EN ATTENDANT LA DEMIE
Le 4 janvier 1914, vers les six heures du soir, une quinzaine d'hommes et sept femmes, formant selon leur sexe deux groupes séparés, stationnaient devant le 33 de la rue Doudeauville, les hommes à la grande porte du milieu, les femmes à la petite, celle de droite. ,
Généralemqnt, ils ne se montraient pas plus tôt, sachant qu'on n'ouvrait qu'à six heures et demie.
Les boutiquiers, au courant de leurs manières, les voyaient chaque jour arriver un par un et se placer debout, à la file, avec ordre, sages comme des gens renseignés et parvenus à destination.
Les deux groupes, très peu éloignés l'un de l'autre, se faisaient face, et comme la lumière des réverbères déj à allumés leur permettait de se voir, ils se regardaient.
Une bise méchante sifflait du nord. Ce n'était pas un temps à rester immobile, et pourtant, la plupart des stationnaires paraissaient indifférents aux rigueurs de la saison. Comme absents de tout, et aussi d'eux-mêmes, plaqués au mur et renfoncés dans leurs nippes, ils se mêlaient étroitement, ayant aussi bien l'air de se connaître quand ils s'ignoraient que de s'ignorer quand ils se connaissaient.
8 IRÈNE OLBTTE
Les hommes, de tout âge et de toute lie, types de crapulerie ou d'abrutissement invétéré, faces creusées, tirées, aux traits écartelés de souffrance ou de haine, quelques-unes avec de terribles yeux, profondes ouvertures de puits où on a jeté un cadavre... qui reste, et qui parfois remonte... et encore les incurables pochards, lucides aux plus épaisses brumes de l'ivresse, et les abattus, et les révoltés muets, aux mâchoires de dogue, serrées comme sur le cœur d'un mortel ennemi... figures qui font trembler, reculer, regretter, plaindre, penser... et qui devraient faire aimer. Les uns, lourds de prudence et de fausse inertie, échangeaient à voix basse quelques mots brefs, dans un secret langage où ils s'entendaient. La confiance et la méfiance s'égalaient. La prostration s'accommodait avec la philosophie. Cassés, archi-usés, ils formaient, dans le même groupe, des petits tas d'isolés, rapprochés par un conciliabule imperceptible, au cours duquel ne remuaient que les lèvres, sans qu'il en sortit un son. La tête basse, ils se penchaient par instants sur le trottoir, comme sur l'eau, et l'on eût dit que, d'une lamentable berge, ils regardaient couler leur existence. Presque tous ils tenaient leurs mains plongées dans leurs poches et personne n'aurait pu deviner si c'était pour émietter un croûton de pain dur ou serrer un couteau.
Peut-être était-ce tout bonnement parce qu'ils avaient froid.
Des vieillards décharnés, ridés, cadavériques, les joues envahies d'ombre, à la veille du cercueil,
s'appuyaient avec précaution contre de robustes hommes, taillés en taureaux, congestionnés de rage sociale et qui, les yeux cruels sous les sourcils descendus et rejoints, ne quittaient pas une seconde l'horizon barré de leur pensée... Et quelquefois aussi, — comme ce soir, — de très jeunes gens au teint blême, d'une finesse de visage immonde, le cou rond et nu dans la molle soie d'un foulard, avec une calotte de cheveux plus massive que leur casquette, venaient, sanglés de minces vestes de toile, insensibles au froid, prendre négligemment la file. Ceux-là fumaient un centimètre de cigarette ou sifflaient des romances de Point-du- Jour...
Le plus grand nombre était vêtu de loques et de guenilles dont les « déchirures » empruntaient sur eux une autre et véritable expression de ^< déchirement »... et semblaient reproduire au long du pauvre corps asservi la déroute du visage, autant que celle des espérances. Élimés et fanés, trop petits ou trop grands pour ceux qu'ils avaient l'air, avec une féroce moquerie, de vouloir déguiser, les habits montraient, comme les fronts, la couleur de la cendre et du fumier ; et tous ces Job étaient dessous au lieu d'être dessus.
Les chaussures faisaient mal à voir et signifiaient plus péniblement l'horreur avachie des misères : chaussures « de fatigue » à la lettre, données, ramassées ou volées, puis brisées et moulues par les interminables étapes des pèlerins du pavé ; brodequins de torture, alors qu'au heu de se resserrer sur les pieds éternellement las, toujours
endoloris, ils s'élargissent et les quittent, craquant et se fendant de partout, prenant l'eau, les cailloux, les grains cuisants du sable, la pointe des clous et du verre et n'étant bientôt plus, pour des mois, des années, que ces choses sans nom, hideuses, tourmentées, tordues, traînées comme un boulet de cuir humide par les forçats de la vie maudite. On comprenait à leur aspect la déformation morale dont elles étaient l'image ; on s'exphquait les idées fausses tournées comme des talons, la mentalité déformée, et tous les sentiments décousus, éculés, les sentiments-savates. Beaucoup de ces malheureux portaient en bandoulière, attachées par une ficelle, des musettes remplies d'objets durs qui les bosselaient... symbole des consciences bourrelées ; d'autres tenaient, serré au poing, comme la bourse de Judas, un réticule fait avec une poche de robe, ou bien des sacs d'étoiïe noire, pareils à des sacs de billes et dont les longs cordons crasseux s'enroulaient à leur poignet. Quelques-uns avaient, ainsi que les ménagères, un filet à provisions, mais aux mailles si larges ou si rompues, qu'il paraissait fatalement destiné à ne rien recueillir ni rien garder.
Ces hommes se tenaient donc là, et ils attendaient la demie, la plus fameuse de la journée, celle de six heures. De loin, vous eussiez dit de placides petits bourgeois en avance, faisant la queue au guichet d'un théâtre, d'un endroit de plaisir... et de près, ils rappelaient les émigrants, dont ils avaient les yeux hantés d'exil et les attitudes harassées sur les quais des ports et le tremplin
des tristes passerelles,.. Défroques des aventures, véritables haillons humains, ils étaient ceux qui mendient tout, jusqu'au sommeil. Ils observaient un solide silence, et quand ils se décidaient à se parler, c'était face à face, dans leurs rides, en se resserrant davantage, de sorte que leurs propos eux-mêmes étaient comme blottis.
Sur le trottoir opposé, un agent de police, insouciant et vigoureux, les surveillait sans hostilité.
La petite porte près de laquelle s'étaient déjà rangées, au nombre de sept, les femmes venues les premières, est, comme nous l'avons dit, celle de droite. A côté, entre de hautes murailles noires, s'étend le chantier d'une coopérative fraternelle ; et ensuite une boucherie hippophagique, peinte en rouge-sang, montre au-dessus de ses grilles une grosse tête de cheval dorée que l'on dirait sur le point de hennir...
Quoique le sort des femmes ne dut pas être, à coup sûr, plus heureux que celui des hommes rassemblés en face d'elles, leur aspect néanmoins était tout différent et ne s'offrait pas aussi misérable. Assez proprement tenues, la plupart, autant que la compassion, éveillaient la sympathie. Leur détresse n'avait rien de hideux. Les traits des visages, comme les phs des vêtements, malgré la fatigue et l'usure qui les avaient relâchés, essayaient de se maintenir et de conserver leur dessin. Même râpée, rapiécée, la robe restait décente et les bottines n'étaient pas honteuses. La brosse, l'aiguille, un coin de miroir cassé, permettaient à la pauvreté, si grande fût-elle, de s'observer encore.
Vieilles, d'âge mûr, quelques-unes jeunes, ces femmes faisaient partie du peuple. On le remarquait aussitôt à la façon de leurs jupes, à leur tablier, à leur petit châle, aux lainages dont elles se couvraient la tête. Plusieurs avaient un panier. Celles qui ne tenaient rien, croisant les bras, ramenaient leurs mains sous de maigres et courtes pèlerines qui les préservaient mal du froid.
Une seule, approchant de la cinquantaine, les cheveux déjà gris aux tempes, était habillée d'un manteau, de forme démodée, et coiffée d'un chapeau rond, sorte de toque en soie noire ; elle avait même des gants, mais percés du bout, à plusieurs doigts.
Arrivée après les autres et depuis quelques instants à peine, elle se trouvait à l'extrémité de la file. Bien qu'elle fût d'un extérieur plus soigné, aucune de ses voisines n'y faisait attention. Ces infortunées, d'ailleurs pressées aussi en tas, avaient le même air de résignation, — apparente ou réelle, — que les hommes. La curiosité, l'intérêt étaient comme émoussés dans leurs ternes regards.
Elles attendaient, également, la demie de six heures.
Dans la rue, la vie du quartier s'accomphssait et se poursuivait autour d'elles qui étaient bannies de toute régularité. Les gens se croisaient, s'arrêtaient pour se dire bonsoir, s'adressaient un signe amical de loin ; les passants se connaissaient, au moins de vue sinon personnellement ; les chiens imême, que l'on croyait errants, avaient quelque part, dans le quartier, une niche, une écuelle et
un maître... tandis que ces hommes et ces femmes, parqués sans barrière en deux groupes hébétés, pitoyables et sournois, chacun devant sa porte respective, étaient bien totalement étrangers à tout ce qui les environnait. Ils formaient deux îlots d'êtres déserts, deux rocs d'humanité, perdus dans l'océan de Paris, et que le flot de l'existence active encerclait, baignait, battait, — en les ignorant, — sans rien prendre d'eux ni rien leur laisser au passage... et cette indifférence tranquille des vivants et des choses, dont les parias ne semblaient même pas souffrir, était saisissante à remarquer.
Cependant, il n'y avait plus qu'un quart d'heure de stationnement à faire ; aussi les langues peu à peu se déliaient, surtout dans la file des femmes.
De quoi parlaient-elles? De tout, et sans suite, à bâtons rompus, montrant le désordre et le fouillis de leurs idées dans ceux de leurs propos. C'étaient, tour à tour, d'incompréhensibles racontars, des ragots de misère, des histoires de famille, des aperçus sentencieux soulignés d'un index en l'air, et de mornes plaintes... Ensemble ou séparément, toutes tenaient à s'exprimer, à placer leur mot, et volontiers elles s'adressaient à la femme au chapeau dans laquelle, avec leur flair, elles ne reconnaissaient pas une « habituée », une sans-domicile de vieille date et de profession.
Celle-ci les écoutait muette, se bornant à approuver de la tête.
Mais une petite commère courte, loquace, la joue brillante d'alcool et louchant d'un œil, lui demanda brusquement :
— Parions que c'est la première fois?
— Quoi donc?
— Que vous Venez à « la nuit »?
La dame interrogée regarda longuement devant elle, et puis, d'une voix égale et sans inflexions :
— Oh ! non, ce n'est pas la première !
Elle eut une espèce de sourire crispé, et elle ajouta :
— Ni la dernière.
Tous les visages s'étaient tendus, espérant une confidence. Mais comme cela ne vint pas, il y eut une déception.
— Ah ! oui, fit la commère, incrédule. Tant pire !
On s'apprôtait à la questionner avec plus d'insis* tance quand une nouvelle venue conquit l'attention générale.
C'était une jeune fille, en grand deuil. Elle n'avait de blanc que son visage et son mouchoir.
Comme elle pleurait doucement, sans le moindre embarras, le mouchoir tenu par une main d'enfant couvrait à moitié le visage dont on n'apercevait *que deux yeux bleus, noyés de chagrin. Enfin, le deuil de sa mise donnait à sa brusque arrivée le caractère d'un événement par ce qu'il témoignait de récent et d'absolu. Il ne pouvait s'agir, en effet, d'un aeuil en cours, déjà passé, un peu lointain, mais d'un deuil à vif et tout frais, remontant à quelques heures, très probablement au jour môme. La raideur des voiles, les cassures neuves du crêpe à bon marché, l'émouvante gaucherie de celle qui
n'avait pas encore eu le temps de s'accoutumer à ce triste et gênant costume, tout révélait l'enterrement.
Cette jeune fille, à n'en pas douter, revenait d'un service funèbre, d'une église ou d'un cimetière, peut-être des deux.
Tout de suite elle occupa les pensées inquiètes et flottantes de ces pauvresses parmi lesquelles la lançait sa destinée.
Elle avait surgi on ne savait d'où, étrange apparition. Elle marchait vite, directement, comme si elle allait passer tout droit à côté de ce groupe de déchéance avec lequel, Dieu merci ! elle n'avait rien de commun..., et puis, tout à coup, elle s'y était mêlée, infiltrée, immobile et haletante- Personne ne comprenait. Elle avait dû se tromper.
On l'interpella :
— Savez-vous bien où vous êtes ici, ma p'tite larme?
— C'est pour les grossiers comme nous, qui n'a pas de lit !
— ' Bien sûr que vous en avez un ! Faut le regagner... Vite et doux !
— Et pas se faire de peine.
— Tout ça s'arrangera.
En même temps, on la poussait hors du rang :
— Allons ! rentrez, mon mignon.
Mais la jeune fille gardait avec fermeté sa place comme si elle l'eût gagnée au prix d'un coûteux effort. Elle s'était rapprochée de la femme au cha* peau, et du regard elle implorait son assistance.
— Oui, laissez-la, dit celle-ci, elle fera comme nous.
— A son aise ! conclut alors une créature effrayante, espèce de harpie sans âge, brandissant une main gauche brûlée dont le pouce, fendu tout du long, se terminait en fourche à deux branches, munies chacune d'un ongle orange : Puisqu'elle veut voir, elle voira! Car elle, c'est bien sûr la première fois qu'elle couche au lit public... J'en remettrais ma main^au feu !
Toutes voulaient leur revanche ; elles reprirent donc en chœur, accrochées aux voiles noirs :
— Dites que c'est la première fois !
— Oui, c'est la première fois î oui ça l'est, fit le pauvre visage enfoui dans le mouchoir.
La galerie triompha.
— Enfin ! C'est jeune et franc, ça ne ment pas. Bravo ! Celle-là nous honore, s'écria la femme à la main brûlée. Et elle continua : Eh bien ! ma curieuse, puisque vous n'êtes encore jamais venue, on va vous mettre au courant, que vous n'ayez pas l'air province... Comment c'est à l'intérieur?... Voilà. T'arrives. T'es sur un carrelage à reflets, propre comme du satin. T'essuies tes petits petons roses, d'abord, et puis tu retires tes bottines, et on te donne des pantoufles trop grandes, pour ne pas que tu salisses. Après, t'entres dans une pièce chauffée, — mais oui, — où il y a deux grandes tables, avec des bancs. Cherche pas de canapé ni de fauteuil-bascule... Ça sera pour plus tard. On est bien tout de même. Tu te poses. La surveillante apprend ton nom, tes papiers qu'elle s'en va
inscrire à côté, sur un canepin, derrière un guichet qui s'ouvre par un petit carreau comme quand on se méfie.. .^ Là, t'attends, en pigeant les murs où y a rien que le bon Dieu qui préside, grand ouvert sur la croix. Quand la dame a fini de faire porte-plume, elle te conduit à la cave. C'est la consigne. T'imagines pas que c'est pour mettre le vin en bouteille ! C'est pour la douche. Ça t'effraye? T'as tort. T'oublies l'hygiène. Dès que t'es donc en bas, tu te déshabilles, nue comme un poisson, et v'ian ! deux par deux dans chaque cabine, tu passes sous la pomme... Quand tu ressors en coulant de partout, tu te sens la fraîcheur d'une laitue. Alors, une fois que t'es bien essuyée, frotti-frotta, et que ta peau fume, on te donne une chemise et une robe de chambre en flanelle... Tes vêtements? Sont à l'étuve et on te les rendra demain, sans vermine. Hein? Quoi? J 't'injurie? Mais non. T'as bien de la vermine, voyons? Y a pas de déshonneur. Tout le monde en a.
Troublée par ce langage, la jeûne fille demeurait interdite. Elle avait cessé de pleurer. Tout en écoutant la femme qui la renseignait si brutalement, elle se rendait compte néanmoins de ce qui se passait, à droite et à gauche, et rien n'échappait à son observation. Elle avait bien essayé d'abord de regarder à la dérobée le groupe des hommes qui stationnaient en face. Mais ils étaient trop près. La bravade de leur gueuserie, exposée ainsi, à quelques pas, offrait un aspect insoutenable. Ils avaient des physionomies qui, pour peu qu'on eût
le malheur de les fixer une seconde, se gravaient en vous pour des années. Instantanément ils obsédaient. Leurs yeux de fou, de bête, d'ivrogne ou d'assassin ne quittaient pas les femmes, les mangeaient, s'attachaient à elles comme à une proie. En un éclair, la jeune fille avait eu le temps de les connaître et de les craindre tous, ceux qui, la face violette et grenue de vices, ne disaient rien et semblaient sûrs d'aboutir, une écume aux poils des moustaches, et ceux qui riaient de la gorge en ouvrant une bouche gangrenée pareille à quelque horrible plaie, et ceux qui étaient tatoués jusque dans le cou, les cheveux et derrière les oreilles, et ceux qui, sans être âgés, avaient des cils blancs battant sur des prunelles d'absinthe, et les vieux tout caparaçonnés de paletots durcis de crasse, et les jeunes dont la pomme d'Adam saillante comme un os mal avalé montait et descendait dans la soie rouge du foulard...
Vite elle s'était détournée.
A cent mètres environ, dans le milieu de la rue Ernestine et après la rue d'Oran, on voyait encore des hommes, faisant la queue devant une « soupe populaire », et quêtant là-bas la nourriture comme ici on quêtait le repos. Ceux-là, — peut-être était-ce un effet de la distance qui les adoucissait? — paraissaient de loin plus « famille », avec des mac-farlane à carreaux déteints, des lunettes de professeur et des barbes à la Tolstoï. Grignotant des bouts de pain pétrifiés, ils tenaient des boîtes à lait, des gamelles de soldats, des vases de porcelaine ébréchée qui avaient autrefois, dans leur beau temps,
servi à mettre des fleurs... ; et de pauvres poules malingres venaient dans leurs jambes attraper les miettes de leurs miettes.
Au fond, au-dessus de la spacieuse et sinistre rue Ordener, le vent glacé tourmentait les nuages dans le ciel où se plaquait dressé haut, inexorable et peint d'un bleu dur, un immense panneauréclame des Cent mille chemises^ visible de partout, jusque dans la nuit, comme s'il projetait une clarté diffuse. A chaque instant, on entendait le sifflet et le halètement des trains du Nord se croisant sous le pont du chemin de fer après la rue Stephenson... Aucun de ces bruits nombreux et variés, aucun de ces spectacles divers, brefs et changeants, n'était perdu pour la jeune fîUe. Elle s'y raccrochait comme à des appuis inespérés ; ils prenaient pour elle une voix spéciale, un sens, même dans la tristesse, ils créaient, minute par minute, la surprise et l'attrait de nouveaux souvenirs... A cette heure si particulière de sa vie, les choses n'avaient besoin que de paraître et de disparaître pour qu'elles fussent à jamais dans sa mémoire. Ainsi, jusqu'à sa mort, se rappelleraitelle tout ce qu'elle avait saisi en ces instants de surexcitation humaine et de sensibilité prodigieuse : les fillettes, nattées en tortillons, qui sautaient à la corde avec des cris de moineaux, un enfant bossu à cache-nez vert, les lourdes charrettes des bouchers dégringolant à grands clic-clacs des abattoirs et d'oii pendaient, pliant sur les ridelles, les bœufs éventrés, aux moignons lilas... enfm le passage des petites Sœurs des Pauvres, accourues, elles aussi,
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au même rendez-vous de détresse et recueillant, à la porte d'un débit voisin, les restes des restes... pour leurs vieillards... et puis après pour elles, car il faut que tout le monde vive.
Tirée sans folie par un cheval d'âge un peu couronné et aux genoux que l'on eût dit arqués par la prière, l'humble voiture, close et sans fenêtres comme un honnête « panier à salade », s'était arrêtée, lentement. Conduit et averti par l'intelligente bête, le cocher était descendu, un cocher sans fouet, au dos rond comme les roues, aux cheveux de neige, et on, avait vu sortir de la boîte qui semblait inhabitée les trois saintes créatures, en tenue de veuve éternelle. Sous l'impénétrable capuchon qui les isolait, leur visage ne pouvait, — par faveur, — être aperçu que par ceux sur qui elles se penchaient...
La femme au chapeau et la jeune fille, — elles aussi vouées au noir, — se surprirent à regarder ensemble ces bienheureuses du sacrifice, et chacune lut, dans les yeux de l'autre, le sentiment d'admiration autant que d'envie qu'elles éprouvaient à la fois.
Mais la demie de six heures sonna. On ouvrait les portes de la Maison du Sommeil... et de l'Insomnie.
Les deux groupes ne furent pas longs à s'engouffrer et à disparaître sans bruit.
Une minute après, les battants étaient refermés et le trottoir désert.