I.lle alla jusqu'au vantail et regarda pétiller l'incendie
— A la place de Byzance, il n'y aura plus rien bientôt, rien... La mort efface.
Théodote restait à terre étendue, parmi sa robe aux licornes écarlates; et la tète dans ses mains.
Marie se laissa choir devant l'autre :
I — Elle efface. Voilà... Il faut attendre la fin... sans 1 savoir. Mieux vaut ne pas savoir, ne pas espérer, ne pas i craindre... Lève-toi, prostituée! Ferme le vantail... Je ne veux plus apercevoir la mer, ni Byzance... ni toi...
Docilement Théodote alla fermer le vantail, puis js agenouilla devant l'icône, et d'une voix palpitante ;
— O Théos... dieu tout-puissant en trois hypostases, qui contiens les substantiabilités du monde, et les potentialités infiniment successives de TEsprit, Cause des Archanges et des Eons, Consubstantialil<du Fils et du Père, de l'elFet et de l'origine ! Tripl< lumière qui éclaire les mondes ! Simultanéité de^ époques ; ô Théos, tu t'incarnes pour souffrir en nous... pour souffrir en nous., en nous... en nous...
Marie montrait le poing au lésons :
— Tu souffres en nous, le menteur, l'injuste; Christ... tu souffres en nous !...
Et elle s'effondra sous l'icône. Elle criait si fort qu'elle n'entendit pas arriver dans les vestibules Irène ni ses eunuques.
— Cependant... conseillait Staurakios, très calme... il vaudrait mieux que l'Autocrator allât, revêtu des insignes, au-devant des légions. Ce serait plus sûr. Alexis devra recevoir son empereur dans la posture d'un sujet ; tandis que si le traître entre à Byzance, il s'affirmera seul maître.
A voix basse Irène répondit :
— N'appelle pas la mort sur mon fils par des paroles de mauvais présage.
— Toutes les galères nagent au-devant des usurpateurs vers la côte de Bithynie,... murmurait Jean... O vase fêlé, Byzance tu laisses fuir ton peuple jusqu'au nouveau pouvoir.
Irène implora le Christ de Ticone. A prévoir Constantin près de l'humiliation, delà déchéance, peut-êti
de lii mort, ramoiir maternel renaissait. Elle appréhendait comme pour sa propre chair et sa propre fortune. D'ailleurs n'élait-il pas la raison de leur double souveraineté ? Elle se prosterna :
— Le Théos est dur s'il ne sauve pas mon fils !
— Les péchés sont innombrables, aussi!... riposta Phares, cruel, tandis que des rumeurs de révolte grondaient au dehors et qu'ils se prosternaient tous.
— S'ils tuent mon fils !
• L'ange fort, Aétios manifesta toute son énergie :
' — Il faut qu'il se montre. Alors, ils n'oseront pas. Mais il faut qu'il se montre. Ta Piété le persuadera de prendre les insignes.
Humble et sinistre, Eutychès rendait compte :
— Comme Ta Piété l'avait prescrit, les eaux du Bosphore noient à cette heure les caves d'Eleuthérion. Le trésor de ton palais, ils ne le découvriront pas.
Elle répondit dans une angoisse brusque :
— Mais ils peuvent le tuer celui en qui je reconnais mon sourire et ma voix.
Et cela lui parut alors plus injuste, plus atroce, plus insultant que tout, que la perte du trône, que l'anéantissement des espoirs, que la ruine de Byzance. La maternité reconquit Irène, la posséda, la tortura.
Du fond de ses voiles bleus, et dans sa posture abîmée, l'Arménienne gémit :
— Etait-il ton sourire ? Etait-il ta voix?
— Nous aussi pouvons mourir avertit Staurakios.
Irène répliqua :
23o IRÈNE ET LES EUNUQUES 1
— Vous, vous!... Vous n'êtes pas un danger pour Alexis. Il ne vous craint plus. Mais il redoutera Constantin.
A genoux Eutychès répétait en se cramponnant à sa canne bleue :
— Comme Ta Piété l'avait prescrit, les registres des impôts sont noyés dans les caves d'Eleuthérion.
Phares se signa coup sur coup :
— Du moins, ils ne pourront pas ruiner la chrétienté de tes peuples. Ils percevront injustement les dimes.
— Et leur tyrannie excitera Témeute dans les thèmes^,... prophétisait Jean avec un espoir.
Couvert de ses habits patriarcaux, la crosse en main pour en imposer aux foules, prêt à tout héroïsme, Tarasios entrait :
— Alors nous te rappellerons, et le peuple te rapportera les insignes à genoux.
— Mais s'ils ont aveuglé mon fils, celui aux yeux de qui je contemple mon regard !
L'épouse protesta :
— Ce n'est pas son regard que Ta Piété reconnaît dans le sien
— Ils ne toucheront pas l'empereur revêtu de ses insignes,... promit Eutychès; et sa tête de vieille branlait.
— A-t-on préparé les insignes?... interrogea vivement Irène.
— Il est plus beau que les insignes,... pleura Marie... A quoi bon les insignes ?
Irène s'impatientait :
— Que Ton se hâte donc
— Je vois appareiller la trirème impériale dans le
port!... dit Aétios.. Il faut que l'Autocrator sorte
Le peuple hurle... Les torches sautent de main en main...
Lamentablement, Théodote balbutia :
— Si nous pouvions être sauvées !
Alors Irène, alla baiser tiévreusement l'icône :
— O Théos, sauve mon fils, Constantin, fils de Léon,... miroir de ma vie....
Marie s'acharna :
— Ce n'est pas la Piété de ta vie dans ce miroir-là. De toute son angoisse Jean interrogeait le lésons de
l'icône :
— Sauvera-t-il notre œuvre de paix. Sauvera-t-il Byzance, joyau de paix sur le monde?
— Le sang de mon fils ! Sera-t-il dit que j^en verrai la couleur?
L'Arménienne durement rappela ;
— Le sang ne lave rien.
— A cette heure de désespoir,... demanda Staurakios, grave,... que Ta Piété dise si nous l'avons trahie!
Irène se redressa :
— Les logothètes ne m'ont pas trahie. Les soldats m'ont trahie. Mais si ; les eunuques m'ont trahie puisqu'ils livrent mon fils!
— Nous n'avons pas trahi,... objecta Jean... parce que les passions ont été retranchées de notre corps; et que seules les idées allumèrent nos espérances. Nous
sommes devant Ta Piété des serviteurs diligents. Des Ames sans reproche.
— Des serviteurs diligents!... ricanait Irène,... Des âmes sans reproche! Et vous laissez tuer mon fils!
Obsédée, l'épouse cria :
— L'Autocrator a péché avec les femmes....
— Devant Ta Piété, Irène d'Athènes,... dit Staurakios en redressant toute sa taille géante,... Basilissa des Romains, nous remettons nos pouvoirs, pour que la force des soldats les recueille.
Tarasios désespéra.
— Ils détruiront les icônes et les statues de La Pureté, et ils gratteront les Saintes sur les fresques.
La voix rauque de Marie, encore, accusa :
— Parce que l'Autocrator a péché !
— Nous avions rêvé pour lui un empire étendu,... gémit Staurakios, qui tendit ses bras dorés.
Assis sur ses talons, Aétios évoqua leur rêve fini :
— Un empire sans autre limite que l'anneau du vieil Océan...
— Qui entoure d'un horizon glauque les pays bons pour les hommes dignes de prier,... poursuivit Tarasios.
Et B}thométrès continua :
— Qui borne la marche des soldats, les voyages des marins, l'expérience des philosophes.
— Où les peuples eussent été comme des troupeaux dociles et blancs.
Ainsi conclut Staurakios; et il haussa les épaules.
Ensemble ils regardèrent la balustrade par-dessus quoi l'empire et Byzance apparaissaient tenant l'Europe avec l'Asie en leurs cent mains qui étaient des citadelles et des villes, une flotte pavoisée, des cathédrales retentissantes.
Fervent de foi, le patriarche supplia le ciel :
— Pour la pensée du Théos dont tu es, Despoïna, le rayon éblouissant; pour la pensée d'amour du Théos...
Les mains levées, Jean, invoqua l'Esprit :
— Pour l'intelligence la plus haute des Eons qui sont aussi les Nombres, par qui vit ITIarmonie universelle... Et tu aurais été le dernier Eon, sur l'échelle des Idées qui remontent vers l'Origine.
Amer, Aétios, prétendit :
— Les guerres auraient fini de retentir. L'or aurait séché le sang. Les rebelles n'auraient pas menacé ton fils de mort.
Staurakios enrageait :
— Moi, j'ai obtenu la paix des Sarrasins, la paix des I rancs, la paix des Bulgares.
— Moi,... déclara l'orgueil d'Aétios,... j'ai réussi h ce que le bruissement de fer de la guerre ne fût plus ' ntendu par delà la Gappadoce, ni sur la rive rocheuse
Danube, ni passé les tristes flots adriatiques. Et Tarasios :
• — Du moins, j'ai rétabli le culte des images. Le
ious a souri de nouveau entre les pierreries des
mes pour consoler la douleur des femmes, pour
Iconforler le désespoir des vaincus. Le pape Adrien
se réconcilia. L'Église d'Orient et l'Église d'Occident s'embrassent comme les sœurs du Théos apaisé. Jean compta ses œuvres :
— Moi, j'ai instruit l'ame des matelots. Nos galères ont franchi les colonnes ibériques. Elles ont tourné vers le Ponent. Elles ont découvert d'autres astres, des pierres nouvelles pour la gloire de ta couronne. Elles ont atteint le pays doré d'Ophir. Elles rapportent l'ambre et les teintures précieuses, et des fruits savoureux à laJ bouche.
Irène sans indulgence les écarta :
— Byzance a grandi par vous... Mais vous ne savezl pas sauver mon fils! Vous avez nourri le corps, et vous laissez mourir la tête !
Cependant, Aétios, glorifia l'œuvre :
— Le vainqueur des Lombards, le vainqueur desj Saxons, Karl le Franc, admire Byzance et Ta Piété, j Irène. Et vos mains, en s'unissant, eussent assembléj deux mondes.
— 0 Théos, ne diras-tu pas que tu veux sauver? mon fils Constantin?
Résigné, Phares indiqua la ville et l'espace :
— Or, voilà l'œuvre. Et voici la destruction. Alors Bythométrès crut aimer parce qu'il vit Irène]
souffrir. Il fit un pas vers la mère douloureuse :
— Nous t'adorons, Despoïna. Lèvres de l'Esprit, Eon; sur terre, idée de paix.
— Comment les eunuques peuvent-ils dire qu'ils m'aiment. Ils ont fécondé mon esprit avec leur esprit, oui.
Mais ils n'aiment pas la chair de ma chair, Constantin mon fils.
Elle s'accusa d'être une marâlre punie parle Ciel. Le châtiment semblait le pire : la défaite de toutes les ambitions. Dans le désastre de Constantin, s'abîmerait le prestige d'Irène. Sauver le fils c'eût été sauver les espoirs suprêmes de la mère.
11 devenait comme le symbole en vie de tout le bonheur encore possible, par miracle. Aimant son fils, elle ne cédait pas la chance dernière, elle ne cédait pas l'avenir.
Tarasios prêta l'oreille aux rumeurs du dehors :
— L'œuvre qui se brise ! La guerre va rougir le monde.
— S'ils tuent mon fils! S'ils tuent mon fils! Phares tacha d'apaiser Irène :
— Derrière cette porte, il entend peut-être ta parole, Dcspoïna. Laisse-moi le prévenir de ta visite pour qu'il s efiVaye moins. Après, nous mènerons vers lui les porteurs d'insignes
En ce moment le Préposite entra suivi de ceux qui disposent les ornements impériaux. Marie, tout h coup, poussa dehors Théodote en clamant :
— La prostituée doit sortir d'ici....
Et la chétive silhouette se laissa bousculer, inerte, pauvre chose tressaillante, emmaillotée de licornes écarlates. Alors tous se relevèrent devant l'icône inerte.
Phares ouvrit une porte latérale. Les pas retentirent dans une galerie de pierre grise. On chuchottait les mêmes choses. Dec gardes, au signe de Phares, tirèrent
les verrous d'un huis. Constantin le poussa du dedans et, hagard, parut, les dévisagea tous. Il était comme une hête aux abois :
— Ces cris de fureur, Despoïna ?... C'est pour cela que tu machines ma délivrance?
Irène lui toucha les mains :
— Vois mon visage qui a souri devant ton premier regard de petit enfant, Constantin, vois la tristesse de mon visage ....
Le fils recula :
— Je vois une larme en ton œil, o mère, qui jamais
ne pleuras jusqu'à cette heure Me voici donc près
du châtiment.
— Oui, oui, les Eons le veulent, le Théos accable ton des.tin
— Une lourde peine pour ta jeune autocratie,... annonça Staurakios avec une sincère compassion.
Et les autres d'ajouter en choeur :
— Une lourde peine, une peine....
— Une peine, en vérité.
— Qu'on ouvre ce vantail,... commandait Irène sans forces... Que du moins Byzance entière contemple l'empereur.
Phares marcha jusqu'au vantail. Constantin se précipita, et couvrit l'ouverture de son corps :
— ' Arrête, Phares... Toute la nuit, j'ai entendu construire avec du bois; j'ai entendu tinter des armes et des outils. Par un pont, à cette baie sans doute, les travailleurs ont relié l'échafaud.
IKÈNE ET LES EUIS'U<)UES •?^S'J
La face ridée de Phares semblait ahurie :
— Aucun échafaud ne fut construit.
— Quel échafaud?... Les scholaires et les candidats, toute la milice du palais préparent un pavois pour ta dignité, mon fils.... Car tu es leur otage devant l'exigence de l'usurpateur.
Constantin, s'agriffait aux vantaux :
— Mère, mère! On assure que du château de Strongyle on entendait les cris de mon aïeul agonisant sur la nef qui le ramena dans Byzance. On peut entendre les miens à cette heure...
— Tu m'accuses encore! Tu m'accuses à l'heure où il ne convient plus d'accuser.
Indignés par cette vieille calomnie, les eunuques ensemble ennuieraient les fautes des Isauriens qui avaient appelé les châtiments du Ciel.
Constantin ne se laissait pas convaincre. Evidemment, il craignait, en dépit de toutes les objurgations, que les bourreaux ne l'attendissent sur l'ordre des eunuques, au moins pour lui crever les yeux. Et, toujours agrifFé et adossé au vantail clos il résistait à Phares qui, doucement, essaya de lui faire lâcher prise :
— Cesse, Eutychès, d'insulter une mémoire d'empereur. Immonde!... proférait le prince... Je ne veux pas entendre déjà ce que ta bouche crachera sur mon cadavre !
A deux mains, Irène contenait les sauts de son cœur. Cette accusation d'assassinat dirigée contre elle, par
238 IHÈNE ET LES ELNU(:)UES
son fils, décevait son amour maternel, tout à l'heure au paroxysme. Elle se reprit à sa pitié :
— Tu penses à mourir parce que tu crois avoir mérité la mort, ô mon fils. Non, va, il n'en est rien. Et cependant qui sait l'avenir prêt derrière ce vantail. Qui sait : la mort, la vie?... Qui sait.... Mais ce n'est pas, pour la mort, que nous sommes venus vers toi...
L'iime faible du jeune homme suppliait :
— Parle, mère. Tuas la puissance, la force, le glaive et la couronne. Le monde tourne dans ta main. Parle donc. Quel supplice attend, par delà....
Elle permit à ses larmes de couler sur ses joues plates :
— Comment peux-tu supposer qu'un supplice t'attende, tant que je demeure celle qui signe, avec l'encre de pourpre, le Décret.
— Des supplices ne m'ont-ils pas atteint déjà? Ta Puissance m'a fait battre de verges; elle m'a enfermé dans cette chambre du Palais ; elle a envoyé pourrir, sans doute, dans les cachots de Nouméra, mes amis et mes stratèges.
Irène protesta :
— Tes amis! Leur gloire flambe de village en village
sur la côte d'Asie. Alexis les mène Que peux-tu
redouter?
Constantin la regarda en face :
— Que tu les achètes N'as-tu pas acheté la paix
aux Francs, l'amitié du Pape, l'alliance des Sarrasins,
la retraite du Bulgare?... L'épouse stérile, ton Arménienne, a bien pu acheter en son nom les armées d'Ar-
méniaques Me penses-tu sot au point de ne pas
entrevoir les desseins de tes eunuques?... Ah! mère Très Pieuse, le vieux Constantin est mort, Léon est mort, le nouveau Constantin doit mourir, puisque le Théos entend que tu mènes seule le destin des peuples... Je le sais, Constantin aussi doit périr... périr... Et les sanglots Tétouffèrent. Ses pieds battaient les dalles. Il écrasait ses joues avec ses poings serrés. Sa mère le méprisa :
— Pourquoi me répéter à cette heure, les propos abjects des bouffons, des mimes, des courtisanes, tes amis! Pourquoi répéter ces accusations de la populace?...
Les rumeurs, au dehors grandirent.
— Mon clergé... dit Tarasios avec un geste pacifique,... te mènera tout à l'heure devant le parvis de la Sainte-Sagesse, afin d'obéir aux vœux du peuple et des soldats qui t'appellent.
— Que le Protovestiaire pare le Basileus de ses insignes,... ordonna Staurakios aux paroles rapides... Il convient qu'il les revête.
Aussitôt Constantin trépigna, brama. Sa mère le voulut embrasser :
— Pourquoi pâlir? Est-ce de colère? Penses-tu aux vengeances h tirer de moi, penses-tu toujours à me reléguer en Sicile avec mes ministres. Ou bien de plus durs supplices me seraient-ils réservés, à moi? Ah!
2/\o IRÈNE ET LES EUNUQUES
mon enfant, tu trembles aujourd'hui. Tu redoutes ceux mêmes qui t'acclament. Tu connais trop leurs cœurs pour te confiera leurs cris.
L'empereur dardait des regards (ous autour de lui :
— Ce sont des cris de mort et de fureur
— Contre moi; non contre toi,... répliquait Irène, violente... Tu as protégé les complots, accueilli les traîtres Voici le succès de ton œuvre!
— Ta langue est perfide, Despoïna,.,. dit Constantin avec angoisse;... et ta moquerie facile.
— Tu hésites à paraître devant le peuple?...
— J'hésite ; c'est vrai... Je ne devrais pas hésiter. Il ne m'appartient plus d'hésiter.
Irène s'abandonnait à ses fureurs justes :
— Afin de connaître toute débauche, tout avilissement, tu livres Byzance aux factions des soldats iconoclastes Salue ton œuvre, aujourd'hui. Aie le courage
de ton désir. Prends les insignes, empereur des prostituées et des gitons Cesse de blêmir, donc! Salue
ton œuvre courageusement.
Le fils, baissa les yeux :
— Les insignes !
— Oui,... insistait Irène, sur un ton ferme,... il convient de les revêtir.
Constantin vociféra :
— Ce sera une somptuosité inouïe pour la nation de Byzance. Un basileus, le bandeau contre le front, le globe dans une main, l'épée dans l'autre, et, làdessus, sans doute, le bras levé du bourreau. Vraiment
IRÈNE ET LEii EUNUQUES 24l
ce sera une somptuosité digne de vous, très pieuse Uespoïna, manière..., et de l'Augusta, ma femme. Les petits enfants des enfants qui vont voir cela... pourront le dire... au siècle futur... Vraiment, ce sera une magnificence.
A le voir sincère en cette terreur, Irène eut pitié ;
— Tu délires, Constantin.
Il feignit une vaillance noble :
— Je ne faiblirai pas, rassure ton àme. Protovestiaire, approche.
Le protovestiaire se prosterna et lui posa la pourpre :
— L'étoffe sera plus vermeille tout à l'heure,... prévit le prince livide et majestueux.
Marie et l'époux se regardèrent. Lui, se détourint, ordonna :
— A toi, Préposite.
Le fonctionnaire se prosterna, lui remit le globe de
^univers, et la croix du Christ. Constantin fit mouvoir le globe dans sa main.
— L'univers de justice roulera en même temps que a tète jeune sur l'échafaud. Augusta Marie, tache de ir mon sourire alors. Il sera digne, je l'espère, d'un
pereur.
Irène, le pressa :
— Le peuple crie, Constantin. Hâte-toi. Le peuple ;tend que Ta Majesté paraisse... Honore Byzance, ion fils... si tu le peux.
' — Pourquoi dire ces choses, Despoïna... Je suis un
homme. Seuls les eunuques et les femmes craignent... Avance, toi.
Le Grand Domestique se prosterna, remit le glaive à son maître tremblant et souriant :
— Me voilà donc paré pour la cérémonie... Vous me regardez tous; et votre tristesse m'épouvanterait si je...
Il se tut. Il écouta les clameurs plus obstinées du peuple. Irène lui saisit le bras:
— Voici rinstant de paraître. Honore le nom romain s'il se peut encore que tu n'aies pas perdu toute mon âme.
En se dégageant, il la repoussa :
— Je l'honorerai, Despoïna. Empêche seulement l'Augusta de pleurer ainsi, elle m'enlève mon courage... Pourquoi pleurer, femme ?
— Je vois le pouvoir des traîtres entourer ta justice... Et tu m'as reniée, et tu m'as rejetée, tu m'as abattue sous les pieds des prostituées...
— Tais-toi !
Revêtu des insignes, le jeune homme se tenait rigide
le dos au vantail, le glaive d'une main, le monde dans l'autre. Les simandres retentissaient éperdument sur la ville.
— Les simandres t'appellent suppliait Irène.
— Elles appellent..., ricana Constantin.
Irène le secoua :
— Ordonne, que le vantail s'ouvre sur Byzance.
— Attends encore. Mais ne me regardez pas ainsi
FHÈNK ET LKS EUNUQUES 2^^
tous, tous... Car si je cessais de consentir... Si je cessais... O Théos !!... J'aurais pu me repentir... J'aurais pu t'élever des églises soruptueuses... Et tu laisses le faible sans secours aux mains des féroces, aux mains impies des magiciennes. Oui, oui, toi, ma mère, dans les caves d'Eleuthérion, tous le savent, tu évoques des fantômes sanglants qui fument sur les cercles tracés dans la poudre d'os humains... Tu fais aussi tressaillir la terre. Leà villes s'écroulent,... quand avec deux doigts levés, tu vises la face de la lune, en prononçant des mots anciens. Ton patriarche, et Jean, ton philosophe, achètent des petits enfants pour faire cailler leur sang vierge.
Des rumeurs, au dehors, le firent pâlir.
Phares lui baisa la dalmatique :
— Ecoute, Basileus, le peuple te veut voir... Permets que j'ouvre ce vantail.
— Non... non... je ne veux pas encore. Il le renversa d'un coup de pied.
— Je veux chérir encore les êtres ! Je veux voir encore des splendeurs, je veux entendre des musiques suaves... et saisir dans mes mains le battement des cœurs de femmes. Au loin, les insignes ! Au loin, vous autres ! Au loin, la mort !
Et tout en déclamant, il se dépouillait. Marie se liaîna sur les genoux, lui étreignit les jambes:
— Mais écoute-moi, écoute... Laisse ouvrir ce vantail, tu verras le peuple. Il t'acclame...
— Sa fureur ne gronde que contre moi!... jurait Irène.
Le fils se récria :
— Et que t'importe la fureur des foules ! Tu Tas toujours domptée. Tu veux me faire sortir pour que je tombe à l'heure annoncée sous le bras du bourreau. Mais je ne veux pas. Je mourrai, dans cette chambre, le glaive au poing, comme un basileus, non comme un traître, sur l'échafaud. Arrière... Ne touchez pas au vantail. Le peuple hurle en vain à la mort. Il n'aura que le spectacle du cadavre, non celle de l'angoisse !... J'attends que ton sortilège, ô mère, brise l'arme dans ma main.
— Tu deviens fou...
Marie répétait :
— Mais, écoute... On t'acclame... Alexis et ses légions passent le Bosphore. La garde palatiale te veut à sa tête... Sors donc, pour triompher!
Il hurla :
— Pour périr, horreurs de l'Hadès ! Afin que vous meniez seules le destin du monde. Mais votre ruse ne me fera point paraître, victime admirable, le bandeau en tète, près du billot... Ah! ah! vous attendez que je me livre comme un bélier docile dont on a doré les cornes pour le festin de Pâques. Il n'en sera rien...
L'épouse tomba, les mains jointes. Une plainte s'échappa de ses lèvres :
Irène haussait les épaules :
— Les destins m'ont vaincue. Tu deviens le maître de Byzance et du monde.
- — • Tes légions se révoltent contre le pouvoir de 1î
Dcspoïna,... répétait Marie... Crois-moi... Permets que j'ouvre. Tu verras. Tu entendras.
— Arrière, donc!... interdit Constantin en l'écartant... Passé ceci il y a la mort pour moi, et Fâme ignoble d'une populace qui attend le drame de la mort. Et vous ne tremblez pas, l'une ou l'autre, devant ce mystère... Et vous ne craignez pas...
liCs clameurs retentirent plus.
— Oui, oui, je sais. Ils finiront bien par me prendre. Tu ne sens donc pas, ô mère, l'abomination de détruire ce que tu as conçu dans le frémissement de l'amour ?... Mère !..
Irène s'assit, lasse et dédaigneuse :
— Tu es fou, Basileus !
Et Marie, hagarde :
— Permets donc que j'ouvre.
— Non... non,... Je sais. J'ai eu des bras adultères pour beaucoup de femmes. Et tu te venges, h présent, Arménienne ! Envoyez des candidats, des scholaires, même des eunuques... Que je meure au moins en combattant... Ce vantail ne sera pas ouvert, tant qu'il me restera de la vie...
Tous le contemplaient en silence, sans oser un pas de lèse-majesté.
— Pourquoi cette terreur sur vos faces ? Elle ne sera pas longue la lutte !
H haletait !
— Un homme seul contre vous dix... Et cependant, mère, tu aurais pu simplement me faire tondre, m'en-
fermer au cloître, comme tu fis pour mes oncles qui se révoltèrent contre toi. J'aurais donné humblement la communion aux pauvres dans un monastère. Jamais, je te le jure, je n'aurais tenté de fuir le couvent, mais j'aurais gardé la douce vie, le spectacle joli des saisons. J'aurais pu continuer de voir bondir la beauté des bêtes et des femmes. O mère, pourquoi m'as-tu condamné durement... Je suis encore enfant presque... J'aime l'existence, moi... Pardonne, pardonne... Je te jure par la Pureté, par le Verbe Sacré du Christ, par tout... Là, me voici à terre, prosterné devant Ta Gloire. Tiens, voici mon épée, et puis le diadème, et puis la pourpre ! Gouverne, commande aux flottes des mers, aux cohortes de cavalerie, aux calculs des marchands, aux voix des prêtres. Oui, oui, Lu avais raison. Ta seule sagesse peut régir l'Etat ; moi je suis une brute, un Bulgare, un de ces Francs stupides qui rient toujours. J'aime les baisers vils des courtisanes, les propos obscènes des parasites, les vantardises de ceux qui courent sur les chars... Je suis un pourceau et un âne, un àne. Un âne... un âne, devant ta pensée, devant ta sagesse, devant ta pitié... Mais est-ce que l'on tue un âne, s'il butte, ou s'il se roule sur la charogne, est-ce qu'on le tue?.. Non, n'est-ce pas ?.. Alors... alors laissemoi la vie, mère. Je sais bien tu me l'as donnée, ti peux la reprendre... Tu es la Puissance... Tu ei l'Esprit. Ne me condamne pas. Ne me condamne pas ! Epargne ma misère, mère, mère !..
Elle gémit :
— Il faut me croire... Laisse ouvrir le vantail. Et lui, d'une voix tonnante :
— Non...
— Constantin..., pleurait Marie, on te rassure..., le peuple t'acclame, là...
— Le pavois est dressé sur les épaules des scholaires pour porter ta Puissance au-devant d'Alexis..., affirma le vieil Eutychès.
L'empereur tapa du pied :
— Non, non, menteuses, menteuses. Oh! il faut donc que ce soit, que mon sang se répande... 0 ma îuère, souviéns-toi, quand mon père Léon m'a confié aux dignitaires, comme tu me l'as conté...
— En qui donc aurait-il foi?... gémissait Marie.
— Le Théos l'a rendu fou, fou^ fou... Le Théos le punit, en le rendant fou;... mal'mottait Irène les yeux fixés au sol.
Marie tendait les bras au ciel :
— Le Théos l'a rendu fou.
Irène interrogea Ticone :
— Théos, tu punis, en le rendant fou, mon pauvre fils! Fou, fou... Constantin... Constantin!! Mais tu sais (|ue je t'aime... Tu le sais... Rappelle-toi... petit entant, je te portais dans mes bras, je te montrais au peuple du haut du Cathisma, dans l'Hippodrome, et lu emmêlais tes mains aux pierreries de mon caniail... Et depuis encore...
Elle se leva, l'embrassa :
— Oui, oui, tu m'aimes Despoïna, tu m'aimes..., répondit-il en grelottant... Je le sais ; situ me condamnes aujourd'hui, c'est contre ton cœur, et tu souffriras plus que moi, tout à Theure, quand le bourreau fera rouler ma tête... Je sais? Seulement, ma mort est nécessaire au salut de Byzance. Les soldats s'insurgent h cause de moi, et tu ne peux plus gouverner le monde, tant que je demeurerai l'Autocrator... Je sais bien que tu m'aimes, puisque tu me caches l'épouvante de la vérité ; puisque tu me dis, par un pieux mensonge, qu'on m'acclame... Je sais bien que tu m'aimes... Oui... oui.
Il acheva dans les pleurs. Irène l'enlaçait à la taille :
— Alors crois-moi, crois-nous... Laisse ouvrir le vantail.
— Non, non.
Irène l'enveloppait de son corps :
— Je t'en supplie... Tu verras... L'iconomaque triomphe... Tes soldats te porteront sur le pavois. Viens avec nous dans les galeries supérieures, si tu aimes mieux. De là tu apercevras Byzance en fête.
Et Marie confirmait :
— En fête. Les marchands déroulent les tapis précieux le long de leurs façades.
Phares ajouta :
— Ils exposent les châsses elles reliquaires... Que Ta sagesse nous entende, qu'elle daigne monter aux galeries de Daphné...
Irène entraînait son fils :
— Viens.
Et lui, résista parmi ses sanglots :
— Non, non, pas encore... Laissez-moi vivre un moment, en plus Mère ! Mère!., puisque tu m'aimes.
Il se jeta dans son giron.
Elle le câlina parce qu'il ressemblait à un petit garçon trop durement puni :
— Le Théos ne cessera donc pas de te donner de l'épouvante ?.. Et cependant, il faut que tu paraisses... Comment peux-tu imaginer que je te voue à la mort?
— Oui, oui, mère, tu fus bonne... Tu fus la consolatrice... tu fus la douceur... Par toiByzance a refleuri sur le monde... Moi qui voulus détruire cela, cette beauté, moi je mérite la mort. Epargne-moi, cependant, ma mère !
Marie tâtait ses joues :
— La fièvre, la fièvre... le brûle...
Irène palpa sa poitrine :
— Où as-tu mal ?.. Comme ton cœur saute, mon pauvre enfant...
Ayant jusqu'à lui, rampé, l'épouse posa la main sur le verrou :
— Permets qu'on ouvre le vantail.
kll la bousculait :' 8— Non, non ; un instant...
pêne redouta la foule :
' — - Comme le peuple hurle... Tout h l'heure il franchira les grilles, il abattra les portes.
25o IRÈNE ET LES EUNUQUES
— Voilà les haches qui retentissent sur les linteaux. . . , criait Marie.
Irène, porta la main au front de Tempereur :
— Où est ton mal, fils ? A la tète ? Il sembla repris de frénésie :
— A la tête ! A la tète î Tu veux qu'elle tombe ma tête...
Il chassa brusquement Irène et Marie qui s'affaissèrent.
Dans le Palais, le bruit de chuchotements s'accrut. Au dehors, Témeute s'exaspéra. Les simandres retentissaient, les unes vivement, celles des basiliques favorables à Alexis, les autres lugubrement.
Phares, avertit :
— Ne tarde plus, Despoïna... Les soldats criciil que tu le soumets à la torture... Ils massacreront tout, s'ils entrent.
Constantin sardonique, éclata de rire :
— L'eunuque récite une parole apprise pour m< tromper et me faire sortir... Oh !.. oh !.. les menteurs.
— Personne ne le persuadera..., constatait Irène qui s'assit de nouveau.
— Nous ne persuaderons pas sa défiance..., répéta l'arménienne, comme un écho.
— Nous, ni personne...
— Il en est une qui persuaderait sa défiance... Cela fut dit par l'épouse avec douleur. Irène demanda :
— Une?.. Nomme-la...
Marie se frappa la tête,
— Théos, faut-il que je la nomme...? ; Irène bondit, la prit aux épaules :
— En vérité, tu la nommeras...
— Tu ne sais pas ce que Ta Piété demande à ma faiblesse... Car alors, alors ; il sera clair que Constantin n'aime pas seulement le corps de la prostituée, mais qu'il adore son âme aussi...
— Quelle âme, dis,., ma fille?..
— Une âme qui l'emporte sur la mienne... une âme de prostituée... je te le dis... une âme qu'il croit,, . tandis qu'il ne croit pas les nôtres...
— Nomme cette âme, je t'en prie, si tu ne veux pas que les scholaires épanchent notre vie sur ces dalles...
— Il vaut mieux, vois-tu, Despoïna, il vaut mieux que nos vies soient épanchées sur ces dalles par la fureur des soldats... Sinon il deviendrait clair qu'une âme de prostituée est chérie par l'Autocrator plus que nos âmes... Et non pas le corps de cette prostituée, ni sa chair, ni sa beauté, mais son âme, tu entends, Despoïna : l'âme d'une prostituée...
— Obéis, Augusta, obéis., nomme-la...
Irène secoua rudement sa bru :
— Nomme cette âme...
— En vérité, je ne la nommerai pas...
— Ma fille... Ecoute la mort approcher de nous... Nomme l'âme...
Marie tenta de le dire ;
— C'est... Non, je ne peux pas...
Alors Constantin les entendit, et aussitôt il proféra :
— Oui, je croirai l'âme de Théodote... tandis que je ne crois pas la tienne...
Irène commanda :
— Qu'on cherche Théodote!... qu'on l'amène!... Marie se révoltait :
— Non... je ne veux pas que cela devienne clair à mes yeux... Je ne veux pas...
Elle se rua contre le vantail et tenta de tirer ellemême le verrou... Constantin la battit en l'écartant par les cheveux.
— Alors, alors, tu aimes son â'me aussi... son ame aussi... oh ! oh !...
Et l'épouse retomba sur les genoux en sanglotant :
— Pleure... va... Pleure... répétait Irène, pitoyable et brusque... Tu as bu toute la coupe d'infortune... Tu l'as bue... toute...
— Et tu es ivre... ricana l'empereur très méchant.
De longs instants ils demeurèrant ainsi. Constantin essoufflé, dément, s'adossait toujours à la baie close. Sa poitrine soulevait le manteau cérémoniel à demi arraché de ses épaules.
A terre avaient roulé la sphère et le sceptre. Irène le regardait, assise de nouveau sur le siège d'ivoire le menton dans sa main. Marie se convulsait, étendue sur le marbre des dalles, en se lamentant. Contre le mur de jaspe, les eunuques se pressaient silencieux.
irènf: et les eunuques 9.53
r.iitin radolescente accourue par la porte se prosterna :
— En adoration, Autocrator, Rayon du Christ, Empereur de Romains î
Théodote baisa les souliers de pourpre :
— Par le dernier éclair de mes yeux, je te salue, Beaulé du monde,... répondit-il avec passion.
— Maître !
Elle ne sut rien dire. Elle restait, pale et muette, dans sa robe aux licornes salies.
Constantin la releva, la dressa devant la baie :
— Demeure ainsi... Tu me cacheras le bourreau ( t la hache, de toute ta splendeur... Et quand aura roulé ma tête, tu la baiseras aux lèvres...
Épouvantée Théodote recula :
— Je ne comprends pas ton Verbe, bouche du Théos !
— Tu vas comprendre... Approche... Place-toi devant les panneaux du vantail. Etends les bras... Je verrai Byzance derrière la croix de tes bras... Et ta splendeur cachera l'échafaud. Tu. souris ; ce sont les fleurs de Pâques... Ma mère, j'obéis au sort de Byzance. O toi, Beauté !
— Ouvre donc, Phares !.. enjoignit Irène debout. Cependant que Marie s'effondrait en soupirant :
— Ah ! c'est vrai, Despoïna : il l'aime. Il l'aime, puisqu'elle seule peut lui cacher la mort...
le pouvoir sans partage, le jeune souverain eut négligé de punir les eunuques ses précepteurs et, du reste, ses plus anciens compagnons. Mais Alexis redoutait trop leurs adresses. Il soudoya des vétérans qui, au cours des premières revues, et après les litanies vouées à Constantin, terminaient l'ovation par ce souhait opiniâtre :
— Meurent Staurakios et Aetios, ennemis du nom romain... Que Jean Bythométrès périsse dans les supplices infligés aux magiciens !
L'empereur céda. Dans Eleuthérion, Irène se tenait coite. Avec Phares elle dénombrait les trésors qu'elle y avait peu à peu enfouis, noyés au creux de pro fondes cachettes où l'enquête de son fils ne sut les découvrir. En sorte qu'il aperçut tout de suite la fin prochaine de ses ressources financières. Alexis, ses amis, les Arméniaques avaient de forts appétits. Ceux qu'ils rappelèrent d'exil obtinrent le dédommagement de leurs peines. L'Athénienne attendait le moment de la déception qu'éprouveraient bientôt les protagonistes du parti militaire, lorsque, les coffres delà Magnaure étant vides, ces ambitieux accuseraient d'ingratitude leur maître.
Mais elle ne put empêcher qu'un jour de course, avant l'arrivée de Constantin dans le Cathisma de THippodrome, Aetios et Staurakios fussent promenés autour de la Spina et fouettés publiquement. La sueur et le sang barbouillèrent le torse blet de celui-ci, la magnifique musculature de celui-là, les habits rabattus contre
les hanches. Ce furent les huées de vingt mille adversaires hargneux, Tavalanche des écorces, des crachats, des cailloux, des vieilles sandales, des fruits pourris et des fleurs fanées. Ensuite les condamnés durent rejoindre le convoi qui poussait Bythométrès, Eutychès et les gens assidus à TEcole du Pahiis vers les couvents de déportation, dans les montagnes du Taurus. Sous la bure des moines, les eunuques cultivèrent les mélancolies de la défaite en grignotant des salades crues et des galettes dures, à l'ombre des murailles mal crépies, ou dans les sentes de maigres vergers. Autour d'eux veillaient d'implacables sentinelles, de sévères geôliers ecclésiastiques. Les saisons des années ^91 et 792 se succédèrent sans prêter à leur ironie, d'autres décors, que ceux de la neige, de la verdure, des soleils brûlants et des pluies monotones, sans que leur sort se modifiât, sinon par les conquêtes philosophiques de leurs âmes logiciennes et polémistes.
A Byzance, 1 hiver qui suivit leur déconvenue ne fut pas clément pour le peuple. Les familles pauvres grelottèrent sous les appentis. Beaucoup durent creuser la terre gelée, afin de s'y blottir, tant les préservaient peu les parois des masures. Auparavant Irène avait coutume de faire distribuer des vêtements et des fagots par ses moines. Cette fois toutes les offrandes
I^e ce genre furent destinées aux troupes venues d'Asie ^■ir le coup d'État, et qui campaient dans les faubourgs. Une mère, ses quatre enfants furent trouvés Irts dans leur bicoque. Tout le quartier Sphorakion
s'émut, s'éplora, s'indigna. La puissante corporation des foulons, fidèle h l'impératrice, organisa les funérailles de ces infortunés. Des milliers de faméliques y assistèrent, en faisant retentir l'air de leurs lamentations, de leurs menaces mêmes. Et il advint qu'une cohorte d'Arméniaques ayant allumé un grand feu sur une place publique, pour se réchauffer, avant la manœuvre, le vent se leva soudain, coucha les flammes du bivouac vers les chariots de fourrage qui brûlèrent incontinent, avec deux ou trois baraques de taverniers. L'incendie se propagea, gagnant des tentes, des guérites, des voitures, les litières des écuries provisoires, les boutiques de bois, les maisons voisines d'où s'échappèrent les habitants affolés, furieux, ruinés en un instant. Au lieu de porter secours, ces Arméniaques s'occupèrent de sauver leurs chevaux et les chassèrent promptement hors de la ville. Les fumées, les étincelles, les tourbillons de pourpre et d'or se développèrent h l'aise sur les quartiers riches entourant le Palais du Patriarche. Les solives tombaient sur les fugitifs. Les toits s'effondraient à grand fracas. Partout des brasiers naquirent, s'activèrent, consumant les boiseries et les meubles, rôtissant le& mules dans les étables, tordant et carbonisant les retardataires pris sous l'écroulement des façades. L'une après l'autre les poutres des maisons fumaient, puis rougissaient sous une lèpre d'étincelles devenues bientôt flamboyantes et dévoratrices.
En vain, les processions accoururent des églises
i loix au ciel, bannières au vent, icônes aux mains, chants aux bouches ferventes déjà sufïbquécs par les gaz de la combustion. La demeure du pontife que mordirent les volutes du fléau, s'abattit au milieu de la fournaise pleine de malheureux brûlant et grésillant à Texemple des damnés.
Ensuite, les dévotes allèrent disant que le Tliéos ouvrait une porte de l'Hadès dans la partie de Byzance, chère aux favoris d'Alexis et de Constantin, aux débauchés, aux propriétaires de quadriges, aux courtisanes opulentes, et que la sainteté de Tarasios n'avait pu soustraire ces impies à la colère du ciel.
Cependant le basileus goûtait les amours de sa maîtresse Théodote, pour laquelle il aimait paraître à cheval devant un corps de cavalerie, presque quotidiennement. Alexis conservait alors son prestige en réunissant les plus beaux escadrons, en faisant venir de tous les pa}s des chevaux admirables, en inventant des étendards plus magnifiques, des cimiers plus somptueux, des trompettes plus tonitruantes^ en agençant des évolutions hippiques auparavant inconnues. Michel Lachanodracon achetait jusque chez les Sarrasins des bètes superbes qu'il envoyait au stratège des Arméniaques. Byzance n'était plus qu'un immense quartier de cavalerie tout sonore de fanfares militaires. L'arrogance des soldats royalement vêtus et pourvus (1 armes ciselées, dorées, exaspéra le peuple dont ils déshonoraient les femmes et les filles, dont ils batnt les maris, les pères, les frères.
26o IRÈNE ET LES EUNUQUES
D'autre part, n'ayant pu s'approprier les registres des contributions que l'on avait détruits, sauf quelques exemplaires cachés sur l'ordre des Staurakios, les nouveaux percepteurs réclamaient à tort l'impôt, et molestaient, sans raison équitable, les marchands, les propriétaires, les cultivateurs. Dépourvus de renseignements précis, égarés dans ce désordre administratif, malmenés par les accusations des citoyens, harcelés par les cupidités de la cour, les . fonctionnaires prirent le parti de la rapine afin de fournir au fisc les sommes nécessaires. Le mécontentement s'accrut. Serantopichos fut lui-même bafoué dans la rue un matin qu'il voulut entonner l'éloge d'Alexis.
Mais le Drongaire était homme de ressources. D'abord il s'associa pour administrer les finances, Nicépliore, de Séleucie, cet obscur épistate de l'Hippodrome qui, sans titre évident, régissait, depuis quelques mois, par la seule influence de son habileté reconnue, les choses du cirque. Phares l'ayant distingué, l'avait commis aux dépenses spéciales que nécessitait l'entretien du Pî, de ses gardes et de ses hérauts. On ignorait tout du bonhomme, sinon qu'il était la ruse et la prudence mêmes, la clairvoyance aussi. Plutôt ami des Iconoclastes, sans blâmer d'ailleurs trop le gouvernement d'Irène, il jugeait pertinemment et drôlement les actes des uns, des autres. Frappé de son astuce, Alexis pensa qu'il serait l'Euthychès du nouveau régime. Tout d'un coup et pour se l'attacher par la reconnaissance, en l'intronisant dans une
IRÈNE p:t les eunuques »6i
charge inespérée, il ramena de rilippodrome aux bureaux du grand Sacellaire.
Nicéphore ne se laissa point éblouir. Remerciant l'Empereur, il fit comprendre, dès la première audience, que son emploi n'était guère facile h remplir dans de pareilles conditions, et que, l'honneur à part, il eut préféré ses calculs anciens relatifs aux travaux des maçons, aux devis des architectes, aux fourrages des grainetiers, aux fournitures des carrossiers et selliers. Le dos rond, l'air morose, l'œil petit et perspicace sous les touffes de sourcils épais, il inspectait malicieusement les visages de ses interlocuteurs, puis faisait l'humble et le confus, se fardait de tristesse et d'ennui.
Il réussit, toutefois, a rassembler les sommes indispensables pour une expédition de printemps contre les Bulgares. Alexis préconisait cette diversion au deuil public. Constantin voulut essayer les forces de sa cavalerie. Elle rencontra les Bulgares non loin du château de Probaton au bord du fleuve de Saint-Georges, mais ne put se déployer sur la rive trop étroite. Les masses de ses escadrons furent décimées par les flèches des U^ers. Maintspelotons culbutèrent dansles fosses creu- ^^p h l'avance, ou s'enlisèrent dans les prairies marétïageuses. Nul ne put atteindre un ennemi défendu par les eaux, et solidement établi dans les broussailles de : la berge adverse. On ne sut ("orcer le passage. 11 fallut retourner sans honneur à Byzance.
iicéphore dut s'évertuer afin de réunir les fonds
nécessaires à une seconde campagne. Cette fois Alexis conseilla d'attaquer les Sarrazins plus commodes h vaincre, estimait-il. L'empereur lui pardonnait mal son échec et l'humiliation d'un retour fâcheux, après une manœuvre manquée. 11 se cacha de nouveau dans la gynécée, entre les bras de Théodote, unique consolatrice. Marie d'Arménie consumait les heures dans les différentes églises et chapelles du Palais Sacré, h supplier les icônes de rendre son mari vertueux.
Quand on crut les troupes en état et les munitions prêtes, Constantin et Alexis passèrent avec les Arméniaques en Cilicie, dans la vallée du Cydnus. Ils séjournèrent à Tarse où les légions vinrent se concentrer. Mais, pendant de longues marches sur la frontière de Syrie, elles perdirent beaucoup des leurs qu'éprouvaient les pluies d'hiver et une mauvaise alimentation. Par ses habiles mouvements, l'ennemi qui se dérobait, et tout à coup surgissait formidable contre les corps peu nombreux, prolongea ce supplice. Des convois furent enlevés à plusieurs reprises. Faut»' de vivres et de santé, les légions durent battre en retraite, mécontentes, accusant l'incapacité de l'Empereur et des intendants, acclamant, par contre, Alexis qui laissait grandir sa popularité, sans mesure.
Vers la fin d'une revue, les soldats ayant manisfesté de cette manière, Constantin quitta brusquement les bivouacs. Dans Byzance, il trouva Nicéphore ironique et démuni, Marie l'Arménienne trop résignée à toutes les
catastrophes, et trop encline h lui faire comprendre les évidentes faiblesses d'une science stratégique en défaut. Irène refusa de le recevoir dans Eleuthérion, sauf en orémonie, puis l'accabla d'allusions blessantes. Seule rhéodote lui fut l'amante extasiée, fraîche, voluptueuse, attendrie. Il fut s'enfermer avec elle. I Nicéphore le dérangea bientôt pour lui confirmer le péril de l'agitation entretenue par Alexis dans les thèmes d'Asie. Les troupes réclamaient leur solde en retard avec insolence, et menaçaient de la venir chercher dans le trésor même des Basilèis. Pour le fourrage et les vivres, la cavalerie rançonnait impitoyablement les bourgs, les petites cités, les couvents solitaires. Plusieurs députations d'archontes et d'honorables arrivés en hâte, protestaient respectueusement contre les conséquences ruineuses de Taudace militaire.
Les bras en croix sur la robe de son costume gemmé, le dos rond et les yeux sournois, le chartulaire s'amusa tout un matin de la colère impériale. De ses poings l'autocrate battait les couvertures de pourpre, en invectivant contre Alexis et contre Irène. Intortillée au hasard dans ceux de ses voiles qui s'étaient ►uvés non loin du lit, Théodote debout réprimait le envie de pleurer. Sa bouche se gonflait sous une me de chagrin. Pourtant elle essaya de cacher ses mus bras très blancs, puis de nouer sur un front lir les amples mèches de sa chevelure abondante, ibelle et noire. Ses yeux d'antilope bayaient au
porteur de mauvaises nouvelles, tandis que, les mosaïques de la muraille, les apôfres du lesous, semblaient se suivre à la file sur la cimaise, pour rejoindre un christ de beauté arménienne, brun, avec une auréole cruciale, et une main roidement levée. Dans plusieurs coffres d'ivoire aux bas-reliefs populeux et tragiques, dont elle ouvrait maladroitement les couvercles bombés, la favorite chercha les épitres d'Alexis que son maître exigeait h grands cris, pour le convaincre de trahison sur le champ, le faire condamner par le peuple de l'Hippodrome, et lui envoyer les bourreaux. Elle ne trouva rien dans les évangéliaires. En vain, elle dégrafait les fermoirs d'or précipitamment. Et sa chevelure déboula de sa tète penchée, voila ses regards naïfs. L'Empereur furieux sauta du lit, puis de l'estrade. Son corps mat et velu se démena sans plus du succès. Alors il jura qu'il allait rappeler sa mère au pouvoir, aussi bien que les eunuques. Ensuite des calamités vengeresses aboliraient l'orgueil des Judas...
— En vérité, Nicéphore. Ceci contente ma volonté ! Va promptement jusqu'au palais d'Eleuthérion . . . Avertis la Très Pieuse Irène que son trône sera replacé dans la Magnaure, avant ce soir, qu'elle y pourra siéger avec les insignes, pour confondre ses ennemis et les miens... En vérité... Cours, galope, emprunte un cheval aux cataphractaires... Et reviens plus vite que la flèche bulgare.
Ainsi l'impératrice Irène fut conviée par le char-
tiilaire du logothète universel h reprendre sa place de Despoïna. Tout d'abord elle fit mine de refuser. Son fils dut lui rendre visite en grande pompe, avec Marie trArménie.
— Tu m'as punie du bien que je répandais parmi Ion peuple !... Et tu veux que j'encoure de nouveau le courroux de tes bouftons ?... O ignorant de toutes choses, et que seuls les ignorants conseillent !
Constantin avoua son erreur. Il vanta la sagesse de sa mère, des eunuques. Il rédigea le texte de l'édit qui leur restituait leurs charges. Déjà les courriers galopaient vers les couvents d'Arménie.
— O mère délivre-moi de mes maux ! Que ta science auguste me protège, que la puissance du Paraclet me défende par ta bouche et par ton geste bénis!
Et il lui baisait les épaules en s'émouvant jusqu'aux larmes. Elle consentit.
Quinze mois de liberté totale avaient suffi pour que l'imprudent se trouvât aux extrémités. Irène rentra dans le Palais Sacré au milieu d'une multitude enthousiaste jetant ses manteaux sous les pas des chevaux qui traînaient le char.
Aussitôt elle décerna la dignité de patrice au douteux Alexis, mais en le rappelant à Byzance. Ensuite, elle déclara que les Arméniaques ne toucheraient leur solde qu'après l'avoir requise d'elle-même, car elle puisait dans les caves opulentes d'Eleuthérion. Les Arméniaques, en réponse, refusèrent l'acclamation h Tusurpatrice. Ils rappelaient Alexis. Mais
les légions du thème de Paphlagonie comblées d'or, s'ébranlèrent au nom d'Irène. Les chefs des Arméniaques insurgés voulurent prévenir cette attaque, et se précipitèrent sur elles, avec leur cavalerie seule. Elle ne put rien contre les remparts de Gangra qu'elle comptait surprendre. Les machines de guerre la couvrirent de projectiles inopinément. Le désordre se mit dans les escadrons que les archers piquèrent de mille traits à courte distance. Il eut été habile de battre en retraite. L'orgueil des révoltés ne le souffrit pas. Tournés durant la nuit, par un corps de fantassins, ils se virent, au matin, assiégés dans leur camp que tout aussitôt des coureurs réussirent à incendier.
Le vent seconda l'infanterie en poussant les flammes aux naseaux des cohortes. Les Arméniaques se débandèrent. Leurs chefs furent cernés dans une combe. Autour d'eux les chevaux atteints par les flèches périrent un h un.
Selon les ordres du Palais, Alexis sous l'inculpation de connivence fut, sur place, tondu, puis transféré dans les cachots du Prétoire. De là cependant, il put expédier un message recommandant aux Arméniaques de proclamer le césar Nicéphore que soutiendraient ses trois frères nobilissimes avec toute leur clientèle et les iconomaques. Quand Irène eut apprit cette opiniâtreté à lui nuire, elle ordonna l'arrestation de l'ancien maître des Offices, Pierre, et du cocher Damianos ; complices. Tous trois furent aveuglés dans la prison.
Pourvu d'argent, Constantin s'obstinait à vouloir
refouler les Bulgares clans leurs montagnes. Au mois de juin, il appela près de lui le Lachanodracon, lui composa le meilleur état- major avec le protospathaire Ktienne, Chaméas, les stratèges Nicetas, Théognoste et le devin Pancrace. Le génie de ces hommes de guerre échoua dans les défilés des Balkans. Au cours de combats engagés sur dos terrains défavorables au déploiement de la cavalerie et h la manœuvre géométrique des légions, ces personnages, malgré les prédictions de Pancrace, perdirent tous la vie. Les barbares conservèrent leurs positions.
A cette nouvelle, les Arméniaques proclamèrent le César Nicéphore. Irène n'hésita point h le faire arrêter avant qu'il eut rejoint ses partisans, ainsi que les nobilissimes ses frères. Presqu'aussitôt, l'empereur penaud ayant d'ailleurs consenti, des bourreaux présentèrent aux yeux d'Alexis et de Nicéphore, les lames de fer incandescentes dont l'éclatles aveuglèrent à jamais, après que les conspirateurs eurent pour la dernière fois admiré la face estivale et radieuse de l'univers, au son des simandres invoquant la pitié du Théos. D'autres tortionnaires furent trancher les langues de Christophe, Nicetas, Anthime et Eudocime, les frères séditieux de Léon le Khazar.
Eutychès réalisait par ce moyen, l'espoir d'entendre l'opinion flétrir aussitôt la loyauté de Constantin qui livrait h d'odieux supplices les plus ardents zélateurs de son pouvoir viril. Phares et Aétios acquirent bientôt la conviction du résultat. Bythométrès les
remercia d'avoir ainsi replacé sa disciple Irène au faîte de la vénération publique. L'empereur sembla déchu dans l'esprit de la foule, comme stratège et comme ami. Il ne fut pas sans, lui-même, s'apercevoir de ce changement. Furibond, il rendit les Ai'méniaques responsables de tous ses déboires. Il laissa le ministre d'Irène préparer longuement la répression que méritaient ces prétoriens ; car ils ne craignirent pas , en novembre '^92, d'emprisonner leur nouveau stratège, d'aveugler un protospathaire et le chef des Bucellaires, Chrysocheir. En avril 793, les légions insurgées se trouvèrent, de toutes parts cernées et durent offrir leur soumission en livrant les meneurs. Solennellement, en face de leurs lignes, rebondirent les têtes coupées des turmarques agitateurs, Andronic et Théophile, puis de Grégoire, évêque de Sinope. Mille des plus compromis parmi les soldats furent ramenés. Introduits à Byzance par la porte des Blaquernes, au milieu d'une foule énorme applaudissant leur défaite sous l'ardeur du soleil de juillet, ils furent marqués au front de trous noircis qui formaient les caractères : Arménien traître. D'ailleurs, les Arabes, grâce au désordre de la révolte, s'emparaient de Comanum et de Thebasa. Dès lors, la haine du peuple fut définitive, et elle approuva que les militaires incorrigibles fussent bannis en Sicile. I^^nfin, Irène et Jean respirèrent. Ils tenaient à merci leurs adversaires après quatre ans de luttes implacables et tragiques. Ils s'assurèrent ainsi que nul ne conspirerait plus au
nom de Constantin, puisque nul ne se fierait en lui. Par de cruels exemples, le monde demeurerait instruit de l'ingratitude qui punissait les partisans téméraires du Basileus. Alexis, Pierre et Damianos aveuglés, puis rappelés au Palais et pourvus de charges inférieures, ils y servirent d'exemples aux ambitieux Téméraires.
Déconsidérant le prince parTostentation de cette sottise et de cette faiblesse, les eunuques comptaientle rendre inhabile à commander. Ils résolurent de le dégrader devant les prêtres comme ils l'avaient dégradé devant les soldats.
Irène tranquille, cessa pourtant de le haïr. Leur réconciliation officielle fut complétée par des ententes intimes. Peut-être, l'ayant privé du pouvoir, la mère attendrie s'apitoyait-elle sur les chagrins de son enfant, et voulait-elle, du moins, lui donner la compensation de satisfaire les désirs d'une ame débile. Peut-être aussi n'ignorait-elle pas qu'on avilit les hommes en les mettant sous le joug souhaité de honteuses passions. Pleine de douceur et d'indulgence, elle prodigua l'argent utile aux dépenses de son fils, à ses folies erotiques, cependant qu'elle-même apparemment chaste et dédaigneuse, ferme dans les lignes de sa beauté rigide, excusait les vices qui, pour son avantage, abaissaient le jeune souverain devant l'élite de leur peuple. L'an 795, Constantin commit la faute suprême qui le condamna, lui, ses partisans, leur politique et leurs espérances.
Au mois de janvier, comme il était coutume lors de chaque grande fête, il fut communier sous la Sainte- Sagesse. Revenu dans le Palais il s'occupa comme c'était l'usage, de distribuer solennellement à ses officiers, à ses fonctionnaires, à ses proches, à ses serviteurs, à ses eunuques, les gâteaux de sa propre collation.
Il franchit l'Augustéon qu'entourent des loges pleines de statues, il y salua l'image du Fondateur élevée sur une colonne de porphyre, et celle de Justinien sur un cheval de bronze. Dans Chalcé il donna le pain d'anis aux candidats en uniformes blancs. Il favorisa les scholaires aux lourdes haches dorées, les cataphractaires enfermés dans leurs armures complètes. Ensuite, traversant le Consistoire, il harangua les fonctionnaires de sa maison par une longue homélie pleine d'allusions aux morts violentes et singulières de son père Léon, de son aïeul Copronyme ; il insinua que les traîtres menaçaient toujours la vie du souverain ; il réclama le dévouement de tous ceux qui portaient les insignes à leur bonnet, sur leurs manteaux, au milieu de la poitrine. Dans le Triclinion il renouvela les assurances pacifiques de sa mère Irène aux ambassadeurs et aux légats. On écouta le cortège se dérouler par Daphné, avec un bruit confus de sandales qui claquèrent, de piques reposées sur les dalles, d'écaillés de fer bruissanc aux pas militaires. Parfois montaient les répons d'une litanie psalmodiée par les castrats de la chapelle impériale. Et puis tout rede-
vint rumeur confuse mais qui se réveilla dans les galeries supérieures dominant les cours.
De ces galeries descendait un vaste escalier de pierre verte aux degrés assez larges pour que sur chacun se pût prosterner un dignitaire prêt à recevoir le pain de l'empereur. Vers ces degrés Phares guida les oncles de Constantin superbement vêtus de leurs vêtements ecclésiastiques.
Empotés dans leurs dalmatiques, Christophe, Nicétas, Anthime et Eudocime, sous les railleries de Teunuque se parlaient par signes à la manière des muets. Fiers, ils se Taisaient des gestes de résignation désespérée. Ils s'offrirent les confitures de leurs drageoirs et qu'avec une spatule d'or ils entamèrent.
— Nobilissimes... narguait l'eunuque... Vos Honneurs daigneront-elles me montrer si le goût de la girofle et du gingembre flatte autant leurs palais depuis que notre très pieuse Irène leur fit couper la langue ?
Eudocime nia de sa tête chenue. Christophe haussa les bosses de ses épaules. Le gros Nicétas roula des yeux de colère et avança sur Phares comme pour le prendre à la gorge. Eudocime retint le furieux :
— Là ! là ! petit père sans langue... poursuivait larès,.. ne m'achève pas... Ne charge pas ta cons-
ience d'homicide... A genoux, petits oncles sans ingues, déchets de la révolte !
En quatre tas d'or et de broderies, ils s'accroupitnt malaisément sous la verge d'un héraut:
-Voici vos frères vaincus et leurs grandeurs aveugles!
Phares reçut de leurs gardiens Alexis, Pierre, Damianos, aux yeux troués.
— Saisis le pan de ma dalmatique, Drongaire. Par ici, Préfet de la Ville, que Ta Vigilance prenne garde : elle va heurter la colonne. Appuie sur ta dextre, Alexis... Tu vas trébucher contre le rebord de la marche. Et toi, Damianos, tourne aussi la borne... C'est moins facile à présent qu'au temps où tu menais ton char dans l'Hippodrome sur les roues brûlantes... Ne lâchez pas les bouts de vos dalmatiques, nous arrivons. Là, notre maître offrira de ses friandises à ses serviteurs les plus chers.
— Le Théos seul nous aime... protesta Pierre, dévot.
— On ne peut pas dire cependant.., constatait Phares,., que le Théos vous encouragea, petits pères... Ça, on ne peut pas le dire.
Alexis espérait et menaçait toujours :
— Sa droite peut encore briller pour nous...
— Si elle brille, gros pigeon,., déduisit le logothète du Trésor privé,., avoue que tu ne pourras le savoir, puisque tu n'y vois plus... Salue les nobilissimes, ici présents, nos oncles sans langue...
Alors Damianos s'écria :
— O muets, ne verrez-vous pas, au lieu de nous, le jour de vengeance !
Alexis affirma solennellement :
— Les muets le verront pour nous...
Les muets approuvèrent de la tète. Nicéphore de Séleucie se plaça non loin d'eux, en observant :
lUKNE ET LES EUNUQUES 3^3
--- Mais il sera diflicile, qu'ils vous crient bien haut leurs impressions.
— Ce Nicéphore,.. grogna Damianos,.. reste douteux comme un denier de taverne... Il passe dans tous les comptes, sans qu'on sache s'il est Taux ou de bon aloi..
— Quand l'Autocrator vint me recevoir,., rappelait Alexis,., avec le peuple et les iconoclastes, celui-ci laissa crier : « Mort pour les eunuques et les femmes... )) et il excitait la voix du héraut. Maintenant le voilà dans l'ombre de la magicienne.
— Entends-tu cliqueter sa robe,., nota Pierre méprisant... La très pieuse Irène et notre maître Constantin ont logé de fameux joyaux dans les alvéoles des broderies...
Doctoral Nicéphore les blâma :
— D'une part vous êtes des oiseaux imprudents. D'autre part si, comme moi, vous auscultiez avec sagesse l'esprit des maîtres et celui du peuple, vous n'auriez pas été vous compromettre avec vos Arméniaques, lorsqu'il semblait clair que ceux de Byzance se retournent vers notre pieuse Irène.
C'est nous maintenant,., déplora Pierre,., qui ivons plus de gemmes précieuses dans les alvéoles nos broderies, mais des morceaux d'émail vil :
Ni d'œil dans la paupière,... fit Alexis. *harès, pour les muets, compléta :
Ni de langue dans la bouche...
Les muets haussèrent les épaules.
— Or, c est le destin,., proclamait le fatalisme de Nicéphore... La monnaie passe d'une ceinture dans l'autre.
— Et la pointe du bourreau d'une paupière dans l'autre, selon les cris de la populace... remarqua Phares... Il faut s'en remettre à la Consubstantialité du Verbe et du Père.
— Va, va,., contredit Damianos.. Irène fait cailler le sang des petits chrétiens. Elle jette des parcelles d'hosties dans l'urine de licorne, pour faire rougir la lune... Voilà ce qui nous a vaincus !
— On affirme,., murmura Pierre,., craintif, qu'elh attache douze vierges par les cheveux aux douze signet du zodiaque gravés sur une sphère, et, elle les olï'rej enivrées avec de la rue, aux incubes Astaroth, Baalze-| bub, Appolon, Mercurus, Zeus etAdonaï, pour qu'elles enfantent des sirènes...
— On a toujours prétendu qu'elle commandait au3 éléments..., répondit sournoisement Nicéphore... Moj je demeure un pauvre homme qui ne sait rien :
Et Phares humble, confessait :
— Elle est au-dessus de toi, et de moi, et de vous . tous, petits pères aveugles, petits oncles sans langues..,
— Ceci est certain,., conclut Alexis, gravement., elle a suscité un tremblement de terre, il y a cin( ans.
— Etquelques jours après, advintnotre malechance.., confirmait Damianos.
Pierre conclut avec bon sens :
— D'autre part celui qui compte sur la gratitude des maîtres peut se croire plus bète qu'un Franc.
— Jamais plus,., pleura Damianos.. je ne conduirai mon quadrige dans l'Hippodrome, quand les femmes se préservent du soleil, avec des touffes de roses et d'œillets...
Mais cette lâcheté impatienta Pierre.
— Ne parle plus d'une voix lamentable...
— Tu attires les larmes à nos paupières,., gémit Alexis, et, comme les plaies se cicatrisent lentement, c'est une douleur cuisante... Tais-toi.
Et Pierre :
— Oui le sel des larmes brûle mes paupières !
— Voici les muets qui pleurent aussi. Regarde, Nicéphore : nos oncles pleurent,., dit Phares.
— Mais ça les pique moins... Ecoute, Damianos ; je te donnerai du baume de Corinthe pour calmer l'irritation de ta plaie...
Damianos, s'enivrait de colère sourde :
— Je ne veux rien... sinon chercher avec mes ongles la place de ta gorge et t'étrangler.
— Ne péchez pas,., répartit Phares,., les aveugles, ni les muets, en désirant un homicide...
— Silence... là ! Silence, tous!., avertit le héraut j'entends venir notre maître... A genoux... Humiliez
Is Ironts !
En haut de l'escalier apparurent les fonctionnaires la Chambre, puis, telles des statues vivantes d'or de joyaux, le patriarche Tarasios sous un daisj Cons-
tantin, Irène, Marie, Staurakios, Aétios et Jean. Le peuple du palais se hissait le long d'une barrière. Un gros intendant disait à son voisin.
— Ne me serre pas si fort, toi, tu frippes mon manteau...
— Pour ce qu'il te coûte... Tu en rachèteras un autre en volant davantage.
— Ah ! je vois la figure de la sainte Augusta, .. dit une femme... Regarde comme elle prie, l'Arménienne.
— On dit qu'elle a piétiné les images. Il faut se méfier des Arméniens...
Un Franc à longues moustaches et à brayes vertes constatait :
— Pour la quatrième fois, je reviens à Byzance. Il y a plus de langues coupées, plus d'yeux crevés, mais le reste ne change pas.
— Dis-moi Sidi, . . . priait un arabe grave et ardent ; . . . peux-tu désigner dans le cortège cette fleur d'oasis, dont parlent toutes les lèvres, cette Théodote !
— On ne la voit plus,... répondit un caloyer dont la mine sévère flétrit le vice de cette parole indiscrète !... La concubine a dû être reléguée dans les îles, en attendant les feux de l'enfer.
— Elle semblait malade au reste. Elles n'ont pas de sang sous la peau, ces filles du palais. J'ai chaud, moi !
— Silence... barbare... ordonna le héraut. Mais le Franc cria plus fort :
— J'ai chaud... eunuque... j'ai chaud...
La cohue le hua r
Le cortège approchait. Iljdescendit les marches vertes de l'escalier. Déjà tout ivre de gaîté, malgré les splendeurs de la chappe et des ornements impériaux, Tautocrator parle aux dignitaires à genoux :
— Je vous salue, Nobilissimes... Bons oncles... voqs persuadiez les légions arméniennes contre la chrétienté. Votre éloquence a, paraît-il, usé vos langues jusqu'à la racine... Que le Christ les fasse repousser... Nobilissimes... les fasse repousser, vos langues comme je vous pardonne en partageant mon pain avec vous.
Ayant pris les gâteaux d'anis sur un plat d'or tendu par les chambellans il les distribue. Mais à mesure que les dignitaires y mordent leurs visages sont secoués nerveusement, à cause d'un excès de poivre dans la pâte.
— Alexis, admire la clémence du Sauveur qui voulut que tu perdisses les yeux à temps, afin de ne pas voir les conséquences de ta défaite.
Il leur donne les gâteaux.
— Quelle maladie agite les aveugles?... se demande Tassistance.
— Ils éternuent tous.
— L'Empereur a fait sans doute augmenter la dose d'épices.
f- Pour se moquer de leurs figures...
t les éternuements répétés d'Alexis font éclater de les étrangers admis à la fête.
cubiculaire, flatteuse à l'égard de Constantin qu'elle voit se divertir... Souffle, et tu expulseras de ton nez... une basilique...
— Et l'oncle Nicétas,... présume une autre... Deux hippogryphes vont sortir de ses narines, certainement... Reprends haleine, oncle...
— Bon, ils pleurent tous... Les larmes débordent les paupière des aveugles...
L'hilarité secoue la multitude en voiles de couleurs, en diadèmes de perles, en manteaux brodés d'insignes.
— Ça les fait souff'rir, tu sais... Rien ne cicatrise entièrement leurs plaies...
— Ils font des grimaces plaisantes,... Ah! celui-là plus gros qu'une jarre de saumure...
Constantin, déclame :
— Damianos, à toi qui allumais les villages sur la côte de Bithynie, afin d'épouvanter ceux de Byzance, Notre très pieuse mère et Moi-même, afin qu'Alexis devînt le Basileus des Romains et que tu fusses son logothète...; et à toi, Pierre, toi qui ne verras plus rien avant les flammes de Tliadès en signe de mon pardon je t'offre à manger de mon mets impérial...
Les aveugles grimacent et éternuen t. La foule ricane:
— Ah ! ils pleurent tous...
— Ton caprice,... proteste Alexis,... peut faire rouler nos têtes dans le sang de nos veines coupées, Rayon du Christ, cependant...
— Qui parle sans être interrogé?., gronde le héraut durement.
IRÈNE p:t les eunuques 279
Or la cubiculaire espiègle murmure afin d'amuser rentourage :
— lisse taisent par la bouche, mais noti par le nez...
— Vois le vieil Eudocime. Il éternue comme une catapulte quand elle lance des pierres.
m — Et cet Alexis. Il secoue son arrogance sur la pous- ^ sière à présent.
Une vieille en noble colère, se hausse et s'écrie :
— Je ne suis qu'une pauvre femme, moi; cependant, à la place de l'Autocrator je n'insulterais pas ainsi ceux qui lurent mes amis.
— Garde-toi de paroles imprudentes, femme;... conseille un ofîicier... On gèle dans les basses-fosses des Nouméra...
— Nous voici en été. Ça m'évitera la chaleur.
Les aveugles et les muets continuent d'éternuer, le peuple de s'esbaudir.
Constantin atteste l'approbation de la foule.
— Ils n'aiment pas les épices... mes amis !...
— Laisse,... ô mon maître,... intercède Marie,... laisse maintenant ces humbles sans te réjouir de leur défaite. Les uns sont tes parents, les autres des patrices...
— Il ne convient pas,... ajoute Irène,... de les abaisser davantage...
Alors Constantin solennellement déclare :
— Ils voulurent abaisser Notre Force, détruire Ta Piété, ruiner La Ville. Ta sagesse seule nous préserva de leurs embûches !
28o IRÈNE ET LES EUNUQUES
— Ta personne reniera-t-elle ceux qui voulurent la délivrer au prix de leur sang?... hurla Damianos.
— Ceux qui luttèrent en ton nom contre les maléfices des magiciennes?... rappela Pierre.
Et Damianos, plus hardi :
— Contre l'Hadès, et la fille de l'Hadès...
— Contre la lâcheté des eunuques et des idolâtres qui adorent les images.
— Contre les esclaves des barbares.
— Ton Autocratie nous a reniés. Et nous heurtons notre courage à la nuit...
— A la nuit perpétuelle...
— Le bourreau a fouillé nos yeux avec le fer rouge.
— Et les larmes brûlent nos paupières.. . Rayon du Christ !
Ainsi se déchaînèrent tous ces désespoirs, toutes ces douleurs.
Hors la foule une voix tremblante de rag-e anathéniatisa.
— Celui qui abandonne ses amis, que le Théos Técrase !
Alors Stauraklos ordonna.
— Chassez les femmes...
Constantin frappa du pied, :
- — Chassez-les tous... Chassez la populace et les aveugles.
Les gardes écartèrent les uns et les autres.
— Par où sortir?... demandait Alexis, au soldat qui le bousculait... Ne frappe pas un Drongaire, candidat.
— Est-ce la colonne de la porte que je touche... interrogea Théodore, à tâtons.
Le héraut l'arrêta brutalement !
— Non, tu touches à l'Empereur... sacrilège... Diamanos, fier, se retourna :
K — Guide mes pas sans me frapper... je suis patrice. Les muets saisirent les aveugles par la main et les entraînèrent. Un officier les houspilla :
— Dehors, dehors que vos mains, Nobilissimes, prennent les mains des hommes sans yeux...
Les soldats expulsèrent en même temps le peuple qui grognait et se débattait jusque dans les jardins.
Solennels, Tempereur et son cortège quittèrent le lieu de l'algarade, et remontèrent aux galeries de Daphné. Là Constantin s'arrêta pour dire :
— Mère : tes ennemis, les crois-tu suffisamment abaissés ?
— Il ne faut pas qu'ils le soient plus.
Le fils et la mère se regardèrent, puis quelques instants se promenèrent, dans la splendeur de leurs costumes cérémoniels, parmi les hommages de la cohue vivante d'escarboucles et d'or.
Quand on se fut arrêté pour une seconde fois. Marie baisa la main de son époux :
— Rends-toi semblable au Théos par l'abondance de ta miséricorde.
^ÊÊ — Ta sagesse veut-elle peser ceci,... insinua la prévoyance d'Eutychès. .. : beaucoup parmi le peuple yèrent encore les Aveugles et les Muets.
Le cortège continua sa marche sans que l'empereur répondît :
— Leurs voix viennent de s'élever, ici môme, vers ton visage,., ajouta Staurakios.
— On plaint leur humiliation;... dit Phares. Constantin, répliqua :
— Plaignait-on notre détresse, lorsque leur cupidité eût vidé le trésor à ce point que nous dûmes cesser la guerre faute d'argent pour le transport des fourrages ?
— La multitude est stupide,... objectait Irène, jouant avec les crépines de sa manche... Elle plaint les peines physiques et visibles. La douleur intellectuelle l'apitoie moins parce qu'elle ne la comprend pas.
La pitié de Marie renchérissait
— Laisse en paix les aveugles et les muets, maintenant, Constantin.
Aetios sourit avec indulgence :
— Laisse-les dans le palais comme un témoignage honoré de notre force victorieuse.
Et Phares, branlant de la tête :
— Tant que les séditieux attendront d'eux seuls le signal, rien ne deviendra redoutable.
Jean haussa les épaules, dédaigneux :
— Ce sont des humanités dérisoires pour justifier des espérances dérisoires.
Sur la plus haute terrasse de Daphné, le cortège parvint. Irène s'assit en un trône de pierre brute :
— Aussi gardons-nous de les humilier davantage, de peur que, devenus digne de pitié, ils réunissent plus de sympathies.
Stauralvios s'accoudait derrière elle :
— Il semble utile que nous les montrions au peuple couverts de leurs insignes, entourés de serviteurs, hôtes du Palais.
— 11 sera dit qu'Irène et Constantin respectent le malheur de l'adversaire soumis,... prévit Phares sentencieux.
— Car les peuples se gouvernent avec des mots,... énonça Jean.
— Avec des mots et des cortèges,... complétait Aétios éloquent... Les aveugles et les muets forment un cortège ; et notre clémence est un mot favorable pour la vénération de Vos Majestés.
Constantin se gausa :
— Rhéteurs grimpez sur la borne, on écoute... L'inquiétude de Marie s'obstinait cependant :
— Ton oreille a-t-elle écouté tout à l'heure le sentiment du peuple, en faveur des aveugles ?
— Elle a entendu,... accorda l'époux complaisant. Irène toucha la main de son fils.
— Il importe de craindre qu'un autre n'efface leur l)restige de nobles victimes, qu'un autre ne leur succède dans l'imagination du peuple, les visées des ambitieux et la confiance des soldats.
Alors Aétios, levant le doigt, eiïleura ses paupières et sa bouche.
— Un qui, lui, aurait des yeux pour voir et une langue pour persuader.
Et Phares, malicieux, timide :
— Un, comme deviendra le sacellaire Nicéphore, si Ton veut dire.
L'Empereur tourna les yeux vers sa mère :
— Ta Piété l'achètera.
— Déjà, Nicéphore a reçu des insignes qui valent cinq talents d'or.
Jean sourit :
— On les achète, mais ils se remettent aussitôt en vente.
— Quel trésor ne s'épuiserait ?... craignit Aétios. Irène secoua la tête :
— Nous l'avons éprouvé avec toi, Constantin, et beaucoup. Avant que tu eusses atteint l'âge viril, c'était toi l'espoir des capitaines endettés...
— Mais,... dit Jean,... ils attendirent la proclamation de ta majorité, pour agir.
— Et jusqu'à ce temps l'Etat profitait de leur patience. Staurakios étalait les mains comme pour aplanir les
difficultés :
— Si tu avais un fils, nous pourrions compter quinze ans d'ordre intérieur.
Constantin fit une moue en montrant Marie.
— Par malédiction, notre Augusta n'enfante que des filles.
— C'est une infortune après d'autres infortunes,... gémissait Marie en baissant les yeux.
Eutychès aggrava cette appréciation :
— Un malheur, certainement...
— La sûreté de l'État exigerait la naissance d'un lils,... déduisit Aétios en lissant les plis de sa robe.
— Mieux vaudrait cela.
La voix de TArménienne tremblait. Ses regards se voilèrent. Elle tendit pitoyablement les deux mains vers son époux :
— Je suis encore très jeune, moi; on dit que les chances de maternité nombreuse augmentent avec rage...
Constantin l'interrompit :
— Depuis sept ans Byzance et le monde attendent un hoir. Qu'en pense le Patriarche ?
— Ce que le Théos a noué, rien ne peut le délier... décréta Tarasios, gravement.
— Est-ce une épouse, celle qui n'enfante pas de fils?... demandait l'empereur à Tassistance.
Staurakios marcha sur le patriarche.
— Ta Sainteté probablement estime que le sacrement de mariage fut institué afin de prémunir la perpétuité de la race contre l'intrusion du sang étranger ?
— Je le pense,... affirma Tarasios.
Aétios comptait sur ses doigts les arguments :
— Afin de constituer une seule chair avec deux chairs, afin de créer ainsi la vigueur d'une race, qui, de génération en génération, ferait accroître, dans son essence, la même substance de sang chrétien, de
foi chrétienne toujours plus robuste pour confesser h travers les siècles la divinité triple et une... Tarasios approuvait de la tète :
— Consubstantiellement.
Sur ce mot, il se signait avec deux doigts. Tous murmurèrent :
— Consubstantiellement;... et se signèrent.
— Et si cette condition de la perpétuité de la vie mâle, but du mariage, semble ne pas devoir être remplie?... opposait Eutychès.
Tarasios pressentit la déduction qui devait aboutir au vœu du divorce. Il se défendit fermement :
— Ce que le Théos a lié, aucune force humaine ne le peut délier.
— Pas même la sagesse de Ta Sainteté?., offrit Phares, flatteur.
Tarasios secoue la tête :
— Ma Sainteté est impuissante à délier cela ! Constantin se croisait les bras, pour ricaner.
— Alors tu es moindre que le Pape latin qui lie et qui délie... ?
— Le Pape latin trafique de la vérité et du mensonge,., riposta, méprisant, Tarasios.
11 se leva, s'éloigna.
Aétios, le poursuivit :
— Le Décret de Foi te donne cependant tout pouvoii dans les choses spirituelles.
Staurakios insistait en gesticulant avec son reliquaire d'émaux bleuâtres ;
— Il te donne le pouvoir absolu...
L'un et Tautre arrêtèrent Tarasios par les pans de la dalmatique :
— Ne laissez pas sortir le patriarche avant qu'il nous ait entendus.
Phares rassemblait sa robe d'apparat pour les rejoindre :
— Il parlera dans la salle de porphyre, devant les Icônes impériales...
Eutychès s'emportait en toussant, en frappant de sa haute canne bleue le sol dallé.
— Il nous trahit, celui que nous avons élevé au pontificat.
Il* Et les eunuques, en tulmute, sortirent derrière lui. Feignant d'indifférence Constantin resta seul avec sa mère et sa femme. Eperdue, Marie embrassa les genoux de Tempereur, et sanglotait :
— Tu m'as délaissée, tu m'as mise sous les pieds des prostituées, tu m'as ôtée de ta présence... Et maintenant tu veux que le titre d'épouse même me soit enlevé...
Constantin, froidement, résumait le problème :
— Ton Augustalité a entendu. Le manque d'héritier mâle excite les espérances des séditieux... Tout dépérit à cause de ta stérilité.
Marie joignait les mains :
— O Despoïna, ne direz-vous rien qui me défendre... Irène, pitoyable, répondit cependant à sa bru :
1^- Le Théos se détourne de toi, lui-même. Tu sais : f" • "
:i88 IRÈNE ET LES EUNUQUES
aïeul Philarète, et pour les vertus de ton esprit; mais les défauts de ton corps nuisent au destin de l'État...
— Peut-il naître une pitié en vos cœurs... Je t'adore, Constantin... Te voir, c'est la lumière... Te quitter, c'est l'ombre... Tu me précipiteras dans la nuit...
Implacable, il niait :
— Tu me hais, toi...
— Ah !.. criait Marie, comme blessée par le fer. Caressant les accoudoirs de son trône, il accusa :
— Tu me hais certainement... Que ta sincérité m'écoute... Tu as suivi mes pas... Tu as épié mes gestes... Tu as été l'espion de mes pensées.
— Je t'aime. Je voulais que rien de toi ne fut étranger à mon âme; je voulais souffrir toutes tes douleurs, me réjouir de toutes tes joies...
— N'utilise pas la grammaire des rhéteurs. Aucune de mes joies ne te réjouissait. Tu ne veux pas boire, et tu baisses les yeux quand les danseuses retirent leur écharpe.
L'épouse, du regard, implora Fimpératrice qui détourna son visage :
— Il convient que je me critique. En vous unissant, je me suis trompée.
Marie rectifia.
— Tu ne t'es pas trompée pour moi.
— Je me suis trompée pour toi, pour lui. Mon espoir était que ta vertu l'influençât.
— Sa vertu me rend plus ivrogne qu'un Scythe, et
Jrène, lentement, attira Marie contre sa
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plus voluptueux qu'un Sarrasin, tant elle semble Tennuyer elle-même...
L'épouse s'affaissa sur le siège de pierre :
— Je ne crois pas avoir de torts.
Croisant les mains contre son ventre lui conclut :
— Tu as le tort de rester stérile... Tu n'engendres ni les fils, ni la joie, ni la vertu. Depuis que tu es mon épouse, j'acquiers des vices.
— Il est vrai..., constatait Irène..., tristement. Constantin ne ménagea plus rien :
— Tu flétris ta beauté par les jeûnes, les veilles. Tu refuses d'employer les onguents, l'art des masseuses, les parfums; et tu semblés te désoler dans ta dévotion..,
— Je me désole du mensonge que la vie révèle... Je suis malheureuse...
Maussade, Irène haussa les épaules :
— Ce n'excuse rien. Tu es un-e femme sans force pour résister à la peine, pour propager le bien, pour engendrer les empereurs... Faible, tu es indigne de ton rang...
— Voilà longtemps que je l'affirme. Ma mère, enfin, 'approuve.
Sirène interrogea brusquement sa bru :
— On dit aussi que tu blasphèmes... que tu piétines saintes images.
Il suffit qu'un serviteur t'ait entendue.., appuie jmpereur.
Je comprends. Vous recueillez des témoignages itre moi.
— Tout témoigne contre toi : le ciel et les hommes !
— Les prostituées aussi !... proféra l'épouse.
— Ne jette pas d'injures au hasard. Tu apportas le malheur dans le palais. Sois humble devant toutes...
— Certainement depuis que ton pied innocent a foulé les dalles du seuil..., précisait Irène,., l'ouragan du malheur a sifflé par ici.
— J'ai failli, depuis lors, me séparer de ma bonne mère,., s'écria Constantin... J'écoutais les conseils pernicieux des iconoclastes.
Marie se releva lentement :
— Tu séduisis la simplicité de mes cubiculaires, à cause de moi, sans doute...
— Parce que tout ce qui pouvait te déplaire me parut excellent !
— Tu l'entends,., fit Irène, résignée à cela :.. tu n'as pas su te faire aimer.
— Oh! le Théos lui-même ne peut m'aimer...
— Et, à cause de cela, tu hais le Théos, tu blasphèmes Christ comme une païenne ; tu détestes ma vie...
— Je déteste ta vie, moi ?...
Elle dit cela, navrée. Son mari s'approcha d'elle, et à voix sourde :
— Faut-il le dire?.,. On assure que tu prépares des liqueurs mortelles et que tu les mêleras à mes aliments, un jour.
Irène s'enfonçait dans son trône de pierre brute :
— Je l'ai entendu dire aussi. Mais rien ne le prouve.
irp:np: et les eunuques 291
J ignorais cependant tes blasphèmes... Ecoute-moi, aimes-Ui Constantin ?
— Je Taime.
— Alors, avoue que tu fabriques des liqueurs mortelles.
Marie se redressa, bondit, fut debout, et ses mains battaient l'air. L'Impératrice elle-même lui commandait le mensonge atroce, ou bien la soupçonnait de meurtre. L'amante suffoqua. Constantin se promenait impatiemment, depuis les lauriers jusqu'aux balustres de la terrasse, jusqu'aux spectacles de la ville, du Bosphore, de la côte d'Asie, rose et bleue, dont brillaient les villas blanches étagées.
— Comment avouer une chose fausse ; pour me perdre ?.. demanda Marie qui s'étrangla.
(Constantin la pressa :
— Si tu m'aimes, avoue.
Marie se cachait la figure dans les bras :
— Ensuite, le patriarche prononcera le divorce ; n'est-ce pas ?
— Pense!... démontre Irène... Les ambitieux reporteraient sur l'héritier futur leurs espoirs. L'empire, pendant quinze années, jouirait du calme. Nous assurerons la prospérité des villes. Nous enrichirons les thèmes. Les récoltes seront nombreuses, et les coffres des marchands devront être agrandis. Nous entretiendrons des armées barbares qui repousseront les Sarrasins loin des frontières... Au lieu de servir à l'achat des ambitieux, l'or de Byzance maintiendra sa force.
Constantin saisit les poignets de Marie et la secoua :
— Parle. Tu portes sur ta langue la victoire de Tempire, ou sa déchéance.
L'Impératrice dissertait :
— Si tu aimes Constantin, tu dois avouer, afin que la gloire de Byzance devienne sa gloire. Si tu ne l'aimes pas, tu dois avouer, afin que la chrétienté triomphe des Sarrasins... Ecoute ton âme. Elle te conseille d'avouer dans l'un et l'autre cas, soit que tu aimes Constantin, soit que tu révères le nom de Christ...
L'épouse laissa fléchir ses bras qui masquaient son visage :
— Mon âme ne me dit pas de rechercher le malheur.
Constantin la brutalisait.
— Elle te dit de piétiner la figure du Christ. Irène attira Marie contre son trône :
— Avoue, Marie, pour moi qui t'ai donné des jours de triomphe...
— Il ne fallait pas me donner des jours de triomphe ! Mieux valait me permettre de vivre auprès de Philarète, le saint, sans amour, sans gloire, sans mission.... Je ne puis avouer le crime que je n'ai pas commis.
Alors Constantin la menaça, les yeux contre les yeux.
— Il en est qui peuvent te convaincre...
— Il en est beaucoup qui vendent leur témoignage pour un peu d'argent.
— N'accuse pas lorsque l'on t'accuse. 11 faut te disculper d'abord.
— Avoue courageusement.., conseillait la mère... On te donnera un monastère dans les îles... Et tu vivras au milieu d'une paix somptueuse.
Marie se frappa la poitrine.
— Comment, moi qui t'aim.e, Constantin, moi !... puis-je confesser le crime de vouloir ta mort ?...
L'empereur rit méchamment.
fe: — Tu m'aimes ?
— Regarde ma figure, amaigrie par la peine, et calcule combien chacune de tes duretés creusa de rides autour de mes paupières... Calcule, et dis, après si je t'aime, ou non...
— Tu souffres dans ta vanité, uniquement... Moi je souffre dans tout le corps de l'Empire que ton obstinalion menace de ruine.
Dépitée, Irène, lâcha la main de Marie :
— Tu ne nous aimes pas, ni lui, ni moi, ni Christ, nîByzance. Tu es sans force contre ta vanité, Marie...
— .Je suis sans force contre la vérité. Constantin se promenait à grands pas.
— Je te l'ai toujours dit, mère : elle n'avouera point. Irène empoigna les voiles de sa bru :
— Et pourtant tu m'avais promis obéissance, tu m'avais dit : « Je serai dans ta main comme un baume qui assainit. Tu m'emploieras pour guérir le malade. Ensuite tu me cacheras au fond d'un coffre, jusqu'à ce
tu aies à nouveau besoin de ma vertu. »
L'empereur trépignait et serrait les poings :
— Elle n'avouera plus elle n'avouera plus !... Me
voici sans espoir dans la vie, sans espoir de postérité mâle ni de gloire, ni de force. L'Arménienne détruit
tout, tout !...
Irène s'agriffait aux bras de Marie.
' — Avais-tu dit ces mots?
— Je les avais dits, reconnut la jeune femme loyalement. Tu as usé du baume.
— Et le malade n'est pas guéri!... Avoue que tu fabriques des liqueurs mystérieuses ; et tu tiendras ta promesse... comme une fille de Christ... Aie la force du sacrifice utile à la chrétienté des peuples.
Les yeux clos, Marie refuse.
— Je demeure sans force contre la vérité...
— Puisse une pierre s'écrouler par accident sur ta tête... quelque jour... crie l'empereur.
Irène se lève de son siège et terrible '.
— Il y a des pierres qui tombent par accident des vieux murs... Marie !
L'Arménienne se réfugie loin de la mère et du fils. L'amant de Théodote s'écriait :
— Tu la détestes aussi, mère !
Irène s'avança vers la jeune femme, la main tendue.
— La personne de Marie me reste chère. J'aime sa faiblesse et sa douceur, comme je les aimai. La condamnant, je m'attriste.
Marie baisa les doigts offerts et sanglota.
— Tu t'abuses sur ses mérites... protestait Tempe-
reiir... Par l'affectation de sa vertu elle veut acquérir les sympathies utiles du patriarche. Elle veut mettre son attitude en contraste avec mon amour de la vie. Ainsi elle détournera de nous le parti des « montreurs de sainteté ». Elle gagne l'approbation de ces moines mendiants, qui, de borne en borne, lui acquièrent dans les rues la renommée populaire par leurs homélies. Elle intrigue partout, l'Arménienne !
Irène réfuta Tinjustice :
— Marie n'est qu'une pauvre femme désespérée de ne point plaire h son maître.
— Gomment? Tu l'as tirée de rien ! Elle a connu la dignité suprême ! elle obtient tout ce que lui refusaient sa naissance et son destin. Voici que nous lui demandons le sacrifice momentané de ces avantages ; et celle à qui ce caprice de notre mansuétude donna les heures inespérées de l'empire, celle-là veut garder indûment ce qui lui fut prêté, dussent périr Byzance et notre race, et toi, et moi... Et tu prétends qu'elle nous aime !
— Qui accomplirait sans hésitation un pareil sacrifice .*.. réplique Irène... Toi, sans doute?
— Moi ?... balbutie Constantin, ahuri.
Sa mère sourit :
— Ne blâme pas une faiblesse ([ue tu ressentirais pllis lâchement.
— Tu vas recommencer à me haïr, maintenant que, pour te plaire, j'ai laissé crever les yeux de mes amis et couper les langues de mes oncles... Ta Piété
a toujours raison. Je suis un Ane, un âne; et tu me mènes avec le bâton.
Il proféra ces derniers mots en partant. Toutes deux le virent qui courait presque dans Tessor de ses manches dorées, et qui soulevait la poussière avec ses bottines rouges. Il gesticula beaucoup avant de disparaître.
Dès qu'il fut loin, sa femme s'éplora davantage, s'étant alanguie près d'Irène qui songeait :
— Pourquoi cesses-tu de m'aimer, Despoïna ? Pourquoi retires-tu ta main de ma main ?
— Tant que ta vie fut un espoir pour Byzance,... avouait Irène, douce et sérieuse,... je la chérissais. Situ deviens un obstacle au triomphe, je me dresserai contre toi !
'■ — Alors, je ne fus rien qu'un instrument pour ta force... questionna l'épouse avec une humilité infinie ? Irène s'humilia davantage :
— Moi-même je ne suis que l'instrument d'une pensée.
— Tu le dis !
Alors, évoquant les tristesses de sa mémoire, l'Athénienne soupira :
— Tu me juges sans équité.
^- Pour la grandeur de l'Fltat, tu sacrifierais ton fils lui-même, toi ! -
Irène, lentement, attira Marie contre sa poitrine et lui murmura d'une voix grave.
— Rien n'est plus haut que la grandeur d'une idée.
Il faut que l'empire d'Orient et celui d'Occident s^épouiit. Alors lu guerre des siècles finira. J'ai conçu de inlre Byzance assez belle pour que le Franc la demande en union, .l'atteindrai ce but; et ni ton cœur fragile, ni les instincts de mon fils ne prévaudront contre cela. Elles restèrent silencieuses; elles examinèrent leurs sincérités, jusqu'à ce que Marie tentât encore la compassion :
— Tu exiges que je brise mon sort, que je relègue au cloître mes désespoirs.
Irène, sans faiblesse, prononça :
— Je l'exige. Tu dois obéir si tu respectes ta promesse de chrétienne.
— Tu n'as donc jamais aimé, toi ; tu n'as donc jamais IVémi de joie en désirant qu'une vie d'homme tremble dans ta vie ?
Irène baissait le visage, et se protégeait avec les plis (le son manteau.
— Prends garde : tu touches à ma douleur. Soudain, Marie espéra :
— Si tu as aimé, tu ne me condamneras plus ! A moins que je ne me sois condamnée d'abord.
jF- Irène fixait les yeux à terre pour ne point voir ni Ittendrir.
It Marie, de toute son angoisse :
Tu n'aimais pas, si tu t'es condamnée, ainsi que me condamneras !
Ma fille !... ma fille !.., iLa mère, étroitement, étreignit sa bru.
— Tu n'as pas aimé... Despoïna,... accusait toujours Marie... Oh !... me voici déjà une chose morte.
Ayant dit, elle se jetta contre terre.
— Ta peine me fait mal.
La victime voulut éviter cette forme impériale enveloppée de voiles et d'or qui se penchait vers sa misère :
— N'approche pas... N'approche pas ta cruauté de ma faiblesse...
— Lève ton visage vers moi,... commanda Timpératrice, les mains offertes.
L'épouse s'enveloppait la figure dans son voile.
— Je ne lèverai pas mon visage vers ta cruauté.
— Regarde, Marie, regarde :... mes yeux larmoient. Elle délia les bras de Marie et la contraignit à la
voir, doucement.
— Ah ! tu as donc aimé, toi... Maîtresse du monde ! Essence des Eons, Langue du Théos ! Oh ! tu as aimé.
— Tu le vois, puisque je pleure avec toi.
— Tu as aimé et tu me demandes d'obéir, d'abolir pour jamais la félicité de le voir !...
— Je te le demande...; mais j'ai le droit de te le demander.
Irène dit cela d'un ton ferme et noble, malgré le grelottement des mots.
— Toi aussi tu as cessé de le voir ?... demanda Marie, qui crut deviner... Mais il n'est plus vivant, l'empereur Léon !
L'Athénienne secoua la tète :
— Ce n'était pas l'empereur Léon.
Avide de savoir, Marie, encore à genoux, s'écarta.
— Aurais-tu péché ?
— Ma chair n'a pas péché,... dit la veuve, simplement.
La chaste se dérobait au regard, et doutait :
— Ta Sagesse veut me détourner de ma peine au moyen de fables.
Sans parler, elles gémirent un instant toutes deux, Tiime dans l'âme.
— Tu le sauras par sa bouche aussi,... promit tout à coup Irène.
Elle frappa dans ses mains. Un serviteur parut qui sortit aussitôt pour obéir au signe de trois doigts levés.
— Tu ne cesses pas de le voir, toi !.. . fit l'Arménienne presqu'envieuse.
— Nos esprits s'entendent, mais loin de nos corps. Ecoute-moi. Il enseignait dans Athènes, quand on commença de vanter mon adolescence. Il portait une i<'unesse imberbe. Les plis de sa tunique parfumaient Tair. A ses lèvres, les paroles de science bruissaient comme le vol des abeilles légères et laborieuses... i I expliquait le cours des astres, les vertus des nombres, la vie de la mer. Bien qu'il eut l'âge d'un disciple, les vieillards caressaient, en l'écoutant, leurs barbes. Il mesurait les sphères avec le compas ; el ses doigts n'splendissaient de grâce... Oh ! j'ai vu l'univers sur ses yeux forts, à travers le rythme de sa parole cadencée... Et j'aimai l'univers en lui qui Texprimait !
3oO IRÈNE ET LES EUNUQUES
Elle s'interrompit, pâmée en sa passion ressouvenue, devant l'admiration de la jeune reine :
— Comme tues heureuse, en te rappelant!
Irène alors continua, et elle assistait à la maofnificcnce de sa jeunesse :
— Ecoute. Il encouragea ma beauté. Il peupla mon intelligence ébahie. Auparavant j'étais comme une campagne déserte... Dès que je le connus, les oiseaux lumineux du savoir commencèrent à voler sur toutes les fleurs qui s'épanouirent. La lumière grandissait en moi... Pareilles aux essaims blancs des nymphes, les idées nouvelles accoururent. Je me sentis pleine d'espoirs actifs. Ensuite mon ame fut une large route où passèrent avec leurs dieux, leurs armes et les images de leurs villes, les peuples d'autrefois. De chaque cortège se détachaient des héros, des poètes, des philosophes, pour demeurer en ma mémoire avec leurs maximes et leurs hauts faits. Bientôt ils s'assemblèrent comme les habitants d'un bourg ombragé qui écoutent les conteurs auprès de la fontaine. Ce fut comme un camp : les bruits de l'histoire y retentirent. Plus tard, il éleva, dans mon intelligence, un temple où les Philosophies dissertèrent. Et le peuple d'idées grandit toujours. Je finis par me connaître ainsi qu'une ville impériale, dorée par ses dômes, pavoisée par tous ses étendards, traversée en mille sens par des voies diverses où se pressent des cohues de souvenirs, où triomphent des cortèges de visions, où se hâte une humble populace de syllogismes.
IRÈNE ET LES EUNUQUES 3o I
— Vraiment, tu te sentais comme une grand ville, quand tu l'aimais ?
— La ville regarda le ciel de tous ses visages hausses,... répond Textase d'Irène à la dévotion de Marie... La ville admira les Forces. Elle vit à la lace du Théos le sourire de Thomme qui le nommait.
— Oh! oui, tu l'aimas... Tu l'aimes..., balbutie Marie conquise.
Et Irène, ravie :
— Il m'aima davantage, lui !...
La bru se penche davantage, avide d'écouter.-
— Dis encore !
Irène lève les deux doigts de sa dextre.
— Il voulut qu'un empire devînt le reflet réel de notre intelligence, le corps de notre ame double.
Marie comprend :
— Byzance !
Irène se rassied dans le trône et sourit.
— Ses poèmes illustres vantèrent ma beauté savante ; ils rannonçèrent aux hommes jusqu'à ce que l'Empereur averti m'envoyât des émissaires.
— Tu l'aimais^... s'étonne Marie... : et tu consentis à épouser Léon î
Enivrée de son récit, Irène lui met la main sur la l)ouche :
— Ecoute, écoute en silence. Par peur de céder à sa ])assion envers moi, afin que je fusse une épouse loyale et vierge dans le lit impérial, une épouse qui dominerait son maître, noblement, il repoussa mes ofl'res d'amour.
Comme elle prononce ce mot, extasiée, Jean Bythométrès vieux et lourd dans sa bure noire, arrive sur la terrasse derrière Tesclave. Il s'arrête, et attend. Elle poursuit :
— Mes offres d'union, mes offres et mes prières, cet homme-ci les a repoussées, lui qui m'a créée toute, qui engendra mon esprit. Cet homme-ci que tu vois, Jean l'eunuque, se retrancha volontairement et par mutilation du nombre des mâles : ainsi la faiblesse de notre chair ne put trahir la grandeur de nos desseins...
Déclamant cela, elle en impose violente et superbe, radieuse de leur sacrifice.
Jean s'approche :
— Ta Piété demande son serviteur ?
La haute voix dominatrice d'Irène ordonne :
— Témoigne du sacrifice qui fut fait à notre idée du monde par ta passion et par ma passion.
— Tes paroles ne mentent pas,... affirme l'eunuque simplement.
L'impératrice s'incline alors vers le visage épouvanté de l'Augusta.
— Penses-tu maintenant que je puisse te demander un sacrifice moindre, à toi qui connus le bonheur de blêmir sous le baiser de l'époux.
— Le Théos m'éclaire ! . . . hurle le désespoir de Marie qui s'écroule la face contre le sol.
— Que Ton Equité pèse notre œuvre ! .. prie Jean, sévère... Qu'elle-même juge si une passion humaine
IRÈNE RT LES EUNUQUES 3o3
doit compromettre le sort du monde en perpétuant la guerre intestine.
Marie frappe la terre de ses poings.
— Comment moi, chétive, puis-je, en aimant parmi les douleurs, perpétuer la guerre ?
— Tu l'as entendu,... reprend Irène persuasive... : si rimpératrice ne donne point d'espoirs lointains aux factieux, demain ils se ligueront contre notre œuvre. Ils renforceront le parti des iconoclastes ; ils persuaderont à la populace que c'est honte de s'allier au Franc ; et Byzance demeurera sans force contre les Sarrasins. Karl tournera ses armées contre nous.
— Vienne au contraire la mère d'un fils,... annonce Jean,... les factieux reportent sur l'héritier leurs espoirs. Ils s'endorment dans l'attente. Ta générosité achève l'édifice de notre œuvre. Les empires chrétiens
. se réunissent. Notre très pieuse Irène, veuve, peut un jour échanger son anneau avec Karl le Franc... Byzance, cerveau du monde, commande aux efforts du monde, ainsi que le désire la Loi des Choses.
Irène attire dans ses mains les mains de Marie, et lui soulève le buste, la tête penchée.
— Pèse ton destin et celui des peuples. Compare. Décide.
— Si tu t'opposes au salut des hommes, comment v-jOseras-tu reparaître devant ta conscience ?... lui de-
Iide Jean, t Marie, pleine de crainte jalouse :
3o4 IRÈNE p:t les eunuques
— Elle est ici,... murmure le Mesureur deTAbyine. Un cri furieux convulsé Tépouse trahie :
— Théodote, la prostituée !
— N'insulte pas celle qui sera demain rAugusta,... commande Irène.
Marie s'abîme encore, et frappe le sol de ses poings.
— C'est elle, c^est elle donc... Oh î... oh. .. Le Théos a voulu qu'elle devînt féconde encore !
Elle se roule à terre; ses dents grincent.
— Vois, nous te supplions,... dit Irène s'agenouillant auprès d'elle, et la redressant,... Lui le sacrifié, moi la sacrifiée... nous te supplions. Moi la maîtresse des Romains, j'embrasse tes genoux de sainte, moi qui t'ai tirée de l'obscur pour que tu connaisses les joies du Palais avec celles de l'amour.
— Comment avouer un crime faux?... pleure Marie, persuadée, désespérée... Ne plus le voir aussi; ne plus le voir jamais !... Et puis quel signe observez-vous de cette fécondité ?... Non ! Que ce soit une autre, une autre que Théodote, une autre dont il n'aime point l'ame, mais dont il aime seulement le corps!... Quel signe avez-vous de sa fécondité?... Quel signe ?
— Elle-même prouve sa maternité... répond Irène triste de l'accabler.
Marie sanglote.
— Ta Piété se trompe !...
— Elle a prouvé sa maternité, là^ devant le patriarche et les dignitaires. Les matrones appuyèrent sa déclaration, comme l'Autocrator l'avait ordonné, afin de con-
IRÈNE ET LES EUNUQUES 3o5
vaincre, en sa présence, le patriarche sur l'urgence du divorce. ..
I /épouse alors sufïbque :
— Ah!... ah !... Oh! quelle faute de mes ancêtres laut-il donc expier, aujourd'hui, moi sans forces, moi sans vices, moi misérable!...
— Ne te lamente pas vainement,... dit Bythométrès, consolateur... Accepte en chrétienne la malédiction du Verbe. Tu pardonneras le mal que nous te faisons, si tu mesures la magnificence de l'œuvre au nom de laquelle tu souffres.
— Pourquoi celle-ci usurpe-t-elle mes joies,... crie Marie révoltée;... celle-ci que j'ai choyée de mon afl'ection de sœur...
Rrène la prend à la taille et l'embrasse h la joue : — Tu recherches ce qui augmentera ta peine. — Si, du moins, je pouvais mourir de ma peine. — Pourquoi mourir,... demande Jean?... Espère devenir comme Sa Piété, et comme Ma Dignité, un esprit plus fort que ses passions. Retranche aussi de toi la bassesse de l'amour, la sottise du sentiment. Bve-toi jusque la contemplation d'une œuvre. Ecoute. Il te montrera rilarmonie des Forces, t Irène, tout en lui parlant, se fait câline, la dorlote : Il peuplera ton cerveau d'idées difîerentes, comme gens de toutes les nations peuplent Byzance, tète monde. Et tu sentiras des jouissances indicibles.
Que Ton Esprit devienne la complice de notre vre !
ao
3o6 IRÈ>E ET LES EUNUQUES
— Et tu auras deux cœurs pour te chérir,... poursuit Irène aimante,... deux âmes pour te penser, deux pouvoirs pour te rendre semblable aux puissants.
— Je ne veux qu'aimer Constantin.
— Il te hait !... gronde Irène, la serrant plus dans ses bras.
— Je l'aime. Je le ramènerai jusqu'à moi lorsqu'il sera vieux et que ses instincts auront perdu leur vigueur.
— Il t'a menacée de mort. Il a parlé de pierres qui tombent à propos du haut des murs lézardés.
— Je l'aime pour le jour où il cessera de vouloir ma mort.
— Si tu l'aimes, cesse de le faire souffrir,... conseille Jean, logique... Ce matin encore il se roulait à terre, dans sa rage, parce que Théodote lui refuse des baisers depuis qu'elle se croit mère. Les pêcheurs arrêtent leur barque afin de l'entendre se lamenter.
Marie saccage sa chevelure :
— Il faudra que je mente en avouant le crime faux; il faudra que je perde à jamais la vue de Constantin.
Irène l'étreint mieux contre son cœur.
— Ta raison va consentir.
Jean exploite la menace de César :
— Si la pierre tombe du vieux mur, par hasard, tu n'auras plus la chance de revoir jamais TAutocrator. Mais, si tu avoues, tu sortiras du cloître, plus tard. Vieux, il reconnaîtra ton dévouement, il te rendra sa confiance.
Irène recueille dans des baisers les sanglots de la malheureuse.
— Ta raison va consentir, Marie?
L'Arménienne se débat pour douter.
— Tliéodote est-elle vraiment féconde? Ne masque pasda vérité ?
— Si Ton Augustalité le veut, elle-même te le jurera,... déclare Jean, résolu aux cruautés nécessaires.
Marie se débarrasse de leurs gestes, écarte ses cheveux :
— Laisse-moi la voir seule h seule, et, si elle me promet une chose, j'avouerai... Dis, Maîtresse des Romains : dans quelle île serai-je reléguée ?
— Dans celle que tu nommeras;... promet Irène, soumise.
Alors, l'Arménienne dicte sa volonté.
— Une île du Bosphore, la plus proche du palais... veux-tu ? A travers les feuillages des jardins, je pourrai, en temps clair, apercevoir ces murs derrière lesquels il respire.
— Je te le promets... répond Irène franchement... Deviens plus robuste que ta douleur, ma fille !
A peine Irène, Ta-t-elle encouragée que la jeune femme se précipite dans ses bras. Doucement l'imératrice se détache et sort,
iarie demeura, le front posé contre l'appui du siège pierre.
>eux jours plus tard, dans une salle de Daphné,
3o8 IRÈÎ^E ET LES EUNUQUES
Théodote s'avançait la tête basse. Elle fit cliqueter les franges de sa robe, s'étant mise à genoux.
Marie qui priait se retourna, la regarda, étrangla et murmura :
— Parle...
— Delà vie s'agite dans mes flancs. Je le confirme devant Ta Majesté...
— Je saluerai donc l'insolence de ton bonheur... De ses mains tendues vers la rage de l'épouse,
Théodote se protégeait :
— Ne veuille pas me confondre au moyen de paroles amères... D'abord, j'ai réclamé la paix du cloître.
— Tu mens,... s'écria Marie. Brusque, les poings serrés, elle s'élança même.
Théodote s'enfermait dans son voile :
— On ne te l'a pas dit ?
— Je ne sors plus du gynécée depuis qu'il me chassa un jour jusqu'à la rue..
— On ne t'a rien dit parce que l'on craignait que tu n'aidasses mon désir.
— Ton désir n'était pas sincère.
— Pardonne. Il l'était... Devenue mère, sans noces légitimes, comment paraître devant tous ? Ma faute donnait du scandale. C'était peu d'une vie entière consacrée au Théos pour expier. Christ a réprouvé le scandale dans maintes paroles des saints livres, parce que le scandale corrompt les simples. Alors le maître a déclaré me prendre pour épouse... Que Ta confiance
IRÈNE ET LES EUNUQUES Sog
le croie ? Je t'en supplie, que Ta confiance le croie ! J*obéis seulement au maître...
— Ton ambition et ton intrigue obéissent.
La haine de Marie n'épargnait pas la honte deThéotlote qui, pourtant, continua :
— Si Ton ne t'a pas dit mon désir sincère d'expiation, tu as, du moins, entendu l'Autocrator pleurer et gémir durant les nuits, durant les jours, parce que, esclave de mon vœu, déjà je refusais son approche... 11 est impossible que Ta perspicacité ne l'ait pas entendu.
— Du gynécée, j'écoutais geindre ce chagrin. Ainsi tu avivais, hypocrite, son désir ! Pour toi, il brame comme un cerf au printemps. Pour moi, il hurle comme un loup, avide de sang.
Souple et timide la cubiculaire s'eflPorça d'apaiser cotte rancune.
— Il est le Maître, l'œil du Théos, celui auquel on ne résiste pas.
— Tu t'accommodes de ne pas résister.
— Le Théos mène le destin de tous..., protestait la pieuse concubine... Si tu prétends me haïr, tu ollenseras le ciel qui m'a visiblement élue...
— Visiblement ?
— Tu te révolterais en vain...
— En vain; oui.
— Alors,... acheva Théodote sur un ton de confidence..., aie pitiéde Constantinqui heurte sa têtecontre ma porte, depuis que je refuse son approche. Aie pitié de lui, si tu penses l'aimer. Avoue le secret des poisons.
3lO IRÈNE ET LES EUNUQUES
L'enfant qui frémit dans mes entrailles bénira plus tard ton aveu, et tu auras une vieillesse chérie par tous.
La suppliante se baissa. Ses lèvres, effleurèrent la robe de Marie qui, après l'avoir considérée, la releva :
— Tu ne sens pas les blessures que tu déchires... C'est toi,... Laisse-moite voir... Toi que le Théos protège, toi dont il pare la vie de toutes les félicités... La beauté t'a servie... Pourquoi enseigne-t-on que c'est un bien médiocre et périssable ?... Elle t'a donné ce que me refusent ma piété, ma vertu, tout ce que ma piété et ma vertu,... les mots dérisoires!... n'empêchèrent pas de follement souhaiter ! 0 Théos, tu promets d'écarter les tentations. . . Et voici : je pantèle ainsi qu'une gouje ivre, au nom de Constantin. Et voici : je rirais de joie folle si je voyais le sabre du bourreau voler sur ce col frêle, si le sang de cette femme s'épanchait et fuyait comme une horde de vipères rouges jusqu'aux coins extrêmes de la salle...
Elle repoussa Théodote et s'enfuit comme devant la peur de tuer. Mais celle-ci, fut perfide :
— Crains que la démence ne justifie, en outre, le divorce !
Contre elle, Marie se rua, la saisit dans ses griffes :
— Oh ! ta bouche, ta gorge, ... ce qu'il a saisi de ses mains fiévreuses... Je hais ta bouche, je hais tes mains que ses mains cherchèrent.
Effrayée, Théodote se dégagea.
— Reste loin, sinon j'appellerai.
L'Arménienne dut s'apaiser :
IHÈNK KT LKS KUNXJQUKS 3ll
— N'aie pas peur ; car il faut que je t'implore...
— Tu vois, c'est ton tour d'implorer..., risqua Théodote, doucement.
Sous l'outrage, la souveraine frissonna :
— Oui... Fais attention à mes paroles... Si je consentais à l'aveu pour que lui cesse de souffrir en te désirant, si je consentais...
— Oui, si tu consentais...
— Fais le serment, jure, que tu mèneras Constantin, tous les samedis, sur la terrasse de Chalcé, à l'heure du crépuscule. Jure sur l'icône pendue h mon cou.
— - Je le jure !...
— ... Et que tu prononceras mon nom, au cours d'une phrase, devant lui.
— Je le jure... en vérité.
— Et que tu feras, h ce moment précis, lâcher par ta suivante, une de ces colombes qui volent à tire-d'aile vers les îles du Bosphore, dès que la liberté leur est rendue.
Sincère el solennelle Théodote affirma :
— Je ferai cela, je le jure sur la face de Christ mort pour nous acheter.
— Ainsi, je saurai que mon image aura traversé un instant sa pensée, pendant le vol rapide.de la colombe revenant à l'ile où je prierai.
Attendrie, Théodote embrassait les genoux de l'Augusta :
— Ne pleure pas, afin que je ne pleure pas non plus...
— Mais si tu manques au serment,... je te le jure
3l2 IRÈNE ET LES EUNUQUES
également sur la face de Christ,... tu connaîtras le courroux du Théos.
— Je ne la crains plus, car je tiendrai le serment.
— Alors je t'aimerai dans ma prière... peut-être.
— Tu consens donc à l'aveu?... s'écria Théodote illuminée de joie naïve.
-L'épouse, ferma les yeux :
— Puisqu'il continuera de souffrir si je n'y consens pas...
— Ah !... Ah !... tu avoues !.. Oh oui, tu l'aimes aussi.
Théodote. ivre de bonheur, courut vers Chalcé, avec des accents de gloire :
— Marie l'Arménienne avoue le secret du poison... Elle avoue !...
On entendit la voix se prolonger dans les couloirs.
— O victorieuse, oh !
Longtemps, la parole exécrée retentit. Des rumeurs lui répondirent.
— Tu m'écrases, Théos!... sanglotait l'Augusta, en se frappant la tête.
A partir de cette heure, Constantin alla par tout le Palais montrant à quiconque des vases remplis d'une liqueur infecte qu'il prétendait être le poison cuisiné par sa femme jalouse et meurtrière. Irène ne démentit pas cette allégation. Elle laissait entendre que sa bru, affolée par les peines sentimentales, avait, dans une heure d'égarement, cédé aux suggestions de la vengeance. Les gens de cour estimèrent adroit de déser-
IRÈNE ET LES EUNUQUES 3 1 v3
tories appartements où ils rendaient hommage d'ordinaire à l'Arménienne. Bientôt cent bavards se trouvèrent pour confirmer les imputations. Fort de cette opinion générale, Tempereur ("ut harceler Tarasios. Il exigea qu'il fui remédié à cet excès d'infortune en voilant la pécheresse et en annulant le mariage. Le patriarche s'y refusa, publia même hautement l'imposture. Toutefois les faux témoins contredisaient à loisir.
Théodote ne cessa point de se dérober aux caresses de son amant. Esclave de son instinct, lui-même résolut d'expédier au patriarche un ordre formel. Tarasios renvoya les émissaires. Le peuple tenait pour son pontife, comme le clergé. Les courtisans au contraire, mettaient tout en œuvre pour transférer h la concubine les pouvoirs et le sceptre, pour faciliter au souverain l'assouvissement de sa passion. De ce secoYirs important ils espéraient la récompense. Le spectacle était bizarre de ces stratèges, chefs de gardes impériaux, officiers, eunuques et palfreniers aux abois. Férus de rapprocher la couronne et la favorite, de rouvrir son lit h l'instinct du maître, tous s'entremettaient. Quelques officiers dégainèrent et voulurent passer au fil de l'épée le légat des monastères de Palestine bruyant approbateur de Tarasios, puis le syncelle du patriarche, lui-même.
Soumis h la plus méchante humeur, Constantin n'accordait nulle grâce. Il vouait les gens h la prison et aux supplices sur les rapports les moins surs. Il
3l4 IRÈNE ET LES EUNUQUES
détestait les hommes, les moines particulièrement. A l'opposé de sa coutume, il ne quitta plus les salles do conseil. Examinant les pièces administratives méticuleusement, il relevait les erreurs sur l'avis de fonctionnaires humbles, intègres, sévères et méconnus qui se jouaient ainsi de leurs tyrans, tout à coup. Les concussionnaires et les agioteurs du Palais furent malmenés, destitués, punis, sans miséricorde. Nouveauté terrible et qui donna de l'angoisse h toute la foule des aigrefins, des écornifleurs, des intrigants, des intermédiaires, des suborneurs, des entremetteuses, des fonctionnaires, des soldats, des intendants ou des cubiculaires, lesquels trafiquaient clandestinement de toutes choses matérielles et morales.
Bien que les eunuques n'ignorassent rien de ces divers commerces, ils les toléraient, chassant toute illusion fa^^orable à la probité de ces hommes avides et ambitieux. Phares répétait qu'un malandrin avisé sert mieux l'Etat qu'un honnête imbécile. S'il prélève sur les bénéfices du trésor son larcin, il remplit du moins ingénieusement, avec le reste, les caisses officielles; tandis que le sot impeccable appauvrit, par ses scrupules inopportuns, et l'empire et lui-même. En outre, Eutychès professait qu'un personnage équivoque appartient mieux aux chefs capables de le menacer de révélations, s'il n'obéit. Quiconque h commis un obscur méfait, par cela même, demeure au pouvoir de celui qui s'en doute h point. D'après ces judicieux principes, les logothètes gouvernaient le monde rétif et nombreux
IHKNK ET lp:s kunuques 3i5
(In Pillais. Le rigorisme soudain de l'empereur les sépara brusquement de leurs auxiliaires les plus adroits, mécontenta la clientèle des dignitaires déshonorés, et menaça chacun dans sa place. Une conspiration grave était h craindre. Irène circonvint Marie d'Arménie pour qu'elle ne retardât plus Taveu public dont l'infortunée, chaque jour, suppliait qn'on éloignât la date. Théodote exposait, du matin au soir, à tout venant, l'ingratitude souveraine. L'héritier du trône qu'elle portait dans ses flancs ne serait donc pas légitime? A quels désastres prochains, l'empereur vouait Byzance ! Et elle adoptait le langage des prophètes, entrevoyant les ruines et les cataclysmes des Babylones impénitentes. Cela redoublait la fureur de Constantin à qui l'on ne manquait pas de rapporter le propos.
Lors, il ht prévenir Tarasios que, revenant a la foi de son père, il allait prononcer une palinodie solennelle, décréter de nouveau l'abolition des images, et condamner aux supplices les principaux orthodoxes. Le Théos détestait les idoles puisque, depuis leur restauration, les armées grecques ne connaissaient plus la victoire. A l'ouïr, le vieux parti militaire s'agita, recruta les mécontents, les déçus. Ce devint périlleux. Pourtant, au dehors, le peuple blâmait le Basileus. Les aveugles et les muets furent applaudis obstinément chaque fois qu'ils parurent dans les rues, par manière d'opposition. Jean Bythométrès pensa que c'était l'heure d'immoler la victime. Une plus longue
3l6 IRÈNE ET LES EUNUQUES
compassion eut déterminé les pires catastrophes. La félicité d'une seule femme ne pouvait être cause d'émeutes, de conflits, de bagarres et de morts. Irène se décida.
Le dernier jour des fêtes religieuses consacrées à l'Epiphanie, comme Tarasios officiait dans l'église de Ghalcé patriarcalement, et en présence de toute la cour, Eutychës attendit la fin du service, puis, s'étant incliné devant Irène, devant Marie d'Arménie assises sur leurs trônes aux côtés de l'autocrator, il les pria de confier au pontife ce qu'elles savaient sur les poisons.
Un murmure agita toutes les bouches. Ensuite il se fit un silence tragique rompu par le gémissement de la jeune femme. Irène dit à haute voix :
— Marie, tu ne nies plus ?
— Tu nenies plus?. .. répéta Constantin, oppressé... Parle.
— Il ne faut pas que je nie.., prononça Marie désolée..., car tu continuerais h souffrir.
Aussitôt, Constantin cria :
— Ta Sainteté a-t-elle entendu l'aveu?
Le patriarche voulut se défendre contre une surprise :
— J'ai entendu... Je n'ai pas entendu un aveu spontané.
— Songe à ce que tu as promis, ma fille !... adjurait Irène montrant le ciel.
— Ton courage doit avouer... supplia Bythométrès, sans réticences.
IRÈNE ET LES EUNUQUES 3iy
Une longue angoisse précipita le sang dans tous les cœurs. Enfin Marie se prosterna devant Tarasios. Sa \()ix trébuchait, s'étouft'ait :
— Je supplie Ta Sainteté de m'imposer le voile et de me permettre d'invoquer le Théos, le reste de mes jours, dans une cellule de religieuse où je me repentirai de mes fautes.
— Dis clairement quelle fut ta faute !... requit sévè- K ment le Patriarche.
L'innocente jeta les yeux autour d'elle, cherchant une pitié qui ne se déclara point.
— Je ne puis crier ma honte, ni ma faiblesse, ni ma misère ainsi devant tous,... gémit-elle.
Staural^ios proposait :
— Nous t'interrogerons et tu répondras.
— Nous pouvons recueillir ici ton aveu..., ditAétios empressé... Voici le canicléios, détenteur de l'encre de pourpre, pour signer l'acte.
Jean Bythométres ajouta :
— Et voici les logothëtes pour témoigner selon ta parole...
Domptée par la lassitude, l'épouse consentit d'un >igne.
— Qu'on ouvre les portes... ordonna Constantin... Laissez jusqu'à la grille entrer le peuple qui attend dehors pour être béni au passage du Patriarche... Il laut que l'aveu soit public.
— Moi, je te soutiendrai, ma (ille... promit Irène l\ voix basse, et douloureuse de cette douleur.
3l8 IRÈNE ET LES EUNUQUES
Même, elle sut recueillir dans ses bras Marie qui s'évanouissait.
Habilement, avec une générosité feinte, Théodote, de sa place, dit :
— Moi aussi, je soutiendrai l'Augusta, car elle n'ii péché que par jalousie et par grand amour.
Tarasios comprit cette duplicité, et il s'oublia jusqu'à reprocher :
— Vous usez d'une torture plus efficace que celle du bourreau.
— Tarasios soupçonne-t-il notre franchise ?... grondait Irène, impérieuse.
— Ceux qui adorent les idoles mentent..., rugit Constantin... Mais je briserai ton pouvoir. Je promulguerai les édits de mon père Léon. .le lancerai la force des soldats contre les tiens... Tu entends, Patriarche...
Dédaigneux, Tarasios s'assit en sa cathèdre :
— Les menaces de Ton Autocratie resteront sans effet contre moi, gardien de la Parole qui est la Loi plus forte que tes édits.
— Je t'ai élevé moi-même au-dessus des hommes..., proférait l'empereur...
Tarasios, usa de malice :
— Aussi ne rendrai-je pas ton choix honteux et ridicule, en abaissant le caractère du Patriarcat jusqu'à lui faire servir les manœuvres d'une suivante.
Un prêtre cria soudain :
— Tarasios parle dignement ; et moi, délégué des
IRÈNE ET LES EUNUQUES 3l9
Sept Eglises je déclare qu'il exprime le sentiment de mes frères en Christ.
— Gloire à toi, serviteur du Théos !... glapit de tout son cœur une matrone mêlée au populaire.
Là-dessus un tumulte troubla la Ibule. Des femmes (•mues pleuraient. Des mères précipitamment, eurent de l'audace :
— Ne cède pas, 6 Tarasios. Sauve Marie des embûches.
Constantin, Irène et Théodote gardèrent une pose rigide sur leurs trônes.
— Ne mets pas ton ministère sacré à l'usage d'une passion vile,... conseillait le légat du Pape au Patriarche.
Derrière les grilles des religieuses encouragèrent l'Au^fusta.
— Descendante de Philarète, n'avoue pas un mensonge...
Et, de la foule, jaillirent mille réflexions impudentes :
— Regarde l'Autocrator ; il a l'air d'un bouc à qui on a retiré sa chèvre...
— Silenrce !... hurla le héraut... ou les gardes vous < ourront sus...
— Ecoutez, les aveugles. Voyez, muets ! Ecoutez le mensonge. Voyez le crime...
Alexis sentit que le peuple applaudirait son courage :
— Tu nous fais venir pour être complices, après avoir été victimes, Constantin !
Damianos le seconda :
— Entends la réprobation du peuple crier contre Ta Majesté.
— Nos yeux seront vengés..., hurla Pierre.
— Leurs langues seront vengées,... prophétisa Damianos.
Alors les aveugles et les muets s'avancèrent jusqu'à Tanibon, en se tenant par la main. Et personne ne les empêcha.
— Mène-moi jusqu'à l'Arménienne, Christophe,... demandait Alexis, courageux, afin que je baise le bas de sa robe sainte.
Il fallut que Phares les touchât de sa verge :
— Ne bougez pas les aveugles ; ne bougez pas les muets.
— Mène-moi, nobilissime. . . , répliquait Damianos. . . , jusque la robe de la martyre.
— Nous ferons des reliques avec ceux de nos doigts qui l'auront effleurée.
— Arrière, arrière... commanda le drongaire de service, les arrêtant sur le plat du glaive.
Aiguë mais tonnante, la voix de Staurakios, couvrit le tumulte :
— Vous prétendiez, les aveugles, mettre au couvent l'Augusta et lui raser la tête autrefois, lorsque vous pensiez tenir le pouvoir...
— Il lui a suffi..., reprit Aétios..., de préparer la mort de votre Empereur ; vous l'appelez sainte.
— Vous répliquerez difficilement à cela, petits pères sans yeux..., railla Nicéphore, insolent...
L'audace d'Alexis ripostait h l'impertinence du sacellaire :
— Et toi aussi tu vociférais alors contre les eunuques et contre les femmes...! L'or n'avait pas changé ta voix.
— Ce qui change ma voix, le voici...
Nicéphore désigna deux buires apportées par des
serviteurs.
— Ta Sainteté voit aux mains de ce serviteur..., récita Phares..., les vases saisis dans le gynécée de l'Augusta Marie.
Nicéphore, s'inclinant, demanda :
— Notre Augusta reconnaît-elle les vases comme appartenant aux femmes de son gynécée?..
Et l'épouse, pareille à une morte :
— Il ne faut plus que je le nie, parce que Constantin souffrirait encore.
— Le Patriarche a-t-il entendu ?... interpella Constantin, brusque.
La foule s'étonna, frémit :
— L'Arménienne avoue?
■ Que lui ont-ils fait pour qu'elle avoue ?
— Elle laissera triompher la concubine !... clamait moine, exaspéré.
;■ Peu à peu, cependant, le silence s'établit, unanime, icéphore, les mains étendues, exposa d'une voix ibrte et claire :
t- Moi, Nicéphore, fils de Boëlos, je déclare que vases remplis de la liqueur mystérieuse me furent
3o,?. IRÈNE ET LES EUNUQUES
apportés par des gens dignes de foi... Aprt's ni'ètro informé secrètement, il semble résulter de bons témoignages que le liquide de ces vases est un poison destiné à faire périr Son Autocratie que sauve le Théos !
— Moi, StaurakioSj logothète du Génikon et gardien de Tencre de pourpre, j'ai entre les mains les rouleaux contenant les dépositions.
— Ij'Augusta,. .. demande Aétios, prosterné devant Marie,.;, reconiiait-ellc les liqueurs mises dans ces ces vases? L'Augusta nic-t-elle que ces liqueurs soient un poison destiné à notre Autocrator Constantin?.,
Ruisselante de malesueur, Marie se garde impassible :
— Je ne puis pas, je ne puis pas le dire.
— Aie courage, ma fille... souiïle Irène, Marie, tente un effort qui déchire sa voix.
— Il ne faut plus que je nie rien de ce qui m'accuse. Il ne le faut plus, afin que l'Autocrator cesse de souffrir.
— Que dit l'Arménienne ?.. interrogeaient les femmes stupéfaites aux derniers rangs de l'assistance.
— Je prétends qu'elle avoue...
— Ce n'est pas un aveu clair...
Cependant Tarasios, du haut de l'estrade où il siège avec son clergé, demande :
— Nicéphore, sacellaire du logothète universel, par le nom de Christ, crois-tu vraiment que l'Augusta Marie ait destiné ce poison à l'Autocrator ?
Nicéphore hésite, puis explique :
— D'une part, les témoins l'affirmèrent devant mo
lUKNK KT LES EUNUQUKS 39.3
cl autre part, je ne puis dire, en vérité, davantage sur ce qui concerne mon opinion. Je suis un humble serviteur du Palais. Je ne puis émettre un avis devant les Lumières du monde. Je fus une oreille pour entendre des témoignages. Je suis une bouche pour les rapporter. Voilà.
Alexis ricane :
— Eunuques, vous ne le payez point assez cher...
- Ajoutez une obole,... raille aussi Damianos et
il jurera avoir vu fabriquer la liqueur.
IMiarès les touche de sa veige et glapit :
— Silence I stratèges, silence !
Va tandis que les muets agitent les bras, Pierre proclame par-dessus les rumeurs :
— Augusta Marie, souviens-toi que tu appartiens de ce jour à ceux que tu combattais. Souviens-toi que tu deviens la sœur adoptive des aveugles et des muets.
— ■ Triomphent les aveugles et les muets !
— Triomphe l'Arménienne !
- Triomphe Nicéphore, l'impartial !
— Ah ! les marchands inclinent vers Nicéphore,... observe Alexis, perspicace.. . Le sacellaire va trouver de For pour soutenir ses machinations.
— L'aveu est entendu publiquement... juge Staurakios qui veut en finir... Qu'on fasse évacuer lenarthex !
PMais un Arménien proteste ; — L'aveu n'a pas été entendu.
l>'autres répètent ;
— Pas entendu !
— Ne mentez pas, les eunuques. On n'u pas entendu l'aveu.
Nicéplîore proposa cet arbitrage :
— Le Patriarche seul peut dire s'il a entendu.
— En vérité, je n'ai pas entendu un aveu clair,... répondit vaillanient Tarasios.
Ébloui par sa colère, l'empereur désigne au peuple le Pontife : •
— Ce Patriarche est comme les idoles des Images. Il a des yeux pour ne point voir, des oreilles pour ne pas entendre. Mon père Léon avait aboli justement le culte des Images. Ce culte corrompt les âmes. Voilà qui est démontré avec évidence.
— Si vous ne mentez,... répondit Tarasios h Nicéphore et à Phares,... vous me proposez d'admettre parmi les vierges sacrées celle qu'il faudrait faire mourir aux yeux de l'univers sur un honteux échafaud. Convainquez l'Augusta devant les Sénateurs et livrez-la au bras séculier.
— ■ Les cubiculaires n'oseront jamais !.. défiait Alexis...
■ — Ta Sainteté,... menace encore Constantin,... refuse-t-elle de donner le voile à l'Augusta Marie ?
— Je l'ai déjà dit : je préfère mourir à consentir Un prêtre, derrière la grille :
— ; Les Sept Églises approuvent Ta Sainteté pâ5
ma voix.
Or un turmarque lance son glaive à la tête d( l'ecclésiastique ;
IRÈNE ET LES EUNUQUES SaS
— Meurs donc...
Une bagarre s'anime. Dans le tapage et dans les rumeurs le turmarque se débat.
— A la bonne heure,... approuve Alexis, qui s'est iait décrire le geste par un serviteur :... les eunuques te donneront le commandement d'un thème!
L^a foi de la foule condamne :
— Périssent les eunuques !
— Qu'on emmène celui qui a tiré le glaive sous les yeux de l'Empereur,... commande Nicéphore, aux soldats qui bousculent le peuple... Il subira la peine des sacrilèges.
— Triomphe Nicéphore l'impartial !
— Triomphé Nicéphore l'impartial !... reprennent en chœur les marchands.
Or la voix de Staurakios surmonte le tumulte :
— Moi, canicléios, j'ordonne que le turmarque soit relâché.
— Périssent les eunuques!., jettent quelques bouches timides.
— Assez!... hurle l'Empereur,... que la populace sorte...
iVlexis lève les bras et son grand reliquaire d'argent :
— Ne sortez pas, citoyens de Byzance. Assistez jusqu'au bout...
Les acclamations du peuple le lui promettent...
— Nobilissimes,...' implore Damianos,... s'adressant aux muets, conduisez-nous pour que nos mains se nouent avec les mains de nos frères...
J'.>6 IHÈNE KT LES KlM'Ol ES
— Que chacun reste en sa place!... clame Aétios.... Ne confondez pas les hiérarchies...
Mais Alexis persiste :
— Marche, Nobilissime, je tiens ta cotte, et, si l'on me touche, tu guideras mon poing oii il faudra frapper avec cette masse !
Ils brandissent leurs lourds reliquaires d'argent, et. les muets en tète, cherchent h se faire jour parmi les gardes, les eunuques, jusqu'à la grille où s'agriiïe le peuple.
— Arrêtez ! arrètez-les !.. grogne Phares.
— Voici nos mains, les aveugles!., offre le peuple à travers les grilles... Voici nos mains, les muets !
— Nos mains, nos mains !
Toutes les mains du peuple s'agitent hors les barreaux, contre la brutalité des soldats.
Phares glapit :
— A vous, candidats, arrêtez les aveugles !
De loin Alexis brandit sa chasse d'argent au hasard vers ceux qui prétendent le saisir :
— Celui qui ne veut pas que le poids de mon reli- (|uaire enfonce ses mandibnles...
Les soldats s'écartent et se ruent sur Damianos ({ui refuse de se laisser toucher :
— Celui-là, qu'il nous livre passage, je sens une barbe sous mes doigts... Ilan !...
Confuse, ruc^issante la lutte s'eno^ao^e entre les candidats et les aveugles qui brandissent leurs reliquaires, puis assomment, enfin succombent sous les soldats hargneux agriffés aux dalmatiques.
IRKNE KT LES EUNUQUES 'SlJ
Tragicjuenient, Constantin, annonce au peuple :
— L'Arménienne a fait couler le sang !
Alors Irène pose la main sur Tépaule de Marie toujours agenouillée :
— Mu fille, tu fais couler le sang des hommes.
— L'Augusta perpétue la guerre..., reproche Jeati,
— On nous tue ici... râle un vieillard étranglé... Les scholaires tuent...
Mille cris de femmes percent le tumulte :
— Ah ! ne m'arrache pas le sein, brute sarrasine... sauve-toi... Par ici... ah!.. Il m'étrangle, le candi^ dat!.. Arrière! arrière!.. Théos ! je suis chaude de sang.
Et sous la coupole qu'élèvent deux étages d'arcades circulaires, sous les yeux en lapis des Evangélistes immortalisés dans les hautes mosaïques, sous les lampes suspendues au milieu des couronnes d'or, contre les piliers trapus de l'ambon, dans les recoins obscurs des bas côtés, autour des colonnes du narthex, la mêlée s'enlace. Les femmes s*enroulent dans leurs voiles de couleurs en poussant des cris d'orfraies. Les candidats blancs bondissent, pointent, égorgent. Le glaive et la lance dorée balafrent. Les casques émergent des remous humains, des rixes, des corpsà-corps, des mouvements acharnés. Les soldats frappent, insultent, empoignent.
— Halte !.. Halte !.. commande Nicéphore.
A bout d'angoisses, prête à tous les aveux, Marie no redresse :
— Peuple, écoute... Que Ta Patriarcalité écoute... Ecoutez, les aveugles, et vous, les muets !.. mes frères... Moi TAugusta, impératrice des Romains, je demande que le divorce soit prononcé entre Constantin, l'Autocrator, et moi. Car je me suis, depuis des jours, fiancée à Christ; et je veux, couverte du voile, préparer le repentir de mes fautes jusqu'aux épousailles d'une bonne mort!.. Ainsi soit-il...
— Tu l'entends, peuple,., hurle Constantin,., et toi, Patriarche ! Elle-même quitte Notre Majesté, elle-même renonce, elle-même se fiance à Christ... Résisteras-tu à sa volonté ?..
— Qui peut résister à la volonté du Théos,.. dit Nicéphore, au peuple que les soldats chassent,... si Elle s'exprime par la bouche de l'Augusta sainte ?
Et Alexis, proclame tout en assommant au hasard :
— Cet homme mange à toutes les tables... Il engraissera.
Les soldats eurent vite refoulé les plus hardis perturbateurs, enclavé dans un peloton les Aveugles et les Muets, puis contraint les femmes h se taire, h relever leurs amies, à s'aligner en ordre, tandis que le cortège impérial défilait. Les gens qui sortirent d'abord ameutèrent sur la place du Palais les badauds en leur contant l'aventure. Ils étaient encore à commenter Tévénement, lorsqu'ils aperçurent Marie l'Arménienne dissimulée dans une pelisse, dépouillée de tout apparat, accompagnée de quelques esclaves hagards. Elle prit le chemin du Pelagion. Beaucoup
la suivirent h distance, sans rien dire, par respect. Ils la regardèrent embarquer sur un chelandion, puis voguer vers les iles des Princes. Alors ils annoncèrent dans les tavernes que la descendante de Philarète s'était réfugiée au cloître.
Et ce fut, dans Byzance, une consternation. Il neigea dès les vêpres. Chacun se réfugia dans sa maison, estimant que la nature jetait avec raison un linceul sur le d<Miil de la cité.
V quelques heures de là, Constantin fit savoir à Tarasios, par Jean Bythométrès, que sa femme ayant abandonné le domicile conjugal, injurieusement, rien n'entravait plus les formalités nécessaires au divorce. Le patriarche opposa des moyens dilatoires malgré quatre démarches de la Très pieuse Irène. Cependant il permit qu'un catéchiste fût voiler l'épouse, dans cet exil volontaire.
Théodote ne put alors se faire légalement épouser. D'ailleurs elle simula quelqu'accident pour justifier la disparition de ses espoirs de maternité.
S'étant trouvé en mesure de faire campagne dès le commencement d'avril, l'empereur avide de tenter encore la fortune des armes, partit pour Anousan, où il arrêta une incursion de cavaliers Sarrasins. Dans sa joie il diminua de cent livres d'or l'impôt à prélever sur les Ephésiens pendant la foire de Saint- Jean.
Revenu triomphant, il pressa les formalités des fiançailles. Elles eurent lieu au mois d'août, ainsi que le
33o IRÈNE ET LES EUNUQUEH
couronnement de Théodote. Au mois de septembre, l'abbé Joseph, hygoumène du monastère des Cathares fondé par l'empereur, célébra les noces en grande pompe à Saint-Mamas. Les fêtes durèrent quarante jours. Les courtisans respirèrent. Il ne fut plus question de contrôles superflus.
Tarasios s'abstint de prêcher contre le scandale. En vain le peuple dévot accourut au pied de sa chaire, et réclama l'excommunication de Théodote. On osa même prédire que le monarque ne mourrait pas en paix. Au grand dépit de son fils, Irène couvrit de sa protection ces ecclésiastiques hostiles. Ainsi parutelle juste à l'intransigeance des fanatiques et des vertueux.
Or, persuadés par l'exemple suprême, des couples réclamèrent l'annulation de leur mariage. Ces requêtes affluèrent dans tous les évêchés. Le clergé ne sut que faire pour combattre une telle licence. Nulle réfutation plausible ne lui fut commode lorsque l'opinion l'accusa de déformer le dogme et la pratique selon les caprices des grands, tandis qu'il refusait les mêmes avantages aux fidèles. Certains abbés approuvèrent la censure publique. Les émules de Tarasios, ceux qu'il avait jadis frappés disciplinairement, leurs amis, se concertèrent pour vitupérer contre la faiblesse du patriarche. Les propres parents de Théodote, titulaires de grades liturgiques, adoptèrent cette idée. Du Palais on les pria de modifier leur sentiment. Ils ne se rétractèrent pas. On les menaça. Ce fut inutile. Et la pro-
IHKNK ET LKS EUNU(^UES Ô.U
pagande crinsubordination gagna tontes les églises orthodoxes.
Constantin se transformait au cours de cette lutte. La violence de son caractère empira. Le Bulgare, ayant exigé que Byzance payât tribut, l'empereur lui fit incontinent parvenir un coffre rempli de fumier, puis courut avec sa cavalerie jusqu'à Bersinikia. Mal préparés au combat, les barbares se retirèrent dans les forêts des Balkans. C'était la seconde victoire que Constantin remportait. Il se crut invincible, intelligent et maître h jamais. Aussi rentra-t-il dans sa capitale, plein d'orgueil.
Or Platon, higoumène de Saccoudion en Bithynie, refusa de communier avec ïarasios. Son neveu, l'abbé Théodore, qualifia d'adultère l'union impériale, et recommanda partout déconsidérer le couple souverain comme excommunié. De cela, les eunuques du Palais s'inquiétèrent. Staurakios persuada Constantin de risquer une démarche personnelle auprès de ces religieux, de leur faire visite an monastère, pendant la villégiature de la cour aux bains de Pruse, car la multitude pieuse manifestait quotidiennement en faveur de ces moines. Maints et maints groupes de dévots venaient aux abords du cloître chanter des litanies subversives.
Dès que Constantin se fut présenté à la tète de son escorte sur le seuil du monastère que régissait Platon, les caloyers proférèrent l'anathème, renversèrent les cierges, comme il était d'usage à l'approche des
excommuniés, s'enfuirent dans leurs cellules, et s'y verrouillèrent bruyamment. Sur l'ordre de l'empereur en rage, l'escorte se précipita. Elle les arracha de leurs retraites , et les ensanglanta cruellement par des coups d'étrivières empruntées au harnachement de ses chevaux. Sur l'heure ils furent, les uns dispersés, les autres relégués à Thessalonique avec Théodore. On incarcéra Platon au Palais Sacré, dans l'église de Saint- Michel transformée en prison. Aussitôt le légat du Pape loua la vaillance de ces saints personnages. Le peuple les admira fervemment. Afin de marquer la force de leur influence, toutes les requêtes en annulation de mariage furent retirées par leurs signataires.
Irène enferma son fils aux bains de Pruse pour calmer l'agitation.
Tout ce scandale avait encore fourni le prétexte d'une entente et d'une action concertées aux iconomaques. Ils allaient déplorant que les eunuques eussent repris le pouvoir, excitant contre ces parasites de l'Etat les colères anciennes du parti militaire. Les succès récents remportés sur le Sarrasin et sur le Bulgare ravivait toutes les espérances de gloire, de triomphe, de conquêtes, de pillages, de titres nobiliaires, d'enrichissement.
La mère et le fils s'attardant à Pruse parmi les légions de TOpsikion, elles trahirent leur hardiesse, en acclamant de mille manières Constantin. 11 s'exalta, promit des guerres fructueuses. Irène dut le blâmer.
Théodote était réellement grosse depuis lévrier. On se trouvait au milieu de septembre. La belle-mère pouvait craindre qu'à la naissance de l'enfant, s'il appartenait au sexe mâle, toutes les oppositions se ralliassent autour de l'hoir afin de restaurer puissamment le parti redoutable. Constantin fut rappelé tout il coup pour les couches h Byzance.
Demeurés au milieu des troupes audacieuses, avec l'équipage impérial, Irène et les Eunuques se démenèrent, empressés de recruter là même des zélateurs. Phares distribua les bons du trésor secret. Eutychès rappela profusément à tel et tel les fautes et les crimes de jadis qu'ils pensaient dans l'oubli. Aétios menaça les plus bavards. Bythométrès parla d'abondance sur la prospérité de l'empire, sur les périls d'une politique agressive, sur la nécessité de pourvoir au complément des forces armées, du trésor, afin de tenir en respect les Francs, toujours invités par le Pape à remettre l'église grecque en la domination de Rome. Sa science, son éloquence en imposèrent dans les camps et dans les citadelles. Il réussit même à faire comprendre les avantages d'une alliance avec Karl, avec ses leudes. Et sous la tente, dans les casemates, les Byzantins dissertèrent, s'allouant la suprématie universelle par l'aide des barbares d'Occident.
Ce fut une sorte de mode, d'engouement qui gagna l'esprit des officiers, des intendants, des fournisseurs, de leurs familles et de leurs prostituées. On se posait le problème sous mille formes. On discutait ferme-
3;^4 lUÈrs'E ET LES EUNUQUES
nient lîi « pensée de la très pieuse Irène ». On attribuait à son génie la conception de ce pacte grandiose qui scellerait Tunion des deux mondes, qui ressusciterait au total l'empire de Constantin le Grand. Et cela pour la gloire de Tenfant près de naître dans le lit de la jeune Théodote, maîtresse des Romains, fécondée par l'amour d'un prince séduisant et courageux que secondaient les prières de Sainte Marie d'Arménie, en son cloître.
T Théodote mit au monde un fils. Les Eunuques s'effarèrent. Constantin exultait. Il se parut mieux en posture d'empereur, avec une lignée de mâles propres à perpétuer sa force« Incontinent sa convoitise de gloire militaire le tourmenta. Au printemps, les thèmes I d'Asie mobilisés, fournirent une élite de vingt
mille hommes. S'ils remportaient l'avantage, ce pouvait être l'avènement des stratèges. Eutychès et Staurakios gagèrent des espions qui se dirigèrent vers les positions des Sarrasins, puis annoncèrent la retraite des ennemis intimidés par le déploiement de l'armée grecque.
Après cette inutile démonstration, en mai ygy, comme l'empereur se trouvait sur le chemin du retour, un émissaire l'avertit que Tenfant de Théodote était mort. Cette nouvelle désespéra Constantin. Il n'osait dire ouvertement ses soupçons. Mais l'humeur noire de son père commença de l'influencer. Avec sa chère petite épouse, il s'enferma, cessant de se montrer aux troupes, au peuple.
Dans Byzance, la population se passionnait pour les sentiments du Palais Sacré. L'infortune du Basileus toucha les cœurs. L'imagination de la rue, des carrefours, du cirque, des églises et des boutiques se plut à reconnaître en lui, l'amoureux persévérant, le soldat valeureux, le père attendri. Certains jours de fête, la foule se massait à Sainte-Sophie pour apercevoir le maître amaigri, triste, invoquer avec une ardente dévotion la pitié du lésons. Ou bien on guettait le dromon l'emportant sur les eaux du Bosphore jusqu'aux larges jardins de Saint-Mamas. De loin, les acclamations le saluaient, le vouaient à la bénédiction de la Pureté Radieuse.
Le 17 de juillet, pour la première fois depuis son xleuil, il se rendit au Cathisma. Les amateurs d'hip*
pisine s'y rencontraient à l'occasion de jeux équestres spécialement somptueux.
• Colorée par le soleil éclatant, la multitude fit une belle ovation au jeune souverain. Phares et Eutychès se communiquèrent leurs inquiétudes derrière un pilier. Sur tout Tovale du monument retentissait l'enthousiasme. Les piques agitées des soldats signifiaient, par mille rayons, la puissance des espoirs séditieux. Au pied du Pî, cette arcade que surmontait la loge impériale, l'escadron des lauréats réussit des évolutions inattendues. Contraignant leurs chevaux à se dresser sur les jambes postérieures, puis à retomber en cadence sur leurs sabots peints en bleu, ils saluèrent ainsi trois fois, réels centaures, la majesté du Basileus. Ensuite ils lui consacrèrent leurs couronnes et leurs insignes de victorieux, tandis que la garde en groupes sur la terrasse du Pi manifestait tumultueusement, avec ses armes et ses gestes dorés, au gré de cette foule grouillante, onduleuse, polychrome secouée par l'émotion de son âme une, intense et véhémente.
Le bruit tonnant du vœu public stupéfia le vieil Eutychès alors octogénaire, impotent, presque aveugle dans une sorte de litière que deux nègres transportaient aux ordres d'un serviteur-médecin. L'eunuque prétendait avoir acquis, au long de son existence, la faculté d'ouïr, selon leurs manières de glorifier, la secrète et véridique intention des masses. Attestant cette qualité de son expérience, et un total d'autres
dices, il persuada Phares du danger proche et de
l'urgence qu'il y avait à reléguer l'empereur, pour un temps, loin deByzance. Certainsl'un et l'autre que celuici déjouerait leurs manœuvres, ils décidèrent sur l'heure d'employer les moyens irrésistibles. Irène consultée ne donna nulle marque d'improbation, nulle marque d'approbation. Aétios proposa de soulever les calogers et les prêtres avec le secours du patriarche qu'une disgrâce injuste exaspérait. Bythométrès ne se fia point à la vigueur du clergé et prétendit que, dès h premières persécutions, le moine se clapirait dans ses cloîtres, dans ses églises inviolables, laisserait agir le« militaires.
En moins d'une heure ce conciliabule fut tenu dans le couloir de marbre qui desservait le Cathisma, pendant que les factions, une à une, défilaient devant le monarque et l'assuraient éloqucmment de leur loyalisme. Théodote aimait ces cortèges, leurs homélies dithyrambiques allouant toutes les vertus divines et humaines à son très cher mari. Ce fut au son de ces panégyriques ampoulés, que les eunuques, en un chuchotement, examinèrent les chances d'un coup d'Etat. Autour de la litière où toussotait et crachait le moriboud en laissant cliqueter ses chaînes d'or, ses médailles, ses phalères, en laissant trembler ses main de squelette verdies et armées d'escarboucles énormcb. les logothètes achevèrent de se concerter.
Irène était en proie à l'une de ses colères qui la privaient de raison. Elle tenait pour une insulte atroce la réserve de la foule à son égard. Les poings serrés,
bouche ardente, les yeux injectés, elle garda le
!nce, et n'interdit aucune audace.
h — 0 Despoïna, ne parle pas, nous t'en supplions...,
►était Bythométrès,... Le courroux le plus juste Le
isède ; mais il n'est pas bon qu'une mère juge son
\. Ou ta fureur s'égarerait. Ou ta bonté naturelle
rrerait IVAdt à ses pires destructeurs. Favorise-nous
ton silence.
Favorise-nous de ton silence, nous t'en supplions, lîtresse des Romains!... murmurèrent ensemble ses ^nseillers.
Elle sut qu'ils voulaient par ce moyen, la soustraire îux conséquences d'une sinistre responsabilité. Euxmêmes d'ailleurs se gardèrent de préciser un avis. S'étant tus, ils regardèrent Phares qui s'en fut lentement, le pas mou et la tête basse sous sa capuce de soie violette brodée de palmettes jaunes. A cause de la chaleur, sa robe à plis raides bâillait un peu sur son torse gras à replis, que soutenaient deux jambes osseuses en bottines de toile lacées d'argent. A son passage les fonctionnaires s'écartaient, respectueux de son âge, de sa science peut-être assassine, de son dédain malicieux. Plusieurs eunuques, des esclaves et !iS gardes le suivaient avec des bâtons blancs, des fistres roulés, des piques aiguës à longue hampe, franchirent le pont derrière lui, descendirent un îalier de l'amphithéâtre sous les regards anxieux des îctateurs, parmi les murmures et les quolibets émis 50 prudence.
34o IRÈNE KT LKS EUNUQUES
Lorsque le dromon impérial fut sorti du port pour voguer vers les jardins de Saint-Mamas, Constantin et ses familiers reconnurent Phares sur la proue d'une longue barque rapide à vingt rameurs. La poupe était occupée par Bythométrès et plusieurs officiers d'Irène. Promptement cette nef gagna de la distance à la surface des eaux. Ensuite les efforts des matelots se ralentirent, et ils se contentèrent de maintenir leur embarcation à portée de la voix souveraine bien qu'ils feignissent de pas entendre les injonctions du pilote impérial.
Quand on fut assez loin de la côte, l'équipage de Phares hissa la voile, louvoya, manœuvrant afin de S( glisser entre le dromon de Constantin et le rivage secourable.
Ce pour quoi les amis de l'empereur se prirent à craindre une attaque hardie. Ils lui rappelèrent l'incarcération dans le Palais Sacré et la flagellation d'autrefois ; ils le décidèrent à gagner le port de Pyles, en Bithynie , et de se réfugier parmi les troupes du thème des Anatoliques. A leurs prières Constantin céda sans admettre le bien fondé de pareilles appréhensions. On mit le cap sur l'Asie. La barque à vingt rameurs aussitôt commença la poursuite.
Mais le dromon du Basileus était mieux taillé pour h course ; et il entra dans la baie de Pyles, avant que les matelots de Phares l'eussentatteint. Ceux-ci tournèrent précipitamment leur proue vers Byzance, comme s'ils redoutaient d'être, à leur tour, l'objet d'une chasse.
lonstantin apprit là que sa mère s'installait au lais des Empereurs, qu'elle quittait définitivement îuthérion, qu'elle publiait deux décrets sous son ►pre et unique sceau, que beaucoup de notables et lorables se préparaient à venir sur la rive d'Asie tur assurer l'empereur de la réprobation provoquée par ces actes dans leur esprit fidèle. En effet la mer fut couverte par le fourmillement des nefs. Parmi ceux qui d'abord atterrirent, drongaires, turmarques et spathaires, beaucoup appartenaient au clan d'Irène. Ils s'empressèrent de la désavouer. Aétios arriva lui-même attribuant tout le mal à Staurakios et à Bythométrès dont il vilipenda Tambition néfaste. Autour de lui se pressaient tels et tels dignitaires habitués aux faveurs de l'Athénienne. Ils invectivaient contre elle avec emphase. Constantin les accueillit très affablement. Il se crut enfin le maître incontesté de tous. Généreux en paroles, il excusait les entreprises de sa mère trop intelligente pour se résigner équitablement à tenir la seconde place. Dans son palais de cèdre garni de pourpre h l'intérieur, orné de panoplies étranges, ►ourvu de trônes et de stalles, il domina, surpris de prestige.
'r Phares à son tour vint rejoindre la clientèle létios lequel menait grand bruit, frappait du talon, îlamait sur la place publique et sur le parvis de la tsilique, discutait le juste et Tinjuste au milieu des groupes fainéants. D'abord l'alchimiste approuva tontes les palinodies, et parvint à mener son collègue
h l'écart dans une église. Là, sous l'icône, il lui transmit un message d'Irène : « Si vous ne trouvez un moyen de me livrer mon fils, je lui découvrirai les trames qui nous lièrent pour son dam... » écrivaitelle d'Eleuthérion, où elle était retournée, circonspecte et clairvoyante. Aétios, tout aussi vite qu'il les avait condamnées la veille, apprécia les raisons d'Irène, de Staurakios et de Bythométrès. Positif, il accepta qu'il n'était pour lui d'autre devoir que de séparer l'empereur de ses féaux.
Là-dessus Théodote débarqua. Près de son époux elle triompha fine et naïve, coiffée de joyaux historiques, dorée et gemmée, vêtue de treillis précieux montrant à tous le sourire lumineux de sa denture. Néanmoins, elle se défiait d'Aétios. Elle mit en garde Constantin sur l'oreiller. 11 décida de s'enfoncer dans les terres jusqu'aux camps des montagnes.
Au matin l'ordre fut donné à l'escorte de charger les mules et les dromadaires, de se munir de vivres, de plier bagage.
— Si le gros des troupes suit l'escorte..., opina Phares à l'oreille d'Aétios,.. Constantin sera dès lors intangible. Fatalement il découvrira nos desseins. Nous nous trouverons à sa merci... Mieux vaut que tu repasses le Bosphore, logothète, et que tu me laisses agir librement, après avoir invité le nom]:>re de tes courtisans à m'obéir sans hésitation. Tu n'es pas de ceux qui se plient aisément aux nécessités lâcheuses. Ton caractère impétueux gâterait tout. Va
surveiller les moissons de Tlirace, quelques jours. On te rappellera quand le moment sera venu... D'ailleurs j'ai plein pouvoir sur toi. Lis ce qui est écrit sous le sceau de notre très pieuse Despoïna.
Aétios partit sur le champ pour Eleuthérion. Il voulait voir Irène. Phares endoctrina les hésitants épars dans Pyles et les environs. On apprit que deux légions mandées par Constantin marchaient à sa rencontre en doublant les étapes. Phares choisit une dizaine d'ofïiciers astucieux et intrigants, les convainquit de Taider. A l'heure où le basileus allait accomplir ses dévotions dans une chapelle miraculeuse, ils s'introduisirent derrière lui, l'approchèrent comme pour servir les répons des litanies. Avant qu'il se doutât de leurs intentions, Phares lui posa sa capuce sur la tète qu'il entortilla dans l'étofte violette à palmettes jaunes. Bâillonné, ligotté par deux gaillards solides et hardis, Tempereur ne put même pousser un cri. Les assistants le crurent à genoux entre ses officiers qui, s'empressant, le dissimulaient aux regards curieux. L'un d'eux prit son habit et sa place, parut s'abîmer dans l'extase, se prosterna et resta tout immobile obligeant, par cette posture, les fidèles à l'imiter avec décence.
Cependant le basileus fut entraîné hors du lieu saint. Il était méconnaissable. Aux gardes demandant qui l'on emmenait ainsi. Phares répondit que c'était un partisan d'Irène, prisonnier d'importance. L'empereur exigeait qu'on le conduisît secrètement. La bande passa, put jeter son captiF sur un chelandion
qui gagna Byzance promptcment à la force des rames.
Le samedi, quinzième jour du mois d'août ^98, Phares et ses acolytes amenèrent Tempereur en ville, dès l'aube. Au Palais, dans l'édifice de Porphyre qui se rencontrait le premier en entrant par la porte Marine, du côté de la Propontide, ils l'enfermèrent atterré.
Le peuple ne tarda guère à savoir le rapt par des gens venus de Pyles.
Vers le milieu du jour, la foule s'assemble sur la place de l'Augusteon ; puis essaye de pénétrer. Les Candidats exécutent une sortie brutale contre les plus osés. Certains tombent à la renverse, le crâne fendu ou la poitrine trouée sous l'icône de la colonne érigée au centre de la place. Incontinent les gardes tendent des chaînes d'ancre au travers de cette place, et refoulent méthodiquement les factieux par delà.
Alors hommes et femmes se battent la poitrine, crient, prient à tue-tête. Quelques-uns portent les blessés sous les auvents des boutiques étroites et les soignent. D'autres réclament leurs frères déjà pris et attachés h des bornes, h des poteaux, aux anneaux scellés dans les murailles pour l'usage des chevaux. Impassibles les Candidats s'affermissent, rempart de colosses blancs, casqués d'airain et capables de tenir en respect les plus turbulents au bout de longues et lourdes hallebardes. De temps en temps une flèche décochée, saigne l'audacieux qui s'aventure par des chemins détournés,
par la corniche des maisons, d'où promptement il choit, flasque et rompu.
La foule appelle Tempereur comme un amant chéri.
— Constantin, eïa,.. eïa!..
Plusieurs répètent lamentablement le nom que lui donnèrent ses récentes victoires.
— Triomphateur des Bulgares... s'écrient d'autres avec des accents de colère.... nous t'arracherons de leurs mains, bientôt.
— Toi qui sus ne pas trembler... pleure une fille tendant les bras vers le palais... toi qui sus ne pas
^trembler comme les eunuques et les femmes !
— Orgueil de Byzance!..
— Eon sur la terre, toi qui sus aimer avec toutes tes vigueurs... adore une courtisane encapuchonnée de voiles h raies d'or.
— Fils des Empereurs ! Entends-nous, triomphateur des Arabes !.. grondent ensemble toutes les voix où tressaille la colère.
— Toi qui pleurais si tendrement sur ton petit enfant mort au berceau... larmoie une mère épaisse.
— Père attristé !... Ils te martyrisent, là même où Irène t'enfanta.
— Cœur d'époux... Père infortuné... Amant passionné. Soldat victorieux.
— Eïa ! eïa ! Constantin ! eïa... eïa !..
— Ils l'ont amené là de grand matin?., interroge le voyageur aux guêtres boueuses et h la pèlerine humide.
— Quand personne encore ne parcourt les rues !...
— Ils avaient honte de leur crime...
En chœur bavardent les commères bien renseignées, avec une profusion de détails :
— Les brutes n'osaient pas traverser la ville...
- — Mon compteur d'or... dit un arménien à la robe imagée,... assure avoir vu passer les bourreaux portant les fers qui servent h crever les yeux.
— Tout le monde les a vus passer sur un dromon.
— lieu, notre pauvre Constantin!
— Courage de Byzance... !
— Demain, il rejoignait ses légions, il châtiait les eunuques Il couvrait Byzance de gloires nouvelles.
— La magicienne... affirme une fruitière obèse... aurait disparu enlevée par un bouc noir, selon la coutume des diaboliques...
— Ah! notre Constantin, il ne verra plus la douceur du jour!...
- — Eïa, Constantin, eïa!... sanglote la foule.
Cette plainte se confond dans une grande clameur de peine. Survient Nicéphore de Séleucie qui porte le somptueux costume du Logothète préposé aux finances militaires. On se précipite vers lui, vers les serviteurs et les secrétaires :
— La Très Pieuse Irène connaît-elle l'arrivée des bourreaux ?
Nicéphore s^irrète. Le cercle se forme autour.
— Certes non !... Je la précède. Mais les coureurs craignent de traverser la foule ; et l'escorte rétrograde pour reparaître ailleurs.
— Dis, Nicéphore, patrice impartial, comment ton ami Nicétas ne peut-il, avec les scholaires, enfoncer cette milice des barbares et délivrer notre Constantin?
Nicéphore monte sur la borne. Le silence s'établit.
— Ecoutez. Staurakios, de lui-môme, a envoyé nos soldats hors de Byzance... Staurakios a désobéi à la très pieuse Irène. Il est maintenant le seul empereur
des Romains Je l'annonce. Avant peu, le héraut nous
le criera devant le palais.
— Périssent les eunuques !.. hurlent plusieurs. Nicéphore les apaise.
— Gardez vos cris... Ils ne délivreront personne... Une marchande rétorque :
— Ce n'est même plus l'esprit d'Irène qui conduit le bras des eunuques !
Son amie complète l'insinuation.
— La méchanceté des eunuques mène le bras de la Très Pieuse Irène...
On approuve.
— En efTet..., appuie le voyageur..., quelle mère ordonnerait elle-même, aux bourreaux, de crever les yeux de son fils ?
— Peut-être ne sait-elle rien la Très Pieuse?...
— Elle ne sait rien certainement...
La prudence de Nicéphore se ravise.
— D'une part, il est impossible que notre Très Pieuse Irène ait commandé les bourreaux, d'autre part notre Constantin avait péché...
— Un enfant!... excuse, maternelle, une vieille à bâton.
— Il faut lui laisser le temps de s'assagir au glorieux.
— Il faut laisser le temps au petit basileus..., répètent des voix.
— Quand il aura fini avec la jeunesse... alors...
— D'abord il a battu les Sarrasins, il a triomphé des Bulgares.... Ça ne vous arrive pas souvent de battre vos ennemis!... raille un Teuton insolent.
— Tu as vaincu quelqu'un, toi?... jette une gamine gouailleuse à Nicéphore.
Le ministre secoue humblement la tête.
— Moi, je suis un pauvre homme, un serviteur du palais. Je ne prétends à rien, et je n'ai vaincu personne.
— AlorSj ne blâme pas notre Constantin !
— Il y a trois ans, quand il divorça..., rappelle le logothète,... vous ne le jugiez pas aussi favorablement.
Dans sa robe de forêts et de cerfs peints, une courtisane hausse les épaules.
— L'Arménienne est une sainte, mais le mariage ne lui convient pas. Elle quitta Constantin d'elle-même pour se fiancer au Théos....
— Ah! tu crois ça maintenant,., sourit Nicéphore.
— N'insulte pas celui que les bourreaux torturent, ii cetfe heure
Très sage, le ministre descend de la borne.
— Je n'insulte personne. Je suis un pauvre homme, un serviteur loyal, une oreille pour entendre.
Autoritaire, il perce le rang des soldats et pénètre sur la place.
— Qui n'estimerait le logothète comme un homme impartial?... dit aux émeutiers un arménien magnifique.
— Certainement..., admet un capitaine..., mais l'heure de blâmer notre Constantin ne coule pas aujourd'hui dans le sablier.
— Moi, insinue le financier.., j'aimerais mieux Nicéphore pour inspirer les desseins de la Très Pieuse, que Staurakios ou Aétios. Du reste, son mérite est reconnu dans la Magnaure.
— Tu as dû lui prêter bien de l'argent... ricane la courtisane en secouant sa tignasse luisante,., pour vanter si haut son mérite. Tu veux récupérer ta créance, maintenant qu'il peut puiser au trésor des Isauriens.
Cependant les aveugles Alexis, Pierre et Damianos se bousculent dans la foule qui les salue.
— Conduis-nous, enfant..., clame Alexis... Avance. Nous poserons nos lèvres sur les murs du palais où notre basileus Constantin fut mis au monde par la même Irène.
On entend la grosse voix de Damianos couvrir la rumeur du peuple :
— Les images aussi, les idoles aussi triomphent du Basileus comme elles ont triomphé de nous.
— Ah! ah!... clame la rancune de Pierre..., toi qui nous ravis la lumière par la main des eunuques !
35o 1RK^-E ET LES EUNUQUES
La même main pousse la pointe rougie du bourreau dans tes prunelles., ..
Alexis rappelle la vérité de ses prédictions anciennes :
— Nous Tavions averti, Constantin, nous avions ému en sa faveur la colère des soldats
— Il nous a sacrifiés, il nous a livrés..., regrette le désespoir de Damianos... . Les images te supplicient comme elles nous supplicièrent, Constantin !
— Ton peuple te verra sortir aussi tout à l'heure avec des paupières sanglantes et des mains chercheuses..., prophétise Pierre qui se glisse jusqu'aux rangs des Candidats alignés derrière les chaînes.
— Gardez-vous, les aveugles..., avertit une enfant..., les gardes abaissent leurs piques contre vous.
Un poing vers le soldat, Damianos commande :
— Laisse passer les patrices, les stratèges. Violemment Alexis s'arrache h qui le retient. Damianos saisit la pique tendue :
— Chef, obéis!... Reconnais notre privilège. Pierre s'aperçoit que le fer l'arrête :
— Les soldats abaissent leurs piques contre nous!
— Les eunuques veulent tuer sans témoins!... annonce Alexis aii peuple.
Un cri monte de la multitude : .
— Périssent les eunuques !
Malaisément Alexis se retourne :
— Oui, oui, vous criez fort, Byzantins; mais vous laissez vos mains prudemment dans la ceinture.
— Que tenter contre la force des soldats?., demande un Arménien... Compte les blessés déjà!
Aidé par son esclave, Alexis gravit les marches qui servent de soubassement à la colonne, et, de là, discourt, un bandeau noir sur les paupières :
— Romains, derrière ces murs, des bourreaux aveuglent votre empereur pour qu'il soit comme nous, à tâtons, un prophète dérisoire de vos maux.
— Bavardes, écoutez ce que disent les Aveugles..., enjoint aux autres femmes la courtisane impatientée.
— On n'aveugle pas seulement l'empereur, mais l'empire..., assure Damianos en sa barbe rousse.
— Périssent les eunuques!... souhaite la foule.
Et les clameurs du peuple que les gardes refoulent au fond des rues se font plus terribles.
— On ne vous dit pas tout..., avertit Pierre... On ne vous dit pas que la Très Pieuse Irène, cédant aux sollicitations du pape latin, médite de s'unir à Karl le Franc.
Un barbare aux braies vertes et aux tresses blondes s'embarrasse en réfutant mille questions brusques.
— Mon maître révère la Très Pieuse Irène qui, contre l'hérésie des iconoclastes, redressa les images du Christ et de sa Sainte Mère !
— I/aigle romaine s'envolera vers les Gaules ?.. annonce Alexis, au peuple furieux dont les rumeurs indignées répondent.
— Karl veut asservir le monde !...
— Byzance..., psalmodie Pierre..., tu compteras bientôt pour une province d'Occident !
Avec de longs gestes Damianos accuse :
— Vous avez voulu obéir a une femme... vous avez dégradé TEtat.
Et le peuple frémit.
— Vous êtes devenus sa dot,... jette un aveugle, soudain.
— Les esclaves des eunuques !
— Leur bétail !
— Périssent les eunuques et les femmes !
Alexis reprend, la main levée vers l'iconé qui luit en haut du calvaire :
— Voilà ce que vous ont conseillé les idoles des images. Voilà ce que conseillent ces faux dieux qui ont des oreilles pour ne pas entendre et des yeux pour ne pas voir...
Au milieu de la foule, un latin proteste :
— Tu es un hérésiarque et un sacrilège... toi !
— Qui a parlé?... riposte Alexis, orgueilleux... La foule dénonce de ses mille doigts :
— Un moine de Rome, un envoyé du pape latin.
— L'envoyé de celui qui vend le ciel et qui prend la terre...
La cohue éclate de rire au visage du latin. Des gestes le menacent. Les bouches insultent. Il recule.
— Fuis, marchand de ciel, simoniaque !.. . crie la catéchumène.
Elle se déchausse et frappe de sa sandale le Latin
(jui se réfugie derrière les (Candidats, sous les huées. Alors un Teuton escalade la borne, impose le silence de ses bras levés.
— Ecoutez. Le roi Karl ne pense pas à vous humilier, mais à honorer la pourpre des Césars, en habitant à Byzance avec la Très Pieuse Irène, pour entretenir la paix dans les empires d'Orient et d'Occident réunis en un seul empire romain... J'ai dit !
— C'est cela..., reconnaît Pierre, malin... Et la richesse de Byzance ira dans les mains de tes leudes !
— Et tes comtes commanderont à notre place dans les armées..., renchérit Théodose habile à découvrir les desseins... On donnera nos monastères à vos cadets, des fiefs aux massacreurs des Saxons...
Le Teuton rit. Damanios le salue :
— Les bourreaux francs nous feront l'honneur de nous dépouiller.
Au milieu des clameurs de haine, le barbare marche aux plus arrogants de la populace qui se sauvent. Alors il rit et rejoint, au pied de la colonne, le moine latin.
Drapé dans sasimarre de damas jaune, Alexis rappelle au peuple l'objet d'une émotion qui s'égare :
— En attendant, les bourreaux arméniens aveuglent ici Constantin, gloire de Byzance.
— Écoutez, Romains... : Acclamez le nom de celui en qui vous avez confiance. Qui, parmi les aveugles ?
On murmure, mais personne ne répond.
— Comment ! vous n'en nommez aucun ?
— Envoyez en délégation l'un de nous à la Magnaure
354 IHKNK Kï LES EU>L(,)LKS
OU bien même à Eleuthérion. ., propose Alexis étonné de leur silence.
Mais un Arménien superbe simule la tristesse pour déclarer :
— Les Aveugles ne peuvent plus servir une cause...
— Vos intrigues vous ont abaissé... juge la courlisane brutale au milieu de ses voiles argentés.
Blême, Alexis s'adresse à d'autres :
— Nous avions avec nous la force des armées, les aigles, notre courage...
Une vieille hausse les épaules dans ses haillons de pourpre :
— Et des yeux.
Tous rient et se regardent.
— Ingrats, qui reprochez l'infirmité du supplice souffert pour votre liberté... gémit Damianos.
— Pour notre liberté?... nargue un qui doute de leurs intentions... Tu voulais seulement devenir César; mais tu voyais trop loin ; aussi tu t'es fatigué la vue !
Les rires éclatent, plus nombreux sous les bonnets coniques.
— Sans doute,... admet Damianos, amer,... vous préférez aux martyrs un homme heureux ou habile.
— Cet Arménien à la robe coûteuse, par exemple,, insinue Pierre avec mépris.
— L'Arménien!., répètent plusieurs voix.
Le banquier se présente, très digne :
— Je suis le serviteur du peuple.
— Il sait trop de choses,., objecte la courtisane au
milieu des quolibets Il connaît le prix des pefles,
le cours des astres; et il parle toutes les langues. C'est un savant !...
— Pourquoi la science me vaut-elle votre moquerie ? Les poings aux hanches, elle lui répond :
— Nous crois-tu des enfants, pour avoir besoin d'un pédagogue ?
Remontant sa lourde ceinture de plaques, l'Arménien leur tourne un dos zébré d'or :
— Alors si la science et le courage vous déplaisent. . . Quelques voix s'élèvent, dispersées :
— Nicéphore l'Impartial!... Nicéphore de Séleucie ! L'arménien ôte son bonnet de feutre blanc, et il
approuve, mais sans ferveur :
— Oui, c'est un homme avisé et de bon conseil.
— Il n'a du logothète..., juge Pierre..., que l'habit sans l'arrogance; et il sait juste assez pour compter les présents qu'il vous distribuera.
— Voilà ce qu'il vous faut..., raille le Teuton aux grandes tresses, bruyamment. . : Un qui n'est ni noble ni esclave, ni riche ni pauvre, ni courageux ni pacifique, ni savant ni ignorant, ni pieux ni sacrilège ; un qui n'est rien; comme cela, il ne fera peur à personne... Ah ! ah ! ah !
— Tais-toi !.. gronde la multitude furieuse dont les têtes brunes sont secouées par une rage cruelle.
— S'il pouvait, en outre..., conclut Alexis..., n'être ni homme ni femme, ni enfant ni vieillard; il vous plairait encore mieux.
3o6 IRKNE ET LES EUÎsUOUES
— Nous voulons quelqu'un semblable h tous. . . , expose la voix franche d'un marchand camus. Nous ne voulons pas qu'il paraisse supérieur, ou qu'il s'arroge des mérites !
— Ce sont les mulets qui traînent le mieux la litière. . . , risque un cocher, amateur d'apologues... Un étalon la renverse, et avec un âne elle ne bouge pas.
— Tu parles juste, toi..., approuve la cohue soudain calmée.
Alexis se résigne :
— Monte sur ces degrés, logothète. Acceptes-tu de parler en leur nom ?
D'une part, je le ferai volontiers maintenant...,
discute Nicéphore qui se retranche en un syllogisme prudent..., car les eunuques ont cessé d'être le bras d'Irène pour devenir la tête d'Irène. Mais d'autre part, je prierai, selon mon humble génie, la Très Pieuse Despoïna de redevenir la tête en gardant les bras...
Voilà des paroles sensées... pense le nombre des
ouvriers qui n'a rien compris et crachotte.
Aimes-tu les images ou détestes-tu les images ?...
propose un moine rasé.
Réponds là-dessus. Réponds!... insistent plusieurs, ravis decette motion simple et claire.
Hissé sur la borne, Nicéphore tousse, et commence en caressant son ventre gemmé d'escarboucles :
Lequel de nous, hommes Byzantins, se croirait
équitablement capable de résoudre une question de pareille nature ? Tant de pieux évéques écrivirent des
volumes, tant de héros combattirent, sans se convaincre de façon certaine. D'une part, je ne suis ni un savant évèque, ni un héros ; je le confesse volontiers. Je suis un d'entre vous, le plus humble... Or, que beaucoup de maux nous soient venus de ceux qui révèrent les images, cela, nul ne le contesterait. Mais, je vous le demande, hommes Byzantins, deviendrait-il juste à vos yeux de rompre, tout à coup, les promesses faites par les Sénatus-Consultes aux saintes personnes recluses par dévotion dans les cloîtres, aux bons évêques, à notre patriarche ? Qui oserait subitement démentir les paroles de Tempereur et de ses conseillers ? On pourra cependant convoquer les évêques en un nouveau concile. Alors la question sera réglée comme il convient à la nation romaine, et non pas, selon la mode des Barbares, au moyen de violences absurdes...
Des rumeurs d'approbation modérée couronnent son exorde. Mais Alexis rappelle l'objet de l'émeute :
— Des violences absurdes règlent une question derrière de ces murs.
Les mêmes rumeurs flatteuses auxquelles un rire frais se mêle, accueillent l'interruption. Et Nicéphore, ayant attendu le silence :
— Malheureusement, c'est pour cela, en vérité, que nous blâmons les eunu([ues et ceux qui gouvernent h la mode des Barbares. Or, je te le demande, Alexis, si nous voulons débarrasser l'Etat de ces pourvoyeurs du bourreau, n'importe-t-il pas d'abord de renoncer à l'imitation de leurs crimes ?...