UNE RUE ENTRE MILLE
L'arrondissement de la Butte Montmartre, le ^ix-huitième, comprend quatre quartiers : les Grandes-Carrières, Clignancourt, la Goutte-d'Or et la Chapelle.
Celui de la Goutte-d'Or, étendu à droite et au bas du versant de la montagne du Sacré-Cœur, est formé de deux parties, à peu près égales ; Tune, la plus éloignée en sortant de Paris, qui va des rues Marcadet et Ordener à la ceinture, l'autre, située entre ces deux mêmes rues et le boulevard de la Chapelle ; et cette dernière zone est coupée en son milieu, dans le sens de sa largeur, par une
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longue artère, droite et d'une tristesse ingrate, ennuyeuse, monotone, sans la moindre parcelle de cette poésie que dégagent fréquemment, avec une grâce amère et maladive, les endroits les plus désolés.
C'est la rue Doudeauville.
Là, rien de frais, de gai, de pittoresque, ni de vénérable et d'ancien. Tout est terne et morose. Point de vestiges ni de patine du passé, mais les seules marques du présent, dur, et déjà vieux, avant d'avoir beaucoup vécu.
La plupart de ces agglomérations ouvrières se ressemblent d'ailleurs : cités populeuses composant et réunissant entre elles les faubourgs extrêmes de l'immense ville. C'est toujours le même ensemble de constructions disparates et uniformément chagrines d'où sont absentes l'allégresse, l'aisance et la beauté : des chantiers de bois et de charbon, des hangars pleins de fer et de matériaux de toutes sortes, des grandes potences de maisons à six étages dressant leurs murailles saumâtres, minces comme du carton, où s'empile du pauvre monde, avec des fenêtres sans volets d'où s'échappent, quand on les ouvre, des cris et des injures plus souvent que des rires..., aux carreaux desquelles, quand elles sont closes, s'appliquent, livides, des têtes de femmes dépeignées ; de méchants hôtels carrelés, de dix sous à deux francs la chambre, à la journée et à la nuit, vermoulus et tout étroits, rien qu'en corridors, et embrochés du haut en bas par un escaUer coupe-gorge ; et puis des façades lépreuses, se succédant, soudées les unes aux autres
par les tuyaux de descente des gouttières .. galerie de sombres tableaux pres(^ue tous du même peintrô anonyme, puissant et découragé, qui serait le Maître de la médiocre misère... cimaise lugubre où des panneaux de sages-femmes, de matelassières, de dentistes-Somnol étalent çà et là le hors-concours de leurs promesses dans des enseignes qui ne sont pas d'hier, dont plus d'une lettre est chavirée, ou disparue ; petites boutiques de drame et de vieux théâtre qu'on ne voit plus que dans ces parages ; caboulots exigus où il y a à peine la place de trinquer quand trois buveurs y discutent debout ; fruiteries profondes et moites sentant l'œuf dur et la betterave ; cabanes des marchands de marrons, de « frites » et de journaux ; basse échoppe du savetier avec une pie installée dans une bottine ; puisard du chiiïonnier au sol d'immondices, de terreau spongieux, où sèchent, retournées et pendues à un clou, des peaux de lapin marbrées de bleu, couleur de savon de Marseille ; et des ruelles, des appentis branlants, des passages ravinés d'aigres courants d'air ; de sinistres culsde-sac résonnant creux comme un tonneau, où seul un chat qui ne tient pas sur ses pattes, le cou pas plus gros qu'un cordon de sonnette, miaule de faim. Puis, c'est le poste de police et sa lanterne rouge, le lavoir soufflant de la buée sur son drapeau de zinc qui ne flotte jamais; et quand, par endroits, cessent les maisons, les palissades se déroulent, bordant des enclos pelés où, si l'on est curieux, on aperçoit entre deux planches un âne en laine qui broute des gravats près d'un gueux
endormi sans lâcher son bâton. Et sur ces palissades, comme sur tous les murs, sur tous les poteaux et tous les contrevents des magasins fermés, des inscriptions par centaines et par milliers, au charbon, à la brique, à l'ardoise, au crayon, au pinceau, au fusain, au jus de tabac, à la craie, à la boue... Quoi? Des serments et des jurons, des avis et des aveux, des sobriquets, des dictons, des vers et de la prose, des avertissements et des rendezvous, des petits noms de femmes et des noms de grands hommes, des bons mots et des gros mots, de la romance et du blasphème, des appels à l'anarchie et des saluts à l'Armée, des « Vive ! » et des « A-bas ! » — plus d' « A-bas » que de « Vive ! » — des cris d'amour se terminant en menaces de mort, et bien entendu, entre les lignes, plein le texte, des dessins... effrontés ou naïfs, les deux à la fois, l'irrésistible impromptu de tous les sentiments, de tous les désirs, de toutes les passions humaines, jeté, — et même craché, — en passant, par l'âme populaire.
N'imaginez pas pour cela que la rue Doudeauville, entre les plus satisfaisantes de la Goutted'Or, offre un hideux aspect. C'est par une impression de vide spirituel, de froideur et de détresse morale qu'elle cause une étrange gêne, car assez propre, bien aérée, elle honore plutôt le quartier. Mais quoique des plus fréquentées, elle se révèle languissante, et sans animation.
Et cependant, elle a une âme.
Une âme qu'il faut connaître, et chercher d'abord pour la trouver.
Prenez, si vous le voulez bien, en sortant de la rue Poulet, le trottoir de gauche de la rue qui nous occupe et qui prolonge cette dernière, vous couperez bientôt la rue Léon, puis la rue Ernestine... Arrêtez-vous, et regardez à droite. Vous remarquerez une importante construction, de style moderne, en briques émaillées, dans le genre lycée, fabrique ou mairie, et marquée du numéro 33, qu'éclaire le soir une lanterne à verres bleus fixée dans le mur. Haute de deux étages et percée régulièrement de nombreuses fenêtres à vitres dépolies, elle a trois portes, qui sont fermées, une grande à deux battants au milieu, et une à un seul de chaque côté. On accède à celles-ci par deux marches. La grande porte est munie d'un de ces petits guichets de sûreté en usage dans les communautés religieuses et les maisons pénitentiaires, et au-dessus de son cintre, elle étale, en guise de fronton, un bas-relief de terre colorée et vernissée. Il représente, demi-nature, un personnage un peu courtaud et tout de noir vêtu, lequel en douillette, culotte et bonnet carré, distribue^des aumônes à des indigents ; et quoiqu'il évoque l'image de Rabelais, curé de Meudon, il paraît que ce bonhomme figure un autre et plus méritoire curé, M. Vincent de Paul, ici-bas aumônier des galères avant d'être saint dans le ciel.
Ce bâtiment en question s'appelle VHospitalité de nuit. En souvenir de son fondateur, il porte, d'une manière plus précise, le nom de Maison Dumolin, et c'est là, entre ses murs imprégnés de réserve mystérieuse, que palpite, avec une ardeur
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discrète et jamais ralentie, Vâme de la rue Doudeauuille.
Ainsi peut-on s'expliquer la poignante mélancolie du quartier et de ses alentours. Il se ressent du sérieux de la demeure où son âme habite, et cette âme de pitié rigide, accoutumée à la fréquentation de la misère vagabonde, projette elle-même au dehors et fait rayonner dans les environs son habituelle gravité. Le genre particulier d'assistance et de secours prêté par cette grande maison froide et calme comme un visage de veuve aux paupières baissées, et la nature, spéciale aussi, de ceux qui en forment la furtive clientèle, contribuent à l'expression ambiante de malaise et d'accablement que nous avons indiquée.
Une rue, dont l'âme est vouée à la tristesse, ne peut pas être gaie.
Une rue où, tous les jours que termine et efîace Dieu, des sans-domicile viennent, en rasant la muraille, chercher un refuge pour la nuit, reste marquée de cette louche et navrante visite. Tous les voisins, quoique favorisés d'un logement personnel, prennent, malgré tout, par contagion, en rentrant chez eux, les façons de ces « passants » disgraciés ; et c'est pourquoi la rue Doudeauville garde, même en plein jour, quelque chose de noc-' turne qui lui vient de sa plus belle et sévère maison, de son « Hospitalité ».
AUX pobtï;9 du sommeil