LE REGARD D'UN SAINT
Le lendemain on aurait pu voir Iréna, assistant à la messe à l'église des Cordeliers , tout émue et les joues baignées de larmes. Elle avait vu, elle voyait un saint! Le cardinal, évoque d'Albano, l'illustre Bonaventure était à l'autel. Dépouillant les insignes de sa dignité, jusqu'au jour oîi il faudrait paraître au concile, il avait revêtu l'humble habit de Franciscain : trop heureux d'oublier, dans la paisible obscurité du cloître, les grandeurs et les titres qu'il avait été forcé d'accepter. C'était lui surtout que le regard de la pieuse vierge cherchait dans la foule immense de la veille. Mais il lui avait été impossible de rien distinguer dans le tumulte. D'ailleurs celui qu'elle désirait n'était point au sein de la pompe, n'était pas au milieu du bruit. Du plus loin qu'il avait aperçu le convoi, il était descendu de sa mule, et s'était soustrait à tous les regards; il n'entra même, dit-on, que fort tard dans la ville, à la façon du plus vulgaire pèlerin. A l'aspect de ce modeste religieux, marchant pensif et recueilli, qui eût pu s'imaginer voir l'àme du futur concile, la gloire de l'épiscopat, l'honneur du Sacré Collège et l'une des lumières de l'Eglise univei'selle?
11 était là , célébi'ant le Saint Sacrifice avec un air de dévotion qui eût touché le cœur le plus insensible. Son àrae ravie en Dieu laissait percer sur son angéliquc figure la ferveur dont elle était inondée. On voyait , pour ainsi dire, rayonner son
- U>3 — front; son œil (loux et ardent semblait pénétrer le grand mystère qui s'opérait par ses mains. Sa figure maigre portait l'empreinte de l'austérité; car, sous la pourpre romaine, il n'avait rien perdu de l'esprit de pénitence puisé dans le cloître. Quelle modestie! quel recueillement! quelle gravité! Avec quelle respectueuse tendresse il traite l'auguste victime ! Des larmes de bonheur, de tristesse peut-être, découlent de ses yeux : il y a toujours tant de sujets de douleur et de joie pour l'àrae d'un saint ! Et puis la satisfaction de goûter les délices du ciel fait trouver tant d'amertume dans les choses de la terre ! Et ce monde est si bien poin- tous une vallée de larmes !
Comibien Iréna était attendrie en contemplant cet illustre fils de saint François ! Oui , le comble de ses vœux eût été de pouvoir lui offrir l'hospitalité. Mais, en vérité, elle n'y songeait pas, quand elle s'imaginait que cela fût possible. Toutefois, elle obtiendra de le voir, de s'entretenir avec lui, et d'éclaircir enfin les doutes qui commencent à s'élever dans son esprit. En attendant, elle est émue de tendresse à contempler cet ange au saint autel ; elle sent descendre en son cœur un peu de la piété qui l'anime. Voilà bien l'humble cénobite qui lavait la vaisselle du couvent, au moment où on lui apportait le chapeau de cardii>al (l). Voilà bien le docteur séraphique, qui interrogé par son glorieux rival, Thomas d'Aquin, où il avait puisé sa science, montrait silencieusement son crucifix (2). La sainteté a des caractères qui frappent immédiatement l'œil le moins clairvoyant. Mais que c'est une grande chose que la sainteté! Il n'y a vi'aiment qu'elle d'estimable au monde. C'est en lisant son empreinte sacrée sur le front d'un homme qu'on se sent pénétré d'admiration pour elle. Combien Iréna donnerait pour posséder cette perle bénie ! Comme elle l'achèterait volontiers , au prix de tout ce qu'elle peut posséder et espérer ici-bas ! Mais s'il n'est pas donné à tout le monde de
(1) On connaît ce trait de l'histoire de saint Bonaventure. — > {%) Idem.
— lOi — parvenir à une pureté aussi éminente que celle qui brille ici, du moins doit-on y tendre autant que possible, se mortifier, s'immoler, se dégager des attraits du monde et suivre de loin les traces de ces privilégiés de Dieu.
Quand la messe fut finie , Bonaventure resta longtemps agenouillé au pied de l'autel, pour faire son action de grâces. Sa figure devint toute radieuse alors; un sourire céleste reposait sur ses lèvres. Les yeux levés au ciel, la tète un peu penchée, les mains croisées sur sa poitrine, il offrait le type le plus saisissant de l'homme transformé, spiritualisé, en quelque sorte, par la présence de Dieu. Longtemps Iréna considéra ce doux spectacle ; sans qu'elle sût pourquoi , son regard se baignait de larmes; elle jouissait et elle souffrait; elle était heureuse de voir celte vivante image de Jésus-Christ; elle s'attristait d'être si loin d'un si beau modèle. Ce fut alors qu'elle vit ces beaux yeux , jusque là perdus dans le ravissement, descendre et s'abaisser sur elle. Sur elle , pauvre-petite créature, abîmée dans son néant! Le saint l'avait regardée; le saint l'avait vue ! Je ne sais quel tressaillement intérieur lui dit que c'est à elle que ce moment d'attention a été donné; elle a senti un élan d'amour surnaturel saisir toutes les puis- { sances de son âme ; elle pense que le Seigneur a bien voulu désigner sa bassesse à ce grand cœur, si élevé dans les voies de la perfection. Bientôt ce regard remonta vers le ciel, pour n'en plus redescendre pendant plus de six heures. Pendant six heures, frère Bonaventure pria pour l'Eglise, pour la ville, pour les divers objets du Concile; ou plutôt pendant six heures il demeura absorbé dans les grandeurs divines, tour à tour souriant ou pleurant, tour à tour ravi des beautés qu'il découvre dans le ciel ou attristé des misères qu'il devine sur la terre.
Mais la jeune fille sortit de l'église pleine d'un secret espoir.
— Oui, se disait-elle, le nœud de ma destinée se dénouera
par ce moyen. C'est de la bouche de frère Bouaventure que
j'apprendrai ce que le ciel veut de moi. | P
t>REMIER MOYEN.
— Tii dois être excédée, chère petite, lui dit son père le soir. J'espère que la journée d'hier a été assez fatigante. Dieu ! quelle cohue ! quel effroyable désordre !
— N'appelez pas cela un désordre , mon père : c'était de la joie et de l'empressement, c'était le désir impatient de voir le Saint-Père. Je suis bien sûre que Sa Sainteté en a été ravie. Toutes les personnes qui ont pu la voir attestent que sa figure rayonnait de bonheur.
— Je ne dis pas le contraire. Je l'ai entrevu, en effet, et je puis assurer qu'il n'avait pas l'air mécontent. Mais , au bout du compte, un peu plus d'ordre n'aurait pas nui.
— Ce sont surtout les habitants de la campagne qui ont produit cette confusion. Ils ne connaissaient point les règlements du maîlre des cérémonies, et se sont précipités en "sasse au-devant du souverain Pontife.
— A la bonne heure ! répondit Pierre de Ville en secouant la tête ; mais il y a encore une autre raison que tu ne devines pas : la volonté, les menées des chanoines.
— Quel intérêt les chanoines ont-ils pu avoir à semer le trouble dans le convoi ?
— Tu ne comprends donc pas qiie nous étions là, nous, les élus du peuple; nous, les conseillers de la ville; nous, les imperturbables adversaires de leurs prétentions. Tu oublies que j'avais en main les clés de Lyon , des clés neuves en signe de notre nouvelle autorité, et que je devais les présenter au Pontife avec un compliment qui cachait, sous des termes
honnêtes, des réclamations et des plaintes. Et bien! c'est ce qu'il fallait à tout prix empêcher. Il importait au chapitre qu'une toIx libre n'arrivât pas , dès le seuil , aux oreilles du Saint-Père. Comprends-tu maintenant ?
— Je comprends, mon père, que les véritables clés de la ville étaient en d'autres mains que les vôtres ; que vos belles clés , par conséquent, ne pouvaient ni ne devaient être présentées au Pape. Les droits du chapitre sont certains ; ceux du corps de la ville sont bien douteux. Du reste, les clés des chanoines n'ont pas plus été ofiertes au Pape que les vôtres; nous n'avons offert que nos cœurs. Ici, par exemple, nous avons été tous d'accord ; je l'espère, du moins. Toutes les dissensions ont dû être oubliées, et le seront à jamais, s'il plaît à Dieu. Le saint Pontife, qui nous trouve encore aigris, encore indisposés les uns contre les autres , nous laissera tous unis et parfaitement réconciliés.
Pierre de Ville secoua longtemps la tète, d'un air dubitatif, et chercha à détourner la conversation.
— Et-tu bien remise de ton accident? Mon sang bout dans mes veines, quand je songe au danger que tu as couru. Comment! on aurait pu me rapporter mon Iréna morte? Cela me fait trembler rien que d'y penser.
— Eh ! oui , cher père , et c'est pure miséricorde de la part de Dieu, s'il n'en a pas été ainsi. Un instant de plus, un demipas de plus de la part d'un cheval : et j'étais broyée. Oh! j'ai bien remercié le bon Dieu ce matin de n'avoir pas permis que je fusse jetée ainsi sans préparation dans l'éteraité.
— Je n'aurais pas été inquiet sur ton sort éternel , chère enfant yaxs quel coup pour moi ! quelle existence ! quel affreux délaii^sement! Je te remercie, bonne petite, de ce que tu as bien voulu vivre.
— Eh! mon père, c'est Dieu qu'il faut remercier; c'est à lui que nous devons rendre nos actions de grâces. Si vous voulez bien me le permettre, je donnerai un ornement neuf à l'église des Franciscains.
— Je te le permets de grand cœur, et je veux moi-même offrir aussi mon petit don à celle des Augustins. Guy de la Mure leur a bâti un autel; je leur construirai l'autre ■vis-à-vis. A propos de la Mure ( et c'est justement ce que je voulais te dire), il attend son fils aux premiers jours ; car le roi Philippe a fait annoncer son arrivée. Quand ton vœu expire-t-il ? A la Saint-Jean, je crois. Le cher homme compte les semaines, et son fils aussi. Ah! çà, pourquoi ne mets-tu pas ce joli collier qu'il t'a donné ? Sais-tu d'où il vient ?
— Vous ne me l'avez pas laissé ignorer, mou père : c'est un don de messire Godefroi.
— Très-bien ! c'est-à-dire qu'il a passé par ses mains pour venir à toi. Mais ce que tu dois savoir, c'est qu'il vient de la reine mère, de dame Marguerite de Provence, l'épouse du saint roi Louis. J'espère que tu ne le vendras pas comme les autres pour soulager tes pauvres.
— Ce serait encore le plus bel usage qu'on en pût faire. Je suis même bien sûre que la reine n'en serait pas fâchée. On ne saurait trop faire pour les membres souffrants de Jésus- Christ.
— Soit, mais attends au moins un peu avant de le vendre. Guy de la Mure est tout joyeux. 11 a la parole de l'archevêque de Reims pour bénir votre union, si... Tu comprends ! Ce serait un grand honneur pour toi : oh ! tu vas être bien fîère, ce jour-là, et moi aussi. Sais-tu que ce brave archevêque a été sur le point de venir loger chez nous ?
— Je suis désolée de voir que notre maison reste vide. Il me semblait que , dans cette multitude de prélats et d'abbés , il nous en reviendrait au moins quelques-uns.
— Je sais que tu y comptais. Mais ces couvents ont ouvert leurs flancs, et tout a été absorbé. Je crois qu'ils en avaleraient bien encore autant. N'oublie pas que quand le pape Innocent habita Lyon, il logea au monastère de Saint-Just, lui et toute sa cour, et que pas un des chanoines ne fut obligé de se déranger : tant il y a d'appartements dans ces vastes édifices l
Et puis... puis... Ah! ma dière fille, comme tu es simple dans ton inexpérience ! Comment as-tu pu croire qu'il te viendrait quelqu'un ?
— A cause du grand nombre d'étrangers. Il est vrai qu'ils ne sont pas tous arrivés, tant s'en faut. C'est seulement au printemps que le Concile doit s'ouvrir. Ceux qui sont déjà venus ont des intérêts à régler avec le souverain Pontife, et ont voulu profiter des loisirs qu'il aura d'ici au mois de mai.
— Soit. Eh bien ! retiens ce que je te dis : il ne t'en viendra pas un, pas un. La main des chanoines est là.
— Toujours vos aigreurs , mon père ! Vous finirez bientôt par vous persuader que les chapitres de Saint-Jean et de Sairit- Just n'ont qu'une chose à faire, une seule : vous contrarier.
— Non pas moi , chère amie ; ma chétive personne n'en vaut pas la peine. Mais encore une fois, ce qu'ils voient en moi, c'est leur antagoniste, c'est le représentant d'un peuple qui tend à secouer le joug. Nous envoyer un archevêque , ou un évêque, ou un prélat, ou un abbé, ou même un simple moine, eût été un honneur j et c'est justement ce qu'on veut éviter. Il ne faut pas que le conseiller de la cité rebelle ( c'est ainsi qu'ils appellent Lyon ) obtienne la moindre marque de considération de la part de ceux qui se croient nos souverains. Mais nous espérons que le roi Philippe mettra ordre à tout cela.
— Aussi bien, mon père, quelle nécessité pour vous d'être conseiller? C'est un bien pauvre honneur (si tant est que c'en soit un ), et c'est un bien grand souci. Ne pourriez- vous pas prier la viUe de choisir un autre...
— 0 ma fille, ne touche pas cette corde : tu sais combien elle est sensible. Quoi ! refuser l'honneur de représenter sa pa trie ! Ne pas accepter les suffrages de ses concitoyens ! Ne pas prendre en mains les droits que l'on me confie! Quoi! déserter la cause du peuple aux jours du danger ! reculer devant l'accomplissement des devoirs civiques! Ce serait une lâcheté dont ton père n'est pas capable. Je ne suis pas ambitieux, iiéiia, tu
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le sais : je ne cours point après les distuictions ; la fortune amassée par mon industrie et celle de mes pères me suûit. Mais quant à me soustraire au périlleux lionnam* de représenter et de défendre notre glorieuse cité de Lyon , jamais ! jamais ! Je consacrerai tous mes efforts, tous mes soins, à la grande œuvre de notre affranchissement; la ville aura jusqu'à mon dernier soupir.
— Je prie Dieu, mon père, qu'il bénisse vos intentions; car elles peuvent être droites à ses yeux. Mais je ne saurais vous dissimuler...
— En veux-tu la preuve, répliqua vivement Pierre, que c'est le conseiller que l'on poursuit en moi, ou plutôt en nous tous? Eh bien ! c'est que, des douze qui formons le conseil de la ville, un seul a reçu avis qu'il aurait quelqu'un à loger, et celui-là... tu sais qui c'est.
— Le sire de Varey.
— Le partisan enragé du chapitre ; l'àme damnée de l'ohéancier de Saint-Just, et du prévôt de Saint-Jean; l'homme ennemi des intérêts de la ville, et que les intrigues des chanoines ont su faire élire...
— Comme conciUateur, mon père, comme moyen de transaction. Vous savez bien que c'est dans une pensée de paix qu'un grand nombre de citoyens l'ont élu, pour prouver à Messieurs du chapitre qu'on a envie de s'entendre avec eux.
— C'est bien. N'en parlons plus, et revenons à notre sujet. Iréna, le sire de la Mm'e est bienheureux de songer que son fils arrive. Il m'a lu la dernière lettre de Godefroi, et je puis dire qu'il n'y est question que de toi. Tu sais que je n'ai point voulu te contrarier dans ton vœu. Tu m" as demandé un an pour réfléchir; cet an sera bien long à s'écouler; mais tes réflexions doivent être faites. Aussi bien que Guy, je vois ce moment approcher avec bonheur. Salviati de Lucques me demande la remise de mon commerce, je le renvoie à l'époque de ton mariage; alors je te fevax une dot riche et belle, chèio
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