‹ Iréna, ou, La Vierge lyonnaiseChapitre 39 sur 40 · II · texte numérisé non relu

II

— La crois-tu sincère ? dit vivement Godefroi. Ne serait-ce pas un jeu joué, afin de jeter de la poudre aux yeux du public ? Tu ne connais pas encore le naturel faux, dissimulé, hypocrite de ces orientaux.

— Ma fortune serait faite si je pouvais m'assurcr de la véritô de cette assertion , répondit l'Amer. Je jetterais bien vite au sépulcre, où je l'ai pris, le linceul qui abrite si mal ma misère. Je sais quelqu'un à qui cette nouvelle causerait une terrible joie, et qui me la paierait au poids de l'or. Pauvre Nadab ! ta vieillesse descendrait joyeuse au tombeau , s'il était vrai... Mais non, non : cela n'est pas, et, encore une fois, le danger est ailleurs.

— Veux-tu parler de Robert deVarey? On m'a prévenu qu'il a songé un moment à un enlèvement ; mais je sais qu'il n'y pense plus. Il m'est arrivé par-dessous main une lettre aussi courte que significative. Ecoute-la : « Le noble écuyer Godefroi de la Mure n'obtiendra la femme qu'il désire qu'à la pointe de l'épée. Qu'il se prépare à un champ clos ! » J'aurais ittaché peu d'importance à cet avis, si je ne savais d'ailleurs }ue Varey a réellement parlé de me provoquer en duel. Quand il voudra, où il voudra, et avec quelles armes il voudra. Je lui laisse le choix. Seulement qu'il se hâte : parce que je ne veux pas rester, comme une grue, sur une jambe. Je suis prompt dans mes décisions et ardent à les exécuter. Sais-tu quelque chose de particulier là-dessus ?

— Je sais que le projet d'enlèvement est revenu sur l'eau, le les mesures sont arrêtées, les instruments prêts.

— Vrai? dit Godefroi en pâlissant. Et quand? Ce... miséle oserait-il bien me ravir ma fiancée ? Car enfin je puis

appeler ainsi, d'après le langage et les promesses de son père. Robert sait parfaitement où nous en sommes.

— Et c'est parce qu'il le sait qu'il agit. Le succès apparient ordinairement au plus habile et au plus pressé. Du reste, l'est à vous à voir.

— Je suis embarrassé, je l'avoue. D'après cette lettre qui me paraît venir de bonne source, mon intention était d'attendre cet insolent de pied ferme, et de lui faire payer cher ; son audace. Car je suis assuré d'avoir l'avantage sur lui qui depuis longtemps ne sait plus ce que c'est qu'une épée. Mais ce que tu dis me trouble et me déconcerte. Quel avis me donnerais-tu?

— Le simple bon sens le dicte : s'assurer du principal , et négliger l'accessoire.

— C'est-à-dire, si je t'entends bien, enlever Iréna et laisser venir le reste. Je crois que tu as raison. Alors il me faut revenir à mon plan : masquer mes quatre soldats, et... Où crois-» tu que l'exécution serait plus facile ?

— La jeune fille va tous les samedis aux matines M Sainte- Claire. L'office finit à une heure du matin. La nuit est nombre, le quartier désert, le moment propice : c'est l'opération la plus simple que l'on puisse imaginer. A propos, j'oubliais de vous remettre une lettre... que voici.

— Une lettre ? Et de qui la tiens-tu ?

— C'est une étrange cité que cette ville de Lyon : tout s'y; fait autrement qu'ailleurs. Depuis que ce Pape et ses nombreux acolytes occupent, absorbent l'attention pubhque, toutes; les tètes sont à l'envers. Je prêchais tranquillement sur mon thème habituel, la pauvreté, quand un jeune homme me glissa ce billet dans la main, avec prière de le porter à son adresse.; Je dois l'avouer : une pièce de monnaie l'accompagna dan» mes doigts. Que le Dieu des pauvres soit béni de venir ainsi en aide à son pauvre serviteur Job !

De la Mure ouvrit précipitamment la missive et la lut sans rien dire. Elle était plus longue que l'autre, et renfermait probablement des choses qui l'intéressaient vivement : car sa (i gure changea de couleur deux ou trois fois. La colère paraissait être en lui le sentiment dominant. L'auteur de cette lettre n'était autre que Mechtilde de Varey, décidée à satisfaire à

'il

tout prix sa jalousie et son dépit amer. Godefroi lut et relut, mâcha et remâcha chaque mot, chaque syllabe : mais le poison entrait goutte à goutte dans ses veines. Il réfléchit ensuite longtemps, autant que son trouble lui permettait de réfléchir. Enfin il reprit la parole :

— Je ne sais d'où me viennent ces avis. 11 y a là dedans un mélange de douceur et de cruauté, de vérité et de mensonge, qui me frappe. Cependant je ne puis y être indifférent. C'est un moyen qu'on me propose, un moyen qui répugne à mon honneur de chevalier...

— Ah ! l'honneur de chevalier! repartit l'Amer, avec un sourire railleur. Son langage est bien inopportun dans des circonstances comme celle-ci. Quand on a tant fait que d'aller jusqu'où vous voilà, il est bon de lui faire la sourde oreille.

— Ne parle pas ainsi, misérable, ou je te fais expier ton insolence. Apprends que jamais un de la Mure ne saurait forfaire à l'honneur. Je ne m'écarterai pas de son sentier , dùt-il m'en coûter la vie.

— La vie, je le crois; une femme, c'est autre chose. Tout homme peut sacrifier sa vie, et il faut bien que ce sacrifice soit facile, puisqu'un soudart le fait pour un écu, un marchand pour une aune d'étoffe , un voleur pour le moindre objet qui le tente. Mais immoler une passion, un goût, c'est chose plus difficile; là on se retrouve faible, impuissant, incapable d'efibrt. 11 paraît qu'il est plus aisé de donner la pièce que la monnaie. Si l'honneur vous est si cher, noble écuyer, tournez vos vues ailleurs.

— Et pourquoi ? En quoi l'honneur me défend -t-il de réclamer une femme qui m'a été promise? Ne serait-il pas compromis, au contraire, si je la cédais lâchement à un impudent rival?

— Voilà ce que la passion crie, et l'honneur se tait. Mais toutes les fois que la passion se tait, l'honneur crie. Et si par hasard il leur aiTive de crier ensemble, la voix de l'une est

le ru^i<sciiiciit du lion, et celle de l'autre le gazouillement d^ la fauvette.

— Sais- tu que ta morale commence à me déplaire ? Laissi là, je te prie, ces raisonnements. Il s'agit pour moi de prend un parti, et non de raisonner. Celui qu'on me propose ei violent, très-violent... le poison ! Non, je ne veux pas en ei tondre parler. Je reviens à mon premier plan. Nous l'enlèvi rons. Samedi , dis-tu ? C'est le samedi qu'elle se rend à Sain Claire ?

— Jusqu'ici elle n'y a guère manqué. Cependant comme grave événement la menace, il est possible que...

— Quel événement?

— La maladie, la mort imminente de ce frère Bonaventu

— On le dit vraiment bien malade. C'est un saint de moi sur la terre, et un de plus dans le ciel. En lui , l'Eglise perj une de ses lumières et le concile son âme. Mais qu'est-ce qui i cela fait à notre affaire? Bonaventure lui-même m'eiit donni droit.

— Peut-être, répliqua l'Amer, en attachant son regard rail leur sur la figure du jeune chevalier. Oh ! oui , oui , sans douti ( oui... L'honneur va si droit son chemin, que la conscience i suit toujours. Cependant on dit que ce solitaire était sévèÉ o dans ses jugements, quoique indulgent dans son langage. Iles certain que ceux et celles qui se sont adressés à lui en ont éb fort contents et très-éclairés dans leurs voies spirituelles, plus...

— Et pourquoi as-tu dit la menace? Iréna ne prendra à événement que la part de tout le monde, un peu plus vivç peut-être , parce que sa grande piété lui rendra cette perte pin sensible. Mais son sort ne dépend en rien de la vie ou de 1 mort de l'évèque d'Albano. Et si elle l'a consulté , je suis sO et plus que sur que cet illustre théologien a décidé en faveur. En veux-tu une preuve ? J'ai moi-même chargé cordelier de poser cette question à Bonaventure : — Une fei

est-elle obligée de tenir une promesse de mariage ? — Et il a répondu qu'elle y est tenue en conscience , si elle a fait cette promesse sérieusement et qu'il n'y ait pas d'obstacle insurmontable. Or, dis-moi où sont les obstacles insurmontables ? Très-certainement je n'aurais jamais songé à un enlèvement : car ce moyen répugne à la délicatesse , et je sais combien il sera peu de son goiit. Mais dès l'instant qu'un concurrent dé- . loyal ose y recourir, personne, pas même frère Bonaventure, ne peut me condamner d'y recourir le premier. C'est donc une chose décidée. Puis-je compter sur toi ?

— A vos ordres , noble écuyer. Je vous ai engagé ma parole ; je ne la retirerai pas. Que Jéhovah cependant me préserve du sort de Sichem , fils d'Hémor , qui enleva la fille de Jacob !

— Sois tranquille. Si l'entreprise réussit, ton sort est assuré. Je t'ai engagé ma parole de chevalier, et crois qu'elle ne faillira pas. Tu seras riche. En attendant, prends ceci et... tiens-toi prêt pour samedi. Mais je te reverrai pour te donner une dernière instruction. Retire-toi.

n se retira, en effet, le vénal scélérat; mais en riant, mais en s'applaudissant du succès de sa ruse.

— Les voilà lancés tous les deux, murmura-t-il; et lequel que ce soit qui réussisse , notre petite fortune est faite. Et puis, Pavollas, ou plutôt Samgar, cher neveu, nous pourrons jouir et rire aux dépens de ces illustres chevaliers. Va! la race de Jacob n'a pas encore perdu ses droits sur Amalec et sur Jébus. Qu'Adonaï nous prête secours ! Que Schadaï nous aide à porter le trouble dans le camp d'Ammon ! Samgar , mon cher neveu , soyons sages et habiles : la fortune semble nous sourire.

AVIS D'UN PÈBE; avis D'UN SAINT.

Il n'était que trop vrai : frère Bonaventure tombait épui à la fleur de l'âge, et allait rendre sa belle àme à Dieu. Sing lière destinée de ce concile d'avoir vu mourir deux des plî grands saints de l'époque : Thomas et Bonaventure ! |

Grégoire X s'était comme déchargé de la présidence de 1'^ semblée sur l'évèque d'Albano. C'était lui qui devait prép les matières à traiter dans chaque session : ce qui ne l'em chait point de rendre encore divers offices de charité et de c linuer ses exercices de piété et ses prodigieuses mortificatio A. la fin tant de travaux l'accablèrent, et après la troisièm session , il se sentit mal. Néanmoins il voulut encore assista à la quatrième, dans laquelle le logothète abjura le schisnM Ravi de joie de voir enfin accomplie l'œuvre objet de ses vœ| et de ses travaux, le saint prit la parole comme nous l'avo] dit : mais chacun avait remarqué la pâleur et la maigreur ses traits, la faiblesse de sa voix, et on en tira de sinisti augures qui ne tardèrent pas à se réaliser.

Nous avons dit avec quelle impatience Iréna attendait 1' tretien qu'on lui avait promis avec l'homme de Dieu d'une fois on l'avait rappelé au saint , et toujours il répon avec un doux sourire : — L'heure n'est pas encore venue. Enfin quand la maladie se fut déclarée , et qu'un secret p; sentiment l'eut averti de sa mort prochaine, il pria un fn

d'avoir à prévenir la jeune fille qui désirait lui parler qu'il l'attendrait au confessionnal.

Pour elle , ces longs délais l'aûligeaient sans l'abattre. Elle voyait approcher le terme de son vœu , c'est-à-dire le moment où il faudrait choisir entre trois prétendants , et chaque jour son incertitude augmentait. En vain cherchait-elle à éloigner cette pensée, à jeter tous ses soucis dans le sein du Seigneur; toujours l'imagination la ramenait de ce côté-là, balançait les titres de l'un et de l'autre et troublait tout à la fois son esprit et son cœur. Mais ce qui la tourmentait bien plus encore, c'était le triste état de son pore, cette haine qui allait s' assombrissant et finissait par envahir en entier cette âme infortunée : pareille à ces cruels ulcères qui gagnent insensiblement du terrain et tuent la vie à sa source.

— Je le sens, ô mon Dieu! disait-elle souvent, les yeux mouillés de larmes, je ne mérite rien que l'abandon et les coups. Quand donc je vous offre tout mon être pour obtenir une grâce aussi précieuse, c'est presque une insulte à votre Majesté, puisque c'est lui offrir le néant et le péché. Et pourtant ma foi dans votre miséricorde est vive ; je me sens irrésistiblement portée à espérer. Vous avez vos moyens , vos ressources, vos heures; il serait téméraire de vouloir les hâter, et cette audace , je ne l'aurais pas , si je ne voyais ce pauvre père suspendu sur l'abime. Un accident subit, imprévu, peut l'enlever de ce monde ; il y a peu de temps qu'il en a été menacé : et alors que deviendrait-il ? Quel sort épouvantable serait le sien ? Oh ! s'il vous plaît, ne permettez pas qu'il en soit ainsi. Et si la misérable victime qui se présente est plus propre à irriter qu'à apaiser votre colère , eh bien ! détournez-en les yeux , ne la regardez plus. Mais contemplez la face de votre Christ, voyez sa couronne d'épines, voyez ses plaies, et souvenez-vous que c'est pour nous qu'il a souffert ces opprobres et ces douleurs. Personne n'a été excepté de son grand sacrifice : pourquoi cette âme qui m'est si chère n'en profitcrait-ellc pas?

«Et vous, Reine du ciel, resterez - vous insensible à m^ ^ peine ? Vous qui prenez un si vif intérêt à notre salut, et nouf ' regardez tous comme vos enfants , je vous recommande ins' tamment ce cœur malade. Nous voyons souvent les mèrei mortelles éprouver un attachement plus vif pour ceux de leu fils qu'une infirmité afflige. C'est à ce titre que j'espère votri tendresse et votre intercession maternelle pour mon père. C'esl une infirmité chez lui , bien plutôt qu'un vice : car il est n bon, aimant ; la haine n'est point dans son caractère. Arrache; donc cette plante amère et sauvage, qui empoisonne tou sa vie ; tendez-lui la main , ô vous qui pouvez tout ! ô vous qui n'avez accepté de la puissance infinie que le droit de faire le bien 1 Daignez vous souvenir du zèle qu'il montra pour voi autels. Ne laissez pas périr une âme rachetée du sang de votre Fils. »

Ainsi la fidèle enfant exprimait ses plaintes et sa confiance au Seigneur. Si elle désirait vivement un entretien avec le grand saint qu'elle admirait, c'était moins encore pour elle que pour son malheureux père : elle espérait toujours que cet homme éclairé d'en haut lui apprendrait l'art merveilleux d'obtenir une conversion : art que les saints seuls connaissent. Aussi tressaillit-elle de joie , quand le frère vint lui dire que le cardinal, évèque d'Albano, quoique épuisé et sans force, | voulait bien l'entendre au tribunal de la pénitence.

Mais était-ce réellement de la joie qu'elle éprouvait ? Nous ne saurions le dire. Tant de sentiments se pressaient dans son âme , qu'il lui eût été difficile d'en bien démêler la nature. Elle espérait et elle craignait, elle jouissait et elle tremblait : un arrêt allait nécessairement être prononcé sur elle : car elle ne pourrait considérer la décision du saint que comme l'expression de la volonté du ciel. Or quel serait cet arrêt ? Combien de fois son imagination en a sondé le mystère ! Que de suppositions elle a déjà bâties ! Quels efforts de pensée elle a déjà faits pour se mettre en présence de la situation que cette cir-

constance va lui créer ! Elle a seize ans ! Elle est dans la fleui de son printemps , dans Véclat de sa beauté , au sein de la fortune , environnée de tout ce qui peut charmer et plaire ! Oui , que sortira-t-il de cette bouche indulgente et sévère ? Ne se repentira-t-elle point d'avoir fait dépendre son sort de la parole d'un homme, cet homme fùt-il un saint ?

Elle était tout agitée de ces pensées quand, à l'heure fixée, elle vit l'illustre religieux s'avancer par la porte qui donnait du cloître des Cordeliers dans l'église. Cette tète pâle et décharnée eût pu passer pour une tète de mort, sans ce rayon lumineux, sans cette transparence de teint qui forme comme l'auréole des saints. Il avait peine à marcher, tant ses forces étaient épuisées. Il se prosterna devant l'autel, et y resta luiigtemps absorbé dans l'adoration de son Dieu ; sans doute il demandait le trait de lumière qui devait éclairer sa décision, celui que demandait elle-même la timide vierge, qui lui avait confié son sort. Iréna aussi priait. Les yeux fixés sur le sacré tabernacle, elle implorait de son doux Sauveur la grâce spéciale dont elle avait besoin pour obtenir la conversion de son père, et aussi la désignation de l'épouK auquel elle devrait unir son sort. Enfin le saint prit place au tribunal.

Ce qui se passa dans cet entretien pieux, le lecteur ne s'attend pas à ce qu'on le lui dise : un secret inviolable devait l'envelopper à jamais. C'était la dernière îois que frère Bouaveuture s'occupait du salut d'une âme, le dernier point de contact qu'il dût avoir avec la terre : on peut présumer que son grand cœur s'y montra plus brûlant, plus inspiré que jamais. Ainsi le soleil, avant de se coucher, brille quelquefois d'un éclat plus vif, et semble recueillir les rayons de sa gloire pour en colorer les montagnes. Tout ce que nous savons, c'est que la jeune fille sortit souriante, mais baignée de larmes, du tribunal de la pénitence, et qu'elle passa toute la nuit en prières à l'Eglise.

Ceci se passait la veille de la quatrième session, où eut lieu

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l'abjuration des Grecs. En sortant du concile, Bonaventure sentit abandonné de ses forces et fut obligé de rester dans sa cellule. Dès ce moment, il ne songea plus qu'à se recueillir dans ses exercices de piété, pour se préparer à paraître devant Dieu. L'admirable sérénité de sa figure dénotait la tranquillité de son âme; c'était la joie calme du prisonnier qui sent tomber ses chaînes et voit poindre le jour de la liberté. L'émotioni de la ville était universelle; tous les Pères du concile étaient | dans le deuil; il semblait qu'un nuage de tristesse se fût abaissé f sur la glorieuse cité de Lyon. Grégoire surtout était profondement affligé de la perte que l'Eglise allait faire; les liens de la plus étroite amitié l'unissaient à l'évèque d'Albano. Il voulut j lui-même lui administrer le sacrement d'Extrème-Onction, et ^ ce fut parmi les gémissements et les larmes de tous les témoins de cette scène touchante. Le saint seul jouissait d'une satisfaction profonde au milieu de la tristesse générale; il goûtait déjà ■ par avance les joies de l'éternité.

Quel grand, quel magnifique spectacle que celui-là, et que le Psalmiste a eu raison de dire : La mort des saints est précieuse devant Dieu ! Elle ne l'est pas moins devant les hommes, à qui elle offre de si puissants motifs d'admirer les effets de la grâce divine, et de se détacher de la terre. Oui, de tels exemples sont nécessaires a cette pauvre humanité toujours si entraînée vers le mal, toujours si lourde, quand il faut se relever '^^ vers le ciel. Toute la ville aurait voulu assister aux derniers moments du pieux solitaire; je ne sais quelle auréole divine brillait autour de cette couche de pénitence, et en faisait pour le moment comme le rendez-vous de tous les cœurs. Mais nul ne suivait cet humble drame avec plus d'intérêt que notre jeune héroïne. Elle avait appris ce que c'est que l'âme d'un saint; elle avait vu à nu ce foyer brûlant d'amour, d'où s'élancent des flammes si vives vers le ciel ; elle avait touché, palpé, pour ainsi dire, les effets de la grâce, tels qu'ils sont quand une volonté docile et ferme leur permet de se développer. Que c'était

grande chose pour elle que le cœur d'un saint ! Comme elle s'expliquait bien la puissance que le Seigneur confie à ses illustres serviteurs, quand une fois ils ont tout abdiqué, tout immolé, tout vaincu pour s'abandonner au souffle de l'Esprit !

Lue dernière fois elle aurait encore désiré entendre cette parole inspirée, revoir ce front de prédestiné, déjà couronné à ses yeux des splendeurs du ciel. Elle ne le put : l'entrée du souvent lui était interdite. Mais elle s'en dédommagea, en recueillant, par toutes les voies possibles, les plus minces inciients de cette paisible et sainte agonie.

Le dimanche, 15 juillet 1274, frère Bonaventure rendait son Iniiier soupir. Cette lugubre nouvelle passa, comme un coup Il tonnerre, sur la ville attristée. Le saint était dans la cinpiante-troisième année de son âge; comme son illustre ami et r. al, Thomas d'Aquin, il mourait consumé par le travail et austérité, plein de mérites et de bonnes œuvres, et laissant à

I jlise une pieuse mémoire à honorer, de savants écrits à i: liter et les plus nobles exemples à suivre. On lui fît, le

II nie jour, des obsèques magnifiques; le concile entier y asiota; honneur inouï, et que personne n'obtint jamais avant li après lui. Ce fut son ami, Pierre de Tarentaise, qui officia t prononça sur sa tombe une oraison funèbre, dont le texte tait cette parole de David : — Je suis affligé de t' avoir -perdu, l^on frère Jonathas. L'émotion suspendit plus d'une fois la paole dans sa bouche, et les larmes de tout l'auditoire proucrent quel écho il éveillait dans les cœurs. Bonaventure fut in-

tumé dans l'église même de son ordre, c'est-à-dire des Frères [ineurs ou Cordeliers ; et son corps y fut conservé jusqu'à l'éoque où les protestants, s'étant rendus maîtres de Lyon, le tèrent dans le Rhône (1 ) . Le Pape ordonna à tous les membres u concile d'offrir une fois le saint sacrifice de la Messe, pour

(1) En 1562.

le repos de l'âme de frère Bonaventure. C'est à cet illustre do teur que l'on doit la coutume de chanter après les vêpres l'aa tienne à la Vierge, et l'établissement de la première confrérie ^ péjiitcnts, connue sous le nom de confrérie du Confalon (l).j Pierre de Ville n'avait pu ignorer la démarche de sa fiUej! savait qu'elle avait eu un long entretien avec le saint que le monde pleurait. Mais ce qui le frappait, c'était l'air de g; qui depuis lors régnait sur cette douce figure. Jamais il ne avait vu une mine aussi sereine, aussi ouverte, une démarcl plus légère, des manières plus dégagées. Cependant quelqii fois des larmes bordaient ses longs cils et y tremblai^ comme des perles; et néanmoins, même en ce cas, une joj singulière animait tous ses traits : d'où son père concluait qo le bonheur était bien la source de ces pleurs qu'elle ne prenâi point la peine de dissimuler. — La voilà hors de peine, soi geait-il ; son cœur est sans doute débarrassé des soucis qui ^ saient sur lui. Car enfin elle avait beau faire : on ne s'isole ainsi du monde entier ; et si l'on peut contenir sa langue (i faut avouer qu'elle l'a contenue à un degré qu'un homme raêi ne pourrait atteindre), il est bien plus difficile de couper les ail» à l'imagination et de refouler toutes les affections de l'ànii <3uand on a trois prétendants, et trois prétendants de o taille, comment se défendre d'une certaine perplexité ? C( ment ne pas balancer leurs titres ? Non, il n'est pas poss: qu'elle n'ait pas fixé son choix. Et j'espère toujours qu'elle férera ce Saphiz, qui est bien vraiment le plus charmant jei homme qu'il soit possible d'imaginer. Plus je le fréquei plus j'admire le trésor de vertus et de qualités qui est en Quand il me parle d'elle, c'est avec une dignité, une simpli et en même temps un cœur qui me ravissent. Oui, certai ment j'insisterai pour qu'elle l'épouse. Encore quelques joi et le concile finira, et son vœu sera expiré. Oh ! alors

comme je l'espère, ses idées concordent avec les miennes, mon bonheur sera complet. Mais point de Varey! point de Varey! Ce mot me devient souverainement odieux; je ne puis plus me réconcilier avec lui.

Quoique le terme fût en effet fort rapproché, cependant l'impatience de Pierre de Ville était telle qu'elle ne pouvait se contenir. Il brûlait de savoir un mot de la décision du saint solitaire.

— Allons ! allons ! petite, dit- il à sa fille dans un moment d'abandon, voici que nous approchons de la fin du concile : tout le monde affirme que la dernière session aura lieu le dix-sept.

— C'est un bruit accrédité, mon père. Mais quelles grandes choses s'y seront faites ! Le cœur tressaille quand on y songe. Une grande portion de la chrétienté réconciliée avec le centre de l'unité; une croisade résolue contre les ennemis de Jésus- Christ, ces terribles mahométans; des mesures prises pour empêcher la trop longue vacance du Saint-Siège; une sorte de traité fait avec le vaste empire des Tartares...

— Oui, oui, dit de Ville, en interrompant ici sa Slle; et ceci est peut-être le côté le plus important de la question. Oui, la conversion de ce jeune prince est un grave événement, qui ouvre la porte aux plus belles espérances. Pour moi je ne doute pas que bientôt la Tartarie ne soit chrétienne. Quant aux races grecques, je t'avoue que je m'y fie peu. Ce sont des peuples faux et dissimulés, sur la parole desquels il n'y a pas à compter. Selon moi, ce Paléologue n'agit que par politique, uniquement pour se ménager l'appui de la chrétienté contre les musulmans qui menacent son empire. Ce sont d'ailleurs des peuples usés. Les Tartares, au contraire, sont une race neuve, pleine de vigueur et d'avenir. Une fois trempée dans les eaux du baptême, elle formera le plus vert rameau du tronc de l'Eglise. Et comme je crois connaître ce jeune Saph^z, nul doute pour moi qu'il ne devienne un apôtre zélé, un ardent

propagateur de la foi. A propos, tu sais que c'est le seize qu'fl fait son abjuration ? J'espère que tu pries et prieras encon pour que l'Esprit de Dieu descende en lui, j(

— Oh ! oui, mon père, bien certainement. Je mets le pl\ grand intérêt à ce que sa conversion soit sincère : les cons quences en peuvent être si heureuses!

Nous ne saurions dire quelle joie intime causa à Pierre Ville cette réponse, et surtout le ton avec lequel elle avait é faite. Il ne douta plus que Saphiz ne fût réellement l'épou choisi par sa fille; et cette pensée l'enhardit à aller plu loin.

— J'ai promis, chérie, de respecter ton vœu, et tu vois qi j'ai tenu parole. Tu me rendras cette justice que je n'ai ri^jd dit, ni rien fait qui pût t'arracher ton secret. Cependant terme approche ; promets-moi qu'alors tu ne feras plus my tère de ta résolution.

Vous pouvez y compter, mon père.

J'attends donc avec patience... Ai-je dit avec patience C'est avec impatience qu'il fallait dire. Sans vouloir influeno en rien ta décision, en jurant devant Dieu une dernière fo que je ne m'opposerai en aucune façon au choix qu'il te plai de faire, je me réserve cependant (et tu ne me le refuseras paij q le droit de t' exprimer ma pensée. Eh bien ! (garde le silence je t'en supplie) eh bien ! je te dirai avec simplicité que j'écar de toute ma force, de toute l'énergie de mon âme, le nom ( Varey. Ce nom est pour moi à jamais exécrable et maudit Tu pleures?... Je ne me réconcilierai jamais avec les assassii de mon fils... Je sais que ce jeune homme t'a sauvé la vi qu'il s'offre à toi comme un moyen de réconciliation, et peu être cette pensée, cet espoir te séduira-t-il. Tu feras com tu voudras : épouse ton sauveur, c'est ton affaire; mais poi une réconciliation, ne l'espère pas; le sang de ton frère oppose et s'y opposera à jamais... Je ne vais pas plus loin.., pleure plus, enfant, ne pleure plus. Je n'ai pas eu l'intentii

de t'afûiger, tant s'en faut. Seulement, je tenais à t'ouvrir mon cœur sur ce chapitre pour ne pas tendre un piège à ton innocence, c'est-à-dire pour ne pas te laisser dans d'inutiles et dangereuses illusions.

« Restent les deux autres. Là-dessus, consulte tes affections. Que si tu me demandes mon avis, je n'hésiterai pas à te le dire. De la Mure a des qualités, je le sais; il est brave, vertueux, élégant, beau, bien placé, et peut te rendre heureuse. Mais son rival, mais ce jeune étranger me paraît posséder tout cela à un bien plus haut degré. De plus, son titre, son rang, son avenir, la carrière que sa conversion lui ouvre, le... Mais^ c'est inutile de parler de cela. Tout ce que je me permets d'ajouter c'est que depuis un mois que nous nous voyons à pea l'iès tous les jours, je ne cesse de découvrir en lui de nou- M aux points de vue, tous plus attachants les uns que les autres. C'est assez dire... Tu te maries pour toi, et non pour moi; ' f sont donc tes goûts qu'il faut consulter, et non les miens. Tu sais combien je t'aime; je crois n'avoir rien négligé de ce qui pouvait te rendre heureuse; je serais au désespoir de t'a-

ir empêchée de prendre un époux selon ton cœur. Reste

ne hbre, parfaitement libre; considère que je ne veux rien, que je n'ai rien dit, que tout ce que tu feras sera bien. fait, et

le, quelque parti que tu prennes, tu conserveras toujours ma

adresse. »

Iréna entendit tout cela en pleurant, mais sans que ces I irraes ôtassent la sérénité de ses traits, ni le sourire de ses

\ res. C'étaient comme les gouttes de pluie qui tombent quelquefois au soleil. Elle ne répondit rien; mais certainement 1 ien des sentiments étaient remués dans son âme.

Le lecteur connaît l'avis de son père; mais quel était l'avis du saint, nous le saurons tout à l'heure.

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