ASSAUT DE GÉNÉROSITÉS
A la première heure, en effet, dès le lendemain, Gaudias frappait chez la veuve. Elle lui ouvrit et aussitôt elle vit qu'il savait tout. Il resplendissait.
— Eh bien? lui dit-elle, les mains tendues.
Il les prit et les appuya sur son cœur, usant de son mot favori :
— C'est trop ! C'est trop ! Alors elle m'aime?
— Je le crois.
— Vous l'a-t-elle dit?
— Non. Mais tout le disait en elle. Et vous? l'aimez-vous toujours?
— Je le crois aussi, déclara-t-il, comme un ogre passionné.
Ses yeux lançaient des flammes. Il pensa tout haut :
— C'est une créature exquise, aussi bonne que belle, un délice, un printemps, un être venu du ciel et béni de Dieu ! — Et baissant la voix : — Un trait vous la peindra. Savez-vous ce qu^elle m'a dit en parlant de vous? « // faudra que nous V aidions! "s* N'est-ce pas émouvant?
— Oui, elle me l'a dit aussi, de façon plus voilée ! Et que lui avez-vous répondu?
Badinant d'un air sérieux :
— J'ai dit oui, confessa-t-il. C'est réglé. Nous vous aiderons !
— En attendant, venez.
Le doigt sur les lèvres, Mme Lesoir lui faisait signe de sortir avec elle dans le corridor, et une fois qu'ils y furent, s'étant éloignés de huit à dix pas jusqu'à un endroit d'où nul ne pouvait entendre :
— Voici. Je veux, à l'occasion de son mariage, faire quelque chose pour Irène, — sans qu*elle le sache/ cela va de soi.
— Et quoi donc? disait le docteur, la regardant venir.
— Lui attribuer une somme d'argent, petite pour commencer, — cinquante mille francs !
Le Tpulousain s'ébahit comme pour un million.
— Oui, terminait Valérie, cinquante mille francs que vous lui reconnaîtriez par contrat, comme si cela venait de vous.
Gaudias avait, lui aussi, à sa manière, le génie et la névrose du soupçon. Par excès de prudence, il pensa instantanément : « Serait-ce un piège? et me tâterait-elle ? » Idée stupide ! injurieuse! et cependant, pour plus de sûreté, il n'hésita pas, il joua le grand jeu.
— Je vous retrouve bien là ! s'écria-t-il, bouleversé. C'est tout vous ! Mais je refuse.
Elle se débattait :
— Oh! Pourquoi? C'est mon cadeau!
Il lui serrait les deux poignets, lui parlant chaud dans la figure :
— Admirable, étonnante amie ! Réfléchissez !
Comprenez -moi ! Mettez -vous à ma place ! Comment voulez -vous que je me prête à la comédie d'une libéralité pareille, et qui d'ailleurs dépasse tellement la vraisemblance de mes moyens? Cinquante mille francs ! Mais d'où les tiendrais-je, Seigneur? il faudrait que je les eusse pris dans la caisse à Boulouris ! Non ! Je ne peux pas accepter de vous un don si important !
— Ce n'est pas pour vous, c'est pour elle. C'est à elle que je les donne.
— Mais c'est moi qui aurai l'air de les donner ! et moi aussi qui en profiterai, puisque je suis le mari !
— Eh bien? Après? Quand même? Ne suis-je pas libre?
— Moi, je ne le suis pas. Je me sens hors d'état de subir de la part d'Irène une reconnaissance que je saurais ne mériter en rien. Je me ferais l'effet d'un voleur. Outre cela, — traitez-moi d'orgueilleux ! — j'aime trop celle qui va devenir ma femme pour ne pas vouloir qu'elle ne tienne tout que de moi ! Son luxe ou son simple bien-être, c'est à moi de le gagner, de travailler pour elle. C'est à moi de la doter. J'y avais songé. Je vais lui reconnaître un capital, oh ! très modeste, car les grosses économies jusqu'ici ne m'ont pas été permises ; il s'agit de vingt mille francs dont je peux disposer, mais du moins sera-ce mon argent^ et ainsi je ne serai gêné ni vis-à-vis de vous, ni vis-à-vis d'Irène, ni vis-à-vis de moi ; ce qui n'empêche pas, conclutil avec une émotion nullement feinte, que je vous remercie à plein cœur de votre pensée et que vous êtes la bonté sur terre.
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— ^^Soit, adhérait Valérie, le jugeant inébranlable, vous me faites beaucoup de peine ; mais...
Elle n'acheva pas, seulement son geste allait déjà chercher plus loin des combinaisons nouvelles.
Alors, comme ils rentraient aussitôt dans la chambre. Gaudias, montrant la porte de séparation, dit tout à coup :
— Est-ce qu'elle est là?
— Sans doute.
— Je veux la voir ! Tout de suite ! Ou je meurs !
— Impossible, objectait la veuve, elle n'est pas levée.
— Justement ! dit Gaudias. D'ailleurs, un médecin! Ne l'ai-je pas déjà vue ainsi? et pour la première fois?
— Oui, mais ce jour-là, distingua Mme Lesoir, vous n'étiez que le docteur.
— Non, car à peine présenté, le docteur était amoureux! Demandez-lui vite. Madame (il saluait), je vous en prie, si elle consent à me recevoir. Dites que je suis à genoux.
Valérie, vaincue, s'avançait vers la porte,... quand, avant qu'elle l'eût touchée, une voix fraîche dit à travers :
— Entrez !
— Ah ! le chérubin ! la mignonne !
Gaudias bondit, ouvrit et puis s'arrêta devant une Irène habillée, coiffée, dans sa chambre faite.
— Debout? Si tôt? fit-il. Pourquoi?
Valérie répondit pour elle.
— C'est que le bonheur est matinal.
Ils étaient déjà l'un près de l'autre et les mains dans les mains. La veuve, compatissante, les laissa seuls. Mais rentrée dans sa chambre, en oubliant exprès de fermer la porte, elle les avisait :
— Je ne vous écoute pas. Vous avez cinq minutes pour ne rien dire et pour tout vous promettre. Après quoi, je vous sépare.
A côté on n'entendait rien... qu'un imperceptible murmure et la respiration d'Irène deux fois de suite arrêtée brusquement... Mme Lesoir se rappelait avec mélancolie son baiser de fiançailles, Tapard jurant en lui écrasant la bouche sous ses lèvres : « Je vous ferai riche... à crier ! » Quelle différence, pensait-elle, avec ces deux enfants, échangeant leurs premiers aveux ! Ceux-là, purs et naïfs, acceptaient l'avenir, sans le craindre ou le calculer. Irène, candide, faisait un beau rêve en ne s'en doutant pas, et Gaudias, désintéressé, sentimental, indifférent à la fortune comme à la condition de celle qu'il avait choisie, ne songeait qu'à l'amour... aux illusions...
Mais les cinq minutes étaient passées, elle toussa pour s'annoncer, rejoignit les jeunes gens et ils descendirent ensemble chez le propriétaire qui attendait Irène, « afin de la féliciter^ » faisait valoir Valérie.
— Eh bien, et moi? réclamait Gaudias.