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EL

Pourquoi nous dit-on sans cesse :

Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux?

Assurément Fon peut contester aux romans tous Îles genres de mérite, execpté celui de Pintérêt. IL y en a à un tel point, même dans les romans médiocres, que souvent le lecteur qui a entamé un premier chapitre dans sa soirée ne se couche qu'après avoir lu en entier un ouvrage de deux ou trois volumes. Ÿ a-t-il beaucoup de poëmes épiques capables de produire un pareil effet ?

Mais il y a dans le roman un mérite bien supérieur à celui de l'intérêt ; c’est celui de l'invention. 1] faut savoir gré à nos aïeux d’avoir créé un genre qui n’a point d’analogue dans l'antiquité. Malgré les imperfections dont il fut entaché dans sa naissance ;, l’idée première en était excellente, puisque, en étant perfectionné , il a formé des chefs-d’œuvre admirés par toutes les sectes littéraires. Comme ce résultat est

arrivé à une époque où les ouvrages des anciens étaient généralemént connus, il a dû affaiblir un peu le prestige de leur gloire , et diminuer d’autant la modestie qui nous avait fait croire qu’ils étaient nos maîtres en tout. La révolution qui s’est opérée dans les sciences naturelles et leurs rapides progrès vers une certitude mathématique nous ont encore plus enhardis, en nous prouvant que dans cette branche des connaissances humaines nous leur étions infiniment supérieurs Dans un court espace de temps nous apprîimes donc deux choses très-importantes, que les anciens n'avaient pas tout vu , et qu'ils avaient mal observé dans quelques-uns des objets qui n’avaient pas échappé à leursregards. Puisqu’ils s'étaient trompés en une matière , ils pouvaient bien s’être trompés dans les autres : dès-lors il à été rationnel de revoir les lois auxquelles ils avaient soumis leurs œuvres littéraires. Plusieurs changemens dans nos opinions ont été la suite de cette

évision, et c'est principalement dans 1es

ouvrages dramatiques qu’on en a fait usage.

La règle des trois unités, outre qu’elle privait la scène d'une foule d'avantages, n’est poiutiondée sur lanature. Au théâtre notre esprit étant obligé de faire sans cesse des concessions qui choquent la vérité , il ya peu d'inconvéniens à en faire quelquesunes de plus on de moins Qui nous empêchera de croire que dans l'intervalle d’un acte nous avons voyagé, avec les acteurs’, d’un lieu dans un autre, si nous avons la foi assez robuste pour prendre pour le jour la lumière des quinquets, ou pour nous supposer à Athènes tandis que les acteurs parlent français? Qu'on ne s’effraie pas des conséquences où ceci pourrait nous amiener ; je me hâte de dire que l'unité d’action est la seule de rigueur, et que l’observation scrupuliuse de celle-là empêchera toujours les inconvéniens qui pourraient résulter de la violation des deux autres.

Du reste, les règles d’Aristote n’ont pas été suivies par tous les écrivains de ja Grèce et de l'Italie. El les avait déduites de ce

qu'il avait observé dans les ouvrages qu’il regardait comme les meilleurs ; mais une grande partie des auteurs qui avaient vécu avant lui avaient suivi des règles un peu dif férentes ; et, malgré l'autorité que le génie d’Arisiote devait donner aux lois qu'il avait promulguées , il se trouva parmi ses contemporains, et dans les générations qui lui succédèrent ; quelques écrivains qui s’imaginèrent, comme nous, qu’en sa qualité d’homme il pouvait bien n'être pas infaillible..…... J'arrive enfin à l’examen de la seconde question.

À l’époque où le roman prit naissance ;, les peuples chrétiens ne connaissaient qu’eux-mêmes et leur siècle ; ils étaient par conséquent dans un état de barbarie com parable aux temps héroïques de l'antiquité.

Dans leurs premiers efforts pour se créer une littérature, ils se rencontrèrent sans doute dans l'invention de plusieurs ouvrages avec les anciens, qu’ils ne connaissaient pas. Mais celui qui acquit le plus de célébrité , celui qui imprima son cachet à

( 190 ) tous Îles autres, fut précisémentun genre dont l'antiquité ne nous a pas laissé de modèle, Peut-on voir l'effet du simple hasard dans une telle réunion de circonstances? Reconnaissons-y plutôt la trace d’un instinct qui avait senti que le roman était ; plus que tout autre genre ; propre à la peinture des mœurs, c’est-à-dire à la représentation fidèle des modifications imprimées par chaque siècle aux idées de l'esprit et aux sentimens du cœur. Il n’est donc pas étonnant qu'aujourd'hui le drame, qui sert aussi à la peinture des mœurs, resserré dans le cadre étroit que mous avons imilé des anciens, nous paraisse insuffisant pour les mœurs du christianisme; et il est naturel que nousessayions de le rendre plus capable de remplir son but en lui donnant quelques - uns des avantages du roman.

Après cette explication, je suis presque dispensé de justifier les romantiques sur le choix de leurs moyens et idées. S'ils ont à retracer des mœurs, tous lès moyens fournis par ces mœurs sont excellens, et

( 191 ) doivent étre mis en œuvre. Les superstitions du christianisme entrent dans som historique aussi bien que ses dogmes et ses cérémonies les plus augustes. L'on peui dire qu'ici la vérité se trouve jusque dans le mensonge.

Quant aux idées qu’on nous. reproche ; je ne sache pas que personue en ait encore démontré la fausseté. Elles sont dans la nature, puisqu'elles naissent des impressions que la nature produit en nous. C’est aux jouissances que les écrivains modernes ont trouvées en s'abandonnant à ces idées que l’on-doit le perfectionnement du genre descriptif, dans lequel nous-sommes déjà aussi supérieurs aux anciens que dans les sciences physiques. Serait-ce parce que ces idées sont neuves qu’on voudrait les repousser ? Mais il me semble au contraire ‘que c’est un titre à la faveur, puisque les classiques eux-mêmes répètent chaque jour que les nouveautés sont fort rares. S'il en est en littérature comme dans la politique, où quelques hommes, encroûtés d’ancien-

(192 ) nés doctrines et de vieux préjugés ; s’efforcent de résister au torrent des idées nouvelles; consolons-nous; et prenons en patience les reproches dont ils nousaccablent.

Chaque jour doit porter remède à leur maladie. Les opinions qui sont généralement répandues , qui sont surtout accueillies, comme nous le voyons aujourd’hui , par toute l’Europe savante ,; quand même ces opinions seraient erronées, l’on ne peut douter de leur liaison avec l'esprit du temps; et quand des idées tiennent au siècle, elles finissent par s’insinuer dans toutes les têtes pensantes, et se glisser sous toutes les plumes, même à l’insu des écrivains. Ainsi donc, si dans quelques années nos adversaires persistent à appeler: classique la littérature imitée des anciens, ils seront du moins obligés d’avouer que l'expression de littérature romantique correspond à celle de littérature moderne.

Qu'il me soit permis, en terminant cette pote, de déposer une réflexion que je fais chaque jour. Sans doute rien n’est. plus

ingénieux que la mythologie des anciens:

sans doute ils nous ont laissé en beaucoup de genres des ouvrages dignes de servir de modèles ; mais il faudrait , pour ne pas se rassasier des beautés qu’on en peut retirer, avoir les mœurs et la religion de la Grèce ou de Rome. Le merveilleux que peut fournir le christianisme est-il donc moins beau, moins élevé que celui du paganisme ? Les héros de la fable sont-ils supérieurs à ceux de notre chevalerie? A mérite égal les étrangers ne doivent pas avoir la préférence sur ce qui tient à nous-mêmes, et qui se trouve en harmonie avec tous nos sentimens. Sachons donc apprécier les objets qui nous touchent de si près, et portons moins'nos regards vers l’antiquité. Cette mine était riche ; mais elle commence à s’épuiser, et nous avons près de nous d'immenses trésors à exploiter. Si l’on veut que je m’ex- | prime dans le langage des classiques pour faire goûter mon avis à tous les partis, je dirai que ce n’est pas dans les détails qu’il faut imiter les anciens, sous peine de se

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