SI LISSA
Nul n'eut réussi, s'il n'eut pu, dans la même seconde, clairement évoquer les principes et les conclusions des sept sciences. Donc Téducation de la vierge était accomplie, puisque la promptitude de son esprit exercé avait su, dans le même instant, se rappeler les sentences opportunes des philosophies, astrologies, mathématiques, et théurgies, joindre leurs signes en une seule figure de pantacle.
Devant les sages d'Athènes, Irène avait subi, de nouveau, répreuve. VA par tout Tempire des Romains, les courriers avaient aussitôt propagé qu'une vierge de quinze ans résolvait les problèmes de la Tétrade, qu'elle se nommait Irène, que sa perfection physique semblait non pareille. Les savants et les moines s'écrivirent de longs messages relatifs h cet événement. Les évèques en voyage vinrent saluer la jeune fille dans son petit jardin d oliviers pâles et de lauriers-roses. Même un mage de Perse voulut Touïr ; et, l'tiyant
écoutée, la pria de recevoir une fl<*ur (!<• rubis, d'émeraudes incrustés dans une plaque d'argent. Il lui demanda si elle n'épouserait pas volonlif^rs Ilkandiar, prince de l'Iran. Las des orgueils et des plaisirs, ce jeune homme souhaitait l'union avec une iemme capable de lui découvrir, en l'aimant, les mystères du monde, car la rudesse et l'austérité des philosophes avaient rebuté de premiers élans vers la Connaissance.
En ce jour du passé, Irène avait soudain compris quelle force l'attachait à son maître Jean Bythométrès, c'est-à-dire Jean Mesureur de l'Abyme. Bien qu'elle essayât de se tromper sur le vrai motif de sa décision elle déclina les ofïres persiques, pour ne pas quitter Athènes ni le descendant des Damascides.
D'abord c'avait été la honte, pour elle, de s'avouer l'amour. Elle se jugeait indigne de son propre destin.
A partir de cette heure^ Jean s'était presque écarté comme s'il eût craint de perdre le temps de ses recherches auprès d'une enfant maladive et sotte. A plusieurs reprises, leurs regards, leurs gestes et leurs réticences les avaient tous deux embarrassés. Sans dire une parole révélatrice de leur sentiment, l'un et l'autre l'avaient trahi, elle souffrant de son instinct impérieux, lui fouillant l'âme de sa disciple, avec l'audace muette et coutumière de ses yeux.
Voici que, l'histoire persique étant parvenue à l'oreille de l'Autocrator, des émissaires discrets, prudents, opiniâtres, proposaient un autre mariage encore, et tel que les âmes des filles ambitieuses le rêvaient^
IRÈNK ET LES EUNUQUES 'Aï
toutes, par lo monde, comme le but des espoirs les plus téméraires.
Pourtant Irène hésitait devant sa voie. Déjà son cœur véritable, celui c|ue ne commandaient ni la science, ni l'orgueil, son cœur avait dédié au Mesureui de l'Abyme la volupté fervente de ses songeries, celles qu'enivraient les chaudes caresses de l'air, quelques strophes de Sappho fidèles h la mémoire, certaines inlluences des couleurs pourpres étalées sur le large roc de l'Acropole, et tous les souvenirs des mythes anciens survivant parmi les colonnes du temple de Thésée. Amoureuse, elle se demandait si le mieux n'était pas de chérir Jean. Ah. douceur de baiser cette chevelure noire et bleuâtre, de caresser, avec tout un corps de vierge ardente, cette poitrine gonflant la tunique de byssus ! Enlacer ce cou, ce cou fort et bref rapprochant la pensée et le soufUe qui la crie, la volonté et les bras qui la servent.
Anxieuse, Irène s'épuisait, un matin, dans le doute. Un fruit tomba de Tarbuste.
Jean Bythométrès dit :
— D'une part, je n'ai pas coutume d'insulter à la pudeur de tes pensées, en les devinant h haute voix, bien que je pense les apprendre d'après les mouvements de tes yeux, les vivacités de tes mains, et les masques successifs que fabrique ton visage pour ton ame. D'autre part, je ne puis celer davantage mes blâmes que tu as prévus en examinant ma mine quand ma voix te réprimandait par le ton, tandis que, par
les mots, elle vantait la raison, les mérites de ta mère pieuse, et les propositions de, l'Aréopagite sur TEssence Divine qui n'a point de nom, mais ceux de Toutes Choses. Or, j'ai réfléchi. Mieux vaut ne pas laisser dans les ombres ce qui nous tourmente. Ayons le courage de tirer au jour ces vautours qui nous rongent le foie, afin que, les ayant éblouis par les lumières de notre raison, nous les jugions dignes d'être oubliés comme des charognes croupissantes.
Jean s'était levé, en souriant avec dédain. Irène crut devoir sourire aussi pour dissimuler sa confusion, ou, du moins, pour paraître railler elle-même les faiblesses que son maître allait lui découvrir. Mais elle eut froid tout à coup ; et sa nuque s'alourdit. Une pomme sembla, lui grossir dans sa gorge. Cela l'étouffait. Jean apparut comme un ange terrible. Debout, et la taille prise dans une ceinture de cuir à quoi pendaient son aumônière, son écritoire, par des lanières brodées de soie violette, il était plus redoutable à cause de sa belle stature, de ses sourcils touffus et froncés. Cet homme la méprisait de toutes ses forces manifestes. L'orgueil d'Irène, refoulé en ses entrailles, s'y blottit, les tortura. Chancelante, elle supporta mal les regards de Jean qui plaignaient cette angoisse.
Comme il ne parlait plus, elle se roidit pour rompre ce silence affreux mais indifférent aux papillons qui se poursuivaient le long des parterres rouges et bleus, mais indifférent aux passereaux qui voletaient en foule dans un troène. Et elle dit :
— Ta Sagesse voiulra-t-elle soutenir qu'il convient d'abdiquer ma foi en les Saintes Images, puis de réchanger contre les richesses de l'Empire, ainsi que ton anier, ô maître, troque ses figues contre mes
nomismes ?
Klle s'étonna d'avoir osé introduire le son de la colère dans cette phrase insidieuse et agressive. Stupide, elle restait frémissante, au bord de la fontaine. Elle s'appuya sur la chevelure en plomb du titan qui crachait la vrille d'eau claire.
— Ce n'est point là,., répondit-il;., ce que ta franchise veut me reprocher. Lèvres de l'Esprit ! Tu me tends des embûches inutiles.. Et je suis, pour tes rets fragiles, un oiseau bien robuste.
— X'as-tu pas enseigné pourtant, ô mon maître, que les Saintes Images sont des hiéroglyphes efficaces, que nous pouvons y loger nos idées abstraites- des attributs divins, sans répéter l'efFort difficile de nous les représenter les yeux clos, comme des forces impondérables et illimitées... N'as-tu pas enseigné pourtant que la contemplation des Saintes Images nous aidait a conquérir l'extase et ii nous unir, dans les moments mystiques, avecl'Abyme Indicible ?N'as-tu pas enseigné c[U en méditant la vie d'un saint on gravit un degré du savoir en ascension vers 11 ne fiable ? N'as-tu pas enseigné les rapports qu'il importe de concevoir entre les idées Archétypes et leurs Symboles que sont les Saintes Images ?... X'as-tu pas enseigné ([ue détruire les Images c'étidt aussi supprimer les
:>.4 IHKNK KT LKS KUNUOt'ES
exhortations des murailles invitant la ])1«'he étourdie et frivole à se représenter, :i chérir, à |)jatif|uer les vertus du Fils, celles de la Très Illuminante J*ureté, celles des Anges et des Bienheureux martyrs?... N'astu pas enseigné que détruire les Images c'était aussi corrompre le peuple du Christos, et gouverner pour la gloire du Mauvais Principe ?... Et voici que tu viens dire à la disciple : « Gouverne le monde en <( brisant les Saintes Images... Laisse oublier les Ar- « chétypes dont elles sont les hiéroglyphes efficaces! « Renie la puissance de l'extase qui peut unir la mé- (( ditation avec l'Abyme. Renonce h gravir l'échelle « qui conduit, de science en science, vers l'InefFable. (( Impose silence aux murailles qui prêchaient, par (( l'entremise des Images, les vertus nécessaires... « Corromps le peuple du Christos, depuis le plus « grossier des marchands de pois secs jusqu'au plus (( subtil des patriarches. Et alors tu auras agi selon « ma parole, sur le trône de Constantin. Alors ce (( sera ma parole, la parole d'Alexandrie et d'Ace thènes qui retentira entre les colonnes, là où l'on « proclame les édits de l'Autocrator ». O mon maître, ta droiture exigera-t-elle de moi que je contredise ta sagesse en sollicitant la couronne des empereurs iconoclastes ?
Irène avait brusquement développé toute cette dialectique comme une longue invective contre le caractère -de Bythométrès. Maintenant elle haletait au bout de son discours. Elle redouta de Tavoir trop convaincu.
En rob<» Jaune collée sur ses formes, elle niesuinll les prestifres de sa personne, l'.lle se i'élii<^ia dans le bleu du voile qui protépjeait sa tôte, son cou, ses épaules, sa taille; carie soleil commençait à luiie. Machinalement elle enfermait ses bras dans TétoHe de ce voile qu'elle tordit et serra bientôt autour de ses poi^rnets menus, de ses longues mains. Mnsuite elle refjarda fixement les petites croix noires peintes sur s<'s souliers de drap. Jean répliquait :
— (^ue ton astuce est divertissante, en vérité, fille des Athéniens au lan":af]fe ambiou. Tu feins de ne point te rappeler ce dont nous convînmes, l'autre matin ; à savoir qne le seul moyen de rétablir les Images dans Byzance, c'est de persuader l'empereur, le prince et leurs stratèges. (Comment cela, puisque nul ne peut les approcher de qui la langue reste libre ? Toi, du moins, ayant abdiqué pour un temps la foi dans le culte des icônes, tu pourras bientôt regretter, chaque jour, hautement, cette abdication, et disserter sur le rôle utile des Images dans Tl^tat. Tu pourras démontrer que les soldats avides de piller les églises sans pâtir des châtiments infligés aux sacrilèges, ont seuls d'abord répandu l'hérésie fructueuse pour leurs exploits* etpour les trafics des juifs (pii leur achètentlestrophées. Autour de ta puissance se rangeront ceux qui détestent la brutalité des gens de guerre, leur arrogance, leurs séditions. Tous les moines qui enrichissent la solitude de leurs cloîtres en peignant la P'ace du lésons sur des plaques de bois dur, marcheront vers toi,
acclameront tes pas et ton verbe. Si la prudence conduit tes actes, tu obtiendras que 1 on tolère les Images secrètement, dans ton propre oratoire, puis dans Téglise élue pour tes dévotions particulières, enfin sur l'ambon, au cœur de toutes les basiliques, les jours de ta visite impériale... Et les ennemis des soldats se réuniront sous ton égide. Ils seront bientôt le nombre de la Faiblesse qui finit par dompter l'unique Force... Mais je parle comme ceux qui racontent les aventures de leurs voyages dans les tavernes du port, et qui ne se souviennent pas de les avoir narrées, la veille, aux mêmes buveurs d'hydromel. En vérité, recevant la couronne des empereurs iconoclastes, tu dois entreprendre la tâche de rallier les partisans de l'Esprit contre la Bestialité des soldats qui désolent l'empire par leurs rivalités sanguinaires. Tu sais que tu peux faire refleurir la Paix incluse en ton nom. C'est là ton devoir de disciple en qui nous avons versé les excellences de notre gnose. Tels les philosophes versent leurs huiles les meilleures dans une lampe d'albâtre afin que la veille de leurs talents assemblés produise des lumières spirituelles précieuses à l'univers et à l'avenir des hommes. Tu es notre lampe, Irène. Nous avons ouvré la magnificence de ton corps et la fécondité de ton esprit afin d'illuminer le monde. Et voici. Ton mariage impérial c est l'étincelle nécessaire pour te faire briller sur la plus haute colonne de la terre !
— Mais comment nos idées éclaireront-elles les
nations s'il me faut les répudier tout d'abord? Autant dire les éteindre. Et comment moi-même serai-je prise en exemple de sagesse, si mes abjurations ternissent devant l'univers, l'éclat de mes vertus? Que ton impeccable sagacité explique aussi cela pour les oreilles de ta servante.
Aux derniers mots de cette prière, elle aflecta de rire, en moulant son torse juvénile et fort dans le voile bleu plus étroitement serré autour de ses bras. liCs longs plis de sa robe jaune à reflets de pourpre se déformèrent et se reformèrent selon les mouvements de la marche sur le sable fin, parsemé de eo([uillages. Au loin et au-dessus des cyprès droits, l'Acropole étincelait par toutes les arêtes de ses flancs abrupts que dominaient les frontons et les colonnes des temples. Jean regarda la jeune fille. Elle conjectura qu'elle avait ému leurs sens mêmes. Car les yeux du maîtrela visaient comme visent ceux d'un archer féroce ([ui découvre à portée son ennemi mortel. Elle sul par là qu'il l'aimait davantage.
Alors elle se courba, sous l'apparence de ramassser une fleur, mais pour ([ue les globes de sa poitrine vinssent en saillie dans lu robe légère, et pour que sa croupe parut offerte aux désirs d'invisibles aegipans. Jean se retourna, puis exhala bruyamment un soupir de ra^e. Ses mains étrei^naient les os de ses bras croisés :
— Est-il opportun de répéter encore, Lèvres de l'Esprit, ce que tu n'ignores plus. Ton verbe étonna même les meilleurs de nos maîtres lorsqu'il démon-
trn (jiic le (Constructeur assure réquili})re des choses, opposant le Bien et le Mal. Le Mal est une force que le Théos a constituée. Il paraît donc licite de s'en servir loi'S({ue notre intelligence s'est acciue sufïisaniment pour user avec modération de cette puissance nécessaire. Si nous devons en interdire l'emploi aux troupeaux niais des hommes, esclaves de leurs instincts et incapables de leur échapper, nous pouvons admettre toutefois que l'être indépendant de ces basses suggestions commette les fautes provisoires et nécessaires h l'avènement du Bien Futur. Ainsi les rois prudents entreprennent des guerres afin d'assurer la paix que leur triomphe seul imposera. Malgré notre foi en l'efficacité des Images, (efficacité pareille h l'efficacité des figures géométriques si favorables aux propositions du sublime Euclide), si tu abjures momentanément leur culte, tu remettras ensuite le sceptre de Byzance au pouvoir des Archétypes que Denys l'Aréopagite, Plotin, Jamblique et Proclus révélèrent, et dont nous sommes, ainsi qu'ils le furent, des organes transitoires. Alors l'Idée régnera sur l'Orient et sur l'Occident, un jour. Nous le croyons. Voilà ce que ton verbe annonçait aux meilleurs d'Athènes lorsqu'ils se furent réunis, le lendemain des Pâques, sur la terrasse de l'Erechtéion h l'ombre des vierges en pierre, moins belles que ta beauté. Tu te sais digne d'asservir le Mal à tes fins, puisque la science t'affranchit de linstinct... Cesse donc, je t'en prie, de jouer avec des paroles variées, comme tu jouais, petite enfant, avec
des boules multicolores sur les marches de la maison fauvcoùtu reçus, Irène, ma première leçon...
— On dit que la science all'ranchit de Tinstinct !. .. On dit cela... ; mais c'est un autre jeu de paroles aussi vain que le jeu de mes boules multicolores,., o Jean, ô Mesureur de l'Abyme.
— ()ue le Théos étende sur toi sa main propice : lu viens de parler enfin comme il sied à la vaillance de ton esprit...
l'.n agitant ses bras plus glabres que ceux d'une femme, il clama cette phrase victorieuse. Aussitôt Irène mesura le tort qu'elle avait eu de dissimuler avec lui. L'aspect de sa déchéance la désola. Elle se rassit près de la fontaine en s'enveloppa ni toute dans la pudeur de son voile bleu.
— Avoue donc, Lèvres de l'fLsprit, avoue que tu préfères demeurer dans ta maison d'Athènes avec tes volumes uniformément roulés sur les planches de ta bibliothèque, avec tes sphères de bois, tes compas précis, tes billes de calcul, les tortues apprivoisées de ton jardin roussi, et... et... (mon orgueil est mort, je te l'assure !...) et ton maître ! [\i le crois pareil au faune qui saute des buissons, afin desaillii- les nymphes endormies mais vigilantes pour guetter le plaisir .. Oui, tu es une fille bestialement amoureuse de Jean Bythométrès parce qu'il a fécondé ton intelligence, parce qu'il a pris la virginité de ton ignorance puérile, parce qu il t'a menée comme une épouse de son efloit sur les cimes où l'on aperçoit, dans les fumées du cercle
3o IHKNE KT LES EUNUQUES
théurgiquc, le 1^'ils dont les pieds hroieiil 1<; fond des mers et dont l:i tête reste obseurcie par les vapeurs du zénith... Et tu voudrais, Irène, qu'il te fécondât le ventre aussi, qu'il jetât sa semence humaine dans tes lianes essouflés ; o bestialité d'Athènes ! Immondice des païens!.. Sœur de Priape !.. Fille de tous les dieux morts sous qui sanglota le vice d'Aphrodite... Et pour ce plaisir, turenonceraisà Byzanceyàrempire du monde, au droit d'établir les iVrchètypes dans la Magnaure des Autocrators !... Voilà ce que je sais de toi, et ce que tes paroles n'osent proférer, ô lâche Irène!
Elle avait entendu les injures sans remuer une phalange. Seulement elle serrait toujours plus fort, autour de son torse, et sur son visage convulsif, le voile bleu. Tout son corps lui pesait. Ses entrailles et son cœur étaient percés de mille pointes aiguës. Soudain sa douleur se rebiffa. Elle cessa de subir. Sans que sa raison le voulut, son être inconsciemment ripostait :
— Toi-même, 6 toi-même, Prince des Hypocrites, toi-même tu soupires, la nuit, derrrière ma porte. Ainsi les chevaux hennissent au vent qui disperse le fumet des cavales... Toi-même tu te martyrises, tu te ligottes dans les liens les plus solides de ta sagesse pour ne pas te ruer sur ma chair. Tu charge tes lèvres du plomb de toute la science pour qu'elles ne se tendent pas vers mes seins douloureux. Toi, toi, tu m'aimes, autant que je t'aime! Et si je suis la fille des dieux morts, tu es leur désir survécu, projeté vers moi, depuis des ans, des ans, depuis le jour où
IRÈNE KT LES ELMnLES [U
ma main d'enfant, par mégarde, s'appuya contre ta jan)he, comme je me penchais sur les papyrus que lu étalais le long de tes genoux, ici, à cette même place couverte par l'ombre courte du cyprès, Jean!... VA depuis, depuis, tu me Maires comme je te llaire. Tu tournes autour de moi comme le chien tourne autour de la lice en lolie, comme les astres tournent autour de la terre chaude qui dresse les vagues de ses océans vers le désir des cieux !...
Elle s'arrêta. Tout son corps pantelait sur le cube de pierre ; et elle criait sans découvrir son visage ni ses mains, ni même sa bouche étoullee par le voile i)leu.
— Tu hurles comme la vérité, à l'heure du iuirement !...
— Ah!... Tu n'ignores plus que je sais lire, à travers tes discours, le réel de toi-même, Jean Bythométrès, amant de ma jeunesse, n\aître de mes beautés, époux de ma vie.
Valeureuse, elle rejetait son voile, elle éclatait d'un lire joyeux; elle courait à lui, la robe ouverte sur les lueurs de sa gorge bondissante. Il reculait encore. Les passereaux s'enfuirent du troëne, et les papillons montèrent en tourbillonnant vers le soleil.
Une seconde, les amants s'admirèrent. Les tresses d'or etde bronze, autour du visage d'Irène, de son col ardent, s'éboulaient. Le feu de ses lèvres disertes illuminait la passion de sa face rose, de ses mâchoires têtues. La robe jaune collait aux formes de ce jeune
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corps tendu vers l'umanl. Plus hlênie qu'un pays bhilard au début do J'orage, lui se domptait. De nouveau, l'ironie retroussa le sourire de sa fif^ure contractée :
— Arrête, petite génisse impiudcnte... ricanat-il... Tu prends le bœuf pour un taureau. Apprends qu'un l^gyptien m'opéra le lendemain de Theure où je sentis que ma passion pour toi romprait le joug de ma vertu... Car il ne fallait pas que le joug fut détruit. Il fallait que ma puissance te gardât vierge pour dominer Tamour confiant du prince que le Théos promettait clairement à ton destin. J'ai sacrifié mon pouvoir d'amant, afin que tu fusses, entre les mains des philosophes, le sur moyen de leur pouvoir spirituel... Que ta pudeur réserve pour Léon le Khazar, fils de Constantin, ce que m^ofFrait ton instinct hâtif et puéril. Et nous régirons le sort du monde, aByzance, puisque, sans exciter les soupçons, je pourrai toujours être un conseil à ton oreille, un signe devant tes yeux.
— Tu mens, tu mens, répliquait Irène... Tu railles mon innocence...
— Vois donc...
Ayant relevé ses vêtements, il lui montra la cicatrice de sa virilité. Alors les os d'Irène se glacèrent. Son épidémie se crispa par tout le corps. Elle se jeta contre terre. Fervemment, elle couvrit de baisers dévots les chaussures de son maître.
Il ricanait de façon stridente.
Elle pleurait le désastre de ses espoirs.
Ainsi tout était vrai des martyrs, des sacrifiés, de ceux que Thistoire approuve parce qu'ils étouflerent leur cœur, parce qu'ils égorgèrent la meute de leurs sens aboyants. Cet homme avait anéanti son pouvoir d'aimer et d'être adoré, pour que l'Idée fut transmise, par la disciple Irène, dans l'esprit de l'Autocrator, pour que cette pensée soumît l'Orient et l'Occident, dut-il languir lui, objet d'opprobre et de dérision, avec sa tristesse confidente.
Eperdue, en pleurs, l'élue des évoques et des princes promit d'obéir au maître de son esprit navré.
— Je serai ta chose, ô Mesureur do l'Abyme !... Que ta volonté saisisse mon intelligence comme ma main impériale bientôt saisira le sceptre.
Fin silence, il se retira sans qu'elle voulut faiblir en le regardant. Elle demeura, prostrée contre terre, avec les angoisses de son âme, pour deviner l'avenir de leurs vœux doubles.
Par delà les parvis de la basilique, l'attendaient le trône, les gardes, la couronne aux deux rangs de perles, aux longues bandelettes chargées de joyaux et qui battent, dans les cérémonies, sur l'incarnat avivé des joues. Vers sa personne symbolique s'exalteraient l'enthousiasme de la foule sujette, et les acclamations des dignitaires. Elle ne résista plus. Elle se promettait supérieure, avec le secours de Jean, aux plus rudes esprits, aux témérités altières. Possédant le levier d'une suprême puissance, elle modifierait le monde selon le gré de leurs théories philosophiques. A la
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mécanique sociale elle appliquerait les axiomes et les inductions de leur gnose bien autrement révérée, en elle-même, que les potentats de la famille prochaine.
Pour cela, il lui suffisait d'offrir son corps aux caresses du Prince de Byzance que ses effigies montrent de figure affinée, maladive avec les lueurs d'yeux brûlants.
Elle compta qu'elle pâtirait moins en cette extrémité que ne pâtirait Jean. Donc elle n'avait qu'à lui rendre l'hommage de l'obéissance, en acceptant de s'abandonner à ce Léon peut-être absurde et grossier, toutefois dominateur des races.
V^^X u Jean la fit avertir qu'il prenait la robe des moines et qu'elle le reverrait à Byzance, seulement. Irène ne gémit plus. Hautaine et sévère, elle alla vers le messager de l'empereur qui habitait chez le stratège de la province. C'était un homme obèse, revêtu d'un manteau vert, de broderies d'argent qui repré-
sentaient plusieurs licornes poursuivies par un dogue. Une capuce écarlate coiffait sa tète mafTlne. Solennel, il reçut la promesse qu'elle récita, dans la haute salle aux murs de marbre, la main étendue contre le parchemin de rÉvangile. Alors le gros homme se prosterna pour lui rendre les honneurs dus à la Despoina des Romains.
Bientôt on l'envoya prendre dans Athènes avec un merveilleux équipage de soldats, d'eunuques et d'esclaves arméniennes aux longues tresses noires. Des musiciens en robes bleues, et des bouffons cabriolants, la saluèrent. Une abbesse avec sa crosse d'or, et vingt religieuses, se firent ses gardiennes. Une galère la conduisit jusqu'au palais d'Hieria sis sur le promontoire Sosthenien qui, de l'Asie, fait face aux collines de Byzance.
Bientôt il lui fut loisible de contempler, entre les plaines bleues de la mer et du ciel, la cité de Constantin, l'étincellement de ses dômes, les dorures des édifices, les courbures de ses rues pavoisées le long des grèves que mange la bave des flots éternels. Irène allait donc y régner dans la splendeur des robes aux quadratures de joyaux, des mantes indéfinies qu'on relève sur la main gauche soutenant le globe de l'univers. Elle se plut à voir les préparatifs de fête pour son entrée dans la ville conquise par la seule force de l'esprit.
Et Jean, dans un cloître, pensait aux moyens de cette grandeur.
Un empire aux pieds, Tempire des Romains, avec Torgueil des monarques adorés comme les anciens dieux, cela destiné à la pure vertu des formes et de rintelligence ! Bythométrès ne savait d'autre situation analogue, d'autre pouvoir plus rayonnant dans une àme plus apte à goûter, avec le ralïinement d'un esprit superbe, toutes les jouissances de la gloire, de la méditation métaphysique, du délire artistique, devant les merveilles humaines, et l'apparat de la terre.
« Ce mois de septembre,... conte le sec Théophane, chroniqueur ecclésiastique,... Irène d'Athènes lut amenée du palais d'ilieria jusque la ville impériale sur un dromon. Sa suite occupait des chelandia ornés de soies magnifiques. Les hommes et les femmes du premier rang vinrent la recevoir parmi un grand concours de peuple, et raccompagnèrent.
(( Le troisième jour de septembre, le patriarche se rendit au Palais, célébra les fiançailles d'Irène et de Léon dans l'église du Phare. Le dix-septième jour de décembre, dans le Triclinion de l'Augusteos, l'impératrice Irène lut couronnée par la main de Constantin V. Puis, ayant cheminé jusqu'à Saint-Etienne de Daphné, elle prit le diadème nuptial avec le Basileus Léon, fils de Constantin ».
Ils couchèrent dans la INIagnaure.
Quand on eut ôté les tapis suspendus aux balcons de Byzance ; quand on eut retiré des façades les fleurs déjà flétries, les draps d'or et d'argent, les coffrets d'émaux, les emblèmes et les insignes ; quand on eut
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abattu les arcs de triomphe, et ramassé en tas les pétales de roses semés deux jours avant sous les pas du cortège; quand les tavernes, sur le port, se furent vidées de leurs derniers ivrognes ahuiis; quand la foule des pécheresses vint s'accuser dans les églises en se prosternant sous la galerie de Tambon devant l'iconostase dépeuplée de ses images; quand les palefreniers de l'Hippodrome recommencèrent a promener par la ville les chevaux parés pour la vente, et les moines à vanter les médecines élaborées dans les couvents célèbres par leurs miracles, puis à les troquer, au coin des rues, contre des légumes frais, des œufs, des volailles grasses; quand les chameaux persans chargés de marchandises s'agenouillèrent à nouveau devant les boutiques des Arméniens et tendirent vers les enfants amusés les grosses lèvres de leurs museaux dignes ; quand les maçons se reprirent h gâcher du ciment rose en haut des échafaudages, et les commères à babiller en se signant mille fois sur leurs voiles graisseux mais honnêtement croisés ; quand les fonctionnaires du Palais eurent quitté leurs allures d'empressement pour musarder à pas mous le long des colonnades, et se saluer avec des révérences hiérarchiques; quand les eunuques du Gynécée impérial se furent remis à compter les dépenses avec les billes multicolores de leurs tringles et les jetons d'étain jetés sur les coffres; quand les esclaves alertes eurent apporté, le surlendemain des noces, les confitures de gingembre et les gâteaux d'anis aux jeunes époux mal éveillés, épuisés encore
par les ébats voluptueux, Irène ne se reconnut point.
Elle adorait ce jeune homme accoudé près d'elle et qui Tavait étreinte si fougueusement, qui l'avait étourdie de caresses inimaginables, à la manière des dieux, à la manière des bûtes. Alors elle se railla d'avoir aimé Jean Bythométrès; et elle conçut une honte singulière.
Pour se faire pardonner, sans le dire, cet amoiir criminel, elle voulut attirer dans ses bras fragiles, le prince déjà revêtu, par les gros eunuques Papias et Théophane, de sa tunique, déjà chaussé de ses souliers rouges par Phares, déjà debout.
Mais la figure du jeune homme s'obscurcit. Ses sourcils noirs et touffus se froncèrent. Précipitamment, le flasque Théophane se prosterna vers l'oreille d Irène, lui murmura :
— 0 Lumière du monde. Ta Sagesse a-t-elle oublié (ju'il lui appartient de saluer, la première, l'Œil du Tlîéos, Léon Basileus et fils de l'Autocrator Constantin, qui est l'empereur des Romains, le maître des terres et des mers, le chef souverain des Sept Eglises..? En vérité, Ton Illustre Sagesse aurait-elle oublié ce qu'elle doit à son maître ?
En même temps Teunuque la recouvrait d'un lourd manteau cérémoniel ; il l'attirait au bas de l'estrade, afin qu'elle s'inclinât profondément vers la mosaïque où un lion d'or dévorait une antilope de lapis.
Irène sentit les feux de la honte rougir sa face, et la vigueur de ses nerfs se rebeller. Impassible, droit,
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Léon attendait l'hommage au milieu de ses domestiques à genoux. Papias et Théophane tiraient le manteau dans lequel ils l'avaient prise, et qui fit courber les épaules de l'adolescente, tandis que deux larmes obscurcissaient ses yeux furieux.
Balbutiant la formule du salut, elle se comparait à l'antilope de la mosaïque, proie d'un animal sauvage. Léon la releva de la main, quand elle eut achevé le compliment protocolaire, et il la railla d'être émue pour une si petite chose. Après, il s'en fut, svelte et léger, au milieu d'une escorte de commis, d'officiers, de moines iconoclastes, de veneurs qui l'assaillirent dès la porte, l'accablèrent de bénédictions tumultueuses et de louanges hyperboliques. Il se débattait, riait, appelait celui-ci « loup-cervier » , celui-là « ours bulgare » et un troisième « peste Sarrasine ». Mais l'Athénienne s'aperçut qu'il était beau, de superbe humeur, et que la dignité du geste, les sons brefs de sa voix ennoblissaient le vulgaire de ses apostrophes. Une rumeur s'éleva dans le palais, grandit, comme si le monde avait attendu pour vivre que le fils de l'Autocrator apparût.
Frémissante et larmoyante encore, elle laissa les douze filles cubiculaires, sourires et révérences, l'asseoir sur un trône de bronze, la dépouiller de son manteau, lui déployer des robes lourdes, lui présenter le miroir encadré de paons d'or, lui laver les pieds dans un bassin clair, la peigner avec des instruments d'ivoire, et la frotter par tout le corps avec des parfums suaves, des eaux teintes, des poudres sèches.
Une négresse s'emparait de ses mains (jii'elle caressait par l'entremise d'un onguent mousseux et doux. Irène se répétait : « Ce Léon d'Isaurie, ce fils des pirates, serait-il véritablement un maître, le maître de mon corps et de mon esprit... Un maître pour subjuguer la force même de ma science ! Le Paraclet permettra-t-il que je supporte cet affront du matin. »
Sa colère ne fut point calmée par un ordre de l'Empereur qui la manda dans ses appartements. Elle ne l'avait encore vu que parmi les apparats de la souveraineté, et sous le costume de stratège qu'il portait souvent, à l'exemple de son père, afin de flatter le parti des soldats. Une seule heure, le matin des noces, avant que les cortèges l'eussent emmenée vers la Magnaure, Irène l'avait connu familier et affable, sans cuirasse gravée, ni bottines de pourpre, mais en simple tunique de lin bis, et les pieds nus mal attachés à des sandales de feutre. Il lui avait offert un collier de grands émaux représentant les villes de l'empire avec leurs écussons, leurs devises, et leurs animaux svmi)(>llques.
Quand Phares, eunuque cublculaire, l'eut introduite dans le logis de l'Autocrator, elle le retrouva tel. Aussitôt il la fit asseoir à côté de lui dans une chaire de marbre noire et sculptée de telle manière qu'elle semblait soutenue par deux taureaux. Devant eux, sur une longue table massive, des rouleaux de parchemins et de papyrus étaient plantés debout en de courts cylindres métalliques qui portaient, chacun, le nom
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d\in thî'nie militaire. Irène regardait cette salle nue aux murailles de pierres bleuâtres, tellement polies qu'elles reflétaient les quatres scribes siégeant sur leurs cubes de bois rouge, les roseaux en main. Une tenture relevée sur le cintre de la fenêtre montrait les mille dômes de Byzance entre les. hauts cyprès, et, tout au loin, la blancheur d'une statue équestre pardessus les feuillages du jardin jauni , roidement taillé.
— Ma fille, il importe que je voie toute ta beauté,... puisque tu es digne de la réputation que te firent les saints évêques de l'empire ! Que ta complaisance accepte Texamen paternel d'un vétéran comme une marque d'affection. 0 félicité de mon fils Léon, o délices d'Athènes ! Te voilà donc ici, toi de qui les mers chantent la science ! Et tu n'es qu'une petite enfant tendre, pourtant !
En ses mains hâlées, velues, chargées de bagues, il prit les longs doigts d'Irène. Il s'étonna des nattes fauves et brunes, des épaules potelées sous la robe de soie. Dans la longue figure couperosée, les yeux malins du Copronyme s'émerveillaient à l'ombre du front étroit. Il se voûtait sous une tunique de cuir souple où, de-ci de-lk, subsistaient les traces du baudrier. Autour des genoux cagneux se tendait l'étoff'e damassée des caleçons. Souvent il prenait, sur la table, un style d'ivoire, afin de gratter ses cheveux gris, rares sur l'occiput, abondants et longs contre les replis de son cou.
Irène tachait de prévoir les volontés du potentat qui la concernaient. 11 la combla d'éloges, la pressa de questions sur son enfance, ses parents, ses maîtres, et sur la théurgie dont il sembla iriand.
— Moi d'abord je te confierai ceci, délices d'Athènes. AstolTe le Lombard, Pépin le Franc, Etienne le Pape, enlevèrent à mes légions Ravenne, l'Exarchat et la Pentapole parce qu'ils obligèrent aussi la Très Illuminante Pureté à descendre des cieux vers un bassin rempli de sang infidèle et baptisé. Le pape de Rome a (ait, en vue de cette triple opération, décapiter plusieurs captives sarrasines enfermées dans ses forteresses. Accepte cette vérité. La Vierge Marie est descendue trois ibis, à leurs trois appels. Pour racheter à l'Enfer le sang (ju'ils avaient baptisé, le sang des morts mahomélans, elle a promis d'exaucer le vœu qui était celui de notre défaite. Car il fut écrit. Ta Sagesse ne l'ignore pas, que Satan remontera de l'abîme quand le lys aura relleuri sur le sang d'une morte infidèle baptisée pai- un pape. Et c'est un moine nommé Théophraste, autrefois jardinier dans un couvent de l'île des Princes...; c'est lui qui a su faire refleurir trois fois le lys, pour Astolie le Lombard, pour Pépin le Franc, et pour Etienne le Pape... Et il a touché pour sa peine trois fois mille sous d'or avec lesquels il vit, dans Venise, h la manière d'un émir... Tu souris, délices d'Athènes. Douterais-tu de ce que m'affirmèrent tant de saints hommes et dignes de foi? Ne penses-tu pas que, pour éviter le retour de Satan et son nouveau règne sur le monde, la mère
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du Jcsous se commette jusqu'à servir les intérêts d<' ceux qui pourraient «planir les voies au démon?
Irène se flatta de répliquer :
— D'une part les dieux de lumière sont en équilibre avec les forces de l'ombre. Ils n'ont rien à craindre d'elles. De même les deux plateaux de la balance, s ils supportent des poids identiques, ne peuvent s'élèvera des niveaux difïerents. D'autre part, le Constructeur dont nous ne pouvons rien dire, sinon qu'il s'affirme et se nie à la fois pour Etre, l'Absolu Théos sur qui se fonde l'univers, le Théos vil parce que la lumière et l'ombre demeurent en équilibre constant... Or supposer que celle-ci peut prévaloir sur celle-là, c'est nier le Théos même, son existence inconnaissable et certaine... A mon avis, le moine Théophraste a gagné trois mille sous d'or parce que la sottise d'Astolfe le Lombard, de Pépin le Franc et d'Etienne le Pape était profitable à ce filou sagace, qui doit user du langage mystique. Voilà ce que je déduis, Œil du Théos, et aussi que tu m^as conté cette histoire pour éprouver mon esprit, pour apprendre si je n'étais pas telle que ces Syriens qui, debout sur leurs chameaux noirs, vendent aux flâneurs des baumes miraculeux et des panacées, après avoir étourdi chacun par des discours tantôt retentissants, tantôt melliflus.
Ainsi parlait Irène ; et elle souriait au vétéran chenu dont les petits yeux noirs, dans les poches des paupières molles, s'efiParaient. Il lui lâcha les mains. Il poussa tout à coup un bruyant éclat de rire qui mon-
tra sa bouche vide dans la mousse argentée de sa barbe. La lourde main brune, d'un geste impérieux, trancha l'air, et les scribes se levèrent ensemble de leurs cubes, s'esquivèrent par Tarcade que fermait une quadruple portière de cuir écarlate. Seul le sourdmuet resta, qui ne comprenait que les signes et qui veillait, la main au cimeterre, sur la personne impériale, durant les colloques secrets. L'Athénienne était là, craintive mais résolue, devant ce grand homme chaussé de bottines pourpres. H la menaçait d'un doigt cuirassé de joyaux.
— On m%avait bien averti que ta connaissance, pouvait être celle des Gnostiques, et de ces sectes dangereuses qui attribuent la même valeur au Mal, au Bien, et qui ne cherchent, que par l'extase, à s'unir avec l'essence du Théos Absolu.. . N'interromps pas Ma Souveraineté quand elle s'exprime devant toi que j'ai tirée des ruines de ton Athènes poudreuse pour t'approcher de Nous... Qu'est-ce que ta sagesse si elle nuit à l'empire ? Qu'est-ce que ta vertu si elle ne s'appuie point sur le dogme de l'empire pour se donner en exemple à mes sujets d'Europe et d'Asie, aux barbares d'Occident ?
Irène sentit de nouveau la colère se rebiffer on elle, contracter son cœur. Elle sut qu'elle pâlissait. Ce vieux soldat osseux et crédule la matait en grommelant. Il demeurait assis en large. A chaque phrase, il frappait l'un contre l'autre ses poings velus. Les anneaux d'or s'entrechoquaient avec les pierres étran-
ges à Icux bleus, à foiix verts, à feux rouges, à (eux jaunes, alternativement...
— Que Ton Autorité Souveraine permette à Tépouse de Son fils une chose, le droit de te représenter combien elle souhaite seulement servir tes grands desseins avec le secours de son savoir chancelant.
— Petite colombe, je ne veux pas t'étouffer dans mes mains. Tu es blanche comme les ailes du Saint- Esprit Invoqué ; et tu as beaucoup appris sans doute en déchiffrant les grimoires des mathématiciens et en récitant les discours des rhéteurs... Mais je t'avertis, Irène d'Athènes, je t'avertis de prendre garde. .. 11 est des choses qui demeurent hors de ton domaine, quoique les flatteurs et les courtisans t'assurent de ton omnipotence... Quel est ce moine qui sollicite de t'approcher, et à qui tu as donné ton sceau sur un parchemin. Il s'est dit eunuque, ce qui fut vérifié dans Les Nouméra, où il attend notre décision. Qu'est-ce que ce Jean Mesureur de l'Abyme ?
— Le plus érudit et le plus saint des hommes !... Je supplie Ta magnanimité ! Qu'il sorte de cette prison affreuse. C'est un sage sans égal. Tu peux lui poser toutes les questions, il ne manquera point d'y répondre. C'est le maître qui m'instruisit de l'univers.
Irène s'imaginait Jean dans une de ces caves des Nouméra, pleines de reptiles qui disputent aux captifs les aliments de la geôle. Et elle détesta le Copronyme qui se grattait la nuque avec le style d'ivoire en se riant d'elle. Pourtant à comparer l'ancien amour
et le nouveau, elle n'hésitait point. Jeune mâle voluptueux et fougueux aux ébats, expert en vices incroyables, Léon avait conquis Tinstinct chaleureux de l'épouse. Noble et maître, il la possédait tant par les délices de leurs étreintes que par la joie d'un esprit agressif et moqueur, capable d'émerveiller une fille auparavant accoutumée au sérieux de tous les instants. Jean n'était plus soudain, pour sa disciple, qu'un éducateur morose. Et qu'elle l'eut désiré, ce lui sembhiit fou. Bien (ju'elle réclamât de l'Autocrator la liberté du moine, elle eût souhaité, dans le mvstère de sa conscience, ne jamais le revoir, afin de ne pas rougir, honteuse et lâche, devant son passé.
— En vérité, il n'est pas bon,... nota le Copronyme,... qu'une jeune princesse demeure entourée de personnages étrangers aux règles spirituelles du Palais. J'hésite à prescrire que cet eunuque te soit rendu. Pourtant mon fils m'a sollicité de le faire conduire auprès de toi.
— Le basileus Léon est pur comme le feu divin générateur de la vie;... murmura pieusement Irène dont les lèvres savouraient encore un goiit de baisers sanglants.
Constantin éclata de rire. Sa petite panse dansait sous la peau souple de la buffleterie aux épaulettes de vermeil et d'acier. Brusquement ses regards joignirent un volume peu déroulé d'actes publics que les copistes, apparemment, avaient soumis à l'examen de l'Empereur, avant de le livrer aux signatures des fonction-
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naires. Oublieux d'Irène, il se leva, se précipita sur les documents, et les lut avec colère. 11 fit un geste impératif. Le sourd-muet écarta les tentures de cuir rouge, et les scribes rentrèrent. Irène espéra qu'on la congédiait. Elle s'inclina profondément, les mains sur le cœur qui frémissait de courroux. Distrait, son beau-père traça vers elle le signe de la bénédiction impériale. Pourtant elle dut se retirer à reculons, et se prosterner à demi quand elle eut atteint les portières. Ses dents se serraient. Ses ongles entraient dans ses paumes. Le cortège de ses eunuques et de ses femmes l'étonna comme si elle ne se souvenait plus qu'elle était la bru de l'Autocrator.
— Longue vie à la Très Puissante Irène basilissa des Romains !... prononçaient dans les galeries, en se courbant, ceux qu'elle rencontrait, fonctionnaires aux insignes magnifiques, officiers aux armes tumultueuses, évoques mitres d'or, patrices en manteaux d apparat, et qui voilaient les insolences de leurs œillades curieuses sous des cils prompts, sournois.
Dans les coupoles, les griffons des mosaïques semblèrent féroces. Des cours pleines de bavards, une odeur d'encens, de friture et de cuir humide montait jusqu'aux galeries hautes, jusqu'aux colonnades de jaspe, jusqu'à leurs chapiteaux qui étaient des lions écrasés par les arcs trilobés des cintres. Irène marcha vite, le front haut, et dissimulant sa fureur derrière une mine de fierté.
Ainsi, rintelligence qui l'avait soudain fait élire, entre
toutes les femmes de rOrient et de l'Occident, par les évoques, les patrices et l'empire, cette intelligence qu'elle avait crue propre h dominer les hommes, cette intelligence comptait peu dans le Palais môme où elle l'avait introduite. Moqueur et crédule, le vétéran avait tenu cette intelligence pour une faculté plaisante, douteuse, presqu'irréelle. Irène se connaissait riniluence stricte d'une servante choisie comme concubine par le caprice des ministres, puisque Pépin avait refusé sa fille catholique à l'iconoclaste Léon. Caprice regretté maintenant, ou du moins estimé tel <{u'un sacrifice à la popularité de la dynastie Isaurienne ; car le peuple vaniteux de s'être allié à ses maîtres militaires les aimait davantage.
Au moment de pénétrer dans ses appartements, Irène aperçut Bythométrès qu'un soldat guidait. Du froid la traversa toute. Elle enjoignit à l'escorte de les laisser. Puis elle s'affaissa, tordue par un sanglot, sur le trône d'ivoire.
— Irène, que ta force est faible!... gronda Jean.
Il employait la langue de la Kabbale, un vieil hébreu, probablement inconnu des cubiculaires espions. Confuse, elle le regarda qui demeurait immobile sous la cagoule de bure, et dans les ailes repliées de son manteau noir. Allait-il parler de l'heure douloureuse où elle avait voulu qu'il Taimàt ? Elle redoutait cette parole. Il dit seulement :
— Puis-jc ignorer quels changements se sont accomplis dans ton cœur, Irène ? Ils devaient s'accomplir.
ôO IHKNE ET LES EUNUQUES
Si je ressens quelque tristesse, je n'ai pas demandé au Père que ce calice fut écarté de mes lèvres, moi!... Moi !... Tandis que toi, tu supplies déjà les Kons afin qu'ils détournent de loi la première coupe d'amertume,^nfant !... Tu veux jeter le sceptre avant d'avoir appris à manier son poids. Tu ressembles à celui qui, monté dans un char, abandonnerait les rênes dès que le quadrige s'efforcerait de courir, et qui n'aurait pas la prudence de lui laisser finir quelques tours de piste, afin de l'habituer, peu à peu, à subir la volonté du conducteur. Donc il sied que tu exerces ta patience jusqu'à ce que tu aies dompté ton attelage, le jeune étalon et le vieux cheval de bataille. Entends-moi.
Irène se raffermissait. Léon entra.
— Par Bacchus, cria-t-il, voici ton eunuque lâché. Remercie mon obstination, ô maîtresse des Romains. Ensuite, tu danseras. Au sortir du conseil j'aime voir danser une belle femme dont les seins tressautent. Leur lueur éblouit les soucis qui s'envolent comme les oiseaux de nuit aux premiers rayons du soleil... Eh! Hàte-toi, Irène d'Athènes. Dépouille-toi... Danse, maîtresse des Romains ! L'eunuque gardera la porte.
Mais ce n'était là qu'une facétie.
i: C.opronynie ordonna que tous les solitaires, les religieux et les religieuses s'assemblassent sous les mu* railles d'Kphëse, dans une grande plaine.
A saluer ees pieux cortèges, les laboureurs et les pâtres du pays crurent que le Christ, pour la seconde fois, ressuscite-
taÊÊÊÊtmmmÊÊÊmsimmÊiiÊÊÊmÊaÊÊÊmmmÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊ^mÊmm
rait. La Rayonnante Douleur saignerait encore; et cela se passerait ;i l^^phèse. Dans les chaumières de la plaine, des femmes grosses tressaillirent. Sortirait-il de leurs flancs, TElu ? Kt certaines qui se croyaient près du terme allaient coucher la nuit dans lesétables, comme Celle que l'Ange avait fécondée, ne voulant plus savoir si leurs époux les avaient déflorées, un jour.
Quel autre miracle, en effet, eût pu faire accourir de l'horizon cette multitude de bonnes gens, moines, religieuses, solitaires, ceux aux (ronts rasés, et ceux vêtus de bure avec de longues barbes, et celles qui ont des manteaux couleur de nuit a\ec des croix riches comme des couronnes impériales, et celles en tuniques noires avec des voiles bleus; et celles-là, même, qu'on n'avait jamais vues, ([u'on savait seulement vivre dans les cryptes, depuis leur premier vagissement, filles pâles qui portent, rivé par une chaîne de fer, un crâne sous la main dont elles se servent pour prendre la nourriture.
Vers le soir, quand le soleil commençait à rougir la mer, les laboureurs dételaient plus vite les bœufs afin de rejoindre les pâtres sur la plage; et ils regardaient courir vers eux les galères écarlates,les dromons noirs, les chélandia massifs chargés de monde. Quels cantiques montaient de cette loule dans l'air rose ! La mer Egée se couvrait alors comme d'une neige d'argent que la brise de terre ne cessait d'émouvoir. Quels chants frêles et profonds s'élevèrent avec ces voix pendant les crépuscules.
Il en arriva par les routes de Bithynie, en processions, avec les flammes innombrables des cierges. Quand ils apercevaient les murs illustres de la ville, ils s'arrêtaient. En quelques jouis, les collines se trouvèrent peuplées de moines, ils s'installaient sur les cimes, laissant les creux du terrain aux religieuses, par décence.
Les bourgeois d'Éphèse qui vinrent les visiter leur apprirent qu'on préparait la ville pour l'entrée des dignitaires. Constantin V avait envoyé déjà les hérauts et les scholaires de sa garde. Ces prétoriens détruisaient li coups de hache les dernières images incrustées dans les murailles, ou brûlaient celles laites de bois.
Bientôt, les légions parurent derrière les moines ; et l'on reconnut, évoluant à la lumière, les cuirasses d'or des stratèges, leurs casques h chenilles de pourpre. Michel Lachanodracon les commandait. Envoyé de Constantin, l'eunuque Eutychès surveilla. Il ne portait qu'une robe noire h larges bandes bleues. Son cheval était couvert d'une housse pareille, fendue seulement à la place des yeux et des naseaux. En sorte qu'ils semblaient un même être, centaure à tête de vieille (emme, traînant dans les herbes, dans la poussière, des pans d'étoffe sombre.
Les paysans se défiaient des soldats. Cet homme triste inspira de la sympathie. Comme il passait par le hameau, le plus proche de la mer, un s'enhardit jusqu'à lui demander quand allait naître le Sauveur... — Tu attends avec raison le Sauveur..., répondit
^4 rRKNE ET LES EUNUQUES
I^utychès..., car la vérîtô luira dîiiis lu hoiicho inrorriiptible de notre très pieux I.achanodracon. Annonce ;i les compagnons qu'un miracle les étonnera bientôt.
Et il lui donna des pièces d'or.
Il parcourut les campements des confréries. A son aspect, les religieux se jetaient n genoux, mais les cierges s'éteignaient sous leur souffle hâtif. La nuit, on pouvait suivre sa marche parmi eux, parce que les lueurs liturgiques disparaissaient à son passage, et, renaissaient derrière lui.
Il vint une aurore où les buccins des soldats jetèrent au ciel leurs sonorités hardies. La cavalerie essaima sur toute la plaine d'Ephèse en pelotons rapides ; et les laboureurs réveillés montèrent sur les toits des maisons.
La chose parut extraordinaire. Aux cimes des collines, les soldats formèrent un immense cercle hérissé de lances, illuminé par les orbes des boucliers reflétant le jour. Et ce cercle descendit en se rétrécissant, en poussant le peuple monastique vers la mer. Par les chemins d'abord, par les champs ensuite, les religieux se précipitèrent, pris d'affolement, épouvantés, eût-on dit, de la clameur continue des trompettes.
Ce fut d'abord ainsi que mille ruisseaux aux ondes tumultueuses se répandant par les brèches d'une digue rompue. On distinguait bien les costumes, la couleur des manteaux et des robes, le flot brun des frocs, et les lueurs des crânes rasés. Les croix dominaient la foulé de leur éclat métallique, et aussi les
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casques des cavaliers galopant an milieu trdle, doiinaîit il droite, ii gauche, de giaiids coups avec les hampes de leurs picpies selon le geste lointain du sévère !>achanodracon.
Kutyciiès fendait le torrent, sans gestes, pareil à un léviathan fatal. Autour de lui, les fouets des gardes tournoyaient pour faire le vide.
(]ela dura tout le matin. Quand le soleil s^ipprocha du zénith, les bergers remarquèrent que les lueurs des crânes ras formaient une seule masse. Ils la comparèrent h une plantation de courges mures. Ils en discernèrent qui émergaient h peine des eaux, et que le flux venait régulièrement couvrir de son écume, h chaque fin de sa course éternelle.
De l'autre côté, contre l'embouchure du fleuve, les soldats avaient réuni toutes les reliorieuses. Les voiles bleus ondulaient comme les fleurs des champs.
Dans le vaste espace laissé libre entre ces deux parties de la foule, l'eunuque allait avec son cortège. Des esclaves allumaient de grands feux; et les bourreaux, reconnaissables aux bètes peintes sur leurs poitrines, y faisaient rougir les fers qui servent pour aveugler les criminels.
Alors, les laboureurs se dirent :
— Qui suppliciera-t-on ?...
— Des juifs, sans doute...
— On les amènera tout à l'heure de Byzance et on les aveuglera pour qu'ils ne puissent voir la seconde naissance du lésons.
Cependant, hi mer radieuse étendait au loin son ruissellement blanc', et le ciel était comme une gloire de flammes.
Enfln, le chant de mille trompettes, les évolutions des armes étincelant au soleil sur le front des lignes militaires, les galopades des drongaires indiquant quelques ordres suprêmes, la clameur et le hosannah poussés par la multitude des moines avertirent de l'heure tant apprêtée.
Et l'on reconnut sous les murs d'Ephèse les étendards de Michel Lachanodracon, commandant le thème. Il s'avança sur un cheval blanc devant les ailes d'or éployées aux casques de l'escorte. On ne distinguait ni son visage à cause des grosses perles qui pendaient contre ses joues, ni son corps à cause de la chape d'orfroi étendue depuis ses épaules jusqu'à la croupe du coursier, et dont les franges balayaient une coudée du sol.
Et les paysans admiraient cette magnificence, sans dire, lorsque, brusque, un héraut du palais surgit auprès d'eux, parmi les caracolements d'un escadron.
Il prescrivit de faire silence. Il lut un édit enjoignant aux religieux et religieuses de l'empire de s'épouser sur l'heure, à moins qu'ils ne préférassent l'exil dans l'île de Chypre, et le supplice des yeux crevés.
— Que celui qui voudra obéir h Tempereur et à moi se couvre d'une robe blanche et, sur-le-champ, prenne épouse.
Ainsi en ordonnait le très pieux Constantin, détestant
Une seule trompe lie sonna devant l'impassible stralèijc...
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l'hérésie du prêtre de Rome, qui se faisait appeler, par orgueil, « successeur de Pierre ».
Le célibat était un péché contre le lésous, puiscju'll avait voulu naître dans le sein d'une épouse. Il appartenait au patriarche de Byzance et au très glorieux Constantin, de mettre fin à la coutume impie.
En même temps, et par toute Tétendue de la plaine, cinquante hérauts proclamèrent en divers points le même édit. Et cette lecture sembla provoquer le délire des soldats. Les acclamations roulaient sur leurs lignes comme les voix d'un ouragan. On vit s'agiter les bannières. Michel Lachanodracon calma l'armée d'un signe (le son bâton d'ivoire. Une seule trompette sonna devant l'impassible stratège. Les cavaliers bondirent dans les d(Hix foules.
Les pâtres connurent aussitôt une chose inouïe. Des soldats poussèrent simultîinément, les uns vers les autres, des groupes de dix moines et de dix religieuses. On avait dressé un autel où le patriarche de Byzance disait la messe nuptiale ; et, derrière, s'élevait une grande tente. Là, le mariage devait immédiatement se consommer après la bénédiction.
Les bourreaux remuaient leurs fers dans des fournaises.
Les cinq premiers moines tendirent leurs yeux aux pointes brûlantes ; mais le sixième se rejeta en arrière et entra sous la tente. Le septième se fit aveugler. Le huitii'me aussi. Les deux derniers obéirent h ledit. Des religieuses, une seule osa subir la douleur. Mais
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d("s que le feu la loiichn, elle se tordit avec des plaintes atroces; et le bourreau lui lioiia la joue, l'aile toniha quasi morte dans les bras des six aveugles l)arbouillés de sang qui chantaient, en hurlant, la gloire du riw'os.
Le second groupe s'offrit tout entier au supjilice. C'étaient des ascètes du désert, invincibles pour Satan, depuis bien des années. Alors, les soldats dévêtirent, pour tenter la vertu des autres, les religieuses offertes après eux ; et des eunuques les lavèrent avec le parfum qu'on interdit dans les camps, parce qu'il émeut les cavales. Dix corps chétifs, pauvrement mamelus, aux genoux cagneux, aux têtes rasés, aux faces hagardes s'accotèrent en tressaillant.
L'on choisit dans la foule des moines ceux en adolescence. Sauf un, les dix élus faiblirent, moins par amour de ces corps que par épouvante des martyrs dont les orbites morts regardaient Tinfini à travers des ruisseaux rouges collant les barbes pleines de caillots.
Et ce fut ainsi le triomphe de Satan jusqu'à ce que le soleil regagnât les confins de la mer.
Quand l'ombre se fut accroupie sur les bandes vertes et roses du crépuscule, quand la honte put se dissimuler dans la nuit, il y eut moins encore de saints pour résister.
Ebahis les rustres regardèrent, aux premières étoiles, les corps consacrés s'étreindre entre les haies des lances et les lueurs des boucliers reflétant les torches. La foule geignante s'unissait sous les regards de
IRÈNE ET LES EUNUQUES Sq
Michol Lachanodracoii immobile, parmi les flambeaux lies serviteurs; Kl c'était, devant lui, rien que le sombre remous des corps dans l'étendue de la plainr, par delà les dél)ris de la tente renversée, un sombre remous des corps indifTérents aux vingt-quatre mar- Ivrs restés debout derrière les fournaises, et criant, vers le ciel, les psaumes du pardon.
i^armi les couples en luxure, le singulier centaure, h tète de vieille, Eutychès, traînait les flots de ses étoffes sombres. Sa face restait grave et méprisante.
Prévoyant, dès lors, que la lutte leur nuirait, Irène et Jean se confinèrent dans le Gynécée. Ils constituèrent doucement, silencieusement une cour fidèle d'officiers et dignitaires qui, ayant sujet de médire contre le pouvoir, affectaient de craindre pour le salut de leur àme, depuis qu'ils avaient officiellement renoncé au culte des images. Jean et sa disciple les consolèrent en secret, les accueillirent en une intimité particulière. Bientôt tous deux eurent, au Palais, nombre de partisans qui s'assemblaient dans leur école de philosophie. Irène prodigua ses qualités de séduction. Comme elle resta fidèle, les pieuses gens ne redoutèrent pas le prestige de sa beauté.
Les médailles lui attribuent un corps en proportions sculpturales, noble de la majesté des déesses qu'expriment les marbres hellènes, des bras menus, ondulants, une poitrine haute et rude. Dans la tête petite, d'un ovale absolu, priment de grands yeux domina-
teurs. Une bouche minuscule fixe au visage celte puérilité ravissante [)i'(»|)r<' aux ïi\ nij)li('s des l>as-relie(s.
Les plaisirs de l'amour prêtaient à son corps une grâce vive ([ui ne cessa plus d'animer cette forme. Au bout de deux ans, un Kils lui naquit. Le vieux Constantin exigea que son nom fût donné à l'enfant.
Quand, après les relevailles, le peuple de Byzance regarda passer la mère de son prince, en char, selon le trot d'un quadrige blanc, les épaules couvertes de quintuples colliers aux lourdes pendeloques de pierreries diverses qui semblaient un camail de feux multicolores, les murmures d'admiration émurent la foule frissonnante et, tout à coup, silencieuse, comme devant un prodige. On oublia la défaite de Michel, stratège des Anatoliques, celle de Petronas, proto-spathaire, stratège des Cibyréotes.
Les habiles de la cour comprirent que cette popularité ne manquerait pas de croître en faveur d'une princesse dont l'intelligence et la force morale ne contrediraient point la faveur publique. Et on commença de se donner à elle occultement.
Cinq années Jean Bythométrès vanta, sur les places de cette ville close qu'on nommait Le Palais, les vertus de sa disciple. Il parlait d'elle comme d'une incarnation du Paraclet, capable de rendre h l'empire, quelque jour, la splendeur d'autrefois, malgré tant de désastres en Syrie, en Chypre, à Sycé. Il flattait les orgueilleux en leur confi^ant qu'Irène distinguait leurs mérites, les cupides en les entretenant de largesses
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prochaines, les soldats en la montrant désireuse de châtier, par la guerre, les insolences des Barbares.
Or, Le (]opronyme bien qu'il eût obtenu la paix des Bulgares vainqueurs, résolut de venger ses multiples défaites par une incursion inopinée sur leur territoire. En pleine paix, 80,000 Grecs surprirent les garnisons et pillèrent le pavs. Aussitôt les ennemis armèrent de toutes parts. La flotte de Byzance envoyée de Varna, sur riuixin pour débarquer des troupes, fut battue par la tempête, rejetée au rivage devant Constantin et Léon assistant à la catastrophe avec leur cavalerie qui gardait la frontière. Le roi des Bulgares, Izérig, feignit alors d'être mécontent de ses troupes. Elles conspiraient contre lui, écrivit-il a l'Empereur. Il ajouta que, désirant jouir de la vie privée, il suppliait Constantin de lui livrer des otages afin de pouvoir se lier à riiospitalité des Grecs, et finir ses jours parmi les magnificences de leur capitale. Le Copronyme accéda, remit les otages. Dès leur arrivée au camp bulgare, ils furent éventrés, en représailles.
Quand il connut l'efFet de sa crédulité, 1 empereur se désespéra. Toujours il avait eu les humeurs mauvaises. Le sang se corrompit. H éprouvait d'atroces brûlures aux cuisses. Les soldats le portèrent sur un brancard du canip à la côte. Il y reçut des onguents expédiés par sa bru, et s'en frotta les jambes. Alors le mal s'accrut. Léon embarqua son père pour Byzance. Parvenu près du château de Strongylc, où les attendait Irène, le vieillard se prit à crier effroyablement qu'il
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hrùlait, condamné tout vivant aux flammes éternelles pour ses blasphèmes contre la Vierge Marie. En efïet, depuis longtemps il polémiquait afin qu'on la nommât, « Mère du Christos », dans les prières, et non « Mère du Théos )>. Hérésie nestorienne dont il se rétracta avant de mourir, en dédiant à la Mère du Théos l'église des Blaquernes, faubourg patricien. Sur le vaisseau rouge des empereurs, il rendit Tame dans les tortures.
Irène se crut enfin libre. Six ans s'étaient écoulés depuis le mariage. Six ans de plaisirs voluptueux, de vanités triomphantes, de quiétude ; mais six ans d'inaction pour les grands desseins de Bythométrès, pour leurs espoirs dont ils parlaient secrètement, longuement dans la solitude des jardins. Sans doute, Constantin étant défunt, le fils écouterait -il mieux une épouse dont ne se lassaient point sa vigueur sensuelle, ni ses vices inventifs.
Mais, à vingt-six ans, Léon commençait d'avoir l'humeur malade comme son aïeul. La mort de son père le terrifiait. Mélancolique, il se défia d'Irène, de tous. Il se préoccupa seulement de conserver la sympathie des troupes qui maintenaient sa race au trône. Pour les acheter il força le chambellan Théophane à lui livrer le secret des 5oo ooo livres enfouies par Copronyme à l'intention des autres fils. En retour Léon associa presque au gouvernement ses cinq frères, les Césars Christophe et Nicépliore qui avaient été revêtus de leur dignité le 2 avril 768, dans le tribunal des XIX LitSj et les nobilissimes Nicetas, Anthime, avec
Eudocime qu'il devait bientôt revêtir d'une dignité pareille.
Econdiiite par ses beaux-frères et son époux, Irène récrimina d'abord. Ses amis Tapaisèrent.
D'ailleurs la nature l'avait pourvue d'un iils. Grâce à lui, et se couvrant de rafï'ection maternelle, elle se trouvait en meilleure chance de réussir.
Néanmoins les années s'écoulèrent monotones.
Jean prophétisa la mort prochaine de Léon. Ses médecins et ses disciples propagèrent l'opinion. Ils allaient décrivant quels périls l'empire encourrait, sous un très jeune prince, si l'on ne s'empressait de le sacrer ii l'avance. Les lonctionnaires et les olHciers, heureux sous la dynastie, tremblèrent d'avoir à lutter contre un parti de succession, et la multitude turbulente des moines. Bylhométrès entretint leurs craintes. Il fallait, dès l'heure présente, légitimer la souveraineté future de l'hoir, afin que nul ne préparât une restauration des anciennes races ou l'usurpation du pouvoir, en s'excusant par l'exemple du premier Isaurien.
Autour de Jean, les eunuques cubiculaires s'étaient, peu à peu, groupés. La plupart avaient passé le temps que consomme ordinairement l'amour a niédiler sur les lois naturelles et politiques du monde. Phares, Eutychès puis Staurakios, leurs chefs, s'instruisirent volontiers auprès du Mesureur de TAbyme. Ensuite ils jugèrent bon de réunir leurs sagesses pour le bien de leur sort et celui de l'État. Leurs voix grêles se concertèrent. Leur politique agit.
L'an 774? 1^' chef des Francs, Karl, avait déposscdc le roi des Lombards, Didier, qui lui faisait la guerre. Karl avait répudié la fille de ce prince, les évêques francs ayant annulé le mariage, car elle ne pouvait concevoir, par infirmité corporelle. Didier restait captif dans Corbie. Inquiétés par les succès des Francs en Italie, Jean et Staurakios obtinrent que l'héritier du Lombard, Adalgis, réfugié à Byzance, fût honoré du titre de patrice. C'était une manière de défi pour l'excès de conquête dont ces Barbares menaçaient. Jean maria Tune des parentes d'Irène à Téler, prince des Bulgares, créé patrice également. Ces terribles voisins n'ayant plus les mêmes raisons de dévaster les frontières, Staurakios traita pour qu'ils les défendissent. Dès lors, les Sarrasins, battus partout, laissèrent aux mains des Grecs nombre de prisonniers qu'on répartit dans les cultures de la ïhrace. Et cela fut la première œuvre des Eiinuques.
Doctement, Irène imposait a la cour leur puissance effective, la sienne. L'an 770, le titre d'Augusta lui fut officiellement dévolu. La foule applaudissait à des actes qu'elle savait inspirés de l'illustre sagesse alexandrine. Plus initiée que Le Copronyme, l'impératrice l'avait vaincu ; et cette fin surnaturelle pouvait bien résulter des charmes de l'Athénienne.
Tant travaillèrent et intriguèrent les admirateurs de Bythométrès que son avis devint bientôt le sentiment général. On citait à tout propos les morts brusques des deux basileis défunts. Les gens épiaient
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avec inquiétiule, sur les traits de l'autocrator, l'envahisscmeut du mal si redouté par l'iuipératrice. Car elle exagérait, devant chacun, sa crainte. I^^lle appela des médecins renommés en Perse et en Sicile, dépendant elle ravivait sans cesse, par des pralicjues musulmanes et des philtres, le goût de Léon pour les délires de l'amour. Ce qui l'épuisait. Afin de TassouNij', elle ne le ménageait point. Il s'allalblit davantage.
Irène ne supportait plus ([ue sa volonté savante demeurât soumise au bon phiisir d'un maître capricieux. 11 lui tardait de se paraître concevante et agissante, capable de réaliser les espérances platoniciennes à la face du monde ébloui.
— O mon époux.., répétait-elle, sans cesse.., penses-tu vraiment que le mal te domine au point de rester entre mes bras, comme u\\ vieillard las.
Humilié, J^éon s'obstina toujours à lui prouver sa vigueur, et h se prouver sa santé. Il acceptait les caresses. Elle savait (ju'il ne résistait point à cette manière de défi. Et, l'eunuque Phares composant des aphrodisiaques, l'empereur dépérissait.
Plus aisément Irène attira les ambitieux. Ce fut alors que le parakimomène Théophane, puis Thomas, cubiculaire du Palais, se déclarèrent pour elle. Dès lors les eunuques, amis de Jean, représentèrent au basileus lui-même qu'il importait, pour le salut de l'empire, de couronner 1 hoir.
— Mon (ils..., répondit, un soli-, [.éon à Stauiakios et h Eutvchès..., est dans un àffe bien tendre. INIa
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santé clumcolle ; je puis iiioiiiir hicntôl. Vous souffririez avec peine un en(ant sui- le trône, ou plutôt vous le chasseriez. Il en coulerait la tête à Constantin pour avoir porté quelque temps le diadème. Je l'aime trop. Je refuse de l'exposer.
Alors Staurakios s'en fut par tout le Palais, disant :
— Notre empereur Léon pleure souvent parce qu il redoute que, si la mort le touche, vous ne décapitiez son fils, dans le but de mettre sur le trône un stratège de votre choix. Il serait digne de vous, chrétiens, de jurer publiquement fidélité au prince.
Et Jean, sut émouvoir si bien le peuple du Palais, qu'à la fête de l'Epiphanie, Irène présentant le prince, couché sur des étendards, aux troupes et aux fonctionnaires, comme le lésons avait été présenté dans la crèche aux rois mages, tous jurèrent spontanément d'avoir pour sacrée la vie de Constantin, quoi qu'il pût advenir.
Les voyant si pleins de ferveur, le père n'avait plus de raisons à faire valoir. Il consentit. D'ailleurs sa volonté déclina. L'impératrice se crut très affermie sur le trône. Selon ses avis, Léon résolut d'accomplir cette investiture avec une grande solennité. Une émeute bien machinée par Jean ne cessa de réclamer cet acte depuis le dimanche des Rameaux jusqu'au Vendredi Saint ^^6.
Ce vendredi avant Pâques, l'empereur gravit les degrés de son tribunal, dans la place qui précède Sainte-Sophie. Montrant Constantin aux lignes brillantes des troupes :
— Voici,., dit-il,., le nouvel empereur que vous avez désiré !
Du peuple pressé mille mains se levèrent. Les gestes de l'enthousiasme secouèrent les manteaux de couleurs sur les épaules, et les boucles brunes autour des visages passionnés. Les métaux des armes cliquetèrent. Devant la lace du Théos que masquaient les proportions géantes de l'église, l'assistance psalmodia :
— lésous qui êtes mort pour nous, recevez aujourd'hui le serment que nous faisons à notre empereur î
Fa le patriarche Nicétas découvrit le bras de la vraie croix sous un dais. Les dignitaires, les sénateurs, les tribuns des légions, les principaux du peuple, les maîtres de chaque corporation, même ceux des métiers les plus vils défilèrent devant la céleste relique, jurèrent fidélité au fils d'Irène.
Le lendemain, à son frère Eudocime l'empereur conféra le titre de nobilissime. Les dignitaires resplendissant sous leurs costumes cérémoniels marchèrent en cortège jusqu'à Sainte-Sophie pour assister au sacrifice de la messe accompli sur l'un des trois cent soixante-cinq autels de la célèbre métropolitaine. A rofîVande, les représentants des ordres de l'État vinrent déposer, entre les mains ecclésiastiques, un acte signé de chacun des chefs, et qui confirmait l'engagement de la veille.
La famille entière bénéficiait de ce couronnement. L'élévation d'Eudocime désormais vêtu d'écarlate et de pourpre insignes, ralliait à la combinaison les
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adversaires d'Irène et de Je:m, les princes et le cadet des (ils de Copronyme, ceux que Léon avait accueillis dans ses conseils.
Aussi, le jour de Pâques, retentit une immense joie dans Byzance. La fête religieuse ordinairement magnifique fut accrue d'un défilé. En costume impérial, la double couronne en tête, le manteau tissé de pierreries étendu sur la croupe de son cheval, Léon chevaucha, par-devant ses cinq frères et sa maison, autour de l'Hippodrome rempli d'une foule enthousiaste. La cavalcade étincelait sous le pesant soleil comme un léviathan aux écailles de feux colorés.
L'empereur avait une passion, outre Irène : l'amour des gemmes et des perles. Dans l'intérieur des chambres obscurcies, il passait les heures à faire fluer et ruisseler en ses doigts fins les eaux lumineuses des améthystes, des topazes, des rubis, des béryls, des chrysolithes. Pour tenir sans cesse à portée de son regard de telles féeries visuelles, il ordonnait que sa suite et ses ministres eussent leurs bardes couvertes de joyaux. Cela chatoyait sous l'admirable ciel à toutes courbettes des coursiers. Le peuple délirait, remué jusqu'aux fibres par la vertu des pierres.
Après les scholaires porteurs d'étendards, un char parut où se tenait, droite, la très belle Irène exaltant sur ses bras le nouvel empereur. Un rayonnement triomphal se dardait de sa personne quasi divine et qu'on savait si précieusement savante, en intimité avec les essences célestes et magiques. Dès sa venue,
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les feux des joyaux s'évanouirent, avec la richesse des costumes et la majesté du cortège. Elle passa devant la colonne de bronze aux trois seipents que les i^latéens, jadis , avaient déposée dans le temple de Delphes en souvenir de la victoire sur les Perses. Et cela semblait lui convenir comme le signe des prophéties qu'elle réaliserait pour la gloire du Peuple Romain.
Soudain la foule se précipita en un éhin d'amour, rompit la ligne des gardes, sauta sur l'arène. Maint et maint y périrent étoufles, piétines, les os rompus par la hauteui- de la chute.
Dans la suite Irène conduisit fréquemment son fils au temple tles catéchumènes. Les rues se comblaient sur le parcours de son char à trois chevaux blancs. Elle laissait des paroles enchantées à ceux qui approchaient les franges de sa robe. On se les répétait de rang en rang, de groupe en groupe. On les apprenait ainsi que des devises propitiatoires. (]ar Jean les avait rvth niées.
Les eunu([ues dépistèrent quelques imprudents qui proposaient la pourpre au César Nicéphore. Phares parvint à les faire juger par le peuple dans la Magnaure et condamner au dernier supplice Le Clésar lut avec ses complices, fouetté dans l'Hippodrome, rasé, relégué à Cherson, malgré la promesse reçue jadis par le Copronyme, de ne toucher à nul de ses fils. El, pour la faction de l'Athénienne, ce parut une victoire surprenante.
Or, sur les avis de Bythométrès, Irène ne négligea plus de manifester combien sa piété orthodoxe regret-
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tait los Imn^os des Saintes Faces en (jiioi sf formulent les idées supr(^ines, ii cpioi s'adressent les aspirations du cœur chiélien. Aiitliusa, sœur de Léon, osa publiquement la féliciter de ce couraj^e. De ce jour, tout le monde sut dans Byzance que l'impératrice revendiquait, en faveur des femmes et des citoyens, contre la prépondérance des stratèges qui, d'ailleurs laissaient l'Arabe et le Pape vaincre louis troupes en Asie comme en Sicile. Inutilement Léon et Constantin triomphèrent à l'Hippodrome, parce qu'en Syrie, cent mille Romains avaient massacré des auxiliaires orientaux soupçonnés de traîtrise, parce que trois mille autres avaient fait lever le siège d'Armorium par le lieutenant du INIahdi. Le peuple, que les soldats pillaient et molestaient de toutes manières approuva l'association d'Anthusa et de l'impératrice pour gagner le plus de cœurs à la cause de la paix.
Même la princesse consacra les trois quarts de son bien, régi par Théophane et Jean, aux œuvres charitables. Un quart servit au rachat des captifs. Ce qui leur vouait la reconnaissance de certaines familles militaires. Un autre quart se dépensa pour l'entretien, la nourriture des pauvres et, principalement, des enfants abandonnés. Théophane fonda en leur faveur refuges et hospices. La populace louait Anthusa pour ce qu'elle donnait ainsi à sa virginité de sainte une merveilleuse fécondité. Princesse, elle reniait la gloire de son rang afin de secourir les humbles.
Si la foule et les lainilles milltaiies s'adiliaieul à leur parti, Jean lui rendit 1 Kglisc lavorahle eu divisant le troisième (juart de ce revenu royal entre les monastères et les basill([ues ravagés par la fureur iconoclaste. Anthusa distribua ses robes précieuses et rares, ses robes de cour, à ([ui voulut pour orner les autels et les babits sacerdotaux.
Bien qu'il n'eût jamais autorisé le rétablissement des images, rempereur montrait, [)ar respect pour sa sœur, une grande tolérance à Tégard des Iconolatres. I.e lecteur Paul, devenu patriarcbe ii la mort de Nicétas, admettait lortbodoxie ancienne. l^ourt;iiil Léon ne souIVrit pas cette manière de conspiration capable, an moindre éclat, de soulever contre lui des armées mêmes. Ses frères l'avertirent qu'un culte clandestin se pratiquait dans les appartements d'Irène. Un matin, pendant les prières du carême, Léon pénétra dans les chambres, h l'improviste, fit fouiller partout. Sous l'oreiller du lit impérial, on trouva deux images : le Christ, la Vierge. Irène les faisait baiser par ceux ([ue les Kunuques avaient acquis à leur cause, par ceux dont le rang, le mérite, ou le génie méritaient cette faveur secrète et rare.
C'était le cubiculaire, Thomas, fpil Introduisait là ces amis. Comme il ne seyait, par décence, de s'emporter contre la Despoïna elle-même, ni contre le Mesureur d'Abyme trop révéré, Léon accabla les subalternes. Des espions déclarèrent que Papias et Théophane détenteurs des clefs du palais avaient, pendant