‹ iryah neemanahChapitre 23 sur 35 · CHAPITRE III. — LA MORALE · texte numérisé non relu

CHAPITRE III. — LA MORALE

milieu desquelles ils étaient dispersés. Il fallait qu'un mur infranchissable s'élevât entre eux et les hommes d'une autre origine. Les mille règlements auxquels leur vie tout entière se trouva soumise par la loi orale fut ce mur. Ce ne fut pas là certes le résultat d'un calcul. Mais l'instinct national a ses prévisions. On sait que celles-ci ne furent pas trompées.

Le caractère des idées morales des judéo-alexandrins est bien autrement prononcé. Et d'abord, sans méconnaître la nécessité de l'acte, les Juifs hellénistes attachent la principale importance au sentiment qui l'inspire. Le mérite moral n'est pas simplement, pour eux, la conséquence de l'accomplissement de prescriptions positives ; il naît de la valeur spirituelle de l'homme, de la sagesse qu'il doit s'efforcer avant tout d'acquérir, comme s'exprime la Sapience. Sans doute, l'Ecclésiaste se rapproche plus d'une fois de l'auteur de ce dernier écrit. Mais le travail moral que l'homme doit opérer en lui-même pour se rendre meilleur est bien mieux compris par les écrivains alexandrins que par les docteurs de la Palestine. L'auteur de la Sapience veut qu'on désire la sagesse avec énergie, qu'on la cherche avec ardeur, qu'on veille pour l'acquérir, qu'on l'aime (1). Quand on la possédera, on marchera dans la voie de la sainteté, on y fera sans cesse de nouveaux progrès. Cette sagesse, source des quatre vertus platoniciennes : la tempérance, l'intelligence, la justice et le courage moral (2), n'est pas peut-être encore ce principe de vie spirituelle que saint Paul désignera plus tard du nom de foi (3) ; mais elle en diffère plus en degré qu'en essence ; elle est un mobile moral de même nature. Comme la foi de saint Paul, elle a ses racines dans le

(1) Sapience, I, 4 ; VI, 10-20.

(2) Ibid., VIII, 7.

sentiment religieux. « Te connaître, dit la Sapience, en parlant de Dieu, c'est la parfaite justice ; savoir que tu es le maître toutpuissant de l'univers, c'est le fondement de l'immortalité (1). »

Philon est bien autrement explicite sur ce point. Toute vertu dérive, selon lui, de la piété (2) et la loi parfaite est d'aimer le bien pour lui-même, dans un sentiment parfaitement désintéressé (3).

Une morale qui prend pour point de départ la purification de l'âme, qui pose la connaissance réfléchie et l'amour du devoir pour les directeurs suprêmes de la vie, ne peut ni se perdre dans la casuistique des docteurs de la Palestine, ni réglementer la conscience comme on règle les exercices du corps. Et c'est ici un second point par lequel la morale des Juifs alexandrins se distingue de celle des écoles palestiniennes. La pratique de la loi mosaïque est presque complètement mise de côté. Il n'est parlé de sacrifice, dans la Sapience, qu'une seule fois et encore d'une manière incidente (4), tandis qu'il y est enseigné que les hommes se nourrissent, non seulement des fruits de la terre, mais encore de la parole puissante de Dieu (5), et que la prière est l'arme spirituelle par excellence (6).

Philon va plus loin encore. Il ne faut pas croire avec le vulgaire, dit-il, que le véritable service que l'homme doit à Dieu, pour lui exprimer sa gratitude, consiste dans des sacrifices, dans des offrandes, dans le chant des cantiques; non, le véritable service que Dieu demande, c'est la louange qui monte inces-

(1) Ibid., XV, 3.

(2) Eû«p«a. De Decal., § 12.

(3) De leg. Allegor., III, § 58.

(4) Sapience, XVIII, 9.

(5) Ibid., XVI, 26.

(6) Ibid., XVI, 28.

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