‹ IrnerChapitre 22 sur 47 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Tu m'avais fait sentir beaucoup de grandes afiliétions ; mais tu me rends de nouveau la vie; tu me tires de nouveau du fond des abimes de Îa terre.

ECccLésrASsTE.

Avaxr d'effectuer leur descente sur les côtes de Frontignan, les Maures s'étaient emparés de l'ile de Brescou , qui n’enest qu'à peu de distance. C’est là quäls allèrent chercher un asile après avoir été repoussés par les iroupes d'Irner. La position de ce lieu

les mettait à labri d’une nouvelle surprise; et comme tous les vaisseaux du roi de Majorque étaient occupés à un guerre lointaine, rien ne pouvait empêcher leurs galères de croiser encore devant les ports de l'Occitanie , et d'épier une occasion favorable pour renouveler avec plus de succès la tentative qui venait d'échouer.

Loin d’être rebutés par leur premier échec, ils convoitaient avec plus d’ardeur le butin qui leur avait échappé. En examinant toutes les circonstances de la bataille, en songeant aux preuves de vaillance que Kellamar y avait données, ils auraient trouvé sans doute des motifs suflisans pour préparer aux Chrétiens des représailles terribles... Ils ne calculaient rien,

ne voulaient rien entendre : plusieurs

de leurs frères avaient péri, et demandaient vengeance : les Chrétiens avaient des trésors ; 1l fallait s’en emparer. Leur chef aimait à voir en eux cette aveugle obstination, et la soutenait de tout son pouvoir : outre qu'elle Tai assurait pour l'avenir des résultats plus avantageux , elle leur faisait supporter avec plus de patience et de courage les privations et les faugues de la guerre. Une pareille soliscitude était un devoir pour Kellamar, lui seul était cause qu'on avait enirepris cette expédition lointaine.

Aussitôt après son arrivée à Grenade 1l put se livrer à lardeur et à limpétuosité de son caractère. Placé dans l'armée du calife, il se signala dans plusieurs circonstances. Ses premiers exploits ayant rapidement

(54) aceru son audace, il concut bientôt le projet d’une tentative qui pouvait tout à la fois servir les intérêts de Ben-Aben, et lui fournir à lui-même les moyens de satisfaire des ressentimens particuliers. « Quel plaisir pour « moi, se disaitl souvent, de paraître « En vainqueur dans ce pays où j'ai « reçu tant d'outrages. ! d’immoler de « ma propre main ces orguecilleux « Seigneurs qui m'y ontretenu capuf!

« de porter la flamme et le fer sur « ces châteaux que leur lächeté con- « verlit en d'obscures prisons! »

Le calife, informé deses projets, paruts y refuser d’abord; mais, cédant aux sollicitations répétées de Kellamar, et plein de confiance dans sa valeur, il se décida enfin à tenter une diversion à la guerre qu'ilsoutenaitcontreles princes

A) chréuens, en envoyant, des troupes et des vaisseaux attaquer les possessions continentales du chef de la coa« lion. FTP

Quand le jour du départ fut fixé, la sœur. du prince Maure sentit une joie qui depuis long-temps était bannie de son cœur : elle espéra que cet événement pourrait contribuer à changer ue situation qui était pour elle un sujet continuel de tristesse.

Lesémotions agréables qu'elle avaient ressenties en revoyaut Sa patrie avait été de courte durée : privée de la société de son frère, dont tous les momens étaient. déja occupés par la guerre ; condamnée par les mœurs musulmanes à la retraite et à la solitude , elle habitait la maison de cam-

pagne où elle avait été élevée par

C'56 ) Jaher-Ali, et où tout lui rappelait la perte de son père. Quelquefois elle regrettait les hieux qui renfermaïent ses cendres : pleurer sur sa tombe, y répandre des fleurs , quelle plus douce consolation pour les malheurs d’une orpheline! ..... Ah ! combien nous axmons à nous repaitre d'illusions !

combien il est facile à notre âme de prendre le change sur les sentimens qui la subjuguent, et, par une douce erreur, de nous mettre à l'abri des reproches de la raison! Parmi les causes de la tristesse de Mirza, ce n’était point celles qu’elle avait reconnues qui y contribuaientle plus fortement.

en était une autre plus active, et la seule peut-être qui entretint ses regrets : son cœur en soupçonnait l’existence , mais elle n’osait pas se l'avouer

(5) même le jour que son frère vint lui anuoncer son prochain départ pour l'Occitamie. |

« O mon cher Kellamar ! fui dit- «-elle , pourquoi faut-1l que’ le sort “ nous ait afligé dans notre patrie « du plus cruel de tous les maux que « nous avons soufferts pendant une « longue captivité !: À peine avais-Je « osé concevoir l'espérance de n'être « plusséparée de monfrère, que déjà la « guerre l'avait écarté de moi. El nrest « enfin permis de le revoir après une « longue absence! c’est pour le perdre « denouveau,erpeut-être, hélas! pour « toujours ! Et tu ne voudrais pas que « jaccuse le destin d’une rigueur ex- « trême! et tu m 'engagerais encore à « modérer mes hrins! ! Ah lorsque « jarrosais de mes larmes Les murs de

pa CN

EN

Ma prison, ma situation était-elle plus triste ? Incertaine surla destinée de Kellamar, pouvais-je imaginer des périls plus terribles que ceux quil va braver aujourd'hui !. Non, non, je ne me sens plus le courage de supporter mon sort! je n'ai que toi sur la terre! Je ne puis me passer de ta présence : abandonne tes tra:

Vaux, et demeure ayec moi, ou.

laisse-moi l'accompagner ‘partout.

— Songe, lui répondit Kellamar, qne le calife a parlé: Puis: -je différer d'un moment l’exéeution ‘de ses ordres ? — Eh bien! Jaissezmoi te suivre ; 1 ne ta pas défendu de M'emméner avec toi.-V penses-tu, Mia sœur! L'exposer aux chances de la guerre ! = Juai-jè à craindre auprès de Kellamar ? — Te confon.-

f Fe X « dre dans un vaisseau avec les der- « niers de nos sujets! — Il saura leur

« faire respecter sa sœur. — Oubler « les lois de notre pays 1, Elles sont ce injustes. — S'exposer au courroux

« de Ben-Aben ! —H a oublié la fille « de son frère; pensera-t-il à elle quand « elle ne sera plus auprès de lui !....»

Kellamar avait pour sa sœur une amitié si tendre qu'il n'insista pas plus long-temps, et lui promit de sausfaire à ses désirs. Au bout de quelques jours if mità la voile après lavoir fait embarquer secrètement sur le vaisseau qu'il montait lui-même.

En sapprochant des lieux qu'elle avait $isouvent parcourus avec Îrner, en débarquant sur cette plage où elle avaitreçcu le premier baiser de l'amour, Mirza versa des lirmes amères, et se

( 00 ) reprocha tout ce qu'elleavait fait pour se tromperelle-même et pour tromper Kellamar. Elle avait enfin ouvert les yeux sur la véritable cause de sa mélancolie, et c'était dans un des momens où l'amour était faiblement combattu par la pudeur et par la raison ; qu'elle avait prononcé les paroles entendues par Irner au bord de la fontaine.

Si le chevalier ne put reconnaître alors son amante, il ne lui fut pas difficile d'expliquer ses doutes après avoir vu le chef de l'arméemusulmane.

Malgré ce que le retour de, Mirza présageait de favorable à son amour, son Cœur fut en proie à de sinistres pressentimens, La singularité des événemens qui la raménaient près de lui lorsqu'il n'espérait plus la revoir; lé-

{ 61 ) trange position dans laquelle il se trouvait par rapport à elle et par rapport à Kellamar; la contradiction de ses affections et de ses devoirs , tout augmentait la perplexité dans laquelle le dénoûüment du combat singulier avait jeté son ame... Ise promenait à pas lents aumilieu du champ de bataille sans faire attention aux traces du carnage de la dernière nuit. Peu à peu Les terreurs secrètes, les vagues appréhensions firent place à des sentimens moins pénibles ; l'amour rendit {la liberté aux battemens de son cœur, et détourna ses idées de la contemplation d'un avenir incertain. Mais dans ses nouvelles pensées la première fut encore empreinte des sombres couleurs de sa rêverie. Avant d’oser se réjouir du retour de son amante, avant de

désirer de la voir bientôt pres de lui, il craignit qu'elle n'eût pu regagner à temps [es vaisseaux, et qu'elle n’eût trouvé la mort dans le tumulte du combat... Ce fut alors que ses regards devinrent attentifs aux objets qui l’environnalent : il frémit en s'apercevant du grand nombre descadavres qui g1saient de tous côtés. Il aurait voulu les observer tous à-la-fois; et lorsque, à peu de distance de celui près duquelil venait de s'arrêter, il en apercevait un autre dont la jeunesse, les vêtemens ou la taille pouvaient convenir à Mirza ; il y courait, essuyait le sang dont il était souillé, et, bravant l'horreur d’une pareille occupation. il interrogeait avec inquiétude cestraitsaltérés par la mort, jusqu'à ce qu'il se fût convaincu de son erreur... Tel était le sentiment qui

= en +

le portait à parcourir ainsi tout dé champ de bataille , qu'après s'être assuré qu'il n’y avait point parmi les cadavres celui qu'il craignait tant d'y rencontrer, 11 déplora la‘barbarie des hommes , et s'apitoya sur le sort des victimes du plus meurtrier de leurs arts : lui qui tant de fois avait vu avec indifférence toutes les misères que la guerre traine à sa suite ! lui qui aimait à rassasier-ses regards du spectacle d’un champ de carnage !

Quand Irner revint à Montpellier à la tête de ses troupes, le peuple et les magistrats allèrent à sa rencontre.

Il fut salué par des acciamations universelles, etaccueilli avec tous les honneurs dus à son rang, et surtout à l'importance des services qu'il venait de rendre à sa patrie. Harangué dans

( 64 ) les termes les plus flattéurs par le sou:

verneur de la ville, il Fui répondit que chacun de ses soldats avait droit aux éloges qu'il venait de lui adresser, « Qu'aurais-je pu faire, ajouta-t-il en « Sc tournant vers eux, Si je n'avais « été seconde par votre courage et « par la bonne discipline que vous «avez observée ? Soldats réguliers et « volontaires ; vassaux et ofliciers , « tous ont des droits égaux à la gloire, « puisque tous Ont également bien « rempli leurs devoirs. » Ensuiteildéchara qu'une nouvelle invasion m’étant

plus à craindre , il $e démettait du commandement pour reprendre les

travaux qu'il avait interrompus. Cet excès de modération était bien loin du caractère d'Irner ; mais il sentait qu'il devait faire quelques sacrifices

pour s'attacher de plus en plus fa multitude , et pour endormir la jalouse anxiété de ses ennemis, dans un moment où il avait plus besoin que jamais de se’soustraire-à leur surveillance.

Mirza était si près de lui ! pouvaïtil résister au desir de la revoir ? Des plages d'Agde il suffit de quelques instans de traversée pour atteindre la petite ile de Brescou. Le chevalier se hasardait donc quelquefois à prenüre un léger canot, et à voguer autour de la terre occupée par son amante. IL espérait pouvoir la rencontrer sur le rivage , et n'avoir pas besoin de g’avancer dans l'intérieur de l'ile. Mais.

ses tentatives furent long-temps inunutiles : au liéu de la femme qu'il cherchait il n’apercevait sur les côtes, IT. G*

( 66 ) que es sentinelles qui le hélaient sans cesse, et l’obligeaient à s'éloigner promptement , de peur d’être poursuivi par des chaloupes plus légères Ou mieux manœuvrées que la sienne.

Cependant Mirza était toujours occupée du chevalier : ne pouvant sortir de File, elle espérait qu'il tenterait de s'en approcher. Elle s'arrêtait souvent sur la plage, montait sur les rochers les plus élevés : jamais le bateau d'Irner m'était passé au moment où ses yeux se fixaient sur les vagues ; peut-être aussi m’était-il jamais passé assez près pour qu’elle pût reconnaître son amant. Elle s'affigeait , et commençait à craindre qu'il ne l’eût oubliée. Celui-c1, quoiqu'il ne pût deson côté fare une pareille supposition, était aussi triste que la jeune Maure.

Pourtant ils s'aimaient tous deux, ét se cherchaient mutuellement : il était impossible qu'ils ne parvinssent pas À se rencontrer et à s'expliquer.

De tous les lieux où Mirza se plaçait pour observer la mer et les côtes du voisinage , celui qu’elle aimait le plus était une grotte creusée dans le roc au levant de-lile de Brescou. Ce lieu n’était remarquable mi par la symétrie, ni par la régularité de sa coupe. La nature, qui l'avait taillée de ses propres mains, n'avait pas eu besoin de ces lois des travaux mortels pour lui donner le caractère 1mposant qu'elle sait imprimer à tous ses ouvrages ? Quel autre ouvrier aurait su réunir tant de bardiesse à tant- de.

solidité? Quelle imagination humaine aurait puinventer cette profusion d’or-

(08 } nemens, celle richesse de formes , cette variété d’accidens, cé bonheur de perspective? Ici le rocher est creusé en arcades majestueuses ; là il s’est arrondi en colonnades élégantes ; plus loin il figure une chapelle gothique

des fragmens de statue, des images ébauchées de plantes et d'animaux :

l'œil étonné du spectateur croit tout Voir dans cette grotte. Une eau qui tombe goutte à goutte se durcit peu à peu en stalactites de mille lormes. Quand on pense que le travail de la pétrification est continué! ,

on cesse d'être surpris de l’énormité

des masses qu'il *a formées; on s'étonne nième qu'il n’en ait pas accumu-

lé de plus considérables; car l'eau plu-

viale a filtré sur la grotte depuis que

le volcan dont, l’extinction remonte

(69) au-delà de toutes les époques historiques, vomit les laves dont on a bâti la ville d'Agde , et, sans doute aussi, détacha du fond de la mer les rochers qui forment l'ile de Brescou.….. La nature ne Calcule point : elle a des siècles à sa disposition; et si l'homme ose l’accuser de lenteur, c’est que, trop orgueillenx pour ne pas tout rapporter à lui-même, il compare à l'éternité la courte durée de son existence.

C'était à l'entrée de cette grotte que Mirza aimait à s'asseoir en promenant ses regards sur la mer. De là elle apercevait la plage d'Areskiès, et ce bois où naguère elle s'était trouvée si près d'Irner sans le reconnaitre. Quand ses yeux s'étaient fatigués à. chercher la nacelle qui devait le lui ramener ; quand la réverbération du soleil l'em-

(70) pêchait de les fixer: trop long-temps sur les flots, elle pouvait se: délasser en contemplant les. beautés de la grotte, en écoutant le, bruit harmonieux et mesuré des vagues qui tourbillonnaient dans le creux du rocher, ou glissaient. entre des groupes de stalactitessonores. Le printemps avait accordé quelques fleurs à ce rivage stérile. Là croissaient la giroflée marime et le liseron à fleurs bleues ; le Hn y balançait ses tiges élégantes , et faisait bniller ses corolles : dorées, dont le vent le dépouille trop vite. Le crithmum couvrait de ses tiges glauques et vivaces toutes les fentesdes rochers. Le courlis venait becqueter les graines du modeste plantain ; l’ulve balançait dans l’eau ses expansions verdoyantes; et le poisson se jouait

ER 2020 re

(71) entre les filamens violets de la couferve articulée.

Quoique attention de Mirza ne fût jamais;occupée long-temps de ces objets, ils contribuaient cependant à la distraire, et alléseaient le poids des chagrins de son cœur. Ordinairement elle :s'acheminait vers la grotte peu d'instans après son lever. Un matin qu'ayant devancé l'aurore elle rêvait assise sur les mousses que les pêcheurs y avait déposées avant que l'ile tombât au pouvoir des Maures, elle crut enteudre le:bruit. furtif d’une rame.

La vague qui expirait sur le rivage fut silounée par une multitude decercles, et vint mouiller ses piedsavec un bouillonnement inaccoutumé. Elle leva

les yeux, et à la clarté incertaine des ve prenners feux de lorient elle aperçut

un bateau que deux hommes condui-

saient. Ils s'étaient arrêtés un moment en se parlant à voix basse ;:mais soudain la rame ; qui était suspendue sur les flots , s’y plongea de nouveau : la nacelle vogua rapidement, et se dirigea vers la grotte.

Irner, lassé de ne pouvoir s’approcher de l'ile ; avait pris le part d'y débarquer pendant la nuit... Cette fois ses efforts ont été couronnés du succes ; 1l est dans les bras de la femme qu'il aime et qu'il a cherchée si longtemps... Que de ‘tendres reproches les deux amans avaient à s'adresser! que d'épanchemens mutuels ils avaient à se faire ! Ils ont tout oublié ; un seul regarda sufli pour apprendre à chacun que l'absence n’a fait qu'augmenter amour... Dans le délire de ce bonheur

| (75 } inattendu , ils balbutient, ne prononcent que dés mots sans suite, ct ces mots ont l’éloquence du langage des passions. Ravies dans les émotions d'un plaisir incffable, leurs âmes se confondent, se détachent de la terre, et. goûtent une existence nouvelle.

Hélas ! D se réveiller ss de pareils rêves ! un tel bonheur c'evrait durer éternellement, ou nous donner la mort avant de finir... Cependant toutes les illusions ne nous abandonnent pas à la fois; 1l est encore de | douces jouissances après que l'ivresse des sens est dissipée. Le désordre de nos idées ne se répare que peu à peu; l'âme, encore occupée des sensations | qu'elle vient de récevoir, y laisse un vague qui n’est pas dépourvu de char-

[mes Cette douce ‘mélancolie dure | IT. 4 4

(74) jusqu'à ce que les opérations de l’entendement deviennent assezsûres pour nons faire concevoir quelques alarmes ou pour nous retracer nettement les souvenirs du passé.

Les bras de Mirza: sont enlacés au- | tour du cou de son amant; :sa tête, | penchée sur la poitrine d'Irner, est doucement agitée par les palpitations d'un cœur amoureux ; sa respiration est lente et presque insensible ; mais un tendre soupir vient de dilater son sein... Faible etlanguissant, le souflle de sa voix frappe ses lèvres comme le | zéphyr printanier . caresse :les roses de la Palestine.

«Ah ! dit-elle, en leyant.sur son ami « des yeux pleins de langueur , com- « bien j'avais tort de me défier de ma « destinée ! J'ai revu ces bords d’où je

(175) « croyais m'être éloignée pour tou- « Jours ! je l'y ai retrouvé fidèle à « lamôur que in m'inispiras, toi par « qui jé Craignais d'être oubliée! Que « dis-jé! que je craignais d'oublier « moi-même, ... J'étais si loin de « connaitre alors les véritables senti- « mens de mon cœur! En me Séparant « de toi je pensais que la reconnais- « Sance et l'amitié faisaient seules cou « ler mes larmes : quand je suppliai « Kellamar de m'emmener avec lui , «je croyais ne suivre que les inspi-

« rations de la tendresse fraternelle.

«Je me trompais ; j'étais subjnguée « par l'amour. Peut-être, hélas! quand « même je l'aurais reconnu plus tôt, regarde; Irner, quelle est ma fai- «blesse ! ma conduite n’eût pas été «différente. Maïs je ne regrette pas

(176%) « d'avoir été.s1 long-temps éearée : au « contraire ;. je, Chéris les 1ranses et «les alarmes passées ; elles me font «trouver plus douces les espérances «.quiremplissentmon cœur; me font «goûter plus vivement le, bonheur « de.noire amour...»

Mirza s'était interrompue plusieurs fois en prononçant ces, paroles, . et pourtant Îrner laissa à peine échapper quelques, mots :.1].ne, pouvait se lasser de contempler sonamue,... Sa voix était si touchante! elle était si belle, s1 innocente dans ces, momens d'abandon! Quand elle.eut cessé. de parler, 1l parut rêver-quelques instans, et lui-répondit ensuite en ces termes :. « Me voir auprès de! l'objet «que. jadore; .entendre.de sa.-boù- « çhe.les plus douces protestations

d'amour, c'est mille fois plus de bonheur que jen’endévais attendre, peut-être que je: n’en cusse: osé dé- ‘sirer mais: je n'en jouirais pas plus vivement en reportant mes: pensées vers les chagrins qui le précédèrent.

« Loin : d’être augmentée par cette € COMparaison , ma félicité ne pourrat qu'en être obscurcie.. 22 Hs » furent donc bien affreux tes chachagrins, reprit Mirza avec intépèt , puisque tn redontésmême leur souvenir | +2 Qui, bien affreux ! quel- “ques+uns:sont tels qu'heureusement tu n'en peux éprouver ‘de pareils ; les ‘atitres duraient encore au moment où l'amour n'a guidé vers.ces + lieux..=— Ceux-là du moins tu peux

-æ les oublier à jamais : Séparés, nour- 4 FiSSant une passion secrète où.,Isans

( 781) espérance;nous avons, assez longtemps souffert les tourmens de. l’amour. Le sort nous a réunis ; nos cœurs ontsuse comprendre; vivons désormais pour en connaitreles douceurs... Cependant, je ne puis te le cacher, Irner ; j'ai comme toi des souvenirs qui mimportunent:maintenant que je connais l'amour, jeme rappelle d'avoir éprouvé une autrefois un sentiment qui ‘en était aussi peut-être. —Que dis: tu ; Mirza! tu aurâis aimé un autre? qu'Irner ! — Hélas, et il en était bien peu digne!

châtelain déloyal, ilim'avait séparée de: mon !frère. — Quor ! le maître du: chäteau:d'Orthus...….. — Non; le châtelain était moins cri-

“ninel que Migès : victime d'un pen-

chant irrésistible, il ne pouvait se

(79) “ pardonner sa faute quand je l'avais « pardonnée moi-même. Son mal- « heur me faisait pitié... Mais par “une association d'idées que je n'ai “ pu comprendre, je. pensais tou- « jours à l'amitié d’'frner en coOmpatis “ Santaux maux du châtelain ; et lois- « que je t'ai revu, maintenant même, « je sens se réveiller dans mon Cœùr « le sentiment qui m'attachait à lui’.

« N’en sois point jaloux , ô mon cher « Îrner ! dans le recueillement de son « bonheur mon âme reproduit sans « doute les plus tendres émotions du « passé pour les confondre toutes « dans celles du moment, et pour « accroïtre l'amour que tu m'as fait « sentir...; »

Le chevalier avait appuyé une main sur $on front pour cacher des larmes

(80 ) quis'échappaient de ses yeux : il la releva brusquement ; et ayant imprimé un baiser de feu sur les lèvres de Mirza :

« Va, S'écria:t-1l, ne crains pas d’ex- « Citer ma jalousie ! conserve tou- «Jours les sentimens que tu viens de « manifester ! mon amour ne peut «“ s’alarmer davantage de ta pitié pour « le coupable, châtelain que. de, ton « attachement pour l'amu deton père...

« Mais le temps fuit; le coleil.est déjà « bien élevé dans le ciel; la mer est « Calme; je dois penser à regagner « les côtes de l'Occitanie. — Eh quoi!

« dit son amante avéc inquiétude, tu « Yeux partir À tu veux abandonner « Mirzal Ce n’était done : pas pour « Vuiur à mon sort que tu venais dans « cette ile ! Hélas ! j'avais espéré que tu y demeurerais avec moi, et que

« LME suLvrais partout, dans quelque « pays que nous transportät la for- «tune. — Mirza, reprit doucement « Irner, ma naissance et: mon sexe «m'imposent des obligations , aux- « quelles je: dois le sacrifice de mes « affections les plus chères... C’ést à « l'insu de tout le monde :que j'ai « tenté de me rapprocher de toi...

« La même chose meserapossible sou- « vent puisqu'elle la été une fois... « mais pour le-moment il faut que « je m'éloigne.. — Eh bien ! tu par- « tiras ! mais du moins attends encore « quelques ‘instans ; le vaisseau qui « porte Kellamar ne tardera pas à « rentrer dans le port ; nous irons le « voir, l’embrasser, ensembie : qu'il sera heureux de te retrouver !, , —

(82) Y penses-tu, Mirza ! Kellamar n’est « plus ce malheureux capüf dont j'aimais à adoucir le sort, et que je « rendis à son pays et à la hberté ; il « est maintenant l'ennemi de ma pa- « trie: nous ne devons plus nous revoir « que sur un champ de bataille...

« — O mon Dieu ! de quel funeste «avenir ces paroles me menacent !

« Eh! Kellamar n’est:l pas toujours « le frère de Mirza!... Rassure-toi ; je ne l'oublierai jamais : nous nous “ SOmmes rencontrés une fois ; le sort « favorisa ton frère ; il pouvait m’ar- « racher la vie; il m'embrassa en me « rappelant mes bienfaits... :. Mais « dans un combat la maïn du général n’est pas la seule qui puisse. donner la mort... Hélas ! que vient- il cher-

(83) « Cher, dans: l'Occitanie !... Si tu « pouvais le dissuader de ses projets.

« Mais s'il,persiste à attaquer mon « pays, ne lui parle pas de moi ; garde-to1 bien de lui dire que je « suis venu ici! Il ne connaît pas “ mon amour... Qu'un brave tel que « lui ne puisse jamais élever de soup- « çons sur l'honneur d'Irner.... Peut- « être ma conduite lui ferait-elle sup-

« poser que jai conçu la coupable « pensée de trahir ma patrie... Cesse « de me retenir... adieu. adieu; « tu me reverras dans deux jours. »

Il tint parole ; la grotte mystérieuse servit encore d'asile à leurs tendres amours, et dans la suite ils s’y rencontrèrent souvent. Mais tandis que le chevalier goûtait ainsi le bonheur dans

( 84) lès bras de son aimânte , Ses ennernis

ainassaient sur sa tôte un orage qui de-

vait bientot y “éclater pe Mmahicre térfiblé.

Page 1