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petite , riche et belle, digne de mon amour pour toi , et je me consacrerai tout entier aux intérêts de la patrie. Sais-tu que tu vas porter là un nom bien honoré ? Les de la Mure ! Je ne pense pas qu'il y ait beaucoup de familles plus illustres que celle-là dans tout notre Lyonnais. Tu rougis... On dirait que tu es toute confuse de cet honneur.
— En vérité , mon père, le sire de la Mure aurait pu jeter les yeux sur quelqu'un de plus digne que moi. Du reste, je vous prie de ne pas traiter ce sujet-là. Vous savez que j'ai rc serve ma décision , et que j'ai promis de ne point parler de mariage avant la fin du concile.
— Si tu parles de naissance, reprit de Ville, malgré l'observation de sa fille, c'est vrai : nous ne saurions lutter aver la famille qui ambitionne ta main. Mais, ma fille, sous d'antres rapports, sous celui de la fortune, par exemple, ou de l'honnêteté, ou de la religion, ou de la loyauté, j'entends que nous ne le cédons à personne. Les écus que tu apporteras dans cette •liaison ne nuiront point à sa splendeur. Peut-être devrais-je lire qu'ils la rélèveront : car Guy de la Mure, et surtout sou père, ont bel et bien ébréché leurs domaines. Tu vois d'ailleurs que le peuple , en nous honorant en même temps du titre do conseiller, a bien montré qu'il nous égale dans son estime. Du reste, ma fille, je n'entends diminuer en rien l'honneur qui t'est fait. Oui, il est glorieux pour toi de devenir l'épouse de Godefroi de la Mure , l'écuyer du Monsieur Philippe, le roi de France. Ce sera certainement un grand sujet d'étonuenient pour tous les badauds de la cité. Eh bien! que les badauds s'ébahissent, que les jaloux critiquent, que les ennemis murmurent : peu nous importe , Iréna : tu n'en seras pas moins l'heureuse femme d'un illustre et beau chevalier, et moi le père le plus heureux et le plus fier, quand je te conduirai à l'autel. Dis-moi : ne seras-tu pas bien contente d'être mariée par l'archevêque de Reiras ?
— Assurément... si je dois être mariée, il me sera doux d'cti'e bénie par Monseigneur de Reims.
— St.' Voilà un (h'iMo du si! Est-ce que tu licsitcrais , par nasarcl ?
— Vous savez, mon père, que j'ai demandé un an pour réfléchir. D'ici là, permettez-moi de ne pas répondre d'une luinicre précise. Je ne suis engagée à rien ; je reste libre.
— Oui, ma fille, entre nous, tant que tu voudras. Ton père est loyal en tout et partout, au dedans comme au dehors. Je ne te retrancherai pas une heure du temps que tu m'as demandé. Mais songe que Godefrdi de la Mure va venir, qu'il voudra te voir, qu'il te courtisera, et que tu seras bien obligée de lui donner une réponse.
— J'estime assez messire Godefroi de la Mure pour croii-e qu'il respectera la résolution que j'ai prise de ne point engager ma parole avant le terme que je me suis fixé par un vœu.
— Un jeune chevalier, un officier de la cour de France aura certainement de la peine à entendre de cette oreille. Mais enîiu je suis bien aise de savoir que telle est ta résolution : car j o prendrai mes précautions avec lui.
— J'ajoute même, mon père, que je vous prie de ne poiiit l'admettre ici pendant son séjour à Lyon. C'est une condition essentielle. Je veux être pour lui comme si je n'étais pas.
— Décidément, Iréna, tu deviens sauvage. Tu n'y songes pas, ma fille, quand tu poses une condition semblable. Comment! le jeune de la Mure ne viendra point chez moi! Le seuil de ma porte lui sera interdit! 11 n'aura pas la facilité de (e voir, de te connaître, de t'étudier, avant de te prendre |H»iir femme! Voilà vraiment un cas bien singulier. Mais j'espère iiiio tu en reviendras. Oui, d'ici à ce que le roi arrive , tu rélîéchiras encore. Crois-moi, Iréna, l'alliance qui t'est offerte est trop honorable, trop glorieuse , pour que tu ne t'empresses pn '. de l'accepter.
— Je vous répète , mon cher père, que je considère la chose comme vous. Je m'étonne de plus en plus que le sire de la Mui o ait porté les yeux sur une pauvre petite créature comme votre fiilc. Mais pourtant cette petite fille a sa volonté; clic cnloaJ
rester libre. Dans une question aussi grave que celle du mariage, on ne saurait apporter trop de réflexion , trop de maturité.
— Réflexion! maturité! maturité! réflexion! reprit Pierre de Ville, en balançant simultanément sa tète et l'une de ses jambes. 11 me semble, à moi, que plus on réfléchit en pareille matière, plus on s'embrouille. Prends pour exemple ton père et ton oncle. Je connaissais de vieille date la famille de ta mère; mais j'avais à peine vu celle-ci, puisqu'elle a passé sa jeunesse à Pise, chez son aïeul. Eh bien! à son retour d'Italie, mon père m'engagea à la prendre pour femme. Nous nous vîmes cinq ou six fois, dix fois peut-être, et tout fut conclu. Ah! la jiauvre créature ! pourquoi a-t-elle si peu vécu? Pourquoi m'at-elle laissé si tôt? Pourquoi...
Le cœur du brave homme se serra si fort qu'il dut s'arrêter et verser une larme.
— Et mon oncle, mon père? Il ne fit donc pas comme vous?
— Non, fillette, non : tant s'en faut. Il courtisa dix ans une cousine de ta mère, des Pizzoli de Florence. Dix ans de suite, ils se demandèrent en mariage, et se dirent oui. .Mais l'afiaire se remettait toujours, tantôt sur la proposition de l'un, tantôt sur celle de l'autre, tantôt même sur l'avis des parents. Puis, de remise en remise, tout alla si bien que rien ne se fit : Rosa Pizzoli repartit pour Florence, et s'y maria, et tu as vu ton oncle traîner ici une vie triste, ennuyée, et mourir célibataire. Or, j'ai toujours été convaincu que, s'il s'était marié, il aurait vécu heureux et tranquille. Encore une fois, ne va pas te jeter ainsi dans les délais. Te voilà à seize ans; depuis trois ou quatre mois, la question est posée devant toi; tu as eu tout le temps de la tourner et de la retourner sous toutes ses faces, et cela avec d'autant plus de liberté que, ton futur étant absent, ce n'était pour loi qu'une affaire de spéculation. A quoi serviraient de nouveaux délais, de nouvelles tergiversations ? J'admets que la cérémonie n'ait lieu qu'après l'année
— H3 — écoulée; mais au moins qu'on puisse corai)tcr sur toi, et que Godefroi sache nettement, et de ta bouche, que tu seras sa femme.
— Mon père, s'il vous plaît, qu'il n'en soit pas ainsi. Piicz messire de la Mure de me laisser ma liberté, une liberté complète. De deux choses l'une : ou il désire sincèrement m'épouser, ou non. Dans le premier cas, quelques mois de délai ne sauraient détruire son affection; dans le second cas, ni vous ni moi ne devons tenir à cette alliance.
— Ah' petite chatte, je comprends ta ruse. Tu te caches pour mieux te montrer; tu te rcfu?*^? pour mieux te faire désirer. C'est bon à savoir. Ceux qu: :i'ont pas connu ta mère n'ont qu'à venir : ils la retrouveront encore ici. Je te remercie pourtant de m'avoir donné le nœud de ta conduite. Car enfin je serai bien obligé de rendre un peu raison de tout ceci, au moin? au père, qui trouvera certainement ta manière d'agir fort singulière. Enfin, comme tu voudras. Au moins, tune pourras jamais m'accuser; et si un jour tu n'es pas heureuse, ce n'est pas à ton père que tu t'en prendras. Ton sort, quel qu'il soit, sera ton propre ouvrage.
— Mon père, répondit Iréna, heureuse de la latitude qu'on lui accordait, je ne pourrai jamais vous accuser que de m'avoir trop aimée. Je suis honteuse des attentions que vous avez pour moi. Croyez bien que j'en suis aussi reconnaissante que possible. Je vous remercie, en particulier, de la liberté que vous voulez bien me laisser dans celte afl;\ire. Je vous promets de m'en occuper sérieusement, et quand mon temps sera écoulé, de vous donner une décision que je ne rétracterai plus.
— A la bonne heure. J'ai oublié de te dire qu'il court un bruit en ville : c'est qu'on attend une députation de l'empereur grec.
— Je l'ai ouï dire aussi, mon père. Un des principaux buts du souverain Pontife est de travailler à la réunion de l'Eglise latine et de l'Eglise grecque. Oli ! si ce grand dessein pouvait réussir ! Les bons pères dominicains nous ont requises d'avoir
à prier dans ce sens, et je vons assure que j'y apporte le plus grand cœur. J'ai mis à contribution tous nos pauvres malades, tous ceux qui peuvent prier; et ceux qui ne peuvent pas prier offrent au moins leurs souffrances.
— Même tes rétrécis ?
— Oui, mon père, et je compte beaucoup sur l'effet de leurs prières. Il y a quelques jours, me trouvant au milieu d'eux, je les exhortai à se joindre h moi. Ils étaient vingt-deux dans la salle. A peine avais-je récité la moitié du Pater que tous cUiicnt en convulsion, chacun à sa façon. C'était vraiment un fpcctacle bien digne de pitié : ces bouches grimaçantes, ces tcîcs de travers, ces bras disloqués, ces jambes tordues, ces gorges étreintes. Mais je suis bien convaincue que c'était aussi une prière bien agréable au bon Dieu. Et puis ce que j'ai remarqué de particulier, c'est que tous sont au moins arrivés jusqu'à Fiat vohintas tua sicut in cccio et in terra. L'accès ne les a pris que là : comme si le mal leur eût accordé la permission de se résigner à la volonté de Dieu. N'est-ce pas quelque chose de bien touchant? Oui, oui, de telles souffrances supportées avec tant de patience, sont la plus belle des prières , et je ne doute pas que le Seigneur ne l'exauce
— Et ton excommunié, en feras-tu façon ?
— Dieu seul le sait, mon père. Le cœur humain renferme de grands abîmes, et nous serions bien téméraires de prétendre les connaître. Cet homme est certainement le plus étrange que j'aie jamais vu. Son état de souffrance et d'abandon m'avait d'abord touchée; mais aujourd'hui je ne sais plus quelle est la nature du sentiment que j'éprouve pour lui. Je crois que j'en ai peur. On l'a relégué dans une espèce de souterrain, où il est bien mal; mais personne ne voudrait souffrir sa présence, et si seulement on savait qu'il est là, l'hospice serait vite déserté, th bien ! l'autre jour je l'ai surpris; il était dans l'état ordinaire, c'est-à-dire comme nous sommes tous, bien solide sur ses jambes, avec des yeux fixes, dans une situation tranquille, et paraissant tout à fait dégagé du mal
dont je l'avais vu souffrir. Les frères m'ont dit l'avoir anssi observé de près, et n'avoir remarque en lui aucun symptôme de contraction. Du reste, il mange peu, est fort sombre, no répond point aux questions qu'on lui adresse, ou n'y répond qu'en faisant quelques contorsions plus factices que réelles. Ne trouvez- vous pas cela fort extraordinaire ?
— C'est tout simplement un imposteur. Un vrai Rétréci ne se débarrasse pas aussi aisément de son mal. Je t'engage fort à n'y plus retourner.
— Pardon, mon père, j'y retournerai : car s'il n'est pas bien malade de corps, il l'est au moins de cœur. C'est un pauvre de Lyon.
— Ils nous ont soutenus vigoureusement dans l'affaire de Saint-Just. Avec quelques centaines d'hommes aussi décidés, nous aurions certainement emporté la place. Je ne les hais plus autant que je les haïssais.
— Leurs personnes, mon père, n'ont jamais été haïssables : mais leurs erreurs ! Vous savez bien ce que l'Eglise en pense.
— Ce sont de vrais patriotes. Je n'ai pas vu un de nos hommes montrer une ardeur plus sage et plus mesurée, surtout mieux soutenue, que ces fils de Valdo. Oui , tu as raison : ils ont des idées fausses, mais leur patriotisme vaut bien la peine qu'on les excuse.
— Quel patriotisme, mon père? Si vous pensez qu'ils agissaient par intérêt pour la ville, vous vous trompez. Les témoins assurent qu'ils n'étaient mus que par la haine du clergé et de ses richesses. Vous avez entendu là-dessus messire de Fuers : autour de lui ils murmuraient avec une joie féroce , se promettant de promener partout le fer et le feu. Leur vengeance même ne devait pas se borner à la destruction des moines : ils pensaient à la reporter sur les riches. On dit qu'ils avaient déjà dressé une liste des maisons où ils se proposaient d'exercer leur fureur. Et si je répète cela, ce n'est pas tant pour jeter le blàmc sur eux que pour prouver combien ils sont dignes de pitié. La plupart ne sont que des ignorants, comme
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dit le frère Hilariiis; ils no savent ni ce qu'ils disent, ni ce qu'ils font, et moins encore quelles seraient les conséquences de leurs doctrines. C'est ce qui les rend plus dignes de compassion. 11 me semble que ce serait pour moi un grand bonheur d'en ramener un, un seul, si le bon Dieu m'en jugeait digne.
— Je ne puis m'empêcher de rire quand je songe à ton frère IWarkis. Sais-tu qu'il veut en introduire un dans son mystère ? Oui , il y aura un -vaudois caché sous la figure de Judas. L'idée est criginale. Judas demandera pardon pour avoir voulu s'appropî"ier l'argent d'autrui. Et les échevins de Jérusalem prieront le Sauveur de lui pardonner, à raison de son zèle pour le bien public. Que dis-tu de cela ?
— Je pense que le frère Hilarius arrangera tout pour le mieux. Ce n'est certainement pas lui qui ira faire l'apologie de l'hérésie. S'il ifitroduit un vaudois dans sa pièce, il aura en vue de prendre ces malheureux par la douceur , en leur faisant voir que leur doctrine est contraire à la doctrine de Notre- SeigneiH' Jésus-Clirist , et qu'en abjurant paisiblement leurs erreurs, ils rentreront dans le sein de l'Eglise notre mère.
— Je n'y trouve pas à redire. A propos, sais-tu déjà ton rôle par cœur ?
— Oui, mon père, à peu près.
— Je le crois : ta mémoire est si heureuse ! Aussi conviens que je n'ai rien négligé pour la cultiver. Tu es savante, Iréna, comme peu de jeunes filles le sont dans cette ville. C'est encore là un trait de ressemblance avec ta mère. Je suppose que tu as obtenu ce que j'ai demandé pour toi : l'horaieur de faire le compliment à la personne de Jésus-Christ.
— C'est moi qui représente la reine de Saba, et qui fais le compliment à Notre-Seigneur, à son entrée dans la ville.
— Très-bien. C'est le plus beau rôle, et j'en suis fier. Mais ce n'est pas sans peine que tu l'as emporté sur...
— Sur Mcchtilde de Varey. Je regrette, mon père, qu'il en
soit ainsi. Je céderais bien volontiers ma place à Mechtilde.
— Sans doute ! afin qu'elle aille étaler sur la scène les biioux de ta mère.
— Elle en est libre ; ces bijoux sont à elle. Du reste elle les a achetés du joailler lombard , sans savoir d'où ils venaient.
— Très-bien. Et les porte-telle sans savoir d'où ils viennent? Comment se fait-il, alors, qu'elle afiecte toujours de les étaler, quand elle sait que toi ou moi devons la voir, à l'église, par exemple?
— 11 me semble que voici trois semaines qu'elle ne les porte plus.
— Ha ! C'est généreux de sa part. Je l'en remercie ; car ce m'était un crève-cœur terrible.
— Et vous, mon père, ne paraîtrez- vous point dans cette circonstance ?
— Non, Iréna, à aucun prix. Et tu sais bien pourquoi. Varey y sera, et je ne veux point le voir à mes côtés : point ! amais ! La main des chanoines est encore là-dessous. Mais... jamais !
— Il est certain que l'intention du frère Hilarius était de favoriser un rapprochement entre les deux partis. Pour cela il a imaginé deux factions ennemies se réconciliant à Jérusajem, à l'occasion de l'entrée de Jésus-Christ. Les chefs de ces deux factions doivent s'embrasser sur le théâtre, avant d'a-ler au-devant du Sauveur; non-seulement les chefs, mais plusieurs membres jusque -lu ennemis. Cette scène produira sans doute le plus bel effet. On dit que le Pape l'approuve fort; car le frère a pris conseil de Sa Sainteté. Et c'était vous et le sire de Varey qui deviez figurer les dei» chefs et vous embrasser.
— Point ! Jamais !
— Et moi embrasser Mechtilde.
— Fais ce que tu voudras. C'est la main, c'est le soufOo du chapitre. Point ! Jamais !
— Cela est vrai , oui , l'obéancier de Saint-Just en a doimé
la première idée au frère. Il est même décidé que vous devez prononcer le discours qu'il a préparc pour la réception du Pape, et qui n'a pu être débité, à cause de la circonstance. Il f'St certain encore que cette partie de la pièce a été lue au «hapitre de Saint-Jean et qu'elle a été généralement approuvée. L'archevêque , monseigneur Pierre de Tarentaise , assistait à cette lecture et en a été si content qu'il a battu des mains. Mon père, ce serait si beau !
— Point ! Jamais !
— Comme toute la ville sait que vous n'aimez pas messire de Varey...
— Comment ? je ne l'aime pas ! Je le hais à mort : à mort, te dis-je !
— Oui, cette réconciliation eût fait un effet prodigieux; toute l'assemblée eût battu des mains avec transport; je veux dire toute la partie lyonnaise de l'assemblée; car personne n'ignore que vous en voulez à messire de Varey.
— C'est le meurtrier de mon fils ! Il m'a tué mon cher Irenée !
- Hélas ! mon père , votre haine ne fait pas revivre cet enfant bien-aimé. Ce qui est fait est fait : qu'y pouvez-vous ? qu'y pouvons-nous ? Mais votre âme ! votre pauvre âme ! La livrerez- vous au démon de la haine?
— 11 a tué mon fils ! il a tué mon chéri ! il a tué l'héritier de mon nom !
erre de Ville, ordinairement si calme, prononçait ces mots avec un tel ton, avec un tel regard, avec une telle expression de physionomie, que sa pauvre enfant en fut effrayée. On voyait que le sens de ce malheureux père était comme renversé par cette amère pensée : Il a tué mon fils ! Ce malaise n'avait jamais paru à Iréna aussi caractérisé que ce soir ; les yeux de son père lançaient la flamme, et le tremblement de ses lèvres et de ses doigts attestait que son corps ne souffrait pas moins que son âme de cette haine dévorante. Et la chère petite voyait que le dard s'enfonçait de plus en plus dans ce
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cœur malade ; que tous ses efforts pour le réconcilier avec son «nnemi n'aboutissaient qu'à le lui rendre plus odieux; et que, sans un coup particulier de la Providence, ce poids de colère suivrait son père au tombeau. Oh ! combien cette pensée lui était lourde et douloureuse ! Cet homme si loyal , si généreux , si fidèle à tous ses autres devoirs perdait le fruit de ses aumônes et de ses vertus par le fait d'une misérable rancune ! Et il pouvait être frappé de mort dans cet état ! Et il pouvait tomber dans les flammes éternelles ! Oh ! encore une fois, l'âme aimante d'Iréna était accablée de cette crainte poignante.
Bien des essais lui restaient encore à faire pour arracher cette pointe funeste de l'âme paternelle. Elle voulait lui ménager un entrelien avec le Saint Père ; elle voulait lui amener frère Bonaventure, ou frère Thomas, tous les deux peut-être; elle voulait... que ne voulait-elle pas? que ne rèvait-elle pas ? La charité est ingénieuse et active; elle a ses vives ardeurs, son ambition ; elle peut tout tenter, même l'impossible. Nous ne pourrions donc dire tous les moyens que la jeune fille se proposait de mettre en œuvre, pour atteindre le but si désiré. Mais parmi ces moyens il en était un, nous l'avouons, sur lequel elle comptait, sinon pour éteindre, du moins pour amortir ce feu terrible de la haine; c'était de dire par qui elle avait été sauvée. Comme elle croyait connaître son père, il lui semblait qu'il ne pourrait se défendre d'un mouvement de reconnaissance p^ur le jeune deVarey, et que ce serait là un commencement de rapprochement. Mais elle avait besoin pour cela d'un peu de calme, et la cbconstance le lui fournit aussitôt. En effet, un moment de silence avait apaisé le trouble de Pierre de Ville. Comme il ne craignait rien tant que de lui faire de la peine, il suffisait qu'elle se tùt un instant pour alarmer sa tendresse.
— Laissons ces tristes souvenirs , reprit-il en se secouant lui-même; et passons à autre chose. Je suis enchanté que ton accident n'ait pas eu de suite. J'ai regret que ce confrère
de la Passion ne se soit pas nommé ; j'aurais un grand plaisir à lui témoigner ma reconnaissance.
Iréna rougit, hésita, éleva sa pensée au ciel, et demanda un trait de lumière. N'était-ce pas le cas de révéler son secret? Elle n'y risquait rien, après tout; cela ne pouvait aboutir qu'à afïîiiblir au moins l'antipathie que le nom de Varey excitait chez son père.
— Eh ! que donneriez-vous, dit-elle en essayant de sourire, que donneriez-vous au sauveur de votre fille?
— Ma chère enfant, tout ce qui pourrait lui convenir selon le rang qu'il occupe dans la société. A un pauvre j'offrirais de l'argent; à un riche, mon amitié et ma vive reconnaissance. Malheureusement les frères ne peuvent pas se faire connaître ; le règlement le leur défend. Et c'est convenable; il faut que la main gauche ignore ce que fait la main droite. Tu m'as un air tout mystérieux : est-ce que tu connaîtrais celui-ci, par hasard ?
— Oui, mon père.
— C'est étonnant! Et tu ne me le disais pas? Ce sera à coup sûr quelque homme du peuple : car cette confrérie se recrute là principalement; elle ne compte qu'un petit nombre d'enfants de famille. Nomme-le moi alors. T'a-t-il défendu de prononcer son nom ? Et d'abord comment a-t-il fait pour se découvrir ? Cela est rigoureusement défendu par le règlement de la confrérie. J'en sais quelque chose , moi , qui en ai été membre jusqu'à mon mariage. J'ai peine à croire que tu ne te sois pas trompée.
— Non, mon père, je ne me suis pas trompée, et ce frère n'a point transgressé le règlement de la confrérie. Comme j'étais sans connaissance, il a eu la bonté de me rapporter sur ses épaules; et dans le mouvement qu'il dut faire pour cela, son capuchon s'entr' ouvrit , et je pus voir qui il était.
— Eh bien?
— Eh bien ! c'était... Robert de Varey.
— Robert de Varey? Tuas dû te tromper Tu ne voyais
pas encore clair Robert de Varey nest pas de cette confrérie... Non, il n'en est pas; il n'en doit pas être...
— Je ne sais pas s'il en est, ou s'il n'en est pas. Mais ce que je puis vous assurer c'est que c'est bien lui , qui m'a rendu ce service. J'ai vu ses traits, j'ai entendu sa voix. Ainsi, si le père vous a enlevé votre fils, le fils vous a rendu votre fille.
— Tu t'es trompée, répéta Pierre de Ville, visiblement impatienté. Je sais que Robert de Varey n'est point de la confrérie de la Passion ; j'en ai tenu les registres , et il n'y est point. Encore étourdie de ton accident, tu auras pris une imagination pour une réalité. Tu t'es trompée, tu t'es trompée.
Pierre de Ville prenait le parti que lui conseillait son cœur blessé ; il niait un bienfait qu'il ne voulait point reconnaître. Se levant subitement il quitta sa fille avec une brusquerie qui ne lui était pas habituelle.
— Il le nie , se dit Iréna , mais il le croit. Un bienfait reçu i'un ennemi est lourd à porter. Peut-être, en y réfléchissant, reviendra-t-il à de meilleurs sentiments. C'est là mon unique désir. Mon Dieu ! faites que cette révélation lui inspire des pensées plus charitables; faites que la reconnaissance, comme une douce rosée, éteigne ce feu brûlant de la haine. Mon Dieu 1 sauvez l'àrae de mon père , et faites de moi ce que vous voudrez.
tË FAUX CONTRACT.
Tt était peu de citoyens de Lyon qui n'appartînt à quelqu'une fies confréries de charité. Du reste, ce que nous disons de cette ville était vrai de toutes les autres. La charité étant la
fille de la foi, devait nécessairement se manifester par les actes en ces siècles de foi ; et il n'y avait rang ni condition qui ne prît part à cette expansion du feu sacré apporté par Jésus- Christ sur la terre. De nos jours on admire, et avec raison, la société de Saint-Vincent de Paul ; elle n'est qu'une reproduction du moyen âge , avec la différence qu'elle no recueille que l'élite de la société chrétienne, tandis qu'autrefois chacun se croyait obligé de s'enrôler sous l'un des étendards déployés par la raine des vertus. Loin de nous cependant la pensée de dire que tout fût parfait alors, que tout membre revêtu de la livrée d'une société pieuse fût nécessairement animé du plus pur motif, et qu'enfin les passions humaines ne s'abritassen jamais sous ces insignes respectés.
Nous rentrons dans l'hospice des Rétrécis , en cette obscure pièce où est renfermé le protégé de notre jeune héroïne. Il n'a plus tout à fait le même a?pect que l'autre jour ; il n'a guère gardé de ses contractions qu'une figure atroce, qu'un regard oii brille un feu sombre , et je ne sais quoi de sauvage dans les formes. Près de lui se trouve un confrère de la Passion, dans lequel un regard exercé pouiTait reconnaître le personnage même qui apporta l'auti'e jour ce lourd fardeau sur ses épaules.
— Comment te trouves-tu? dit ce dernier au Eé^reci. As-tu à manger et à boire ?
— La chère est maigre. Ce n'est point à l'hôpital qu'on vient pour s'engraisser.
— Voici des vivres, reprit le visiteur, en tirant un paquet de dessous son vêtement ; et je continuerai à t'en fournir tant que tu seras ici.
— Vous ferez bien : car le régime est dur. Vous ne sauriei croire ce qu'on souffre à se tordre ainsi volontairement les membres. Je ne crois pas que les vrais contrads souffrent autant que les faux.
— Voyons! Imites-tu bien tout? Essaie devant moi.
— Oh ! c'est trop pénible. Je trouve que c'est bien assez de
faire cela doux fois le jour, quand les hospitaliers entrent.
— Tiens! reprend l'inconnu, en lui glissant un doublon. Hâte-toi.
Le misérable saisit avidement la pièce, puis commence son opération. Des bâillements d'abord, puis des grimaces, puis des tremblements aux extrémités, puis un regard errant, puis des gémissements sourds , puis enfin toutes les contorsions et convulsions particulières à cette sorte de maladie. Le visiteur en observa toutes les pha.ses avec un intérêt et une satisfaction particulière.
— C'est bien. En voilà assez. J'ai vu des Rétrécis véritables; je doute qu'aucun d'eux ait mieux figuré le mal dans toute son étendue.
— Ouais! ouais! dit le faux malade, en reprenant avec quelque effort son attitude ordinaire. Et dire qu'on ne peut pas atteindre à la vérité !
— Tu y atteins parfaitement. Personne ne peut dire le contraire.
— On voit bien que vous ne pratiquez pas le métier. Si vous aviez l'habitude de ces hospitaliers, vous ne vous y laisseriez pas prendre.
— Crois-tu? Se doutent-ils de quelque chose, par hasard? Le con tract secoua la tète d'un air dubitatif.
— Les efforts qu'il faut faire me troublent un peu l'ouïe, en sorte que je ne suis pas sûr d'avoir bien entendu. Mais il me semble que frère André émettait quelque doute l'atibie jour. Je n'écume pas , je n'ai pas de facilité à écumer. On ne saurait tout faire. Hé! hé! entendez-vous? Me trompé-je?
Aussitôt il s'étend à terre, dresse l'oreille, puis reprend un à un tous les symptômes que nous décrivions tout à l'heure. Le visiteur étonné ne s'expliquait pas ce nouvel essai , surtout après ce qu'on venait de lui en dire, quand l'arrivée d'un religieux lui en donna la raison. Son oreille enveloppée dans son capuchon ne lui avait pas permis d'entendre ce que l'oreille plus libre du Rétréci avait entendu. Frère André venait rendre.
sa \isitc avant l'heure, peut-être dans l'intention de surprendre le malade; mais cette fois il fut surpris, ou plutôt attrappc lui-même : car déjà la contraction était complète quand il arriva.
— Je vous demande pardon, dit-il au frère de la Passion; je ne savais pas qu'il y eût ici quelqu'un.
— C'est à moi à vous demander pardon, mon frère. Jo suis entré sans parler à personne , parce que cette partie de l'hospice est isolée et que ce malheureux a besoin de consolation particulière. Il paraît fort à plaindre.
— Fort à plaindre, en effet... si ce qu'on raconte de lui est vrai. Que le ciel jette sur lui un regard de miséricorde ! Il nous en coûte de le laisser là, en un lieu si humide et si sombre. Mais nous ne pouvons le loger ailleurs , vu la répugnance qu'il inspire à tous nos malades. Il n'a pas même voulu déposer ses souliers fendus.
— Manie de sectaire. Il n'en est cependant pas moins digne de pitié.
— 11 n'en est que plus digne au contraire ; car il y a là une conquête à tenter. Mais que ces conquêtes sont difficiles ! Quel incroyable entêtement montrent ces malheureux hérétiques! Peut-être la circonstance solennelle où se trouve la ville de Lyon produira-t-elle un bon effet sur quelques-uns d'entre eux. C'est fort à désirer, mais peu à espérer. N'est-ce point vous , mon frère, qui nous l'avez apporté l'autre jour?
— Les règlements de notre confrérie ne nous permettent point de nous attribuer aucune œuvre de charité. Tout ce que je puis dire c'est que cet homme excite ma compassion. Je sais quel rôle il a joué dans les troubles , il y a quatre ans.
— Epoque aflreuse, dont je prie Dieu d'effacer jusqu'au souvenir. Mais (ici le frère tira le visiteur à part) nous devons vous dire que, si le titre de pauvre de Lyon, d'assassin et d'incendiaire peut sûrement être attribué à ce malheureux, celui de contract ne lui convient peut-être pas également.
— Qu'entendez-vous par là, mun frère?
— J'entcntls que son mal pourrait bien n'être que factice. Ce ne serait pas la première fois que nous aurions été tromi^és par de prétendus Rétrécis qui ne l'étaient pas plus que vous et moi : ce qui nous rend un peu plus soupçonneux dans la réception des malades.
— Et quelles preuves avez-vous que celui-ci ne soit qu'ui» conlract artificiel?
— Différents signes qui échapperaient à tout autre observateur moins exercé que nous. Il n'écume pas ; il procède avec un ordre trop régulier, comme si le mal était à sa disposition; ses contorsions paraissent plus étudiées que naturelles; le* effets en sont trop légers et trop peu durables ; enfin sa pose (regardez-la, je vous prie) n'est pas celle que cette affi-cuse maladie imprime à ses victimes. Cela vous parait minu lieux, peut-être...
— Oui, trop minutieux. Il était si bien étendu sur le pavé, l'autre jour ! Cette jeune fille était si émue à le voir tordre bras et jambes! Et...
— Nous vous avouerons que c'est à cause d'elle que nous le conservons. C'est un ange de piété et de charité que cette vierge. On ne saurait dire quel bien elle fait dans notre établissement; sa présence y cause une joie extraordinaire ; et comme, hélas ! toute émotion vive peut déterminer un accès, il n'est pas rare que cette satisfaction dégénère en souffrance. Mais quelles abondantes aumônes elle nous laisse ! Il y a fort peu de jours encore que, n'ayant pas d'argent à nous donner, elle nous laissait un bijou pour le vendre et en appliquer le prix à nos pauvres.
— Et ce bijou , l'avez-vous vendu ?
— Eh ! rien ne séjourne longtemps ici. Le joaillier de la rue Tupin nous l'a acheté, moins assurément qu'il ne valait. Mais nos besoins sont si grands ! Je vous le répète : c'est sur les vives instances de cette pieuse vierge que nous conservons ce malheureux.
— Eh! bien! conservez-le un peu aussi par égard pour
moi. Voilà trois pièces d'argent que je vous prie d' accepter pour lui. P!us tard, je vous reverrai. Faites, s'il vous plaît, mon frère , ({ue rien ne lui manque.
— Je vous remercie en son nom. Il nous sera d'autant plus facile de le garder, que la jeune fille veut essayer de le convertir. Car elle sait qu'il est Léoniste {{). Elle a vu ses souliers fendus : nous n'avons encore pu le décider à lui en épargner la vue.
— L'entêtement est le propre de toutes les hérésies, mais de celle-là en particulier. On ne gagnerait rien par la violence ; il faut employer la douceur.
— Oh! certes! si la douceur peut ici obtenir le triomphe, il c;t difficile de mieux choisir. Cette jeune fille a déjà ■converti plusieurs de nos malades. Elle est si insinuante et si pieuse !
— Je suis enchanté que celui-ci tombe en si bonnes mains. Je serai doublement satisfait de le voir soigné de corps et d'âme. Mais voyez donc quelle agitation, quelles convulsions ! Cela fait vraiment horreur à voir.
Le frère secoua la tète, remercia encore une fois le bienfaiteur et se retira.
— Tu avais raison, reprit le visiteur : ces religieux sont fijis comme des démons. Et, pourtant, tu joues ton rôle avec une rare perfection. C'est bien. En voilà assez; il est parti.
iséanmoins le faux contract continuait à battre le pavé des pieds et des mains.. 11 craignait sans doute que le frère ne rentrât subitement, ou n'écoutât à la porte.
— Pas si vite, Messire, répondit- il après une suite de longs soupirs. Il se peut très-bien que nous ne soyons pas encore hors de la portée de ce rusé. Ouais ! quelle torture! 11 a l'air de n'y pas croire; eh bien! il y croira. Je le forcerai à admettre pour moi un nouveau genre de maladie, et il faudi'a bien qu'il y passe. Il est moins incrédule qu'il n'en a l'air.
(1) Nom que portaient les pauvres de Lyon.
— C'est re que jo m'imacrinc. Je suis content de toi. Tu parais souffrir.
— Vous ne sauriez croire ce qu'il en coûte de forcer ainsi la nature, surtout pendant un certain temps. On en sort brisé, roué, moulu.
— Prends courage: cela finira. Et tu sais la récompense; elle sera digne de tes peines. En attendant, reçois encore celte pièce d'or, et joue bien ton rôle... On te gardera. Si les frères ne te croient pas contract, ils te croient au moins hérétique.
— Ici, il n'y a point de doute pour eux. Figurez-vous qu'ils ont essayé l'autre jour de m'ôter mes souliers. J'étais en accès... vous comprenez (il se mit à rire d'un rire caverneux); tout à coup mon pied partit par une convulsion extraordinaire, et culbuta le novice qui tentait l'opération. 11 no recommença pas.
Il rit de nouveau, en lançant un regard ironique sur le visiteur qui venait de se découvrir, et qui prit aussi une certaine part à sa joie.
— Et elle , quel assaut t'a-t-ellc déjà porté ?
— Plus d'un, assurément, et comme j'imagine que les anges les porteraient, s'ils prenaient la peine de descendre sur la terre. Mais , par la sainte pauvreté ! je suis assez solide pour résister.
— Et qu'as-tu répondu ? Comment as-tu paré ses coups
— Je n'ai rien dit encore, je n'ai pas répliqué un seul mot : j'écoute. Savez- vous qu'elle a une grâce étrange dans son langage, un je ne sais quoi qui pénètre le cœur? Vous avez fait là un bel et bon choix. Mais...
— Mais?
— Mais le difficile est de l'avoir.
— Je le sens. Un obstacle presque invincible se dresse entre elle et moi. Tu sais cela; car lu y étais. Essayons cependant les moyens de douceur, avant d'en venir aux moyens violents. Lui as-tu déjà parlé de moi?
— C'est clle-iucmc qui m'y a provoqué, en me demandant si j'avais revu le frère de la Passion qui a bien voulu m'apporter ici. Et voici ma réponse : « Il est revenu me voir et me consoler. Je le considère comme un ange envoyé du ciel à mon secours; son cœur est aussi généreux que sa main est bienfaisante. Plus ma misère est grande, plus il semble s'y intéresser. » Etes-vous content?
— Oui. Et que t'a-t-elle dit?
— Elle m'a demande si je vous connaissais, si je savais votre nom? J'ai répondu que je vous l'avais demandé, et que vous m'aviez dit : Les noms des confrères de la Passion ne doivent être sus que dans le ciel. Est-ce cela ?
— A merveille! Ah! l'ami, je crains bien que cette chère petite ne m'échappe! Pourtant, c'est bien. Continue. L'essentiel est que tu entretiennes ses espérances et provoques ses visites. Tu n'écumes pas : plcures-tu ?
— J'ai trouvé un moyen d'écumer, reprit le vaudois en souriant, et en tirant de sa poche une espèce de racine. .Mais ils ne m'en ont pas encore laissé le temps. C'est elle qui en aura les prémices. Je l'attends ce soir... ou demain.
se mit à rire à la muette , en dardant sur son interlocuteur un regard plein d'une joie sombre.
— Ecumer ! elle n'y doit pas tenir : je suis sûr qu'elle n'y regarde pas de si près.
— A la bonne heure! mais il faut qu'elle convainque le frère André, en lui disant qu'elle a vu l'écume blanchir mes lèvres. Pour cette fois, il n'en doutera plus; tout au moins, son incrédulité sera fort ébranlée.
— Voilà qui est bon ; j'admire ta sagesse. Mais pour elle , il serait bon de pleurer, de te montrer sensible à ses avis spirituels, de paraître touché enfin.
— J'y tâche. A dire vrai, jusqu'ici je ne pleure encore que de l'œil gauche, et pas toujours. C'est déjà un commencement. Mais j'espère avec ceci, venir à bout d'humecter les deux prunelles.
Il montra une poudre grisâtre, qu'il tenait soigneusement cachée dans un coin de ses vêtements.
— Parfait. Seulement tâche de garder le milieu enti-e l'endurcissement stupide et une condescendance trop marquée. Assez pour l'encourager à revenir, pas trop pour l'éloigner de toi complètement. 11 faut que je l'entretienue aiusi un certain temps...
— Combien, à peu près?
— Je ne saurais te le dire au juste. Cela dépendra beaucoup des circonstances. Voilà le Pape arrivé; le roi vient un de ces jours; le concile doit s'ouvrir prochainement; tout cela occupe fort cette jeune tète. Je ne sais encore qu'une partie de ses plans et de ses espérances; le reste se découvrira plus tard. Elle sait déjà qui l'a sauvée.
— Vous vous êtes nommé? C'est un tort peut-être.
— Peut-être! Tu as raison. Mais le mot est làclic. Mon capuchon s'est abaissé un peu trop vite. Et puis je n'ai pu résister au plaisir de planter, pour ainsi dire, un jalon sur ma voie, de porter un coup à la haine que nous garde son père.
— Eh ! qu'en saura son père? Ne vous imaginez pas qu'elle ira prononcer votre nom devant lui ; elle sait trop ce qu'il souffre à l'entendre.
— Elle le lui dira ; car je sais qu'elle désire notre réconciliation. Il en bondira de colère, peut-être, il s'en irritera; mais le coup sera porté. La réflexion amortira la plaie , et la reconnaissance fera le reste. Je connais le cœur de Pierre de Ville; il est bon, il est généreux; au fond, il est aimant même; et sa haine pour nous ne part que de ce fonds de sensibilité portée à l'excès. Nous avons longtemps vécu ensemble. J'ai joué bien des fois avec celte petite Iréna, encore enfant; elle était charmante; elle montrait déjà en germe toutes les vertus, toutes les qualités que l'on admire maintenant en elle. Je l'ai vue... et déjà l'avenir s'ouvrait devant moi sous la plus riante perspective; déjà, malgré la distance qui séparait ma naissance de la sienne, déjà j'espérais, je comptais m'approprier
un jour ce trésor précieux quand le fatal événeniuiu vint creiisor entre nous un infranchissable abîme. N'importe ! elle n'a point (lu oublier Robert de Varey, son petit chevalier. Et ce dernier événement aura, je l'espère, réveillé en elle son ancienne affection. Le crois-tu aussi?
— On peut le présumer. Mais sait-elle que vous aspirez à sa main?
— Un des vôtres a dû le lui dii^e. C'est une aide que j'ai achetée cher, ainsi que la tienne. Prétendus amis de la pauvreté, vous ne la vantez guères que dans vos paroles ; en pratique, vous courez après l'or et l'argent, aussi bien que ceux que vous appelez incirconcis.
Le vaudois se mit à rire , de son rire sourd et nmet.
— Est-ce donc là la doctrine de votre maître, Pierre Valdo? A entendre nos pères , il était sincère dans sa haine des richesses...
— Et des moines , ajouta le faux contract. Il est doux (h poursuivre la richesse dans les monastères, mais plus doux encore de se l'approprier.
— Quoi! Pierre Valdo fut-il aussi, selon toi, un vil imposteur ?
— 11 fut sincère. C'était, on le dit parmi nous, un esprit convaincu. Et, s'il ne l'eût pas été, comment se serait-il défait de tous ses biens? Car il en avait, lui, le plus riche marchand de Léona.
— Alors sa famille a donc bien dégénéré ?
— De sa haine pour les richesses , oui ; de sa haine pour les moines, non. Quelle doctrine ne s'affaiblit, en s'éloignant de sa source ? Quelques-uns disent que notre père Valdo répétait à ses premiers disciples : J'ai semé mon argent comme le laboureur sème sa graine; vos enfants récolteront
— Et vous récoltez. Et tu récoltais , toi et les tiens , dans les pillages de Saint-Jean, d'Ecully et de Couzon. Et tu comptes récolter encore , quand on retournera à l'attaque de Saint-Just. Mais ton ambition sera trompée. La paix va se faire.
— ni —
Ce n'est pas de sitôt qiie la puissance des moines tombera sous le marteau populaire.
— Cette heure viendra, murmura le chef d'émeute; un jour, un jom' une race se lèvera ; héritière de nos doctrines , pénétrée de nos haines , et plus forte ou plus heureuse que nous, elle abattra la puissance monacale. En attendant, nous recueillons ça et là de rares épis nés des semailles de notre père.
— Eh bien ! sois persuadé que , si tu réussis ici , ta récolte ne sera pas mince. Je reviens donc à ce que nous disions : Y Amer, comme on l'appelle, a fait savoir à cette jeune tille que son chevalier d'autrefois est son soupirant d'aujourd'iiui... Et Y Amer avait son linceul.
— Pourvu qu'il n'ait point pris son ton acerbe et sa face de Satan !
— il a dû lui lancer cette idée ( la seule que l'àme de la vierge puisse accueillir) : à savoir que son mariage avec le fils du sire de Varey ramènerait le cœur de son père au scntimcrit de la charité.
— La pensée est bonne ; elle peut , elle doit germer à stai heure.
— Quant à toi, tu sais ce que tu as à dire. iSe recule pas, ne faiblis pas, ne te contredis pas; il faut qu'elle croie que c'est toi qui as tué son frère.
— Je le durai; mais elle ne le croira pas; et, quand elle le croirait , son père refusera certainement d'y croire.
— Voici ce que tu montreras : elle devra le reconnaître, lui aussi...
11 jeta un hausse-col, sur lequel quelques signes héraldiques étaient gravés. Le vaudois l'examina attentivement, le retourna en tout sens et dit :
— Cela est inutile... Et l'heure? et le jour? J'y étais et ne m'en souviens plus.
— La nuit tombait. Le 20 juillet 1269. Pas de lune. La tour Saint-lrénée. Rcliendras-tu ?