EN
dant je ne te déguiserai point mes
doutes... Tes fréquentes absences , l’état dans lequel je viens de te sur-
prendre. Frincavel., j'avoue
quil y à dans ma conduite quelque
chose d'incompréhensible pour ceux
à qui je n’en dois pas compte ; mals,
cher au monde, j'én atteste ton amitié, le ciel lui-même, s'il est permis à un mortel de le prendre à té-
‘yen jure par ce que jai de plus
funeste à l'honneur de notre fainille,
rien de contraire aux devoirs que la patrie n'a HN pOSÉS.... — Qu'rmporte hélas !:$i la malveillance s'est
e trompée en cherchant
( 124 ) « justice. — Mon cher Irner , tu te fie «“ peut-être encore sur l'opinion du « public... .. eest à un tribunal plus « élevé, plus terrible, hélas! et tout « aussi sujet à l'erreur que ta conduite « doit être soumise. Le roi vient de « linstituer par un décret, et ton ac- « Cusateur doit siéger parmi les juges.
« — Je sais tout, et je ne crains pas « ses poursuites; malheur à lui sil « me force à faire connaître la vé- « rité! — Quoi! tu consentiraïs donc « à être jugé par un pareil tribunal ?
« tu te soumettrais#patiemment à ce « qu'il lui plaira d'ordonner avant « qu'il soit prêt à prononcer sur ton « SOrt! -— Sans doute ; et n'est-ce pas « le seul moyen de ménager ma « gloire, de faire sentir à Miges combien peut lui être funeste l'autorité
truction de ton proces. .. Irner enfermé dans un cachotsous le poids
captivité, que les torts faits par celle-ci à la réputation sont réparés
« ment qui absout... Ah mon cher
(T8) hi 4 dont il dispose ? — Crois-tu quil À se donne le temps d’examiuer si tu auras le courage de le braver ? et À quand même 1l reconnaîtrait que ion intention est telle, qui lempécherait de se venger en te faisant emprisonner ? Il en a le droit; la prudence lui fait même un devoir de commencer par cet acte l'ins-
d'une accusation terrible}. quelle humiliation pour sa famille! quelle atteinte pour sa gloire. passée !....
Ne me dis pas que la certutude de
l'innocence adoucit les maux de la
d'une maniere éclatante par le juge-
( 126 ) « Îrner, tor qui dois connaître les * hommes puisque tu as long-temps « recherché leurs suffrages , ne te « souvient-1l donc plus de leur injus-
« tice! Entraïnés à croire au mal par
«* un penchant irrésistible, ils chan- “ gent toujours les soupçons en cer- « utude , et leurs préventions défavo- « rables ne sont jamais entièrement «détruites par la déclaration tardive «de l'innocence d'un accusé. Ne « t'expose donc pas à un pareil sort ; « fuis, 11 le faut; c’estton frère qui ten « Conjure Se dérober à des « hommes armés d'un pouvoir sans « limites ce n’est pas déclarer qu'on « est criminel ou qu'on craintleur jus- « ce, c’est seulement les reconnaître « sujets à l’erreur.. D'ailleurs, cheva- « her, quoi qu'on doive penser de ta
(127 j «fuite, des motifs plus puissans La « commandent. En écrivant au roi « pour l'assurer de ton innocence, «Jai protesté contre le décret qui «m'a dépouillé illégalement de mes * droits : ma lettre lui sera remise par « un seigneur en qui je puis avoir une «entière confiance. Soustrait à l'in- « fluence du ministre qui a SUrPTIS Sa . religion, le roi ne peut éviter de te « rendre justice, et de faire cesser la « procédure commencée. Si, contre « toute apparence, il persistait à SOu- « mettre tes actions à un tribunal, du « moins il me rendra l’antorité qu'il . a conférée à Migès , et alors Le même « instant apprendra à toute la pro- « vince et ton accusation et ton abso- « lution.…. Mais il faut du temps pour + que je puisse avoir une réponse de.
« l'ile de Majorque, et maintenant «“ ton absence est seule Capable de “ Suspendre l'instruction du procès.
Fuis, cher Irner… Dans quelques
heures tu peux être hors de la pro-
vince Le comtat Venaissin n’est
qu'à peu de distance : c'est là qu'il “ faut aller chercher un asile... Tu “ seras toujours à portée d'y recevoir « les avis que je croirai important de « 1e transmettre. »
Îrner était devenu rêveur pendant le discours de son frère : il eût voulu répondre à chacune de ses raisons ; il
s'étonnait de les trouver sans réplique:
puq
il voulait Persister dans une résolu- Uon qu'il avait crue sage; 1l reconnaissait avec dépit qu’elle était déjà ébran- Ice.
€<Eh bien, dit-il froidement, je fui-
( 129 ) rai pour te donner le temps d'accomplir tes projets ; mais, ajouta-til d'un son de voix confidentiel, avec un regard farouche et en serrant la main de Trincavel, si tes espérances étaient trompées , Si nos ennemis venaient à triompher , rassure-toi , je sais un moyeninfaillible
pour épargner une injustice à Mi-
ges et un déshonneur à notre famille. »
« Bannissons toutes nos craintes, lui répondit Frincavel attendri, tu n’es point coupable, etle ciel ne sera pas injuste. Mais partons; ma
litière nous attend dans la cour du
château. »
Ils se mirent en chemin quelques
instans après, et firent une telle dili-
gence quils étaient bien au-delà de
( 150 ) Nimes au moment où la nuit arriva.
Trincavel accompagna son frère jusqu'au bord du Rhône, et ne répartit pour Montpellier qu’apres lui avoir vu traverser le fleuve, et avoir recu ‘le muet adieu que sa main lui envoya dès qu'il eut touché les terres de la Provence.
Au moment où l’homme sent la première punition de ses fautes, la présence d’un témoin aux yeux duquel il craindrait de s’humilier peut un ins.
tant fermer son âme au repentir; mais quand il est seul avec lui - même , quand l'orgueil ne soutient plus son courage, Sa Conscience est accablée par les cruelles pensées qui l’assaillent eu foule, Il porte sur sa conduite passée des regards inquiets et accusateurs : l'action la plus indifférente lui
( 37 ) parait alors aussi coupable que celles qui ont causé son infortune. Insensé !
il ne serait pas réduit à se juger avec tant de sévérié s'il avait eu la force de juger avec moins d'indulgence ses premiers égaremens !
Sans être coupable des crimes qu’on lui imputait, rner avait au moins à se reprocher quelques imprudences et peut-être aussi des torts d'une nature plus grave; mais il n'éprouve aucun remords ; 1l n'a pas attendu à ce jour pour se blämer. Sa ‘raison, presqu'aussi forte que le penchant qui l’entfaina, lui en fit prévoir toutes les suites; il cessa de s’aflliger.
Loin de déplorer son sort, il y trouve une nouvelle preuve du fatalisme qui le poursuit, et s’y résigne sans murmure. Loin de maudire son amour, il
( 292 s'estimerait heureux de pouvoir y céder encore. En regrettant Mirza, il est fier d’être proscrit par rapport à elle, et sent que les instans de bonheur qu'il a goûtés dans ses bras ne pourraient être payés trop cher. Cependant une réflexion pénible vient l'afliger toutà-coup : l’ascendant qu'il a si longtemps exercé sur ses COMmpatriotes Pourra-t1l survivre à la disgrâce qu'il éprouve aujourd'hui? n'oublierontils pas bientôt la gloire d’un hommie devenu pour eux un objet de pitié ? Ac- COuitumé à tout rapporter à lui seul ,
Îrner s'étonne de ne pas avoir su maï-
triser des circonstances qui devaient
flétrir son orgue}, et le forcer à subir la protection d’une foule de personnes qui naguère se seraient honorées de la
sienne! Sur la terre où maintenant
(#35) il promène ses pas, c'est COMME Une faveur et non,comme un droit qu'il réclamera l'hospitalité. Les amis qu'il a dans l’'Occitanie ou auprès du roi de Majorque acquerront, en faisant des démarches pour lui, la supériorité que donne toujours le bienfait.
L’arnitié fraternelle est à peine capable de lui faire supporter la pensée d’être déjà protégé par Trincavel... . Eh quoi, cette âmie qui se révoltait jadis à Pidée d’une injustice, ce cœur dont la sensibilité fut si vive, craint maintenant de s'ouvrir à un sentiment aussi doux et peut-être plus pur que la bienfaisance! C’est que chez les hommes qui ne-voient rien au-delà du tombeau la vanité étouffe toujours les qualités les plus précieuses. La reconnaissance des autres leur est importune, parce
qu'ils se sentent assez payés par les jouissances que leur orgueil a retirées en répandant le bienfait. Ne tournant jamais leurs pensées vers le grand Être qui acquitte les obligations du faible , ils supportent avec impatience l'idée de recevoir des bienfaits qu'ils ne pourront rendre pendant leur vie.
Tandis que le chevalier errait à pas lents sur le rivage du fleuve , un pauvre s'était approché de lui pour lui demander l’'aumône. En le voyant absorbé dans une profonde réflexion , et en remarquant la tristesse. qui était peinte sur sa figure, il n'avait pas osé lui parler, et marchait à ses côtés en attendant le moment propice pour implores sa compassion. Dès qu'irner s 'aperçutde sa de il tira sa bourse, et tourna vers lui des regards pleins de dou-
ceur. « Assistez-moi, dit le pauvre;
«Je prierai Dieu pour vous. — En-
core un protecteur : murmura le chevalier stupéfait; et 1l laissa retomber dans sa bourse la pièce de monnaie qu'il avait tirée. .….… Sous quels habits se présente-t-il à moi! quelle est donc ma situation ! — Pardonnez-moi,reprit d’une voix supphante
« le Provençal, quine comprenait pas
pas la pensée du chevalier, serait-ce une offense d’invoquer Dieu pour vous ? — Et tu crois donc quil écouterait ta prière : qui est-ce qui peut te donner un pareil crédit auprès de lui ? — On dit que les malheureux sont lesenfans deson choix ; que leurs prières lui sont plus agréables que toutes les autres. — Ne voistu pas que je suis malheureux aussi,
( 156 ) “ peut-être bien plus que toi, maloré « la différence des habits qui nous « couvrent ! — Eh bien , si votre sort «est injuste, si vous adressez vos « prières au ciel, sans doute qu'il es » EXAUCETA. »
Irner demeura comme accablé par ces paroles, et le pauvre s’éloigna, moins aflligé de n’obtenir aucun secours qu'étonné des étranges questions que cet homme venait de lui adresser ; mais 1] était à peine à quelques pas du chevalier, que celui-ci courut vers lui, le pressa d’accepter sa bourse tout entière, et, se jetant à genoux , lui demanda sa bénédiction,
Pour n'être pas reconnu dans le pays où 1l venait se refugier, Irner avait pris le costume de ces poètes errans qui allaient de château en ch4-
(137) | eau offrir leurs chansons et les accords de leur harpe. Le comtat Venaissin, n’appartenant ni au roi de France mi ausouverain-de l'Occitanie, était plein de fugitifs de ces deux contrées ; mais pour qu'ils fussent en sûreté 1l fallait que quelque seigneur les prit SOUS -Sa DRGte CU OA et enr OUR asile; car 1l n’était pas sans exemple que le droit des gens eût été sacrifié à des motifs d’une politique faible ou ambitieuse,
En cherchant un lieu dans lequel il pût demander l'hospitalité, Irner marcha une grande partie du jour, et s’écarta des rivages du Rhône. Le soleil penchait à l'occident quand il arriva aux bords de la Sorgne. En remontant la vallée que cette rivière arrose,
11 découvrit bientôt une pe os
À 150 | dont l'aspect annonçait l’'opulence du maitre Sans avoir ia sévérité et Îles sauvages forufications de la plupart des châteaux d'Occitanie. La facade, d'un style toscan, et débarassée du luxe des ornemens arabes, rappelait à irner les belles proportions des mo:
numeéns antiques qu'il avait adimirés
tés se trouvaient, au lieu de tourelles, des pavillons aux formes gracieuses. Une corniche élégante régnait à la place de lourds machecoulis. Aucun rempart ne masquait lavue, et le seul objet qui püût rappeler l'idée d'un fossé était un canal étroit et peu profond. Alimenté par les eaux de-la rivière, ce ruisseau entretenait la fraîcheur dans la pelouse et dans les touffes de sycomores qui ombrageaent-le
‘château, et formait une île toujours accessible aux besains ou à la curiosité du voyageur. Le souñle dun zéphyr qui balançait mollement le feuillage, les rayons du soleilcouchant qui doraient les pierres de la corniche, l'ombre qui régnait déjà dans le bas, tout contribuait à lembellissement de ce séjour délicieux , et le rendait une image parfaite de la tranquillité dont le comtat Venaissin jouissait sous le gouvernement des pontufes.
Irner, s'étant .avancé jusque sous les balcons du château, détacha Îa harpe qui étaitsuspendue à son épaule, et, en faisant résonner les cordes pour accompagner sa VOIX , 1} chanta cette
‘remance :
Caigo) Séparé de sa douce amie,
Fugitif et persécuté ;
Un enfant de l’Occitanie
Demande l'hospitalité.
Ces beaux lieux , chéris du Trouvère, N’ont jamais trahi le malheur :
L'air d’une terre hospitalière
À déjà consolé mon cœur.
Ma haïpe , mon seul héritage, Accompagne mes pas errans ;
C’est un ami qui du voyage
Charme les pénibles instans.
Dans le château, dans la chaumiëre, Souvent ses accords énchanteurs
De tous-les yeux , pour le Trouvère,
Ont fait couler de tendres pleurs.
Chantant la guerre et la vaillance ;
Êlle redit aux paladins
‘Ces jours de gloire où la Durance À vu fuir les fiers Sarrasins :
Mais si la naïve bergère
Lui demande un chant amoureux, Elle se tait, et le Trouvère ,
Æn soupirant, baisse les yeux.
Avant qual eût cessé de chanter, une jeune fille -qui folâtrait dans le bosquet était accourue -vers lui, et lécoutait avec des marques d’un vif intérêt. Un écuyer et plusieurs domestiques , attirés comme elle par la ‘musique qu'ils avaient entendue, paraissaient désirer vivement de parler à létranger; mais elle leur imposait silence par un regard où se peignaient la douceur et le commandement, et en appliquant ses petites mains sur ses lèvres. À l'influence qu’elle paraissait
( 142 ) exercer sur les gens du château, à l'innocence qui régnait dans toute sa personne, à l'intelligence qu’elle montrait, Irner aurait pu la prendre pour un de ces anges que le ciel fit quelquefois apparaître aux mortels quil chérit; mais le souvenir des dernières paroles du pauvre qu'il avait rencontré le matin l’avertit tristement que le jeune objet de son admiration était, une créature périssable et sujette à l'erreur comme lui. Cette idée répandit dans l'accompagnement qu'il improvisa pour sa dernière strophe une expression de mélancolie s1 touchante et si passionnée, que tous les auditeurs en furent émus jusqu'aux larmes. L'enfant elle-même , quoique trop jeune pour avoir cette sensibilité morale que le climat de la Provence
( 145 ) développe pourtant de bonne heure, ne pui se défendre d’une émotion plus tendre que l’étonnement qui lui avait été causé d’abord par la physionomie de l'étranger. « Venez, s’écria-t-elle « en Saisissant une main d'Irner, ét « la couvrant de baisers, venez, beau « troubadour, entrez dans ce château.
« Sans doute “c'était pour avoir Ja « permission d'y séjourner que vous vous en étiez approché : entrez, on
« vous ÿ recevra; cechâteau m'ap- « partiént, Jen suis la maîtresse en « l'absence de ma mère. — Eh quelle « est donc la femme assez heurense « pour avoirun pareil enfant?demande « le chevalier en lui donnant de dou- « ces caresses , ét en interrogeant de « ses regards tous les domestiques qui «+Ventouraient : peut-être qu’elle
(144) n'approuverait pas la détermination dé. sa) He: en — Soyez sans inquiétude, reprit-elle, ma mère «aime tant les troubadours!....
Es R
« Ellelesaccueille toujoursavec bonté:
«-quoiqu'elle n’habite pas ce château, « elle y vient souvent. .…. elle doit y “ venir dans quelques jours ; vous lui « répéterez cette romance que vous «venez de chanter, et elle sera bien « contente que,je vous aie donné l’hos- « pitalité. — Elle a raison, dit alors « l’'écuyer, M"° la comtesse ne refuse « jamais l'hospitalité aux troubadours, «et nous devons maintenant obéir « aux désirs de sa filie, »
frner ne pouvait se lasser de consi dérer FPenfant qui lui avait fait un accueil si gracieux: les traits de cette Sgure angélique jetaient dans ses
idées un vague incompréhensible , € faisait renaître le Sentiment religieux qu'elle lui avait: d'abord inspiré. Il se rendit à son, invitation sans que les pensées qui l'avaient tant affligé le matin se présentassent un seule fois à son esprit; et pendant huit jours il jouit dans le.château d’un calme qu'il ne SesOuvenait pas d'avoir jamaïsconnu dans sh vie... C’est que les paroles | du pauvre avaient dompté cet orgueil inquiet qui le portait à vouloir tout soumettre aux lumières bornées de sa | raison, et que, séparé de tous les ob-
jets terrestres; il s'élevait pour la pre-
mière fois à la contémplation de là -divmitél. Ah pourquoi fut:l obligé dé sedétacherdecesmédiiationssublimes
pour retomber sur laterre, pour êtré de nouveau en proie au doute et aux IL. ,
( 146 ) passions les plus cruelles pendant les courts momens qu'il devait y passer.
Chaque jour en sortant de son appartement il rencontrait la jeune maftresse du château, quivenait lesalueret le prier de chanter. Il se rendait volontier à ses désirs ; et laissant courir ses doigts sur les cordes de sa harpe, il en tirait une mélodie douce qui augmentait l'élan de son âme et la secrète émotion que lui causait toujours la présence de cet enfant. Un matin que, l'ayant rencontrée comme de coutume, il se préparait à prévenir sa demande, « Attendez un instant, lui « dit-elle avec le sourire de l’inno- « cence, ce n’est pas pour moi que « vous devez chanteraujourd'hui : ma « mère est arrivée; je vais voir si elle ; sera bientôt prête à vous entendre. »
Avant de s'éloigner, elle présenta sa joue vermeille autroubadour. En lui donnant un chaste baiser il éprouva un serrement de cœur comme si un secret pressentiment l'eût averti qu'il ne devait plus la revoir. Sa mère parut quelques instans aprés:elle était seule.
« O ciel! s'écria Irner en recon- « naissant Mathilde, dans quel lieu « suis-je venu chercher lhospita- « lité?.....— Chevalier, ditla comtesse « en s’efforçant d'adoucirses regardset « sa voix, quelque offensante que soit « pour moi une pareille exclamation, « je dois vous la pardonner; puissiez- « vous me pardonner de même les « torts que vous êtes fondé à me re- « procher! — Excusez, Madame, « je n'ai pu maitriser les premiers mou- « vemens de mon cœur; mais ce né
[Ce
EN
EN
LA
‘tait pas contre vous que se dirigeait
celte colère que j'ai exprimée avec tant d'amertume., Autantil me serait doux d’avoir recü les bienfaits d'un ami, d'un indifférent même, autant je me sens humilié den être redevable- à quelqu'un que jai offensé...-— Serait-ce pour me punir plus fortement de mes erreurs que vous vous montrez si sévère ênvers moi ? Eh bien, jouissez de mon repentir, je maccuse d'avoir contribué aux malheurs qui vous accablent…. mais du moins quil me soit permis de vous donner des consolations, de vous épargner les malheurs plus terribles qui vous me nacent. Migès a demandé votre extradition ; c’est pour vous protéger que jé suis accourue près de vous :
« demeurez dans ce chèteau ; ma « présence y fera votre sûreté. . : — « Hélas! je n’y puis consentir ! ,...
« Votre conduite n ’était-elle pas a « fisamment motivée par la mienne ?
« je suis coupable envers vous d'un «tort qu'une femme ne pardonne «x Jamais... — Je vous entends, Irner, « le malheur n’a pu dompter votre or- « gueil, ceserait au prix de nouvelles « humiliationsque j'achetteraisle droit « de vous donner unasile... Maisquoi, « il était donc vrai que vous aimiez la « fille de Taher-Ali, que votre cœur « était rempli de son amour au mo- « ment où vous m'assuriez qu'il était « encore libre ! barbare! et mainte- « nant c’est au souvenir de Mirza que & vous voudriez sacrifier votre salut ,
« vos devoirs et la tendresse de Mu- « thilde !.….,
«—Ïl serait peu généreux de vous « tromper, Madame, et puisque vous « exigez la vérité, j'aurai le courage « de vous la dire, Mirza sut m'inspirer « de l'amour par ses vertus, par sa « beauté, par ses infortunes. Je la « chéris plus que jamais pour les cha- « grins qu'elle m'a coûtés , et je sens « que désormais la mort seule pourra « Péloigner de ma pensée. Voyez « Maïntenant si j'avaistortde mecroire « indigne de vos bienfaits... Souflrez « que J'abandonne ce château... S'il « est une Providence qui répare les « fautes des ingrats, qu’elle veille sur « vous et sur votre fille.
Malgré la contenance humble et
les signes d'aflliction avec lesquels Irner acheva ces paroles, Mathilde ne put déguiser l'impression qu'elle en ressentit. Immobile et muette, elle ne songeait plus à retenir le chevar, qui s'éloignait à pas lents et la main appuyée sur ses yeux. Un bruit confus de voix et d'armes qu'on entendit à ce moment ltu fit porter ses regards du côté du jardin. Dés soldats bizarrement costumés avaient in vesti le château. « Dieu! s'éeria Ma- « thilde en $approchant d’une fe- « hêtre, ce sont les troupes du légat !»
Le chevalier avait repris un maintien plein de caline et de dignité. Il gardait le silence; mais ses yeux semblaient dire au défaut de ses paroles : « Je « mérite que vous mabandonniez, et, « quel que soit mon sort, je ne mur-
(is)
& murérat pas contre vOus;pourtant,
si vous pouvez éloigner le danger
qui me menace, la générosité yous «“ en fait un devoir. » La comtesse comprit ce langage, et l'inspiration d'une fureur soudaine sécha les larmes quelle répandait, « Certaine- « ment, dit-elle ayec Vaccent d’une « ironie féroce, je puis le,soustraire.
« au péril; mais, Seraj-je assez, stu- « pide pour ne pas sais l’occasion « qui se présente $i:à propos pour « me venger de, tous mes outrages !
« — Vous êtes libre de vos acüons, « murmura froidement Irner.— Qui, « malheureux! continua Mathilde en « lui lançant des regards terribles, je.
« t'abandonnerai à ton sort si tu ne x consens à partager mOn amour...
y — C'en est trop, Madame, s’écria
( 155 ) « Xe chevalier en frémissant d’indi- « gnation, vous abusez de ma situa- « tion.....,. mais puisque l'amour « est capable de vous porter à de « pareils excès, c'est lui que je veux « charger du soin de vous punir. »
À ces mots:1l courut vers un RRRDEer ment voisin Où quelques soldat avaient pénétré, et demandaient dé Irner aux gens du château. Mathilde,
rendue 1out à coup aux sentimens
de l'humanité , et désolée par le souvenir de la fureur passagère à laque Ile elle venait de se livrer, se précipita sur son passage pour s'opposer à Sa funeste résolution. « Arrête} c’est « donc toi-même que tu veux punir « de mes égaremens!. ... Demeure,
« cher Irner ; jabjure un sentiment
« qui L'offense....... accable- mor
ME
LS
(154) d’un mépris que j'ai trop bien mérité ; Mais, au nom du ciel, laissemOI te soustraire au danger. Un
«mot de ma bouche suffira pour l’é-
loigner à jamais. = Non, non, ïl n'est plus temps, nous né pouvons demeurer ensemble ; läissez-moi .
je veux subir mon sort. — Malheureux ! s’écria-t-elle en se roulant à ses pieds, si le désespoir de Mathilde et le soin de ton propre salut ne peuvent ébranler ton firouché Courage, Songe que cette démarché va te séparer à jamais de cette Mürza que ton cœur adore. . Et peux-tu oublier aussi le seul objet que tu paraissais regretter naguère, cet enfant dont Ja présence t'avait Charmé dans ces lieux … Pourras-tu étoufler les sentimens de’ la na
«“ture?..... Apprends, cruel, que « tu dois avoir pour lui des entrailles 4 « de père. Demeure, Irner, je t'en con- | « jure au nom de ma fille, au nom « de ton enfant...... » Mais Irner ne l’entendait plus: avant qu’elle eût:
cessé de parler, il avait franchi le seuil de la porte, et s'était fait connaître aux satellites du légat,