me dire comment l'olivier fertile ef traité à l'égard du stérile chardon ? Pourquoi le juste est ma) traité, pendant que le méchant prospère? Ces mystérieus voies je les respecte, je les adore; mais...

11 tomba contre terre ; ses mains et ses pieds furent pris convulsion ; il resta un moment muet , le front sur le sol ; deux vieillards, seuls témoins de cette scène, s'alarmèrent crurent voir les symptômes de la contraction.

— Ne te désespère pas, ô mon frère ! lui dit Déborali mal est moins grand que tu ne semblés le croire. Ce ] homme n'est point perdu pour toi; il t'aime encore, il t'aimi toujours; et si tu retournes avec lui dans les terres d'Oriej tu trouveras dans sa douce femme un cœur généreux, pu tendre, qui respectera ta vieillesse...

— Ai-je dit que je les adore ? Ai-je dit que je les respe ces voies ? reprit Nadab d'une voix rauque, que les san;

l»li^aient. Non; à l'heure où me voici, je ne puis pas mentir. Jéhovah, ce n'est point l'adoration, le respect que je t'adresse maintenant; longtemps, trop longtemps, peut-être, je t'offris un cœur humble et soumis, des hommages aussi étendus que sincères. Mais cet encens, à ce qu'il paraît, ne t'était point ' d'agréable odeur : tu l'as rejeté, tu l'as dédaigné, tu l'as payé avec l'hysope et la coloquinte amère. Pour prix de tous ces sacrifices, ta foudre m'écrase; je t'exaltais, tu m'accables; je te louais, tu me combles dignominie; je t'immolais la victime d'un cœur pur, tu m'abreuves d'absinthe et de fiel. Adonaï ! est-ce là de la justice ? Auraient-ils donc raison , ceux qui doutent de ta Providence ? Et ces blasphèmes que je réfutai tant de fois dans mon zèle naïf, sorni--'" f- " iimnc à les formuler d'une voix mourante ?

Après un instant de silence, que remplirent d'affreuses convulsions sous les yeux des vieillards épouvantés, le juif releva la tête; un horribles bouleversement se faisait lire dans ses traits; il était visible que quelque mal violent troublait ses entrailles. Sa face déjà bleue, ses lèvres contournées, ses paupières clignotantes offraient un spectacle pénible à voir.

— Maudire, quand je ne voulais que bénir ! Devenir Gain, après avoir été Abel ! Quel sort cruel !... et c'est le mien ! Quand je devais être le restaurateur du temple et le père d'un nouveau peuple, mourir comme un vil rebut, être écrasé comme un vermisseau ! 0 toi que je n'ose plus, que je ne veux plus, jue je ne puis plus invoquer. Etre mystérieux et inconnu,

.ncien Dieu d'Abraham , d'Isaac et de Jacob, entends le cri du lésespoir, le râle d'agonie d'un homme qui meurt enveloppé ie ténèbres et de malédiction!... Tout à l'heure je vais paraître devant toi... à moins que tu ne préfères me refouler au fiéant. I.e peux-tu ? Le veux-tu ? Si tu le peux , fais-le, c'est e dernier service que te demande un infortuné qui voulait ^tre ton serviteur, et qui est forcé de mourir ton ennemi.

— Mon frère , mon frère , quel horrible mal te tourmente !

criait la pau^Te Déborah , tennfiée de ce qui se passait sous ses yeux. Pourquoi te livrer ainsi au découragement? Pourquoi blasphémer le Dieu que tu louas et servis avec tant de ferveur ?

— Miséricorde du Seigneur ! s'écriait à son tour Sidrach; dans quel état est son corps ? Quelle affreuse douleur le torture? Je ne doute plus qu'il n'ait pris de ces poudres funestes que PavoUas lui remit l'autre jour. Hàte-toi ! va demander quelque part un remède au poison. Déborah, ma femme, ne perds point de temps. Adresse-toi même à un chrétien, s'il est nécessaire : car le mal est bien avancé...

était trop tard. Le malheureux, surmonté par la vivacitt de la souffrance, tressaiUit, se releva, courut se heurter cinq oi six fois contre les murs à la façon d'un bélier, puis tourni sur lui-même ainsi qu'un homme saisi de vertige, et retombi enfin sur le sol, anéanti, inanimé. Les vieillards entendiren encore ces paroles sortir de sa bouche : — Lui aussi... lente ment !... lui aussi !.. — Après quoi l'un des deux yeux ( l'autr était déjà fermé) lança vers le ciel un regard fixe, terrible que le blasphème semblait encore animer; quelques mots d malédiction s'échappèrent, et l'infortuné expira.

LE NŒDD DE l'ÉNIGME.

Ce fut un grand étonnement dans la ville de Lyon, quand le bruit s"y répandit que la fille de Pierre de Ville avait disparu. Bien des commentaires eurent lieu ; aucun n'avait le moindre fondement. Les cavaliers de Godefroi de la Mure, l'espion de Robert de Varey s'étaient tenus aux aguets, jour et nuit pour ainsi dire ; et aucun d'eux n'avait rien vu. Le prince tartare était parti seul, inquiet et malade, disait-on; et l'on apprit, en effet, qu'il mourut en route, de chagrin suivant les uns, de poison suivant les autres. Cette dernière opinion paraît la plus vraisemblable, s-i l'on veut interpréter en ce sens les paroles du juif blasphémateur mourant : — Lui aussi !... lentement!... lui aussi!... — lesquelles laissent facilement supposer que Nadab, dans son désespoir, avait voulu ravir au Dieu des chrétiens le fruit de son triomphe.

Pierre de Ville interrogé sur ce qu'était devenue sa fille, ne répondait pas ou ne répondait que par des larmes. Dès ce moment sa misanthropie devint profonde ; il ne sortait plus, il ne voyait personne; il semblait ne vivre que de son chagrin. Les pauvres seuls avaient libre accès chez lui; et l'on remarquait que jamais ses aumônes n'avaient été plus abondantes. Il étendit aussi ses libéralités aux églises, qui presque toutes reçurent de lui des présents considérables; il agissait comme un homme qui n'a plus d'héritiers.

Mais Jréna, qu'était-elle devenue? Les lecteurs, fatigués de

nos longs détails , désirent enfin le savoir. Nous résumerons ce que les chroniques nous disent là-dessus.

Le lendemain du baptême du prince tartare, comme la nuii était au milieu de sa course, deux personnes virent un prélai et une vierge voilée s'avancer vers la cellule de la recluse df Sainte-Marguerite. On savait que, depuis quelques jours, la loge était vide; la piaise femme qui l'habitait était morte de joie, en entendant les cloches annoncer la réconciliation des deux Eglises. Plusieurs fois, ajoute le chroniqueur, on avait déjà vu, dans les semaines précédentes, une jeune fille s'aboucher avec l'humble pénitente. Le prélat introduisit donc la femme voilée dans l'étroite loge, et en scella lui-même la porte, après diverses prières et bénédictions. L'opinion publique ne douta point que la nouvelle recluse ne fût Iréna. Le lecteur se souvient de l'impression qu'avaient faite sur elle l'aspect, le regard inspiré, et surtout la devise de la fervente soHtaire : — Perso7me n'a une plus grande chanté que celui qui donne sa vie pour ceux qu'il aime. — On comprend alors que voyant tous ses efforts impuissants pour arracher du cœur de son père la haine qui le dévorait, elle ait voulu acheter, par le sacrifice entier de sa personne , la grâce qu'elle avait jusquelà inutilement sollicitée. L'historien croit savoir de science certaine que l'illustre Bonaventure avait répété aussi à la fidèle enfant, la sentence que le ciel avait déjà mise dans la bouche de Marguerite des Trépassés (c'était, on s'en souvient, le nom que portait la recluse de Sainte-Marguerite), en lui faisant espérer que la Providence paierait richement son sacrifice.

Quoi qu'il en soit, ce sacrifice ne fut pas long. Cette belle jeune fleur succomba vite dans les austérités de la pénitence. Les rares curieux qui pouvaient la découvrir s'accordaient tous à témoigner que sa beauté n'avait point disparu, mais seulement changé de forme ; une grâce toute céleste remplaçait les attraits dont la nature l'avait douée et qui faisaient

l'admiration de ses contemporains. Le prince, son époux, l'avait comblée de ses faveurs, l'honorant souvent de consolations sensibles et de douces extases ; et ces délices intérieures reflétaient sur ses traits je ne sais quelle angélique sérénité, bien supérieure à celle d'autrefois. Mais cette paix était sans doute le résultat de la promesse que lui avait faite le même prince de lui rendre l'àme de son père.

En effet, Pierre de Ville ne put résister à l'influence de ce grand sacrifice. En perdant sa fille, il perdait tout; la vie ne pouvait plus avoir pour lui aucuns charmes. D'abord il s'enferma dans sa tristesse, et resta longtemps accablé sous le coup qui le frappait. Puis à la fin, comprenant qu'il était luimême la cause de ce triste délaissement, qu'il ne pouvait s'en prendre qu'à lui si son doux trésor lui était enlevé, il prit le parti de répondre à cet acte de piété filiale, en rentrant en paix avec son Dieu et avec sa conscience. Un jour il se rendit chez Bernardin de Varey, l'embrassa étroitement, les larmes aux yeux et le cœur serré. Cette muette étreinte avait tout dit, et les pleurs de Bernardin répondirent aux siennes. Puis le même soir, de Ville entra dans le couvent des Cordeliers et n'en sortit plus. 11 mourut daps un âge avancé, p'cin de mérites et d'oeuvres de pénitence.

Mais il y avait déjà longtemps que sa chère Iréna l'avait précédé dans la tombe. Son tempérament était peu fait pour subir de si effrayantes austérités. Elle les soutint pourtant avec le mâle et généreux courage qu'une foi vive inspire, ilais la lutte ne pouvait être longue : la nature abattue, domptée, céda vite aux violents transports de l'amour. Les habitants de Lyon s'arrêtaient souvent près de la petite cellule, enchaînés par une sorte de respect pour l'habitante; on s'estimait heureux si l'on avait pu l'entrevoir ou entendre ses amoureux soupirs; une vénération particuhère s'attachait à l'humble prisonnière, qui avait si héroïquement sacrifié beauté, jeunesse, fortune, plaisirs, tout ce que le monde envie, pour obtenir le

salut d'une âme. Victime de bonne odeur, elle avait laissé m exemple dont l'influence se (It longtemps sentir.

Iréna avait à peine vingt ans quand le pnnce, son éponx l'appela à lui. Mais depuis longtemps déjà elle savait que so: père était converti, qu'il avait pardonné, qu'il priait et jeûna sous l'habit de Cordelier. C'était tout ce qu'elle demandait, c : son unique vœu était rempli. Qui peindra sa joie, quand' bonne nouvelle lui arriva? Dès lors son existence ne pouvf plus être qu'une longue action de grâces , qu'un perpct sourire. Mais, comme la colombe impatiente, elle battit tantj tant des ailes, qu'elle brisa son lacet et s'envola vers] ciel.

Oui, elle avait tout livré, tout sacrifié ici-bas, ami lectei elle avait échangé toutes les joies de ce monde contre les ai térités de la pénitence.

Mais ELLE AVAIT SAUVÉ UNE AME. Son sacrifice n'élait-il pai assez payé ?

su DU SEOOiro ET OEnNIER VOLVMf ^

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