‹ Irène et les ennuquesChapitre 1 sur 15 · AU SAVANT HISTORIEN DK BYZANCE · texte numérisé non relu

AU SAVANT HISTORIEN DK BYZANCE

Monsieur Charles DIEHL

i.ORS que risaurien Léon paissait encore les bestiaux dans les vallons du Taurus, il rencontra deux voyageurs, un soir.

Pour récompense des services d'hospitalité qu'il sut leur rendre, ces étrangers offrirent de lui dévoiler le sort.

Dès In première inspection des signes fatidifjues, ils l'avertirent que, devant révéler d'admirables choses pour le guider à une très haute fortune, ils lui feraient promettre tout d'abord d'accomplir un vœu (ju'ils formuleraient ensuite.

Railleur, Léon jura.

— Tu seras empereur!... Voici comment tu agiras pour obéir à ton serment. Dans Tétendue de tes États, tu interdiras que l'on rende les honneurs pieux aux Images dites saintes, ces idoles vénérées par la superstition publique, en une folle abjection, autant et plus que ridée divine elle-même.

A quelques marques, il connut que ses hôtes étaient Juifs et kabbalistes. Il les congédia, se moquant de leur prédiction...

Ainsi parle la légende. De fait, le pasteur Léon, après certaines difficultés qu'il eut de contenter ses maîtres, suivit une troupe de soldats, au passage. Sa bravoure le porta vite aux premiers grades. Stratège, il acquit la confiance de son armée, conspira et profita, pour sa gloire, de ce désordre politique habituel, durant lequel cinq empereurs périrent de mort violente dans le Palais Sacré de Byzance, depuis Héraclios.

La prédiction se réalisa.

Stupéfait de sa fortune, lui ne faillit point à tenir son serment. Du moins, candidat des mercenaires pillards qui, par crainte d'anathème ecclésiastique, n'osaient trop voler les icônes de métal précieux peuplant les églises, ce lui valut une immense popularité de pro-

pagor, parmi les thèmes militaiies, la nouvelle et frurtueiise hérésie. Les Juils et les Arméniens en profitèrent, acquirent des soldats le butin religieux.

Lorsque, dans la salle des XIX Lits, Léon proclama l'abolition des images, les officiers Tacclamèrent. Plus tard même, les troupes surexcitées faillirent étrangler, en sa villa, le patriarche Germain qui refusait la sanction liturgique.

Les citoyens comprirent l'enfantillage d'une révolte à rencontre de la multitude armée. Ils se résicrnèrent ou simulèrent la résignation. Mais les femmes ne l'entendirent pas ainsi. Avec une ferveur remarquable, elles secondèrent les revendications des moines. Amoureuses passionnées du luxe des églises, ayant au cœur la reconnaissance de maint ex-voto, on les vit s'ameuter autour des bassins, et s'agiter dans leurs voiles jaunes, bleus, pourpres, en appelant la colère du Théos sur les sacrilèges.

L histoire de cette hérésie est toute de rivalité entre les soldats et les femmes : les uns cupides et soucieux de garder ce droit d'accroître le salaire des victoires ; les autres éprises des luxes canoniques, habituées au sourire douloureux du lésons tordant sa beauté messiaque sur la croix, habituées au regard de la Panagia compatissante et douce, prête à ennoblir, de ses consolations, les plus intimes confidences. Elles n'eussent voulu perdre Tamour immédiat du Christ, de ses compagnons les saints, lormes mystiques et chastes où s'incarnait le besoin perpétuel de tendresse, de

protection. Elles n'eussent nouIu se désister de croire il la très réelle puissance des Patronnes intercédant pour les menuspéchés ducœur, et ornant, de leurs robes pompeuses, de leurs auréoles d'or, de leurs bottines gemmées, les mosaïques, les cimaises, les autels. Henonceraient-elles à cette compagnie d'excellent ton si peu répliqueuse, et devant qui bavarde à l'aise l'imagination ?

Aussi quand les militaires vinrent abattre l'image juchée sur la porte du palais impérial et considérée comme une sorte de palladium, cause ordinaire de nombreux miracles, elles se hâtèrent en foule au-devant, ébranlèrent l'échelle qui portait le spathaire Jovinus chargé de la besogne. Avant qu'il eût frappé trois fois l'image, elles se ruèrent, le déchirèrent après l'avoir décortiqué de sa cuirasse et de ses cuissards. Ensuite elles traînèrent la masse de ces chairs effrangées le long des étalages où ceux d'Arménie exposent les soies de Chine et les objets venus par les caravanes des Nestoriens.

Quelque temps après, comme Ton procédait à l'investiture du patriarche Anastase, successeur de Germain, et consentant à interdirele culte des images, elles accoururentvers la basilique, forcèrent les portes closes, accablèrent le récipiendiaire de pierres et de coups, avec force injures dont les plus douces étaient « mercenaire » et (( loup ravissant déguisé en pasteur». On eut peine à le faire enfuir demi-mort jusqu'au lieu où se tenait l'empereur. Toutes les rues tortueuses furent

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comblées de mégères hurlantes, et levant au ciel leurs faces d'imprécatrices.

Outré de cette rage, Léon, qui n'était point tendre, envoya ses gardes massacrer les séditieuses. La cruauté n'en épargna point. Les glaives tranchèrent les mamelles flasques, et trouèrent les seins jeunes de celles qu'on avait d'abord violées sur les bornes, dans les échoppes où elles s'étaient réfugiées, hagardes, offrant leur vertu en échange de la vie, dénudantleurs ventres et leurs gorges rigides, comme on lait durant le sac des villes, après l'assaut. Le sang coula dans les ruisseaux entre les épluchures de pastèques et les tètes de poissons. Peu de maris, peu de pères eurent l'audace de venir reconnaître les mortes. 11 n'y eut que les fripiers pour ramasser les survivantes à l'heure nocturne où ils furent dépouiller les victimes de leurs robes brodées, de leurs tuniques de lin, et de leurs voiles coûteux.

Plus tard, on enjoignit de brûler toutes les images sans valeur marchande, et de fondre celles en métal. Les femmes les serrèrent dans leurs vêtements. Elles luttaient avec des cris eflVoyables pour empêcher qu'on les leur arrachât. Des clameurs désespérées retentirent dans Byzance. INIus par l'appât du gain, par Tesprit de classe, les soldats coupèrent un membre aux plus récalcitrantes. Le sang et les pleurs souillèrent les sanctuaires dévastés. Les chiens avides emportèrent des mains tranchées dont les doigts gardaient les bagues en laiton.

Mais le lésons protégea ses fidèles, répandit les

grâces. Il s'accomplit des miracles éclatants; et ils terrifièrent l'impiété. Jean Damascène qui remplissait une charge h la cour du Calife, rédigea une longue protestation. L'isaurien la reçut. Afin de se venger d une pareille insolence, il commanda que d'habiles calligraplies imitassent cette écriture, en copiant une lettre fausse dans laquelle Jean invitait l'empereur grec a profiter de la faiblesse militaire des Sarrasins pour envahir leur territoire. Puis Léon envoya ce papier au Calife, lui manda qu'il ne voulait pas user d'une si lâche trahison. Ce pour quoi Jean eut la dextre coupée à Damas, et exposée en place publique. Ayant obtenu qu'on lui restituât le membre après les heures de pilori, il se rendit dans une chapelle chrétienne, consacrée à la Pureté de la Vierge. 11 supplia Marie de recoller la main perdue et de sauvegarder ainsi les prestiges des Saintes Images. Or il perdit connaissance avant d'avoir achevé sa supplique. Pendant son évanouissement, la Vierge apparut, et sembla lui rajuster le poignet. Au réveil, il jouissait de sa dextre.

Contre ce prodigieux amour divin, Léon l'isaurien opposa de prodigieuses atrocités humaines. Aux défenseurs du culte intégral il fit arracher la peau delà tête ; et, sur le crâne mis au vif, il ordonna de lier plusieurs images de bois. On oignit les barbes de poix ; on les enflamma. Dans l'Hippodrome, les martyrs crépitèrent. Ils s'effondrèrent en étincelles sur les places publiques. A la voirie, les chiens prirent coutume de se repaître avec la chair de moines.

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Cependant beaucoup s'obstinèrent à servir en secret le culte des icônes. M(^mc les payens convertis prélérèrent toujours la gloire du premier culte. Le monde en eut un bel exemple, lorsque renipereur voulut marier son fils Constantin V Copronyme, déshonoré d'un tel surnom pour avoir au jour de son baptême, souillé honteusement les fonts. 11 le fiança n la (îUe du roi des Kliazars. Le patriarche iconoclaste accepta la tache d'instruire la princesse dans le dogme. Elle se montra docile aux leçons, se prit de ierveur pour la morale et la symbolique chrétiennes. Mais elle ne tarda point à se vouer, dés qu'elle la connut, à l'adoration des images, et rien ne la put empêcher de suivre ce rite dans le palais même.

Tant d'avertissements de la Providence ne réussirent pas à convertir le monarque. Il veillait surtout à ne pas mécontenter les soldats iconoclastes, seuls appuis d'un pouvoir d'occasion. D'imposantes calamités survinrent qui punirent ces hérétiques. La terre trembla dans l'horreur de porter de si opiniâtres criminels. Les statues des Césars croulèrent. La porte Dorée se déHeuronna de l'image de ïhéodose. Les empereurs étaient Irappés là même où ils voulaient atteindre le dieu.

Léon succomba parmi ces afflictions publiques, à un affreux mal. Il se décomposait avant la mort. Il se vit lermenter vivant comme une charogne pestilentielle ; et les soins théurgiques du Copronyme ne le sauvèrent point, l'an y^^K

La peste suivit qui dévasta Byzauce. Les cadavres

enconibrèreiil les cliariots. On se barricadai l dans les maisons contre le fléau. On interdit 1 approche aux étrangers. Sur les habits des malades lurent appliquées des croix verdàtres ou bleu clair pour avertir du danger qu'ils portaient avec eux. Tous ceux qui le purent désertèrent la cité impériale, renoncèrent aux merveilles de la Byzance triangulaire ceinte de six lieues de murailles, étendant ses admirables faubourgs au long du Bosphore, élevant au ciel l'orgueil de son Acropole élancée, le feu de son phare géant sur le promontoire. Nul ne promena plus, en robes peintes, sa flânerie sous les colonnades des thermes d'Arcadius. Les statues de la galerie Justinien n'attirèrent plus la rêverie grave des eunuques impériaux aux fronts blancs.

Quand la peste fut passée, Constantin V repeupla la ville d'Arméniens fidèles à l'hérésie iconoclaste. 11 n'y eut plus dès lors d'opposition redoutable parmi le peuple. La doctrine chère au souverain fut définitivement établie, l'an ^53, par le conciliabule de Constantinople.

Or le Pape envoya, de Rome, plusieurs moines chargés d'agir clandestinement contre l'erreur officielle. L'un osa discourir devant Constantin même. Le dernier supplice punit l'audace du protestataire. Mais, afin de ne point paraître l'ennemi des pieuses et vertueuses gens, les amis de l'Empereur tentèrent d'attirer en son parti saint Etienne le Jeune, lequel avait grande réputation d'honneur religieux. Près de son ancien monastère, Saint- Auxence en Bithynie, il vivait

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ermite dans une cellule étroite comme un cercueil, et construite sur ce modèle. Les émissaires du Copronyme vinrent Ty visiter, et le ramenèrent a Constantinople, tels qu'ils l'avaient trouvé, avec, pour unique véture, une peau de mouton ceinte par une chaîne de ier. Ils entreprirent de le convaincre. N'y pouvant réussir, ils accusèrent le rebelle d'entretenir des relations inlàmes avec Anne, une noble veuve que la parole édifiante du saint avait conduite au monastère. Soumise à la torture, cette femme préféra mourir dans les douleurs plutôt que de renier l'innocence d'Etienne, la

sienne. La sollicitude du dieu se manifesta, car la J

servante qui avait témoigné contre la dame eut les .

mamelles déchirées par ses enfants jumeaux jusqu'à ce qu'elle expirât dans ce tourment. ^

Persécutés, les moines d'Ktienne renouvelèrent les austérités des stylites. Lui-même réprimanda (A)nstantin sur son hérésie. Ayant jeté une pièce de monnaie

à l'effigie de l'Empereur, il la foula sous les pieds en ?

sa présence, et prétendit qu'on iie s'en devait offenser, puisqu'on jugeait que le Seigneur ne s'ofTensait pas, si l'on profanait ses images. Ensuite il refusa designer le synodicon qui défendait de joindre le qualificatif de saint à tout autre nom qu'à celui du Théos même.

Un jour qu'Etienne prêchait dans les rues de Byzance et que la foule augmentait à sa suite, les soldats, furieux de le voir ramener ces gens à l'orthodoxie, le poussèrent devant le Préfet de la Ville, après l'avoir

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enveloppé dans de somptueux hal)its sacerdotaux, (^uand le magistrat Tout blâmé pour idolâtrie, les soldats l'emmenèrent, sous les coups et les huées, jusqu'au Pelagion, s'armèrent de tiidents, et le mirent en pièces avec sa dalmatique en iils d'or. Vers les eaux immondes, ils traînèrent, dans le tissu précieux et saigneux, tout le poids inerte de l'apotre.

Il était une religieuse nommée Anthusa. Elle vivait dans la solitude en grand renom de piété. Copronyme la fit tirer de sa cellule et, n'obtenant pas son apostasie, il lui infligea, parla main du bourreau, dans l'Hippodrome, une fustigation publique. La plèbe militaire ricana quand la chemise commença de se tacher en rouge sous le cinglement des lanières.

Ce devint le spectacle fréquent du cirque. Dans l'immense amphithéâtre, les martyres remplacèrent les courses de char et les combats d'animaux féroces, pour le goiit de l'assistance. Elle se plut h voir promener sous le soleil, autour de la Spina, dans le stade, des moines et des courtisanes liés ensemble. Elle invectivait contre les couples par des injures obscènes, par des gestes lascifs. Dix mille têtes hargneuses, par-dessus les manteaux de couleur insultèrent, avant que le sang jaillit de leurs troncs décapités, Constantin Podogune, logothète du Drome, son frère, le domestique des Excubiteurs, les deux patrices Antiochus commandant de la Sicile, et David, le spathaire comte des Obséquiens, Théophylacte d Iconium, et plus tard, en ^68, l'ancien patriarche qui avait accusé l'empereur

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d'athéisme, après avoir été déposé, puis remplacé par resclave-eunuque Nicétas, destructeur des mosaïques, des tableaux, des bas-reliefs en cire et en bois représentant les saints. Souvent aussi la plèbe militaire s'amusait des f^iiniaces provoquées par la douleur sur le visage grésillant de ceux que d'atliléti([ues belluaires aveuglaient avec des fers rouges. On aimait voir le sang gicler des dos que zébraient les verges vivement abattues par les poignes des scholaires aux guêtres de cuir. Les flaques rouges luisirent dans le sable fin de Tarène, presque chaque jour, sous les cadavres convulsés.

D'autres fois, le peuple multicolore et tumultueux, les femmes criardes, coiflees de fleurs, admiraient, tantôt, les deux mille cinq cents robes de soie chinoise que les esclaves étalaient sous ses yeux avant de les envoyer aux Sclavons comme rançon des Grecs capturés aux combats de Tenedos, d'inibros et de Samothrace , tantôt le cortège des Césars Christophe et Nicéphore, fils de l'impératrice, triomphant avec leur nouveau titre dans des chars d'ivoire et de bronze orfèvres, aux quatre roues pleines, aux quatre étalons blancs que menaient des écuyers porteurs de souples aiguillons. Accoudés, chacun sur l'un des dauphins dorés qui bordaient le siège piofond du véhicule, les princes demeuraient immobiles dans leurs manteaux coruscants, la barbe roide, et le Iront chargé de jovaux. De temps à autre, ils jetaient vers les gradins, en signe de leur pouvoir consulaire, des monnaies trémisses et

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nornismes que s'arrachaient les mains cupides parmi des bousculades atroces.

Or l'impératrice Eudoxie, l'une des trois épouses successives de Constantin, en peine d'enfanter, fit quérir Anthusa qui la soulagerait par son intercession souvent miraculeuse. Après une fervente prière, Anthusa promit la délivrance de deux jumeaux, un fils et une fille, et qu'il fallait remercier le Théos. L'impératrice obtint aisément la liberté de la religieuse et, par reconnaissance, nomma sa fille Anfhusa. Cette princesse, dans la suite, vécut comme une nonne, ne se résigna jamais au mariage.

KON, aîné des fils, fut Thoir désigné pour tenir l'empire après Constantin V.

Quand le temps vint de marier ce prince, les dignitaires du palais supposèrent que l'alliance des (W)) Francs serait, pour Bvzance, un précieux secours. Pépin illustrait, par de belles batailles et d heu-

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reuses conquAtes, la suprématie de sa race. En Occident, elle semblait maîtresse comme prétendait Têtrc l'Empire Romain en Orient ; car on affichait toujours ce titre officiel, liabilement, on essaya d'obtenir, pour Léon, la main de Gisèle, fille du Franc. On fit ressortir comme cette union tiendrait l'Europe assujettie entre deux puissances formidables, l'une efFective, l'autre ayant encore le signe respecté d'un très haut pouvoir moral. Une loi unique se fut imposée sans doute au vieux monde abolissant pour jamais les luttes de ses peuples mêlés, tournant leurs efforts vers l'œuvre de la civilisation chrétienne. Pour dot, Pépin eut repris au pape, et restitué h l'empire, tout l'exarchat de Ravenne.

Il n'en fut rien. L'an ^^66, le concile de Gentilly ayant condamné l'hérésie grecque, l'orthodoxie occidentale repoussa l'idée d'épousailles politiques.

Le châtiment de l'iniquité iconoclaste se perpétuait, l'isolait parmi les races chrétiennes.

Constantin V jugea qu'il ne fallait point retarder davantage les noces de son fils. Dédaignant tout autre alliance politique, il afficha partout son désir de ne point vouloir sacrifier le bonheur de Léon à des vues ambitieuses : il déclara ne lui choisir que la fille la plus belle et la plus spirituelle d'entre les Grecques.

Athènes gardait encore sa renommée antique pour la finesse intellectuelle des esprits, pour la beauté statuaire des vierges pareilles aux Dianes et aux Pallas de ses

Elle écoutait le babillaye de la fontaine.

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sculpteurs. Au-dessus de toutes, alors, on vantîiit Irène, orpheline de famille aisée, instruite aux plus subtiles métaphysiques des Alexandrins dont maint et maint disciple^ habitaient la ville de Minerve ressuscitant, sous les murs du Parthénon, l'académie platonicienne. Son nom même, la jeune fille le dut h 1 influence de ces sa^es anciens qui l'avaient importé d'Alexandrie dans l'école d'Athènes. Ils aimaient en pourvoir, comme d'un signe de paix, les formes esthétiques des adolescentes.

Irène avait alors dix-sept ans. Le vieil empereur se décida très vite à l'accueillir dans la famille impériale. Il ne s'enquit pas autrement de sa noblesse, car les chroniqueurs ne mentionnent pas les ancêtres. Une seule chose 1 inquiéta. Irène professait le catholicisme orthodoxe ; et, puisqu'il avait subi tant de malheurs pour soutenir sa conviction contre le Pape et les miracles du Théos, il ne lui appartenait plus de transicfer en aucune occasion. Invitée à reconnaître les formules du Conciliabule de Constantinople, Irène employa quelques jours en hésitations : récemment les prières à la Sainte Vierge avaient été abolies par décret, les ossements des saintes déterrés, dispersés, jetés i» la mer.

Elle prêterait alors s'asseoir dans son jardin d'oliviers pales et de lauriers-roses. Elle écoutait le babillage de la fontaine faite d'une vasque de pierre et d'un masque de plomb recueillis par son trisaïeul au siècle précédent, dans l'Erechtheïon, lorsque la piété des empereurs lit transformer cet édifice en église, puis

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le voulut dédier à la Divine Sagesse et à la Mère du lésous. Le masque représentait la tète deTvplion vîiiricu L'eau jaillissait de sa houche torte p;ii' un cri tragique, avant de trouer la transparence de la petite mare fraîche, ronde, assombrie vers le fond vrrdfifre et caillouteux.

Quatre tortues familières rampaient dans 1 herbe sèche. A l'ombre d'un cyprès, le Maître mesurait une sphère de métal entre les pointes d'un compas. Ensuite il traçait sur le sable, au moyen d'une fine baguette, des figures avec des nombres. C'était un homme bnin dont les jambes faisaient saillir la toile des hautes bottines agrafées jusqu'aux genoux. Parfois il regardait Irène, en calculant. Mais voulait-elle, par un sourire, le distraire de cette pensée mathématique, il baissait les paupières, brusque, ou levait les yeux vers le ciel que tachait, de roux, le vol circulaire d'un faucon. Alors Irène s'abandonnait aux langueurs de sa mélancolie. Quitter Athènes et ses parents vénérables, ses compagnes flatteuses, son jardin rempli d'insectes lumineux. Oublier la joie de lire, paisiblement, les merveilles consignées dans les volumes ! Vivre en ce palais de Byzance, où tant de meurtres avaient rougi déjà les dalles de marbre, où l'on avait traîné par les cheveux, dans leur sang répandu, des patriciennes et des religieuses innocentes lorsque les séditions s'engouffraient telles qu'un vent d'orage par les rues anguleuses, lorsque les torches s'échevelaient aux poings des incendiaires, lorsque les héré-

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tiques iconoclastes décapitaient les statues saintes avec les adoratrices.

Ce n'était point que l'ànie tremblât de lâche peur. Mais Irène espérait un jour engendrer, elle aussi, quelque peu de science, à l'exemple d'IIypatie et d'Asclépijjénie, les vierges théurgistes. Or, ce la désolait de craindre ([ue cette naissance spirituelle put être retardée par la sottise des assassins. En ce temps-là, les derniers disciples de Platon et de Jamblique pensaient vivre aussi longtemps (jue leurs idées sublimes. Ils les considéraient comme la vigueur réelle de l'J'^tre dont les corps étaient seulement les apparitions successives, brèves, toujours renouvelées par les amours des généi'ations. Certes, Irène partageait la même loi didacti([ue. Des sages professaient encore au pied de l'Acropole, les doctrines transmises par l'école d'Alexandrie à son émule d'Athènes, et conservées, christianisées, accrues en secret depuis ledit de Justinien dispersant les philosophes, depuis deux siècles, au milieu de certaines familles disertes, filles des Simplicius, des Isidore de Gaza, des Damascius. Au sein de cette aristocratie, étaient nés Irène et Jean Bythrométrès, cet homme grave, beau, cherchant, avec le compas, sur la sphère de métal terni, les points où fixer ensemble les sigîies des astres et ceux des principes qui leur communi(juent rinlluence des lù)ns, émanations de. 1 Un, Inconnaissable, Indicible, Centre des Nombres, le Père. De Lui, procède le Fils Intelligible, Pur comme l'Agneau et le Feu ; de Lui procède le Saint?

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Esprit qui se niniiileste par le mouvement des forces créatrices grâce à quoi le Ciel scintille, la Terre verdoie, la Mer enfle, les Créatures pullulent, et l'Intelligence médite sur la Cause.

Irène se récitait de telles sentences en admirant son initiateur. Car Jean l'avait instruite alors qu'elle jouait avec ses colombes apprivoisées et de petites boules multicolores sur les marches de la maison fauve. Averti par ces yeux attentifs et courageux, il avait choisi la tâche de munir la curiosité de l'écolière. Mathématiques, musique, théurgie avaient dix ans étonné Irène. De cette bouche éclatante au milieu d'une barbe bouclée, elle avait appris comment, de l'Un, étaient issus les Nombres, racines des Idées Archétypes, et comment se rythment les ïambes propres à chanter l'art d'attirer les essences de l'air dans les vapeurs de l'eau, lorsque la constellation du Chien brille verticalement vers la terre, afin de créer, avec le feu, la Pierre des Eléments. Qu'on y grave sans hésitation, au moment où le calcaire se forme, le pentagramme du Pur, celui du Paraclet en les unissant au signe du Zodiaque et au chiffre mystique de l'astre invoqué. Alors on peut voir les montagnes se fondre, les îles s'enfuir sur la mer, le Fils descendre les escaliers des nuages, resplendir de tous les éclairs qui ♦sont ses membres et sa taille et son visage, tandis que le soleil flamboie dans sa droite, que la lune brille dans sa gauche. Il faut crier sept fois « Kyrie, eleison » en se prosternant. Pareille à l'orage et au

lunuilte des grandes eaux la Voix répond : « Je connais vos œuvres, et que vous avez été marqués de la sorte par la volonté de mon Père. Je vous donnerai, ô victorieuse, une pierre blanche sur hujuelle sera écrit un nom nouveau que nul ne sait que ceux qui le reçoivent. ))

Ayant agi selon ces préceptes, Irène, une nuit, avait, dans le cratère d'airain, recueilli la Pierre des Éléments. C'était plutôt une mince écaille de chaux, très iragile. où dilllcilement Ton imaginait lire les mots : cuha-

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