CHATEAUBRIANT
Ei garnison de la ville était peu nombreuse ; mais elle fut bientôt grossie
de tous les yassaux que les seigneurs
(24) obligèrent de s'armer, et d’une multitude d'autres personnes qu'un noble dévouement avait décidées à prendre lesarmes Des courriers furent envoyés ea toute hâte dans les villes et dans les villages voisins pour en amener les troupes qui y étaient cantonnées.
Avant la fin du jour on eut ainsi rassemblé sous les murs de Montpellier une armée qui, sans être aussi forte que celle de ennemi, fut jugéé capable d'arrêter sa marche parce qu’elle était commandée par Irner, A la vérité le général avait su faire partager aux soldats son courage et sa confiance : tour à tour impétueux et persuasif , aiguilionnant l'indifférence du pauvre ou donnant au riche l’exemple de l'activité, il sut, après avoir connu le danger qui menaçait la province,
5) prendre l’ascendant et la supériorité que ses rares qualités devaient lux donner toujours dans Les momens difficiles. Il était partout, et, après avoir conseillé les mesures les plus sages , 1l semblait se multiplier pour en assurer la prompte exécution. Enfin, par les prodiges d’ardeur et de présence d'esprit qu'il fit en quelques heures, il aurait arraché à la justice de tout le monde l'aveu quil méritait le grade éminent dont il était revêtu, quand même le peuple n'eüt pas trouvé, dans son amour et dans son respect pour le chevalier, la noblesse dans une réputation qu'elle jalousait, des preuves plus certaines qu'il était bien digne de le remplir avec honneur.
La pétulance naturelle des Occita- IT, 2
(26) uiens se serait mal accommodée d’un système purement défensif. Ce genre de guerre, qui demande la plus sévère discipline et une grande expérience du métüer des armes, était même peu convenable à une armée rassemblée précipitamment , et composée d'élémens hétérogènes. Aussi frner ne tarda pas à la mettre en mouvement :
vers le milieu de la nuit il occupait déjà les collines qui s'élèvent au-dessus de Frontignan, et d’où il pouvait fonûre à l’improviste sur les Maures aussitôt que les premiers rayons du jour commenceraient à paraitre.
Quand il eut donné tous ses ordres il voulut s'assurer par lui-même de la position des ennemis ; 1] s'avança tout seul pour la reconnaître. La nuit était sombre, d'épais nuages couvraient la
(27 ) voûte du ciel, etle croissant de la lune était descendu sous l'horizon peu de temps après le coucher du soleil. Cependant lobscurité se dissipait par intervalles , lorsque le souflle d’une bise, dont les approches du printemps avaient déjà tempéré l'énergie , devenait tout-à-Coup assez fort pour ranimer les-débris des feux que les Maures avaient allumés dans leur camp. Le chevalier profita de ces momens pour tout observer avec attention. Ayant une connaissance exacte des lieux qu'il parcourait , il put s'approcher des ennemis sans que leurs senünelles avancées signalassent sa présence; toujours caché par des touffes . épaisses de chène vert, il n'avait pas à craindre d'être aperçu. Le bruit de ses pas ne pouvait le trahir, car il at-
( 26 ) tendait pour marcher que le vent mugit sur la montagne , ou roulât en tourbillons frémnssans les feuilles desséchées par l'hiver.
Le but de son excursion est rempli: content des découvertes qu'ilvient de faire, 1l se prépare à regagner les lieux où ses compagnons d'armes l’attendent. Mais le bruit sourd et monotone des vagues que la mer brise sans cesse sur la plage voisine , le murmure d’une source tombant des fentes d'un rocher, le balancement des arbustes agités par la bise qui soupire dans leur feuillage, le silence de la nuit que tous ces bruits semblent ne pas interrompre, l'obscurité , la fraicheur de l'air, peut-être aussi un sentiment de lassitude qui l'invite à se préparer par le repos aux nouvelles
(29 ) faugues qui lattendent, tout agit sur l'âme d’Irner, tout contribue à calmer en lui l’ardeur belliqueuse et à tourner ses pensées vers l’objet favori de ses tristes méditations. Il s'assicd au bord de la fontaine : « Les hommes « qui sont près de moi, se dit-il en «lui-même, viennent du pays de la « femme que je chéris. Il y a peu de « jours encore ils ont pu contempler «son sourire angélique , obéir aux « Ordres que sa bouche dictait.... Et « moi, qu’elle regrettait en s’éloignant - « de ces lieux, moi qui brüle pour «elle du plus ardent amour, je ne «dois plus entendre sa voix! je ne « dois plus revoir.ces yeux pleins de « douceur!.... Ces yeux... hélas, « ils ont versé tant de larmes! .....Je s ne sentirai plus sur mes lèvres l'im-
« pression de ce baiser dont le souve-
nir fait encore frissonner mes mem-
bres!.,... Que dis-je ! ce n’est pas
la pensée d’un bonheur fugiuif qui
m'accable; ce n'est pas la certitude
de l'avoir perdu pour jamais qui précipite maintenant les battemens de
mon cœur
. Mais silence ! un
bruit a frappé mon oreille. Serais-je
surpris par les ennemis que j'ai voulu surprendre ?.... Je n’en puis douter; quelqu'un s'approche; je l’entends.... je l’ai vu... Est-ce bien un soldat? Il est sans armes...
Cette
taille élégante, cette longne robe qui l'entoure de ses plis majestueux peuvent-elles appartenir à nn homme qui viendrait tout seul pour atta-
quer Irner