TES
Les souvenirs qui avaient interrom-
pu sa rèverie étaient si cruels qu'ils auraient bien pu égarer un moment sa raison ; mais ses sens ne l'ont point trompé; un personnage sorti du camp des Maures s'avance réellement vers lui. À sa démarche lente, à la fréquence de ses stations , on Îe croirait guidé par la curiosité , ou tourmenté par la crainte. Peut-être ces deux sentimens lui sont-ils également inconnus, et, bien loin d’être attentif à ce qui l'entoure , a-t:il concentré toutes les facultés de son âme dans la poursuite d’un objet absent et imaginaire.
Arrivé près du rocher où Irner s’était reposé d’abord , des soupirs s’'échappent de sa poitrine ; et remarquant tout à coup des lieux que sans doute il croit reconnaître, « C’est ici, murmu- « re-t1l dans une langue étrangère,
c'est ici que ses yeux nvont si sou-
« vent exprimé la tendresse que sa « bouche n'osait pas encore avouer ; « C’est au bord de cette onde que j'ai “ senti la première étincelle de l’a- « mour..…... Hélas { celui qui sut l'al- « lumer dans mon cœur n’aura-t-il « pas oublié son amante !.... »
Irner, qui a compris ces paroles, est également frappé de leur signification et du son de la voix qui les a prononcées. Sa douceur et son octave élevé Onttraln lesexe de l’inconnue. Hors de luimême et emporté par un mouve+ ment involontaire, il s'élance vers elle. La flamme vacillante d’un feu qui était à peu de distance se réfléchit sur l'acier poli de son casque et Sur ja lame de son épée, que par mégarde il tenait encore à la main... Troublée
(55) par l'aspect menaçant et par la brusque apparition d’un guerrier qu’elle n'avait pas aperçu , l'étrangère s'enfuit en poussant un cri d’effroi qui fait retenur les échos de la plage. Que va devenir [rner? Ce cri, que les sentineiles sé transmettent de l’une à l’autre comme un signal, a répandu l'alarme dans le camp ennemi! | Rappelé à son caractère et à ses devoirs par le singulier événement dont il vient d’être le témoin et la cause , il se hâte de rejoindre son arñée. Heureusement que, prète à marcher au combat, elle pourra profiter du désordre et de l'agitation qui règnent parmi les Maures. 1] détache une partie deses troupes , et s’avance à leur tête pour aller commencer l'attaque du côté de la vallée de Mireval. Les
(54) soldats brülent de signaler leur coitrage; animés par la présence et par les discours de leur chef, ils trouvent dans leur impatience que le signal de la bataille arrive trop tard : enfin la trompette a sonné; ils se précipitent avec chaleur, mais en bon ordre , Sur les premières lignes de l'ennemi. Celui-ci fait une vigoureuse résistance :
il a porté la plus grande parte de ses forces aux lieux où lesOccitaniens viennent de frapper leurs premiers coups. Les combattans poussent des cris féroces pour s’exciter entr’eux et pour inspirer la crainte à léurs adversaires. Le sang coule, les armes se choquent; la valeur est égale des deux côtés. Mais, dans une surprise nociurne , Comment se défendre avec avantage contre des agresseurs dont
tout nous porte à exagérer l'audace “A
et la bravoure ? Comment remédier aux inconvéniens d'une manœuvre confuse et précipitée , tandis qu'ils ont eu le temps et le pouvoir de prendre toutes les mesures capables d'augmenter leurs forces. Les Maures se sont accumulés dans un espace de | terrain si étroit qu'ils ne s'y dévelop- | pent qu'avec peine, et se portent mutucllement un grand préjudice sans nuire aux troupes d’Irner. Déjà les soldats n’obcissent plus à leurs chefs :
lassés d'avoir fait d'inutles efforts pour repousser un ennemi qui ne cesse de les inquiéter, ce n’est plus qu'à regret qu'ils lui résistent encore. Enfin, sans que leur général ait donné le signal de la retraite, ils abandonnent le champ de bataille, et fuient en dé-
(56) sordre sur F rontignan au moment où les premières clartés du jour auraient pu leur montrer le petit nombre de leurs heureux et téméraires agresseurs.
Là ils furent exposés à un danger plus grand ei plus inattendu. Aussitôt après avoir vu la tournure favorable que prenait sa première attaque , Irner avait cédé le commandement à l’un deses principaux officiers, et était venu se poster, avec le reste de sa troupe, non loin du port où les Maures avaient débarqué. La garde qu'ils avaient laissée dans celicuétaittrop peu nombreuse pour opposer une Jongue résistance : la plupart des soldats qui la composaient avaient péri; les autres s'étaient retirés dans les galères. Hélas ! qu'ils se trompaient en espérant ÿ trouver un refuge assuré ! quelques
| (37) Occitaniens s'étaient armés de torches pour les y poursuivre; l'armée qui arrivait en tumulte rencontra de nouveaux ennemis à combattre , et vit tourbillonner les flammes sur l’un des vaisseaux qui devaient assurer sa retraite. L'espoir de sauver tous les autres ranime soudain s6n courage :
l'ordre se rétablit dans les rangs ; les Maures, ralliés et serrés en colonnes, retrouvent leur première valeur. Sans regagner le terrain qu'ils ont perdu, ils se défendent avec énergie sur la plupart des points où on les attaque.
Mais leurs principaux efforts se dirigent vers les troupes qui défendent le port : à ce point ils sont réellement devenus les agresseurs , et ont chargé avec tant de fureur et d'impétuosité qu'un grand nombre de leurs soldats à
( 38 ) déjà pu gagner les galères, etarrêter les progrès de l'incendie qui les menaçait.
À la vérité les chrétiens ne disputent que faiblement le passage. Mal- ‘gré leurs pertes immenses les ennemis sont encore si nombreux qu'il serait imprudent de les réduire au désespoir. Et d'ailleurs que peuvent désirer les Occitaniens? Le succès de leur entreprise n’a-t-il pas été au-delà de ce qu'ils devaient en attendre ? Les guerriers dont l'arrivée avait réparidu partout la constérnation et l’effroi , ces fiers Musulmans, qui la veille menaçaient les chrétiens de l’esclavage, et la contrée d’une invasiôn; s’estuent heureux maintenant de pouvoir se dérober par la fuite aux périls qu'ils venaient affronter.
À la fin d’une bataille, quand toutes
( 39 ) les manœuvres capables d'en décider le gain sont effectuées, quand la stratégie ne peut plus rien ajouter aux chances du succès, lé général doit abandonner le calme et la froideur dont il avait besoin pour calculer ses mesures, et en observer Île résultat.
Alors les soldats aiment à le voir s’associer à tous leurs dangers ; leurs fatigues sont oubliées au moment où elles commençaient à se faire sentir :
exemple du chef a converti l’ardeur en enthousiasme, et rend la victoire plus complète." La postérité n’en attribuera l'honneur qu’à lui seul’, ne célébrera que son nom; n'est-il pas juste qu'il expose sa vie pour mériter une pareille gloire ?
Aïnsi le pensait Irner en se jetant dans la mêlée. Son corps m'était pas
( 40 ) doué d’une grande force ; il avait conservé dans l’âge viril les formes élégantes de l'adolescence; mais le chevalier trouvait dans les causes même de sa faiblesse des ressources qui en éloignaient tous les inconvéniens. En effet , si le goût de l'étude l'avait empêché de fortifier par l'exercice sa taille svelte et.ses membres délicats, l’habitude de la méditation donnait à son cerveau une si grande énergie, que, devenu susceptible de recevoir des impressions profondes et durables , toutes les causes capables de lui en communiquer de pareilles le faisait réagir fortement, et rendaient ses muscles, naguère si débiles, capables d'exécuter les mouvemens les plus violens. C’est ainsi qu'égarée par la cruelle illusion d'un songe, la femme
(4r) somnambule abandonne sa couche È eourt se jeter dans le fleuve où son imagination lui représente un père ou un amant prêts à perdre la vie, et lutte contre des flots dont la rapidité aurait entraîné le nageur le plus vigoureux. Tel encore dans l'asile de la plus humiliante des infirmités humaines, quand l'œil de l’aliéné devient féroce et hagard, son corps frèle et miné par de longues souffrances, acquiert tout à coup la force de briser les chaines qui le retenaient captif.
Puisque le chevalier trouve en lui même une vigueur extraordinaire sous.
lempire de toutes les passions énergiques, aucunesans doute n’est plus capable d'amener dans son corps cette singuliérerévolution quecellesauxquelles il obéit maintenant : le patriotisme, la