SCÈNE IV
IRÈNE, à gauche, M. LE COMTE DE BRIENNE, LE CHEVA- LIER, LA BARONNE DE SAINT-SAVIN.
un domestique, annonçant.
Madame la baronne de Saint-Savin !
le comte, à part, avec humeur.
C'est juste!... Je lui ai accordé une audience! en un pareil moment.
IB chevalier, bas à la baronne.
Je vous répète qu'il est des plus mal disposés, et qu'il vous dira non.
LA baronne, de même.
Ce n'est pas possible! (Haut, après une révérence faite à M. de Brienne.) L'on ose soutenir, monseigneur, que vous savez résister aux dames... moi je prétends que ce n'est pas vrai, et que vous me donnerez gain de cause, n'est-ce pas?
LE COMTE
Non, madame.
LA BARONNE
Certainement... parce qu'on vous a mal expliqué ce dont il s'agit. Voilà une frégate qui va appareiller pour l'Amérique... où justement j'ai affaire.. .je réclame le passage à bord.
LE COMTE
Impossible. Les femmes n'y sont point admises.
la baronne, souriant.
Et pourquoi, monseigneur?
LE COMTE
Parce que c'est un vaisseau de l'Etat.
LA BARONNE
De l'Etat!... Raison de plus. Le grand roi disait : L'Etat, c'est moi... Je dirai avec plus de vérité : L'Etat, c'est nous! ce sont les femmes. Nous en luisons partie, au moins pour moitié... vous ne pouvez le nier, tout ministre que vous êtes, et vous allez céder à la force de mon raisonnement.
LE COMTE
Non, madame.
Vous céderez...
Non!
Non!
LA BARONNE, je le parie.
le comte, avec impatience.
LA BARONNE,nri'ane.
LE COMTE
J'ai l'honneur de vous répéter : non, non, non!
LE chevalier, à part.
A merveille! (Bas à la baronne.) Eh Lien, vous qui ne vouliez pas me croire, qu'en diles-vous?
LA baronne, de même.
Que c'est un brutal... et que nous verrons! (Apercevant Irène qui en ce moment s'avance vers son père.) Ah ! mon Dieu !
LE CHEVALIER
Qu'avez-vous?
la baronne, regardant Irène avec attention. A part. ' C'est bien elle... j'en suis sûre. (Haut.) Je suis sûre que mademoiselle va parler pour moi.
le chevalier.
Ciel ! vous la connaissez?...
le comte, avec dédain.
Ma Aile!... . -
la baronne, au comte, d un air aimable. Ah ! c'est mademoiselle voire fille... Si j'en crois celle couronne et ce bouquet... elle va se marier!
le comte.
Oui, madame !
LA BARONNE
Je lui en fais mon compliment, et surtout à son mari, enchantée de revoir une si aimable personne !
Je ne croyais pas avoir en l'honneur de rencontrer madame.
LA BARONNE
Une seule fois... et il est tout simple que mademoiselle ne m'ait pas remarquée... mais moi, c'est différent! c'était, si je ne me irompe, il y a un an... à Toulon... dans une soirée... (Le comte commence à écouter avec inquiétude.) irène, naïvement.
Une grande soirée!...
LA BARONNE
Non, en petit comité. (Au comte.) Chez un ami dont le nom et la protection me seront peut-être de quelque utilité aupiès de Voire Excellence..- (A voix basse.) Henri de Cleruionl! LE comte, à part.
0 ciel !
LA BARONNE
Et je me rappelle même des détails...
le comte, àvoix basse.
Silence... je vous en supplie.
la baronne, riant.
A mon tour je pourrais dire: Non! car j'aime à parler... J'en ai tellement l'habitude. (A voix basse.) Que je ne pourrais m'en empêcher, si je reste ici... en France...
le comte, à demi-voix.
Madame... deeràce...
LA baronne, de même en riant.
Mais en Amérique... c'est différent!
le comte, de même.
Que voulez-vous donc?
la baronne, à haute voix et d'un ton impêricus» Partir !
le comte.
J'y consens !
la baronne.
Dans trois jours!
le comte.
Demain, si vous voulez!
la baronne, de même.
Sur l'Inflexible !
LE COMTE
C'est accordé!
le cnEVAUER, stupéfait.
Grand Dieu! qu'ai-je entendu?
la baronne, au chevalier.
Eh bien, monsieur, que vous disais-je !
le chevalier, passant près du comte.
Je tremblais que ce ne fut pas possible... Monseigneur disait ce matin...
LE comte, avec embarras.
Que les exceptions étaient très-rares... très-difficiles...
la baronne.
Mais pour des mol ifs graves... ou impérieux...
LE comte, d'un air galant.
Pour madame la baronne...
LA BARONNE
On n'est pas plus aimable que monseigneur... il ferait aimer le pouvoir et me ferait presque regretter la France... (Mouvement d'effroi du comte.) Rassurez-vous, il faut que je parle... une succession qui m'attend... et comme Votre Excellence pourrait peutêtre d'ici à demain oublier ses bonnes intentions... elle en a tant!... je la prierais de vouloir bien me donner un mot pour le premier commis que cela regarde...
lb comte, qui a pris une plume.
Je vais écrire... vous allez le lui remettre, et dès ce soir l'ordre sera expédié!
LA BARONNE
Je viendrai le chercher.
Le chercher... Si madame la haronne voulait nous faire l'honneur de passer ici la soirée... (La baronne fait la révérence en signe d'acceptation.)
le comte, bas à sa fille avec colère.
Qu'avez-vous t'ait !... (Présentant le papier à la baronne.) Voici, madame...
LA BARONNE
Je vous accablerais de remercimeuls, monseigneur.. . (A demi~ voix et avec intention.) si désormais, je n'étais muette ! ( Au chevalier.) Chevalier, chargez-vous de ce mot pour les bureaux... moi j'ai à peine le temps pour ma toilette de ce soir» un domestique.
La voilure de M. le comte.
lb comte.
On nous attend à l'église.
Air
ENSEMBLE
Ace Maria, de L. PugCt.
DE BRIENNE
Oui, voici l'itistaut, On nous attend A la chapelle, L'heure nous appelle, Il faut partir El m'obeir.
Oui dans la chapelle L'heure nous appelle, A mes lois fidèle, Il faut partir Et m'obéir.
LE CHEVALIER
Oui, son ascendant
Est surprenant,
Faveur cruelle !
Comment avec elle
Et sans mourir
Comment partir!
0 laveur cruelle. Contrainte nouvelle, Comment avec elle,
Et sans mourir,
Comment partir !
IRËNB.
Oui, voici l'instant,
On nous attend
A la chapelle.
Contrainte cruelle,
Ah ! c'est mourir
Que d'obéir !
Oui, dans la chapelier, L'heure nous appelle Contrainte cruelle,
Ah ! c'est mourir
Que d'obéir !
LA BARONNE A mon ascendant,
C'est vainement
Qu'on est rebelle, O chance nouvelle 1
Ainsi partir,
Ah ! quel plaisir! O laveur nouvelle !
L'amour nous appelle, Et couple ûdèle,
Ainsi partir,
Ah ! quel plaisir !
(La baronne sort par le fond, le comte et sa fille par la droite)