‹ Irène et les eunuquesChapitre 1 sur 4 · AU SAVANT HISTORIEN DE BYZANCÉ · texte numérisé non relu

AU SAVANT HISTORIEN DE BYZANCÉ

Monsieur Charles DIEHL

Elle écoulait le babillage de la fontaine. Page 15.

LORS que risaurien Léon paissait encore les bestiaux dans les vallons du Taurus, il rencontra deux voyageurs, un soir.

Pour récompense des services d'hospitalité qu'il sut leur rendre, ces étrangers offrirent de lui dévoiler le sort.

Dès la première inspection des signes fatidiques, ils l'avertirent que; devant révéler d'admirables choses pour le guider à un€ très haute fortune, ils lui feraient promettre tout d'abord d'accomplir un vœu qu'ils formuleraient ensuite.

Railleur, Léon jura.

— Tu seras empereur!... Voici comment tu agiras pour obéir à ton serment. Dans l'étendue de tes EtEfts, tu interdiras que l'on rende les honneurs pieux aux Images dites saintes, ces idoles vénérées par la superstition publique, en une folle abjection, autant et plus que ridée divine elle-même.

A quelques marques, il connut que ses hôtes étaient Juifs et kabbalistes. Il les congédia, se moquant de leur prédiction...

Ainsi parle la légende. De fait, le pasteur Léon, après certaines difficultés qu'il eut de contenter ses maîtres, suivit une troupe de soldats, au passage. Sa bravoure le porta vite aux premiers grades. Stratège, il acquit la confiance de son armée, conspira et profita, pour sa gloire, de ce désordre politique habituel, durant lequel cinq empereurs périrent de mort violente dans le Palais Sacré de Byzance, depuis Héraclios.

La prédiction se réalisa.

Stupéfait de sa fortune, lui ne faillit point à tenir son serment. Du moins, candidat des mercenaires pillards qui, par crainte d'anathème ecclésiastique, n'osaient trop voler les icônes de métal précieux peuplant les églises, ce lui valut une immense popularité de pro-

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pager, parmi les thèmes militaires, la nouvelle et fructueuse hérésie. Les Juifs et les Arméniens en profitèrent, acquirent des soldats le butin religieux.

Lorsque, dans la salle des XIX Lits, Léon proclama l'abolition des images, les officiers l'acclamèrent. Plus tard même, les troupes surexcitées faillirent étrangler, en sa villa, le patriarche Germain qui refusait la sanction liturgique.

Les citoyens comprirent l'enfantillage d'une révolte à rencontre de la multitude armée. Ils se résignèrent ou simulèrent la résignation. Mais les femmes ne l'entendirent pas ainsi. Avec une ferveur remarquable, elles secondèrent les revendications des moines. Amoureuses passionnées du luxe des églises, ayant au cœur la reconnaissance de maint ex-voto, on les vit s'ameuter autour des bassins, et s'agiter dans leurs voiles jaunes, bleus, pourpres, en appelant la colère du Théos sur les sacrilèges.

L'histoire de cette hérésie est toute de rivalité entre les soldats et les femmes : les uns cupides et soucieux de garder ce droit d'accroître le salaire des victoires ; les autres éprises des luxes canoniques, habituées au sourire douloureux du lésous tordant sa beauté messiaque sur la croix, habituées au regard de la Panagia compatissante et douce, prête h ennoblir, de ses consolations, les plus intimes confidences. Elles n'eussent voulu perdre l'amour immédiat du Christ, de ses compagnons les saints, formes mystiques et chastes où s'incarnait le besoin perpétuel de tendresse, de

protection. Elles n'eussent voulu se désister de croire h la très réelle puissance des Patronnes intercédant pour les menuspéchés ducœur, et ornant, de leurs robes pompeuses, de leurs auréoles d'or, de leurs bottines gemmées, les mosaïques, les cimaises, les autels. Renonceraient-elles à cette compagnie d'excellent ton si peu répliqueuse, et devant qui bavarde à Taise l'imagination ?

Aussi quand les militaires vinrent abattre l'image juchée sur la porte du palais impérial et considérée comme une sorte de palladium, cause ordinaire de nombreux miracles, elles se hâtèrent en foule au-devant, ébranlèrent l'échelle qui portait le spathaire Jovinus chargé de la besogne. Avant qu'il eût frappé trois fois l'image, elles se ruèrent, le déchirèrent après l'avoir décortiqué de sa cuirasse et de ses cuissards. Ensuite elles traînèrent la masse de ces chairs effrangées le long des étalages où ceux d'Arménie exposent les soies de Chine et les objets venus par les caravanes des Nestoriens.

Quelque temps après, comme l'on procédait à l'investiture du patriarche Anastase, successeur de Germain, et consentant à interdirele culte des images, elles accoururentvers la basilique, forcèrent les portes closes, accablèrent le récipiendiaire de pierres et de coups, avec force injures dont les plus douces étaient a mercenaire )) et « loup ravissant déguisé en pasteur». On eut peine à le faire enfuir demi-mort jusqu'au lieu où se tenait l'empereur. Toutes les rues tortueuses furent

comblées de mégères hurlantes, et levant au ciel leurs faces d'imprécatrices.

Outré de cette rage, Léon, qui n'était point tendre, envoya ses gardes massacrer les séditieuses. La cruauté n'en épargna point. Les glaives tranchèrent les mamelles flasques, et trouèrent les seins jeunes de celles qu'on avait d'abord violées sur les bornes, dans les échoppes où elles s'étaient réfugiées, hagardes, offrant leur vertu en échange de la vie, dénudantleurs ventres et leurs gorges rigides, comme on fait durant le sac des villes, après l'assaut. Le sang coula dans les ruisseaux entre les épluchures de pastèques et les têtes de poissons. Peu de maris, peu de pères eurent l'audace de venir reconnaître les mortes. Il n'y eut que les fripiers pour ramasser les survivantes à l'heure nocturne où ils furent dépouiller les victimes de leurs robes brodées, de leurs tuniques de lin, et de leurs voiles coûteux.

Plus tard, on enjoignit de brûler toutes les images sans valeur marchande, et de fondre celles en métal. Los femmes les serrèrent dans leurs vêtements. Elles luttaient avec des cris effroyables pour empêcher qu'on les leur arrachât. Des clameurs désespérées retentirent dans Byzance. Mus par l'appât du gain, par l'esprit de classe, les soldats coupèrent un membre aux plus récalcitrantes. Le sang et les pleurs souillèrent les sanctuaires dévastés. Les chiens avides emportèrent des mains tranchées dont les doigts gardaient les bagues en laiton.

Mais le lésons protégea ses fidèles, répandit les

grâces. Il s'accomplit des miracles éclatants; et ils terrifièrent l'impiété. Jean Damascène qui remplissait une charge à la cour du Calife, rédigea une longue protestation. L'Isaurien la reçut. Afin de se venger d'une pareille insolence, il commanda que d'habiles calligraphes imitassent cette écriture, en copiant une lettre fausse dans laquelle Jean invitait l'empereur grec à profiter de la faiblesse militaire des Sarrasins pour envahir leur territoire. Puis Léon envoya ce papier au Calife, lui manda qu'il ne voulait pas user d'une si lâche trahison. Ce pour quoi Jean eut la dextre coupée à Damas, et exposée en place publique. Ayant obtenu qu'on lui restituât le membre après les heures de pilori, il se rendit dans une chapelle chrétienne, consacrée à la Pureté de la Vierge. Il supplia Marie de recoller la main perdue et de sauvegarder ainsi les prestiges des Saintes Images. Or il perdit connaissance avant d'avoir achevé sa supplique. Pendant son évanouissement, la Vierge apparut, et sembla lui rajuster le poignet. Au réveil, il jouissait de sa dextre.

Contre ce prodigieux amour divin, Léon l'Isaurien opposa de prodigieuses atrocités humaines. Aux défenseurs du culte intégral il fit arracher la peau delà tête ; et, sur le crâne mis aU vif, il ordonna de lier plusieurs images de bois. On oignit les barbes de poix; on les enflamma. Dans l'Hippodrome, les martyrs crépitèrent. Ils s'effondrèrent en étincelles sur les places publiques. A la voirie, les chiens prirent coutume de se repaître avec la chair de moines.

Cependant beaucoup s'obstinèrent à servir en secret le culte des icônes. Même les payens convertis préférèrent toujours la gloire du premier culte. Le monde en eut un bel exemple, lorsque [l'empereur voulut marier son fils Constantin V Copronyme, déshonoré d'un tel surnom pour avoir au jour de son baptême, souillé honteusement les fonts. Il le fiança à la fille du roi des Khazars. Le patriarche iconoclaste accepta la tâche d'instruire la princesse dans le dogme. Elle se montra docile aux leçons, se prit de ferveur pour la morale et la symbolique chrétiennes. Mais elle ne tarda point à se vouer, dès qu'elle la connut, à l'adoration des images, et rien ne la put empêcher de suivre ce rite dans le palais même.

Tant d'avertissements de la Providence ne réussirent pas à convertir le monarque. Il veillait surtout à ne pas mécontenter les soldats iconoclastes, seuls appuis d'un pouvoir d'occasion. D'imposantes calamités survinrent qui punirent ces hérétiques. La terre trembla dans l'horreur de porter de si opiniâtres criminels. Les statues des Césars croulèrent. La porte Dorée se défleuronna de l'image de Théodose. Les empereurs étaient frappés là même où ils voulaient atteindre le dieu.

Léon succomba parmi ces afflictions publiques, à un affreux mal. Il se décomposait avant la mort. Il se vit fermenter vivant comme une charogne pestilentielle ; et les soins théurgiques du Copronyme ne le sauvèrent point, l'an y^o.

La peste suivit qui dévasta Byzance. Les cadavres

encombrèrent les chariots. On se barricadait dans les maisons contre le fléau. On interdit Tapproche aux étrangers. Sur les habits des malades furent appliquées des croix verdâtres ou bleu clair pour avertir du danger qu'ils portaient avec eux. Tous ceux qui le purent désertèrent la cité impériale, renoncèrent aux merveilles de la Byzance triangulaire ceinte de six lieues de murailles, étendant ses admirables faubourgs au long du Bosphore, élevant au ciel l'orgueil de son Acropole élancée, le feu de son phare géant sur le promontoire. Nul ne promena plus, en robes peintes, sa flânerie sous les colonnades des thermes d'Arcadius. Les statues de la galerie Justinien n'attirèrent plus la rêverie grave des eunuques impériaux aux fronts blancs.

Quand la peste fut passée, Constantin V repeupla la ville d'Arméniens fidèles à l'hérésie iconoclaste. Il n'y eut plus dès lors d'opposition redoutable parmi le peuple. La doctrine chère au souverain fut définitivement établie, l'an ^53, par le conciliabule de Constantinople.

Or le Pape envoya, de Rome, plusieurs moines chargés d'agir clandestinement contre l'erreur officielle. L'un osa discourir devant Constantin même. Le dernier supplice punit l'audace du protestataire. Mais, afin de ne point paraître l'ennemi des pieuses et vertueuses gens, les amis de l'Empereur tentèrent d'attirer en son parti saint Etienne le Jeune, lequel avait grande réputation d'honneur religieux. Près de son ancien monastère, Saint-Auxence en Bithynie, il vivait

ermite dans une cellule étroite comme un cercueil, et construite sur ce modèle. Les émissaires du Copronyme vinrent Ty visiter, et le ramenèrent h Constantinople, tels qu'ils l'avaient trouvé, avec, pour unique vêture, une peau de mouton ceinte par une chaîne de fer. Ils entreprirent de le convaincre. N'y pouvant réussir, ils accusèrent le rebelle d'entretenir des relations infâmes avec Anne, une noble veuve que la parole édifiante du saint avait conduite au monastère. Soumise à la torture, cette femme préféra mourir dans les douleurs plutôt que de renier l'innocence d'Etienne, la sienne. La sollicitude du dieu se manifesta, car la servante qui avait témoigné contre la dame eut les mamelles déchirées par ses enfants jumeaux jusqu'à ce qu'elle expirât dans ce tourment.

Persécutés, les moines d'Etienne renouvelèrent les austérités des stylites. Lui-même réprimanda Constantin sur son hérésie. Ayant jeté une pièce de monnaie à l'effigie de l'Empereur, il la foula sous les pieds en sa présence, et prétendit qu'on ne s'en devait offenser, puisqu'on jugeait que le Seigneur ne s'offensait pas, si l'on profanait ses images. Ensuite il refusa designer le synodicon qui défendait de joindre le qualificatif de saint à tout autre nom qu'à celui du Théos même.

Un jour qu'Etienne prêchait dans les rues de Byzance et que la foule augmentait à sa suite, les soldats, furieux de le voir ramener ces gens à l'orthodoxie, le poussèrent devant le Préfet de la Ville, après l'avoir

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enveloppé dans de somptueux habits sacerdotaux. Quand le magistrat l'eut blâmé pour idolâtrie, les soldats l'emmenèrent, sous les coups et les huées, jusqu'au Pelagion, s'armèrent de tridents, et le mirent en pièces avec sa dalmatique en fils d'or. Vers les eaux immondes, ils traînèrent, dans le tissu précieux et saigneux, tout le poids inerte de l'apôtre.

Il était une religieuse nommée Anthusa. Elle vivait dans la solitude en grand renom de piété. Copronyme la fit tirer de sa cellule et, n'obtenant pas son apostasie, il lui infligea, parla main du bourreau, dans l'Hippodrome, une fustigation publique. La plèbe militaire ricana quand la chemise commença de se tacher en rouge sous le cinglement des lanières.

Ce devint le spectacle fréquent du cirque. Dans l'immense amphithéâtre, les martyres remplacèrent les courses de char et les combats d'animaux féroces, pour le goût de l'assistance. Elle se plut à voir promener sous le soleil, autour de la Spina, dans le stade, des moines et des courtisanes liés ensemble. Elle invectivait contre les couples par des injures obscènes, par des gestes lascifs. Dix mille têtes hargneuses, par-dessus les manteaux de couleur insultèrent, avant que le sang jaillit de leurs troncs décapités, Constantin Podogune, logothète du Drome, son frère, le domestique des Excubiteurs, les deux patrices Antiochus commandant de la Sicile, et David, le spathaire comte des Obséquiens, Théophylacte d'Iconium, et plus tard, en 768, l'ancien patriarche qui avait accusé l'empereur

d'athéisme, après avoir été déposé, puis remplacé par l'esclave-eunuque Nicétas, destructeur des mosaïques, des tableaux, des bas-reliefs en cire et en bois représentant les saints. Souvent aussi la plèbe militaire s'amusait des grimaces provoquées par la douleur sur le visage grésillant de ceux que d'athlétiques belluaires aveuglaient avec des fers rouges. On aimait voir le sang gicler des dos que zébraient les verges vivement abattues par les poignes des scholaires aux guêtres de cuir. Les flaques rouges luisirent dans le sable fin de l'arène, presque chaque jour, sous les cadavres convulsés.

D'autres fois, le peuple multicolore et tumultueux, les femmes criardes, coiffées de fleurs, admiraient, tantôt, les deux mille cinq cents robes de soie chinoise que les esclaves étalaient sous ses yeux avant de les envoyer aux Sclavons comme rançon des Grecs capturés aux combats de Tenedos, d'Imbros et de Samothrace , tantôt le cortège des Césars Christophe et Nicéphore, fils de l'impératrice, triomphant avec leur nouveau titre dans des chars d'ivoire et de bronze orfèvres, aux quatre roues pleines, aux quatre étalons blancs que menaient des écuyers porteurs de souples aiguillons. Accoudés, chacun sur l'un des dauphins dorés qui bordaient le siège profond du véhicule, les princes demeuraient immobiles dans leurs manteaux coruscants, la barbe roide, et le front chargé de joyaux. De temps à autre, ils jetaient vers les gradins, en signe de leur pouvoir consulaire, des monnaies trémisses et

nomismes que s'arrachaient les mains cupides parmi des bousculades atroces.

Or l'impératrice Eudoxie, l'une des trois épouses successives de Constantin, en peine d'enfanter, fit quérir Anthusa qui la soulagerait par son intercession souvent miraculeuse. Après une fervente prière, Anthusa promit la délivrance de deux jumeaux, un fils et une fille, et qu'il fallait remercier le Théos. L'impératrice obtint aisément la liberté de la religieuse et, par reconnaissance, nomma sa fille Anthusa. Cette princesse, dans la suite, vécut comme une nonne, ne se résigna jamais au mariage.

f rf)j Francs seri ^w^ Pépin illus

ÉON, aîné des fils, fut l'hoir désigné pour tenir l'empire après Constantin V.

Quand le temps vint de marier

|ce prince, les dignitaires du palais

supposèrent que l'alliance des

ancs serait, pour Byzance, un précieux secours.

Pépin illustrait, par de belles batailles et d'heu-

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reuses conquêtes, la suprématie de sa race. En Occident, elle semblait maîtresse comme prétendait Têtre l'Empire Romain en Orient; car on affichait toujours ce titre officiel. Habilement, on essaya d'obtenir, pour Léon, la main de Gisèle, fille du Franc. On fit ressortir comme cette union tiendrait l'Europe assujettie entre deux puissances formidables, l'une effective, l'autre ayant encore le signe respecté d'un très haut pouvoir moral. Une loi unique se fut imposée sans doute au vieux monde abolissant pour jamais les luttes de ses peuples mêlés, tournant leurs efforts vers l'œuvre de la civilisation chrétienne. Pour dot. Pépin eut repris au pape, et restitué à l'empire, tout l'exarchat de Ravenne.

Il n'en fut rien. L'an 'j^iQi, le concile de Gentilly ayant condamné l'hérésie grecque, l'orthodoxie occidentale repoussa l'idée d'épousailles politiques.

Le châtiment de l'iniquité iconoclaste se perpétuait, l'isolait parmi les races chrétiennes.

Constantin V jugea qu'il ne fallait point retarder davantage les noces de son fils. Dédaignant tout autre alliance politique, il afficha partout son désir de ne point vouloir sacrifier le bonheur de Léon à des vues ambitieuses : il déclara ne lui choisir que la fille la plus belle et la plus spirituelle d'entre les Grecques.

Athènes gardait encore sa renommée antique pour la finesse intellectuelle des esprits, pour la beauté statuaire des vierges pareilles aux Dianes et aux Pallas de ses

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sculpteurs. Au-dessus de toutes, alors, on vantait Irène, orpheline de famille aisée, instruite aux plus subtiles métaphysiques des Alexandrins dont maint et maint disciples habitaient la ville de Minerve ressuscitant, sous les murs du Parthénon, l'académie platonicienne. Son nom même, la jeune fille le dut à Tinfluence de ces sages anciens qui l'avaient importé d'Alexandrie dans l'école d'Athènes. Ils aimaient en pourvoir, comme d'un signe de paix, les formes esthétiques des adolescentes.

Irène avait alors dix-sept ans. Le vieil empereur se décida très vite à l'accueillir dans la famille impériale. Il ne s'enquit pas autrement de sa noblesse, car les chroniqueurs ne mentionnent pas les ancêtres. Une seule chose l'inquiéta. Irène professait le catholicisme orthodoxe ; et, puisqu'il avait subi tant de malheurs pour soutenir sa conviction contre le Pape et les miracles du Théos, il ne lui appartenait plus de transiger en aucune occasion. Invitée à reconnaître les formules du Conciliabule de Constantinople, Irène employa quelques jours en hésitations : récemment les prières à la Sainte Vierge avaient été abolies par décret, les ossements des saintes déterrés, dispersés, jetés à la mer.

Elle préférait alors s'asseoir dans son jardin d'oliviers pâles et de lauriers-roses. Elle écoutait le babillage de la fontaine faite d'une vasque de pierre et d'un masque de plomb recueillis par son trisaïeul au siècle précédent, dans l'Erechtheïon, lorsque la piété des empereurs fit transformer cet édifice en église, puis

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le voulut dédier à la Divine Sagesse et à la Mère du lésous. Le masque représentait la tête de Typhon vaincu. L'eau jaillissait de sa bouche torte par un cri tragique, avant de trouer la transparence de la petite mare fraîche, ronde, assombrie vers le fond verdâtre et caillouteux.

Quatre tortues familières rampaient dans l'herbe sèche. A l'ombre d'un cyprès, le Maître mesurait une sphère de métal entre les pointes d'un compas. Ensuite il traçait sur le sable, au moyen d'une fine baguette, des figures avec des nombres. C'était un homme brun dont les jambes faisaient saillir la toile des hautes bottines agrafées jusqu'aux genoux. Parfois il regardait Irène, en calculant. Mais voulait-elle, par un sourire, le distraire de cette pensée mathématique, il baissait les paupières, brusque, ou levait les yeux vers le ciel que tachait, de roux, le vol circulaire d'un faucon. Alors Irène s'abandonnait aux langueurs de sa mélancolie. Quitter Athènes et ses parents vénérables, ses compagnes flatteuses, son jardin rempli d'insectes lumineux. Oublier la joie de lire, paisiblement, les merveilles consignées dans les volumes ! Vivre en ce palais de Byzance, où tant de meurtres avaient rougi déjà les dalles de marbre, où l'on avait traîné par les cheveux, dansleur sang répandu, des patriciennes et des religieuses innocentes lorsque les séditions s'engouffraient telles qu'un vent d'orage par lès rues anguleuses, lorsque les torches s'échevelaient aux poings des incendiaires, lorsque les héré-

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tiques iconoclastes décapitaient les statues saintes avec les adoratrices.

Ce n'était point que l'âme tremblât de lâche peur. Mais Irène espérait un jour engendrer, elle aussi, quelque peu de science, à l'exemple d'Hypatie et d'Asclépigénie, les vierges théurgistes. Or, ce la désolait de craindre que cette naissance spirituelle pût être retardée par la sottise des assassins. En ce temps-là, les derniers disciples de Platon et de Jamblique pensaient vivre aussi longtemps que leurs idées sublimes. Ils les considéraient comme la vigueur réelle de l'Etre dont les corps étaient seulement les apparitions successives, brèves, toujours renouvelées par les amours des générations. Certes, Irène partageait la même foi didactique. Des sages professaient encore au pied de l'Acropole, les doctrines transmises par Técole d'Alexandrie à son émule d'Athènes, et conservées, christianisées, accrues en secret depuis l'édit de Justinien dispersant les philosophes, depuis deux siècles, au milieu de certaines familles disertes, filles des Simplicius, des Isidore de Gaza, des Damascius. Au sein de cette aristocratie, étaient nés Irène et Jean Bythrométrès, cet homme grave, beau, cherchant, avec le compas, sur la sphère de métal terni, les points où fixer ensemble les signes des astres et ceux des principes qui leur communiquent l'inlluence des Eons, émanations de rUn, Inconnaissable, Indicible, Centre des Nombres, le Père. De Lui, procède le Fils Intelligible, Pur comme l'Agneau et le Feu ; de Lui procède le Saint-

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Esprit qui se manifeste par le mouvement des forces créatrices grâce à quoi le Ciel scintille, la Terre verdoie, la Mer enfle, les Créatures pullulent, et l'Intelligence médite sur la Cause.

Irène se récitait de telles sentences en admirant son initiateur. Car Jean l'avait instruite alors qu'elle jouait avec ses colombes apprivoisées et de petites boules multicolores sur les marches de la maison fauve. Averti par ces yeux attentifs et courageux, il avait choisi la tâche de munir la curiosité de l'écolière. Mathématiques, musique, théurgie avaient dix ans étonné Irène. De cette bouche éclatante au milieu d'une barbe bouclée, elle avait appris comment, de l'Un, étaient issus les Nombres, racines des Idées Archétypes, et comment se rythment les ïambes propres à chanter l'art d'attirer les essences de l'air dans les vapeurs de l'eau, lorsque la constellation du Chien brille verticalement vers la terre, afin de créer, avec le feu, la Pierre des Eléments. Qu'on y grave sans hésitation, au moment où le calcaire se forme, le pentagramme du Pur, celui du Paraclet en les unissant au signe du Zodiaque et au chiffre mystique de l'astre invoqué. Alors on peut voir les montagnes se fondre, les îles s'enfuir sur la mer, le Fils descendre les escaliers des nuages, resplendir de tous les éclairs qui sont ses membres et sa taille et son visage, tandis que le soleil flamboie dans sa droite, que la lune brille dans sa gauche. Il faut crier sept fois « Kyrie, eleison » en se prosternant. Pareille à l'orage et au

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tumulte des grandes eaux la Voix répond : « Je connais vos œuvres, et que vous avez été marqués de la sorte par la volonté de mon Père. Je vous donnerai, 6 victorieuse, une pierre blanche sur laquelle sera écrit un nom nouveau que nul ne sait que ceux qui le reçoivent. »

Ayant agi selon ces préceptes, Irène, une nuit, avait, dans le cratère d'airain, recueilli la Pierre des Eléments. C'était plutôt une mince écaille de chaux, très fragile. où difficilement l'on imaginait lire les mots : cuha-

SILISSA.

Nul n'eût réussi, s'il n'eût pu, dans la même seconde, clairement évoquer les principes et les conclusions des sept sciences. Donc l'éducation de la vierge était accomplie, puisque la promptitude de son esprit exercé avait su, dans le même instant, se rappeler les sentences opportunes des philosophies, astrologies, mathématiques, et théurgies, joindre leurs signes en uue seule figure de pantacle.

Devant les sages d'Athènes, Irène avait subi, de nouveau, l'épreuve. Et par tout l'empire des Romains, les courriers avaient aussitôt propagé qu'une vierge de quinze ans résolvait les problèmes de la Tétrade, qu'elle se nommait Irène, que sa perfection physique semblait non pareille. Les savants et les moines s'écrivirent de longs messages relatifs h cet événement. Les évêques en voyage vinrent saluer la jeune fille dans son petit jardin d'oliviers pâles et de lauriers-roses. Même un mage de Perse voulut l'ouïr ; et, l'ayant

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écoutée, la pria de recevoir une fleur de rubis, d'émeraudes incrustés dans une plaque d'argent. Il lui demanda si elle n'épouserait pas volontiers Ifkandiar, prince de l'Iran. Las des orgueils et des plaisirs, ce jeune homme souhaitait l'union avec une femme capable de lui découvrir, en l'aimant, les mystères du monde, car la rudesse et l'austérité des philosophes avaient rebuté de premiers élans vers la Connaissance.

En ce jour du passé, Irène avait soudain compris quelle force l'attachait à son maître Jean Bythométrès, c'est-à-dire Jean Mesureur de l'Abyme. Bien qu'elle essayât de se tromper sur le vrai motif de sa décision, elle déclina les ofires persiques, pour ne pas quitter Athènes ni le descendant des Damascides.

D'abord c'avait été la honte, pour elle, de s'avouer l'amour. Elle se jugeait indigne de son propre destin.

A partir de cette heure, Jean s'était presque écarté comme s'il eût craint de perdre le temps de ses recherches auprès d'une enfant maladive et sotte. A plusieurs reprises, leurs regards, leurs gestes et leurs réticences les avaient tous deux embarrassés. Sans dire une parole révélatrice de leur sentiment, l'un et l'autre l'avaient trahi, elle souflrant de son instinct impérieux, lui fouillant l'âme de sa disciple, avec l'audace muette et coutumière de ses yeux.

Voici que, l'histoire persiquc étant parvenue h l'oreille de l'Autocrator, des émissaires discrets, prudents, opiniâtres, proposaient un autre mariage encore, et tel que les âmes des filles ambitieuses le rêvaient,

toutes, par le monde, comme le but des espoirs les plus téméraires.

Pourtant Irène hésitait devant sa voie. Déjà son cœur véritable, celui que ne commandaient ni la science, ni l'orgueil, son cœur avait dédié au Mesureur de l'Abyme la volupté fervente de ses songeries, celles qu'enivraient les chaudes caresses de l'air, quelques strophes de Sappho fidèles h la mémoire, certaines influences des couleurs pourpres étalées sur le large roc de l'Acropole, et tous les souvenirs des mythes anciens survivant parmi les colonnes du temple de Thésée. Amoureuse, elle se demandait si le mieux n'était pas de chérir Jean. Ah, douceur de baiser cette chevelure noire et bleuâtre, de caresser, avec tout un corps de vierge ardente, cette poitrine gonflant la tunique de byssus ! Enlacer ce cou, ce coii fort et bref rapprochant la pensée et le souftle qui la crie, la volonté et les bras qui la servent.

Anxieuse, Irène s'épuisait, un matin, dans le doute. Un fruit tomba de l'arbuste.

Jean Bythométrès dit :

— D'une part, je n'ai pas coutume d'insulter à la pudeur de tes pensées, en les devinant à haute voix, bien que je pense les apprendre d'après les mouvements de tes yeux, les vivacités de tes mains, et les masques successifs que fabrique ton visage pour ton ame. D'autre part, je ne puis celer davantage mes blâmes que tu as prévus en examinant ma mine quand ma voix te réprimandait par le ton, tandis que, par

les mots, elle vantait la raison, les mérites de ta mère pieuse, et les propositions de l'Aréopagite sur l'Essence Divine qui n'a point de nom, mais ceux de Toutes Choses. Or, j'ai réfléchi. Mieux vaut ne pas laisser dans les ombres ce qui nous tourmente. Ayons le courage de tirer au jour ces vautours qui nous rongent le foie, afin que, les ayant éblouis par les lumières de notre raison, nous les jugions dignes d'être oubliés comme des charognes croupissantes.

Jean s'était levé, en souriant avec dédain. Irène crut devoir sourire aussi pour dissimuler sa confusion, ou, du moins, pour paraître railler elle-même les faiblesses que son maître allait lui découvrir. Mais elle eut froid tout à coup ; et sa nuque s'alourdit. Une pomme sembla, lui grossir dans sa gorge. Cela l'étouffait. Jean apparut comme un ange terrible. Debout, et la taille prise dans une ceinture de cuir à quoi pendaient son aumônière, son écritoire, par des lanières brodées de soie violette, il était plus redoutable à cause de sa belle stature, de ses sourcils toulFus et froncés. Cet homme la méprisait de toutes ses forces manifestes. L'orgueil d'Irène, refoulé en ses entrailles, s'y blottit, les tortura. Chancelante, elle supporta mal les regards de Jean qui plaignaient cette angoisse.

Comme il ne parlait plus, elle se roidit pour rompre ce silence affreux mais indifférent aux papillons qui se poursuivaient le long des parterres rouges et bleus, mais indifférent aux passereaux qui voletaient en foule dans un troène. Et elle dit :

— Ta Sagesse voudra-t-elle soutenir qu'il convient d'abdiquer ma foi en les Saintes Images, puis de réchanger contre les richesses de l'Empire, ainsi que ton anier, ô maître, troque ses figues contre mes nomismes ?

Elle s'étonna d'avoir osé introduire le son de la colère dans cette phrase insidieuse et agressive. Stupide, elle restait frémissante, au bord de la fontaine. Elle s'appuya sur la chevelure en plomb du titan qui crachait la vrille d'eau claire.

— Ce n'est point là,., répondit-il;., ce que ta franchise veut me reprocher, Lèvres de l'Esprit ! Tu me tends des embûches inutiles.. Et je suis, pour tes rets fragiles, un oiseau bien robuste.

— N'as-tu pas enseigné pourtant, ô mon maître, que les Saintes Images sont des hiéroglyphes efficaces, que nous pouvons y loger nos idées abstraites des attributs divins, sans répéter TefFort difficile de nous les représenter les yeux clos, comme des forces impondérables et illimitées... N'as-tu pas enseigné pourtant que la contemplation des Saintes Images nous aidait à conquérir l'extase et à nous unir, dans les moments mystiques, avecl'Abyme Indicible ?N'as-tu pas enseigné qu'en méditant la vie d'un saint on gravit un degré du savoir en ascension vers l'Ineffable ? N'as-tu pas enseigné les rapports qu'il importe de concevoir entre les idées Archétypes et leurs Symboles que sont les Saintes Images ?... N'as-tu pas enseigné que détruire les Images c'était aussi supprimer les

exhortations des murailles invitant la plèbe étourdie et frivole à se représenter, à chérir, à pratiquer les vertus du Fils, celles de la Très Illuminante Pureté, celles des Anges et des Bienheureux martyrs?... N'astu pas enseigné que détruire les Images c'était aussi corrompre le peuple du Christos, et gouverner pour la gloire du Mauvais Principe ?... Et voici que tu viens dire à la disciple : « Gouverne le monde en « brisant les Saintes Images... Laisse oublier les Ar- « chétypes dont elles sont les hiéroglyphes efficaces! « Renie la puissance de l'extase qui peut unir la mé- « ditation avec l'Abyme. Renonce à gravir l'échelle « qui conduit, de science en science, vers l'Ineffable. « Impose silence aux murailles qui prêchaient, par (( l'entremise des Images, les vertus nécessaires... « Corromps le peuple du Christos, depuis le plus « grossier des marchands de pois secs jusqu'au plus « subtil des patriarches. Et alors tu auras agi selon « ma parole, sur le trône de Constantin. Alors ce « sera ma parole, la parole d'Alexandrie et d'Ace thènes qui retentira entre les colonnes, là où l'on « proclame les édits de l'Autocrator ». O mon maître, ta droiture exigera-t-elle de moi que je contredise ta sagesse en soUicitiant la couronne des empereurs iconoclastes ?

Irène avait brusquement développé toute cette dialectique comme une longue invective contre le caractère de Bythométrès. Maintenant elle haletait au bout de son discours. Elle redouta de l'avoir trop convaincu.

En robe jaune collée sur ses formes, elle mesurait les prestiges de sa personne. Elle se réfugia dans le bleu du voile qui protégeait sa tête, son cou, ses épaules, sa taille; carie soleil commençait à luire. Machinalement elle enfermait ses bras dans Tétoffe de ce voile qu'elle tordit et serra bientôt autour de ses poignets menus, de ses longues mains. Ensuite elle regarda fixement les petites croix noires peintes sur ses souliers de drap. Jean répliquait :

— Que ton astuce est divertissante, en vérité, fille des Athéniens au langage ambigu. Tu feins de ne point te rappeler ce dont nous convînmes, l'autre matin ; h savoir que le seul moyen de rétablir les Images dans Byzance, c'est de persuader l'empereur, le prince et leurs stratèges. Comment cela, puisque nul ne peut les approcher de qui la langue reste libre ? Toi, du moins, ayant abdiqué pour un temps la foi dans le culte des icônes, tu pourras bientôt regretter, chaque jour, hautement, cette abdication, et disserter sur le rôle utile des Images dans FP^tat. Tu pourras démontrer que les soldats avides de piller les églises sans pâtir des châtiments infligés aux sacrilèges, ont seuls d'abord répandu l'hérésie fructueuse pour leurs exploits, etpour les trafics des juifs qui leur achètentlestrophées. Autour de ta puissance se rangeront ceux qui détestent la brutalité des gens de guerre, leur arrogance, leurs séditions. Tous les moines qui enrichissent la solitude de leurs cloîtres en peignant la Face du lésons sur des plaques de bois dur, marcheront vers toi.

acclameront tes pas et ton verbe. Si la prudence conduit tes actes, tu obtiendras que l'on tolère les Images secrètement, dans ton propre oratoire, puis dans l'église élue pour tes dévotions particulières, enfin sur l'ambon, au cœur de toutes les basiliques, les jours de ta visite impériale... Et les ennemis des soldats se réuniront sous ton égide. Ils seront bientôt le nombre de la Faiblesse qui finit par dompter l'unique Force... Mais je parle comme ceux qui racontent les aventures de leurs voyages dans les tavernes du port, et qui ne se souviennent pas de les avoir narrées, la veille, aux mêmes buveurs d'hydromel. En vérité, recevant la couronne des empereurs iconoclastes, tu dois entreprendre la tâche de rallier les partisans de l'Esprit contre la Bestialité des soldats qui désolent l'empire par leurs rivalités sanguinaires. Tu sais que tu peux faire refleurir la Paix incluse en ton nom. C'est là ton devoir de disciple en qui nous avons versé les excellences de notre gnose. Tels les philosophes versent leurs huiles les meilleures dans une lampe d'albâtre afin que la veille de leurs talents assemblés produise des lumières spirituelles précieuses à l'univers et à l'avenir des hommes. Tu es notre lampe, Irène. Nous avons ouvré la magnificence de ton corps et la fécondité de ton esprit afin d'illuminer le monde. Et voici. Ton mariage impérial c'est l'étincelle nécessaire pour te faire briller sur la plus haute colonne de la terre !

— Mais comment nos idées éclaireront-elles les

nations s'il me faut les répudier tout d'abord? Autant dire les éteindre. Et comment moi-même serai-je prise en exemple de sagesse, si mes abjurations ternissent devant Tunivers, l'éclat de mes vertus? Que ton impeccable sagacité explique aussi cela pour les oreilles de ta servante.

Aux derniers mots de cette prière, elle affecta de rire, en moulant son torse juvénile et fort dans le voile bleu plus étroitement serré autour de ses bras. Les longs plis de sa robe jaune h reflets de pourpre se déformèrent et se reformèrent selon les mouvements de la marche sur le sable fin, parsemé de coquillages. Au loin et au-dessus des cyprès droits, l'Acropole étincelait par toutes les arêtes de ses flancs abrupts que dominaient les frontons et les colonnes des temples. Jean regarda la jeune fille. Elle conjectura qu'elle avait ému leurs sens mêmes. Car les yeux du maître la visaient comme visent ceux d'un archer féroce qui découvre à portée son ennemi mortel. Elle sut par là qu'il l'aimait davantage.

Alors elle se courba, sous l'apparence de ramassser une fleur, mais pour que les globes de sa poitrine vinssent en saillie dans la robe légère, et pour que sa croupe parut offerte aux désirs d'invisibles aegipans. Jean se retourna, puis exhala bruyamment un soupir de rage. Ses mains étreignaient les os de ses bras croisés ;

— Est-il opportun de répéter encore. Lèvres de l'Esprit, ce que tu n'ignores plus. Ton verbe étonna même les meilleurs de nos maîtres lorsqu'il démon-

tra que le Constructeur assure Téquilibre des choses, opposant le Bien et le Mal. Le Mal est une force que le Théos a constituée. Il paraît donc licite de s'en servir lorsque notre intelligence s'est accrue suffisamment pour user avec modération de cette puissance nécessaire. Si nous devons en interdire l'emploi aux troupeaux niais des hommes, esclaves de leurs instincts et incapables de leur échapper, nous pouvons admettre toutefois que l'être indépendant de ces basses suggestions commette les fautes provisoires et nécessaires à l'avènement du Bien Futur. Ainsi les rois prudents entreprennent des guerres afin d'assurer la paix que leur triomphe seul imposera. Malgré notre foi en l'efficacité des Images, (efficacité pareille à l'efficacité des figures géométriques si favorables aux propositions du sublime Euclide), si tu abjures momentanément leur culte, tu remettras ensuite le sceptre de Byzance au pouvoir des Archétypes que Denys l'Aréopagite, Plotin, Jamblique et Proclus révélèrent, et dont nous sommes, ainsi qu'ils le furent, des organes transitoires. Alors l'Idée régnera sur l'Orient et sur l'Occident, un jour. Nous le croyons. Voilà ce que ton verbe annonçait aux meilleurs d'Athènes lorsqu'ils se furent réunis, le lendemain des Pâques, sur la terrasse de l'Erechtéion à l'ombre des vierges en pierre, moins belles que ta beauté. Tu te sais digne d'asservir le Mal à tes fins, puisque la science t'afïranchit de l'instinct... Cesse donc, je t'en prie, de jouer avec des paroles variées, comme tu jouais, petite enfant, avec

irejne et les eunuques 29

des boules multicolores sur les marches de la maison fauve où tu reçus, Irène, ma première leçon...

— On dit que la science affranchit de Tinstinct !... On dit cela... ; mais c'est un autre jeu de paroles aussi vain que le jeu de mes boules multicolores,., ô Jean, ô Mesureur de l'Abyme.

— Que le Théos étende sur toi sa main propice : tu viens de parler enfin comme il sied à la vaillance de ton esprit...

En agitant ses bras plus glabres que ceux d'une femme, il clama cette phrase victorieuse. Aussitôt Irène mesura le tort qu'elle avait eu de dissimuler avec lui. L'aspect de sa déchéance la désola. Elle se rassit près de la fontaine en s'enveloppant toute dans la pudeur de son voile bleu.

— Avoue donc, Lèvres de l'Esprit, avoue que tu préfères demeurer dans ta maison d'Athènes avec tes volumes uniformément roulés sur les planches de ta bibliothèque, avec tes sphères de bois, tes compas précis, tes billes de calcul, les tortues apprivoisées de ton jardin roussi, et... et... (mon orgueil est mort, je te l'assure !...) et ton maître ! Tu le crois pareil au faune qui saute des buissons, afin de saillir les nymphes endormies mais vigilantes pour guetter le plaisir .. Oui, tu es une fille bestialement amoureuse de Jean Bythométrès parce qu'il a fécondé ton intelligence, parce qu'il a pris la virginité de ton ignorance puérile, parce qu'il t'a menée comme une épouse de son effort sur les cimes où l'on aperçoit, dans les fumées du cercle

3o IRÈNE ET LES EUNUQUES

théurgique, le Fils dont les pieds broient le fond des mers et dont la tête reste obscurcie par les vapeurs du zénith... Et tu voudrais, Irène, qu'il te fécondât le ventre aussi, qu'il jetât sa semence humaine dans tes flancs essouflés ; ô bestialité d'Athènes ! Immondice des païens!,. Sœur de Priape !.. Fille de tous les dieux morts sous qui sanglota le vice d'Aphrodite... Et pour ce plaisir, tu renoncerais à Byzance, à l'empire du monde, au droit d'établir les Archétypes dans la Magnaure des Autocrators ! . . . Voilà ce que je sais de toi, et ce que tes paroles n'osent proférer, ô lâche Irène!

Elle avait entendu les injures sans remuer une phalange. Seulement elle serrait toujours plus fort, autour de son torse, et sur son visage convulsif, le voile bleu. Tout son corps lui pesait. Ses entrailles et son cœur étaient percés de mille pointes aiguës. Soudain sa douleur se rebiffa. Elle cessa de subir. Sans que sa raison le voulût, son être inconsciemment ripostait :

— Toi-même, ô toi-même, Prince des Hypocrites, toi-même tu soupires, la nuit^ derrrière ma porte. Ainsi les chevaux hennissent au vent qui disperse le fumet des cavales... Toi-même tu te martyrises, tu te ligottes dans les liens les plus solides de ta sagesse pour ne pas te ruer sur ma chair. Tu charge tes lèvres du plomb de toute la science pour qu'elles ne se tendent pas vers mes seins douloureux. Toi, toi, tu m'aimes, autant que je t'aime! Et si je suis la fille des dieux morts, tu es leur désir survécu, projeté vers moi, depuis des ans, des ans, depuis le jour où

ma main d'enfant, par mégarde, s'appuya contre ta jambe, comme je me penchais sur les papyrus que tu étalais le long de tes genoux, ici, à cette même place couverte par l'ombre courte du cyprès, Jean!.., Et depuis, depuis, tu me flaires comme je te flaire. Tu tournes autour de moi comme le chien tourne autour de la lice en folie, comme les astres tournent autour de la terre chaude qui dresse les vagues de ses océans vers le désir des cieux!...

Elle s'arrêta. Tout son corps pantelait sur le cube de pierre ; et elle criait sans découvrir son visage ni ses mains, ni même sa bouche étouffée par le voile bleu.

— Tu hurles comme la vérité, à l'heure du jugement!...

— Ahl... Tu n'ignores plus que je sais lire, à travers tes discours, le réel de toi-même, Jean Bythométrès, amant de ma jeunesse, maître de mes beautés, époux de ma vie.

Valeureuse, elle rejetait son voile, elle éclatait d'un rire joyeux; elle courait h lui, la robe ouverte sur les lueurs de sa gorge bondissante. Il reculait encore. Les passereaux s'enfuirent du troëne, et les papillons montèrent en tourbillonnant vers le soleil.

Une seconde, les amants s'admirèrent. Les tresses d'or et de bronze, autour du visage d'Irène, de son col ardent, s'éboulaient. Le feu de ses lèvres disertes illuminait la passion de sa face rose, de ses mâchoires têtues. La robe jaune collait aux formes de ce jeune

corps tendu vers l'amant. Plus blême qu'un pays blafard au début de l'orage, lui se domptait. De nouveau, l'ironie retroussa le sourire de sa figure contractée :

— Arrête, petite génisse imprudente... ricanat-il... Tu prends le bœuf pour un taureau. Apprends qu'un Egyptien m'opéra le lendemain de l'heure où je sentis que ma passion pour toi romprait le joug de ma vertu... Car il ne fallait pas que le joug fut détruit. Il fallait que ma puissance te gardât vierge pour dominer Famour confiant du prince que le Théos promettait clairement à ton destin. J'ai sacrifié mon pouvoir d'amant, afin que tu fusses, entre les mains des philosophes, le sûr moyen de leur pouvoir spirituel... Que ta pudeur réserve pour Léon le Khazar, fils de Constantin, ce que m'offrait ton instinct hàtif et puéril. Et nous régirons le sort du monde, à Byzance, puisque, sans exciter les soupçons, je pourrai toujours être un conseil à ton oreille, un signe devant tes yeux.

— Tu mens, tu mens, répliquait Irène... Tu railles mon innocence... ^

— Vois donc...

Ayant relevé ses vêtements, il lui montra la cicatrice de sa virilité. Alors les os d'Irène se glacèrent. Son épidémie se crispa par tout le corps. Elle se jeta contre terre. Fervemment, elle couvrit de baisers dévots les chaussures de son maître.

11 ricanait de façon stridente.

Elle pleurait le désastre de ses espoirs.

Ainsi tout était vrai des martyrs, des sacrifiés, de ceux que Thistoire approuve parce qu'ils étouffèrent leur cœur, parce qu'ils égorgèrent la meute de leurs sens aboyants. Cet homme avait anéanti son pouvoir d'aimer et d'être adoré, pour que l'Idée fut transmise, par la disciple Irène, dans l'esprit de TAutocrator, pour que cette pensée soumît l'Orient et l'Occident, dut-il languir lui, objet d'opprobre et de dérision, avec sa tristesse confidente.

Eperdue, en pleurs, l'élue des évoques et des princes promit d'obéir au maître de son esprit navré.

— Je serai ta chose, ô Mesureur de l'Abyme !... Que ta volonté saisisse mon intelligence comme ma main impériale bientôt saisira le sceptre.

En silence, il se retira sans qu'elle voulût faiblir en le regardant. Elle demeura, prostrée contre terre, avec les angoisses de son ame, pour deviner l'avenir de leurs vœux doubles.

Par delà les parvis de la basilique, l'attendaient le trône, les gardes, la couronne aux deux rangs de perles, aux longues bandelettes chargées de joyaux et qui battent, dans les cérémonies, sur l'incarnat avivé des joues. Vers sa personne symbolique s'exalteraient l'enthousiasme de la foule sujette, et les acclamations des dignitaires. Elle ne résista plus. Elle se promettait supérieure, avec le secours de Jean, aux plus rudes esprits, aux témérités altières. Possédant le levier d'une suprême puissance, elle modifierait le monde selon le gré de leurs théories philosophiques. A la

mécanique sociale elle appliquerait les axiomes et les inductions de leur gnose bien autrement révérée, en elle-même, que les potentats de la famille prochaine.

Pour cela, il lui suffisait d'offrir son corps aux caresses du Prince de Byzance que ses effigies montrent de figure affinée, maladive avec les lueurs d'yeux brûlants.

Elle compta qu'elle pâtirait moins en cette extrémité que ne pâtirait Jean. Donc elle n'avait qu'à lui rendre l'hommage de l'obéissance, en acceptant de s'abandonner à ce Léon peut-être absurde et grossier, toutefois dominateur des races.

Il Jean la fit avertir qu'il prenait la robe des moines et qu'elle le reverrait à Byzance, seulement. Irène ne gémit plus. Hautaine et sévère, elle alla vers le messager de l'empereur qui habitait chez le sfratège de la pro-

vince. C'était un homme obèse, revêtu d'un manteau vert, de broderies d'argent qui repré-

sentaient plusieurs licornes poursuivies par un dogue. Une capuce écarlate coiffait sa tête mafflue. Solennel, il reçut la promesse qu'elle récita, dans la haute salle aux murs de marbre, la main étendue contre le parchemin de TEvangile. Alors le gros homme se prosterna pour lui rendre les honneurs dus à la Despoina des Romains.

Bientôt on l'envoya prendre dans Athènes avec un merveilleux équipage de soldats, d'eunuques et d'esclaves arméniennes aux longues tresses noires. Des musiciens en robes bleues, et des bouffons cabriolants, la saluèrent. Une abbesse avec sa crosse d'or, et vingt religieuses, se firent ses gardiennes. Une galère la conduisit jusqu'au palais d'Hieria sis sur le promontoire Sosthenien qui, de l'Asie, fait face aux collines de Byzance.

Bientôt il lui fut loisible de contempler, entre les plaines bleues de la mer et du ciel, la cité de Constantin, l'étincellement de ses dômes, les dorures des édifices, les courbures de ses rues pavoisées le long des grèves que mange la bave des flots éternels. Irène allait donc y régner dans la splendeur des robes aux quadratures de joyaux, des mantes indéfinies qu'on relève sur la main gauche soutenant le globe de l'univers. Elle se plut à voir les préparatifs de fête pour son entrée dans la ville conquise par la seule force de l'esprit.

Et Jean, dans un cloître, pensait aux moyens de cette grandeur.

Un empire aux pieds, l'empire des Romains, avec Torgueil des monarques adorés comme les anciens dieux, cela destiné à la pure vertu des formes et de rintelligence ! Bythométrès ne savait d'autre situation analogue, d'autre pouvoir plus rayonnant dans une âme plus apte à goûter, avec le raffinement d'un esprit superbe, toutes les jouissances de la gloire, de la méditation métaphysique, du délire artistique, devant les merveilles humaines, et l'apparat de la terre.

« Ce mois de septembre,... conte le sec Théophane, chroniqueur ecclésiastique,... Irène d'Athènes fut amenée du palais d'Hieria jusque la ville impériale sur un dromon. Sa suite occupait des chelandia ornés de soies magnifiques. Les hommes et les femmes du premier rang vinrent la recevoir parmi un grand concours dépeuple, et raccompagnèrent.

« Le troisième jour de septembre, le patriarche se rendit au Palais, célébra les fiançailles d'Irène et de Léon dans l'église du Phare. Le dix-septième jour de décembre, dans le Triclinion de l'Augusteos, l'impératrice Irène fut couronnée par la main de Constantin V. Puis, ayant cheminé jusqu'à Saint-Etienne de Daphné, elle prit le diadème nuptial avec le Basileus Léon, fils de Constantin ».

Ils couchèrent dans la Magnaure.

Quand on eut ôté les tapis suspendus aux balcons de Byzance ; quand on eut retiré des façades les fleurs déjà flétries, les draps d'or et d'argent, les coffrets d'émaux, les emblèmes, et les insignes; quand on eut

abattu les arcs de triomphe, et ramassé en tas les pétales de roses semés deux jours avant sous les pas du cortège; quand les tavernes, sur le port, se furent vidées de leurs derniers ivrognes ahuris; quand la foule des pécheresses vint s'accuser dans les églises en se prosternant sous la galerie de Tambon devant l'iconostase dépeuplée de ses images; quand les palefreniers de l'Hippodrome recommencèrent à promener par la ville les chevaux parés pour la vente, et les moines à vanter les médecines élaborées dans les couvents célèbres par leurs miracles, puis à les troquer, au coin des rues, contre des légumes frais, des œufs, des volailles grasses; quand les chameaux persans chargés de marchandises s'agenouillèrent à nouveau devant les boutiques des Arméniens et tendirent vers les enfants amusés les grosses lèvres de leurs museaux dignes ; quand les maçons se reprirent à gâcher du ciment rose en haut des échafaudages, et les commères à babiller en se signant mille fois sur leurs voiles graisseux mais honnêtement croisés ; quand les fonctionnaires du Palais eurent quitté leurs allures d'empressement pour musarder à pas mous le long des colonnades, et se saluer avec des révérences hiérarchiques; quand les eunuques du Gynécée impérial se furent remis à compter les dépenses avec les billes multicolores de leurs tringles et les jetons d'étain jetés sur les coffres; quand les esclaves alertes eurent apporté, le surlendemain des noces, les confitures de gingembre et les gâteaux d'anis aux jeunes époux mal éveillés, épuisés encore

par les ébats voluptueux, Irène ne se reconnut point.

Elle adorait ce jeune homme accoudé près d'elle et qui Tavait étreinte si fougueusement, qui l'avait étourdie de caresses inimaginables, h la manière des dieux, h la manière des bêtes. Alors elle se railla d'avoir aimé Jean Bythométrès ; et elle conçut une honte singulière.

Pour se faire pardonner, sans le dire, cet amour criminel, elle voulut attirer dans ses bras fragiles, le prince déjà revêtu, par les gros eunuques Papias et Théophane, de sa tunique, déjà chaussé de ses souliers rouges par Phares, déjà debout.

Mais la figure du jeune homme s'obscurcit. Ses sourcils noirs et touffus se froncèrent. Précipitamment, le flasque Théophane se prosterna vers l'oreille d'Irène, lui murmura :

— O Lumière du monde, Ta Sagesse a-t-elle oublié qu'il lui appartient de saluer, la première, l'Œil du Théos, Léon Basileus et fils de l'Autocrator Constantin, qui est l'empereur des Romains, le maître des terres et des mers, le chef souverain des Sept Eglises..? En vérité. Ton Illustre Sagesse aurait-elle oublié ce qu'elle doit à son maître ?

En même temps l'eunuque la recouvrait d'un lourd manteau cérémoniel ; il l'attirait au bas de l'estrade, afin qu'elle s'inclinât profondément vers la mosaïque où un lion d'or dévorait une antilope de lapis.

Irène sentit les feux de la honte rougir sa face, et la vigueur de ses nerfs se rebeller. Impassible, droit,

4o IRÈNE ET LES EUNUQUES

Léon attendait l'hommage au milieu de ses domestiques à genoux. Papias et Théophane tiraient le manteau dans lequel ils l'avaient prise, et qui fit courber les épaules de l'adolescente, tandis que deux larmes obscurcissaient ses yeux furieux.

Balbutiant la formule du salut, elle se comparait à l'antilope de la mosaïque, proie d'un animal sauvage. Léon la releva de la main, quand elle eut achevé le compliment protocolaire, et il la railla d'être émue pour une si petite chose. Après, il s'en fut, svelte et léger, au milieu d'une escorte de commis, d'officiers, de moines iconoclastes, de veneurs qui l'assaillirent dès la porte, l'accablèrent de bénédictions tumultueuses et de louanges hyperboliques. Il se débattait, riait, appelait celui-ci « loup-cervier » , celui-là « ours bulgare » et un troisième a peste Sarrasine ». Mais l'Athénienne s'aperçut qu'il était beau, de superbe humeur, et que la dignité du geste, les sons brefs de sa voix ennoblissaient le vulgaire de ses apostrophes. Une rumeur s'éleva dans le palais, grandit, comme si le monde avait attendu pour vivre que le fils de l'Autocrator apparût.

Frémissante et larmoyante encore, elle laissa les douze filles cubiculaires, sourires et révérences, l'asseoir sur un trône de bronze, la dépouiller de son manteau, lui déployer des robes lourdes, lui présenter le miroir encadré de paons d'or, lui laver les pieds dans un bassin clair, la peigner avec des instruments d'ivoire, et la frotter par tout le corps avec des parfums suaves, des eaux teintes, des poudres sèches.

IRÈNE ET LES EUNUQUES ^l

Une négresse s'emparait de ses mains qu'elle caressait par l'entremise d'un onguent mousseux et doux. Irène se répétait : « Ce Léon d'Isaurie, ce fils des pirates, serait-il véritablement un maître, le maître de mon corps et de mon esprit... Un maître pour subjuguer la force même de ma science ! Le Paraclet permettra-t-il que je supporte cet affront du matin. »

Sa colère ne fut point calmée par un ordre de l'Empereur qui la manda dans ses appartements. Elle ne l'avait encore vu que parmi les apparats de la souveraineté, et sous le costume de stratège qu'il portait souvent, à l'exemple de son père, afin de flatter le parti des soldats. Une seule heure, le matin des noces, avant que les cortèges l'eussent emmenée vers la INIagnaure, Irène l'avait connu familier et affable, sans cuirasse gravée, ni bottines de pourpre, mais en simple tunique de lin bis, et les pieds nus mal attachés à des sandales de feutre. Il lui avait offert un collier de grands émaux représentant les villes de l'empire avec leurs écussons, leurs devises, et leurs animaux symboliques.

Quand Phares, eunuque cubiculaire, l'eut introduite dans le logis de l'Autocrator, elle le retrouva tel. Aussitôt il la fit asseoir à côté de lui dans une chaire de marbre noire et sculptée de telle manière qu'elle semblait soutenue par deux taureaux. Devant eux, sur une longue table massive, des rouleaux de parchemins et de papyrus étaient plantés debout en de courts cylindres métalliques qui portaient, chacun, le nom

d'un thème militaire. Irène regardait cette salle nue aux murailles de pierres bleuâtres, tellement polies qu'elles reflétaient les quatres scribes siégeant sur leurs cubes de bois rouge, les roseaux en main. Une tenture relevée sur le cintre de la fenêtre montrait les mille dômes de Byzance entre les hauts cyprès, et, tout au loin, la blancheur d'une statue équestre pardessus les feuillages du jardin jauni, roidement taillé.

— Ma fille, il importe que je voie toute ta beauté,... puisque tu es digne de la réputation que te firent les saints évêques de l'empire ! Que ta complaisance accepte l'examen paternel d'un vétéran comme une marque d'affection. 0 félicité de mon fils Léon, ô délices d'Athènes ! Te voilà donc ici, toi de qui les mers chantent la science ! Et tu n'es qu'une petite enfant tendre, pourtant !

En ses mains hâlées, velues, chargées de bagues, il prit les longs doigts d'Irène. Il s'étonna des nattes fauves et brunes, des épaules potelées sous la robe de soie. Dans la longue figure couperosée, les yeux malins du Copronyme s'émerveillaient à l'ombre du front étroit. Il se voûtait sous une tunique de cuir souple où, de-ci de-là, subsistaient les traces du baudrier. Autour des genoux cagneux se tendait l'étoffe damassée des caleçons. Souvent il prenait, sur la table, un style d'ivoire, afin de gratter ses cheveux gris, rares sur l'occiput, abondants et longs contre les replis de son cou.

Irène tachait de prévoir les volontés du potentat qui la concernaient. Il la combla d'éloges, la pressa de questions sur son enfance, ses parents, ses maîtres, et sur la théurgie dont il sembla friand.

— Moi d'abord je te confierai ceci, délices d'Athènes. Astolfe le Lombard, Pépin le Franc, Etienne le Pape, enlevèrent à mes légions Ravenne, l'Exarchat etla Pentapole parce qu'ils obligèrent aussi la Très Illuminante Pureté h descendre des cieux vers un bassin rempli de sang infidèle et baptisé. Le pape de Rome a fait, en vue de cette triple opération, décapiter plusieurs captives sarrasines enfermées dans ses forteresses. Accepte cette vérité. La Vierge Marie est descendue trois fois, à leurs trois appels. Pour racheter à l'Enfer le sang qu'ils avaient baptisé, le sang des morts mahométans, elle a promis d'exaucer le vœu qui était celui de notre défaite. Car il fut écrit, Ta Sagesse ne l'ignore pas, que Satan remontera de l'abîme quand le lys aura refleuri sur le sang d'une morte infidèle baptisée par un pape. Et c'est un moine nommé Théophraste, autrefois jardinier dans un couvent de l'île des Princes...; c'est lui qui a su faire refleurir trois fois le lys, pour Astolfe le Lombard, pour Pépin le Franc, et pour Etienne le Pape... Et il a touché pour sa peine trois fois mille sous d'or avec lesquels il vit, dans Venise, à la manière d'un émir... Tu souris, délices d'Athènes. Douterais-tu de ce que m'affirmèrent tant de saints hommes et dignes de foi? Ne penses-tu pas que, pour éviter le retour de Satan et son nouveau règne sur le inonde, la mère

du lesous se commette jusqu'à servir les intérêts de ceux qui pourraient aplanir les voies au démon ?

Irène se flatta de répliquer :

— D'une part les dieux de lumière sont en équilibre avec les forces de l'ombre. Ils n'ont rien à craindre d'elles. De même les deux plateaux de la balance, s'ils supportent des poids identiques, ne peuvent s'élever à des niveaux différents. D'autre part, le Constructeur dont nous ne pouvons rien dire, sinon qu'il s'affirme et se nie à la fois pour Etre, l'Absolu Théos sur qui se fonde l'univers, le Théos vit parce que la lumière et l'ombre demeurent en équilibre constant... Or supposer que celle-ci peut prévaloir sur celle-là, c'est nier le Théos même, son existence inconnaissable et certaine... A mon avis, le moine Théophraste a gagné trois mille sous d'or parce que la sottise d'Astolfe le Lombard, de Pépin le Franc et d'Etienne le Pape était profitable à ce filou sagace, qui doit user du langage mystique. Voilà ce que je déduis. Œil du Théos, et aussi que tu m'as conté cette histoire pour éprouver mon esprit, pour apprendre si je n'étais pas telle que ces Syriens qui, debout sur leurs chameaux noirs, vendent aux flâneurs des baumes miraculeux et des panacées, après avoir étourdi chacun par des discours tantôt retentissants, tantôt melliflus.

Ainsi parlait Irène ; et elle souriait au vétéran chenu dont les petits yeux noirs, dans les poches des paupières molles, s'effaraient. Il lui lâcha les mains. Il poussa tout à coup un bruyant éclat de rire qui mon-

tra sa bouche vide dans la mousse argentée de sa barbe. La lourde main brune, d'un geste impérieux, trancha l'air, et les scribes se levèrent ensemble de leurs cubes, s'esquivèrent par Tarcade que fermait une quadruple portière de cuir écarlate. Seul le sourdmuet resta, qui ne comprenait que les signes et qui veillait, la main au cimeterre, sur la personne impériale, durant les colloques secrets. L'Athénienne était là, craintive mais résolue, devant ce grand homme chaussé de bottines pourpres. Il la menaçait d'un doigt cuirassé de joyaux.

— On m'avait bien averti que ta connaissance, pouvait être celle des Gnostiques, et de ces sectes dangereuses qui attribuent la même valeur au Mal, au Bien, et qui ne cherchent, que par l'extase, à s'unir avec l'essence du Théos Absolu.. . N'interromps pas Ma Souveraineté quand elle s'exprime devant toi que j'ai tirée des ruines de ton Athènes poudreuse pour t'approcher de Nous... Qu'est-ce que ta sagesse si elle nuit à l'empire ? Qu'est-ce que ta vertu si elle ne s'appuie point sur le dogme de l'empire pour se donner en exemple à mes sujets d'Europe et d'Asie, aux barbares d'Occident ?

Irène sentit de nouveau la colère se rebiffer en elle, contracter son cœur. Elle sut qu'elle pâlissait. Ce vieux soldat osseux et crédule la matait en grommelant. Il demeurait assis en large. A chaque phrase, il frappait l'un contre l'autre ses poings velus. Les anneaux d'or s'entrechoquaient avec les pierres étran-

ges à feux bleus, h feux verts, à feux rouges, à feux jaunes, alternativement...

— Que Ton Autorité Souveraine permette à Tépouse de Son fils une chose, le droit de te représenter combien elle souhaite seulement servir tes grands desseins avec le secours de son savoir chancelant.

— Petite colombe, je ne veux pas t'étoufFer dans mes mains. Tu es blanche comme les ailes du Saint- Esprit Invoqué ; et tu as beaucoup appris sans doute en déchiffrant les grimoires des mathématiciens et en récitant les discours des rhéteurs... Mais je t'avertis, Irène d'Athènes, je t'avertis de prendre garde. .. Il est des choses qui demeurent hors de ton domaine, quoique les flatteurs et les courtisans t'assurent de ton omnipotence... Quel est ce moine qui sollicite de t'approcher, et à qui tu as donné ton sceau sur un parchemin. Il s'est dit eunuque, ce qui fut vérifié dans Les Nouméra, où il attend notre décision. Qu'est-ce que ce Jean Mesureur de l'Abyme ?

— Le plus érudit et le plus saint des hommes !... Je supplie Ta magnanimité ! Qu'il sorte de cette prison affreuse. C'est un sage sans égal. Tu peux lui poser toutes les questions, il ne manquera point d'y répondre. C'est le maître qui m'instruisit de l'univers.

Irène s'imaginait Jean dans une de ces caves des Nouméra, pleines de reptiles qui disputent aux captifs les aliments de la geôle. Et elle détesta le Copronyme qui se grattait la nuque avec le style d'ivoire en se riant d'elle. Pourtant à comparer l'ancien amour

et le nouveau, elle n'hésitait point. Jeune mâle voluptueux et fougueux aux ébats, expert en vices incrovables, Léon avait conquis Tinstinct chaleureux de réponse. Noble et maître, il la possédait tant par les délices de leurs étreintes que par la joie d'un esprit agressif et moqueur, capable d'émerveiller une fille auparavant accoutumée au sérieux de tous les instants. Jean n'était plus soudain, pour sa disciple, qu'un éducateur morose. Et qu'elle l'eût désiré, ce lui semblait fou. Bien qu'elle réclamât de l'Autocrator la liberté du moine, elle eût souhaité, dans le mystère de sa conscience, ne jamais le revoir, afin de ne pas rougir, honteuse et lâche, devant son passé.

— En vérité, il n'est pas bon,... nota le Copronyme,... qu'une jeune princesse demeure entourée de personnages étrangers aux règles spirituelles du Palais. J'hésite à prescrire que cet eunuque te soit rendu. Pourtant mon fils m'a sollicité de le faire conduire auprès de toi.

— Le basileus Léon est pur comme le feu divin générateur de la vie;... murmura pieusement Irène dont les lèvres savouraient encore un goût de baisers sanglants.

Constantin éclata de rire. Sa petite panse dansait sous la peau souple de la buffleterie aux épaulettes de vermeil et d'acier. Brusquement ses regards joignirent un volume peu déroulé d'actes publics que les copistes, apparemment, avaient soumis à l'examen de l'Empereur, avant de le livrer aux signatures des fonction-

naires. Oublieux d'Irène, il se leva, se précipita sur les documents, et les lut avec colère. Il fit un geste impératif. Le sourd-muet écarta les tentures de cuir rouge, et les scribes rentrèrent. Irène espéra qu'on la congédiait. Elle s'inclina profondément, les mains sur le cœur qui frémissait de courroux. Distrait, son beau-père traça vers elle le signe de la bénédiction impériale. Pourtant elle dut se retirer à reculons, et se prosterner à demi quand elle eut atteint les portières. Ses dents se serraient. Ses ongles entraient dans ses paumes. Le cortège de ses eunuques et de ses femmes l'étonna comme si elle ne se souvenait plus qu'elle était la bru de l'Autocrator.

— Longue vie à la Très Puissante Irène basilissa des Romains !... prononçaient dans les galeries, en se courbant, ceux qu'elle rencontrait, fonctionnaires aux insignes magnifiques, officiers aux armes tumultueuses, évoques mitres d'or, patrices en manteaux d'apparat, et qui voilaient les insolences de leurs œillades curieuses sous des cils prompts, sournois.

Dans les coupoles, les griffons des mosaïques semblèrent féroces. Des cours pleines de bavards, une odeur d'encens, de friture et de cuir humide montait jusqu'aux galeries hautes, jusqu'aux colonnades de jaspe, jusqu'à leurs chapiteaux qui étaient des lions écrasés par les arcs trilobés des cintres. Irène marcha vite, le front haut, et dissimulant sa fureur derrière une mine de fierté.

Ainsi, l'intelligence qui l'avait soudain fait élire, entre

Une seule trompette sonna devant Vimpassible stratège...

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toutes les lemmes de l'Orient et de l'Occident, par les évêques, les putrices et l'empire, cette intelligence qu'elle avait crue propre à dominer les hommes, cette intelligence comptait peu dans le Palais même où elle l'avait introduite. Moqueur et crédule, le vétéran avait tenu cette intelligence pour une faculté plaisante, douteuse, presqu'irréelle. Irène se connaissait l'influence stricte d'une servante choisie comme concubine par le caprice des ministres, puisque Pépin avait refusé sa fille catholique à l'iconoclaste Léon. Caprice regretté maintenant, ou du moins estimé tel qu'un sacrifice à la popularité de la dynastie Isaurienne ; car le peuple vaniteux de s'être allié à ses maîtres militaires les aimait davantage.

Au moment de pénétrer dans ses appartemen.ts, Irène aperçut Bythométrès qu'un soldat guidait. Du froid la traversa toute. Elle enjoignit à l'escorte de les laisser. Puis elle s'affaissa, tordue par un sanglot, sur le trône d'ivoire.

— Irène, que ta force est faible!... gronda Jean.

Il employait la langue de la Kabbale, un vieil hébreu, probablement inconnu des cubiculaires espions. Confuse, elle le regarda qui demeurait immobile sous la cagoule de bure, et dans les ailes repliées de son manteau noir. Allait-il parler de l'heure douloureuse où elle avait voulu qu'il l'aimât? Elle redoutait cette parole. Il dit seulement :

— Puis-je ignorer quels changements se sont accomplis dans ton cœur, Irène ? Ils devaient s'accomplir,

5o IRÈNE ET LES EUNUQUE^

Si je ressens quelque tristesse, je n'ai pas demandé au Père que ce calice fut écarté de mes lèvres, moi!... Moi !... Tandis que toi, tu supplies déjà les Eons afin qu'ils détournent de toi la première coupe d'amertume, enfant !... Tu veux jeter le sceptre avant d'avoir appris à manier son poids. Tu ressembles à celui qui, monté dans un char, abandonnerait les rênes dès que le quadrige s'efforcerait de courir, et qui n'aurait pas la prudence de lui laisser finir quelques tours de piste, afin de l'habituer, peu à peu, à subir l'a volonté du conducteur. Donc il sied que tu exerces ta patience jusqu'à ce que tu aies dompté ton attelage, le jeune étalon et le vieux cheval de bataille. Entends-moi.

Irène se raffermissait. Léon entra.

— Par Bacchus, cria-t-il, voici ton eunuque lâché. Remercie mon obstination, ô maîtresse des Romains. Ensuite, tu danseras. Au sortir du conseil j'aime voir danser une belle femme dont les seins tressautent. Leur lueur éblouit les soucis qui s'envolent comme les oiseaux de nuit aux premiers rayons du soleil... Eh! Hâte-toi, Irène d'Athènes. Dépouille-toi... Danse, maîtresse des Romains ! L'eunuque gardera la porte.

Mais ce n'était là qu'une facétie.

E Copronynie ordonna j que tous les solitaires, les religieux et les religieuses s'assemblassent sous les murailles d'Éphèse, dans une grande plaine.

A saluer ces pieux cortèges, les laboureurs et les pâtres du pays cru-

rent que le Christ, pour la seconde fois, ressuscite-

rait. La Rayonnante Douleur saignerait encore; et cela se passerait à Ephèse. Dans les chaumières de la plaine, des femmes grosses tressaillirent. Sortirait-il de leurs flancs, TElu ? Et certaines qui se croyaient près du terme allaient coucher la nuit dans lesétables, comme Celle que l'Ange avait fécondée, ne voulant plus savoir si leurs époux les avaient déflorées, un jour.

Quel autre miracle, en effet, eût pu faire accourir de l'horizon cette multitude de bonnes gens, moines, religieuses, solitaires, ceux aux fronts rasés, et ceux vêtus de bure avec de longues barbes, et celles qui ont des manteaux couleur de nuit avec des croix riches comme des couronnes impériales, et celles en tuniques noires avec des voiles bleus; et celles-là, même, qu'on n'avait jamais vues, ([u'on savait seulement vivre dans les cryptes, depuis leur premier vagissement, filles pales qui portent, rivé par une chaîne de fer, un crâne sous la main dont elles se servent pour prendre la nourriture.

Vers le soir, quand le soleil commençait à rougir la mer, les laboureurs dételaient plus vite les bœufs afin de rejoindre les pâtres sur la plage; et ils regardaient courir vers eux les galères écarlates,les dromons noirs, les chélandia massifs chargés de mgnde. Quels cantiques montaient de cette loule dans l'air rose ! La mer Egée se couvrait alors comme d'une neige d'argent que la brise de terre ne cessait d'émouvoir. Quels chants frêles et profonds s'élevèrent avec ces voix pendant les crépuscules.

Il en arriva par les routes de Bithynie, en processions, avec les flammes innombrables des cierges. Quand ils apercevaient les murs illustres de la ville, ils s'arrêtaient. En quelques jours, les collines se trouvèrent peuplées de moines. Ils s'installaient sur les cimes, laissant les creux du terrain aux religieuses, par décence.

Les bourgeois d'Ephèse qui vinrent les visiter leur apprirent qu'on préparait la ville pour l'entrée des dignitaires. Constantin V avait envoyé déjà les hérauts et les scholaires de sa garde. Ces prétoriens détruisaient à coups de hache les dernières images incrustées dans les murailles, ou brûlaient celles faites de bois.

Bientôt, les légions parurent derrière les moines ; et Ton reconnut, évoluant à la lumière, les cuirasses d'or des stratèges, leurs casques à chenilles de pourpre. Michel Lachanodracon les commandait. Envoyé de Constantin, l'eunuque Eutychès surveilla. Il neportait qu'une robe noire à larges bandes bleues. Son cheval était couvert d'une housse pareille, fendue seulement h la place des yeux et des naseaux. En sorte qu'ils semblaient un même être, centaure à tête de vieille femme, traînant dans les herbes, dans la poussière, des pans d'étofTe sombre.

Les paysans se défiaient des soldats. Cet homme triste inspira de la sympathie. Comme il passait par le hameau le plus proche de la mer, un s'enhardit jusqu'à lui demander quand allait naître le Sauveur...

— Tu attends avec raison le Sauveur..., répondit

Eutychès..., car la vérité luira dans la bouche incorruptible de notre très pieux Lachanodracon. Annonce à tes compagnons qu'un miracle les étonnera bientôt.

Et il lui donna des pièces d'or.

Il parcourut les campements des confréries. A son aspect, les religieux se jetaient à genoux, mais les cierges s'éteignaient sous leur souffle hâtif. La nuit, on pouvait suivre sa marche parmi eux, parce que les lueurs liturgiques disparaissaient à son passage, et, renaissaient derrière lui.

Il vint une aurore où les buccins des soldats jetèrent au ciel leurs sonorités hardies. La cavalerie essaima sur toute la plaine d'Éphèse en pelotons rapides ; et les laboureurs réveillés montèrent sur les toits des maisons.

La chose parut extraordinaire. Aux cimes des collines, les soldats formèrent un immense cercle hérissé de lances, illuminé par les orbes des boucliers reflétant le jour. Et ce cercle descendit en se rétrécissant, en poussant le peuple monastique vers la mer. Par les chemins d'abord, par les champs ensuite, les religieux se précipitèrent, pris d'affolement, épouvantés, eût-on dit, de la clameur continue des trompettes.

Ce fut d'abord ainsi que mille ruisseaux aux ondes tumultueuses se répandant par les brèches d'une digue rompue. On distinguait bien les costumes, la couleur des manteaux et des robes, le flot brun des frocs, et les lueurs des crânes rasés. Les croix dominaient la foule de leur éclat métallique, et aussi les

IRÈNE p:t les eunuques 55

casques des cavaliers galopant au milieu cVelle, donnant à droite, à gauche, de grands coups avec les hampes de leurs piques selon le geste lointain du sévère Lachanodracon.

Eutychès fendait le torrent, sans gestes, pareil a un léviathan fatal. Autour de lui, les fouets des gardes tournoyaient pour faire le vide.

Cela dura tout le matin. Quand le soleil s'approcha du zénith, les bergers remarquèrent que les lueurs des crânes ras formaient une seule masse. Ils la comparèrent à une plantation de courges mures. Ils en discernèrent qui émergaient h peine des eaux, et que le flux venait régulièrement couvrir de son écume, à chaque fin de sa course éternelle.

De l'autre côté, contre l'embouchure du fleuve, les soldats avaient réuni toutes les religieuses. Les voiles bleus ondulaient comme les fleurs des champs.

Dans le vaste espace laissé libre entre ces deux parties de la foule, l'eunuque allait avec son cortège. Des esclaves allumaient de grands feux; et les bourreaux, reconnaissables aux bètes peintes sur leurs poitrines, y faisaient rougir les fers qui servent pour aveugler les criminels.

Alors, les laboureurs se dirent :

— Qui suppliciera-t-on ?...

— Des juifs, sans doute...

— On les amènera tout h l'heure de Byzance et on les aveuglera pour qu'ils ne puissent voir la seconde naissance du lesous.

Cependant, la mer radieuse étendait au loin son ruissellement blanc, et le ciel était comme une gloire de flammes.

Enfin, le chant de mille trompettes, les évolutions des armes étincelant au soleil sur le front des lignes militaires, les galopades des drongaires indiquant quelques ordres suprêmes, la clameur et le hosannah poussés par la multitude des moines avertirent de l'heure tant apprêtée.

Et Ton reconnut sous les murs d'Ephèse les étendards de Michel Lachanodracon, commandant le thème. Il s'avança sur un cheval blanc devant les ailes d'or éployées aux casques de l'escorte. On ne distinguait ni son visage à cause des grosses perles qui pendaient contre ses joues, ni son corps à cause de la chape d'orfroi étendue depuis ses épaules jusqu'à la croupe du coursier, et dont les franges balayaient une coudée du sol.

Et les paysans admiraient cette magnificence, sans dire, lorsque, brusque, un héraut du palais surgit auprès d'eux, parmi les caracolements d'un escadron.

Il prescrivit de faire silence. Il lut un édit enjoignant aux religieux et religieuses de l'empire de s'épouser sur l'heure, à moins qu'ils ne préférassent l'exil dans l'île de Chypre, et le supplice des yeux crevés.

— Que celui qui voudra obéir à Tempereur et à moi se couvre d'une robe blanche et, sur-le-champ, prenne épouse.

Ainsi en ordonnait le très pieux Constantin, détestant

l'hérésie du prêtre de Rome, qui se faisait appeler, par orgueil, « successeur de Pierre ».

Le célibat était un péché contre le lésons, puisqu'il avait voulu naître dans le sein d'une épouse. Il appartenait au patriarche de Byzance et au très glorieux Constantin, de mettre fin h la coutume impie.

En même temps, et par toute l'étendue de la plaine, cinquante hérauts proclamèrent en divers points le même édit. Et cette lecture sembla provoquer le délire des soldats. Les acclamations roulaient sur leurs lignes comme les voix d'un ouragan. On vit s'agiter les bannières. Michel Lachanodracon calma l'armée d'un signe de son bâton d'ivoire. Une seule trompette sonna devant l'impassible stratège. Les cavaliers bondirent dans les deux foules.

Les pâtres connurent aussitôt une chose inouïe. Des soldats poussèrent simultanément, les uns vers les autres, des groupes de dix moines et de dix religieuses. On avait dressé un autel où le patriarche de Byzance disait la messe nuptiale ; et, derrière, s'élevait une grande tente. Là, le mariage devait immédiatement se consommer après la bénédiction.

Les bourreaux remuaient leurs fers dans des fournaises.

Les cinq premiers moines tendirent leurs yeux aux pointes brûlantes ; mais le sixième se rejeta en arrière et entra sous la tente. Le septième se fit aveugler. Le huitième aussi. Les deux derniers obéirent à ledit. Des religieuses, une seule osa subir la douleur. Mais

dès que le feu la toucha, elle se tordit avec des plaintes atroces; et le bourreau lui troua la joue. Elle tomba quasi morte dans les bras des six aveugles barbouillés de sang qui chantaient, en hurlant, la gloire du Théos.

Le second groupe s'offrit tout entier au supplice. C'étaient des ascètes du désert, invincibles pour Satan, depuis bien des années. Alors, les soldats dévêtirent, pour tenter la vertu des autres, les religieuses offertes après eux ; et des eunuques les lavèrent avec le parfum qu'on interdit dans les camps, parce qu'il émeut les cavales. Dix corps chétifs, pauvrement mamelus, aux genoux cagneux, aux tètes rasés, aux faces hagardes s'accotèrent en tressaillant.

L'on choisit dans la foule des moines ceux en adolescence. Sauf un, les dix élus faiblirent, moins par amour de ces corps que par épouvante des martyrs dont les orbites morts regardaient l'infini à travers des ruisseaux rouges collant les barbes pleines de caillots.

Et ce fut ainsi le triomphe de Satan jusqu'à ce que le soleil regagnât les confins de la mer.

Quand l'ombre se fut accroupie sur les bandes vertes et roses du crépuscule, quand la honte put se dissimuler dans la nuit, il y eut moins encore de saints pour résister.

Ebahis les rustres regardèrent, aux premières étoiles, les corps consacrés s'étreindre entre les haies des lances et les lueurs des boucliers reflétant les torches. La foule geignante s'unissait sous les regards de

IRÈNE ET LES EUNUQUES Sg

Michel Lachanodracon immobile, parmi les flambeaux des serviteurs. Et c'était, devant lui, rien que le sombre remous des corps dans l'étendue de la plaine, par delà les débris de la tente renversée, un sombre remous des corps indifférents aux vingt-quatre martyrs restés debout derrière les fournaises, et criant, vers le ciel, les psaumes du pardon.

Parmi les couples en luxure, le singulier centaure, à tête de vieille, Eutychès, traînait les flots de ses étoffes sombres. Sa face restait grave et méprisante.

Prévoyant, dès lors, que la lutte leur nuirait, Irène et Jean se confinèrent dans le Gynécée. Ils constituèrent doucement, silencieusement une cour fidèle d'officiers et dignitaires qui, ayant sujet de médire contre le pouvoir, affectaient de craindre pour le salut de leur ame, depuis qu'ils avaient officiellement renoncé au culte des images. Jean et sa disciple les consolèrent en secret, les accueillirent en une intimité particulière. Bientôt tous deux eurent, au Palais, nombre de partisans qui s'assemblaient dans leur école de philosophie. Irène prodigua ses qualités de séduction. Comme elle resta fidèle, les pieuses gens ne redoutèrent pas le prestige de sa beauté.

Les médailles lui attribuent un corps en proportions sculpturales, noble de la majesté des déesses qu'expriment les marbres hellènes, des bras menus, ondulants, une poitrine haute et rude. Dans la tête petite, d'un ovale absolu, priment de grands yeux domina-

6o IRÈNE ET LES EUNUQUES

teurs. Une bouche minuscule fixe au visage cette puérilité ravissante propre aux nymphes des bas-reliefs.

Les plaisirs de l'amour prêtaient à son corps une grâce vive qui ne cessa plus d'animer cette forme. Au bout de deux ans, un fils lui naquit. Le vieux Constantin exigea que son nom fût donné à l'enfant.

Quand, après les relevailles, le peuple de Byzance regarda passer la mère de son prince, en char, selon le trot d'un quadrige blanc, les épaules couvertes de quintuples colliers aux lourdes pendeloques de pierreries diverses qui semblaient un camail de feux multicolores, les murmures d'admiration émurent la foule frissonnante et, tout à coup, silencieuse, comme devant un prodige. On oublia la défaite de Michel, stratège des Anatoliques, celle de Petronas, proto-spathaire, stratège des Cibyréotes.

Les habiles de la cour comprirent que cette popularité ne manquerait pas de croître en faveur d'une princesse dont l'intelligence et la force morale ne contrediraient point la faveur publique. Et on commença de se donner à elle occultement.

Cinq années Jean Bythométrès vanta, sur les places de cette ville close qu'on nommait Le Palais, les vertus de sa disciple. Il parlait d'elle comme d'une incarnation du Paraclet, capable de rendre à l'empire, quelque jour, la splendeur d'autrefois, malgré tant de désastres en Syrie, en Chypre, à Sycé. Il flattait les orgueilleux en leur confiant qu'Irène distinguait leurs mérites, les cupides en les entretenant de largesses

IRÈNE ET LES EUNUQUES 6l

ichaines, les soldats en la montrant désireuse de châtier, par la guerre, les insolences des Barbares.

Or, I.e Gopronyme bien qu'il eût obtenu la paix des Bulgares vainqueurs, résolut de venger ses multiples défaites par une incursion inopinée sur leur territoire. En pleine paix, 80,000 Grecs surprirent les garnisons et pillèrent le pays. Aussitôt les ennemis armèrent de toutes parts. La flotte de Byzance envoyée de Varna, sur l'Euxin pour débarquer des troupes, fut battue par la tempête, rejetée au rivage devant Constantin et Léon assistant à la catastrophe avec leur cavalerie qui gardait la frontière. Le roi des Bulgares, Izérig, feignit alors d'être mécontent de ses troupes. Elles conspiraient contre lui, écrivit-il à l'Empereur. Il ajouta que, désirant jouir de la vie privée, il suppliait Constantin de lui livrer des otages afin de pouvoir se fier à l'hospitalité des Grecs, et finir ses jours parmi les magnificences de leur capitale. Le Copronyme accéda, remit les otages. Dès leur arrivée au camp bulgare, ils furent éventrés, en représailles.

Quand il connut l'efTet de sa crédulité, l'empereur se désespéra. Toujours il avait eu les humeurs mauvaises. Le sang se corrompit. Il éprouvait d'atroces brûlures aux cuisses. Les soldats le portèrent sur un brancard du canip à la côte. Il y reçut des onguents expédiés par sa bru, et s'en frotta les jambes. Alors le mal s'accrut. Léon embarqua son père pour Byzance. Parvenu près du château de Strongyle, où les attendait Irène, le vieillard se prit h crier effroyablement qu'il

brôlait, condamné tout vivant aux flammes éternelles pour ses blasphèmes contre la Vierge Marie. En effet, depuis longtemps il polémiquait afin qu'on la nommât, « Mère du Christos », dans les prières, et non « Mère du Théos );. Hérésie nestorienne dont il se rétracta avant de mourir^ en dédiant à la Mère du Théos l'église des Blaquernes, faubourg patricien. Sur le vaisseau rouge des empereurs, il rendit Tâme dans les tortures.

Irène se crut enfin libre. Six ans s'étaient écoulés depuis le mariage. Six ans de plaisirs voluptueux, de vanités triomphantes, de quiétude ; mais six ans d'inaction pour les grands desseins de Bythométrès, pour leurs espoirs dont ils parlaient secrètement, longuement dans la solitude des jardins. Sans doute, Constantin étant défunt, le fils écouterait- il mieux une épouse dont ne se lassaient point sa vigueur sensuelle, ni ses vices inventifs.

Mais, à vingt-six ans, Léon commençait d'avoir l'humeur malade comme son aïeul. La mort de son père le terrifiait. Mélancolique, il se défia d'Irène, de tous. Il se préoccupa seulement de conserver la sympathie des troupes qui maintenaient sa race au trône. Pour les acheter il força le chambellan Théophane à lui livrer le secret des 5oo ooo livres enfouies par Copronyme à l'intention des autres fils. En retour Léon associa presque au gouvernement ses cinq frères, les Césars Christophe et Nicéphore qui avaient été revêtus de leur dignité le 2 avril 768, dans le tribunal des XIX Lits, et les nobilissimes Nicetas, Anthime, avec

Eudocime qu'il devait bientôt revêtir d'une dignité pareille.

Econduite par ses beaux-frères et son époux, Irène récrimina d'abord. Ses amis l'apaisèrent.

D'ailleurs la nature l'avait pourvue d'un fils. Grâce à lui, et se couvrant de TafFection maternelle, elle se trouvait en meilleure chance de réussir.

Néanmoins les années s'écoulèrent monotones.

Jean prophétisa la mort prochaine de Léon. Ses médecins et ses disciples propagèrent l'opinion. Ils allaient décrivant quels périls l'empire encourrait, sous un très jeune prince, si l'on ne s'empressait de le sacrer h l'avance. Les fonctionnaires et les officiers, heureux sous la dynastie, tremblèrent d'avoir à lutter contre un parti de succession, et la multitude turbulente des moines. Bythométrès entretint leurs craintes. Il fallait, dès l'heure présente, légitimer la souveraineté future de l'hoir, afin que nul ne préparât une restauration des anciennes races ou l'usurpation du pouvoir, en s'excusant par l'exemple du premier Isaurien.

Autour de Jean, les eunuques cubiculaires s'étaient, peu à peu, groupés. La plupart avaient passé le temps que consomme ordinairement l'amour à méditer sur les lois naturelles et politiques du monde. Phares, Eutychès puis Staurakios, leurs chefs, s'instruisirent volontiers auprès du Mesureur de TAbyme. lùisuite ils jugèrent bon de réunir leurs sagesses pour le bien de leur sort et celui de l'Etat. Leurs voix grêles se concertèrent. Leur politique agit.

L'an 774? le chef des Francs, Karl, avait dépossédé le roi des Lombards, Didier, qui lui faisait la guerre. Karl avait répudié la fille de ce prince, les évêques francs ayant annulé le mariage, car elle ne pouvait concevoir, par infirmité corporelle. Didier restait captif dans Corbie. Inquiétés par les succès des Francs en Italie, Jean et Staurakios obtinrent que l'héritier du Lombard, Adalgis, réfugié à Byzance, fût honoré du titre de patrice. C'était une manière de défi pour l'excès de conquête dont ces Barbares menaçaient. Jean maria l'une des parentes d'Irène à Téler, prince des Bulgares, créé patrice également. Ces terribles voisins n'ayant plus les mêmes raisons de dévaster les frontières, Staurakios traita pour qu'ils les défendissent. Dès lors, les Sarrasins, battus partout, laissèrent aux mains des Grecs nombre de prisonniers qu'on répartit dans les cultures de la Thrace. Et cela fut la première oeuvre des Eunuques.

Doctement, Irène imposait à la cour leur puissance efFective, la sienne. L'an 773, le titre d'Augusta lui fut officiellement dévolu. La foule applaudissait à des actes qu'elle savait inspirés de l'illustre sagesse alexandrine. Plus initiée que Le Copronyme, l'impératrice l'avait vaincu ; et cette fin surnaturelle pouvait bien résulter des charmes de l'Athénienne.

Tant travaillèrent et intriguèrent les admirateurs de Bythométrès que son avis devint bientôt le sentiment général. On citait à tout propos les morts brusques des deux basileis défunts. Les gens épiaient

... elle s'accouda sur l'appui que soulenaii le taureau de marbre.

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avec inquiétude, sur les traits de l'autocrator, l'envahissement du mal si redouté par l'impératrice. Car elle exagérait, devant chacun, sa crainte. Elle appela des médecins renommés en Perse et en Sicile. Cependant elle ravivait sans cesse, par des pratiques musulmanes et des philtres, le goût de Léon pour les délires de l'amour. Ce qui l'épuisait. Afin de l'assouvir, elle ne le ménageait point. Il s'affaiblit davantage.

Irène ne supportait plus que sa volonté savante demeurât soumise au bon plaisir d'un maître capricieux. Il lui tardait de se paraître concevante et agissante, capable de réaliser les espérances platoniciennes à la face du monde ébloui.

— O mon époux.., répétait-elle, sans cesse.., penses-tu vraiment que le mal te domine au point de rester entre mes bras, comme un vieillard las.

Humilié, Léon s'obstina toujours à lui prouver sa vigueur, et à se prouver sa santé. Il acceptait les caresses. Elle savait qu'il ne résistait point à cette manière de défi. Et, l'eunuque Phares composant des aphrodisiaques, l'empereur dépérissait.

Plus aisément Irène attira les ambitieux. Ce fut alors que le parakimomène Théophane, puis Thomas, cubiculairedu Palais, se déclarèrent pour elle. Dès lors les eunuques, amis de Jean, représentèrent au basileus lui-même qu'il importait, pour le salut de l'empire, de couronner l'hoir.

— Mon fils..., répondit, un soir, Léon à Staurakios )t a Eutychès..., est dans un âge bien tendre. Ma

santé chancelle ; je puis mourir bientôt. Vous souffririez avec peine un enfant sur le trône, ou plutôt vous le chasseriez. Il en coûterait la tête à Constantin pour avoir porté quelque temps le diadème. Je l'aime trop. Je refuse de l'exposer.

Alors Staurakios s'en fut par tout le Palais, disant :

— Notre empereur Léon pleure souvent parce qu'il redoute que, si la mort le touche, vous ne décapitiez son fils, dans le but de mettre sur le trône un stratège de votre choix. Il serait digne de vous, chrétiens, de jurer publiquement fidélité au prince.

Et Jean, sut émouvoir si bien le peuple du Palais, qu'à la fête de l'Epiphanie, Irène présentant le prince, couché sur des étendards, aux troupes et aux fonctionnaires, comme le lésons avait été présenté dans la crèche aux rois mages, tous jurèrent spontanément d'avoir pour sacrée la vie de Constantin, quoi qu'il pût advenir.

Les voyant si pleins de ferveur, le père n'avait plus de raisons à faire valoir. Il consentit. D'ailleurs sa volonté déclina. L'impératrice se crut très affermie sur le trône. Selon ses avis, Léon résolut d'accomplir cette investiture avec une grande solennité. Une émeute bien machinée par Jean ne cessa de réclamer cet acte depuis le dimanche des Rameaux jusqu'au Vendredi Saint 776.

Ce vendredi avant Pâques, l'empereur gravit les degrés de son tribunal, dans la place qui précède Sainte-Sophie. Montrant Constantin aux lignes brillantes des troupes :

— Voici,., dit-il,., le nouvel empereur que vous avez désiré !

Du peuple pressé mille mains se levèrent. Les gestes de l'enthousiasme secouèrent les manteaux de couleurs sur les épaules, et les boucles brunes autour des visages passionnés. Les métaux des armes cliquetèrent. Devant la face du Théos que masquaient les proportions géantes de l'église, l'assistance psalmodia :

— lésons qui êtes mort pour nous, recevez aujourd'hui le serment que nous faisons à notre empereur!

Et le patriarche Nicétas découvrit le bras de la vraie croix sous un dais. Les dignitaires, les sénateurs, les tribuns des légions, les principaux du peuple, les maîtres de chaque corporation, même ceux des métiers les plus vils défilèrent devant la céleste relique, jurèrent fidélité au fils d'Irène.

Le lendemain, à son frère Eudocime l'empereur conféra le titre de nobilissime. Les dignitaires resplendissant sous leurs costumes cérémoniels marchèrent en cortège jusqu'à Sainte-Sophie pour assister au sacrifice de la messe accompli sur l'un des trois cent soixante-cinq autels de la célèbre métropolitaine. A l'offrande, les représentants des ordres de l'État vinrent déposer, entre les mains ecclésiastiques, un acte signé de chacun des chefs, et qui confirmait l'engagement de la veille.

La famille entière bénéficiait de ce couronnement. L'élévation d'Eudocime désormais vêtu d'écarlate et de pourpre insignes, ralliait à la combinaison les

adversaires d'Irène et de Jean, les princes et le cadet des fils de Copronyme, ceux que Léon avait accueillis dans ses conseils.

Aussi, le jour de Pâques, retentit une immense joie dans Byzance. La fête religieuse ordinairement magnifique fut accrue d'un défilé. En costume impérial, la double couronne en tête, le manteau tissé de pierreries étendu sur la croupe de son cheval, Léon chevaucha, par-devant ses cinq frères et sa maison, autour de l'Hippodrome rempli d'une foule enthousiaste. La cavalcade étincelait sous le pesant soleil comme un léviathan aux écailles de feux colorés.

L'empereur avait une passion, outre Irène : l'amour des gemmes et des perles. Dans l'intérieur des chambres obscurcies, il passait les heures à faire fluer et ruisseler en ses doigts fins les eaux lumineuses des améthystes, des topazes, des rubis, des béryls, des chrysolithes. Pour tenir sans cesse à portée de son regard de telles féeries visuelles, il ordonnait que sa suite et ses ministres eussent leurs hardes couvertes de joyaux. Cela chatoyait sous l'admirable ciel à toutes courbettes des coursiers. Le peuple délirait, remué jusqu'aux fibres par la vertu des pierres.

Après les scholaires porteurs d'étendards, un char parut où se tenait, droite, la très belle Irène exaltant sur ses bras le nouvel empereur. Un rayonnement triomphal se dardait de sa personne quasi divine et qu'on savait si précieusement savante, en intimité avec les essences célestes et magiques. Dès sa venue.

les feux des joyaux s'évanouirent, avec la richesse des costumes et la majesté du cortège. Elle passa devant la colonne de bronze aux trois serpents que les Platéens, jadis , avaient déposée dans le temple de Delphes en souvenir de la victoire sur les Perses. Et cela semblait lui convenir comme le signe des prophéties qu'elle réaliserait pour la gloire du Peuple Romain.

Soudain la foule se précipita en un élan d'amour, rompit la ligne des gardes, sauta sur l'arène. Maint et maint y périrent étouffes, piétines, les os rompus par la hauteur de la chute.

Dans la suite Irène conduisit fréquemment son iils au temple des catéchumènes. Les rues se comblaient sur le parcours de son char à trois chevaux blancs. Elle laissait des paroles enchantées à ceux qui approchaient les franges de sa robe. On se les répétait de rang en rang, de groupe en groupe. On les apprenait ainsi que des devises propitiatoires. Car Jean les avait rythmées.

Les eunuques dépistèrent quelques imprudents qui proposaient la pourpre au César Nicéphore. Phares parvint à les faire juger par le peuple dans la Magnaure et condamner au dernier supplice. Le César fut avec ses complices, fouetté dans l'Hippodrome, rasé, relégué à Cherson, malgré la promesse reçue jadis par le Copronyme, de ne toucher à nul de ses (ils. Et, pour la faction de l'Athénienne, ce parut une victoire surprenante.

Or, sur les avis de Bythométrès, Irène ne négligea plus de manifester combien sa piété orthodoxe regret-

yo IRÈNE ET LES EUNUQUES

tait les Images des Saintes Faces en quoi se formulent les idées suprêmes, à quoi s'adressent les aspirations du cœur chrétien. Anthusa, sœur de Léon, osa publiquement la féliciter de ce courage. De ce jour, tout le monde sut dans Byzance que Timpératrice revendiquait, en faveur des femmes et des citoyens, contre la prépondérance des stratèges qui, d'ailleurs laissaient l'Arabe et le Pape vaincre leurs troupes en Asie comme en Sicile. Inutilement Léon et Constantin triomphèrent à l'Hippodrome, parce qu'en Syrie, cent mille Romains avaient massacré des auxiliaires orientaux soupçonnés de traîtrise, parce que trois mille autres avaient fait lever le siège d'Armorium par le lieutenant du Mahdi. Le peuple, que les soldats pillaient et molestaient de toutes manières approuva l'association d'Anthusa et de l'impératrice pour gagner le plus de cœurs à la cause de la paix.

Même la princesse consacra les trois quarts de son bien, régi par Théophane et Jean, aux œuvres charitables. Un quart servit au rachat des captifs. Ce qui leur vouait la reconnaissance de certaines familles militaires. Un autre quart se dépensa pour l'entretien, la nourriture des pauvres et, principalement, des enfants abandonnés. Théophane fonda en leur faveur refuges et hospices. La populace louait Anthusa pour ce qu'elle donnait ainsi à sa virginité de sainte une merveilleuse fécondité. Princesse, elle reniait la gloire de son rang afin de secourir les humbles.

Si la foule et les fainilles militaires s'affiliaient à leur parti, Jean lui rendit TKglise favorable en divisant le troisième quart de ce revenu royal entre les monastères et les basiliques ravagés par la fureur iconoclaste. Anthusa distribua ses robes précieuses et rares, ses robes de cour, à qui voulut pour orner les autels et les habits sacerdotaux.

Bien qu'il n'eût jamais autorisé le rétablissement des images, l'empereur montrait, par respect pour sa sœur, une grande tolérance à l'égard des iconolatres. Le lecteur Paul, devenu patriarche à la mort de Nicétas, admettait Torthodoxie ancienne. Pourtant Léon ne souffrit pas cette manière de conspiration capable, au moindre éclat, de soulever contre lui des armées mêmes. Ses frères l'avertirent qu'un culte clandestin se pratiquait dans les appartements d'Irène. Un matin, pendant les prières du carême, Léon pénétra dans les chambres, h l'improviste, fit fouiller partout. Sous l'oreiller du lit impérial, on trouva deux images : le Christ, la Vierge. Irène les faisait baiser par ceux que les Eunuques avaient acquis à leur cause, par ceux dont le rang, le mérite, ou le génie méritaient cette faveur secrète et rare.

C'était le cubiculaire, Thomas, qui introduisait là ces amis. Comme il ne seyait, par décence, de s'emporter contre la Despoïna elle-même, ni contre le Mesureur d'Abyme trop révéré, Léon accabla les subalternes. Des espions déclarèrent que Papias et Théophane détenteurs des clefs du palais avaient, pendant

la nuit, de concert avec le protospathaire Jacques, apporté ces u idoles )). Ce qui était véritable, du reste, car ils obéissaient à Thomas.

Le Préfet de la Ville les soumit à la torture. Rasés, déchirés du fouet, on les conduisit tout saigneux à dos d'ânes par les rues, jusqu'à la prison du Prétoire. Soumis à la géhenne, Théophane mourut de ses blessures. Thomas et les autres propagandistes allèrent de la basse-fosse au cloître.

Bien qu'elle se gardât de nier sa sympathie pour les icônes, Irène sut éviter la disgrâce entière qui eut compromis son œuvre. Elle protesta qu'on avait, à son insu, dissimulé ces simulacres sous l'oreiller dans l'intention de lui nuire auprès de l'empereur. Elle songeait que le sacrifice de sa franchise était compensé par l'assurance de continuer plus tard son apostolat.

Léon toutefois ne s'y voulut fier. Sur le moment, il la traita mal, l'injuria, lui reprocha de n'avoir ni honneur ni religion, pour violer l'horrible serment fait à l'empereur défunt sur les choses saintes. Elle voulut s'approcher afin de l'adoucir. Elle réussit même à l'attirer dans leur couche. Mais quelles que fussent leurs caresses, elles ne ranimèrent plus la passion morte de Léon. Alors, ayant compris sa faiblesse irrémédiable, il la repoussa avec beaucoup de violence, et s'en fut. Tout l'été, il refusa de la voir.

Ses maux ordinaires le contraignirent h s'aliter. L'émotion lui avait valu de la fièvre ; prétexte pour

IRÈNE ET LES EUNUQUES 'j'6

<H*arter de ses apparlements quiconque déplaisait

à ses l'rères. Irène déplora comme un très grave déboire l'espèce de divorce qui suivit cette rupture bruyante. Jean lui conseilla de faire figure. Ils ne cessèrent pas de rassembler dans l'Ecole de philosophie, les amis d'Anthusa, de Théophane, de Staurakios et de Phares. Tous discouraient tour à tour sur la nature des Anges et sur celle du Théos, peut-être inintelligible, sur la science qui fait connaître la Providence, et sur l'extase qui fait connaître l'Un, selon Proclus.

Après ces dissertations, les eunuques s'assuraient que Léon ly Basileus ne vivrait plus vieux. Les humeurs lui décomposeraient le sang.

Lui-même se navrait de sa fin proche. Il s'enferma dans ses chambres obscures, pour jouir de ses joyaux. Il baignait ses mains, son visage, sa barbe, dans le ruisseau de pierreries ; il s'ingéniait à leur découvrir des jeux de lumière inconnus, des qualités médicales.

Bientôt rien ne réfréna plus le délire de cette passion bizarre. Se prévalant de l'hérésie iconoclaste, il fit enlever des sanctuaires les pierres dont il était devenu amoureux, au grand scandale des orthodoxes.

Dans Sainte-Sophie, étincelait une couronne d'or enrichie des plus belles gemmes du monde qu'avaient conquises les empereurs romains aux temps des victoires illustres sur l'ensemble des peuples. L'empereur lléraclius l'avait consacrée à Dieu parce que, trop lourde, nul ne la pouvait coiffer. On Pavait suspen-

due à la voûte. Dès qu'il se jugea convalescent, Léon qui Taimait éperdûment, l'alla visiter, chaque jour. Il lui parlait comme à une maîtresse. Il en caressait les formes. Il se laissait éblouir puis endormir par Téclat merveilleux de ces yeux de pierreries. Incapable de résister davantage, il ne recula plus devant la peur du sacrilège. Il s'appropria l'objet sacré.

La possession occulte ne lui suffit pas. Il prétendit annoncer au monde ce bonheur. Dès la première fête cérémonielle, il apparut au peuple avec, sur le chef, la couronne d'enchantement. Il resplendissait comme le soleil des grimoires alchimiques. La foule ébahie, stupéfaite, Tadora. Quand il se vit radieux, au milieu d'un peuple h genoux, la conscience de sa grandeur lui fut si poignante qu'il faillit s'évanouir. Et la fièvre le ressaisit.

A peine rendu dans le palais, il lui sembla que les feux des milles gemmes incrustées, se fluidifiant sur son front, le brûlaient. Il hurla toute une nuit dans les grandes salles désertées par l'efFroi des serviteurs. Il invoqua vainement les saints des mosaïques qu'il avait effacés. Des pustules lui germèrent sur le crâne, violacées, sanguinolentes, et jaunes. Elles grossirent, crevèrent, l'inondèrent de pus infect. La crise, en quelques heures, le tua.

T voilà. Il en est ainsi. Maîtresse des Romains..., dit Bythométrès, quand il fut admis auprès de sa disciple, passé les funérailles impériales... Et voilà. Il en est ainsi.

Il étendait les mains à plat hors de son manteau noir. Ses robes le pjrandissaient bien qu'il fut devenu corpulent. Ses joues

grasses avaient tendu la peau sous la barbe trop clairsemée, argentée par endroits. Il avait pris coutume de se faire raser le crâne. Mais de sa beauté ancienne, l'air grave et hautain subsistait. Cela suffit pour que, assise dans le trône de marbre noir où Copronyme avait siégé, Irène s'estimât un peu moins sûre de sa puissance. Elle regarda Protargyre, le sourd-muet protecteur de ses mystères, garçon massif, au front surplombant des yeux petits et féroces. Elle eut peur d'apprendre sur cette physionomie qu'il la jugeât moins souveraine devant le moine dur et debout afin de la dominer par la taille.

Le muet crut distinguer un signe avertisseur de l'impératrice. Il guettait en s'appuyant sur sa double hache damasquinée, ainsi que sur un bâton de voyageur.

— 0 Jean Bythométrès, puisque ma confiance s'est reposée sur ta fidélité, tu es curopalate. Mon autorité le confirme aujourd'hui. Voici le sceau et voici l'acte. Es-tu content, mon maître de mathématiques ?

Jean sourit un peu de ses lèvres molles et flétries que des rides entouraient.

— Certes, Irène, le maître de mathématiques, comme tu dis, est content de servir ici ta Majesté, comme il fut content autrefois de servir ton esprit... Et tes yeux me voient à tes pieds dans la posture convenable pour un sujet que gratifie la bonté de légitimes Souverains... Mais ta complaisance ne voudra-t-elle pas écouter le ministre de tes sagesses,

mt que Teaii de la clepsydre, montant à Tintérieur du socle, élèvera son niveau jusqu'à la fin de l'heure marquée sur la colonne ?...

— Mes oreilles accueilleront tes paroles. Assiedsloi ; je t'y convie...

Inquiète, elle s'accouda sur l'appui que soutenait le taureau de marbre. Elle craignait l'influence de Jean, et qu'il n'exige.^t trop en lui rappelant leurs amours anciennes, le sacrifice prudent et cruel, toute l'histoire qu'il avait eu la finesse d'oublier si longtemps. Elle s'encourageait à répondre : a Irène de Byzance ne doit plus connaître d'Irène d'Athènes. Va. » Bien qu'elle eut honte, par avance, de cette phrase cruelle et lâche, elle inventait des motifs de justification. Et cela fit qu'elle n'entendit pas d'abord le discours du moine. Machinalement elle regardait Protargyre dont les larges épaules en justaucorps de samit jaune s'adossaient au mur poli, dont les jambes robustes se cambraient dans le caleçon écarlate.

— Onze ans déjà ! Onze ans, Irène, depuis le jour où la galère impériale du Copronyme te vint quérir au Pirée pour te conduire au promontoire d'Hieria, Toi, Lèvres de l'Esprit, et ma Science que contenait ton âme. Ma Science, à ce qu'il semble, n'a rien trahi (les prévisions qu'elle faisait pour ton destin. Souviens-toi: dans le petit jardin, au bord de la fontaine où riait la figure de plomb païen, j'ai averti ta jeunesse...

— Tu m'as dit que je serais comme la lampe rem-

plie d'huile pure par les sages, et qu'ils me placeraient ensuite sur la plus haute colonne du monde pour éclairer l'ignorance des hommes. Voilà ce que tu m'as dit; et je reconnais que tout cela est advenu pour la gloire de ton esprit, o Mesureur de l'Abyme !

— En vérité, tout cela est advenu, sauf que La science n'a pas encore éclairé les cœurs obscurs des hommes...

— Ai-je si mal répandu tes lumières?

— Ta lumière n'a pas éclairé encore les cœurs obscurs. Et voilà. Il en est ainsi...

— Ai-je pu, je te le demande, censeur téméraire de mes vertus, ai-je pu dompter l'époux que tu m'avais choisi? Je n'ai pu que mater ses vigueurs physiques par les fatigues de la volupté. Je n'ai pu soumettre son esprit brutal et orgueilleux à la volonté de ma Science...

— Ta Science!. Tu as prononcé : « Ma Science ! » ô Maîtresse des Romains ! Pèse-donc ce qui reste en toi de notre Science ! Pèse ce qui reste d'huile pure dans la lampe allumée aux rayons divins !

— Que péserai-je ! donc, o faiseur d'énigmes ? Parleras-tu comme ces rhéteurs de carrefour qui emploient sans mesure les métaphores pour éblouir les palefreniers, leurs arméniennes grossières, ou des catéchumènes nigauds ?

— Je demande seulement à Ta Puissance si elle oserait encore commander aux éléments afin d'obtenir que le Fils descende son escalier de nuages; si elle

oserait, Ta Puissance, proférer la formule qui renferme les sept sciences dans ses lettres? Si elle oserait la proférer, Ta Puissance, cette formule en tentant de se rappeler, à la fois, les principes et les conséquences des Sept Forces, émanations du Trois qui est Un...?

Irène hésitait à répondre oui. Le maître ne se fut pas contenté de cette affirmation, et il l'eut aussitôt démentie en lui posant des questions difficiles. Elle mesura son ignorance; puis et elle dit, astucieuse:

— « La Science ne connaît que la Providence, » a soutenu notre Proclus. Seule l'Extase connaît l'Un.

Elle niait ainsi le pouvoir de ce qu'elle ne possédait plus. Elle feignait de ne vouloir atteindre que le Théos même, et non sa Providence, manifestation inférieure de l'Un.

— Proclus enseigne aussi que notre règle est d'acquérir le savoir, parce que seule la culture de l'intelligence aide à discerner les vrais devoirs, ceux ignorés du vulgaire, ceux mêmes, o Irène, qui te conseillèrent de renier ta dévotion aux Saintes Images, afin de rétablir, un jour, dans leur splendeur, ces mêmes Images. Et cela Ton Autocratie va l'accomplir malgré les doutes qne tu m'exprimais jadis quand le Copronyme envoya solliciter ton alliance pour Léon. Qui donc alors prévoyait ?

— Toi, certes ! Mais j'étais une petite adolescente a peu près sotte.

— Plus de savoir encombrait ta personne. Cepen-

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dant tu ne devinais même pas que si je m'étais obstiné, depuis ton enfance, à fortifier ton âme, c'était pour un autre dessein que celui de t'inspirer un amour vulgaire.

— Je t'écouterai jusqu'au bout, même si tu risques des paroles imprudentes et punies par les lois. Songe aux lois pourtant.

— O Irène ! De quelles lois menaces-tu mon courage ? Et pourquoi? Mon courage n'est pas de ceux qui s'évanouissent devant les menaces. Ta mémoire le connaît, mon courage !

Trop certainement cette fois il faisait allusion à la vaillance qu'il avait eue de se mutiler pour la garder vierge et digne d'un empereur, malgré toute la fatalité de leurs penchants. Elle demeurait impassible, dans son large trône de marbre froid. Sur ses épaules . ruisselait le voile de pourpre qui enveloppait sa tète, ) et sa chevelure retenue par un bandeau d'émeraudes.

Brodée de serpents bleus qui s'enlaçaient à ses membres, sa robe violette, d'une étoffe persane, se cassait sur la saillie de la gorge, à la taille, et aux genoux des jambes croisées. Elle crut qu'il la désirait, qu'il regrettait. Pour la première fois, Bythométrés était-il devant elle avec un cœur d'homme..? Il cessait de paraître le pur esprit, insinuant des vérités fécondes dans les âmes en tumulte des cubiculaires, des capitaines et des évêques, de leurs suites, de la foule. Crispé sur le cube de bois écarlate, il se gonflait de colère ou de luxure. Ses

IRÈNE ET LES EUNUQUES 8l

|(nies tremblaient. Ses doigts saccageaient sa barbe lare. Tels ceux qui veulent s'étourdir, il parlait avec précipitation. 11 voulut lui démontrer que les Sciences seules assurent la naissance de l'Extase, qu'elles préparent la route vers le Bythos divin. Il leur souvint qu'elle le pensait aussi jadis. Elle le confessa. D'ailleurs toutes les idées sont en le Théos. Elles préexistent avec lui. Et si, conformément à l'avis de Denys l'Aréopagite, l'imagination intuitive l'emporte sur le raisonnement déductif, il n'en est pas moins véritable que l'imagination construit exclusivement ses rêves sur les assises de la Connaissance. Les gnostiques ont écrit assez là-dessus. Aussi bien Proclus lui-même a déclaré que le Pontife de l'Univers ne peut être que le philosophe. Or, qui se peut dire philosophe s'il demeure ignorant de la nature, de ses lois, de ses phénomènes et de ses noumènes. Donc Proclus se trompe en sa conclusion. Mais l'Aéropagite élucide le problème. Jean s'exaltait, sûr de sa logique, de ses victorieuses citations :

— Et moi, disciple de ces grands esprits, qu'ai-je souhaité, Irène; Maîtresse des Romains, sinon créer le Pontife de l'Univers en ton corps. Et voilà. Il en est ainsi. Tu sièges sur le trône de l'Univers déjà. Il t'appartient d'être philosophe pour en devenir la Pontife. Mais tu as oublié la doctrine pendant que tu gagnais la couronne en sacrifiant Léon sur l'autel païen de ta couche. Car telle fut seulement ton œuvre dans notre œuvre, celle de Tliéophane, le chambellan,

qui est mort pour toi, de Thomf^s qui agonise au cloître, celle d'Eutychès, de Staurakios, de Phares et de moi. Tu as lentement miné l'obstacle. Onze ans tu as miné l'obslacle. Aujourd'hui l'obstacle est en terre, et les maçons édifient le tombeau. Si notre Phares sut composer les thériaques secrètement réclamés de lui par ton époux pour accroître indéfiniment sa vigueur et t'aimer indéfiniment, si l'usage de ces aphrodisiaques ont enflammé le sang isaurien, comme il convenait de s'y attendre, Irène, toi, tu as su renouveler ses désirs et les rendre si fiévreux qu'il a préféré mourir k ne pas les satisfaire. Laisse-moi parler encore. Je ne crains pas la double hache de ton sourdmuet qui me guette, ni toi-même, mon écolière ! Maîtresse des Romains, tu demeures, en effet, mon écolière !

— Tu t'abuses, o Mesureur de l'Abyme ! Tu t'abuses, en vérité ! Que ta sagesse gouverne le Palais, qu'elle attire les auditeurs dans l'Ecole, que mille têtes se pressent dans la salle des Apôtres pour t'entendre pérorer sur l'Un et le Non-Un, lequel est l'Un en tant que soumis à l'action de l'Un, mais Non-Un, par sa propre nature î Que tu distribues les charges à tes perroquets favoris ! Cela je te le permets parce que tu m'amuses, Jean Bythométrès ; et aussi parce que je t'aime. Je t'aime comme mon aîné mal barbu !

Elle tâchait de paraître h la fois insolente et fraternelle. Elle s'étonnait que de la crainte la gênât, une crainte d'être jugée sans indulgence par celui

(jui s'était retranché des hommes ahn de la mettre au faîte des choses, et de Ja faire régner sur cette ville immense, sur les galères dont les mâts se hérissaient en une masse par delà les coupoles des édifices et les feuillages taillés des jardins, même sur la flotte marchande éparse à la surface grise et bleue du détroit.

Pourtant, elle souriait, soutenait de ses mains le tableau d'or et d'émail pendu à son col. Deux phœnix afïrontés y becquetaient la sphère du monde.

Jean réprima la raillerie de son léger ricanement. 11 se leva :

— Nous sommes, tu le sais, par la pensée, la lumière même du Théos,et,par les instincts du corps, l'ombre de la lourde matière. Chacun peut être le reflet blanc du dieu spirituel ou le reflet noir de la matière divine. C'est en nous que se marient le jour et la nuit universels, en nous qu'ils deviennent Flntelligible. Or qu'estimes-tu être à présent ? Le reflet d'en' haut, ou le reflet d'en bas ? Sous quelle apparence te comprends-tu totalement ? Daigne répondre. Maîtresse des Romains, et tu prouveras sans doute la [)ersistance, que je conteste, de ta subtilité ancienne.

Irène hésitait. Ce lui sembla contraire à sa dignité ([ue de subir cette sorte d'examen. Soudain la réminiscence d'une thèse l'aida :

— Avouerai-je que la lumière me semble transformer l'ombre même, si elle est digne du nom de lumière ? L'ombre de mes instincts se dissipe parce qu'ils sont

toujours contentés de telle façon que le plaisir de Tassouvissement suscite une pensée neuve.

— Tu crois donc, ô Despoïna, que tu tends à n'être que lumière, si tu ne Fes déjà?

— Sincèrement je crois m'accroître en lumières. J'espère n'être, un jour, que lumière dans l'Abyme divin que tu m'appris à mesurer, autrefois.

— Et ce jour-là, pourrais-tu te concevoir?

Elle sentit le piège. Mais elle ne voulut rester muette, ce qui eut été comme l'agenouillement de son intelligence devant un maître :

— Je pourrais me concevoir.

Il secoua la tête.

— As-tu donc oublié, o Irène de Byzance, que rien de nous n'est sensible à moins que nous ne supposions son contraire. La lumière ne saurait se connaître sans une ombre sœur qui la démontre. As-tu donc oublié, Irène de Byzance, ce que n'ignorait pas Irène d'Athènes ?

Confuse de son erreur patente, elle s'embarrassa dans quelques arguments fragiles. Jean les brisait avant la fin de leur énonciation. Il triomphait. Elle imagina, dans l'intérieur de ce corps monastique, noir comme le manteau, un cœur rouge qui palpitait. Bythométrés se rassit, et murmura :

— On peut renoncer à la possession de son corps, sans renoncer à la possession de son esprit. Ne le crois-tu pas, Maîtresse des Romains ?

— Je pourrais, par la main de ce porte-hache, te

faire renoncer à ton corps, en effet, sans que tu sois, pour cela, contraint de renoncer a ton âme immortelle.

Appuyé de l'échiné au mur, le sourd-muet se redressa, voyant qu'on le désignait, et il devint plus attentif encore.

Irène se demandait si elle ne ferait pas du moins rejeter l'eunuque dans la basse-fosse des Nouméra d'où l'avait tiré le Copronyme, jadis. Mais Eutychès, Phares, Staurakios redouteraient pour eux le même sort dans la suite, et ils seraient capables de conspirer, en proclamant le petit Constantin. Alors elle resta dans Tangoisse. Réussirait-elle à secouer le nouveau joug que Jean essayait certainement de substituer à celui du défunt?

— Qu'il te soit pénible de satisfaire aux devoirs de la gratitude en supposant, une heure, que toi seule n'as pas construit ta fortune, mais aussi mes disciples, moi-même; je le concède, Irène. Il ne faut pas moins t'y résigner. Les stratèges se rappellent que notre Ecole de philosophie a, par son influence, amené la paix sarrasine, et fait déférer au prince le serment des corporations et des cohortes . Ils toléreront d'être gouvernés par une femme parce qu'ils nous savent auprès de toi, nous qui dirigeons indirectement l'Etat depuis six ans, malgré les conspirations de tes beauxfrères, les Nobilissimes. Maintenant crains le César Nicéphore. C'est un homme courageux et rusé. Les iconoclastes l'aiment. Plusieurs officiers, et non des moins glorieux, envoient leurs émissaires dans son exil

de Chersonèse où nous l'avons fait reléguer par Léon, à si grande peine. Voilà ce que les espions m'apprirent tout à riieure, et ce pour quoi je suis venu vers ton trône. I^à-bas les légions ne t'apprécient guère, ni nous. Leur Lachanodracon vient de tuer le frère d'Othman et de disperser cinquante mille Sarrasins. Cela le comble de suffisance. Accepteront-ils, les vainqueurs, quelabalance et l'épée demeurent aux mains d'une femme? Qu'ils lèvent le camp, qu'ils marchent sur Byzance, aux ordres du César Nicéphore? Ils satisferont tous les mécontents qui t'accusent d'avoir empoisonné le Copronyme, et d'avoir tué Léon dans les débauches. Car ces genslà ne veulent pas rendre aux monastères les biens volés, car leur commerce périclite depuis que les soldats ne leur vendent plus les images sacrées à bas prix. Grégoire le logothète du Drome Bardas, le stratège des Arméniaques, Constantin, le domestique des Excubiteurs, tous ceux-là, dis-je, offriront au César les souliers de pourpre et le sceptre, s'ils ne nous redoutent unis contre eux, et plus forts ici que les séditions intérieures... Or, que Ta Toute Puissance nous supprime, et l'Ecole des philosophes entière s'enfuira, laissant le Palais avec son peuple de fonctionnaires, et l'Hippodrome, avec les passions de ses foules sans directeurs écoutés de leur conscience. Alors il y aura bien des ambitieux pour attribuer la régence au César, et pour recevoir, en retour, des charges et des titres.

11 s'arrêta tout essoufflé. La sueur coulait le long de ses joues.

— Jamais,., s'écria-l-il soudain,., jamais tu ne lus en plus terrible danger qu'à cette heure où la sphère du monde repose dans ta main ! Il en est qui conspirent pour te tuer. Même il en est qui veulent...

De sa manche il tira quatre minces rouleaux de parchemin, les déploya, les tendit à l'impératrice. C'étaient de nouveaux pamphlets répandus par un vétéran notoire dans Constantinople. Les chirurgiens lui avaient doctement coupé les deux jambes, une pierre sarrasine les ayant écrasées, durant un assaut. Couvert de décorations, Sarantapichos se traînait en mendiant, sur les degrés de THippodrome. Il interpellait sans vergogne les évêques, les capitaines, les femmes des dignitaires, en leur reprochant tout haut ce que la médisance ou la calomnie colportaient tout bas. Des rhéteurs composaient aussi des satires anonymes, et les lui faisaient tenir sans qu'il put rien savoir d'eux. Alors il les récitait quand il se trouvait ivre, chose fréquente, au milieu des places, et dans les nymphées. Parfois même il vendait secrètement les copies des morceaux qu'on goûtait le plus.

Irène parcourut le premier factum. La colère crispa ses membres, et le sang de la honte brûla sa face. Elle lisait ceci :

Ne croyez pas, Hommes de Byzance, que j'ai combattu

Pour la gloire du nom romain, et du Kazar...

Voyez, tous, ce que m'a coûté mon courage...

Telle une limace immonde je rampe

Mes jambes ayant été détruites au service des Autocraties...

Mais ne croyez pas que cela me soit arrivé afin que l'étendard du [Christos règne a jamais sur le monde,

Pour la conversion des Infidèles...

Point... J'ai empêché par ma valeur les cavaliers sarrazins De déranger la sorcière d'Athènes. Quand, les mamelles pendantes et les mains actives, Elle épuisait de caresses lascives notre Léon, Quand, assise sur les fourrures des tigres persiques, Elle emprisonnait dans ses bras les petites nonnes arméniennes Afin que son pâle époux s'exténuât sur leurs corps vierges. Quand elle rassemblait au Palais, sous prétexte de récompense. Les écoliers et les écolières et les dénudait Dix et Dix, puis les mariait

Afin que ce spectacle ranimât la vigueur de l'Isaurien. Quand elle lâchait son bouc jaune sur léthiopienne Pour réveiller l'ardeur de notre Léon, l'ardeur Qui l'a mis au tombeau ! Pleurez et frappez vos cœurs,

Sublimes guerriers du Christos !

Le glaive et la balance sont aux mains de la sorcière alexandrine. Car le petit Constantin tardera-t-il à dépérir comme son père !

Pleurez et frappez vos cœurs

Sublimes guerriers du Christos !

Voilà pourquoi nous avons sacrifié nos forces et nos membres,

[notre sang pur.

Voilà pourquoi je suis devenu le vétéran hideux Qui réclame une obole de votre pitié

Si toutefois l'Athénienne et ses eunuques vous ont laissé une

[obole dans la bourse.

Irène regarda Bythométrès. Derrière ses mains, il avait caché ses yeux comme pour ne pas assister à la honte de sa disciple. Ainsi paraissait-il un amas de bures blanches et noires. Elle-même suffoquait. Certes ce que le pamphlétaire avait écrit n'offensait pas toute la vérité. Qu'on eût osé l'ouïr, y croire et le divulguer, cela vraiment outrait l'impératrice. Il était inju-

lieux qu'oïl la dévoilât de la sorte devant le peuple. Qui donc avait raconté les délires des vices conjugaux ! Qui donc ? Les écoliers, les écolières ? On les avait pourvus et envoyés au loin dans les cloîtres, dans les îles. Les nègres ? Ils avaient été vendus comme esclaves en Syrie. Les nonnes arméniennes étaient recluses dans un couvent de Sicile. Qui donc avait parlé ? Les cubiculaires, les ennuques, Phares peut- «Hre ? Et ils laissaient ce misérable propager leurs imprudences !

— ■ Dis-moi : et mon peuple n'a point lapidé le calomniateur ?

— Loin de le lapider, on l'écoutait avec complaisance ! Les bouffons renchérissaient.

— Et il ne s'est pas trouvé un de mes soldats pour le tuer sur place, pour plonger dans cette gorge immonde un glaive purificateur ?

— Les hérauts du préfet voulurent se saisir de lui, mais les palefreniers de THippodrome leur jetèrent des ordures. Sans doute, les amis du César les avaient abreuvés. Pendant la bagarre, on a hissé le cul-dejatte sur un chameau qui est parti à toute vitesse ; car on lui donnait de l'aiguillon.

— Il importe qu'on le découvre ; qu'il disparaisse... Tu as entendu ma Parole impériale ? Que Saràntapichos disparaisse ! Il a trop vécu pour le renom de Byzance.

— Et pour le tien.

— Mon honneur n'est pas d'étouffer ma vie, mais

go IRÈNE ET LES EUNUQUES

de raccroître. Je Tai accrue en m'initiant à toutes les sensations.

— Tu l'as diminuée en avilissant ton esprit dans la débauche, ô Despoïna.

Elle éclata de rire injurieusement :

— Tu parles comme il te convient, en vérité. Comme il convient aux eunuques, ô mon maître de mathématiques !

— Devais-je attendre de toi cette insulte, Lèvres de l'esprit !

Amèrement il lui rappelait ainsi le surnom qu'il lui donnait jadis dans l'académie d'Athènes, lorsqu'elle émerveillait les philosophes et les théologiens par sa précoce éloquence. Il dit encore :

— Qui t'a aimée plus que moi, non pour moi, mais pour toi seule ? Je ne t'ai pas aimée pour jouir de ta beauté, moi ! Je t'ai chérie pour que ton triomphe s'élevât plus haut que mes espoirs. Léon n'adorait que ta chair et ta splendeur physiques dont il s'est repu. En vérité je suis capable d'un plus grand amour, moi !

— Si tu avais été capable d'amour, tu n'aurais pas mutilé ton sexe. Mais ce ne t'a rien coûté qu'un peu de douleur passagère. Et tu as pensé conquérir un instrument de ta domination sur le monde, ô le plus rusé des renards ! Tais-toi. Tais-toi. Qui donc a révélé les secrets de mon alcôve impériale, sinon les cubiculaires, tes pareils, les Phares et les Staurakios, afin de me faire voir qu'ils peuvent me cour-

ber sous leur joug? Ne te défends pas. Je ne t'accuse point, ô mon maître. Sans doute ce n'est point toi qui instruisis Sarantapichos. Mais ce sont les bavards investis d'astuce et d'ambition par ta parole. Car tu ne m'aimes pas. Tu aimes que ta sagesse règne, par le moyen de ma personne, et par le succès de mes passions si méprisées de ta morgue. Voilà ce qu'il en est de toi.

Les poings agrilTés aux rebords du marbre, elle rugissait féroce et fébrile. Sa belle face était tendue vers le moine qui la considérait avec une paisible tristesse :

— Tu n'as pu te douter de mes douleurs, Irène, de toutes mes douleurs. Onze ans, j'ai soufïert, moins cependant qu'à cette heure. Oui, j'ai moins souffert, le jour où, rampant sur mes genoux, j'étais venu vers le seuil de ta chambre, si plein de délire que je voulais t'enlever. Ecoute, peut-être te rappelleras-tu : c'était en été, dans le moment des chaleurs... Ta beauté luisait autant que le soleil alors, et Léon ne te quittait plus. Je n'avais pu, dej^uis une semaine, t'entretenir de nos desseins sur l'État. Et cependant, aux frontières, les légions se révoltaient, le Franc menaçait la Sicile, le calife assiégeait Antioche, les galères apportaient la peste d'Egypte, et les Bulgares refusaient le tribut. Tu ne t'en souciais point. Amenés par l'entremetteur juif, un hermaphrodite persan, trois adolescentes géorgiennes qu'on disait jumelles et un géant éthiopien te divertissaient par leurs

luxures monstrueuses. Tu n'écoutais plus rien, ravie de voir Léon se rouler en pleurant à tes pieds, parce qu'il ne pouvait plus obtenir de ses forces ce que l'hermaphrodite obtenait sous les caresses avant d'être contenté par la géorgienne et le nègre. Et si le géant ne s'était mis à rire soudain, je serais entré pour t'arracher enfin à tout ce stupre, rival triomphant de ton amante, mon intelligence I Imagine, si tu le peux, ce que furent la douleur et la honte de mon esprit, de notre esprit, injurieusement oublié par tes instincts.

— Les tiens ne sont plus, il est vrai, en état d'oublier ta sublime intelligence.

Et elle rit, en feignant de se contenir. Les serpents brodés ondulèrent autour de son corps.

— Ce n'est pas, reprit Bythométrès, qu'ente livrant à tes instincts, en leur prostituant tes heures, onze années durant, pour complaire a ton soldat Léon et à toi-même, ce n'est pas que tu m'aies trahi. Je ne me suis senti trompé que le jour où j'ai comiliencé d'apercevoir le déclin de ta science, fille de ma science, que le jour où j'ai vu s'effacer lentement mon empreinte sur la cire changeante de ton caractère. Alors j'ai souffert comme les damnés que les feux intérieurs tordent et fondent dans le Centre. De saison en saison, j'entendis ta parole, en notre Ecole du Palais, affaiblir le sens de nos idées. Elles n'étaient plus qu'un souvenir d'Athènes. Tu ne créais plus. Tu ne fortifiais même plus ta mémoire par la lecture ni par les doctes entretiens. Je t'ai vue déchoir ainsi. Je t'ai vue trahir

IRÈNE ET LES EUNUQUES gS

notre esprit en faveur de la volupté. Car Ta Majesté n'était point assez habile pour commander à la fougue des vices qui surent étoufl'er ta gnose. Ton Autocratie n'était point assez habile pour tenir la balance en équilibre sous le poids de tes plaisirs et sous le poids de tes sagesses. Tu n'ignores plus depuis longtemps cette vérité. Tu ne m'as pas trahi avec Léon. Tu m'as trahi avec tes instincts. Au reste tu sentis bien que l'énergie de ta pensée allait fléchissant toujours, h mesure que tu consacrais mieux ton attention aux plaisirs. L'attente et l'espoir de ces voluptés, le souvenir de leurs joies, cela chassait de ton cerveau toutes les méditations. Depuis que ton époux t'a délaissée, après la mort de Théophane, comme tu n'osais plus, sans lui, t'abandonner aux désirs de la chair, de peur qu'il te lit tondre et cloîtrer..., depuis, le regret de ces heures te ronge. Tes yeux se sont enfoncés dans leurs noires orbites. Ta chair s'est collée sur tes os. Et tu n'as plus manifesté d'indulgence h l'égard de tes serviteurs, de ton fils même, celui qui sera ton maître avant cinq ou six ans, lorsque les légions réclameront un maie pour chef. Crains donc le César Nicéphore, et d'autres Nicéphores aussi. A partir de cette heure, tu n'avancerasplus que parmi les embûches de tes ennemis, qu'entre les glaives cachés des conspirateurs, que sous l'injure des pamphlets appris par la populace triviale et gaie. Toutes les factions se lèvent déjà pour dire à Nicéphore de couronner l'hoir, et pour lui mettre aux mains le sceptre et l'épée d'un

stratège tuteur, en brisant ta quenouille... Bien que tu te serves peu de la quenouille... Irène de Byzance, Irène d'Athènes !

Riant et se récriant tour à tour, l'impératrice, simulait l'insolence, le dédain, la bienveillance moqueuse, l'arrogance clémente. Mais elle eut pleuré de rage, en dépit de son orgueil, parce que Bythométrès confirmait de la sorte ce qu'elle appréhendait. Certes, onze ans, elle avait omis, au milieu de ses brutales amours, le soin de servir son âme. Elle n'étonnait plus les évoques, ni les philosophes, ni les voyageurs par ses discours, lorsque, confiants dans une ancienne gloire, ils venaient entendre la merveilleuse Irène. Bien qu'ils lui décernassent leurs éloges de courtisans, elle ne se méprenait pas sur la valeur de ces panégyriques. Sa droiture dialecticienne la persuadait de ne pas démentir Jean. Mais son orgueil offensé par la leçon du moine le destinait aux supplices déjà. La honte même de l'heure où elle s'était, dans le jardin d'Athènes, offerte à lui, et où il l'avait repoussée en lui révélant la mutilation, cette honte de son adolescence étouffait la mère de Constantin, la veuve de Léon, la femme assouvie par tant de luxures asiatiques et grecques. Elle ne pardonnait point à l'eunuque de la connaître autant qu'elle se connaissait. Ce lui fut la pire injure, l'affirmation d'un asservissement éternel h cet homme, h ce maître. Et elle hésitait à faire le signe pour que Protargyre le sourdmuet appelât les fonctionnaires de garde, pour que

le violateur de Tâme impériale luit entraîné dans les raves desNoumera, du moins. Ensuite le poison éteindrait doucement cette vie espionne. Mais Irène s'accusait à l'avance de le frapper lâchement. Pourquoi donc? Parce que l'Esprit doit triompher au-dessus des monarques ; parce que le souverain ne doit être que le bras de la Sagesse ; parce qu'elle-même, Irène de Byzance, impératrice des Romains, maîtresse d'Orient et d'Occident, parce qu'elle-même ne pouvait, en son cœur, contredire cette vérité autrefois apprise dans le jardin d'Athènes, démontrée par les lèvres des saints et des philosophes; parce que cette évidence conservait tout son pouvoir sur celle dont la rage s'agriffait au marbre du trône, et tordait -la bouche insultante.

— Je t'aime, tu le vois, jusqu'à susciter ta haine contre moi, afin que tu sois sauvée des complots des hommes et du mal de ton cerveau. Je t'aime jusqu'à préférer mourir sous les fers de tes bourreaux, plutôt que de ne pas t'affranchir de tes fautes ! Oui, tu songes au bourreau pour Jean Bythométrès, ô Irène d'Athènes !

Debout il souriait, en secouant la tête. Il soupira, puis dit :

— Qu'Irène d'Athènes juge Irène de Byzance!

— Ou qu'Irène de Byzance juge Irène d'Athènes ? 11 se regardèrent; lui triste, elle furibonde. Cela fit

qu'elle prit conscience de son infériorité morale. Le calme du moine convenait mieux que la colère de l'impératrice, à la solennité de ces murailles en marbre

sombre et limpide, à l'immobilité déférente de Protargyre attentif, sourcilleux sous le bandeau d'acier. Irène se dressa :

— La clepsydre elle-même te conseille, h présent, le silence. Quant à moi je réfléchirai si les lois doivent punir ton audace, ou si ma bienveillance doit oublier les lois. Cela n'est pas une parole de pardon, mais une parole d'hésitation et d'attente.

— De menace ?

— De menace même. Maintenant souffle au dehors ce qui te reste de folie dans le crâne, ô Mesureur de l'Abyme ; et parle-moi seulement de Nicéphore César, des capitaines "hostiles à mon empire, de leurs messagers. Quelles mesures a prises notre logothète du Génikon.

— Staurakios attend, pour répondre, le signe de ton Autocratie

De la main, l'impératrice ordonna que le sourd-muet ouvrit la porte. Entra Staurakios qui dressait une haute taille sous le manteau à deux angles dont les pointes alourdies d'or lui battaient les genoux et les mollets. A sa suite Phares se glissa qui était humble bien que logothète du trésor privé. Oublieux de ses magnifiques costumes, il portait d'habitude une sorte de toge brune ceinte par une écharpe noire, et dés bottes en feutre. Là dedans il se tenait anxieux, maigre et frissonnant. Ses mains lourdes tripotaient la plaque d'émail pendue h son cou par un cordon, et qui représentait deux lions frisés tirant, l'un vers la droite,

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rautre vers la gauche, un char porteur de fruits. Eutyc'hès, logothète de la guerre, était toujours le triste squelette que surmontait une tète de vieille femme grosse et bougonne. Ses joues flétries semblaient mâchonner une éternelle bouillie trop épaisse pour son gosier. Couvert de chaînes et de plaques, d'insignes tintinnabulants, il s'appuyait sur une haute canne vernie d'azur ; et traînait malaisément une simarre persane brodée d'alérions rouges.

Irène les considéra durant qu'ils se relevaient, leurs révérences accomplies. Depuis onze ans ils la secondaient. Autour d'elle, ils avaient été les gestes officieux et qu'on ignore d'esclaves attentifs, prompts, ironiques, tristes. Autrefois ils ouvraient les courtines du lit impérial, pressaient le troupeau des chambrières, précédaient les esclaves apportant les coupes et les coifrets à confitures sur des assiettes d'ivoire.

Eulychès avait toujours mêlé à ces besognes des conseils sentencieux dont Léon riait avant de leur obéir ; car cette espèce de fantôme affreux était le dépositaire des pensées gouvernementales écloses dans le cerveau du Copronyme. Il savait les noms des archontes, des stratèges, des principaux cataphractaires et scholaires, leurs fortunes, leurs ambitions, leurs crimes et leurs vices; ce par quoi il leur était dangereux. Jadis ses mains crochues avaient livré des captives, contre argent, à tous les soudards revenus gorgés de butin, soit de la Cappadoce, soit de l'Kxarchat, après leurs défaites nombreuses, comme après

leurs rares succès. Il avait, entre eux, réparti les terres confisquées des moines pendant la période iconoclaste. Ils craignaient sa mémoire. Ils espéraient ses faveurs. C'était l'homme le plus puissant du Palais, celui dont le nom méprisé, redouté, haï sortait de toutes les lèvres militaires : en Thrace où s'exerçaient les réserves de cavalerie, en Illyrie où les fantassins apprenaient l'endurance, en Cilicie sous les tentes menacées par les flèches sarrasines, et en (Palabre dans les postes des montagnes où les fruits consolent les archers isauriens des rudes et quotidiennes fatigues que leur valent les Francs du Pape. Les richesses de l'eunuque passaient pour incommensurables. Elles étaient enfouies aux Manganes dans les caves de l'Arsenal. Il régnait là sur un peuple de scribes comptables et de vétérans farouches qui avaient fortifié comme une bastille, ce lieu sis en la Corne d'or, et défendu de trois côtés par les eaux. S'excusant sur l'exemple de David, le vieillard dormait avec de petites vierges esclavones dont il possédait tout un chœui" espiègle. Là-dessus Sarantapichos déclamait des vers obscènes à souhait pour la plèbe de l'Hippodrome.

Eutychès était arrogant, comme Phares étaithumble. Celui-ci vivait vertueux et probe au milieu des infamies, des crimes, des concussions qu'il ne blâmait point. Dévot, il se rendait nu-pieds, par mortification, dès Taube, jusqu'à la Sainte-Sagesse pour y prier le Théos d'améliorer les maîtres dont il aidait ensuite les vices, étant subtil pharmacien, élaborateur de poi-

sons inexorables et d'aphrodisiaques merveilleux. Son ollicine, dans une chambre haute, ressemblait à une chapelle et à un cabinet d'alchimiste. L'athanor dans lequel il dissolvait les métaux et calcinait les plantes, brûlait sous un triptyque dont les panneaux fermés offraient aux yeux les nombres et les symboles d'une table astronomique, tandis qu'ouverts ils montraient rimage du Christos, avec la Panagia sur le volet de droite, et sur le volet de gauche, le Parakletos. De sa voix en lamentation, il dit aussitôt :

— Que l'Illuminante Pureté protège ton Empire, Despoïna. L'ange noir a soufflé l'esprit du mal sur le calife Mahdi, et il a jeté ses Sarrasins dans le thème de Cappadoce. Ils ont ravagé les champs, brûlé douze villages. Daigneras-tu sceller, de ton anneau, cette quittance afin que mon trésorier puise légalement dans les coffres pour expédier les subsides de guerre aux camps de la Comagène ?

— Est-il déjà nécessaire, ô fabricant de tliériaques?

— p]n vérité c'est absolument nécessaire ! Maîtresse des Romains..., affirma Staurakios avec l'autorité de sa voix frêle mais aiguë, qui sonnait précipitamment comme si tout un chœur de religieuses eussent chanté ses pensées nombreuses et promptes, empressées de 'iortir.

Irène leur ayant désigné leurs sièges ils s'étaient assis sur les cubes de bois rouge. Et ils se tenaient là silencieux, sévères. Phares caressait timidement ses

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lions d'émail. La canne d'Eutychès traçait des cercles imaginaires sur les dalles pareilles à l'eau par leurs reflets profonds ; et ses petits yeux perçants de presbyte apercevaient des poussières sur le marbre de la table où s'alignaient les boisseaux d'argent remplis de rouleaux administratifs. Digne et hautain, Staurakios, récapitulait les sciences qui l'avaient conduit à la première place de l'empire, pas à pas, lentement, régulièrement, après des preuves réitérées d'intelligence évidente, unique, mais que ses rivaux discutaient toujours, sans vergogne, alors qu'ils discutaient moins celle de Bythométrès, plus fécond, en maximes et qui en imposait ainsi.

Les contemplant tous quatre, Irène se souvenait des heures où Phares emportait, sous le manteau, les vases d'urine impériale, dans les premiers temps du mariage. Ce Staurakios alors livrait les petites Arméniennes en larmes au colosse éthiopien que Léon aimait voir agir pendant que lui-même embrassait le corps cambré de son épouse athénienne. Staurakios maintenant décrivait avec une lucidité miraculeuse le caractère du calife; il supputait les ressources de Bagdad ; il calculait les distances, nommait tous les bourgs, tous les fleuves et toutes les rivières, toutes les collines et tous les monts qui pouvaient servir de remparts aux Grecs. Son esprit se lançait dans mille directions, les parcourait, revenait au centre. Il dit les moissons engrangées, les lieux de leurs amas,' et comment la cavalerie s'y ravitaillerait. Il dit les routes capables de supporter le charroi des machines

IRÈNK ET LES EUNUQUES lOI

lie guerre ; et les sentiers propices aux explorations des éclaireurs. Rien ne lui semblait inconnu de cette région où jamais il n'avait atterri. Entre les phrases il souriait un peu de sa longue figure blême, couverte de rides très fines et jaunâtres. Il souriait en attendant que rimpératrice complétât le renseignement qu'il donnait, afin de ne pas faire trop ostensiblement état de ses connaissances, et de laisser à la souveraine le mérite d'une collaboration h Tœuvre de gouverner.

Mais Irène dut constater sa propre insuffisance. Elle ne savait plus. Du moins ces eunuques cubiculaires, ces entremetteurs avaient, par une étude perpétuelle, dépassé tout son talent. Eutychès aussi la contredit plusieurs fois, lorsqu'elle voulut opiner sur le choix des stratèges, des comtes, du logothète de l'intendance, du domestique commandant la cavalerie. Elle confondit les pères et les fils, les frères entre eux. Elle ignorait que Christophe fût en mission dans la Chersonèse, que l'ingénieur des machines Pierre Pogonat fût mourant dans un monastère du mont Olympe, que le protonotaire Eumène fut déconsidéré depuis qu'il avait gaspillé le trésor de son thème pour couvrir de joyaux un giton égyptien, depuis qu'il avait secrètement vendu les mules des légionnaires aux maquignons. D'autre part, le préfet x\nastase venait d'être convaincu d'avoir prostitué ses nièces h des banquiers syriens, afin de soudoyer des faux témoins indispensables au procès de sacrilège que lui intentait le Patriarchat ; et

elle proposait de remettre la direction des troupes. Les soldats eussent refusé sinon l'obéissance, du moins le respect de tels chefs.

— Léon les aimait pourtant !

— Il y a trois ans, oui ! Depuis, son Autocratie avait étouffé les scandales de son mieux, et laissé les scélérats en place afin de ne pas ébranler la confiance du peuple dans les grands.

— ^ Je consulterai le stratège de Sicile, Epildios, mon protégé, celui que j'ai distingué entre les héros.

— On a fouillé un émissaire qui portait son sceau parmi d'autres au César !

— Ah ! le César... Il est passé au César, déjà?

— O Maîtresse des Romains, dis-nous quel sera ton choix. Il importe de composer sans retard le conseil militaire qui secondera ton grand Domestique des Scholes d'Orient...

— Qui nommerai-je que vous ne vilipendiez? Michel de Cos, le glorieux, celui qui, avec des galères, dispersa toute la Hotte d'Egypte.

— Que ta volonté soit faite, Despoïna ; mais n'oublies-tu pas que la secte iconoclaste le flatte afin de le compter parmi les siens. Et on dit qu'il écoute leurs louanges, qu'il reçoit leurs présents. Les quatre chevaux Scythes de son char, il les a reçus de ton beau-frère Eudocime. Peut-être cette faction l'a-t-elle acquis.

— Le Théos vous confonde ! Cœurs de soupçons et d'envie. A toi Phares : nomme tes candidats !

— Pour moi j'indiquerai très humblement à ta

irè:^p: et les eunuques io3

sagesse Alexis Scleros et Basile de Nicomédie. Autour d'eux ils ont assemblé une clientèle de braves oificiers comme Daniel Protikos, Théophile de Samosate, Bardas Botoniate.

— Qui se sont fait battre dans l'Exarchat. Le Copronyme leur a souvent reproché leur maladresse, et il les déposséda de leurs biens.

— Il y a longtemps de cela,... répliqua le vieil Eutychès... Depuis lors, Tàge leur a donné de la prudence et du jugement. Ils brûlent de réparer leur défaite d'Occident par une victoire d'Orient.

— Et ils ne sont pas Iconoclastes !... déclara Staurakios.

— Chose essentielle; j'en atteste l'Esprit Invoqué!... renchérit Phares.

— Chose plus essentielle que de repousser les Sarrazins, peut-être?... s'écria l'impératrice.

Et elle vit que les eunuques se regardaient en souriant. Eutychès grommela, redressa sa vieille taille. Toutes ses plaques, tous ses insignes, toutes ses chaînes sonnèrent confusément :

— Chose plus essentielle en effet, à cette heure ! Irène bondit hors de son trône double...

— Voilà ce que l'on me reproche. Vous parlez comme des femmes, vous n'êtes pas des hommes. Il vous manque ce qui fait le cœur mâle et le bras généreux.

— La grâce de la Providence en effet a bien voulu nous épargner la présomption et raveuglement brutal des soldats. Nos pensées... déclama Staurakios...

Io4 TRÈNE ET LES EUNUQUES

— Vos pensées !...

Irène haussa les épaules ; et elle ricana. Vraiment une rage sincère tordait ses nerfs, vibrait dans sa poitrine, serrait ses dents, étouffait même les accents de sa fureur. C'était h ces lâches qu'il fallait donc obéir. Leurs pensées ! Et où prendre un autre appui. Les iconoclastes qu'elle eut aimés à présent la détestaient et préparaient contre elle des complots. Les iconoclastes et le parti militaire étaient ses ennemis qu'elle eut voulu ses amis.

— Va vers eux, Despoïna, si tu songes que c'est là ta voie .. dit Bythométrès, bien qu'elle n'eut point parlé... Et ils nommeront les tuteurs de ton fils qui t'évinceront. Car ils ne te pardonneront ni tes discours dans l'Ecole du Palais, ni ta politique coupable d'avoir fait couronner Constantin sous leur serment. Ils te haïssent à jamais. Ils se défieront à jamais.

— Oui vous m'avez chargée de liens. 0 mes araignées hideuses. Je me débats dans vos toiles perfides, aujourd'hui. Mais je les romprai bientôt.

— Ton Autocratie peut tout. Que sommes-nous à tes pieds, sinon des bestioles chétives.., avoua Phares.

Et il courbait le dos comme pour recevoir le cinglement des verges. Staurakios ajouta :

— Si nous avons tissé nos toiles dans le Palais, o Basilissa, toi-même nous fournissais le fil, toi-même as chassé dans nos rets deux grosses mouches : le Copronyme et le Khazar. Et si ta dextre maintenant tient la sphère du monde, c'est que tu laissas ces

TRENE ET LES EUNUQUES lOt)

imprudentes mouches s'embarrasser dans nos fils, dans ces liens. Certes, puisque ta bouche augustale a parlé, nous sommes des araignées hideuses, mais toimôme ne pourrais-tu pas te comparer h une araignée magnifique^ à une araignée d'or, à une araignée d'escarboucles, si tu veux, mais à une araignée qui sut épuiser l'Autocrator Léon en lui suçant sinon le sang, du moins ce qui équivaut au sang...

Ainsi parlait Staurakios tranquille, sans que ses gestes fissent même bruire la soie de sa longue robe fauve.

Irène pensa l'étrangler. Elle voulut saisir dans ses mains les fanons de ce cou flétri, et sentir les veines gonfler, le larynx craquer sous ses doigts haineux. Cela Teut soulagée, tant ses muscles et ses os voulaient agir, tendus, tels des ressorts d'arbalète, parles nerfs qui se contractaient encore. Mais elle se ravisa, préféra sourire, et se rasseoir épuisée, au fond du large trône froid. Dans le silence, les poitrines oppressées haletèrent.

— Qui donc,., reprit-elle..., qui donc battra les Sarrazins ? Lequel de vous réduira le César ; et lequel de vous dispersera les cavaliers du Khalife ?

— Il n'est pas besoin,... énonça Bythométrès,.., que les Sarrazins soient vaincus. Daigne, o Lèvres de l'F^sprit, daigne écouter mon discours. Je soutiens que si l'un de tes généraux remporte une éclatante victoire sur les Infidèles, rien de plus terrible ne peut t'advenir, à toi et à l'Empire.

Io6 IRÈNE ET LES EUNUQUES

— En vérité Bythométrès a exposé le meilleur avis,... soutint Eutychès.

Et i) amassait, autour de ses longues jambes, sa sinjarre pour les protéger contre lé vent coulis. Staurakios approuva. D'ailleurs il claquait de la langue, impatient de ne pas être compris par Irène, ni par son ironie cruelle.

— Ah, les chapons qui dénigrent le chant du coq triomphal. Bacchus rirait de vous entendre, s'il n'était un dieu mort, O mes eunuques ! Et comment avezvous découvert cette merveille, o mes sophistes.

— Mais..., riposta Staurakios... ; ta sublime intelligence n'a-t-elle point deviné que le vainqueur des Infidèles, jouira d'un prestige indéfectible sur les légions. N'a-t-elle pas deviné que ce mortel serait aussitôt appelé par les Iconoclastes à la tutelle du prince; n'a-t-elle pas deviné qu'il viendrait sans doute ici, prendre possession de cette tutelle avec le pas cadencé de cent mille héros pillards. Alors tu n'auras qu'à tendre la tête aux ciseaux des nonnes, et à t'enfermer dans le cloître. A moins qu'un fer rouge ne crève tes yeux athéniens, pour te mettre hors d'état

. de régner sur l'avenir.

— Et notre vœu de rétablir les Images serait impossible, comme celui de gouverner le monde avec la sagesse de l'Aréopagite, avec celle de Plotin, avec la force des Eons.

— L'empire serait offert encore à la bestialité des soldats.

— Et la tête de l'enfant Constantin ne tarderait point à rouler sur un échafaud afin que, dans son sang, quelque Michel de Cos, ou quelque César Nicéphore ramasse la couronne de tes Autocraties, puis la ceigne, avec ses émaux sacrés et sa croix mystique.

— Non, Despoïna, il ne convient pas à ta destinée que les Sarrazins soient vaincus.

— Et cela ne convient pas non plus aux Archétypes qui doivent commander avec ton sceptre.

— Seront-ils mieux servis par une armée en fuite, dans Constantinople assiégée, comme elle le fut déjà?

— Il ne faut pas non plus que la déroute avilisse tes étendards, mais qu'un stratège prudent se contente de tenir les passages du Taurus, avec opiniâtreté, sans livrer bataille en plaine. Voilà ce qu'il faut à notre dessein. Après un hiver d'escarmouches inutiles et dispendieuses, tu feras offrir au Khalife de payer un tribut annuel, pour qu'il garde chez lui ses cavaliers malodorants et ses fantassins pouilleux ! Byzance est assez riche pour jeter quelques os d'or aux chiens hurleurs du Prophète.

— Ainsi, tu ne connaîtras point les hontes du désastre, ni les périls de la compétition. Et tu pourras grandir, en paix, ta puissance...

— Alors les sublimes Entéléchies gouverneront de l'Orient à l'Occident..., espéra Bythométrès.

— Et l'ange descendra comme une étoile qui tombe du ciel sur la terre ; et il donnera la clef de l'Abyme à nos méditations, à nos extases.

— Et l'impératrice Irène sera la femme revêtue de soleil ; elle aura la lune sous les pieds et une couronne de douze astres sur sa tête, parce que c'est écrit; et qu'elle est l'élue.

Alors, tous quatre se prosternèrent, ayant quitté leurs sièges. Irène vit leurs échines respectueuses ramper, peut-être moqueusement, vers ses souliers de pourpre.

Plusieurs jours ils la convainquirent ainsi de leur excellence. Et, pour la déterminer à suivre les avis de la prudence, il amenaient, avec eux, le prince qui était, par le corps, un garçon solide comme l'aïeul Constantin V, et, par la face, une fille grave semblable à sa mère dans les premières années du mariage. Il aimait les jeux de vigueur. On le voyait partout chevauchant avec son camarade Théoctistos nègre et lippu. Il adorait un paon apprivoisé, cadeau de la ville d^Andrinople. Avec le geste même de son père caressant les joyaux, Constantin lissait continuellement les plumes de l'oiseau majestueux qui se cambrait voluptueusement sous la main adroite et lente. Souvent le prince se couchait au long de la bête accroupie et lui tendait les lèvres. Aussitôt le bec aigu s'y engageait pour se retirer, plein de salive humaine, après une longue succion. Alors le paon levait haut son gosier de saphir, et il savourait la liqueur amicale en gloussant. Ce qui rendait le petit garçon fou d'orgueil et de joie.

A considérer ces jeux, l'impératrice reconnut sou-

vent les manières de Léon le Khazar, et les gestes de leurs ivresses lascives. Ce prince était né de leurs embrassements, de leurs fougeuses débauches. A l'instant où l'oiseau favori insinuait son bec dans la bouche de son ami comme dans une figue ouverte, Irène se voyait, ainsi qu'au miroir, en ses minutes de pâmoison, tant lui ressemblait alors l'enfant de la volupté. A l'ordinaire, il était l'image de son aïeul, bruyant, crédule et brutal. Il entraînait ses précepteurs dans les écuries des cataphractaires, pour admirer indéfiniment les lignes des beaux coursiers. Tous les matins, il se réveillait afin de suivre, solidement assujetti entre les bosses d'un chameau persan, les évolutions de la cavalerie par le champ de manœuvres. Et il rentrait joyeux, chantant à tue-tête des psaumes de victoire. Aussi les soldats iconoclastes le vantaient, le chérissaient comme la descendance de l'Isaurien. Ils élevaient, pour lui, dans leurs casernes, des singes amusants ; ils doraient des grains de maïs réservés à la nourriture du paon.

Les gens du Palais mirent en lui leurs espoirs. Les fauteurs de compétitions persuadèrent mal les troupes. L'opinion s'établit qu'on pouvait bien tolérer, quelque cinq ou six ans, la régence d'Irène et le gouvernement de philosophes éprouvés dans les disputes qui avaient glorieusement illustré l'Ecole du Palais, à tel point que Karl le Franc voulait, au dire des voyageurs, instituer la même en sa cour d'Aix-la- Chapelle. Dans six ans au plus, Constantin règne-

rait, pour la gloire de Byzance, et la fortune de ses légions.

Le serment du Vendredi-Saint fut renouvelé selon les mêmes termes. Irène se trouva toute-puissante, appuyée sur un parti solide. Disposé parfaitement en sa faveur, déjà, le peuple reçut des largesses considérables fruit de 'l'avarice criminelle de la dynastie. Jean stipendia ses amis avec les trésors acquis jadis au prix d'iniquités nombreuses dont la foule gardait rancune. En sorte que cette conduite fut un heureux contraste avec les habitudes cupides des empereurs, sans que Ton s'aperçut qu'Irène accomplissait une simple et peu coûteuse restitution.

Elle eut grand soin de faire ces largesses en son propre nom, et d'écarter, dès le présent, la personnalité de son fils. D'abord les monnaies l'avaient représenté sous un visage niaisement ovale, et soutenant avec son père une croix double. De même, les pièces nouvelles le montrèrent soutenant avec sa mère une haute croix géminée. Cela seulement se modifia dans sa vie.

Irène sollicitait Anthusa de partager le pouvoir. La sainte s'y refusa. Cloîtrée elle attendit la mort et la béatification dans l'austérité monastique. Et l'Impératrice domina, sans émule, servie par la modestie mênie de celle qui l'aidait encore à s'affermir sur le trône.

On put voir en peu de temps, comme les eunuques surpasseraient les espérances publiques.

Le pape Adrien 1^'", qui sut préparer le Franc Karl

à devenir le Carolus Magnus des écrits ecclésiastiques, et le Charlemagne de l'histoire, devint favorable. Le pontife de Rome pénétra les desseins des orthodoxes. Sûr de ne plus craindre l'absorption grec({ue maintenant balancée par l'énorme pouvoir des (Carolingiens, il transigea dans la querelle canonique. 11 s'entendit avec la pompeuse intelligence de Bythométrès. Charlemagne, qu'il menait en épouvantail pour éloigner les maraudeurs du temporel de Saint-Pierre, seconda de tels desseins. Une manière de triple alliance s'établit entre Byzance, le Pape et le Franc décidés à se maintenir contre les Barbares et les ambitions soudaines des généraux rebelles.

Qu'en vingt mois de règne un pareil résultat eut été atteint c'était la marque d'esprits actifs, propres il méditer de grandes choses, et volontaires pour les accomplir.

En même temps, le budget se dégrevait d'impôts. Les richesses illégalement enlevées aux citoyens, aux moines, étaient rendues par Phares. Une harmonie nouvelle naissait dans l'État, un équilibre de ses lorces, de ses facultés. Ce fut la paix si vainement attendue. Les louanges du peuple acclamèrent Irène.

Maintenant Jean, assoupli h la vie de cour par son très long service, savait bien les hommes, leurs passions, leurs faiblesses surtout qui les livrent. Làdessus, il parachevait l'éducation de Staurakios. Des derniers rangs sociaux, celui-ci s'était élevé

par l'unique force de son talent observateur. Il concentrait en sa seule ambition les vigueurs de son être, avec Tespoir vague de soumettre un jour ceux-là qui l'avaient asservi, honteusement mutilé. C'était, à condition de ne pas lui laisser rompre le frein, un auxiliaire sans égal. Jean d'ailleurs le matait.

Irène, dit un pieux historien, « les prit pour l'éclairer et non pour la conduire. » Pourtant c'étaient eux qui régentaient la vie du Palais, de cette cité énorme, de ses églises, ses trésors, ses trois mondes militaire, ecclésiastique , administratif, circulant dans l'ensemble des salles immenses , des édifices divers, le long des quais, sous les arcades basses de l'Hippodrome, et sans cesse occupé à s'unir en factions, h tramer des complots avec un art spécial créé pour cela, une sorte de sport aristocratique qui consumait l'existence de cour.

La ville était une tout autre chose, plus inconnue de ces patriciens, de ces eunuques, que les postes militaires des confins asiatiques, où, tour à tour, ils allaient commander et s'user en tentatives périlleuses afin d'attacher à leur fortune individuelle les mercenaires barbares pour reparaître, un jour, sous les murs de la ville impériale, chaussés de pourpre, la couronne des basileis au front, près de triompher, prêts à subir courageusement le dur supplice des yeux crevés, s'ils ne gagnaient point la partie.

Eutychès n'ignorait aucun système de conjuration. A tous, il avait été mêlé depuis l'adolescence

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comme agent, comme spectateur, comme espion. Ce fut lui qui saisit de nouvelles lettres adressées par Théophylacte Rhangabé, drongaire des Douze-Iles, et plusieurs olïîciers iconoclastes, au César, frère de Léon, avant qu'elles parvinssent en Chersonèse.

Sur Tavis de Jean, l'impératrice rappela Nicéphore avec de tels termes qu'il crut sa grâce accordée en l'honneur du joyeux avènement. Il accourut par une pluie mêlée de neige. Mais, dès la première heure de son arrivée, il fallut qu'il se justifiât. On instruisit le procès. Y furent impliqués des sénateurs même.

En d'aussi graves conjonctures, Irène n'hésita point. Les eunuques décidèrent qu'il importait de punir terriblement pour marquer que sa main de femme châtiait de façon virile. Grégoire logothète du Drome, Bardas Stratège des Arméniaques, Constantin domestique des Excubiteurs, Théophylacte Rhangabé drongaire des Douze-Iles, fauteurs du complot, reçurent, sans égard au rang, le fouet. Ils furent tondus puis relégués aux. Iiontières. Les plus illustres de leurs complices durent subir l'internement dans des îles différentes où nul ^ rapport ne leur demeurerait possible.

fP" Quant aux cinq oncles de l'empereur, césars et nobilissimes, Irène leur enjoignit de comparaître en sa présence devant le patriarche Paul. Ils l'y saluèrent superbe et courroucée, revêtue de ses insignes d'Augusta, ayant le diadème surmonté de la croix grecque, et cette sorte de chasuble courte devant, longue derrière qui se retroussait sur la main gauche comme

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une traîne. Les eunuques et les dignitaires orthodoxes l'entouraient, les scholaires avec leurs masses d'armes. Staurakios lut un réquisitoire contre des prétentions menaçantes pour la paix intérieure. Cela se terminait par une condamnation à mort. On laissait aux conspirateurs une voie de salut : substituer la mort civile à la mort physique par tous les vœux de renoncement. Le patriarche voulait bien les recevoir au nombre des ministres du lesous, et les ordonner prêtres. Jean ne leur laissait pas le loisir de réflexion. Il fallut qu'ils se résignassent et se fissent sacrer incontinent. Après une abdication de leurs titres et qualités, le patriarche leur conféra les ordres.

Bythométrës exigea que ce premier succès sur les adversaires fût suivi d'une sanction solennelle. Elle instruirait le peuple de la puissance infrangible que possédait Irène. L'influence des manifestations extérieures est suprême sur l'esprit des foules. La magnifique cérémonie du couronnement de Constantin avait, aux yeux du monde, légitimé sans conteste sa qualité d'empereur. Faire officier sacerdotalement par les oncles, devant Byzance, les marquerait ainsi d'un caractère d'onction qui rendrait odieuse à l'avenir toute tentative guerrière ou politique de leur part. Le sentiment religieux des Grecs souffrirait mal de telles profanations. Les nobilissimes resteraient pour jamais déchus de |eurs droits de naissance.

A Noël donc, ils donnèrent, en grand appareil, la communion publique, dans l'église de La Sainte-Sa-

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gesse. Irène y parut avec un superbe cortège. L'empereur Constantin Taccompagnait, suivi de toute la cour, des officiers, des dignitaires. Les hérauts portaient devant eux la couronne adorée par Léon, cette merveille de joaillerie pour Tamour de laquelle il était mort. Afin d'expier le sacrilège, Phares l'avait enrichie encore des pierres les plus rares qu'il avait pu réunir. Paul en fit un nouvel hommage au Théos parmi l'allégresse des moines et les acclamations populaires.

Le parti militaire jugea que l'orthodoxie scrupuleuse des eunuques le menaçait. Ce fut une créature de l'impératrice, le vieux stratège Elpidios, gouverneur de Sicile, et déjà compromis, qui, le premier, fomenta la révolte.

Dans son gouvernement, il blâma la cérémonie de Noël. Les Siciliens l'approuvèrent excités par les milices. Ils rapportaient immédiatement à l'intervention d'Elpidios les améliorations administratives appliquées selon les ordres de Bythométrès. Et ils offrirent au César-prêtre de le proclamer. Ils se levèrent en armes.

Nicéphore concevait que, si la Despoïna avait entièrement mené à bien son œuvre de répression, le peuple de Byzance pensait avec elle et pour elle, et que, rien n'était qui méritât les hasards d'un soulèvement. Aussi prévint-il, de lui-même, Irène sur les choses de Sicile.

Théophane, capitaine des gardes, aussitôt expédié à Messine pour signifier h Elpidios son rappel, manqua d'être écharpé par la populace. Il dut fuir. Dès son

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retour, Irène commanda l'arrestation de la famille d'Elpidios. Au milieu de l'Hippodrome, sous la colonne serpentine des Platéens, les verges des soldats firent voler le sang de la mère obèse, qui hurlait entre des mèches grises, des adolescents flexueux et maigres dont les miaulements excitèrent les risées de la foule égayée par le soleil d'avril.

Eutychès les enferma au cloître, puis en prison, comme otages.

La nouvelle de la révolte détermina certains troubles dans Tesprit des thèmes militaires. A quelque temps de là les eunuques purent redouter qu'elle se généralisât.

Ils organisèrent une diversion. Jean, comme Chef du Palais, émanation directe du trône, rejoignit le grand domestique des Scholes d'Orient dans les camps de la Comagène. La cavalerie du Khalife tentait de franchir le Taurus. Elle ignorait que le Mesureur de l'Abyme eut amené les machines et le feu grégeois. S'étant hasardée par un défilé, elle fut surprise dans une embuscade. La poix brûlante et le soufre corrodèrentles corps tordus. Des chevaux enflammés s'enfuirent par toutes les pentes, incendièrent les bois, bondirent dans les précipices. Des forêts flambèrent.

A cette nouvelle l'enthousiasme des Byzantins se fit tellement aveugle que la victoire finale du Khalife El-Mahdi en ce même pays de Comagène, fut alors tenue pour peu de chose, encore qu'on dut promettre de payer tribut, avant qu'il évacuât les territoires du

thème. Le prestige des Eunuques auprès des troupes n'en tut pas moins confirmé.

La faveur d'Elpidios baissa.

Irène ne laissa pas languir ce sentiment de l'opinion. Avec les sommes accumulées par la prudence des empereurs iconoclastes, elle arma la flotte. Et ce lui attira les cœurs belliqueux davantage. Seule après tant de maîtres, elle savait vaincre sans fouiller les bourses. Elpidios ne devait pas résister aux légions d'Eutychès, de Théodore, son lieutenant, ennuque et patrice. En 782 il s'enfuira chez les Sarrasins, emportant pour toute fortune ce titre apocryphe de basileus décerné par les soldats séditieux. Les Infidèles le lui reconnaîtront et l'honoreront. Mais nul historien ne dira qu'elle fin il eut. Sans doute, mourut-il exilé, misérable, occupé h de vaines intrigues pour persuader ses hôtes d'aller combattre sa patrie, et de l'installer sur le trône. A Byzance, le Palais jugera les Siciliens suffisamment punis par l'humiliation de la défaite. Nul autre châtiment ne les frappera.

Malheureusement, Staurakios fut livré aux Sarrasins victorieux du Lachanodracon. Le Palais dut payer cher la rançon. Staurakios compensa cet échec en soumettant les Slavons de Grèce et de Thessalie. En janvier 784 il revint toucher le milliaire d'or d'où rayonnaient les routes impériales. Sur la place intérieure du Palais, à la joie de la classe négociante certaine d'accroître ses trafics dans ces provinces rouvertes, il chevaucha parmi la majesté des étendards déclos et

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le poudroiement de la cavalerie. La Régente le reçut avec beaucoup d'honneur. Jean voulut que Ton fêtât extraordinairement l'habile ministre qui le secondait. Staurakios triompha solennellement dans l'Hippodrome avec une splendeur inaccoutumée. Byzance n'avait rien vu de pareil depuis Bélisaire.

Irène comptait alors deux ans de pouvoir.

Ses adversaires semblaient partout défaits aussi bien par l'opiniâtreté de ses armes que par l'adresse de sa politique et l'énorme activité de ses eunuques. Au pouvoir précaire d'autrefois, maintenu contre l'hostilité du peuple selon la faveur instable des troupes, succédait un gouvernement en équilibre sur ces deux forces, sachant acquérir les sympathies des masses au moyen d'une économie sociale admirablement improvisée, sachant, de plus, occuper l'inquiète brutalité des soldats par des expéditions militaires, avant de la réprimer par d'énergiques coups d'Etat.

Byzance n'armait que contrainte, et pour conclure les querelles au moyen d'alliances commerciales.

La prospérité accrut étrangement sous cette administration. Les excellences du règne de Justinien se renouvelèrent. Partout la culture des champs occupait les bras des captifs. Les routes sûres se creusaient d'ornières sous le faix des chariots colportant les richesses qui passaient d'Orient en Occident. La vertu géographique de Byzance en faisait le comptoir du monde le plus achalandé entre la civilisation de l'Asie et la barbarie de l'Europe.

Irène alors se remit à l'étude. Bythométrès chargea

parchemins les mains propices de Tinitiée. Les

îiences incluses aux anciens livres de l'hermétisme

lexandrin révélaient les conseils nécessaires pour

tablir l'harmonie des éléments humains en présence

dans le corps de l'empire. Irène reconquit sa pré-

cellence intellectuelle.

Assise sous les tendelets impériaux, à l'extrême pointe d'un promontoire dominant les eaux rapides du Bosphore, elle passait les soirs, avec le Mesureur de TAbyme, devant l'immortelle splendeur du ciel levantin. A se voir reflétée dans les vasques de métal, et resplendissante comme la Mère du lésons en la châsse pompeuse de ses vêtements qui miraient les scintillantes étoiles sur chaque facette de leurs joyaux, elle écouta chanter ses espoirs de triomphe. Sa mémoire reconstituait les enseignements logiques d'autrefois que précisait l'eunuque à la voix changeante. Elle se demandait pourquoi les arbitres du monde négligent si facilement la joie de sentir leur esprit, vivifier les âmes de millions d'êtres, et leur imprimer une cadence d'efïorts réalisant le principe même qui les suscita. Renoncer à cela pour sacrifier à des appétits ! Irène ne comprenait plus son erreur. Les monarques des temps défuntSjdéfilaient, devant son souvenir, courbés sous le ridicule de passions humbles pour l'assouvissement desquelles le pouvoir ne leur avait paru qu'un moyen. Elle éprouvait de la honte à songer qu'elle compterait un jour, aux pages des annales, dans la série de ces princes.

Le désir de faire vibrer un peuple au soufîle de son esprit la tenait haletante et pâmée quand la foule approbative poussait vers elle ses flots humains secoués de clameurs favorables. Elle imaginait que tout cet élan de la multitude pénétrait sa chair tressaillante. Elle communiait, presque sous les espèces sensuelles, elle, principe actif et fécondant, avec cette foule passive, enthousiaste comme une amante, et palpitant comme l'épouse à l'approche de l'époux.

Ce délire d'élue, elle l'éprouva surtout durant le voyage qu'elle accomplit à travers ses Etats. Dans tout l'éclat d'une gloire récente dont le peuple s'était déshabitué, elle parut aux foules pieuses ainsi qu'une seconde incarnation de la Panagia. L'or des réserves isauriennes alimentait ses perpétuelles largesses. Elle semait, sous les sandales des passants, les monnaies nombreuses, symboles infaillibles pour enchanter les âmes.

Sa marche d'ailleurs fut marquée par des œuvres. Elle reconstruisit les villes que les guerres avaient détruites. Elle fonda des colonies pour les pauvres. Elle dota les monastères communistes. Ainsi confia-t-elle à l'économie des moines, la ville deBerrhoë qu'elle releva parmi ses ruines, et qu'elle nomma Eirenopolis.

^8i, Rotrude, fille du Franc, avait été fiancée au prince. Elle était la sœur de Louis et de Pépin, sacrés récemment rois d'Aquitaine et d'Italie. L'ambassade solennelle envoyée près de Karl revint avec l'acquiescement. Ce que n'avaient obtenu ni l'Isaurien, ni le Copronyme

malgré tant de démarches et d'humiliations, Irène, par l'initiative de ses ministres, et la grâce que projetait au loin sa gloire, se 1 était fait en quelque sorte solliciter comme un honneur.

Les Grecs chérissaient déjà leur future impératrice. Ils la baptisèrent Erythro, dans la vivacité de leur allégresse, lui donnant le nom de la mer qui se mariait au sol de l'Empire.

La Régente et Jean élurent un eunuque. Il partit vers la princesse afin de l'instruire dans la coutume et dans la langue de ses futurs sujets, de l'initier au cérémonial, aux subtilités du dogme byzantin.

Cette fois, les évéques des Gaules ne s'opposaient plus. Certainement Bythométrès avait offert les gages d'une prochaine conversion durant les ententes nuptiales. La précieuse amitié de Rome secondait alors les eunuques iconolatres.

— Rotrude est-elle aussi belle que le pàôn ?... demandait Constantin non sans inquiétude... Et comment devrai-je l'embrasser?

Dans les soucis d'une politique complexe, le jeune prince avait été quelque peu négligé par l'affection maternelle. Si, jusqu'à la mort de Léon, Irène l'avait choyé comme le motif de ses plus arderities bmigues, l'empereur mort, elle commit aux moirles et aux eunuques éducateurs le soin de cultiver la croissance de Constantin. Quand se posa la question du mariage franc la régente s'étonna de voir s'enfiévrer l'adolescent. Loin de sa puérilité première, il envisageait

l'avenir déjà comme une pioche expérience h mener soimême. Il se révéla soudain très amoureux de Rotrude. Excitée par l'enthousiasme des gens, sa naïve prolixité se promit de conduire le monde avec cette fille de la grande race combattante. Le Maître des Offices, Pierre , lui donna une paonne qu'ils nommèrent Rotrude aussi.

Irène devina qu'il lui siérait bientôt de s'effacer devant le pouvoir de l'empereur devenu l'homme d'Etat. Son autorité de régente était chose intérimaire, et pis aller de tutelle durant la viduité de la patrie.

Il arriva que cette femme altière se rendît à ce raisonnement vers l'heure même où la combinaison de ses plans aboutissait. Il lui fallut admettre qu'un rôle de vieillesse allait lui convenir dans la retraite dû monastère, ou dans les salles du Gynécée. Plus elle ne commanderait ni ne goûterait l'ivresse de sentir lui battre au cœur la faveur publique, de suivre, haletante, le jeu des empereurs où les vies humaines sont les points de dés, et la terre, avec les mers, le plateau d'enjeux.

Constantin avait douze ans. L'extrême jeunesse de l'héritière franque laissait encore du répit.

Irène se vit, à trente ans, près de ne retenir que son titre. Peu lui importait la dignité sans le pouvoir. Cela parut aux eunuques une souveraine injustice du sort. Comment un garçon sot et inexpérimenté saurait-il assumer l'oeuvre gigantesque ? Ne croulerait-il pas dans l'ordure de ses vices juvéniles coriimé ses

aïeux mémorables? Irène le regardait courir avec des chiens molosses dont il possédait au juste l'esprit.

La régente se révolta. Jean lui permit de ne pas céder à la coutume des cours. Et, pour reculer au moins Téchéance d'un si funeste avenir, Staurakios guida sa diplomatie de manière a refroidir les relations actives entre les deux pays. D'abord Irène allégua l'âge des fiancés pour prétexte à son refus de fixer la date des noces, puis tergiversa sur le détail des actes officiels. Ainsi, peu à peu, les négociateurs se lasseraient. Eutychès laissa tomber les questions de date, de contrat, sans rupture apparente, néanmoins.

Mais, de cette secousse morale, il demeurait au cœur d'Irène un étrange sentiment de méfiance à Tégard de ce fils qui la pouvait anéantir, du soir au matin, par un coup de force aussitôt légitimé. Elle le voyait en proie aux conseils de vieux libertins, d'audacieux jouvenceaux aptes à tout tenter pour obtenir la direction des affaires. Déjà Phares trouvait que le Maître des Offices flattait exagérément son élève, en lui prédisant les victoires de l'Isaurien, du Copronyme, de Léon même, en oubliant de lui dire leurs défaites, en présentant chez le prince telles femmes de la cour réputées pour leurs vices.

Hors le désir de régner, aucun signe d'intelligence ne semblait éclore dans ce cerveau embryonnaire attaché à connaître les plaisirs extérieurs, les futilités de la vie, à livrer et à retirer sa confiance aux plus méprisables favoris. Toute la hideur d'âme propre aux

jeunes garçons se manifestait en ce petit-fils du Copronyme. Rien qui fit pressentir en lui un génie du gouvernement ou de la guerre. Il n'aimait que les paons, les biches, les chevaux, les chiens, les athlètes, les filles parées étrangement, la musique violente et langoureuse.

Les eunuques s'assurèrent qu'il importait de ravir Byzance à ses mains.

Ils n'avaient d'autre moyen d'y réussir que de se faire plus indispensables encore aux destinées du pays, que de pousser leur tâche plus outre, et de séduire le monde par le bonheur de leurs entreprises.

Contre leurs adversaires, contre ceux qui, patiemment, résolument, attendaient l'émancipation de Constantin, contre les inconoclastes du parti militaire, il fallait férir et gagner. La seule chance de salut c'était la déchéance de ce parti. Ensuite les orthodoxes devraient aux eunuques leur liberté religieuse, les moines leur richesse territoriale et leur sécurité, les femmes l'accomplissement d'un vœu très cher. Cela raffermirait l'alliance avec le Pape et l'Occident. Cela vaudrait au trône les subventions du clergé, la reconnaissance des classes agricoles ennemies des soldats, et qui payaient l'impôt. Irène entama rapidement la lutte. Pour grandir encore le prestige de la cause qu'elle secondait, Phares lui ménagea un miracle.

Très à propos, un paysan de Thrace dégagea le sépulcre d'un géant enfoui dans la terre avec cette inscription : « Le Christ naîtra de la Vierge Marie et

je crois en lui. Soleil tu me verras encore un jour sous Fempire de Constantin et d'Irène. »

La stèle fut amenée dans Byzance. Elle y produisit grand effet. Elle confirma les réfutations de l'hérésie nestorienne sur qqoi se fondait la doctrine des iconoclastes. Ceux-ci refusaient toute adoration aux images de la Panagia, en prétendant qu'elle conçut la forme charnelle du lésons, et non l'Esprit du lésons, lequel préexiste au ciel, à la terre, h l'humanité, donc h l'épouse du charpentier Joseph. Le dogme du Copro nyme soutenait que l'énergie divine créatrice des mondes n'avait pu être l'œuvre d'une femme née de ce monde. Le lésons n'avait fait que reconnaître, en Soi, l'âme du Père éternelle en son Fils même.

Préparés depuis longtemps à la résistance par les encouragements du Palais, les moines divulguèrent bruyamment la légende. Ils se déclarèrent en public adorateurs des images. Hardiment tout ce qui n'était pas militaire arbora l'opinion de la régente élue du Théos. Seuls les évêques jadis présents au conciliabule du Copronyme n'osèrent se rétracter par amourpropre.

Le peuple manifestant ainsi, la tâche se facilitait. Un édit décréta la liberté de conscience et la faculté, pour chacun, de suivre le culte qui lui plairait. Aussitôt l'orthodoxie fut prêchée dans les églises. On officia publiquement selon le vieux rite.

Beaucoup n'étaient devenus ardents iconoclastes que par crainte des vexations et des supplices. Le culte de

la Vierge se rétablit partout. Les femmes triomphaient par le moyen d'une femme, pour l'adoration d'une divinité féminine. Le parti d'Irène vécut au grand jour. Les soldats le purent dénombrer. Parce que ses forces leur semblèrent considérables, ils n'agirent plus h rencontre.

Ce premier résultat encourageait les eunuques. Jean s'attendait à une émeute, à la révolte ouverte. Voici que leur fermeté seule en imposait h la multitude brutale. Pour eux-mêmes, pour leurs ambitions secrètes, c'était la victoire en somme de l'élément contraire h Léon risaurien et à Constantin V ; un présage de leur suprématie future sur le prince.

Jean Bythométrès ne laissa point de repos à l'ennemi et porta de nouveaux coups.

Paul, le patriarche de Léon IV, malgré les apparences nécessaires à sa charge, n'avait pas démenti ses préférences pour l'orthodoxie. Il restait fidèle à Irène, l'ayant prouvé en ordonnant les oncles du prince, lors de circonstances périlleuses.

Lorsque le goût populaire fut bien évident, la régente lui persuada de se retirer au monastère de Florus, pour y accomplir une pénitence publique de ses errements. Paul obéit à ce désir vers le milieu d'août. A peine fut-il en cellule, la maladie l'assaillit une de ces maladies qui secouraient les eunuques à propos. Sans qu'on sut bien si leurs vagues souhaits avaient autorisé Phares à composer un venin opportun, on déclara bientôt le patriarche perdu.

En compagnie de l'empereur, la régente alla rendre visite au malheureux. Devant leur suite, Paul remercia très haut le ciel d'avoir quitte une charge hérétique avant la mort. Gela seul lui permettait l'espoir du repos éternel. Dès ces paroles, Irène fit mander les principaux patrices et sénateurs iconoclastes. Elle leur suggéra de saluer le patriarche, de l'exhorter à reprendre la direction de l'église. Quand il les reçut, Paul les supplia de garantir leur salut par une prompte abjuration. En outre, il proposa de réunir un concile œcuménique qui résoudrait la question des Images. Ces personnes ne manquèrent pas de lui reprocher son consentement de naguère à l'hérésie. A cela il répondit par des pleurs et des plaintes de contrition. Il répéta que c'était précisément la cause de sa douleur, et pour quoi il s'efforçait de faire rude pénitence. Pendant cette crise de désespoir tragique, il trépassa. Ce ne fut plus qu'une chair inerte, mal barbue, et la bouche béante ; une chair raidie dans un froc sur les cendres que l'agonisant avait fait répandre dans son lit plaqué d'ivoire, veillé par des lions de bronze qui relevaient les courtines. Et il parut aux assistants que c'était la mort aussi du parti militaire. Constantin sanglota si fort qu'on dut l'emporter hors de la chambre.

Bythométrès tenait un édit tout prêt autorisant à prêcher la réfutation des théories iconoclastes. Cet acte fut aussitôt promulgué. Paul ne croyait sans doute pas jouer au réel la comédie du repentir in extremis. Phares ne dédaignait pas l'office de machiniste suprême

àm^,,,^^

iTïimum

...les légats admirèrent la beauté parfaite de la pièce.

dans les drames de palais. Le doucereux Eutychès, avait pensé qu'une mort parfaite allouerait une autre importance à la conversion du patriarche.

D'ailleurs on ne perdit plus un instant. Les délégués des ordres de l'Etat réunis, par commandement impérial, dans la Magnaure du palais des Blaquernes, virent la régente, l'empereur arborant le sceptre et le globe, tous les dignitaires en costumes présider cette séance extraordinaire. Lorsque le silence se fut établi, Irène, en de belles périodes, invita les personnes présentes à élire un nouveau patriarche qui égalât Paul par ses qualités :

— L'empereur..., ajouta-t-elle..., considère cette dignité comme la plus haute de l'empire puisqu'il s'agit du service du Théos et du salut des citoyens. Aussi veut-il que vous l'aidiez à choisir celui que vous estimerez le plus digne et le plus capable de remplir ces devoirs ; en telle sorte qu'ayant contribué, pour votre part, à l'élection du Patriarche, vous vous soumettiez d'autant mieux à son pouvoir que vous l'aurez vous-mêmes jugé le plus capable de vous gouverner. Or, à la cour, vit un sujet dont chacun prise le mérite. On n'a pu d'abord s'empêcher de jeter les yeux sur lui. C'est Tarasios; mais...

Ainsi que dans toute assemblée soumise au sentiment de son humble confiance, les gens se hâtèrent d'interrompre Irène, et de crier le plus haut possible le nom de Tarasios, à l'exemple des meneurs postés par Phares de-ci, de là.

l3o IRÈNE ET LES EUNUQUES

Satisfaite de cette docilité, Irène continua :

— C'est celui-là même que nous distinguons et que nous voulons pour patriarche. Mais, comme j'allais vous l'apprendre, il refuse cette charge. Or il sied, devant cette manifestation , qu'il expose ici les motifs qu'il a de s'opposer à une élection inspirée, pour ainsi parler, par le Théos même puisqu'elle vient de la voix du peuple, après celle de l'Empereur.

On connaissait Tarasios issu de patrices, réputé homme de talent et de caractère. Ainsi que saint Ambroise avant son élévation au patriarcat, il était laïque. Mais Eutychès le savait orthodoxe intransigeant. Il le tenait pour l'énergique exécuteur de la restauration prochaine, l'homme d'âme robuste qui ne reculerait, ni ne trahirait. Tarasios attendait que l'assemblée le désignât, ne voulant qu'on ne pût lui reprocher plus tard d'avoir obtenu sa charge par faveur.

Devant l'acclamation publique, avec lenteur, il se leva. On vit un homme pâle et corpulent, en manteau brodé de léopards. Ses yeux luisaient. Après les révérences d'étiquette vers l'Empereur, vers l'Impératrice, il discourut.

Son exorde déclina une si grande responsabilité dans une église que l'anathème séparait des autres confessions d'Orient et d'Occident. Il avoua n'admettre qu'une foi unique dans le lésous et dans son Esprit. Par suite, il n'agréerait la charge que si la réunion d'un concile général statuait bientôt sur le

IREiNE ET LES EUNUQUES l3l

différend des Images, et rétablissait, par ce jugement, l'unité du christianisme.

La houle des têtes chevelues, coiffées de bonnets rouges, verts, jaunes, s'émut et vociféra. L'assemblée sanctionna, de ses cris, l'attitude approbative d'Irène. Puis elle s'écoula dans un grand tumulte, traînant ses sandales et ses bottines, bavarde, sans respect pour la magnificence du lieu qui répétait en échos la rumeur humaine.

Alors les eunuques et Tarasios convinrent d'envoyer un message au pape Adrien. Les maîtres de Byzance le priaient de venir lui-même tenir la présidence du concile œcuménique projeté. Ils lui promirent des honneurs inouïs, outre la satisfaction de ses plus chères visées.

Trop fin pour ne pas soupçonner quel parti la politique d'Irène tirerait de ce voyage pontifical, Adrien préféra envoyer deux légats porteurs d'une lettre fulminatoire contre l'hérésie iconoclaste. Il fécilita Tarasios de sa profession de foi et de son élection, encore que celle-ci fut proclamée contre les canons. Les églises d'Alexandrie et d'Antioche déléguèrent aussi des évèques.

L'année suivante, 786, au mois d'août, commença, dans l'église des Saints-Apôtres, le concile annoncé bruyamment h toutes les sociétés ecclésiastiques du monde.

Dans les galeries du pourtour haut tendues, pour la circonstance, d'étoffes impériales quadrillées, de bro-

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deries précieusement métalliques enchâssant les pierreries, Irène et Constantin trônèrent. Près d'eux, l'eunuque à tête de vieille appuyait son menton grommeleur contre ses mains tachées et unies au milieu de la canne d'azur. Bythométrès siégeait, fier de tenir enfin l'Orient courbé sous son esprit. Avec sa mine jaune et finement ridée, Staurakios se faisait noble, sévère. Phares murmurait des oraisons, des actions de grâce en baissant les yeux. Irène dirigeait l'expression bienveillante de sa face vers les évoques resplendissant comme des joyaux par les cornes de leurs mitres, et les dalmatiques orfèvrées. Us étaient déjà résolus, à voter la restauration du culte ancien. Par apparat officiel ils échangaient quelques propos de la discussion convenue qui précéderait l'accord unanime, lorsque d'effroyables bruits et des clameurs de meurtre grandirent au dehors.

Inquiètes, les tètes se tournèrent vers les portes ouvrant sur la colonnade du narthex. Un groupe se précipitait dans la foule des citoyens et des clercs. Hagard et chauve, les mains en l'air, un moine ventru cria que des séditieux en armes manifestaient pour le maintien du dogme établi par le conciliabule du Copronyme trente-trois années auparavant.

Bientôt on signale les gardes du Palais qui accourent, l'épée nue. Des cris lugubres, des hurlements de guerre épouvantent les Pères de l'Eglise. Irène pâlit et impose en vain l'autorité de son geste consacré. Un instant refermées, les portes cèdent. Couverts de

casques écailleux, les scholaires pénètrent menaçants parmi les cliquetis de fer. Leurs bouches rasées, livides, profèrent qu'ils ne laisseront pas outrager, par un désaveu public, la mémoire des monarques militaires dont ils reçurent leurs enseignes honorifiques. Les échos des clameurs rebondissent dans la coupole. Les officiers de l'escorte qu'envoie l'Impératrice pour rétablir le calme sont brusquement bousculés, chavirés dans leurs manteaux, repoussés, contraints de se réfugier dans la croix de la nef, autour de l'intrépide Tarasios. Lui, vêtu de l'habit patriarcal, monte à l'autel et commence, parmi ce tumulte de bataille, le symbolique sacrifice non sanglant.

Néanmoins le concile se dispersa. Ce fut une débandade. Les doigts liturgiques levés avec leurs anneaux, les mains brandissant leurs crosses pastorales, ordonnaient qu'on livrât passage. Et la foule se ruait à l'encontre. Irène, merveilleusement dédaigneuse sortit au côté de son fils. Devant elle les menaces s'évanouirent. Son courage altier troubla les protestataires. Après son dépïirt, ils rivalisèrent d'insultes envers le patriarche. Les évêques iconoclastes les vinrent joindre. Ensemble, avec la jactance du succès, ils vantèrent les axiomes théologiques du conciliabule. Ils couvrirent de leur dérision les orthodoxes réactionnaires, dont la fermeté ne se démentit pas. Sous l'ambon, l'eunuque à tête de vieille grognait, furieux et rouge, debout dans sa simarre; et ses gestes secouaient les métaux de ses insignes. Phares suppliait. Bythométrès raisonnait par grandes phrases, le visage

l34 IRÈNE ET LES EUNUQUES

tendu vers les fers des piques. Staurakios gardait le silence, en se peignant les boucles avec des ongles rageurs.

Revenus au Palais, ils ne perdirent pas le temps. Ils n'essayèrent point non plus d'une répression dangereuse, à cette heure de défaite. La violence de la soldatesque triomphait trop pour qu'il fût prudent de refréner alors son délire. Irène se priva de sortir, ne parut plus au dehors.

Bientôt, Staurakios, ayant reçu les dépêches de Cappadoce, les communiqua. Elles annonçaient que le calife Haroun-Al-Raschid successeur d'El-Mahdi et de Hadi se proposait d'envahir la province. Phares renchérit sur les pires nouvelles des stratèges d'Orient. Un bruit courut la ville : les Sarrasins se jetaient sur les thèmes d'Asie. Des messages rendus publics immédiatement signalèrent les progrès de l'incursion de lieu en lieu, de bourg en bourg.

Les crieurs publics et les tibicinaires sonnaient sur les • places la calamité nouvelle. Sur l'ordre d'Eutychès, les troupes commencèrent à passer le Bosphore avec les enseignes, les bagages. La guerre étant prévue terrible et longue, maintes phalanges de l'élite briguèrent la faveur de partir. D'énormes préparatifs agitaient les gens. Pour la première fois, le jeune empereur allait prendre le commandement et déployer en étendard le voile de laTrès Illuminante Pureté contre le Croissant des infidèles. Irène le déclara, montrant son fils aux scholaires et aux candidats un matin de revue.

IRÈNE ET LES EUNUQUES l35

Enchanté de la subite importance dévolue h sa personne, le prince hatn les choses. Il voulut que ses équipages gagnassent toute suite la Bithynie afin de donner au monde chrétien cette preuve d'une bravoure qui ne pourrait tiédir. Or, c'était coutume et privilège des gardes impériaux de suivre en tous lieux les équipages du souverain. Comme on ne les y conviait pas assez vite, ils réclamèrent cet honneur imprescriptible.

La régente autorisa leur départ. Ils sortirent de Byzance.

Les eunuques n'espéraient rien tant que cette marche. Staurakios se rendit auprès des légions de Thrace sous prétexte de les dénombrer. Il offrit à leurs officiers la défense du trône, et les ramena convertis h Irène, glorieux de leur nouveau titre, de leur riche solde. Ils occupèrent les casernes des gardes impériaux dispersés déjà dans les camps et dans les postes d'Asie.

En même temps, Phares annonçait la retraite subite des Sarrasins. Les motifs de guerre n'existaient plus. Les équipages de Constantin repassèrent le Bosphore, laissant les troupes iconoclastes sans vivres, sans places fortes dans la Cappadoce. Byzance était au pouvoir des orthodoxes, tout entière. Pris au piège de la Régente les gardes s'inquiétèrent.

En effet, Eutychès les licencia par décret. Dépourvus d'argent, de ressources, ils se dissipèrent, en quête chacun d'un abri, du gain indispensable. Deux semai-

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nés après, un ordre suprême expulsait de Dyzance tous leurs partisans, leurs familles, leurs serviteurs. Le titre de « gardes » fut aussitôt dévolu h l'élite des légions de Thrace. La panique sarrasine avait délivré les eunuques de leurs ennemis.

Irène n'attendit guère pour consacrer sa victoire.

Dans la ville même où Constantin le Grand avait réuni le grand concile qui formula les principales vérités de la Foi, à Nicée, en Bithynie, l'impératrice convoqua les évêques l'an ^87. Du lieu, de son nom historique, rassemblée sainte devait acquérir un prestige. Une confusion s'établirait dans les esprits chrétiens ; et l'on ne saurait quelle fut la plus importante de ces diètes orthodoxes.

La cérémonie fut extraordinaire. Nombre de religieux mutilés lors des persécutions iconoclastes, s'y montrèrent, palmes humaines du martyre de l'Église. Et dans la poussière des routes ils exhibaient leurs moignons gélatineux, leurs visages sans nez, sans oreilles; ils ouvraient leurs bouches sans langues; ils décoiffaient leurs crânes scalpés, zébrés de cicatrices brunes. Trois cent cinquante Pères de l'Eglise s'assemblèrent le 24 septembre. Le pape Adrien y fit prédire à Irène un règne de victoires si elle restituait le temporel napolitain et sicilien du Saint-Siège. L'Orient et l'Occident allaient enfin s'épouser.

Un prodige ne pouvait faillir à sanctifier une époque si pieuse. Des Juifs de Béryte ayant crucifié une image du Sauveur, le sang et l'eau jaillirent sous le coup de lance

qu'ils lui portèrent, et tant qu'on put distribuer ces liquides saints à toutes les basiliques du monde.

Le Théos donnait raison aux eunuques contre le parti militaire. Les miracles affermissaient leur pouvoir. Irène fut béatifiée par Tâme admirante du peuple grec.

Le vingt-troisième jour d'octobre, ce 787, le patriarche Tarasios mena les Pères du concile à Byzance dans la grand'salle du Palais. Irène, l'empereur, les magistrats de la cour, les corporations et la multitude s'étageaient hiérarchiquement de l'intérieur à l'extérieur, vers l'extrémité du faubourg noble. Sur un trône, merveille des orfèvres studieux, la Régente en sa châsse d'habits d'or et de pourpre, présida la locture du Décret de Foi.

Tous les dignitaires durent y apposer leur seing. Au coup de trompette, des clercs apostés relevèrent les images d'or, les rétablirent dans les niches ; et le peuple, se ruant par la ville avec des acclamations, alla chercher, au fond des cachettes, les statues de piété. On les érigea en grand honneur partout, dans les palais, les églises, aux angles des rues, sur les portes où elles avaient jadis donné.

Bénie par la reconnaissance des femmes, l'Impératrice rouvrit le trésor des Isauriens; elle répandit les largesses. De somptueux présents récompensèrent les hommes de bonne volonté qui l'avaient servie, et consolèrent les ralliés tardifs que les fervents de la première heure avaient querellés aux séances du concile.

l38 IRÈNE ET LES EUNUQUES

En effet, un moment les évêques orthodoxes refusèrent d'y recevoir les pénitents iconoclastes souillés du sang chrétien. Grâce à l'intervention du Palais, le conflit s'apaisa. Toutefois ceux qui avaient tenu le conciliabule du Copronyme durent en relire publiquement tous les articles, puis la réfutation dernière.

Irène se connut à la tète des pouvoirs religieux. Elle inspira désormais la faction majeure du peuple. Si les eunuques demeuraient la pensée directrice, la foule contente de réaliser son vœu, imputait à l'Impératrice seule la restauration du cultç libre. Le prince ne comptait guère, sinon comme symbole humain, sorte de maître des cérémonies paraissant à tous les galas publics avec la tenue des Basileis.

Alors Irène l'aima davantage. Elle avait à se faire pardonner, en le chérissant, en le choyant, en favorisant son goût de beaux costumes, des animaux nobles, des coursiers, des paons, et des cortèges superbes. Ce fut une mère dont l'exemple édifia les familles. Le titre de Très-Pieuse lui resta pour le triomphe de l'Eglise orthodoxe obtenu, par son courage et son intelligence, sur les plus redoutables hérétiques de l'histoire.

A voir perpétuellement le territoire supporter les incursions des Sarrasins ou des Bulgares, les eunuques s'avisèrent qu'un accord entre les peuples du vieux monde s'opposerait seul utilement à l'immigration orientale, à ses conséquences. Il fallait donc oublier la politique exclusive préconisée par les vieux théo-

iens de Palais. Au contraire, des rapprochements, desalliances s'imposaient avec les races nordiques d'Occident plus âpres h la lutte, mieux fournies en valeur, innombrables, amantes de la guerre. Dès ce huitième siècle, Staurakios prévit la définitive invasion de i453, la chute de TEmpire immergé, sans soutien, par l'afflux de la cavalerie turque, toute la civilisation des Césars, tout le souvenir de la gloire romaine émiettés sous la furie du Barbare mongol qui s'installera, hors de ses déserts inféconds, dans la fertile, l'opulente Fiirope.

Constantin semblait l'obstacle. Les eunuques comprirent qu'il n'échapperait pas à l'individualisme brutal d'ascendants occupés, dans leur orgueil puéril, à se brouiller, par des extravagances religieuses ou politiques, avec le pouvoir occidental. Les dix-neuf années de l'éducation impériale n'avaient pas formé un être supérieur. Le souci d'une débauche quotidienne, une arrogance facile, le mépris des sciences, le goût du beau plastique trahissaient l'àme du futur souverain. Sans doute, Irène dut se reprocher le manque de vigilance. Aux heures de sincérité intime, elle s'avouait certes qu'elle avait jadis constaté sans déplaisir les absurdes penchants de l'héritier. S'avilissant ainsi lui-même, il laissait moins à craindre pour Tavenir. Témoignerait-il jamais de ses aptitudes à régir seul l'empire des Romains ? Esclave d'opiniâtres appétits sensuels, il ne tarderait pas, s'il essayait le despotisme, à lasser le peuple par la fréquence des

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impôts et l'odieux de ses allures. Déjà ses entremetteurs enlevaient les adolescentes et les jeunes garçons pour les mêler aux orgies du Palais. Des parents ameutaient la canaille parfois jusque dans Tllippodrome où le cul-de-jatte Serantapichos chantait. Autour d'Irène ses amis attestèrent l'incapacité de l'hoir. Ils disaient comme l'Empire en de telles mains serait confusion et misère !

Une seule de ses qualités s'affermit quand Constantin atteignit l'adolescence : le courage militaire. C'était précisément la plus dangereuse pour les eunuques. Ami du soldat, manieur d'armes, visiteur de camps, le prince pouvait toujours réveiller les partis séditieux. Aussi lorsque les Sarrasins assaillirent, J sérieusement cette fois, les frontières, Staurakios mit* en œuvre ses intrigues et son influence afin de lui ôter le commandement de l'expédition. Irène simula l'amour maternel, déclara le prince bien trop frêle malgré ses dix-neuf ans pour affronter les fatigues d'une campagne en Asie. Les soldats protestaient. Jean constitua leur état-major avec ceux-là même qui, dans l'entourage impérial, cherchaient à stimuler l'insubordination da Constantin contre l'inflexible autorité de sa mère'; Plusieurs batailles malheureuses déconsidérèrent ceî intrigants.

Dépité l'empereur pressait sa mère de conclure enfin le mariage avec la fille du Franc. Les portraits qu'il reçut de Rotrude, encourageaient son désir. La Régente ne pouvait offrir de motif valable qui prolongeât

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retard de cette union tant souhaitée par le sentiment de son fils et par la diplomatie de la cour. Le récent concile de Nicée avait même réduit l'hostilité du pape.

Une ambassade grecque partit. Elle trouva Karl à Capoue dans sa gloire de conquérant organisateur. Selon les conseils et les ordres du vieil Eutychès, les ministres de Byzance réclamèrent avec hauteur Taccomplissement des promesses nuptiales faites sept années auparavant. En outre, ils élevèrent, sur la Fouille et le duché de Bénévent, des prétentions intransigeantes que l'on savait inadmissibles pour la politique de Rome. Blessé par les tergiversations antérieures des eunuques, les évêques francs évincèrent les cupides. Ainsi que l'avait espéré l'Impératrice, le mariage fut rompu définitivement.

Dès que la nouvelle en parut sûre, elle invoqua l'exemple du Copronyme. Dès le refus de Pépin d'unir sa fille à Léon le Khazar, l'aïeul avait immédiatement fiancé ce prince à une Grecque distinguée d'esprit : Irène. Il seyait d'agir pareillement pour sauvegarder l'honneur de la cour byzantine.

En ce temps vivait, dans la Paphlagonie, un saint homme, nommé Philarète, célèbre par sa charité et ses autres vertus. Il élevait ses filles et ses petites-filles, que l'on disait belles, selon les sévères principes de la piété. Irène affirma que cette éducation les désignait pour le trône, encore que leur naissance fût médiocre. Elle envoya, sous la conduite de Jean, une légation

l42 IRÈNE ET LES EUNUQUES

quérir ces vierges, et d'autres, en ordonnant que l'on vérifiât si leurs corps étaient à la mesure esthétique des statues.

« Les fourriers arrivèrent, dit le chroniqueur, dans un pays appelé Amnia, dépendant de la capitale Gangra, et où l'homme miséricordieux habitait. Ils virent de loin la maison de Philarète^ peinte en bleu, couverte d'un large toit fleuri. Pensant que c'était la demeure d'un parmi les premiers de l'Etat, ils ordonnèrent la halte à leurs serviteurs.

« Et les gens du pays leur dirent :

— Seigneurs, n'allez pas vers la maison que voici. Car si du dehors elle paraît grande et belle, il ne s'y trouve rien au dedans. C'est un vieillard misérable qui loge là.

(( Bythométrès étant survenu dans sa litière avec le gros de l'escorte, imagina que ces gens parlaient ainsi pour obéir au maître de cette maison, riche^ sans doute, puissant, et qui voulait se soustraire aux obligations de l'accueil.

(( Vraiment hospitalier et pieux, Philarète prit son bâton et marcha à la rencontre de l'eunuque. Il le serra dans ses bras, disant :

— Dieu a très bien fait de conduire mes seigneurs vers le gîte de leur esclave. C'est un grand honneur pour moi que vous ayez jugé à propos de vous arrêter en la cabane d'un pauvre.

(( Or il prescrivit à son épouse droite, fière dans ses voiles bruns et orangés :

IRÈNE ET LES EUNUQUES l43

Prépare un bon repas, chère femme, pour que nous traitions les seigneurs.

— Tu administres ta maison de telle manière que nous n'avons pas même une poule. Apprête des légumes sauvages et reçois tes amis..., répondit la matrone.

— Prépare seulement le feu. Mets en état la grande ille à trois lits. Nettoie la table d'ivoire. Alors le lésons

nous enverra de quoi manger, assura-t-il.

« Ainsi l'épouse agit-elle. Et, comme la Providence ne néglige jamais ceux qui ont confiance en elle, voici que, par une porte de côté, survinrent les premiers du village apportant au serviteur du lesous, leurs béliers, des agneaux, des poules, des pigeons, du pain, du vin vieux, et tout le nécessaire. Le couvert ayant été dressé dans la grande salle, les légats admirèrent la beauté parfaite de la pièce, la table d'ivoire incrustée d'or^ table ronde très large et très ancienne, capable de contenir trente-six noms de convives. Les mets furent dignes d'un repas royal. L'homme vénérable, ressemblait vraiment au patriarche Abraham non seulement par les sentiments hospitaliers, mais encore par le visage. Les voyageurs étaient complètement charmés. Pendant le repas, le fils du vieillard, nommé Johannès vint saluer Bythométrès. Il avait la démarche et la taille de Saûl, la chevelure de Samson, la beauté de Joseph. Les autres descendants de l'hôte se présentèrent aussi, servant et desservant la table, tous radieux.

i44 IRÈNE p:t les eunuques

« Jean et les convives contemplaient la belle apparence des jeunes hommes.

— Oui, mes seigneurs..., affirmait le vieillard..., tous ces jeunes enfants sont mes petits-fils.

— Fais venir ton épouse afin qu'elle nous accueille..., pria l'eunuque.

Elle accourut, éblouissante de beauté, bien qu'âgée déjà. Jean demanda :

— Vous avez des filles ?

— J'ai deux filles, mères des jeunes hommes que vous voyez.

— Ces enfants ont sans doute des sœurs ?

L'aïeul répondit : \

— fj'aînée de mes filles a trois filles.

— Que les jeunes filles se montrent..., commanda Bythométrès..., afin que nous les jugions, selon la volonté de nos Princes couronnés par la grâce du Christ. Car ilsnousont ordonné, à nous leurs esclaves indignes, de faire en sorte qu'aucune adolescente ne reste dans l'empire romain que nous ne l'ayons appréciée.

— Mangeons et buvons ce que le Théos nous a donné, et que demain sa volonté soit faite..., répondit l'hôte.

« Levés de bon matin, Jean et ses officiers appelèrent les jeunes filles. Le vieillard leur représenta :

— Seigneurs, bien que nous soyons misérables, cependant nos vierges ne sont jamais sorties de notre humble chaumière. Si vous le désirez, maîtres, venez vers l'appartement intérieur ; et vous les verrez.

IRÈNE ET LES EUNUQUES l45

(( Ils s'y rendirent avec empressement. Les deux filles du vieillard accompagnées de leurs enfants marchèrent très fièreme;it h la rencontre des légats saisis d'un religieux respect. A connaître la vigueur de ces femmes, l'extraordinaire fraîcheur de leur visage, la grâce de leur maintien, tous s'arrêtèrent muets. Ne sachant distinguer les mères des filles égales par les lignes des visages et la grandeur de leur taille, Jean demanda :

— Père, quelles sont les filles, quelles sont les mères et les petites-filles?

« Et, l'hôte, les désigna. Alors, les officiers mesurèrent la taille de la première selon les indications impériales ; et ils la trouvèrent comme il convenait. Ayant examiné ensuite la tête ils la trouvèrent conforme aux canons esthétiques ; ayant considéré la chaussure du pied, ils la trouvèrent encore de parfaite dimension. (( Satisfaits, ils emmenèrent les vierges avec leur mère, les autres enfants et toute la famille, au nombre de trente, à Gonstantinople. Voici les noms des enfants de Philarète : Johannès son fils aîné ; sa fille I^Hpée Hypatia, veuve avec deux filles, Marie et My- ^^Hnthéia ; sa seconde fille Enanthéia avait deux filles

K'^osmô et Hypatia de qui le père s'appelait Michel. « Les envoyés impériaux réunirent ensuite dix autres descentes en différentes provinces. Parmi elles se I trouvait la fille d'un riche stratège, Gérontianos. Superbe, elle avait l'esprit naturellement porté vers

Imour de la richesse.

l46 IRÈNE ET LES EUNUQUES

(( JNlaric, la petite-fille du miséricordieux Philarète regardait ses émules d'un œil timide, et leur proposa :

— Mes sœurs, faisons un traité d'union : que celle d'entre nous que le Tliéos désignera pour être reine, se charge des autres.

« La fille du stratège Gérontianos répondit :

— Je suis assurée que le prince me prendra pour épouse, car j'ai la démarche noble, le visage délicat, et je suis plus riche, de meilleure naissance que vous. Quant à vous, les pauvres, qui n'avez d'autre défense que votre mine, il vous sied de perdre vos espérances.

(( Entendant ces paroles, Marie rougit et garda le silence. Intérieurement elle fit des vœux pour être secourue par l'affection de son aïeul.

« Dès qu'ils furent arrivés h Constantinople, Jean conduisit d'abord la fille de Gérontianos près de Staurakios, logothète du prince, qui administrait toutes les affaires du Palais. Quand celui-ci l'eut examinée, il décida :

— Certes, tu es belle et gracieuse, mais tu ne peux faire l'épouse d'un empereur.

c( Après lui avoir donné de nombreux présents, i\^ la congédia. La dernière de toutes, Marie, descen-»^ dante du juste, sa mère, ses sœurs et Philarète furent] introduits. Leur magnificence physique séduisirent le Prince Constantin et l'Augusta Irène. Pour cet! air modeste et intelligent, pour cette noblesse de^ la démarche, le Prince choisit Marie. La deuxième! fut épousée par l'un des plus notables archontes,

Constantiniakos, honoré de la dignité de patrice. Quant h la troisième, elle fut destinée, parmi de nombreux présents, au vieil Argousès, roi des Lombards. Car cet Argousès désirait en mariage une vierge de Constantinople, à condition qu'elle lût superbe, même si elle était pauvre.

(' Le prince choya avec beaucoup d'amitiés la famille du pieux Philarète. Il leur offrit à chacun, depuis le vieillard jusqu'à Tentant h la mamelle, des richesses, des biens, des vêtements, de l'or, des ouvrages de grand prix ornés de pierres précieuses et de perles, quelques spacieuses maisons sises près du Palais. »

Si le refus du Franc servait l'ambition de la Régente, il blessait fort son orgueil. La Despoïna permit au Lombard Adalgis de passer en Italie par les provinces grecques afin de reprendre la couronne de son père, captif des Francs. Elle nantit son allié d'argent et d'hommes. Les spathaires impériaux préparèrent en Calabre une expédition contre Ravenne avec le concours des gens de Naples, Amalfi, Sorrente. Trésorier général des guerres et curopalate, Jean BythoiiK'très concentra les troupes, leur adjoignit les garnisons de Sicile, et marcha sur le duché de Bénévent soumis h la suzeraineté du Franc. Par malheur, Adalgis obtint de commander, pendant qu'une grosse fièvre paludéenne enlevait au Mesureur de TAbyme toutes les

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vigueurs de son esprit. Le duc de Bénévent, Grimoald, accourut, si prompt, à leur rencontre qu'il les surprit pendant une manœuvre nocturne. Son infanterie deminue dégringola des cimes, jaillit des buissons, surgit des ravins, poussant des cris de hiboux, dardant les pointes de ses lances au visage des Byzantins effarés. Le sang ruissela sur les écailles des armures. Les crânes fendus par les haches bayèrent. Les corps grecs s'em- ^ mêlaient en tombant sur les cailloux. Ainsi Grimoald détruisit les colonnes. Endormi dans sa litière, le Mesureur de l'Abyme fut capturé par le baron d'un fief voisin.

La promesse d'une copieuse rançon tenta ce pillard. Il ne livra point Jean h son suzerain. Mais, ayanthabillé le cadavre d'un eunuque avec les vêtements du prisonnier, il déclara que c'était là le corps de Bythométrès ; puis emmena le curopalate dans un repli de l'Apennin où s'érigeait le donjon. Irène avertie, racheta; secrètement l'ami qu'elle avait cru tué, plus de six mois, sans autre douleur que celle de perdre un auxi-^ liaire précieux, déjà remplacé par Staurakios, discipli et continuateur.

Adalgis ramena péniblement à Byzance les débris de Texpédition. Il dépérit là, sans honneur, au lonj d'une existence obscure.

Soucieux de mettre l'Italie grecque aux mains d^ ses alliés, Karl choisit pour prétexte de guerre les pro^ positions hérésiarques du récent concile de Nicée. tenait à paraître le fléau du Pape. Cette attitude li

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prêtait une sorte de caractère sacré justifiant ]a chance de ses armes. Pourtant Adrien craignait une nouvelle scission des Eglises. Il écrivit au Franc une longue lettre. Les vainqueurs d'Adalgis ne terminèrent pas moins la conquête des possessions grecques en Italie, et ils préparèrent ainsi le sacre de leur roi comme empereur, titre que Byzance ne lui pouvait plus guère disputer.

Vi.^**- ONSïANTiNatteignaitalors vingt ans. Sa p-r,,— ^ situation demeurait piteuse. Les mi ^rSJ nistresle méprisaièntavecan'ectation. Son étoiirderie l'avilissait au milieu d'une cour érudite, rhétoricienne, éprise de brillants syllogistes .

Occupé de satisfaire quotidiennement ses instincts, il sollicitait de Phares l'argent

nécessaire. Cela le rendait d'autant plus infâme aux yeux des courtisans qui le découvraient parmi les quémandeurs habituels, et sans plus de vergogne. Eutychès, Phares, Staurakios distribuaient les emplois, les faveurs, les grâces et les charges, sans le consulter même pour la forme. Tout se décidait à son insu.

Lïndolence du prince ne pouvait soutenir la lutte contre de si habiles personnages, contre ce Staurakios à la face rusée, fine, au nez fort de flaireur, aux yeux perçants, à la pénétrante ironie, plus évidente, vers les plis de la bouche dont les commissures s'accusaient ; la barbe élégamment bifide allongeait cette figure plate.

Toutefois, quand il apprit les défaites d'Italie, Constantin reprocha ces malheurs avec une arrogance inusitée et de menaces sous-entendues. A son retour, Jean ne fut pas moins invectivé. Ce suffît pour que les astucieux conseillers d'Irène en vinssent à soupçonner quelque conspiration latente. Certainement des téméraires excitaient l'empereur. Eutychès fit espionner les parasites du prince.

On s'étonnait, depuis quelques semaines, de l'assiduité de l'Autocrator chez sa femme qu'il avait trop négligée après les premiers mois nuptiaux. On crut qu'une affection, ou, du moins, un caprice s'éveillait en faveur de l'épouse. Seule, une cubiculaire attirait Constantin. Vif, puéril, d'autant plus aigu qu'il fut d'abord contrarié, ce désir le posséda. Théodote avait seize ans. L'empereur ne perdit aucune occasion de la rencontrer, de la flatter. Faute d'argent il ne pouvait

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la corrompre par des cadeaux. Sa colèse de maie s'exaspérait.

Le drongaire Alexis, précepteur et confident, profita (le cette passion délirante. Il représenta que les eunuques «t Irène détenaient indûment le trésor impérial, qu'ils le dérobaient au juste contrôle du souverain, qu'euxmêmes en profitaient pour leurs vices. Irène comblait ses religieuses aux mœurs de Gomorrhe. Phares achetait des poudres rares et des pierres qu'il faisait dissoudre dans son athanor. Eutychès entassait des richesses dans les caves de l'Arsenal. Staurakios soudoyait des partisans. Aussi ne restait-il plus d'argent pour entretenir des troupes suffisantes en Sicile, ni mener campagne contre les redoutables armées des Francs. A l'empereur il appartenait de sauver Byzance, de mettre ordre à ces dilapidations, de régner enfin.

Alexis n'eut aucune peine à persuader son élève. Il recrutait prudemment, parmi leurs familiers, des hommes d'importance prêts à le servir ; et il invitait a ses festins nombre d'officiers autrefois iconoclastes, avec des courtisanes accortes qui servaient d'appeaux.

Eutychès ne tarda pas à découvrir que Pierre, Maître les Offices, et Théodore Camulianos, patrice, médilient de surprendre les eunuques, de les charger de irs, de les reléguer, avec Irène, en Sicile.

Théodore et Pierre avaient un autre complice, ^amianos*, cocher illustre à l'Hippodrome. Un dimanche, jomme celui-ci figurait dans une course, les événe-

lents se déterminèrent.

l54 IRÈNE ET LES EUNUQUES

Il faut imaginer ce cirque immense, toute la vie d'un peuple passionné, cosmopolite et palpitant.

De Tédifice ovale, une rumeur du peuple monte et s'évase dans Tair bleu, jusqu'aux vols des pigeons teints qui évoluent entre les banderoUes des grands mâts verts. Les touffes de fleurs que les femmes élèvent devant leurs yeux, pour les garantir du soleil, font un immense chatoiement sur les gradins encombrés. La foule y grouille en pourpre, en indigo, en blanc. Les métaux des bijoux flambent aux agrafes sur les poitrines, aux cercles d'argent parmi les chevelures, aux pommeaux des glaives, aux casques des soldats en armures lumineuses et appuyés contre leurs piques. Ainsi brille le peuple romain étage sur les zones oblongues de Tamphithéâtre autour de la Spina, digue énorme et centrale qu'enveloppe la piste sablée de brun. Le long de cette digue, se dresse la succession des colonnes enlevées jadis aUx temples des vaincus, plusieurs chapelles et des édicules, maints trépieds où fument des parfums, quelques mâts écarlates contre quoi battent les bannières représentant, par reliefs de broderies, les figures géantes des saints. A une extrémité, le colosse de bronze qui supporte sur son épaule le poids doré de l'Enfant-Jésus, domine la borne effleurée par l'essor des quadriges. A l'autre bout, une statue non moins grande de la Théotokos recueille tout le soleil J dans son auréole.

Tel est le lointain aperçu du pont en marbre qui réunit un étage des gradins à la tribune militaire du Pi et au ves-

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bule du Cathisma, loge impériale, dont la porte, entre deux groupes de colonnettes, découvre une perspective de murailles en porphyre. Sur ce pont, des privilégiés bavardent et circulent, entre les rangs des gardes. Ce sont des courtisanes en robes étroites, en tuniques peintes de scènes pieuses. La marche d'une femme plisse son manteau violatre où l'on voit figurée la iNladeleine lavant les pieds du Christ. Elle sourit aux eunuques qui l'admirent, aux gardes coiffés de casques écailleux, au changeur arménien qui a une belle barbe bouclée, de grands yeux doux, une ceinture faite d'émaux ajustés, une tunique bleue, des cnémides en cuir blanc, une petite calotte en feutre

Voici qu'une querelle divise les marchandes de fruits et les bauquetières. Sous l'emblème de ces commerces aimables, les hétaïres dissimulaient leur art lascif. De leurs bouches, s'épanche toute la vase des injures populaires.

— Poche à poison!... crie Zoé, dont se fripe le voile jaune.

— Pastèque pourrie!... riposte Eudoxie, et les franges bleues de sa robe entravent son élan.

— Le pain des prisons enfle encore tes joues!

— Rôdeuse d'hôtellerie, tu attires les pèlerins dans les embuscades sous prétexte d'amour.

— Manichéenne!...

— Fille de lépreux, tu perds ta peau par lanières ; ça se voit, malgré ton fard!...

l56 IRÈNE ET LES EUNUQUES

— Tu dérobes les hosties saintes, tu les réduis en poudre ; tu casses les croix en morceaux et tu les mêles à du sang de rat.

Sophia s'approche dans la majesté de son camail brodé de chiens blancs. Elle interroge ironiquement Eudoxie :

— Tu composes des remèdes païens?...

— Afin de soigner tes pustules sarrasines ?... renchérit Maximo.

Eudoxiese tourne vers elles, les poings sur leshanches:

— Favorise-nous de ton silence, auberge à Bulgares. Une voix, celle de Pulchérie :

— Va, va vendre ailleurs tes melons et tes oranges... N'empoisonne pas plus longtemps des chrétiennes.... Ordure de M^nès

— Toi... hurle Maximo, levant son chasse-mouches de plumes roses,... Christ te pulvérisera comme tu pulvérises son corps consacré !

— Tu peux sceller ta bouche, coiffeuse de juments... réplique Eudoxie, qui veut s'éloigner.

Maximo s'avance sur elle :

— Je te coifferai avec ta corbeille, moi

Très calme, intervient l'épistate du Cathisma :

— Là, là , Colombe de Patras. Recule. Les quadriges courent. Ils atteignent la borne. Tu jetteras en retard ta couronne.

— Toi, la marchande,., dit Phares attiré par le bruit,... donne-moi une pastèque fraîche, une bien rose dans le cœur

Sopliia se prit h rire gentiment :

— Tu veux donc t'empoisonner, père de... rien...

— Lui aussi est manichéen..., dit Maximo... On Ta vu tourner dans l'Hippodrome, autour de la Spina, avec un diadème en boyaux d'ane, tout frais. Le bourreau menait le cortège.

Pulchérie se tourna vers lui :

— Abjure, eunuque. Et puis, tu me rendras mère.

— Moi aussi, hein, tu me rendras mère, dis, figue fripée... Choisis entre nous la source de ta postérité.

Et Eudoxie d'ajouter :

— Tiens, Phares, prends cette pastèque Elle

saigne. Ça te consolera

Phares eut un sourire :

— A vous entendre, je me consolerais de n'être pas mâle, si jamais le désir m'en était venu.

— Euh! euh! fit Eudoxie, tu craches sur les perles, parce que tu n'as pas d'oboles dans ta ceinture.

L'épistate Nicéphore détourna l'entretien :

— Vois plutôt. Damianos garde la tête de la course... Distingue les sabots écarlates de ses étalons —

Tous, courant au parapet, se penchèrent. Sophia reconnut les coureurs :

— Damianos!... Photios le suit Leurs chars se

frôlent : on dirait un bruit de flammes

— Damianos!... Il est livide au bout des rênes... il est plus bleu que sa tunique bleue.

Maximo commanda :

— Lance la couronne il évite la borne....

Sophia obéit :

— A toi, Damianos ! vainqueur !

Au bruit des trompettes, Ourmanian, banquier Arménien, s'était approché de l'épistate, et, le tirant par la manche :

— O Nicéphore, fils de Décapolitès, tu prétends que je livrais à l'intendance de l'orge moisie.... Dis maintenant si ces chevaux ont l'air d'avoir mangé des fourrages de rebut.

L'autre le repoussa doucement :

— Je ne dis rien... je ne parle pas Quand j'ai

visité ta nef au Pélagion, ton orge était moisie

Le préfet de la ville m'a ordonné de la prendre. J'ai obéi. Ça te regarde. Tu auras payé pour ça.

Le banquier prit à témoins les femmes :

— Je vous le demande, mes gracieuses, les bêtes de Damianos semblent-elles avoir mangé de l'orge moisie, depuis Pâques?

Sophia répondit, ironique :

— L'agrafe arabe que tu m'as donnée, pour mon entremise dans le marché des chaussures militaires

— Parle, mon petit pigeon blanc !

Elle se fit brusque et rieuse :

— Elle n'est pas en béryl, voleur!... Ne crois plus que j'aille embrasser à ton bénéfice le préfet... Tu peux emballer tes marchandises et faire mettre à la voile tes bateaux... Ils emporteront un joli pourceau arménien!

Toutes éclatèrent de rire.

IRÈNE ET LES EUNUQUES I Sg

— Ne ronge pas ta barbe... bouc noir,... conseilla Maximo.

Ourmanian, piteux, revint à l'épistate : - — O Nicéphore, vois comme tu corromps leur esprit avec tes propos imprudents....

Celui-ci mit la main sur son pectoral :

— Je ne corromps personne : Je suis un pauvre serviteur du Palais, le dernier des serviteurs. Là !... rangez-vous... Ne bouchez pas le passage impérial

Tout en parlant, il fit aligner les soldats de la garde. Ourmanian levait devant l'accusatrice son doigt et ses bagues :

— Sophia, tu méconnais ton ami.

Il tira de sa manche une cassette d'ivoire. Sophia simulait la défiance :

— Je n'accepte rien de toi qu'un talent d'or et je le lerai peser, fraudeur !

Mais il l'enveloppa de gestes doux :

— Ecoute, belle de festins, le marchand de Bagdad aura volé mon matelot pour ce qui concerne l'agrafe. Ces Sarrasins sont devenus si impudents depuis leurs victoires sur les enfants du Christ. . . Mais cette cassette. . . Tu vois : le couvercle se lève aisément. Tu peux y mettre de la myrrhe, tes pâtes de fard, ou ta compote de gingembre... Accepte en souvenir de ton Ourmanian.

Il adressa deux baisers. Maximo prit l'objet, le retourna, le fit tinter par des pichenettes de ses beaux ongles :

— La boîte est jolie.

l6o IRÈNE ET LES EUNUQUES

— On se mire dans son ivoire,... observa Zoé qui approcha sa figure et ses grosses lèvres écarlates.

Pulchérie vint se coller à la hanche de l'Arménien :

— Tu sais, Ourmanian, je suis du souper des grenades. Le Drongaire de la Veille m'invite Si tu as

une autre cassette —

Elle prit sa lourde gorge dans ses deux mains et sembla TofFrir.

— Dis-lui donc à ton Alexis, entre tes baisers, ceci, ... insinua le financier : ... Qu'il achète à l'intention des Cataphractaires, les dix mille lames d'airain que débarque mon vaisseau. Tu auras un diadème comme celui de l'Augusta.

Ce disant, il montrait le Cathisma derrière les gardes.

— Silence ! Silence ! . . . clama Nicéphore impérieux... On peut vous entendre. Sur ce gradin, il y a des barbares.

S'étant retournés, tous regardèrent le degré où se tenaient de tels spectateurs :

— Le grand, avec des yeux bleus...? fit Eudoxie. Phares haussa les épaules, méprisant :

— Le légat franc. Un soldat de Karl. Il se nomme Clotaire. Et ils l'appellent Comte, absolument comme s'il était né d'un patrice romain.

La colère emportait Zoé :

— Et on le laisse faire ici, à Byzance, dans la ville de notre pieuse Irène.

Eudoxie tapa de sa sandale le pavé :

— Honte ! Un barbare porter un titre romain !

J£i',de toute l'attitude^ il accusait sa mère. Page 167.

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— Ah! quand les femmes gouvernent !... gémit Nicéphore, amer.

Brutal, Phares l'interpella :

— Serviteur de l'Augusta, tu devrais te taire!

— Je me tais, Phares, je me tais... répondit en saluant Nicéphore,... je suis un pauvre homme moi.

Et Ourmanian se campa la main sur la ceinture.

— D'autres aussi pensent que l'empereur Constantin, si sa mère n'étouffait pas son esprit, rendrait du pres-

tige au nom romain.

Phares, malicieux, glissa :

— En emmenant les soldats piller les églises!

— Piller!... répondit Nicéphore en haussant les épaules,... les soldats du Christ ne pillent pas les églises, d'une part !

L'eunuque effaça du geste cette protestation :

— Ils ne s'en privaient pas quand Léon eut décrété Tabolition des images. Pieux soldats ! Ils en ont fondu des statues, pour vendre le métal aux Arméniens. Ilein, Ourmanian, tu as fait ta fortune, alors ?

— Il vient d'en refaire une autre,... affirma Pulchérie,... en fabriquant les images neuves depuis que notre très pieuse Irène a rétabli le culte ancien !

— Renard Scythe!... siffla Zoé en se courbant et en faisant les cornes.

Pulchérie caressa la barbe du banquier :

— Gros sournois de Cappadoce !

— Tu exagères, Sophia, tu exagères! Je gagne peu... Je suis riche selon la lune et les caprices du vent...

-=- Dehors... commanda soudain le (ausset de Phares, dehors... Si tu ne veux être mis au frais dans les basses-fosses. Hors d'ici. Tous!

Ils obéirent. Des gardes repoussèrent la foule vers les gradins. Le pont fut vide en un instant. L'impératrice entrait. On la vit sortir du Cathisma à la suite de Constantin que la colère secouait. Maria d'Arménie essayait de le contenir. Mais l'empereur bouscula Phares et marcha vers les gradins du peuple. Il tiraillait sa chasuble, violemment :

— En vérité, devant le peuple, ma mère, devant le peuple, je crierai cela.

Il écarta Phares encore une fois :

— Toi, disparais! Urne d'infamies! ordure sous les deux espèces !

Maria qui perdait son voile bleu constellé ajouta doucement :

— Hâte-toi, Nicéphore ! Que l'on donne le signal de l'autre course. Byzance ne verra pas la colère de l'Autocrator, si le galop des quadriges accapare ses yeux !

Irène s'interposait entre Constantin et la foule lointaine :

— Ton peuple !...

— Au nom sacré du Christ!... hurla-t-il... Que Byzance voie ! Que Byzance juge ! Qu'on juge entre la mère qui ordonne aux eunuques d'insulter le fils, et ce fils, empereur des Romains. Ah ! l'empereur des Romains ! Écoute, Byzance... Ecoute !

Il tenta de se montrer au peuple , malgré sa

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l'emme qui, suppliante, le retenait par les vêtements, et gémissait :

— Q^Âi du Théos !

Lui, la repoussa, lurieux :

— Retire-toi, retire-toi. Tu sais que je ne puis te supporter, quand Théodote cesse de suivre tes pas et de sourire à mes lèvres. Va, va, pleure. Tu pleures comme un mime selon le cri de la flûte.

Marie s'enveloppa de son voile, et recula dans l'intérieur du Cathisma, parmi les suivantes qui la consolèrent. De loin elle regardait les gestes de la mère et du fils. Irène se faisait tour à tour ferme, puis aimante, ironique :

— Cesse, Constantin, de la meurtrir, cesse. Oh ! Toi que j'enfantai pour la gloire du monde...

— La gloire du monde me donnera-t-elle les soixante talents d'or qu'il me faut pour soutenir l'honneur de mon auguste parole, Despoïna ?

Irène répliqua :

— Tu as promis à tes parasites, à tes courtisanes.

— Certes !

Elle le regarda longtemps puis le prit aux épaules :

-- — Consens à m'entendre en silence , Rayon du irist, et si, m'ayant écoutée, tu persistes à vouloir >diguer des largesses...

Je mourrai subitement comme mon aïeul Coprorme et mon père Léon... C'est cela que Ta Piété veut dire ?

Non... répondit froidement la mère.

l64 IRÈNE ET LES EUNUQUES

— Quoi donc alors ? Me feras-tu battre de verges par tes eunuques ou aveugler par tes scholaires... ou tondre et jeter au couvent par ton patriarche Tarasios ? On dit qu'ensemble, dans les souterrains d'Eleuthérion...

Mauvais, il hésita, puis se prit a rire. Irène ne se troubla guère :

— Ose achever... ose... Tu n'oses pas répéter les calomnies que les ivrognes échangent vers la fin des orgies à tes oreilles impériales, et devant les danseuses vautrées au milieu du vin...

Surprise de le dompter, elle insista :

— Tu n'oses, mon fils Il persiste donc encore au

fond de toi un peu de la grâce que le Théos dispense aux fils imprudents, un peu de la grâce...

Elle marchait vers lui, et, par ce geste, le forçait doucement à reculer dans le Cathisma.

Peu à peu ils y rentrèrent, en discutant, seuls.

— Constantin ! mon fils !

Elle s'attendrissait :

— Constantin... fleur de mes yeux vieillis, mon enfant, mon cher enfant... oh!

Brusquement, s'étant écartée, elle se troubla, très sincère. L'empereur lui baisa la main :

— Je ne demande pas que ton âme se désole : je demande qu'elle ordonne à l'eunuque Staurakios de peser soixante talents d'or.

A voix sourde, la mère répliqua, les yeux vers le Cirque :

IRÈNE ET LES EUNUQUES l65

— Pour en faire don à ton Alexis, h Damianos, • t ils distribueront la monnaie à la populace qui mendie sous les arcades de l'Hippodrome, afin qu'elle insulte les ministres au passage, afin qu'elle excite à l'émeute les soldats iconoclastes, afin qu'Alexis, illustre par ses vols, triomphe contre ma force, sous ton nom.

Elle le toisait, lui saisissait le bras, grondait :

— Voilà pourquoi tu veux soixante talents !... Dédaigneux et perfide, il sourit :

— Tu as peur, maîtresse des Romains ?. ..

— Pour toi... Tu vis avec le crime... Tu écoutes rire le crime...

11 feignit l'innocence :

— Tu redoutes un crime de moi ?...

Elle le regarda, prophétique :

— Je pense que tu succomberas sous des mains criminelles...

— Celles de tes eunuques...

Elle parla lentement :

— Celles de tes convives. Je vois le cachot des Nouméra où te garderont des cavaliers barbares qui n'entendront pas tes plaintes... Je vois venir, à pas sourds, les nègres portant le réchaud et les fers rougis... Je vois ta pauvre figure où ruisselle un sang noir... Je vois le traître, chausser, dans la Sainte- Sagesse, les souliers de pourpre aux acclamations des légionnaires révoltés. Et parmi les sons victorieux des simandres j'écoute ton agonie geindre dans la mare hideuse. Oh ! cela me donne une angoisse sans nom,

l66 IRÈNE ET LES EUNUQUES

une douleur qui étrangle, une peine qui racornit les paupières sur mes yeux douloureux,... une peur qui vide ma chair de toute chaleur, parce que tu es la chair de ma chair ; parce qu'en moi ruisselle déjà le sang de tes pauvres yeux crevés, de ton cher col entamé. Cela m'étouffe... cela me... me...

Elle s'arrêtait, haletante, les regards vers la terre. Constantin doutait :

— A connaître l'insolence de tes ministres, Despoïna... je n'imaginais pas cette affection...

L'impératrice se mit à marcher à grands pas. Elle revint, prit son fils au cou, le secoua, maternelle et vigoureuse dans le couloir de marbre rouge déserté par la discrétion des courtisans.

— ■ Tu n'imaginais pas... tu n'imaginais pas! mais dis, dis ce qui put t'induire à penser que je fusse dépourvue d'amour envers toi! Dis!... Tout enfant, je te montrais au bout de mes bras, lorsque le char impérial m'emmenait à La Sainte-Sagesse, par les rues pleines de cris de fête ! J'entourai ton jeune âge de savants illustres. Je voulus que leur science nourrit ta mémoire. Ah ! oui ! oui !... j'espérais alors de toi autre chose, autre chose que ta noblesse, j'espérais ton intelligence...

Elle s'interrompit, dans un rire d'indignation. Mais le jeune homme, les lèvres gaies, pirouetta :

— Je suis l'Elle-même Ignorance et l'EUe-même Sottise ; je ne le méconnais pas. Tes eunuques me le font assez comprendre. Et ton rhéteur Jean donc! Je sais :

ce n'est point l'intelligence que chérir les belles formes des femmes , des chevaux , des coureurs , les nuances développées des étendards et le tumulte majestueux des cavaleries en marche; ce n'est pas l'intelligence de se plaire dans les camps, de préparer h Bvzance des destins immortels. Ah ! certes ! ce n'est pas l'intelligence des eunuques, ni des prêtres, ni des femmes...

Et, comique, il salua profondément sa mère. Irène leva les bras :

— Bvzance ! Tu as dit Byzance ! Tu nommes son destin !

Il déclama :

— Je veux, par le courage de nos soldats, illustrer sa gloire ! Toi tu veux, par les quenouilles de tes eunuques, tisser son linceul.

Et, de toute l'attitude il accusait sa mère. Elle montra l'Hippodrome, là-bas :

— Ah ! Byzance ! Pour quels autres que pour elle et pour toi ai-je accumulé l'or dans les caves d'Eleuthérion, ai-je étendu sur les mers l'effort de ses navigateurs, ai-je imposé des temps pacifiques aux Sarrasins et aux Bulgares ?... Byzance ! La voilà ! Ce peuple qui braille en l'honneur des cochers, et qui se vend aux enchères. Tu parlais de troupes, de légions. As-tu seulement une cohorte de Romains ? Une seule ?

Le souffle dans le souffle elle s'arrêta. Mais l'empereur continuait, majestueux et grave :

l68 IRÈNE ET LES EUNUQUES

— Rome absorbe le monde dans son nom. Les enfants du monde sont des Romains...

Irène cependant l'admirait tout rouge de colère, et les yeux en lueurs. Doucement elle l'attira contre elle :

— Pourtant je t'aime ainsi, rude et téméraire enfant, mon enfant ! Pourquoi faut-il que la force de ton cœur fonde entre les mains des prostituées ? Pourquoi l'instinct a-t-il mis sa chaîne autour de ton corps robuste... Pourquoi n'ai-je pas su chasser de ton âme tous les vices comme une meute de chiens hargneux ?... Je me sens coupable devant toi.

Lui, revint à son idée qu'il trouva plaisante :

— Parce que tu ne fais pas peser soixante talents. Fais-les donner, tu ne seras plus coupable. Tu dormiras sur ta conscience en paix.

Désolée, la mère se détacha de son fils :

— Je parle, je parle de toute ma peine, et tu songes seulement à ce qui fera rire des femmes ivres.

— Je suis jeune et fort,... proclama-t-il avec orgueil... Je veux plier les femmes sous mon bras et le monde sous mon glaive.

Elle l'admirait encore :

— Comme tu es beau tout de même, Constantin. Il en convint :

— Elles me le répètent. Il est vrai que je dore leur louange.

— Et tu ne te lasses pas,... répliqua-t-elle, plein( d'étonnement sincère... Elles ne te lassent pas, lî paresse de ces hommes aux rires absurdes, la vénalité

de ces épouses courtisanes qui, adultère par adultère, obtiennent, pour leurs maris, les commandements des thèmes et des éparchies, celui des flottes et des armées? Ça ne te lasse pas de meurtrir l'âme de ta tendre épouse Marie ? Le mal ne te lasse pas ?

— Se lasse-t-on de vivre ? Je vis par tous les sens. Je veux vivre le plus...

Il devint impérieux.

— Il me faut soixante talents ;... et la punition de ton eunuque, qui me les refusa.

Irène voulut encore le raisonner :

— Sais-tu le prix de l'or, mon enfant? Sais-tu que par ce seul élixir Byzance survit à son histoire ? Une goutte d'or, c'est une parcelle de l'empire... Mais tu ne vois donc rien, tu ne comprends donc rien ?

— Je vois des femmes qui veulent de l'amour, et des hommes qui veulent des combats...

Il avait dit cela en poète, mais il acheva, rageur, frappant la colonne de son poing fermé :

— Quand l'or manquera, nous irons en reprendre dans les villes des Sarrasins, ou dans celles des Lombards, avec nos armes et avec nos aigles !

La mère répondit, pitoyable :

— Enfant! Tu ne connais rien de Byzance !... Mais, de toutes parts, le flot des hommes se rue sur la proie.

Et elle l'entraînait sur un balcon, lui désignait les spectateurs, éloquente et fiévreuse :

— Regarde là-haut, au faîte des gradins, ces barbares î Le Franc vient chercher la rançon des captifs

qui agonisent en Italie. L^émir somme les logothètes de lui verser le tribut, sinon sa cavalerie passe en Cappadoce. Le légat du pape veut de Tor aussi pour convertir les Saxons! Si on ne lui en donne, il déchaîne sur notre frontière les Francs de Karl... Toutes ces lamproies aspirent l'or de ton empire... Ah ! oui ! tes soldats ! tes armées !... nos soldats ! Ces Khazars ! ces Arméniens ! ces Lombards ! Pas un Romain ! Ils ne sont alertes que pour la fuite !

Et elle le ramenait dans l'obscur, par la main ; elle le brusquait comme un enfant :

— Et alors, toi aussi, tu veux boire le sang de Byzance, jusqu'à ce que son corps tombe en lambeaux... Tu le veux, dis?

Elle lui avait craché ces derniers mots dans la figure. Il se redressa, furieux :

— Pourquoi tes eunuques s'opposent - ils à la guerre?... Laisse Alexis prendre, avec moi, la tête des légions... Tu verras...

— Je verrais la déroute !

— Non... Tiens, donne-moi ce que ton trésorier destine au Franc : je me charge de le faire payer avec du fer... Tu refuses? Tu ne veux pas que je vive, que ma vaillance vive?...

Cependant, Marie vers eux s'était avancée, les mains tendues. Et Irène, câline, couchait la tête de son fils sur son épaule. Et elle l'embrassait. Et elle lui répétait à satiété :

— Mais je t'aime, moi, je t'aime de tout le sang

(jiii encrendra ton sang. Tu ne veux cependant pas,

afin de satisfaire des prostituées et de la populace,

livrer aux barbares la Pensée Romaine.

Fatigué il se libéra de l'étreinte et dit : — - Je voudrais qu'il y eût moins de lâcheté au cœur

de tes ministres.

Elle s'obstina :

— Ces hommes qui te conseillent dans la débauche, ils mentent... je t'assure, ils mentent Ils mènent au désastre, à la défaite, à la mort.

Le silence dura. Marie fit quelques pas encore et, timidement :

— Ne faut-il pas sauver Byzance de la barbarie du monde ?

Elle entourait la taille de son époux, et d'une voix adorante, murmurait :

— Oh ! si nous pouvions ensemble nous donner à cette tache, avec nos trois cœurs, nos trois corps, nos trois vies, maître...

Il se taisait. Irène crut le convaincre :

— Compte quelle sera cette tâche ! Il faut que l'idée, l'idée seule, sans glaives, sans soldats, triomphe de la force des peuples barbares qui bruissent autour de nous jusqu'aux confins du monde, en une seule forêt de fer^..

Il marcha vers la fin du couloir, vers la clarté de la loge impériale pleine de gens.

— Nous y pourvoirons, Despoïna... Marie ! Voici la splendeur parmi tes femmes.

l'JI IRÈNE ET LES EUNUQUES

C'était la claire Théodote serrée dans une tunique de léger tissu rose et vert. Avec ses compagnes, elle gravissait les marches conduisant de l'arène au Cathisma.

Marie simplement se résignait :

— Chéris donc sa beauté! Vraiment, tant que tu aimeras mon âme seule entre les âmes...

L'^empereur, tout à son désir, ne l'entendit point : Irène demanda rudement si la beauté de l'œuvre

romaine ne valait pas mieux qu'une beauté charnelle.

Constantin douta :

— Qui pourrait dire, si la magnificence d'un beau corps ne l'emporte pas sur la beauté d'une idée grande ?

— Tu parles toujours comme un marchand d'esclaves.

— Hé ! ma mère, les marchands ne parlent pas si mal, avant de verser dans tes trésors d'Eleuthérion l'argent par lequel ils achètent ta politique...

Irène fut blessée de sa cruauté plus que de l'allusion.

— Qui achète et qui se vend, ici ?

Marie, supplia :

— O maître du monde !

Il s'excita :

— Je suis entre vos mains un moine sans pouvoir.

— Tous..., affirma froidement Irène..., nous sommes entre les mains du Théos comme des faibles sans pouvoir.

Constantin se précipita :

— La course finit... Regarde, Augusta, Damianos l'emporte encore ! Il tourne la borne ..

Et pendant que le peuple acclamait, que les trompettes sonnaient, Constantin enthousiaste ne cessa plus de répéter :

— J'aime Damianos î Quelle main ! Alexis, nous avons la victoire : nous aurons les talents !

Ce fonctionnaire replet, trapu, venait de l'amphithéâtre. Il se prosternait h distance !

— Ton Autocratie peut-elle ne pas triompher ?

Et il se prosternait aussi devant Irène qui, ne daignant pas l'apercevoir, contemplait au loin l'agitation ovale du peuple :

— Maîtresse des Romains !... Le Théos commande par ton Verbe... Sagesse du monde.

Il s'inclinait devant Marie :

— Despoïna, Tour de splendeur.

— Que l'Esprit t'éclaire, Alexis, comme il éclaire les Saints Apôtres : je le souhaite.

Alexis s'étant reculé, pâle, Constantin réprimanda son épouse :

— Tu reçois mal ceux qui m'aiment... L'Esprit peut éclairer ta prudence aussi...

Et pour se venger il désignait h son précepteur, avec dévotion, Théodote, les suivantes :

— Voici la lumière du jour... Trop longtemps nous vivions à l'ombre...

— Despoïna..., dit l'enfant... j le peuple jette à Damianos des fleurs, des fruits, des parures... Les femmes se dépouillent et lui lancent leurs colliers... C'est un tumulte qui retarda notre marche, car les

écorces de pastèques pleuvent aussi sur la honte des cochers vaincus...

Marie très amène, répondit :

— Théodote, tu es un joyau mis par le lésons, sur le front de Byzance. ,.

Le compliment fut corrigé par la rudesse d'Irène :

— Théodote, tu souffriras bientôt, car certains te veulent pervertir... Garde-toi!

— O Despoïna..., dit la jeune fille craintive..,, que ton verbe ne mêle pas de mauvais présages à la joie du jour... Des cigognes ont passé à ma droite en criant...

— Cela signifie que ta fortune va grandir. Tu deviendras puissante, Théodote... promit Constantin.

— Contemple notre très pieuse Irène.., murmura le Drongaire de la Veille... Elle était seulement belle et la plus savante entre les vierges athéniennes. Cela suffît pour que Taïeul de notre empereur la choisît, et qu'elle commandât aux princes de la Terre, sans qu'elle descendit d'une noble race.

— Je ne suis pas savante..., dit Théodote, modeste.

— Ni prudente... aggrava sévèrement Irène.-

— Oh! elle pleure, l'enfant...

C'était Marie qui se penchait affectueusement :

— Il ne faut pas la meurtrir avec des reproches... Théodote, on te pardonnera.

Constantin s'indigna :

— Vous ne lui pardonnerez pas sa grâce... parce qu'elle m'enchante et que vous me haïssez... vous.

Humblement, Marie crut devoir se justifier :

— Je m'enchante aussi de sa grâce. Nous ne te haïssons point.

— Tous le savent... Tu redoutes de me voir relever le destin de Byzance... Parce que les soldats m'aiment, parce que l'injustice se répare, parce que les eunuques sont réprouvés, vous accusez ma jeunesse et mes amis, toutes deux.

— J'accuse tes instincts et leur bassesse..., répliquait Irène.

— Comment chérir cette arménienne..., demandat-il cruellement..., cette arménienne qui abîme son corps avec des cilices, et dont les macérations flétrissent la gorge ?... J'adore la force de la vie et la splendeur de la nature... lesous, tu nous offres la beauté pour que notre gratitude te remercie en se réjouissant... Théodote est un signe de Ta magnificence... ; je l'encenserai comme toi-même.

— Notre maître parle avec abondance,., railla légèrement Alexis... Voilà une prosopopée de grammairien • rudit, ne trouves-tu pas, Nicéphore ?

L'épistate se contenta d'un geste évasif, mais Irène moqueuse :

— Tu blasphèmes, mon fils, sans manquer aux préceptes de la rhétorique. Pourquoi ta force et ton intelligence ne servent-elles que tes appétits ?

Et elle farda ces paroles d'un sourire. Marie, adorante, ajoutait :

— Le peuple se tait, tout stupide d'admiration quand passe l'empereur. Il oublie sa joie de crier...

— A-t-il des yeux héroïques !

— Ses cheveux semblent ciselés dans le fer bleuâtre, comme ceux des antiques statues.

— Le maître est très beau.., concluait la dévotion de Théodote, cependant que les suivantes, malicieuses et coquines, disaient en chœur, sans commentaires :

— Il est beau.

Irène soupira :

— Voici la foule qui se replace... Occupe ton trône ; pour la troisième course.

Avant de s'asseoir il eut l'idée de mettre une condition :

— J'aurai les soixante talents d'or ?

Maternelle et vaincue, Irène, de nouveau l'attira dans l'obscur de la galerie, le reprit en ses bras comme un petit, et lui baisa les joues :

— Byzance peut-elle te refuser quelque chose, Byzance et moi pourrions-nous te déplaire ?... De la cité et de ta mère tu fais les servantes de tes volontés. Oh ! je ne te châtierai pas longtemps ; comment châtier tes yeux... tes chers beaux yeux quand ils veulent...

— Tu ne voudrais pas me châtier, Despoïna, en lui refusant,., implora Marie, joyeuse d'espoir.

Elle se tourna vers la fille d'honneur :

— Théodote, sais-tu comme tu m'es précieuse, depuis que tu lui plais ?

Confuse, l'enfant baissa les yeux :

— Ton indulgence m'aime?...

L'épouse répliqua sincèrement :

— Oui, puisqu'il t'admire, lui...

Enfin, elles obtinrent que Tempereur trônât. Environné par ce cortège de femmes flatteuses, il fut reprendre sa place protocolaire, l^harès, se perdait en conjectures :

— Est-ce une sainte, l'Augusta Marie, ou une de ces stryges froides qui aiment les hommes sans jalousie?

Nicéphore, qui réfléchissait, se tut un instant, puis haussa les épaules :

— On ne sait. Je ne sais pas, en vérité. D'autre part, nous vivons dans une époque de folie et de corruption... Il y a des vents qui donnent de la démence aux peuples et aux grands ; moi, j'ai un bonnet solide, par chance...

Et tous deux éclatèrent de rire. Nicéphore regagna le pont qui reliait aux gradins publics le Cathisma. La voix d'Ourmanian déclamait :

— J'ai perdu encore une nef que la tempête a poussée près de la montagne d'aimant.

— Vrai ?... demanda la grasse Maximo.

Du haut du gradin où il était juché, Ourmanian affirma :

— En vérité, je vous le dis. La montagne attira les clous et Tairain. Les ferrures s'envolaient pour se coller contre son flanc : alors les planches de la nef se sont disjointes : tout a péri les hommes et le chargement...

D'en bas, Nicéphore grincheux lui lança :

— Pour un pauvre, tu n'en traînes pas moins un manteau de riche... Ne t'irrite pas. Je ne veux rien

prétendre. Je suis un pécheur, un humble adorateur du Christ ! Seulement, aucun du palais ne l'ignore : rimpératrice a rétabli le culte des images, parce que vous tous, les orfèvres, les fabricants d^icônes, les vendeurs d'auréoles et de pierreries, vous tous, vous étiez associés pour doubler le trésor enfoui dans son palais d'Eleuthérion... Vous lui aviez imposé cette clause !

— Par la Très Illuminante Pureté, on peut le dire, les riches et les grands sont pires d'âmes que les misérables !... conclut Zoé.

— Rappelez-vous..., gronda Eudoxie..., on m'a battue de verges, attachée à la queue d'un âne, pour avoir frappé le capitaine des scholaires lorsqu'il jetait les images à bas...

Zoé, facétieuse, et qui ne redoutait pas les querelles, lui rappela :

— Sous l'empereur Léon...?

Et toutes les spectatrices de renchérir :

— Tu comptes tes années, ma tante?

■ — - Et tu craches une dent à chaque grande fête !

— Et tu sèmes un cheveu à l'aube, au midi, à vêpres. Eudoxie devint furibonde. Elle tendit le poing vers;

Maximo, vers Pulchérie, vers Zoé ;

— Pour qu'il en pousse du foin qui vous étoufFe,i ânesses...

L'envoyé du Khalife passait au milieu d'elles. Toutes] se rassemblèrent autour de l'émir, et rivalisèrent de^ minauderies.

Les diamants les fascinaient sur Taigrette du turban, Hassan gratta le menton de Zoé avec son index :

— Dis, sourire du matin, Byzance t'a vu naître?

— Moi? Je naquis Arménienne : mais on m'a baptisée Zoé. Je suis orthodoxe et Grecque.

Un franc survint, qui riait d'elles sous sa longue moustache tombante. Il dit à son compagnon :

— Celle qui vend des oranges ressemble h une jouvencelle des Gaules.

Pulchérie rectifia :

— Ma mère est venue des Gaules, et mon père était un officier de la garde souveraine... On m'a baptisée Pulchérie... je suis orthodoxe et par conséquent Romaine,

Boniface, légat du pape, agaçait Maximo :

— Celle-ci semble originaire des Monts Siciliens.

Maximo s'inclina :

— Ta Sainteté devine exactement : ma mère est revenue grosse de Sicile, avec la flotte. Les fils du Seigneur m'ont nommée Maximo. Je sais tresser les couronnes, allumer les parfums, et si ton lit semble dur, j'ai une gorge douce pour te faire un coussin de tète...

Le comte Clotaire fut plus hilare encore. Les poings sur les hanches il les dévisageait toutes, et faisait, latin, des réflexions pour le légat du pape. Eudoxie s'offrait au musulman :

— Moi, je puis te dénommer tous les chevaux, te îre voir Byzance, les quartiers du port, ceux de la

colline, et le beau faubourg des Blaquernes. Là est ma maison. Des servantes éthiopiennes servent les vins des îles grecques pour parfumer la bouche.

— Etoile dans la nuit, ta maison me plairait... Et toi, fleur épanouie de la grenade... ?

Sophia montra ses formes, dans un geste de mime,

— Moi, je sais par cœur les chants agrestes du vieil Hésiode; je peux te réciter trois dialogues de Platon et les versets de Jamblique, jusqu'à ce que, bercé dans la merveille des Idées, tu cherches à les étreindre à travers la douceur de mes membres.

— Voilà bien une grecque !

— Excuse-moi, Seigneur : malgré mon nom de Sophia, je suis Egyptienne d'Alexandrie ; mais depuis que le Khalife Omar détruisit la ville, mes ancêtres habitent Athènes, patrie de l'Augusta. Je suis fille adoptive de l'Empire romain.

Clotaire s'inquiétait :

— Alors tu connus Irène avant le trône. C'est elle, là-bas.

Il désignait le balcon du Cathisma.

— Oui, c'est elle. Toute petite je l'ai vue réciter sur la colline de l'Acropole, devant nos philosophes, les poèmes d'Homère, avec une palme dans la main, un peu avant l'automne où l'empereur Copron^ me, averti de sa science et de sa beauté, la fiançait à son fils Léon.

— Est-il vrai qu'elle ne descend pas d'une famille noble ?

— C'est vrai.

IRÈNE ET LES EUNUQUES l8l

Clotaire éclata de rire :

— Et on Ta mariée au prince ?

— Tu es un barbare Tu ne comprends pas

comme, pour nous, la rhétorique et le savoir remportent en excellence sur Torgueil brutal d'un soldat victorieux. Autant descendre d'un boucher scythe... ou du bourreau bulgare, alors...

Une foule se formait autour de cette fille brune, un peu velue aux ouvertures de ses hardes coruscantes et de ses voiles défaits, tandis qu'elle insultait au dédain de Hassan, à la fureur de Clotaire en manteau rouge et en braies vertes, à la superbe du prêtre en soutane violette, et portant le joyau d'une croix pectorale. . Le comte fronçait le sourcil :

— Le vainqueur, le brave manifeste la volonté du destin, celle de Dieu, en conquérant. Il est le bras de Dieu.

Sophiane se laissa guère intimider :

— Il est Tinstrument, la chose de Dieu, mais le penseur est le Théos lui-même, le saint Plérôme, l'Universalité des Forces.

Le légat d'Adrien fit un pas :

— Ne blasphème pas, marchande de ta chair... Tu vas tomber dans l'hérésie... Et tu mériteras à ton lour que le bourreau perce ta langue

Pendant cette dialectique Hassan bâillait. Il demanda :

— Ta bouche voluptueuse, pourquoi dit-elle des choses qui fatiguent ? La femme doit penser seulement à l'amour.

l82 IRÈNE ET LES EUMniKS

— Oui... pour s'enrichir.

Maximo la tira par sa robe :

— Laisse les Barbares, Sophia.

— Ce sont des enfants barbouillés. . . , jugea Pulchérie. Maximo, dédaigneusement levait les épaules :

— Un peu plus que des bêtes de ménagerie. Zoé développa une moue lippue :

— Tu mords, dis, Franc?...

Eudoxie tendit deux doigts en forme de fourche :

— Tu déchires, Léopard du Désert ! Avec tes griffes ? Et Zoé :

— Attends, on va chercher les belluaires... Ils leur donneront de l'âne cru et des tiges de maïs.

Dégoûté de ces basses invectives, Boniface menaça du geste l'Hippodrome :

— Race de vipères... Tant de fois tu fis mentir le Verbe de Dieu, race infâme des Nestorius, des Valentin et de Manès, race qui altère la vérité des Ecritures, par l'orgueil de l'esprit.

Clotaire se joignait à lui :

— Race de lâches qui achète la paix au poids de son or.

Hassan s'était lentement rapproché des deux autres. Il dit :

— Près de Bagdad, le chef des Emirs veille à la construction d'une cité. Seul, l'or du tribut grec a payé les pierres, les colonnes, les quais de TEuphrate et les cent galères du port... Quand on entreprendra l'édification des mosquées, nous enverrons jusqu'aux

IRÈNE ET LES EUNUQUES l83

portes de cette ville-ci quelques cavaliers porteurs de cimeterres ; et leurs légions auront fui devant eux, comme le sable que le vent fait courir... Alors Byzance paiera.

Sophia glapit :

— Byzance ne vous juge pas assez nobles pour combattre contre vous, Barbares ; vous êtes des hommes vils et pauvres. Vous mendiez à sa porte, en criant comme des chiens stupides, en grattant le seuil avec les

griffes de vos glaives Byzance se détourne pour vous

jeter un os ; et puis elle se reprend à penser.

— Tais-toi, ...rugit Clotaire... N'élève pas la voix devant des hommes nobles !

— Le bourreau n'est pas noble ici. , . , riposta l'autre. . . Mais il doit l'être dans les Gaules, alors, et à Bagdad....

Maximo dansait :

— Eia ! L'Esprit parle en toi... Baise ma bouche! Boniface dévisageait insolemment la courtisane :

— Dis, si tu veux t'ofFrir à mon lévrier, je te donnerai cinq oboles, six, une drachme, cent drachmes, un talent !

Ce proposant, il jetait les pièces sur le pont. Sophia s'exaltait :

— Brute latine, écume de Suburre, sandale de schismatique !

— Nous vendons notre corps qui nous appartient,

lit Maximo Son pape vend le paradis qui ne lui

appartient pas, contre la dîme Et il s'estime

meilleur !

l84 IRÈNE ET LES EUNUQUES

Zoé leur glapit au visage :

— Cachez vos mufles, barbares ! Hou ! Hou ! Le trident du belluaire vous fouaillerait à travers les barreaux

Pulchérie balançait une ordure :

— Tiens, une orange pourrie. Franc ! attrape ! Eudoxie lançait une banane :

— Si tu aimes les bananes, Latin

La bouquetière détachait sa chaussure :

— Et l'odeur d'une sandale, bourreau sarrasin. Narquois, Nicéphore les contint :

— Arrête, toi... ne frappe pas l'étranger,

— Saisis ces femmes, Epistate..., ordonna Clotaire majestueux... ; elles insultent le féal du roi Karl, le légat du pape et l'envoyé du calife.

Mais Nicéphore impassible :

— Je ne puis les faire saisir. Elles ignoraient vos titres, seiofneurs !

gn(

— Veux-tu que je me venge moi-même ? gronda le Franc?

La colère de l'étranger n'émut pas Nicéphore :

— Je suis un simple fonctionnaire : je puis seulement faire respecter le décret impérial sur l'ordre dans l'Hippodrome. Or, tu ne dois pas quitter ta place, Etranger, avant la fin d'une course. Si tu le tentes, les gardes t'enfermeront jusqu'à demain.

Sur un signe de sa main, les gardes remuèrent :

— Les lois romaines s'imposent à tous les Barbares ! Clotaire, fou, pensa tirer son glaive.

IRÈNE ET LES EUNUQUES l85

— Mort! Hassan le retint :

— Laisse-les, Franc ! Calme ta colère. Moi, je secouerai paisiblement la poudre de mes chaussures sur ces poules bruyantes.

Cependant Boniface déclamait, à haute voix, du côté du peuple dont la rumeur acclamait la course des chars :

— Dieu confondra votre jactance, hommes de Bvzance, et vous aussi, prostituées. C'est contre toi, Byzance, que Tapôtre Jean criait : « Et elle sera brûlée par le feu, parce que Dieu la condamnera qui est puissant. »

Mais il était le seul qui ne se penchât point vers le spectacle. Les courtisanes, Nicéphore et la foule, se vautrèrent sur le parapet du pont. Damianos courait.

— « Les rois de la terre qui se sont corrompus avec elle pleureront sur elle et frapperont leur poitrine en voyant la fumée de son embrasement. Les marchands de la terre pleureront et gémiront sur elle, parce que personne n'achètera plus leurs marchandises d'or, d'argent, de pierreries, de perles, de lin fin »

Eudoxie, impatiente, tourna la tête :

— Tais-toi, moine. Damianos arrive.

Zoé jeta des fleurs sur la piste :

— Damianos î

— Damianos! ...répétait Sophia nerveuse.

Nicéphore se penchait :

— Non !... Photios!... Il dépasse.

l86 IRÈNE ET LES EUNUQUES

— La roue touche la roue...

— Vite : les couronnes !

Et les cris, les hurlements d'angoisse se croisèrent :

— Gare à la borne ! Les chars semblent collés !

— Photios passe entre la borne et le quadrige !

— Bleu !

— Vert !

— La borne ?

Zoé se dressa, et l'épouvante de chacun répéta son cri :

— Christ ! La roue éclate ! Photios tombe. Les chevaux s'abattent !

— Tu as vu..., fit Maximo ardente..., il a passé comme une flèche scythe par-dessus le quadrige.

Sophia lança sa couronne :

— A Damianos vaincjueur !

— Photios est tué !

Et Maximo, excitée, allongeait le doigt :

— Regarde comme le sang fuit sous l'amas des chevaux !

De fait, sous l'éperon de la digue, en un amas de ruades, de crinières mêlées, de naseaux hennissants, deux quadriges se débattaient, étoufïaient leurs conducteurs, tandis que, debout sur l'ovale du cirque, la foule en couleurs, grouillait, gesticulait, attestait le ciel et les statues impassibles des saints, l'attitude hiératique d'Irène dorée.

Pulchérie, les autres ne voyaient que le triomphateur qui parada sous l'acclamation des trompettes.

— A Damianos vainqueur !

— Maintenant, Etranger,.., proposa Nicéphore très calmeàClotaire,... tu peux quitter ton gradin, si tu en as encore l'envie... Mais je te conseille d'attendre la septième épreuve... Elle sera plus belle. Il ne courra que des étalons.

Clotaire, haineux, répondit :

— Je te mesurerai quelque jour le ventre avec mon glaive.

— Pourquoi?... interrogea l'autre avec tristesse.,. Que retirerais-tu de ma mort?

Clotaire le regarda, finit par rire bruyamment.

— Prends garde, Franc..., avertit Nicéphore..., ton rire va l'aire crouler l'édifice... Et toi, garde, ordonne qu'on repousse ceux-ci sur les gradins... L'Autocrator peut vouloir traverser par ici...

— Allez ! Allez ! à vos places ! marchands ! h vos places, les marchandes ! Pousse-les, toi, Platon, et toi aussi, Théodore. Il y a des jours de cachot pour qui ne se sauve pas lestement.

Tandis que s'écoulait la cohue, refoulée par les gardes, Alexis, inquiet, s'approcha de Nicéphore et brièvement :

— Nicéphore, écoute, vieil ami. As-tu vent de quelque nouvelle ? L'Augusta ne m'a point souri quand je baisai sa robe. Staurakios se détourne lorsque je vais, pour mon service, dans la loge impériale; et j'ai dû me réfugier derrière l'empereur... Je ne sais quel soupçon augmentait le dédain de ces eunuques.

l88 IRÈNE ET LES EUNUQUES

Nicéphore branla la tête :

— On aura surpris tes discours... Ton courage ne sait pas voiler ta parole. Tu as trop parlé de ce festin des grenades, de ceux que tu inviterais..., de la présence probable de Constantin. Bythométrès veille. Eutychès a des oreilles partout, dans l'air. Baisse la voix.

Un cubiculaire s'était glissé vers eux. Alexis l'aperçut, le bouscula :

— Encore un eunuque, là. Allons, écarte-toi.

— Pardon, stratège..., dit le cubiculaire, obséquieux..., je voudrais obéir, mais vois mon insigne. Je demeure ici par ordre. Je dois ouvrir le passage.., derrière ton Honneur.

Alexis s'irrita :

— Et cet Arménien-là!... A-t-il aussi un insigne cubiculaire ?

Ourmanian, aimable s'inclinait :

^ — Seigneur, laisse-moi parmi ces colombes, pour contempler la splendeur de notre Constantin, Rayon du Christ.

— Laisse-le, Alexis..., priait Sophia, gentiment... Il m'a donné une cassette d'ivoire.

Nicéphore grommela :

— Vous verrez, il finira par acheter le monde. Son père vendait de la saumure dans un tonneau, sous un auvent de bois, près de la taverne des Sarmates, et maintenant le fils possède des galères qui vont rançonner le pays d'Ophir...

Le banquier s'efFara :

^^Ê — Seigneur, tu plaisantes, vraiment.

^^f — Sophia..., priait Alexis..., je compte sur toi pour le souper des grenades. Et sur toi, Pulchérie, et aussi sur toi, Maximo. Amènes tes Ethiopiennes, Eudoxie, mais, ne l'oubliez pas, la présence de notre Constantin, nous honorera sans doute. Donc, n'omettez point les plus splendides entre vos joyaux et vos robes. Zoé allongea sa face entre les groupes :

— Tu n'auras pas besoin d'une bouquetière, Seigneur ?

— Ni d'une marchande de pastèques ? Emmènenous, ... fit une autre.

Phares, surgit hors du Cathisma et sourit avant de conseiller.

— Invite-les, Drongaire... : pour ce que te coûtera ton souper, tu peux ne pas mesurer la dépense...

— Que veut-il dire? interrogea Zoé.

Brutalement Alexis se précipita.

— Explique-toi !

Les deux hommes s'examinèrent depuis le bonnet jusqu'aux bottines, la haine sur la face noire et lourde d'Alexis, l'envie sur la face blême et fine de Phares. Ils se mesuraient.

L'eunuque se contenta de hausser les épaules.

— Il veut prendre Pair d'un homme qui sait quelque chose..., conclut Nicéphore.

Peu après, la voix du héraut retentit à la porte du Cathisma :

— Voilà venu le Rayon du Christ, Prospérité des

igo IRENE ET LES EUNUQUES

Romains. Son œil reflète l'éclat du soleil. Vous! adorez !...

Devant la foule prosternée, bousculée parles gardes, le cortège impérial entra sur le pont. L'empereur menait Damianos par la main. Derrière se pressait la cohorte des dignitaires. Le patrice Théodore, le Maître des offices, Pierre, gesticulaient. Et le jeune César, exalté, s'écria :

— Par la Pureté, je le jure, Damianos, tu étais beau comme un dieu d'apostat derrière le quadrige blanc maintenu dans la force de tes bras robustes.

Le triomphateur se confondait en actions de grâce :

— Rayon du Christ, je suis indigne, vraiment, tout indigne.

Clotaire demandait brutalement à Nicéphore :

— Lequel est l'empereur ?

Sophia, Zoé, Maximo, toutes les femmes jetaient leurs fleurs au cocher :

— A Damianos vainqueur î

Et la voix du peuple répétait :

— A Damianos vainqueur !

Soit par erreur, soit par moquerie, Clotaire se prosterna devant le cocher :

— Salut, empereur des Romains...

— Tu te trompes..., fit Damianos surpris. Mais Constantin approuva :

— Non, vraiment, tu ne te trompes pas de beaucoup. Etranger. Damianos est de race de patrices, et par

sa l'orce, par sa beauté, par l'art équestre, il est le premier des Romains !

Hassan feignit Tempressement :

— Quelle victoire son cimeterre a-t-il remportée et contre quel peuple ? Contre les Bulgares ?

— A-t-il converti les Manichéens ?... interrogeait ironiquement le légat.

Ce tut Alexis qui répondit :

— Damianos, le patrice, ne perd pas sa force à combattre des Barbares vils ou des hérétiques sans loyauté. Il triomphe sur le sable de l'Hippodrome par la vitesse de ses chevaux, la légèreté de son char, l'art de son loiiet...

Clotaire leva la tète, insolent :

— Par l'odeur du crottin encore !

— Il est vainqueur du Temps, Barbare!... admira Xicéphore... Cesse de rire...

Le monarque continua sa marche vers le Palais, sans vouloir congédier l'automédon :

— Est-il vrai que ta fortune soit si petite, toi qui couvres Byzance de gloire, toi que le peuple romain acclame?... Je veux que tu deviennes somptueux... La patrie te doit un hommage exemplaire. Que Phares appelle Staurakios.

Cependant, le peuple s'étant écoulé derrière les gardes, Damianos baisa la manche du maître, lui dit :

— Ravon du Christ, quelle justice tu sais rendre aux héros !

— La gloire des joyaux..., disait Constantin..., la

manœuvre des soldats, la vitesse des chevaux, le déroulement des cortèges, la danse des femmes, les sourires fardés, ce sont les faces du Théos... Tu fus beau..., je t'honore... Et notre souper, Alexis?...

— Tout s'apprête! Nous aurons les hommes les plus braves, les femmes les plus belles, des fruits surprenants...

Ils allaient le long des galeries du Palais entre les murs de marbre, et suivis par les échos de leurs voix. Au-dessus des corniches et dans les voussures, les anges gigantesques des mosaïques se courbaient sur leurs propos :

— Ourmanian l'Arménien a reçu du pays d'Ophirles poudres d'émeraude pour sabler le marbre des salles.

La tête large et barbue de Théodore Camulianos saillit dans la lumière. Il annonça :

— Les soldats du Nord seront campés dans mes jardins. Tu sais, Rayon du Christ, ces mangeurs de bœuf cru ne craignent pas dix fois leur nombre d'hommes. On les enivrera avec du vin poisseux.

Le préfet de la ville ajouta :

— Je ferai clore de bonne heure les portes de Byzance. Ainsi les cataphractaires cantonnés dans Hebdomon, depuis qu'un bienheureux tremblement de terre détruisit leurs écuries, ne pourront venir au secours des eunuques.

L'empereur interrogea Nicéphore :

— Et toi, que prépares-tu ?

Nicéphore hésita :

— Tu sais, Rayon du Christ, Œil de Dieu, je suis un pauvre homme, moi. On commande, j'obéis. On commandera, j'obéirai.

— Que pensent les soldats?... questionnait Alexis.

— Ils ne savent pas. Ils iront où tu diras de les conduire. Tu leur as dit que l'Autocrator décréterait contre le culte des images, déposerait Tarasios, et ordonnerait ensuite de porter la guerre en Sicile pour reprendre ce pays sur les Francs. 11 faudrait être simple pour ne pas prévoir leur désir de piller les églises latines sans sacrilège, d'encombrer leurs chariots de statues riches, de tableaux précieux. Répète-leur ces choses, Drongaire de la Veille. Ils te serviront. A moins que notre pieuse Irène paraisse devant eux d'abord, et ne leur promette plus...

— Ma mère?... Tu ne la connais pas!... Au premier bruit, elle courra se mettre dans son palais d'Eleuthérion, dans ses caves à trésors qui ne s'ouvrent que par secret. Elle fera monter les eaux de l'Aqueduc par les conduites souterraines pour noyer ses richesses et les registres des impôts... Mon épouse impériale l'aidera... Voilà comme on m'aime... moi, infortuné, moi !

Théodore décida promptement :

— Alors il convient de marcher contre Éleuthérion, d'abord...

— Moi,... put interrompre Damianos,... j'arrêterais immédiatement les trois eunuques... si j'étais ta main puissante, Rras de Dieu... J'enverrais notre très

pieuse Irène dans les îles des Princes, filer avec les religieuses du couvent qu'elle fonda... Je me mettrais à la tête des troupes ensuite. Je sommerais le Franc Karl, préfet des Gaules, par notre bonne grâce, de nous remettre la Sicile, la Grande Grèce et ses filles en otages. . . Sinon : les glaives, les étendards, les légions, les cohortes, le fer, le feu... Cet aplomb enchantait Constantin :

— Comme il parle noblement, hein ! par le Christ ! il est digne de l'Empire. Voilà le vrai conseil, l'avis de la sagesse.

— On voit bien,... dit Nicéphore,... que le patrice Damianos n'a jamais vu les Francs que sur les degrés du Cirque, lorsqu'ils viennent ici en légation. Il parlerait avec plus de prudence.

— Qui es-tu, toi qui me contredis?... grogna le cocher furieux.

— Je ne suis rien. Je suis un œil et une oreille ; et voilà : je viens d'être une bouche, mais tu peux ne pas m'écouter.

— Laisse-le, patrice,... dit l'empereur... Il bougonne, mais il reste attaché à son devoir.

Dans le Triclinion des Candidats où ils parvinrent, les esclaves avaient mis en monts des fruits d'Afrique autour de cratères remplis.

Constantin et ses amis s'étant échauffés en buvant, décidèrent de mander Bythométrès aussitôt. Il se rendit, impassible, parmi ces gens excités. Tout de suite l'empereur exigea :

— J'aî promis à Damianos, s'il gagnait les sept courses, de lui transmettre le collier d'or et la couronne ([ue mon père Léon fit forger entre ma naissance et mon baptême.

— Ta Sagesse a parlé,... répondit le curopalate.

— Sur la couronne on gravera : A Damianos, patrice^ vainqueur de l'Espace. A Damianos, patrice, vainqueur du Temps, Constantin, fils d'Irène et empereur des Romains.

— Ta Sagesse a parlé.

— Pour cela mes ordres furent transmis, avant la course, au gardien de notre trésor. Envoie-lui ton sceau, afin qu'il sache comment ton obéissance suit mon ordre.

Jean s'inclina puis se redressa. Les traînes de son ample manteau firent un flot à ses pieds. Il réprima son émotion, et prononça nettement :

— Rayon du Christ, mon sceau lui sera remis si tu ne me commandes pas de surseoir à l'accomplissement de ta volonté. Tu le sais, fils de Dieu, bras du Tout- Puissant, le trésor de l'Empereur Léon doit servir de garantie pour le prêt de mille talents d'or que vont consentir les marchands. Ces mille talents d'or sont réclamés par l'émir Hassan, au nom de son maître, llaroun-al-Raschid, le commandeur des Infidèles, à la suite de la paix conclue naguère. Si nous n'observions point cette clause du traitp, les Sarrasins viendraient sûrement insulter les poteaux de la frontière et porter l'incendie dans les villages de Cappadoce. La

196 IRÈNE ET LES EUÎsUQUES

Despoïna, ta mère sacrée, te prie, par mon humble entremise, de reculer l'époque des largesses.

— Cela ne peut être remis. Donne ton sceau à Théodore.

Déjà Théodore avançait son mufle barbu en retenant sa simarre historiée, comme s'il eût craint de frôler Feunuque. Jean ne bougea point la main crispée sur le sceau :

— Je le donnerai, maître, si tu n'en ordonnes pas autrement ; mais je te supplie d'observer que moi, ministre des volontés souveraines, j'agirai contrairement aux intentions de notre pieuse Despoïna, Irène, avec toi impératrice des Romains, par le décret du Sénat.

— Livre à Théodore le sceau.

— Je le livrerai donc, dès que la Despoïna m'aura relevé de sa promesse envers Sa Majesté souveraine.

— Livre-le maintenant.

— La loi s'y oppose. Rayon du Christ. Le Sénat ne permet point que le sceau soit appliqué sur un acte de donation, sans Fune et l'autre signature, celle de Ta majesté bénie et celle de notre Très Pieuse Irène dont le Seigneur protège la sagesse et les jours.

— Tu opposes h la mienne la volonté de ma mère... Réponds... Tu ne dis rien... Il ne dit rien... Voyez... il ne dit rien, en vérité...

Blêmi par la colère, Théodore déclama :

— Qui résiste à la volonté de l'Empereur est sacrilège.

— Qui résiste h la volonté de l'Empereur, je le déclare sacrilège et rebelle,... rugit Alexis en se précipitant.

Le cocher se frappa la poitrine :

— Celui qui résiste a la volonté de notre basileus, par la grâce de Dieu, maître du monde, celui-là mérite la mort.

Le Maître des Offices, levant la main, décréta;

— Le sénatus-consulte le voue h la déchéance... Mais Jean, paisible, les dévisageait :

— Vous m'étonnez, seigneurs. Personnev de vous n'ignore la fortune de Byzance, le sort des batailles où Dieu pour perdre, en leur orgueil, les Barbares, leur donna, contre nos aigles, l'avantage. Je le répète : le trésor de l'empereur Léon est demandé comme garantie parles prêteurs. Toucher à cette garantie, c'est refuser de satisfaire au traité, c'est jeter la multitude des Arabes sur les riantes vallées de Cappadoce, sur la ferlllité des campagnes, sur les richesses des granges; c'est livrer les femmes grecques à l'insulte des mécréants; c'est perdre la grandeur du nom romain !

— Rentre en toi, eunuque, ces lâches paroles de femme, ô le plus méprisable des êtres,... proféra l'orgueil d'Alexis... Si le Khalife et son peuple veulent l'or romain, qu'ils viennent le prendre derrière nos glaives.

— Au fond de nos poitrines,... fit Damianos, qui biandit ses poings velus.

— Au manche de nos lances.

— Au bout de notre courage.

Jean souriait toujours :

— 0 basileus, tu es un maître vaillant, et Dieu multiplie la force de ton bras... Mais ceux-ci n'ontils pas fui devant tous les barbares depuis des lustres ?

Alexis s'emporta. Du haut de sa taille, il commandait avec les cris d'un chef dirigeant les escadrons :

— Tais-toi, lâche eunuque... ou que ma colère t'éventre.

Nicéphore, sournois, tournait ses pouces en ricanant, en haussant un peu les épaules.

— Anathème sur qui insulte la grandeur du nom romain... prononça Pierre, le bras levé.

Le Drongaire de la Veille se tourna vers l'empereur :

— Ta mémoire se souvienne ! J'ai fait réparer la prison du quartier juif...

— Il n'en est pas moins vrai,... insinua doucereusement Nicéphore,... que vous avez battu en retraite, et que Staurakios, seul, est revenu, vainqueur, triompher dans l'Hippodrome.

Constantin le saisit au pectoral :

— L'eunuque, homme ignorant, avait aussi acheté la retraite des Sarrasins.

— Il s'est glorifié,... accusa Théodore, d'une victoire acquise avec de l'or, non avec du sang.

Bythométrès, fort et ironique, croisa les bras :

— Vous, du moins, vous m'avez laissé, à Bénévent, aux mains du barbare Grimoald. Or, pendant qu'on

emmenait dans le donjon du pillard, vous galopiez en déroute jusqu'aux grandes galères rouges, avec vos courtisanes et vos moutons favoris. Glorieux capitaines, depuis qu'il n'est plus de statues d'or à piller

^dans les églises, vous combattez en montrant à l'en-

^Bemi le dorsal de vos cuirasses...

^^^A ces mots, ils restèrent interloqués, et se bor-

^^rerent h grogner des injures immondes. Constantin eut honte. Il leur imposa le silence, puis :

— Qu'il se taise et qu'il livre le sceau!

— Rayon du Christ ! tu me punirais justement si je sobéissais à la loi.

Théodore dégaina, vert, et les yeux sanglants :

— Le sceau !... allons... ou voici, à la pointe de ce , la fin de ta vie !

Alexis, l'encourageait :

Prends-lui le sceau... Que ce soit un peu plus tôt, un peu plus tard, le glas doit sonner pour ses funérailles.

Jean laissa trembler ses os dans sa chair impassible. 11 releva la tête.

IMais Nicéphore avait déjà rabattu le glaive du patrice. — Arrête, patrice, par cette épée. Je suis ici pour emècher la lutte dans les édifices impériaux. Et il se plaça, devant Bythométrès, comme une protction vivante. L'eunuque souriait, méprisait : I — Christ ! Vous arrangiez déjà ma moit. Quelle âte !... Et avant la fête des grenades, encore ! ... Ilein, iexis ! cache cette épée, va, et toi, Théodore, recule...

Ton haleine me gêne. Nicéphore, tu feras mettre du pain dans les chambres de la nouvelle prison maritime. On l'habitera sans doute avant peu. Des enfants sots et bavards l'habiteront;... et on laissera les moineaux ridicules piailler avec eux entre les barreaux. .. N'oublie pas de faire porter une grenade fraîche dans chaque chambre. Je ne veux pas priver ces joyeux convives de leur espoir.

Alexis, ébaubi, balbutia :

— Oseras-tu quelque chose contre notre Empereur? Il avait promis d'assister au festin.

— Qui blasphème ici le nom de notre maître, s'écris violemment le Mesureur de l'Abyme... Qui donc ose dire que le Basileus, fils des Césars, se mêlerait à des bravaches imbéciles et h des courtisanes d'Hippodrome dans l'ivresse d'une orgie où se fomente la conspiration contre notre Très Pieuse Despoïna, Irène d'Athènes ? A celui qui osera le dire, h cet imposteur vil, que les yeux soient arrachés et coupée la langue, que son nom sept fois maudit meure avec le spasme suprême de son sang écoulé... Arrière, vous, soldats stupides, fuyards alertes, corbeaux de la déroute! Christ n'est pas mort pour vous sur la Croix de rédemption, pour vous qui arrachez les yeux de ses images, lorsqu'ils sont en escarboucles et les clous de son supplice divin, lorsqu'ils sont d'onyx et d'argent; pour vous, qui, les mainsj souillées du sang des moines, jetez à terre les hostiesj afin d'emporter les ciboires, pour vous qui détruisez! les récoltes et incendiez les granges et drapez dans;

I incendie les chaumières bonnes au repos des pauvres... Ah ! si hi virilité est \i\ cause de tous ces crimes, Béni sois-tu, Très-Haut, qui retranchas de mon corps, avec hi fécondité matérielle, le goût de haïr, de tuer, de mentir, et de vomir le vin des orgies sur des poitrines de prostituées !

Damianos fit le geste du meurtre.

— Tu seras retranché ! ...

Mais Jean s'exalta, sûr de sa force et de son savoir.

II se croyait la statue de l'Esprit devant les démons illogiques. Il sifïla. Trente sholaires, avec leur comte, pénétrèrent dans la salle ; puis, s'arrêtèrent en silence.

L'empereur avait blêmi. Pourtant il ne voulut point craindre et cria :

— Donne le sceau... si tu espères ta grâce...

— Lumière de l'Esprit, je prélere ta justice, si dure qu'elle puisse être, à l'injustice dont il faudrait ensuite me repentir en cédant à la bêtise de ce cocher, le salut de Byzance... Et moi, le curopalate, moi, dispensateur de l'encre rouge et des signatures souveraines, j'ordonne, comte, de boucher les issues avec la force des gardes, de former une haie d'honneur entre notre maître et ces traîtres : Alexis, Drongaire de la \eille; Pierre, Maître des Oflices, patrice ; Théodore patrice; Damianos patrice et cocher. Ainsi soit-il.

Il en fut ainsi tout aussitôt. Constantin, séparé de ses familliers, balbutia :

— Et moi... et moi... j'ordonne,..

Jean lui coupa la parole :

— Sonnez, tibicinaires !

Le comte jugea prudent d'obéir.

L'impuissance rageuse de l'empereur s'épancha en injures :

— Brute, lâche, père de rien, esclave, poussière de sandale !

Et tandis que sonnaient les trompettes, il trépignait, il pleurait niaisement. C'est en cet état que le trouvèrent sa mère et sa femme qui avaient suivi jusqu'au seuil du Triclinion le Mesureur de l'Abyme, afin de lui prêter l'appui du pouvoir augustal au moment décisif.

— Vois comme il souffre, Despoïna... gémit doucecement Marie, accrochée au bras d'Irène.

— Reste à ma droite,... prescrivit sévèrement la mère.

Théodote, bouleversée, répétait aux cubiculaires :

— Le maître crie, le maître est pâle. Oh ! moi, j'ai peur !

— Mère, hurlait l'Empereur,... contemple ma honte. Ris. Je suis un jouet dérisoire, le prisonnier des eunuques, moi! Que me réserves-tu? Le poison qui tua mon aïeul Copronyme ou celui qui détruisit mon père ?... Parle !

— Je ne puis te comprendre;... répondit froidement Irène... Ces gens que Ton emmène t'ont calomnié. Ils allaient prétendant qu'avec eux tu préparais des manœuvres pour reléguer ta mère et l'Impératrice en exil, au cloître, pour livrer au bourreau le curopalate et les logothètes, mes serviteurs glorieux, le Patriarche

IRKNE ET LES EUNUQUES 2o3

aussi. Comment Ta Majesté, Ta Force peut-elle être contoiulue avec ces fous.

Théodore, en rage, crispait ses doigts vers le ciel :

— • Triomphent les eunuques et les femmes !

Les prisonniers sortirent parmi les gardes.

Doucement Tliéodote pria :

— Comme il a chaud, notre maître ! Puis-je essuyer son visage ?...

Constantin ressaisit quelque peu de sa dignité :

— Mère, si le Sénat te concède une partie du pouvoir impérial, il ne te permet pas de régir seule le destin du monde. Je voulais te l'apprendre.

Irène simula la surprise :

— Par la violence, mon enfant?

— Par les moyens que le Théos indique !... Les icmps changeront!

Irène frappa du pied, serra les poings : ;: — Tais-toi, statue d'ignorance et de sottise. Marie s'approcha doucement :

— Trop de courage t'éblouit, Constantin : tu veux vaincre le monde avec des soldats sans vaillance.

— Trop de lâcheté vous abat, vous! Allons, l'eunuque, qu'on cesse la parade. Qu'on ranène ici les miens...

Furieux, il voulut avancer.

— Cubiculaires, maintenez l'empereur,... enjoignit Irène... Curopalate, tu l'as en ta garde...

— Grâce, Despoïna, grâce !... implora Théodote, cependant que Marie s'opposait à l'exécution de l'ordre maternel :

— Ils lui froissent les mains... Ils vont lui faire mal.

— Ah! ah!... gémissait Constantin,... il ne me reste plus qu'à boire le poison de Copronyme maintenant.

Moqueuse, Tair détaché, Irène soupira :

— L'enfant est malade. Il convient de le mettre au lit.

Et elle sortit avec les suivantes.

— Seigneur, irai-je avec toi?... suppliait Marie.

— Suis donc la Très Pieuse Irène, protectrice des marchands de saumure, Augusta des eunuques! Ta face me déplaît.

Elle insista :

— Je prendrai soin de toi, malgré ma figure.

— Et moi, ne puis-je te servir, maître ?... ajouta Théodote, timide.

— Toi, je ne veux point que tu t'exposes à des colères dangereuses. Suis l'Arménienne... fille de lumière. Je veux te conserver pour mes jours de triomphe. .

— Viens Théodote... invita l'épouse.

La vierge s'éloigna disant :

• — Je vais pleurer aussi moi...

— Rayon du Christ, ordonneras-tu que l'escorte avance?... demanda Jean incliné.

En même temps, parut l'escorte des excubiteurs colossaux, portant leurs haches doubles et dorées, des candidats aux tuniques blanches, amis d'Irène. Constantin, tel un fou, bégayait :

— Que le ciel croule ! Hideurs de la mer !

IRENE ET LES EUNUQUES • 2o5

Et il suivit Jean, tandis que montaient des cours les immenses acclamations de dix mille fonctionnaires, soldats, moines, courtisans, tandis que la voix du héraut criait :

— Voici venir le Rayon du Christ. Mort pâle des Sarrasins? Son œil reflète le soleil ! Peuples ! adorez !

Prisonnier de son triomphal cortège, Tempereur se débattait ridiculement derrière les gardes.

V^.^^ i^ lîi terre trembla sous Byzance, tout h coup, sous les maisons bleues, sous les maisons roses, sous les parvis des églises, sous les seuils des palais, sous la Spina de l'Hippodrome. Les cailloux cimentés des rues se disjoignirent. Maintes façades se fêlèrent. Les poutres apparentes des bâtisses furent déchaussées dans

2o8 IRÈNE ET LES EUNUQUES

les murs d'argile et de chaux. Les amphores tombèrent des balcons soudain détachés, et se rompirent en morceaux contre les têtes des fuyards, contre les épaules des vieilles glapissantes, au milieu des enfants qui pleuraient, des chiens éperdus, de la poussière en nuages après la chute d'innombrables plâtras. Les chameaux s'évadaient allongeant leurs jambes grliFues, leurs mufles mous. Des écuries effondrées, mille chevaux et mulets s'échappèrent, coururent, renversèrent les marchandes, sautèrent les haies, piétinèrent les jardins que jonchaient les arbres s'abattant. Autour des puits des crevasses s'ouvrirent, avalèrent des enfants étourdis et des femmes folles. Les icônes s'élancèrent de leurs niches pour frapper les pécheresses. Le sol ondulait comme l'échiné du Léviathan que Ton dit réfugié aux profondeurs de l'enfer depuis la mort du Christ. Des familles hurlaient sous les décombres de leurs demeures. Les vantaux arrachés des portes encombrèrent les voies publiques que traversait au galop la panique des coursiers réunis en troupeaux par l'instinct de défense. Maintes ruades tuaient les gens surpris et renversés sur le corps de leurs parents qu'ils secouraient en hâte. La poussière et le vent tourbillonnaient, aveuglaient, bousculaient.

Au Pelagion la mer entrechoqua les navires. Elle brisait les rames. Elle se rua sur les dunettes. Elle emplit les dromons et les chelandia qui sombrèrent par centaines dans la Chrysokeras. Les noyés se débatti-

... elle sortit de la Grande Eglise parmi les prêtres...

Page 213.

rent à la cime des vagues écumeuses. Rejaillies sur les quais, elles crevèreut, de leur assaut liquide, les magasins et les hangars, pour emporter au large les hallots, les caisses, les barils. Des matelots furent immergés dans les tavernes du port. Une eau saumâtre les gorgea, les étrangla, les asphyxia, la coupe h la main, la gouge sur le cœur.

A l'intérieur des logis les plus solides, beaucoup périrent au même instant, écrasés par les coffres, estomaqués par les bancs, brûlés par les feux des cuisines et des lampes qui brusquement incendièrent les quartiers. Elles drapèrent la ville dans les flammes sifflantes, étouffantes. Leur élan d'or enveloppa les coupoles dorées des basiliques où se réfugiaient les foules en lamentations. Dans le narthex du temple des Blachernes deux couples manichéens furent reconnus. On accusa leur hérésie d'attirer le châtiment du ciel. Ils furent sacrifiés sur les bornes par la fureur des soldats heureux d'enfoncer le glaive dans les poitrines hâlées, râlantes, fleuries de gerbes vermeilles qui ruisselèrent, coulèrent sur les dalles et s'épaissirent en flaques rouges, pendant que se recroquevillaient les orteils des victimes expiatoires en leurs chaussures de toile bleue.

Cependant les pierres d'émail formant les mosaïques des voûtes s'égrenèrent sur l'ambon. Les saints et les anges, là-haut figurés, semblèrent lapider ainsi, de leur propre substance, les dévots h genoux, qui psalmodiaient cette peine, et se heurtaient la poitrine à

coups sincères. Soudain les flammes secouées dans les lampes des icônes s'agitèrent avec la trépidation du sol. Elles s'éteignirent empestant l'air du chœur. Alors tous levèrent les bras au ciel. Ils proféraient leur désespoir. Le Théos, par ce signe manifeste, livrait à l'odeur du Sathan nauséabond le peuple coupable. Une nouvelle secousse ayant fait trembler les statues des saintes sur leurs socles, dans leurs niches, la plupart s'épouvanta. Chacun protesta qu'il avait vu les martyrs, les évangélistes s'animer, vivre et menacer, du geste, la cohue des impénitents.

On se rua dehors parce que les couronnes des lustres oscillaient furieusement au bout de leurs chaînes. Certaines s'abîmèrent avec grand bruit sur les mosaïques du pavage, blessant des catéchumènes et des vieillards maladroits pour fuir le choc. Mais dans les rues, les attelages emportés chargeaient une multitude hagarde, lamentable. Les bras serraient les cassettes précieuses, les icônes tutélaires, les bijoux et les sacs pleins de monnaies. Les femmes protégeaient leurs poitrines dans la bousculade, ou bien élevaient leurs enfants au-dessus des épaules pressées, des têtes méchantes, des poings agressifs. La brise de février poussa sur cette cohue les fumées suffocantes des incendies et les vols éblouissants d'étincelles. Alors chassée de ses maisons en flammes, de ses églises empuanties et frissonnantes, de ses rues qui s'entr'ouvraient, la populace ^e prit à fuir éperdument vers la porte des Blachernes. Elle donnait accès dans la

campagne nue de Saint-Mamas, par delà le Chysokéras dont le fléau ravageait les rues riveraines. Pèle-mèle, chevaux, dromadaires, mules et chiens, familles humaines, pies apprivoisées aux mains des écolières, tout ce qui respirait sur ces bords néfastes s'élança dans la campagne.

Puis le cataclysme ébranla le quartier Sphorakion proche de l'Hippodrome et de la partie du Palais Sacré qu'on nomme Octogone. L'effroi gagna les serviteurs des monarques. En Daphné, les femmes du gynécée supplièrent Irène de fuir aussi.

Eutychès présent approuva ce conseil qui donnait à l'impératrice un prétexte pour ne point assister aux châtiments des conspirateurs, pour arracher son fils à ceux qu'on n'avait pu séquestrer, comme Alexis, par crainte d'émeute militaire. Incontinent Irène et Constantin gagnèrent leur château de Saint-Mamas que déjà, dressées au hasard, les tentes des fugitifs entouraient. A se sentir éprouvés ensemble par la même catastrophe, les Byzantins s'apitoyèrent sur leur souveraine, Paimèrent, témoignèrent de leur loyalisme tumultueusement.

Staurakios profita de cette popularité bruyante, afin d'instruire rapidement le procès de la conjuration. Il s'avéra que Pierre et Damianos avaient prétendu désigner la Sicile pour lieu d'exil à la Régente. Une lettre saisie confondit le protospathaire même avec Théodore Camulianos. Jugés, condamnés sur l'heure par les magistrats du Prétoire, ils tournèrent autour de la Spina, les épaules nues et sanglantes sous les fouets

212 IHKNK ET LKS KUNUQUES

actifs (les bourreaux, aux yeux de quelques speclaleuis indifférents, tout abrutis encore par la catastrophe naturelle, et blottis, stupides, le long des gradins à demi vides. Ensuite un navire conduisit les rebelles en Sicile dans un lieu triste et décrié.

Irène supporta mal l'idée de la conjuration. Elle s'était crue, pour toujours, assurée de l'inertie de Constantin. L'événement démentait cette confiance. Du moins, on usait de l'empereur pour anéantir le pouvoir de la régente. Dès qu'elle connut les détails de l'aventure, elle n'épargna plus son fils. Il l'avait honnie, répudiée, offerte en dérision à ses parasites, vouée au bannissement. Et non pas une heure, pendant le délire d'une ivresse ou d'un dépit, mais durant de longues semaines, avec opiniâtreté. D'abord elle ne put lui pardonner cette série d'offenses et de haines. L'ambition étouffa le sens de la maternité. Constantin ne lui fut que le rival pernicieux capable de la priver du commandeinent, de livrer l'empire à l'imprudence des soldats. Irène s'oublia jusqu'à vouloir qu'on enfermât son fils dans une salle du Palais Sacré, jusqu'à l'aller injurier là de la pire façon; et, comme il n'était pas en peine de cracher aussi des invectives, elle le fit, sous ses yeux, fustiger par Phares et les cubiculairesqui, entre chaque coup, se prosternaient, implorant le pardon de leur hardiesse docile à la veuve de Léon le Khazar. Elle laissa Constantin en larmes, fou de rage et qui se mordait les poings, et qui cachait, dans les coussins de son lit^ un visage enflé par les ecchymoses.

IRÈ^E EN LES EUNUQUES ai3

Personne ne put le voir de longtemps. Seule Marie d'Arménie obtint l'autorisation de le panser . Les eunuques le disaient en proie à la fièvre, et soumis aux prescriptions des médecins.

Cette rigueur indigna les Byzantins. Ils donnèrent raison à Tarasios qui, de sa main, nourrissait l'un des conspirateurs ayant requis le privilège d'asyle dans l'église patriarcale. En vain les soldats investirent l'édifice. Redoutant l'excommunication, ils n'osèrent arrêter le coupable qui finit par s'évader.

Quand Irène revint définitivement de Saint-Mamas, elle se rendit en grande pompe à la Sainte-Sagesse. Elle remercia le lesous de l'avoir sauvée tant de la malice de la terre que de celle de son fils. Cataphractaires, excubiteurs, candidats, scholaires la suivirent sous leurs armures dorées, leurs casques à chenilles écarlates, leurs étendards.portant brodée l'effigie épgisse et polychrome de saint Théodore. Après le sacrifice d'actions de grâces, l'impératrice sortit de la Grande Eglise parmi les prêtres élevant, au bout de perches écarlates, un essaim de séraphins dorés. L'armée tout entière acclama sans hésitation. Théodore Camulianos et Pierre s'étaient auparavant aliéné les légions par la

vérité de leurs réformes disciplinaires. Les soldats saluaient leur libératrice.

Phares , Staurakios , Jean estimèrent le moment propice pour dégrader le prince de sa dignité impériale, et soustraire les destins du pays ii ses dangereux caprices, aux avidités de ses amis. Depuis

2l4 IRÈNE ET LES EUNUQUES

quelques mois un des eunuques cubiculaires, Aétios, avait pris rang parmi les logothètes. C'était un homme d'une logique rude et audacieuse, prompt aux décisions et aux actes. Optimiste, il annonça que jamais le règne de l'Esprit n'avait eu meilleure chance de s'établir à perpétuité sur le monde. Inutilement le vieil Eutychès, branlant de la tête, tapant les dalles de sa canne vernie, ramenant sa capuce rouge sur ses rides innombrables, exposait les périls d'un coup d'état, dans un pays où s'apaisaient lentement les agitations de l'ère iconoclaste. Irène aimait Aétios pour cette énergie qu'il montrait, jeune et vigoureux, imberbe, sec, pareil à une svelte paysanne de Sicile, et comme elle, adorné d'une lourde chevelure noire, toujours pressé, nerveux, fécond en éloquences diverses. Il arpentait les galeries et les cours du Palais Sacré, tète nue, en simarre de soie noire bordée d'un large galon vert, en souliers d'argent. Les phalères dansaient sur sa poitrine au bout de leurs chaînes d'or; et leur bruit le précédait au loin. Eutychès trop vénérable. Phares trop avili par des besognes louches, Jean trop ergoteur, Staurakios trop dédaigneux des contradictions furent, un temps, effacés par cette sorte d'ange robuste aux paroles claires et franches. Irène disait de lui qu'il avait toujours l'air d'annoncer à la Panagia la descente du Paraclet, la naissance du lésons, tant il admirait d'enthousiasme ses propres discours. Ce fut ce personnage qui détermina la souveraine à réclamer des troupes la prestation du nouveau serment. Elles promettraient de ne pas

IRÈNE ET LES EUNUQUES 2l5

souffrir que Constantin régnât, tant que vivrait sa mère. Les légions de la garde amenées de Thrace à Byzance la proclamèrent aussitôt Basilissa et seule digne de l'être, l't, stylés par Bythométrès, les moines allèrent paraphrasant les prophéties , commentant les écritures saintes où il était prédit qu'une femme présiderait seule aux destins du peuple élu.

La foule admira, reçut des largesses. Puisque le prince était captif, les favoris en exil, nul enclin à tenter leur délivrance, la multitude jura de n'obéir qu'à cette incarnation de la force intelligente.

Certaine de la soumission générale à l'intérieur, Irène voulut châtier les Sarrasins qui, débarqués en Chypre, y manœuvraient. Staurakios arma la flotte. Eutychès envova dans toutes les provinces des mandataires qui rayaient oOiciellement des actes publics le nom de Constantin.

Mais cet acte objectif étonna les gens. Eprises de la tradition, les familles s'indignèrent dans les thèmes, et réagirent. Plusieurs archontes écrivirent à l'impératrice, la priant d'éclairer le prince sur ses devoirs, mais la blâmant de le réduire à rien. Quelques magistrats refusèrent de prêter main forte aux radiations imposées. D'autres les imitèrent en protestant. (( C'est Constantin seul que le Théos a établi aître sur nous... » Expédiés en toute hâte près de es irréductibles, les messagers n'obtinrent pas d'autres épouses. Irène ne céda point. Les eunuques considéaient se dédire comme dangereux maintenant. S'ils

2l6 IRÈNE ET LES EUNUQUES

reculaient, leurs adversaires encouragés par un tel avantage provoqueraient des séditions. Les ministres dirigèrent une troisième mission d'officiers vers les camps des provinces.

Le Drongaire de la Veille qu'on n'avait pas osé naguère arrêter avec les fauteurs de la conjuration, simula du dévouement pour l'impératrice. Quand il brigua la légation auprès des légions Arméniaques, Phares crut prudent de le contenter afin de l'acquérir.

Arrivé en Bithynie, Alexis nota vite que tout le monde haïssait Irène, et qu'il ne pourrait évidemment s'acquitter de son office sans difficultés. Devant ces dispositions publiques, il jeta le masque, conçut l'ambition de guider la révolte, et d'être porté au trône par la victoire des soldats. Il trahit cyniquement les eunuques.

Ayant réuni les tiirmarques, il leur tint ce langage : « Je viens vous annoncer la honte du nom Romain et vous proposer de voUs en faire les complices. Une femme audacieuse m'a chargé de vous apporter de l'or et des ,fers. » Suivirent quelques propos sur la politique des eunuques et sur leur façon criminelle d'évincer, la personne de Constantin. Il acheva : « Les trésors de ce malheureux ont servi à corrompre la cour et les soldats. Voulez-vous vendre sa liberté et sa couronne?... Désormais le sceptre appartiendra nécessairement à qui voudra l'acheter; et les soldats romains apprendront à trembler sous des mains de femme. »

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Elle tomba essoufflée au bout d'une longue salle...

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Avec une certaine prudence les turmarques excusèrent Irène et les ministres; mais les soldats excités par Alexis, promirent des chaînes h leurs chefs. Quand on apprit la défaite de la Hotte dans les eaux de Chypre, tous accusèrent l'incapacité d'Irène, les concussions des eunuques, l'ignorance des stratèges choisis par la faveur du palais. Ils imputèrent à Staurakios la responsabilité du désastre. Le soulèvement conseillé par les meneurs s'opéra. Cet exemple séduisit les légions de Cappadoce qui se joignirent à celles d'Arménie. Alexis prit le commandement et marcha vers les rives du Bosphore. L'armée d'Asie se mit en mouvement sous ses ordres. Les avant-coureurs annoncèrent quels pillages sans pardon puniraient la résistance. Ils incendièrent les bourgs fidèles aux eunuques.

Dans Constantinople, les milices elles-mêmes s'agitèrent. Les vieux iconoclastes s'assemblèrent sous les feuillages roussis des jardins de septembre. Hissé sur un chameau, Serantopichos déclama des satii^es abominables. Car la populace de l'Hippodrome n'avait point permis qu'on le gardât longtemps au fond des Noumera. Elle avait môme écharpé le bourreau qu'on avait cru, certain jour, coupable d'exécution clandestine. Le cul-de-jatte chantait à tue-tête dans les carrefours les vertus d'Alexis, la sagesse de Constantin, l'ignominie d'Irène et la malice des eunuques. Les patrouilles évitaient une rencontre qui les eut mises dans la nécessité de sévir contre le pamphlétaire, et

dans le cas d'être alors accostées par une foule téméraire, avide de compter les incendies qui, jaillissant autour de Chrysopolis sur la rive d'Asie, révélaient la marche triomphale des Arméniaques.

Bien qu'il exagérât son énergie, qu'il passât en revue les gardes réunis dans les cours du Palais, sur ces terrasses qui s^étagent entre Chalcé l'opulente et Daphné la mystérieuse, bien qu'il réconfortât les officiers des candidats, des scholaires et des excubiteurs indécis, déjà, par l'esprit, sinon par les mots de leurs protestations ordinaires, Aétios dut secrètement convenir, avec Staurakios et Bythométrès, qu'il était temps de laisser Phares détruire les archives compromettantes, et Eutychès déchirer les registres des impôts. Cela donc s'accomplit dans une cave du gynécée, malgré la colère d'Irène leur disputant les lambeaux de parchemins. Fine et fébrile, osseuse un peu, les yeux foudroyants sous la broussaille de ses cheveux roussâtres, elle se démenait en robe de filigrane cliquetante, retenue par une ceinture d'émaux et d'ivoires sculptés. Soudain Marie d'Arménie entra, que Théodote éperdue ne voulait plus quitter. Leur indiscrétion parut intolérable à l'impératrice. Brusque, elle s'élance sur sa bru, la saisit par ses voiles, l'attire contre sa figure insultante, lui crie dans la face que les Arméniens se soulèvent en l'honneur, sans doute, de leur compatriote traîtresse, amoureuse commel une lice en folie, bêtement... Et, à grands coups] de ses bras nerveux elle chasse les deux créatures eni

effroi vers la hauteur de Daphné, jusqu'à perdre haleine.

Théodote a couru plus vite. Elle tombe essoufflée au bout d'une galerie, devant le spectacle du Bosphore.

Verte et bleuâtre, luit la mer qu'encadrent les vantaux écarlates repliés à l'intérieur. Plus loin que les agitations des eaux, brillent, sur la côte asiatique, les façades des palais et les feuillages des jardins. Entre les collines noires de leurs cyprès, mille incendies se développent. Des fumées tourbillonnent, s'accumulent et planent contre le ciel radieux.

— Comme les iconoclastes avancent vite, avec l'incendie !... pleure Théodote... Là, là, toute la rive de Bithynie pétille ainsi qu'une seule torche...

Marie l'Arménienne se résigna :

— Bientôt ils atteindront les jardins de Saint-Mamas ; et le palais aussi flambera.

Silencieuses, accoudées l'une auprès de Tautre, dans l'énorme baie ouverte &ur l'espace, Théodote et Marie grelottent. Leurs grands voiles les enveloppent, se mélangent, celui de Marie bleu, sans garniture, celui de Théodote orangé avec une frange d'olives violettes. Leurs robes se confondent. Tune de losanges en fils d'or, l'autre de* lin blanc, où jouent les broderies de licornes rouges. Toutes deux étouffent leurs plaintes dans les plis des étoffes qui serrent leurs épaules sanglotantes, leurs têtes penchées, leurs tailles et leurs hanches secouées de frissons. L'écho d'un gémissement,

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parfois rebondit dans les voûtes comme si les bêtes des mosaïques incrustées là-haut voulaient répondre.

Alors la jeune fille, elle, ne put contenir des plaintes :

— Oh ! nos jardins, et les pommes d'or des vergers. . . Mais pourquoi ? Pourquoi le feu aux églises saintes et aux délices des jardins ; pourquoi?

— Afin que le peuple de Byzance, craignant la ruine de la ville, ne résiste plus aux cohortes d'Alexis. Ah, Constantin, ta présomption s'est détournée des paroles de la Mère, et des paroles de l'Epouse! Et voilà...

Son doigt désignait Tincendie.

— Toutes les nuits,... avoua la suivante,... je Tentends crier dans ses appartements contre Phares et les dignitaires... Il dit qu'on veut l'empoisonner... Notre très pieuse Irène va-t-elle lui faire ouvrir les portes, enfin ?

— Je l'en supplie depuis tant de jours .. Mais il aurait rejoint les rebelles ; et c'était, plus tôt, la fin de Byzance...

Au dehors, vers la droite, Byzance étale les terrasses de ses maisons, la forêt des matures au port, les colonnes élevant des saints de bronze debout sur les animaux symboliques. A l'horizon, la ville s'élargit, blanche et rousse, emplie des frondaisons de ses parcs, parée de ses coupoles assises, par quatre, par cinq, au faîte des églises. Plus près, des lauriers et des orangers arrondis, des ifs taillés en forme de coq ou de dragon, maints buissons de fleurs éclatantes

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m on leal jusqu'au cintre de la baie ouverte sur l'espace.

— Compte la multitude de barques, ... pria Théodote en montrant la mer... Compte les dromons, les chélandias, les nacelles rapides... Comme une armée de fourmis actives, cela court et noircit le tapis des eaux!

— Sans doute,... soupira Marie,... les corporations de la cité portent leur hommage aux victorieux ! Le Théos donne au peuple une âme abjecte.

Théodote s'épouvanta :

— Que feront de nous les Iconoclastes?... Nous vieillirons derrière les murailles d'un couvent. C'est écrit, a cette heure...

— A moins que le délire des soldats ne se rue ici ; qu'ils ne nous confondent avec les servantes affolées, qu'ils ne nous outragent avant la mort.

11 y a dans la galerie des sièges de bois écarlate recouverts avec des cuirs dorés, des coffres d'ivoire aux serrures d'orfèvrerie, une large table de porphyre chargeant quatre aigles de bronze et qu'encombrent les rouleaux de papyrus, une porte épaisse est close que signale le relief d'une croix grecque.

En face de cet huis, une lampe brille sous l'icône, où le Christ lève deux doigts de sa.dextre, et tient, en la senestre, la sphère des forces universelles.

— Si l'on pouvait fuir ?

— Ne viens-tu pas de l'essayer en vain ? Pour les gens du palais, pour les Candidats, pour les scholaires, pourtoute la domesticité impériale, nous sommes les otages qu'ils livreront au victorieux contre la pro-

messe de places et de largesses. A toutes les portes tu as heurté les regards des espions, les armes des soldats, les bras étendus des cubiculaires.

Théodote, en sanglots, s'affaissa contre terre : ~ — La main du Théos s'alourdit sur ma jeunesse... 0 mon verger de Patras ; et les cheveux de ma mère ! L'Arménienne joignait les mains :

— Pleurez, pleurez, les yeux... Sanglotez, les bouches !...

Soudain Théodote se releva. La terreur écarquillait ses pupilles :

— Ecoute la rumeur dans l'Hippodrome... La rumeur de la foule... Si cette populace entrait ici... Notre mort î

Elle se prit à geindre. L'impératrice la recueillit dans ses bras, l'apaisa :

— Petite colombe tremblante. . . Il ne faut pas craindre la mort... Pourquoi crains-tu la mort?... Pourquoi crains-tu la face du Théos?.. Aurais-tu péché ?... Parle, tu pleures, tu pleures. Tu as beaucoup péché ?

Théodote se cacha la figure dans le sein de la consolatrice :

— Vilainement...

— Il faut que tu regrettes, et que tu demandes le pardon à ceux que tu offensas... Le Théos est miséricordieux aux repentants. Accepte mon baiser de paix, petite sœur. Pleure dans mes bras, petite sœur fragile. Nous subirons ensemble La Volonté...

" — Oh! oh! ton âme impériale m'aime... Et si elle

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savait... Si elle savait!... Voilà, je suis au seuil de la mort... Et qui voudra m'accueillir parmi les hiérarchies angéliques... moi, Tinfâme, la mauvaise... moi, la honte. Je fondrai comme une cire dans les feux vendeurs de l'Hadès...

— Le Théos pardonne aux enfants imprudentes, petite sœur... Si tu regrettes tes fautes, sincèrement, le Théos te placera entre ses élus...

L'adolescente avait trop peur de Tenfer. Elle insista :

— Mon crime est grand...

— Contre qui as-tu péché ?...

— Ne me le fais pas dire...

— Oh ! Oh !... Ce que murmuraient les méchants... serait véritable... Toi! Toi!... Tu as péché... Parle... Contre qui?... contre qui?...

Marie la saisit aux poignets.

La jeune fille se cacha la face dans son voile orangé.

— Ne me le fais pas avouer, si tu te souviens d'avoir chéri une enfant...

Le soupçon mordit le cœur de l'épouse, ravagea ses entrailles :

— Contre qui... contre qui as-tu péché?... As-tu péché par la chair?... Non ?

Théodote dans^ un murmure, avoua :

— Tu l'as dit... par la chair...

Violemment Marie la repoussait :

— Vraiment, la faute immonde ! Contre qui ? Théodote tomba sur les genoux :

— • Oh !... oh !..♦ tu le devines*., tu le sais... toi qui

m'aimais. Consolatrice... Lumière clu Christ, fille de la Rayonnante Pureté... J*ai péché contre ta confiance...

Le silence fut lugubre. Ensuite Marie poussa des cris inarticulés. La suivante pleurait devant Ticône.

D'abord Marie la tint éloignée, puis elle se rapprocha et lui cria avec fureur dans le visage :

— Va... Va... reste loin... corrompue... fornicatrice... urne d'infamie... toi! Ah... Toi!... Et je t'embrassais les yeux... tes yeux qui... oh !... Et je te caressais les mains... tes mains... tes mains de crime Ah ! souillée! Honte du jour... Et je nouais tes tresses qu'il déliait, lui... Et je chérissais ton visage... et... oh ! Pourquoi, pourquoi, as-tu fait cela... pourquoi?.. Je t'avais prise entre les pauvres et les humbles... Je t'avais élevée dans les pavillons de marbre, j'avais, avec toi, partagé mes joies... mes piétés... ma science... mon cœur... Pourquoi le crime, pourquoi?

La voix déchirante de Théodote s'éleva :

— Arrache mes cheveux. Piétine l'ordure de mon corps... Devance la mort qui menace... Va... j'ai tout mérité...

— Pourquoi? Je veux, tu m'entends,... je veux que tu dises pourquoi.

— Qui se taira si Ta vertu commande... Attends... Attends un peu que je réprime mon sanglot... Là... ta douleur m'étouffe... Oui, je dénoncerai l'abomination... Tu sais... Il est beau ; d'abord...

L'épouse l'empoignait au voile, la secouait.

— Oui... mais dis pourquoi ?

— Tu sais... (et elle retenait l'étofFe contre son visage). 11 était le Maître, le Rayon du Christ... Celui qu'on ne peut pas contredire... tu sais !

— Il t'a demandé cela, Constantin ! C'est lui qui t'a demandé ?...

La pécheresse douta même.

— M'a-t-il demandé ?... Il riait... Il jouait avec mes membres... Il me touchait comme on touche une émcraude en la lumière... 11 vantait mon corps... Une lois il a pris ma bouche dans sa bouche.

Marie brûlait :

— Ah ! Il a pris ta bouche dans sa bouche... Et tu ne t'es pas dérobée, et tu ne t'es pas arrachée de lui?... Et tu vis encore?... Là... oh!...

Elle leva la main, et la battit forcenément. Théodote se préservait :

— Ne me fais pas tuer... Ne me fais pas tuer... Attends encore...

Alors Marie interpella le Christ de l'icône :

— 0 Théos ! c'est donc pour cette récompense que je porte ton image sur ma poitrine, et qu'un cilice râpe mes reins !... Théos !... Théos !... Tu as menti... Christ!... Christ! tu as menti... Christ!

Et se ruant sur l'icône, elle la jeta contre terre, la brisa sous ses pieds. Théodote se releva, s'enfuit jus-

i'à la baie ouverte sur l'espace :

— Oh!... oh! Ta Vertu blasphème... oh!... oh!.,. monde va s'entr'ouvrir... Le peuple hurle... Encore ^incendie!... Comme la rive flambe!... Augusta,

Augusta... Lumière des Lumières, fille de la Pureté... Ne foule pas aux pieds la sainte image... ou le Palais s'écroulera... Ecoute déjà comme le peuple hurle et comme mugit la mer !...

Marie délirait :

— Hurle, peuple! Et mugis, mer! Et toi, prostituée, meurs !... meurs donc !... Tonne, Théos... Ecrase-la... mais écrase-la, Justice des justices... Ou bien... tu as menti... Tu as menti sur la croix, Fils de l'Homme ! A bas, le cilice... A bas, l'effigie de ta face.

Elle arracha ses vêtements d'or, le cilice et la médaille qui volèrent aux quatre coins de la salle. Epouvantée, Théodote se signa :

— Oh... oh!...

L'épouse courut sur TEnnemie, l'étrangla de ses mains hargneuses :

— Toi...

Le petit visage bleuit sur le collier des doigts vengeurs. Les beaux yeux saillirent comme des boules entre les cils recourbés.

— Ne me tue pas, Toute-Puissance^ Colonne divine. Tour de candeur... ne me tue pas... H était si beau, Constantin!... si beau !

L'autre reconnut l'évidence de l'excuse, et relâchî son étreinte :

— C'est vrai... H est si beau, Constantin... Mais ti ne devais pas. Non... non ! non !...

L'enfant s'était réfugiée dans le coin de la baie :

— Ne souille pas tes mains pures avec du sang d(

pécheresse... Attends que les soldats d'Alexis entrent... Tiens... vois... Saint-Mamas aussi flambe... maintenant... L'heure de ta vengeance approche... Patiente... je t'en supplie !

Marie sanglotait :

— Je ne sais pas tuer... je ne sais pas... Si le Théos épargne ta vie... je l'épargnerai... Et puis, te frapper... non... C'est Christ qui a menti!...

Théodote, vautrée, lui baisa la robe :

— Ne jette pas ton âme au (eu de THadès, en blasphémant... Je te plains avec mon cœur déchiré.

Elle releval'image et ralluma lalampe. Marie furieuse, blasphéma :

— Il n'y a pas de feu dans l'Hadès. Il n'y eut pas de Christ sur la croix. 11 n'est pas de vertu. 11 n'est pas d«' justice. Il n'est rien, rien... rien... rien... rien...

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