SCHILLER
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Macs. avait deviné sans peine qui avait pu découvrir le lieu de la retraite . de. Mirza , le faire connaître à son frère, et faciliter ensuite leur évasion.
Ilfut plus embarrassé pour s'expliquer la longue absence qui avait précédé l'apparition de Kellamar dans le chà-
( 86 ) teau d'Orthus. Quoiqu'en jugeant des autres par lui-même , il sentit que la dépravation des hommes est sans bornes , et que le soin de leurs intérêts peut leur commander des actions contradictoires ; 1l s’avoua d’abord l'impossibilité de rapporter à la même cause deux actions entièrement opposées. Il lui sembla que lliomme intéressé à garder Mirza près de lui et à la séparer de son frère, ne pouvait être le même qui avait protégé la fuite des deux Maures après les avoir réunis. Mais bientôt , par une suite naturelle de ses préventions antérieures, il aima mieux Croire qu'aucune violence n’avait répugné à l'amour d’frner, et que la jalousie avait pu lui suggérer des ruses infernales, et le rendre capable d'user d'artifices froidement combinés.
|: Intéressé à tenir dans le plus grand :
| secret les événemens qui avaient ac- ï cru son animosité, Migès ne put pour- | suivre sur son rival une vengeance | éclatante ; mais par des -inductions | calomnieuses, par des réticences ha- | bilement ménagées , il ajouta à ces | bruits vaguement Outrageux, que l’en- | vie s’empresse toujours de répandre, | et que la curiosité grossit en les ac- | cueillant…; 11 fut quelquetempsréduit au silence après qu’Irner eut repoussé | l'invasion des Maures. Alors même il | trouva l'admiration dans le cœur, l’é- | loge dans la bouche de la plupart des
| personnes qui naguère écoutaient avi-
| dement ses paroles. Les preuves de pa- | triotisme que le. chevalier avait don- | nées dans cette circonstance, auraient peut-être ébranlé toutes les opinions
du vicomte, et l’auraient enfin obligé d'en rougir, Si, en apprenant le nom du général des Musulmans, il n’eût été informé aussi de la singulière termindison du combat qu'il avait soutenn contre Irner, et des fréquentes tentauves que ce dernier faisait pour s'approcher de Brescou. Quelle fut sa joie lorsque, embusqué dans une maison d'Agde, il acquit la certitude que le chevalier pénétrait dans Pile, et s'y arrêtait long-temps! Son cœur était si altéré de vengeance, qu'il se reput avidement de l'espoir de la voir bientôt assouvie. Aucun mouvement de jalousie ne vint suspendre ou altérer ses transports ; 1} ne soupÇonna pas même le véritable motif qui attirait Irner dans la térre occupée par les ennemis. [croyait qu'un Occitanien
ahissait sa patrie, et son cœur n’é- | tait pas. flétri par la tristesse ou sou- levépar lindignation !..... Il se borna
à reconnaître, que la conduite du chevalier était telle qu'il n’aûrait pu en tenir une plus imprudente en suivant les conseils de l’homme le plus antéressé à le compromettre. Les apparences étaient manifestement contre lui; Migès se hâta d'en profiter pour le perdre.
Il envoya an roi de Majorque une dénonciation dans laquelle. il. accu-
sait le chevalier d'entretenir, depuis long temps, des intellivences crimilnelles avec les ennemis de son pays.
| Après un détail circonstancié dé tous | des faits qui pouvaient en fournir la
| preuve, 4l prêtait à Irner les vues de |
Fambition la plus extravagante : « Son- IX, 4 *
( go À
pez, siré ; écrivaitilauroi, songez
qu'il né pense à rien moins qu'à « soustraire FOccitanie à votré domi- « nation. S'il s’ést montré d'abord atta- « chéàsesdevoirs en combättant les in- «fidèles, ce n’est qué pour trompér « plus sûrement à la faveur de la con- « fiance qu'il aura inspirée. Les enne- « mis sont encore à nos portes, et il « s'est démis. du commandement ; il « répète avec affectation que main- « tenant nous n’avons plus rien à craindre de leur part, et cela pour faire disperser les troupes qui dé- « fendent nos côtes. Quand on aura « suivi ses perfides conseils, 1l arri- “vera tout à coup à la tête des Maurés, « ct avec leur secours il se rendra « maître de la province. Si les Mu- « sulmanis refusent de ‘servir l’armbi-
(91) «tion d’un étranger, d’un chrétien, il n’hésitera pas sans doute à abjurer sa religion , et il usurpera ia sou- « veraineté de l’'Occitanie en se déclarant le lieutenant de Ben-Aben ». - Pour que la dénonciation produisit tous les effets qu’en attendait le vicomte , il était nécessaire de détruire les sentimens d'estime qu'Irner s'était conciliés par ses talens et par sa réputation militaire ; l'admiration et la reconnaissance qui avaient été portées ati
comble par le brillant succès de sa der-
uière expédition. La publication In Opinée des griefs qu'on lui imputait n'aurait trouvé que des incrédules parmi le peuple et la plupart des seigneurs. L'indignation publique pouvait même opposer une barrière msurmontable aux poursuites judicixires,et
(92) venger sur le dénonciateur loutrage qu'il faisait à Irner. Migès reprit donc la marche tortueuse qu'il avait déjà suivie une fois; et, puisant à toutes les sources qui pouvaient lui fournir quelquesrenseignemens sur lavie privée du chevalier; dénaturantlesactions indifiérentes ou digues d'éloges; suppléant avec uneperfide habileté à l'incertitude de.quelques autres, il répandit sourdement une foule de bruits capables de changer peu à peu l'opinion du public. Il fut bien secondé dans ses vues par la légèreté dela comtesse Mathilde.
Persuadée qu'en satisfaisant quelques ressentimens. particuliers, la. médi.
sance lui fournissait l’occasion de faire briller la finesse et la vivacité de son esprit, cette femme prenait plaisir à accréditer, à redire partout ce qu’elle apprenait de défavorable à Irner. In-
sensée |: n’était-ce pas se nuire à ellemême que chercher à persuader qu'il
n’était pas digne de l’estime«es autres, cet homme qu’elle avait tant aimé, qu’elle aimait encore plus quejamais !
Migès était déjà très-hé avec elle, lors de la fête où le chevalier fut invité.
Depuis cette époque le dépit et la jalousie avaient rendu leurs liaisons plus intimes ; et par une erreur peu familière à son sexe, Mathilde, s’était hyguée contre lPamant à qui elle n'avait pu inspirer de l'amour, avec un homume épris des charmes de sa rivale.
Le vicomte venait souvent dans sa maison, parce qu'il y trouvait une société toujours disposée à “couter ses propos. » Je ne finirais pas, disait-il | « uu jour, agrès avoir porté des re- |« gards inquiets autour de lui, si je « voulais vous apprendre tout Ce que
( 94) « je sais sur le compte du chevalier:
« Toutes les actions de cet homme « ont été bizarres outénébreuses.Dans tous les pays qu'ila habités il a pris « une part active à tout ce qui s’est « fait d’extraordinaire ou de criminel.
« D'après quelques documens que j'ai « recueillis, 11 me paraît certain qu'il « ne fut pas étranger à un événement « qui se passa dans cettie ville il ya quelques années , et sur lequel il “ avait régné, jusqu'ici un mystère impénétrable. »
Ce début ayant vivement piqué la curiosité , on pressa le vicomte de s'expliquer. Alorsil parcourut des yeux l’assemblée , Comme pour s’assurer de nonveau qu'aucun ami d'Irner n’y était présent; ét après un nn moment
(95) de silence il fit en ces termes le récit qu’on lui avait demandé.
« Non loin du château d’Irner, ét dans une maison qui fait partie de ses domaines, vivait une famille de paysans. Esclaves de la glèbe, et se devant tout entiers au service de leur suzerain, ils avaient vécu pauvres et laborieux jusqu’au jour où celui-ci se démit volontairement d'une partie de ses biens pour en former l'apanage du chevalier. Mais dès-lors l’abondance 7 régna chez eux; ils jouirent d’un sort qui pouvait faire envie à beaucoup de paysans libres, et qui aurait dû exciter contre leur nouveau maître lindignation de tous les seigneurs. On n'exigea du vieux Barescut qu'un travail modéré, et on lui adjoignit ‘trois laboureurs pour partager avec lui le
soin de la culture des terres,auxquelles il avait suffi depuis que. ses deux. fils avaleut satleint l'âge de l'adoleseence.
Ceux:ci-furent affranchis et abandonnéreut la:charrue pour le métier des armes. fn aitendant qu'ils fussent oc cupés par quelque guerre, le chevalier, qui avait reconnu dans leur caracière une fermeté peu commune, dans leur esprit une intelligence audessus de leur condition , leur .facilité , les moyens d'acquérir quelques connaissances. Pour qu'ils fissent des progrès plus rapides, ikne dédaigna pas de leur. donner lui-même des leçons ; ses gens le virent quelquefois, et à leur grande surprises les: visiter dans la derneure de leur père ,.ou entrenir.avec eux de longues convyersauons, soit dans la campagne, soi
(97 ) soit dans les appartemens du château.
Sans doute qu'Irner avait déjà sondé son cœur. Ilavaitcompris quelle devait être la destinée d’une âme inquiète et farouche; et puisqu'il rencontrait des hommes capables de le seconder dans les vicissitudes d’un ‘avenir qu'il commencçait d'entrevoir, le meilleur moyen qu'il püt prendre pour se les attacher sans retour était de leur inculquer ses doctrines impies et subversives:
Gependant il était dans la période la plus fougueuse de la jeunesse ; l'ambition n'avait pu étoufler les autres passions de son cœur, puisque dans un
âge plus avancé elle a su les entretenir, les mettre en acuon les unes après les autres, et les faire contribuer toutes à son avantage. Qui sait même si, par une bizarrerie dont sa vie offre plu-