‹ Iréne OletteChapitre 37 sur 37 · MAISON EN FÊTE · texte numérisé non relu

MAISON EN FÊTE

Plusieurs fois par an, M. Brocatel, qui n'était pas un propriétaire ordinaire, avait coutume de réunir chez lui, dans un dîner intime, ses locataires qu'il traitait en amis.

Cette année, la seconde de ces petites assemblées tombait précisément dans la semaine même et la veille du jour où le docteur devait partir pour Boulouris. Elle fut tout à fait réussie.

On y voyait autour du maître de la maison, — en dehors des personnages que nous connaissons déjà, — les cinq membres de la famille Paradour, composée du père, le vicomte de Paradour, ancien colonel aux hussards, de sa femme la vicomtesse et de trois jeunes filles délicieuses.

Ils occupaient, — nous croyons l'avoir dit, — dans la grande aile droite donnant sur la cour et longeant une partie des jardins des Dames de Saint-Maur, l'appartement du deuxième étage, audessus de celui des demoiselles Dandin. S'il n'a été parlé jusqu'ici de cette famille, cependant si intéressante, que pour la mentionner, c'est que, tout en étant appelée à jouer plus tard un certain rôle dans la vie de plusieurs des habitants de l'hôtel Pommelé, les Paradour n'en sont pas moins restés

étrangers aux événements spéciaux dont nous avons eu à faire le récit.

Poussé, par le cordon bleu du propriétaire, aux derniers degrés de Part, le repas dura deux heures, et la gaîté la plus naturelle, la plus cordiale, ne cessa de l'animer. Tous les beaux yeux de l'hôtel Pommelé brillaient comme des diamants ! On était douze. Autour de la table fleurissait une série de superbes jacinthes en carafe prêtées par M. Guillaume, qui faisait venir de Harlem, pour les cultiver dans sa chambre, les oignons les plus rares.

Le père Précipice, encaissé dans son habit noir taillé en plein bois, servit d'un ferme jarret, sans un tremblement du bras ; Belle- Julie, dont le masque de comédie vénitienne n'étonnait plus depuis longtemps, l'assistait, voltigeant comme une phalène au milieu des bougies. Mme de Paradour arborait un innocent décoUetage tout rempli de bons souvenirs, et l'abbé Chamaille portait le manteau de cérémonie à collet carré, avec à la fois l'indépendance et la rigueur d'un membre des États-généraux. Il exécuta un Benedicite superfm, dans le ton, et digne au point qu'il en faisait un acte nécessaire.

Brocatel avait à sa droite Mme de Paradour et à sa gauche Gotte Dandin en une magnifique et copieuse soie de Lyon, à bouquets d'hortensias, qui craquait comme un feu de sarments. Après celleci venait le colonel, genre Galliffet et « cavalier » des pieds à la tête ; puis en bout de table où la reléguait malgré son âge la modestie de sa condition, Valérie Lesoir, ayant à côté d'elle la seconde fille de l'officier.

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Face à Brocatel, c'était l'abbé, entre Manon Dandin à sa droite et l'aînée des demoiselles de Paradour à sa gauche ; enfin à l'autre bout de la table, en pendant à Valérie, on avait placé Irène entre la troisième Paradour et Gaudias, lequel se trouvait à droite de la colonelle.

La question avait été débattue en haut lieu de savoir s'il était bien prudent de mettre le docteur à côté de sa fiancée. Ne risquait-on pas de donner par là des soupçons à tout le monde et en particulier aux petites Paradour si futées, à qui rien n'échappait? Mais Gaudias ayant déclaré que son attitude et ses jeux de physionomie à distance feraient sûrement scandale si on avait Iç malheur de l'éloigner d'Irène, on ne l'en sépara point. Ils se tinrent d'ailleurs vis-à-vis l'un de l'autre avec une admirable hypocrisie qui les faisait jubiler intérieurement et corsait leur plaisir. Le docteur eut l'air de réserver à la colonelle toute la galanterie de ses regards et de ses propos, et celle-ci répondit sans la moindre répugnance à des amabilités... qu'elle provoquait... non pour elle l'honnête femme ! mais pour ses filles, car les trois jolies Paradour étaient, — comme tant d'autres, — trois petites sans fortune « de l'armée », trois petites Si fêtais riche! et qu'il fallait « caser ». C'est pourquoi la bonne mère, qui avait été ravissante en son temps d'Algérie et qui gardait encore un reste d'oasis, écoutait complaisamment Gaudias l'entreprendre sur l'amour au désert et les nuits africaines... Tout en parlant « lion de l'Atlas » elle pensait : « Serait-ce un gendre ? » Ainsi personne ne se douta de rien.

La soirée passa ^ite et ne finit pas tard. On fit de la musique. L'aînée des Paradour, Brigitte, chanta ; Françoise, la cadette, dit des vers ; la troisième, Thérèse, joua du Chopin. Pootius raconta des histoires sur Hobbema et Spinoza, comme s'il avait dîné avec eux. Enfin le bonheur secret de Gaudias et d'Irène devait posséder un incroyable charme de rayonnement, car tout le monde avait l'air d'être heureux et de savoir pourquoi. Et c'était vrai, ils le savaient : Gaudias, parce qu'il touchait à tous ses buts ; Irène parce qu'elle était éblouie de sa merveilleuse aventure ; Valérie, parce qu'après toute une vie de méfiance, elle entrevoyait, pour l'avenir, dans le foyer des deux enfants qu'elle s'était donnés, un grand refuge de tendresse et d'apaisement ; Brocatel, parce qu'il avait retrouvé le fils perdu dont il ne s'agissait plus que d'opérer la palpitante conquête ; l'abbé, parce qu'il considérait une fois de plus les desseins suivis de la Providence ; Pootius, parce qu'on l'écoutait célébrer ses dieux et qu'on admirait ses jacinthes ; le colonel, parce qu'il avait pu, à l'écart, développer au propriétaire le rôle prépondérant de la cavalerie dans la prochaine guerre ; Gotte Dandin, parce qu'elle avait acquis dans la journée, pour un morceau de pain, une verdure de Flandre à tons bleus avec allée d'arbres « perspective » et palais d'eau ; Manon, parce que Gotte était contente ; la colonelle, parce qu'elle avait fait, avec Gaudias, une caravane dans son passé... ; et enfin, les trois petites Paradour, parce qu'elles étaient jeunes, que la pièce était bien éclairée et qu'elles

avaient de jolies robes... ; jusqu'au père Précipice, parce qu'il n'avait rien renversé et à Belle-Julie parce qu'elle n'avait pas fait une tache à son tablier. Ainsi, d'ailleurs, se manifeste toujours et partout sur les visages humains, avec une semblable apparence, la joie qui différemment les anime pour mille causes.

l'éternelle chanson

Le lendemain matin de ce beau jour, il faisait, 'Comme à souhait, un temps miraculeux.

Irène, projetée hors du lit dès l'aube, avait ouvert toute grande sa fenêtre où le soleil donnait, avec munificence. Il entrait et tombait, droit dans la chambre, en un large torrent pareil à ce bloc de lumière surnaturelle qui, dans les tableaux d' « Annonciation », suit l'ange qu'il vient d'apporter ; et là, baignant en plein dans ces rayons dont le faisceau semblait exprès dirigé pour l'envelopper et la circonscrire, la jeune fille, en simple jupon et les bras nus, se peignait, — en chantant un vieil air, un air de tante Fine qui s'appelait : Mon Avenir.

Voici ce que disait cette chanson :

Ma pauvre âme, tu te reposes Sans savoir ce qui va venir,

Indifférente aux portes closes, Au jeu des effets et des causes Que tu ne peux pas prévenir 1 Semez, mon Dieu, semez de roses Mon avenir 1

Qui avait fait ces vers? Qui avait composé cette musique? D'où?... de quel passé, proche ou lointain, cela descendait-il? Irène l'ignorait et n'en ^tait pas curieuse. Elle aimait cet air, parce que c'était, entre tous, le préféré de ceux que chantait la tante, celui qui avait accompagné beaucoup d'heures de son enfance, heures de berceau, heures de poupées, heures de couture ou de rêveries, et plus tard heures de travail dans l'atelier de la rue des Fossés-Saint-Jacques. L'hiver, quand le cartonnage était dur aux doigts engourdis et que le vent miaulait sous les portes vitrées, où bien l'été, quand, devant le volubilis de la croisée agonisant autour de sa ficelle, la fatigue pesait dans un trop chaud silence... ah ! que de fois Irène avait dit :

— Fine, chante Mon Avenir!

C'était elle à présent qui le chantait à sa place.

Ma pauvre âme, aux heures moroses Tu voudrais pouvoir établir De combien de jours tu disposes Pour tous les projets grandioses Que tu ne dois pas accomplir !

Couvrez, mon Dieu, couvrez de roses Mon avenir 1

Sans qu'Irène l'eût remarqué, la porte communiquant avec la chambre de Mme Lesoir était

restée tout contre ; et derrière elle, par la fente, Valérie contemplait avec émotion l'admirable image qu'offrait ainsi la jeune fille dans la splendeur du matir , Était-ce le soleil qui l'illuminait ou elle qui « faisait le soleil? » On n'eût pas su le dire. Elle et lui paraissaient surgir de deux aurores, être deux clartés réunies pour un seul éblouissement. Tournant le dos, Irène était debout près de la fenêtre où s'encadrait le ciel bleu. On ne voyait d'elle que sa chevelure et ses bras ambrés qui en agitaient la masse ruisselante. Tour à tour déesse et fée, reine et sirène, ange et naïade, elle avait l'air de tordre ou de lisser des écheveaux vermeils, de sortir des flots du Pactole ou du verger des Hespérides, de peigner des rayons, de jouer de la harpe ou de nouer des gerbes, de secouer une crinière et puis d'ouvrir une aile, de dérouler un voile de brocart ou de faire sécher, après la pluie, un lourd manteau d'orfroL Tout cela, c'était pour la caresse et l'enivrement des yeux, et, s'il n'y avait eu que la sensualité de ce spectacle, on n'en eût recueilli, malgré tout son éclat, qu'une jouissance inférieure et inachevée... Mais Irène en même temps, chantait. Sous la chevelure montait la voix qui, dans sa forme immatérielle, et composée d'une autre essence, était aussi de l'or. La chevelure glorifiait la beauté physique, et la jeunesse, et l'amour de la vie ; et la voix célébrait la beauté morale et l'ardeur du sentiment ; elle donnait le ton de l'esprit, l'accent du cœur, le timbre de l'âme. Avançant bien au delà et planant bien au-dessus des mots de la chanson, elle exprimait la palpitation des pensées et les

soupirs de l'espérance. Nobles élans, pures avidités, allégresse et mélancolie, trouble et apaisement, tout cela elle le rendait ; et il y avait aussi dans la poignante douceur de ses inflexions, du doute et de la certitude, une secrète angoisse et, dominant tout, une confiance divine. Ainsi, par la vertu de la voix, la chanson transposée et mise au ton d'idéal devenait à la fois dans la bouche d'Irène une plainte, une prière, et une action de grâces ! On eût dit que c'était elle, l'exquise enfant, qui offrait à Dieu les roses qu'elle en implorait, ces roses qui revenaient toujours s'effeuiller à chaque refrain.

Maintenant la vie s'éveillait et pétillait partout dans la vieille maison. Des petites gammes trébuchaient sur un piano chez les Paradour ; à côté, les huit canaris de Pootius envoyaient à plein bec, par-dessus les toits, leurs trilles les plus joyeux ; et tandis qu'en bas les Dames de Saint Maur entonnaient également un psaume à la chapelle, inclinant leur humble nuque aux cheveux massacrés, Irène Olette ramassait sa toison d'or et s'exaltait, dans le soleil.

Ma pauvre âme ! A quoi tu t'exposes f Mon Dieu f daignez intervenir !

Faites qu'autour de moi les choses Soient des milliers de fleurs e'closes ! Pour que je puisse vous bénir, Plantez, jonchez, criblez de roses Mon avenir!

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