CHAPITRE XII
Ses ennemis le dominent , et ceux qui le haïssaient sont dans la prospérité. Le Seigneur l’a aflligé,, à cause de la multitude de ses iniquités.
LAMENTATIONS DE JERÉMIE.
Ex» sa qualité de gouverneur de la province et de premier justicier du roi de Majorque , Trincavel était de droit Le juge du chevalier. Migès avait craint qu'il ne voulût point se récuser, ou que les sentimens de la nature et le désir d'éviter à sa famille une tache
. Crar&) déshonorante, ne le portassent à em:
ployer tout son crédit pour faire absoudre son frère. Quoique l’accusateur se crüt assez sûr de ses allégations.
pour ne pas s'inquiéter de l'issue d’un jugement impartial , 1l désirait du moins qu'elles fussent examinées sans.
indulgence : c’est pour. cela qu'au grief de félonie, il en avait ajouté deux autres qui devaient distraire Irner de son juge naturel. Si le roi eût pris lecture de la dénonciation, il eût été frappé du ton passionné qui y régnait d'un bout à l’autre; mais.n’ayant pu la connaître que par le rapport de quelque ministre que la gloire du chevalier avait sans doute importuné , et jugeant du. dévouement du vicomte par la gravité des périls qu'il avait signalés , 1l le chargea d'organiser la
(119 } procédure et de soutemir ses intérêts, en lui conférant le pouvoir et les attri-butions qu'aurait eus Trincavel s'il se fût agi simplement d'un crime de félonie. Migès hésita un moment avant d'accepter de pareilles fonctions : la terrible responsabilité qui allait peser sur sa tête ébranlait la certitude qu'il pensait avoir sur la culpabilité d’Irner.
Cependant il se rassura bientôt en se promettant de ne prononcer qu'après un examen scrupuleux , et surtout en réfléchissant au vénérable caractère de l'évêque de Maguelone, que le roi lui avait adjoint pour collègue, et à la loyauté du commandeur deVilledieu, qui devait présider le tribunal. Hélas!
ne se plaisait-il pas à s'aveugler luimême ? ne prenait-il pas le cri du xessentiment pour la voix d'une cons-
( 120 ) cience pure! C'était lui seul qui pouvait fournir et rechercher les preuves des crimes imputés à Irner, et de ces deux juges qui lui inspiraient tant de Confiance, l'un était accoutumé à né Voir que par les yeux de son vidame ; l'autre devait haïr le chevalier, s'il connalssait les causes auxquelles on attribuait la mort de son fils naturel! Trincavel, qui apprit en mêmetemps et le décret royal qui le privait d’une partie de son autorité, et les crimes qu’on imputait à son frère, en fut douloureusement surpris. Malgré la jalouse froidenr qu'il avait montrée quelquefois envers le cheyalier, mal gré lecalme avec lequel il avait écouté les vagues insinuations de la médisance, la vue des périls du moment réveilla dans son cœur l’ami-
» (é2r à üué fraternelle. Il courut à la demeure d'Irner; il en était absent depuis deux jours. IL alla le chercher à son chàteau ; 1l n’y était pas. Enfin, y étant retourné quelques heures après , il le rencontra encore occupé à changer de vêtemens : ceux qu'il quittait paraissaient avoir été fortement mouillés par les vagues de la mer ou par une pluie d'orage qui venait de tomber.
« Pardonne-moi, lui dit-il en l'em- « brassant avec tendresse, pardonne- « moi des torts que je me reproche « amèrement..…. Ah! pourquoi m’ont- « ils si long-temps empêché de t'adres- « ser les conseils de la prudence e « de l'amitié !
« Je dois les regretter aujourd'hui, « répondit Irner d’un air sérieux ; car « sans doute j'y aurais été plus docile