‹ Isaac Rousseau, le père de Jean-JacquesChapitre 4 sur 24 · L'ENSEIGNEMENT · texte numérisé non relu

L'ENSEIGNEMENT

« Il faut, mon cher ami, que je vous instruise d'un fait : votre livre Sur Vofngine de V inégalité des conditions y dédié à nous tous, grands et petits, n'a pas eu le bonheur de plaire aux premier^. En effet, est-il. naturel de supposer quelque égalité entre des individus dont les uns comptent deux ou trois générations de syndics dans leurs familles, — et les autres, cinq ou six d'horlogers et autres artisans honnêtes?... Mon cher Jean-Jacques, pardonne le griffonnage d'un ancien ami de ton père. »

Voilà ce que Marcet de Mézières écrivait de Genève à Rousseau, dont il connaissait très bien la famille. Le père du philosophe, Isaac Rousseau; son grand-père, David Rousseau; son bisaïeul, Jean Rousseau, avaient été tous trois horlogers. Son trisaïeul avait ,été tanneur, et avait épousé la belle-sœur d'un cordonnier. Jean Rousseau avait épousé la fille d'un orfèvre; David Rousseau, la fille d'un tanneur; Isaac Rousseau, la fille d'un horloger : toutes professions honorables et modestes. Par leurs carrières et leurs alliances, les membres de la famille Rousseau appartenaient à la bourgeoisie.

Dans une petite ville comme Genève, où la société était très étagée, il faut savoir distinguer : la haute bourgeoisie, la riche bourgeoisie, la bourgeoisie aisée, la bonne bourgeoisie, la bourgeoisie lettrée, la moyenne bourgeoisie, la simple bourgeoisie, la petite bourgeoisie et la basse bourgeoisie.

Une famille genevoise sortait de la bourgeoisie et entrait dans

BRVUE DE l'enseignement. — XXI. 21

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31* REVUE INTERNATIONALE DE L'ENSEIGNEBtEJST.

Taristocratie, quand un de ses membres était nommé au Petit Conseil ou Conseil des XXV. En restant dans la bourgeoisie, elle sortait de pair et entrait dans la haute bourgeoisie, aussitôt que quelqu'un de ses membres était élu au Conseil des Deux-Cents. Or, aucun membre de la famille Rousseau n'a eu ces honneurs très enviés et recherchés.

Quant aux autres degrés que j'ai énumérés, à ces niveaux divers et superposés que l'œil d'un étranger n'eût pas facilement réussi à bien distinguer, une famille pouvait osciller de l'un à l'autre selon la bonne et la mauvaise fortune, l'habileté ou la loyauté de la conduite, le savoir-faire industriel et commercial, l'honnêteté ou la légèreté des mœurs, la bonne éducation que recevaient ou que ne recevaient pas les enfants. L'opinion publique était attentive à tout ; le jugement d'un clergé très vigilant et très respecté avait toujours un grand poids, et la vieille Genève, en somme, était toute semblable à la grand'mère d'Ausone :

... non deliciis ignoscere prompta pudendUt Ad perpendiculum seque suosque habuit.

Isaac Rousseau, le père de Jean-Jacques, était lui-même le cinquième enfant d'un père qui en eut douze; mais six de ses frères ^ sœurs moururent en bas âge. Il était, nous l'avons dit, horloger comme son père. On a conservé le portrait de celui-ci : un bel homme à perruque magistrale, qui mourut presque centenaire. On p«iit citer plusieurs cas de longévité dans la famille. Mais Téducavtion était moins bonne que la santé ; et trois au moins des enfants firent hocher la tète aux juges sévères qui ne manquaient pas autour d'eux. — Isaac d'abord : à l'âge de 21 ans, cet horloger, dont le métier eût réclamé toute l'assiduité d'un jeune homme qui eût tenu à bien faire son chemin, ne s'avisa-t-il pas de passer une partie de son temps à donner des leçons de danse ?

A cette date, le temps n'était pas encore venu où le pasteur Jacob Vemet pouvait écrire (1733) au pasteur Alphonse Turrettini : « Monsieur votre fils a pris un maître à danser, qui est une des choses dont il avait le plus de besoin. » Dans tout le xvn* siècle, à Genève, les gens de bien voyaient la danse de mauvais œil. Il est vrai que la prospérité de la ville tenant en grande partie au séjour des jeunes étrangers qui y faisaient leurs études, le rigorisme de cette époque se trouvait obligé de faire en leur faveur quelques

concessions. Les maîtres de danse, en particulier, étaient tolérés, parce que les parents de ces jeunes étrangers voulaient que leurs enfants prissent d'eux quelques leçons. Mais on ne perdait pas de vue les agissements de ces maîtres, et si Tun d*entre eux organisait une petite sauterie, il était aussitôt censuré :

Registre du Consistoire de Genève, 19 février 1674. Ont coraparu sieur David Noiret et Pernette Saunex, sa femme, appelés pour avoir fait faire et permis chez eux un bal, et danse avec violons ; ce qu'ils ont avoué. Mais [David Noiret dit] n*y avoir eu qu'une assemblée particulière de ses écoliers, étrangers et autres, en plein jour, dès midi jusques au soir, par lui invités ; et n'y avoir eu autres de la ville que M"^« ZoUicofTer et une dame, sa pensionnaire, M"« Chabrey, sa fille, et les dames Alléon : le tout s'étant passé avec grande modestie, pour faire une épreuve de ce qu'il avait enseigné à ses écoliers.

Avisé de grièvement censurer le dit Noiret, pour avoir commis cet excès, avec sérieuse exhortation à ne récidiver, et menace du magistrat, s'il ne se corrige, et s'il enseigne ceux de la ville.

Dans quelques villes où existaient des maisons de jeu, il n'était permis qu'aux étrangers de pénétrer dans les salles ; l'entrée en était interdite aux gens du pays. Semblablement, les lois de GenèVe permettaient d'enseigner la danse aux étrangers seulement : les jeunes bourgeois et citoyens ne devaient pas prendre part aux leçons, et le Consistoire le rappela au sieur Noiret; mais les termes mêmes du registre montrent que quelque relâchement s'était introduit à cet égard.

Isaac Rousseau s'était d'abord (en août 1694) associé pour ces leçons de danse avec un nommé Jean Clément, de Paris, qui épousa plus tard une de ses parentes. Quelques mois après, tous deux s'associèrent avec ce David Noiret-que nous venons de voir, et qui n'était plus jeune (67 ans), tandis qu'Isaac Rousseau était encore mineur (d'après la loi genevoise qui fixait la majorité à 25 ans) et ne pouvait agir qu'avec le consentement de son père, dont la signature figure à côté de la sienne sur l'acte de société.

« Les trois associés, y est-il dit, travailleront de tout leur possible pour le profit de la Société, et auront soin de se faire payer de leurs écoliers, s'obligeant de se rendre bon et fidèle compte de tout le travail qu'ils feront, sans se riencacher l'un à l'autre, et de rapporter tout ce qui procédera de leur travail entre les mains du sieur Noiret, qui s'en chargera sur un livre, pour en être fait partage tous les mois, par tiers. » — L'association devait durer trois ans.

On voit que Noiret avait la haute main dans l'association. Si le proverbe est vrai : Dis-moi qui tu hantes j et je te dirai qui tu es, il

n'est pas inutile, pour apprendre à connaître le jeune Isaac Rousseau, de savoir ce que pensait ce David Noiret, qui avait voyagé et qui était philosophe à sa manière. Les registres du Consistoire et du Conseil de Genève nous offrent à cet égard quelques renseignements intéressants.

Registre du Conseil, samedi iO octobre 1685. Sieur David Noiret, appelé pour avoir dit à quelques bourgeois, qui lui demandaient des nouvelles de son beau-frère Pélaz, de Collonges(l),que si son dit beau-frère venait à changer de religion, il ne fallait pas croire qu'il fût damné, parce qu'en l'une ou l'autre religion on invoquait un seul et même Dieu ; et que ces bourgeois ont dit que si l'on ne faisait pas justice du dit Noiret, ils le jetteraient dans le Rhône;

Icelui ouï, a avoué d'avoir bien dit que ceux qui changent de religion par contrainte ne sont pas damnés ;

Et étant ouïs les sieurs Barelet, Stein, Conte et Perréal, citoyens, ils ont tous déclaré par serment, séparément, que jeudi dernier le dit Noiret, passant par les rues basses, le sieur Heim lui demanda quelles nouvelles il avait de son beau-frère Pélaz, à quoi il répondit : (c J'appréhende qu'il ne soit trop opiniâtre et ne se fasse des affaires. Au fond, je ne trouve pas grand mal d'aller à la messe. J'y ai bien été quand j'étais en Italie. On croit tous à un seul et même Dieu : Père Fils et Saint-Esprit; et encore qu'on change de religion, on peut garder sa croyance au dedans. »

Ce qui lui a été soutenu par la confrontation faite céans de tous les quatre susnommés, séparément: dont il n'a pas autrement disconvenu ; mais a dit qu'il ne s'était pas bien expliqué, ou qu'ils ne l'avaient pas bien entendu ; qu'il n'a point de sentiment contraire à notre religion.

Dont opiné, arrêté qu'il demandera pardon à Dieu et au Conseil, à genoux ; sera suspendu de faire aucune fonction de bourgeois pendant le bon plaisir de la Seigneurie, le renvoyant au vénérable Consistoire pour y faire sa déclaration en forme.

A laquelle réparation il a satisfait.

Registre du Consistoire y jeudi 15 octobre 1685. A comparu sieur David Noiret, sur renvoi de Nosseigneurs, pour avoir tenu des propos et paroles scandaleuses contre notre religion, disant qu'il est indifférent d'aller à la messe ou au prêche.

Lequel a avoué que s'étant rencontré en compagnie, il lui échappa, par imprudence et légèreté, de dire quelques paroles approchantes au sujet de son beau-frère qui est prisonnier, sans aucun mauvais dessein. Au contraire, qu'il a en horreur la religion romaine, demandant humblement pardon à Dieu de s'être oublié à commettre cette faute ; en ayant bien du déplaisir.

Avisé de le grièvement censurer du scandale qu'il a donné par cette impiété et indifférence de la religion; ayant même avoué d'avoir été à

(l) CoUonges est un village du pays do Gex, à trois lieues de Genève. Dans cette année 1685, où fut révoqué TÉdit de Nantes, les protestants, qui avaient beaucoup à souffrir partout en France, étaient particulièrement persécutés dans les environs de Genève.

diverses fois à la messe, étant en Italie ; et fera réparation de sa faute en demandant pardon à Dieu, genoux en terre; avec défense de la Sainte Cène, absolue.

A satisfait à la dite réparation.

Métropole et refuge des Églises protestantes de France, Genève était une ville de théologie, et les maîtres de danse eux-mêmes étaient appelés à réfléchir sur la religion et à avoir des idées personnelles en matière de foi. Nous verrons d'ailleurs que Noiret n'était pas, dans l'entourage d'Isaac Rousseau, le seul dont l'esprit indépendant pouvait déplaire au clergé.

Les documents que nous avons à notre disposition sont assez rares; aussi ne devons-nous négliger aucune des données qu'on en peut tirer. Dans l'acte de société que nous avons cité, nous relèverons un paragraphe où Isaac Rousseau stipule « qu'il lui sera permis défaire un voyage lorsque bon lui semblera, à ses frais, sans que pendant icelui [voyage], il puisse rien prétendre en la dite société ; et qu'étant de retour, il y rentrera pour achever le restant des dites trois années, si mieux il n'aime ne point exercer la danse, ce qui sera à son choix. »

« Tu es Genevois, tu verras un jour d'autres peuples, disait un jour Isaac Rousseau à son fils Jean-Jacques; mais quand tu voyagerais autant que ton père, tu ne trouveras jamais le\irs pareils. »

L'amour des voyages, on le voit, la danse et l'horlogerie se partageaient Isaac. Nous ne pouvons pas le suivre jour par jour; mais çà et là, dans les registres des Conseils et les minutes des notaires, on rencontre son nom, et jamais il n'est qualifié autrement que « maître et marchand horloger », sauf une seule fois en 1722, où le secrétaire du Conseil, — un de ses anciens élèves, j'imagine, — le désigne encore comme maître de danse. Il faut donc que cet épisode de sa jeunesse ait été court en définitive.

Le père et la mère d'Isaac Rousseau, quelques années plus tard, eurent un gros chagrin avec un autre de leurs enfants. Leur fille aînée Théodora avait vingt-sept ans. Survint un jeune homme, un ingénieur, Gabriel Bernard. Le registre du Consistoire va nous apprendre ce qui se passa.

5 octobre 1699. A été rapporté que la fille du sieur David Rousseau s'est mariée avec le sieur Bernard, après avoir anticipé de sept mois, et qu^elle s*est épousée avec la couronne.

Avisé de la mettre sur le billet, pour être appelée quand elle aura accouché.

19 octobre 1699. A été rapporté par M. [le pasteur] Sarasin qu'iha

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baptisé Tenfant du sieur Gabriel Bernard et de demoiselle Théodora Rousseau, après huit jours de mariage.

Avisé de les mettre sur le billet pour les appeler pour la quinzaine.

2 novembre 1699. Ont comparu Gabriel Bernard, et Théodora Rousseau sa femme, appelés pour Tanticipation scandaleuse de leur mariage.

Avisé de les censurer grièvement, et de les suspendre de la Sainte Cène.

14 mars 1700. Ont comparu sieur Gabriel Bernard et Théodora Rous seau sa femme, pour demander d'être reçus et rétablis à la participation da la Sainte Cène, qui leur avait été défendue pour anticipation dans leur mariage : ce qui leur a été accordé pour leur consolation, ensuite des marques qu'ils ont données de leur repentance.

Jean-Jacques n'a pas connu cette anecdote; c'est tout simple, et c'est en pleine sincérité qu'il a pu dire : « Né dans une famille que ses mœurs distinguaient du peuple... Mes trois tantes, toutes sages et vertueuses... »

Théodora Rousseau ne pouvait pas dire qu'on avait abusé de son innocence juvénile; elle avait cinq ou six ans de plus que son mari. Vingt-cinq ans après cette aventure, Jean-Jacques passa quelques mois chez M™* Bernard : « Ma tante, dit-il, était une dévote un peu piétiste, qui aimait chanter les psaumes. » — Ajoutons que la pauvre enfant, fruit d'une union qui avait commencé ab illïcitis, était morte le jour même où on l'avait baptisée ; elle avait eu pour parrain son grand-père David Rousseau.

La sœur aînée d'Isaac Rousseau avait comparu le 2 novembre devant le Consistoire. Huit jours après, il y était appelé lui-même pour être censuré à son tour, après avoir eu auparavant à souffrir la censure du Conseil et à aller en prison, pour batterie nocturne. A vrai dire, les torts n'avaient pas été de son côté, mais il était entré en querelle avec des gens plus haut placés que lui, et le gouvernement était aristocratique.

Un grand nombre déjeunes étrangers de bonne famille venaient des pays du Nord à Genève pour y suivre leurs études et se familiariser avec la langue française. C'était une grande source de gain pour une ville qui était pauvre alors; et le séjour de ces jeunes gens, qui appartenaient à la haute société d'Allemagne et d'Angleterre, permettait à l'aristocratie genevoise de nouer dans ces pays des relations utiles à la République qu'elle gouvernait, et d'y entretenir un courant de sympathie et de bienveillance qui était demeuré ininterrompu depuis la Réforme. Dans la situation troublée de l'Europe, il y avait là un intérêt politique de premier ordre. Cela posé, si de simples bourgeois se faisaient une affaire avec de jeunes seigneurs anglais, avec les officiers d'une armée qui

venait de tenir tête à Louis XIV, et de défendre contre lui la cause protestante, le procès était jugé d'avance, les battus devaient payer Tamende.

Nous allons citer la déposition d'un témoin, où nous regrettons de trouver dans le commencement de la querelle quelques détails de mauvais goût, trop essentiels au récit pour quMls puissent en être enlevés.

Samuel Curlad, bourgeois, assermenté, a dit et déposé que vendredi dernier 27 octobre 1699, environ 11 heures du soir, ayant veillé chez les frères Marchand qui demeurent au Château Royal, il rencontra le sieur Rousseau fils à l'entrée du Pont-Neuf, qui était avec les sieurs Chapuis, Picot, Prévost et Caille, et que marchant ensemble sur le dit pont avec deux chandelles, il remarqua que quatre ou cinq Anglais hiarchaient aussi sur le même pont devant eux, à quelques pas et sans chandelles : ayant reconnu l'un d'eux, nommé M. Neison, qui loge chez M. le professeur Mussard.

En chemin faisant, le sieur Picot fit un vent par la bouche, ce qui donna lieu au sieur Rousseau de lui dire que ce vent-là était puant ; à quoi Picot répondit : « C'est que je suis amoureux, je soupire. » A quoi l'un des Anglais dit : <» C'est un soupir de cochon et de maraud. » Sur quoi M. Picot leur dit qu'ils ne devaient pas s'en fâcher, que ce n'était pas à leur sujet ; qu'ils étaient sur un chemin public, qu'ils eussent à passer leur chemin, comme il le passait aussi.

Le même Anglais repartit que Picot et les autres ne savaient pas la différence qu'il y avait des officiers du roi d'Angleterre avec des courtauds de boutique. Et Rousseau répondit que des courtauds de boutique comme eux étaient des honnêtes gens, et qu'ils ne doutaient pas qu'eux ne fussent de braves officiers d'Angleterre. Alors le sieur Neison s'avança et dit : « Qui est ce monsieur qui parle si bien ? » Et Rousseau répondit : « C'est moi, monsieur vous-même ! » Et le sieur Neison dit qu'ils étaient des sots et des canailles, et qu'il leur apprendrait à connaître des officiers d'Angleterre. Sur quoi Rousseau reprit qu'il était prêt à les reconnaître partout.

Et dans ce moment, deux ou trois des dits Anglais s'approchèrent de lui, et donnèrent un soufflet à Caille, qui voulut se mettre entre deux, et un coup de poing à Rousseau ; et en même temps ils se reculèrent, et mirent tous trois l'épée à la main. Et le sieur Neison s'avança pour empêcher que ces messieurs ne frappassent de leiir épée, et leur dit : « Messieurs, je vous prie, point d'épéel » et dit à Rousseau et aux autres : « Vous êtes des sots et des coquins ; retirez-vous ! » Et nonob- • stant cela ils poursuivirent Rousseau jusqu'aux Trois-Rois ; — n'ayant point vu mettre l'épée à la main à Rousseau ; s'étant retiré chez lui, Rousseau et Picot étant demeurés seuls ; et ayant ouï qu'ils criaient le corps de garde à leur secours.

Et comme le bruit continuait, le dit déposant sortit encore, et trouva le sieur Picot entre le pont et les Trois-Rois, qui cherchait avec sa chandelle une épée qu'il disait que M. de Saint-Jean avait cassée en lui donnant sur le bras, ayant trouvé en effet le bout de l'épée. — Ayant rencontré un moment après, au bas de la Cité, les sieurs Horngacher et

Rodolphe Quenot, qui lui dirent qu'ils avaient rencontré ces Anglais les épées nues à la main, qui s'approchèrent d'eux et leur donnèrent des chiquenaudes à leur chapeau, et leur dirent qu'ils étaient des canailles : à quoi le sieur Horngacher dit qu'il ne savait pas pourquoi ils le traitaient ainsi. Et ayant crié au secours, ils se retirèrent. Et autre a' dit ne savoir.

Cette bagarre avait eu lieu dans la nuit du vendredi au samedi; le lundi, Isaac Rousseau et Pierre Picot furent emprisonnés, et le lendemain, le Conseil, « procédant au jugement des nommés Rousseau, Picot, Chapuis et Prévost, appelés céans pour le scandale par eux commis, a condamné les uns et les autres h être grièvement censurés et à en demander pardon, et en outre Rousseau à vingt-cinq florins d'amende, et Picot et Chapuis chacun à quinze florins ». — Nous avons déjà dit que Rousseau fut aussi envoyé au Consistoire, avec Picot et Chapuis; ils y furent censurés fortement.

Le frère cadet d'Isaac, André Rousseau, était horloger comme son père et son frère, et paraît avoir aimé les voyages comme celui-ci. A l'âge de 28 ans, nous le trouvons à Amsterdam (4 août 1712), d'où il tire sur son père une lettre de change pour la modeste somme de huit écus. Mais le vieux père répond : « Ne vouloir accepter ni payer la dite lettre, et que le tireur qui est son fils doit travailler pour la payer. » — De ce côté encore, les choses allaient mal.

Il est vrai que nous n'avons pas à notre disposition, pour reconstituer l'histoire de la famille Rousseau, les documents intimes qui nous permettraient de la considérer sous un heureux jour : lettres, journaux de famille, livres de raison. Nous n'avons que des registres officiels et des pièces d'archives : cela est fâcheux et il faut nous défier des conclusions auxquelles nous sommes conduits par ce genre de documents. Ils se répartissent en effet en deux catégories : documents incolores et documents dénigrants.

Les documents incolores sont les actes notariés, les registres de baptêmes, mariages et morts, les inventaires, etc. Les documents dénigrants, — j'appelle ainsi ceux qui peignent en noir et ne donnent que les ombres ; — les documents dénigrants sont les registres du Conseil et du Consistoire, et les dossiers des procès criminels et des enquêtes de police. En effet, quand il ne s'agissait pas des magistrats ou des pasteurs qui honoraient l'État ou l'Église, et qui avaient alors leur juste part d'éloges officiels, le Conseil et le Consistoire ne tenaient note que des gens qu'ils punissaient et censuraient; et tandis que le mal, les vices, les désordres, l'adultère et

ISAAC ROUSSEAU, LE PÈRE DE JEAN-JACQUES. a2l

le reste, s'étalent sur leurs registres, le bien n'y figure pas. Tandis que tous les péchés et peccadilles de quelques individus y sont soigneusement couchés sur le papier, les autres membres de la famille, qui suivaient honnêtement et obscurément la voie droite et lebon chemin, n'obtiennent aucun éloge, aucune mentionhonorable dans ces registres, si intéressants et si instructifs d'ailleurs. Il faut avoir ces réflexions présentes à l'esprit pour ne pas faire tort à ces générations disparues, beaucoup trop éloignées pour que la tradition orale remonte jusqu'à elles.

Jean-Jacques Rousseau a fait une idylle en parlant du mariage de son père et de sa mère. Le fait est qu'lsaac Rousseau et Suzanne Bernard étaient du même âge, à quelques semaines près; qu'ils habitaient le môme quartier, voisin de la promenade de la Treille, la plus belle de la Genève d'alors ; et qu'ils se marièrent dans leur trente- deuxième année.

Ma mère, dit Jean-Jacques, était riche; elle avait de la sagesse et de la beauté. Ce n'est pas sans peine que mon père Tavait obtenue. Leurs amours avaient commencé presque avec leur vie ; dès l'âge de huit à neuf ans, ils se promenaient ensemble tous les soirs sur la Treille ; à dix ans, ils ne pouvaient plus se quitter. La sympathie, l'accord des âmes, affermit en eux le sentiment qu'avait produit Thabitude. Tous deux, nés tendres et sensibles, n'attendaient que le moment de trouver dans un autre la même disposition; ou plutôt ce moment les attendait eux-mêmes, et chacun d'eux jeta son cœur dans le premier qui s'ouvrit pour le recevoir. Le sort, qui semblait contrarier leur passion, ne fit que l'animer. Le jeune amant, ne pouvant obtenir sa maîtresse, se consumait de douleur : elle lui conseilla de voyager pour l'oublier. Il voyagea sans fruit, et revint plus amoureux que jamais. Il trouva celle qu'il aimait tendre et fidèle. Après cette épreuve, il ne restait qu'à s'aimer toute la vie ; ils lé jurèrent, et le ciel bénit leur serment.

Gabriel Bernard, frère de ma mère, devint amoureux d'une des sœurs de mon père; mais elle ne consentit à épouser le frère qu'à condition que son frère épouserait la sœur. L'amour arrangea tout, et les deux mariages se firent le même jour.

Nous avons vu l'oncle et la tante Bernard se marier dans l'automne de 1699; le mariage d'Isaac eut lieu le 2 juin 1704. Jean- Jacques Rousseau nous fait des histoires, et je crois que c'est très ingénument : on les lui a faites, il les répète; mais nous sommes à même de rétablir les dates.

Ce qu'il faut retenir dans ce récit, c'est la mention des

voyages du jeune homme. Nous avons vu le frère dlsaac Rousseau dater d'Amsterdam une lettre de change. Son oncle Jacob était établi à Londres; son beau-frère Gabriel Bernard avait voyagé à Venise, avait été au siège de Belgrade, et il alla mourir à Ohaï*lestown en Amérique ; son fils aîné François partit pour TAllemagne où on perdit ses traces ; son neveu Abraham Bernard alla dans le môme pays, et Ton y perdit ses traces aussi (1); son cousin germain Jacques Rousseau partit pour la Perse en 1708 (2). L*humeur nomade était largement répandue parmi les Genevois de ce temps, et Rousseau n'exagérait pas beaucoup quand il disait d'eux, dans sa Lettre à d* Alembert : a La moitié de nos concitoyens, épars dans le reste de l'Europe et du monde, vivent et meurent loin de la patrie. Nous sommes forcés d'aller chercher au loin les ressources que notre terrain nous refuse ; et nous pourrions difficilement subsister, si nous nous y tenions renfermés. » Cette humeur nomade, Jean-Jacques Rousseau la tenait aussi de race, et c'est pourquoi, resté besogneux toute sa vie, il se trouve avoir fait autant de voyages et de plus beaux que le riche Voltaire. Tous deux ont été en Angleterre. Voltaire a fait des courses et des séjours en Belgique, en Hollande et dans l'Allemagne du Nord; Rousseau en Dauphiné, en Languedoc, en Provence, et en Italie jusqu'à Venise. Voltaire n'est pas allé au Midi plus loin que Lyon (3), et n'a jamais franchi les Alpes, ni même été jusqu'à leur pied.

Un mot encore est à relever dans le récit de Rousseau : « Ma mère était riche, » dit-il. Nous sommes en mesure de substituer des chiffres précis à une donnée vague. D'après une reconnaissance que signa son mari en 1712, Suzanne Bernard avait hérité

(1) Au livre V des Confessions, Rousseau a dit que cet Abraham Bernard était mort au service du roi de Prusse. Qu'en savait-il? Le fait est que la mère d'Abraham, dans un testament qu'elle fit douze ou quinze ans après l'époque où son fils serait mort, mentionne seulement l'absence de ce fils, et l'institue son héritier universel (Louis Dufour-Vernes, Recherches sur Rousseau et sa parentéj Genève, 1878, page 31). Je cite ici, une fois pour toutes, cet opuscule intéressant, auquel j'ai fait plusieurs emprunts dans le cours de cet article.

(2) C'est de lui que descend la seule branche aujourd'hui subsistante de la famille du philosophe de Genève. Elle est représentée entre autres par M. le baron Alfred Rousseau, consul de France à Syra, dans les Cyclades.

(3) Voltaire regrettait lui-même de ne pas avoir vu les pays du Midi. l\ le disait à sa nièce, M™© Denis, dans une lettre écrite au moment où il s'établissait à Berlin, pour lui demander de venir y tenir sa maison : Char lot tenbourg, 14 auguste 1750. « Si ces propositions vous convenaient, vous feriez vos paquets au printemps ; et moi j'irais, sur la fin de cette automne, faire mon pèlerinage d'Italie, voir Saint-Pierre de Rome, le pape, la Vénus de Médicis et la ville souterraine. J'ai toujours sur le cœur de mourir sans voir l'Italie. »

6 000 florins de son oncle le ministre, qui Tavait élevée ; 10 000 f^prins de sa mère; et, h ce qu'il semble, rien du tout de son père, qui était horloger, qui avait nxené, avant son mariage, une vie de désordres, et qui était mort depuis longtemps (1682).

La mère de Suzanne Bernard, restée wenre avec deux enfants, avait maison en ville, maison à la campagne, et dans son appartement des peintures, que son testament partage entre son fils et sa fille. Celle-ci dessinait, chantait, s* accompagnait du théorbe et faisait des vers passables : on avait pris grand soin de son éducation. Tout cela indique une large aisance. Mais en somme, avec sa dot, après la réalisation de ses espérances, la liquidation de toutes les hoiries auxquelles elle pouvait avoir part, Suzanne Bernard était à la tête de 16 000 florins de Genève, soit 8 000 livres de France. En ce temps-là, dans une ville économe et de mœurs simples, c'était un joli denier. Mais, je le répète, cela ne constituait qu'une certaine aisance ; ce n'était pas du tout de la richesse.

« Ma mère était riche » : cette parole que nous venons de discuter fait contraste, dans le récit des Confessions^ avec ce que dit Jean-Jacques du peu de fortune d'Isaac Rousseau : « Un bien fort médiocre, à partager entre quinze enfants, avait réduit presque à rien la portion de mon père. » Mais l'auteur des Confessions a confondu ici son père et son grand-père. C'est son grand-père, David Rousseau, qui, à un moment de sa vie, a eu quinze frères ou sœurs; qui, au moment de la mort de ses père et mère, a dûr> partager leur héritage — 31 000 florins — avec neuf frères ou sœurs survivants (1), en sorte que pour ramener à la vérité les lignes plus haut citées, il faut dire : « Un héritage de 31 000 florins, — ce qui constituait il y a deux cents ans une jolie fortune, et non pas un bien fort médiocrey — ayant été partagé entre dix enfants, la part de mon grand-père se trouva réduite à peu de chose. »

Isaac Rousseau, lui, avait eu onze frères ou sœurs; six d'entre eux étaient encore vivants au moment où s'ouvrit la succession de sa mère. La part de chacun des enfants fut de 1 500 florins. La succession de son père ne s'ouvrit que longtemps après; il mourut presque centenaire, en juillet 1738, au moment où son petitfils venait d'entrer aux Charmettes. Ce patriarche paraît avoir eu

(1) Minutes du notaire François Joly, 23 août 1684, 17 janvier 1685, etc. Notez qu'avec 16 000 florins, Suzanne Bernard était riche ^ au dire de Rousseau, tandis que 31 000 florins n'auraient constitué qu'un bien fort médioci^e. — Le fait est que Jean-Jacques n'a su ces choses que)par ouï-dire, et n'avait à sa disposition que des données vagues.

peji de rapports avec Tenfant qui devait illustrer le nom de la famille.

Revenons à la question d'argent. Nous avons mis le doigt sur quelques erreurs de détail et quelques malentendus ; mais en définitive, Jean-Jacques était dans le vrai. Suzanne Bernard, avec i^ 000 florins, était beaucoup plus à son aise que son mari Isaac Rousseau avec i 500. Dans la bourgeoisie genevoise, les parents donnaient à leurs fils un métier, et une dot à leurs filles. Tandis que Théodora Rousseau, femme de Gabriel Bernard, avait reçu de son père une dot de 200 écus blancs — plus de 2 000 florins — ce qui constituait un solide avancement d'hoirie, son frère Isaac n'avait eu pour sa part que l'avantage, très grand à la vérité, de faire un bon apprentissage d'horloger. A lui de se tirer d'aff*aire et de se mettre en état de soutenir une famille. Un homme laborieux et économe, comme il y en avait beaucoup à Genève, y eût facilement réussi. L'horlogerie était florissante en cette ville, dans ce temps-là. Avec une main habile, — comme était celle d'Isaac Rousseau, au dire de son fils — après une vie de travail, on arrivait à la fortune en même temps qu'à la vieillesse. Mais Isaac Rousseau était « un homme de plaisir », en sorte qu'il dépensait l'argent aussi vite qu'il le gagnait.

Nous continuons à suivre sa vie pas à pas. Une année après son mariage, il perdit sa mère, de laquelle nous savons peu de chose. Comme la vie à Genève était toujours austère et monotone, les deuils ne tranchaient pas sur la manière de vivre habituelle, et on ne les considérait pas comme incompatibles avec le peu de divertissements qu'il était permis de prendre. Nous ne nous étonnerons donc point de voir, quelques mois après la mort de la mère de famille (14 avril 1705), des bals chez le père d'Isaac Rousseau. L'ancien maître de danse parait avoir joué du violon à cette occasion.

Registre du Consistoire, jeudi 4 février 1706. A été rapporté par le spectable pasteur Turrettini Taîné, que suivant la commission qui lui a été donnée de s'informer d'un bai qui avait été fait dans son quartier, il a appris que la veille de TEscalade (il décembre) et le Jour de Tan, il y avait eu des bals chez le sieur Rousseau, occasion d'un sénateur de Ghambéry dont la femme avait souhaité de se réjouir; mais que ce n'était que des gens du parentale et du voisinage.

Opiné. A été dit que le dit Rousseau sera appelé.

Dû jeudi U février 1706. A comparu sieur David Rousseau, dizenier, appelé pour avoir permis qu'on fit des bals chez lui. Répondant, a dit qu'il est vrai que la veille de l'Escalade et le premier jour de l'an, ses enfants et ses petits-enfants s'étant rencontrés chez lui, ils se divertirent

ISAAC ROUSSEAU, LE PÈRE DE JEAN-JACQUES. 3â5

ensemble dans la chambre d'un sénateur de Ghambéry qui y demeure, et qu'il est vrai qu'on y dansa, et que ses enfants qui jouent du violon en jouèrent; mais nie qu'il y ait eu des étrangers qui en aient joué; avoue que le sieur Clément, qui est son proche parent, y vint aussi.

Opiné. A été dit que n'y ayant eu que de ses plus proches, il doit être exhorté à ne pas donner lieu à aucun scandale.

Remarquons avec quel ménagement le Consistoire traite le père Rousseau (64 ans). On ne le censure point, on lui adresse des exhortations seulement, on lui rappelle qu'on a Toeil sur lui comme sur tout le monde. C'est qu'en s^ qualité de dizemer^ David Rousseau avait quelqi^e part à la considération qui s'attachait à tous les degrés, même les moindres, de la magistrature genevoise. Les dizeniers étaient chargés de tenir un rôle des habitants de leur quartier et de « veiller qu'il ne se fasse nul désordre ni insolence, et que les bourgeois et habitants se gouvernent honnêtement en leur ménage » . ,

« Il fallut se séparer, dit Jean-Jacques de ses père et mère. Après la naissance de mon frère unique, mon père partit pour Gonstantinople. » — 11 fallut se séparer, et pourquoi ? Nous n'en savons pas plus que l'auteur des Confessions, qui n'en savait rien sans doute. Mais le champ des conjectures est ouvert, et il s'en présente une tout d'abord. On notera qu'Isaac Rousseau revint de Gonstantinople une année après la mort de sa belle-mère, M™" Bernard.

S'il est vrai qu'Isaac Rousseau et Suzanne Bernard se soient aimés dès leurs jeunes années, pourquoi leur mariage s'est-il fait si tard? Et si l'amour conjugal les attachait si fort l'un à l'autre, comme Jean-Jacques le dit et comme je le crois volontiers, pourquoi se sont-ils quittés si vite? Tout s'explique si la mère de la jeune fille était opposée au mariage, et si la mère de la jeune femme a su rendre la vie amère à son gendre. Je soumets cette hypothèse au jugement du lecteur, et je passe outre.

Nous perdons de vue Isaac Rousseau pendant les années de son séjour aux rives du Bosphore. Il revint à Genève en 1711; nous avons un témoignage qui corrobore à ce sujet le récit des Confessions, dans les lettres échangées entre le pasteur Pierre Harenc, chapelain de l'ambassadeur de Hollande à la Porte Ottomane, et la compagnie des pasteurs de Genève. Isaac Rousseau, nous dit son fils, « avait beaucoup de religion. Galant homme dans le monde, il était chrétien dans l'intérieur ». On ne s'étonnera donc pas de voir un ecclésiastique le charger de la lettre qu'il adressait

A messieurs les pasteurs et professeurs de l'Église et Académie, à Genève,

Messieurs et très honorés pères et frères en Christ,

Je me donne Thonneur de vous apprendre que Messieurs les États [-Généraux de Hollande] ont été disposés, à la réquisition de Son Excellence leur ambassadeur à la cour ottomane, de lui envoyer un ministre qui sût prêcher en flamand et en français, afin de pouvoir édifier la petite assemblée genevoise qui se trouve à Péra de Constantinople. Ayant donc reçu Tagrément de Messieurs les États-Généraux pour être le ministre de Son Excellence, je me suis aussitôt proposé de satisfaire à sa pieuse intention, en leur prêchant de temps en temps en français, et en leur administrant les sainte sacrements^ Ayant été ensuite prié par ces messieurs [les Genevois] de me charger de la conduite de leur assemblée, je me suis déterminé à le faire, voyant qu'ils le souhaitî»ient unanimement... de sorte que je fais à présent les trois quarts de mes serinions en français.

Je remercie le Seigneur de ce qu'il lui a plu augmenter de cette assemblée la portion qu'il m'a daigné assigner en son héritage à cultiver, et je me réjouis de vous pouvoir par là donner à connaître l'affection que Messieurs les États et que Son Excellence portent à votre Républiqiie, et à TÉglise en particulier, que tout le monde considère avec raison compie le commencement, la source et l'asile de la religion réformée, où elje s'est toujours conservée pure, et d'où elle s'est répandue au long et au large dans les pays et royaumes voisins, ayant fourni des pasteurs à la France, et s'étant de tout temps rendue célèbre par les grands hommes qu'elle a produits et par l'asile qu'elle a donné à ceux qui étaient persécutés pour la vérité... Puissiez-vous à toujours, Messieurs, être l'ornement de l'Église et de votre République! Puissiezvous toujours voir luire le flambeau de votre piété et de votre érudition, au milieu des ténèbres de la papauté!...

Pierre Hareng.

Du palais d'Hollande, en Péra de Constantinople, ce 8 de juin 1711.

Cette lettre fut présentée à la Compagnie dans sa séance du 2 octobre suivant; les communications étaient lentes à cette époque. Le professeur Bénédict Pictet fut chargé de répondre au nom du corps ; et les éloges qu'il donne au pasteur Harenc sont sans doute l'écho des conversations que cet éminent et célèbre théologien avait eues avec le modeste horloger qui revenait de Turquie.

Monsieur et très honoré frère.

Notre compagnie vous est très obligée de la lettre que le sieur Rousseau lui a remise de votre part. Nous sommes très sensibles à la bonté que vous avez pour la petite église qui est recueillie dans Constant!-^ nople, et au soin que vous prenez de lui enseigner les vérités célestes

et de lui administrer les saorements. Nous bénissons Dieu de ce qu'on a fait choix de votre personne, sachant quelle est votre piété, votre zèle pour notre commun maître, et votre charité. Nous vous conjurons, par les intérêts que nous prenons à la gloire de Dieu et au salut de nos concitoyens, de continuer vos offices charitables à cette petite assemblée, de leur représenter (comme vous le savez faire parfaitement) leurs devoirs, de censurer ceux qui s'en écartent, afin qu'ils ne donnent point lieu aux infidèles de blâmer notre religion...

La date indiquée par le registre de la Compagnie des pasteurs, pour la remise de la lettre de Harenc, coïncide parfaitement avec l'assertion de Jean-Jacques ; « Je fus le triste fruit de ce retour. » On sait que sa mère mourut quelques jours après la naissance de son fils. Le registre des décès mentionne le fait en ces termes : « Du jeudi 7 juillet 1712, à onze heures du matin. Suzanne Bernard, femme du sieur Isaac Rousseau, citoyen, maître horloger, âgée de 39 ans, morte de fièvre continue en la Grande-Rue (i). >

Nous avons rejoint le récit des Confessions^ et je n'ai que peu de chose à ajouter aux pages charmantes du premier livre, où Jean-Jacques a recueilli ses souvenirs d'enfance. Suzanne Rousseau, la sœur cadette d'Isaac, qui avait dix ans de moins que lui, était venue tenir son ménage et remplacer la mère morte, auprès des deux enfants. Jean-Jacques eut une nourrice, une mie^ Jacqueline Danel, qui fut pendant quelques années domestique de la famille. Après la publication de la Nouvelle Héloîse^ elle vivait encore, et écrivit à Rousseau, qui lui répondit :

Votre amitié me sera toujours chère. Je n'ai point cessé de penser à vous et de vous aimer. Souvent je me suis dit dans mes souffrances que

(1) La Grande-Rue est voisine de la cathédrale de Saint-Pierre, où Jean- Jacques fut baptisé le 4 juillet, et sans aucun doute il est né dans la maison de la Grande-Rue qui appartenait à sa mère, où celle-ci demeurait depuis longtemps, où elle est morte, où Isaac Rousseau demeurait encore quelques années après. — On a donné en 1793 le nom de Jean-Jacques Rousseau à une rue qui est située dans un autre quartier, de l'autre côté du Rhône ; et sur une des maisons do cette rue, on a placé Tinscription suivante :

ICI EST NÉ JEAN-JACQUES ROUSSEAU LE XXVm JUIN MDCC XII.

Il y a longtemps que M. Heyer (dans les Mémoires de la Société cT histoire de Genève) a relevé l'erreur qui fut commise ainsi il y a un siècle, et qu'on n'a pas jugé à propos de corriger. L'une et l'autre maison, celle de la Grande -Rue et ceUe de la rue Jean-Jacques Rousseau, ayant été démoUes et reconstruiteSi la question n'offre plus grand intérêt. Mais quand la vieille bicoque subsistait encore à la rue Jean- Jacques Rousseau, les touristes allaient la contempler avec une émotion dont nous trouvons le témoignage , par exemple, dans une lettre d'Edgar Quinet, écrite à vingt ans (23 septembre 1823).

si raa bonne Jacqueline n'eût pas prisi tant de peine à me conserver étant petit, je n'aurais pas souffert tant^fi maux étant grand.

Cette lettre fut communiquée au Journal de Genève^ en décembre 1788, par Jean-Antoine Martin, membre du Conseil des DeuxrCents, qui l'accompagna de quelques renseignements :

Jacqueline Danel avait été aussi la mie de mon père (né 17 mars 1711). Elle est morte avancée en âge, il y a une douzaine d'années... Sa mémoire est en vénération dans le quartier. Elle avait un si bon cœur, elle était si généreuse et d'un caractère si gai que je ne suis point étonné que Rousseau ait toujours conservé pour elle un tendre souvenir.

Je me rappelle avoir appris de la mie Jacqueline que le petit Rousseau ayant eu le malheur de déchirer son Atrio (petit livre classique, Atrium latinitatis, recueil de mots latins), il fut condamné à être enfermé plusieurs jours dans un galetas ; la bonne Jacqueline fut pendant ce temps son unique consolatrice.

Une autre anecdote du môme temps nous est racontée par Jean- Jacques lui-môme. L'auteur des Confessions écrivait ses brouillons sur les premières feuilles venues; après les avoir ensuite recopiés de sa belle écriture dans les manuscrits destinés à l'imprimeur, il détruisait ces papiers où s'était épanché son premier jet. On conserve à la bibliothèque de Neuchâtel les brouillons de quelques morceaux qu'il avait laissés de côté dans la rédaction définitive. Mon savant ami M. Jansen et moi, nous les y avons copiés, chacun de notre côté. Le fragment qui suit (i), no]is offre un aperçu des leçons qu'Isaac Rousseau donnait à son fils :

La circonférence du ciel, que je voyais autour de moi, m'avait fait imaginer le globe du monde creux, et les hommes vivant dans le centre. Pour me désabuser, mon père s'avisa de planter des épingles dans une boule de tripoli. Il m'en coûta beaucoup pour imaginer des hommes sur la surface du globe. Quand ce vint à l'explication des antipodes, ces gens que je voyais la tête en bas ne pouvaient s'arranger dans la mienne ; et le système de Copernic me faisant prendre le soleil pour le haut de l'univers, je ne pus jamais bien comprendre pourquoi la nuit nous ne tombions pas dans le ciel.

A l'égard du cours du soleil, mon père avait une petite sphère armillaire; mais il eut beau s'y fatiguer et moi aussi, je n'y pus rien concevoir du tout; et elle ne servit qu'à brouiller toutes mes idées. J'ai remarqué, depuis, que tous les enfants sont dans le même cas : ils ap-

(1) Il a été publié par M. Jansen dans l'appendice de son livre : Rousseau als Botaniker. Berlin, 1885. — D'autres morceaux du même genre ont été publies par M. Jansen dans ses autres ouvrages : Rousseau als Musiker, etc., et par moi-même dans un article : Jean-Jacques Rousseau et Mademoiselle Serre (Bulletin des travaux de l'Université de Lyon, II, 582-589).

prennent les noms des cercles, disent par cœur leurs usages, et puis c'est tout. Ils n'en tirent jamais la moindre notion véritable de la marche du soleil, et de sa situation (par) rapport à la terre ; ce qui me fait croire que la sphère est un instrument mal inventé. Tous ces cercles imaginaires troublent l'esprit d'un enfant : il lui en faut supposer de semblables dans les cieux. Si on l'avertit que ces cercles n'existent pas, il . ne sait plus ce qu'il voit. Il faudrait, pour que la sphère les abusât moins, lui donner des proportions directement contraires à celles qu'elle a communément : c'est-à-dire un grand globe et de petits cercles.

Quoi qu'il en soit, mes premières et meilleures leçons de cosmographie furent prises devant l'établi d'un horloger, avec une boule de tripoli et des épingles pour tous instruments. Je ne saurais dire avec quelle avidité je dévorais ces... (Le morceau est interrompu),

A cette époque où Isaac Rousseau vivait en père de famille avecsa sœur et ses deux enfants, nous rencontrons son nom dans le registre de la Compagnie des pasteurs, à la date du 10 janvier 1715 :

On a nommé les sieurs Gédéon Rigot, Isaac Rousseau et Gaspard Ronnet pour collecteurs, à la place de ceux qui ont été déchargés ; et ayant été grabelés (1) à haute voix et par ballottes, ils ont été approuvés.

Il était ainsi appelé à des fonctions à la vérité modestes ; mais ses deux collèges nommés en même temps que. lui, et tous les membres du comité dans lequel il entrait, appartenaient à la bonne bourgeoisie ; c'était un premier échelon dans la hiérarchie des charges publiques ; il était sur la voie des honneurs républicains, où son père était allé jusqu'au poste de dizenier. S'il avait eu de l'ambition, Iskac Rousseau eût pu entrevoir, au loin, comme un bâton de maréchal, le titre de membre des Deux-Cents. Mais ses goûts étaient ailleurs. «Jean-Jacques m'a raconté, dit Bernardin de Saint-Pierre, que son père était d'un tempérament très^ vigoureux, grand chasseur, aimant la bonne chère et à se réjouir. »

L'auteur d'Emile a parlé dans ce livre du goût de son père pour la chasse : « Je me souviens, dit-il, des battements de cœui . qu'éprouvait mon père au vol de la première perdrix, et des transports de joie avec lesquels il trouvait le lièvre* qu'il avait cherché

(1) Le grabeau était une délibération, un entretien sur les mœurs, la conduite et la capacité des candidats. Quand ils avaient été ainsi grabelés à haute voix, on votait au scrutin secret, avec des boules ou ballottes, pour les accueillir ou les repousser.

REVDE DB l'enseignement. — XXI. 22

tout le jour. Seul avec son chien, chargé de son fusil, de son carnier, de son fourniment, de sa petite proie, il revenait le soir rendu de fatigue et déchiré des ronces, content de sa journée. » Mais il ne fallait pas le contrarier dans ces moments-là ; il n'était pas endurant. Un poète patois de l'époque (i) nous conte sans sourciller, comme un haut fait, un acte digne de mémoire, qu'un seigneur savoyard, M. de Saconnex, ayant fait mine de désarmer un Genevois à la chasse, le farouche républicain lui vida son fusil dans l'estomac, et le fit dormir de ce sommeil dont on ne se réveille pas sur la terre :

On Faconnay, volan fare gremasse De desarma noutra zan à la chasse, On Genevoi 11 voidi son fuzi - Dian restomac, et le bouta dremi.

Une rencontre pareille eut lieu dans une partie de chasse que faisait Isaac Rousseau avec un de ses compagnons de plaisir. Un propriétaire voulut les empêcher de passer dans un pré qui n'était pas encore fauché. Isaac Rousseau le coucha enjoué; nous n'avons sur ce conflit que le récit de la partie adverse, Pierre Gautier, qui avait été capitaine dans les chevaliers gardes du corps de S. M. le roi de Pologne :

Du samedi 10 octobre 1722. Déclaration de Pierre, fils de Jacques Gautier, citoyen, âgé de trente-cinq ans {il en avait trente-six; mais peu importe)^ lequel a dit et déclaré que dans le mois de juin, en allant à Meyrin (village à une lieue de Genève), il trouva deux hommes qui étaient dans le grand chemin, vis-à-vis un pré d'icelui déclarant; et que comme il lui sembla qu'ils voulaient entrer dansses prés, il leur dit : « Ménagez un peu nos prés; » que sur cela, un de ces hommes qu'il a reconnu ensuite être le sieur Rousseau fils, le coucha enjoué : ce qui obligea icelui déclarant de lui dire qu'il allait chercher des gens à Meyrin pour le reconnaître. Et étant allé au galop à Meyrin, il y prit des paysans qu'il amena vers son pré qu'il avait montré avec la main aux dits deux hommes. Mais il ne les trouva plus.

Qu'ensuite, le jour d'hier, vers les deux heures après-midi, icelui déclarant étant allé pour parler au sieur Rilliet, procureur, il vit un homme qu'on lui dit être le sieur Rousseau fils, qui l'aborda et le regarda sous le nez pendant quelque temps; et sur ce qu'icelui déclarant lui dit : « Vous me regardez bien : voulez-vous m'acheter? » il lui répondit : « N'est-ce pas vous qui vouliez me mener à Meyrin? » Et icelui déclarant lui ayant dit : « Vous vouliez bien faire une jolie action! » le dit Rousseau le prit sur-le-champ par le bras, et le mena à quelques pas, et lui dit : « Ne dites mot ; venez, sortons de la ville, et nous défi) Mémoires de la Société d'Histoire de Genève, XIX, 82.

ciderons cela avec Tépée. >> A quoi icelui déclarant lui ayant répondu qu'il avait mis quelquefois l'épée à la main, fnais qu'avec des- gens de sa sorte il ne se servait que de bâtons : sur quoi, le dit Rousseau tira son épée, et lui frappa un coup à la joue dont il nous a fait voir la blessure ; et icelui déclarant ayant sur-le-champ tiré Tépée, il fit réflexion qu'il ne devait pas le frapper; ce qui le porta à la remettre dans le fourreau; et plusieurs personnes étant survenues, on les sépara. Le dit Rousseau s'en alla, de même qu'iceiui de'clarant.^

Sur la plainte du capitaine Gautier, on procéda à une information ; sept femmes et filles furent entendues comme témoins sur ce qui s'était passé le 9 octobre dans la rue des Orfèvres, où avait eu lieu la rencontre. Le magistrat ne s'occupa pas de ce qui avait été le point de départ de la querelle : Taltercation qui avait eu lieu près de Meyrin, quelques mois auparavant. Dans les dépositions qui furent recueillies, il faut relever quelques détails qui complètent le récit qu'on vient de lire :

M. Gautîw tira son épée, et cria : « Tout beau ! tout beau ! Témoins ! » et se reculait, le sieur Rousseau avançant; après quoi M. Rilliet, procureur, étant sorti de sa boutique, s'avança et les sépara. Et icelle déposante Françoise Deville ayant parié ensuite au sieurRousseau, et lui ayant demandé d'où venait qu'il avait frappé, il répondit qu'il fallait bien qu'il se défendît contre un homme qui le menaçait de lui faire donner des coups de bAton...

Le sieur Rousseau dit {au milieu de la querelle) : « Écoute, tu t'en souviendras : je suis Rousseau ; » répétant à plusieurs fois ces mots : « Je suis Rousseau ! »

La demoiselle Deville criait : « Au secours I N'y a-t-il personne pour séparer ces gens ? » Elle dit ensuite au sieur Rousseau qui passait, que c'était une chose indigne d'avoir traité M. Gautier de cette manière...

Le sieur Rousseau avait l'épée à la main ; et le sieur Gautier en reculant tirait la sienne, et disait : « Je vous prends à témoin ! » Le dit sieur Gautier avait déjà reçu un coup au visage, et saignait...

La querelle avait eu lieu le vendredi 9 octobre ; à la suite de la plainte portée par le capitaine Gautier, les témoins comparurent le samedi 10 et le mardi 13. On assigna Isaac Rousseau, qui ne jugea point à propos de se présenter. Le samedi 17, un magistrat de police alla chez lui, au quartier de Saint-Gervais, pour le chercher et le conduire en prison ; mais déjà le dimanche 11 il avait été assez prudent pour quitter le territoire de la République ; la frontière était à quelques pas des portes de la ville.

Après un mois écoulé, le prévenu n'ayant pas répondu aux assignations qui lui avaient été adressées par un huissier parlant à la personne de son père David Rousseau, le Conseil procéda au jugement du contumax, et Isaac Rousseau fut condamné à venir

dans la salle du Conseil demander pardon, genoux en terre, à Dieu, à la'Seigneurie et au sieur Gautier, des excès par lui commis, à trois mois de prison en chambre close, à cinquante écus d'amende, et aux dépens.

Nous venons de voir comment les documents authentiques racontent cette aventure. Le narré du capitaine Gautier est confirmé par tous les témoins^, qui le développent sans le contredire en aucun point. Écoutons maintenant le récit que Jean-Jacques tenait , de son père :

Mon père eut un démêlé avec un M. Gautier, capitaine en France, et apparenté dans le Conseil. Ce Gautier, homme indolent et lâche, saigna du nez, et, pour se venger, accusa mon père d'avoir mis Tépée à la main dans la ville. Mon père, qu'on voulut envoyer en prison, s'obstinait à vouloir que, selon la loi, l'accusatQ^ur y entrât aussi bien 'que lui : n'ayant pu l'obtenir, il aima mieux sortir de Genève et s'expatrier pour le reste de sa vie, que de céder sûr un point où Thonneur et la liberté lui paraissaient compromis.

Les témoignages qui ont été relatés plus haut permettent au lecteur de contrôler les dires de Rousseau, et d'apprécier jusqu'à quel point il a été injuste et partial.

11 est vrai que Pierre Gautier avait un proche parent dans le Conseil : son oncle Pierre Gautier, qui avait été premier syndic à plus d'une reprise. Il y comptait en outre trois cousins issus de germain et d'autres parents plus éloignés. Son grand-père maternel avait été syndic, de même que deux de ses trisaïeuls, deux de ses quartaïeuls, etc. Le mot de Marcet de Mézières, sur ceux qui comptent dans leur famille plusieurs générations de syndics, et sur ceux qui n'y voient que plusieurs générations d'horlogers, s'appliquait littéralement aux deux adversaires . Mais tout juge impartial eût reconnu qu'Isaac Rousseau avait été l'agresseur et s'était rendu •coupable d'un acte de violence qui ne devait pas rester impuni.

Quant à cette prétention de vouloir que son adversaire entrât ^n prison en même temps que lui, elle se référait à l'article il des •Franchises octroyées en 1387 à la cité de Genève par l'évéque Adémar. Cet article ne permettait pas de procéder contre un laïque par enquête faite d'office : il fallait un dénonciateur qui se portât partie contre lui, qui comme lui donnât caution, ou fût emprisonné comme lui (1).

(1) Laici vero... nec sine denunciatione vel accusatione Icgitimis capi pos- -sint nec dcbcant, dum tamen fidejubeant, nec per inquisitionem ex officio ncc aliter possit procedi contra eos sine denunciatore vel accusatore. Et denunciator jeu accusalor eodem modo fidejuôeat vel capiatur.

Cette procédure sentait son moyen âge. Quand vinrent les temps modernes, elle était trbp ancrée dans les coutumes genevoises pour être écartée. Mais la poursuite d'office, qui n'était pas admise par les Franchises de la cité épiscopale au xiv* siècle,, fut introduite par les Édits de la République, au xvi® et au xvni** siècle- La jurisprudence qui s'établit à cet égard a été exposée par Jean- Jacques Rousseau lui-môme, avec une netteté parfaite, dans la huitième des Lettres de la Montagne :

Un homme peut être constitué prisonnier de trois mahières. L'une, à rinstance d'un autre homme qui fait contre lui partie fo7inelle,,. — C'est justement ce qu'avait en vue Isaac Rousseau ; mais Pierre Gautier avait déclaré « qu'il ne lui faisait pas partie», et il avait en effet le droit de s'y refuser, aux termes des Édits de 1563, titre XIL article premier : « Que nul ne sera contraint ni tenu à se rendre partie ou dénonciateur, pour raison d'offense, ou injure réelle ou verbale à lui faite... »

La seconde y étant surpris en flagrant délit, et saisi sur-le-champ... — Nous avons vu que la police n'avait pas mis la main sur Isaac Rousseau qui, après la bagarre, s'en alla sans être arrêté.

Et la troisième, d'office^ par la simple autorité du magistrat... — Voilà notre affaire. D'après les Édits de 1568, les quatre syndics étaient les seuls magistrats compétents à cet effet. Mais, d'après les Édits civils approuvés en Conseil général le 5 octobre 1713, le droit d'emprisonner appartenait aussi au lieutenant et aux auditeurs (articles 4 et 7 du titre XII). C'est un auditeur qui alla chercher Isaac Rousseau pour le conduire en prison (1), et son arrestation'eût été régulière et légale ; mais il avait pris le large.

On se demande d'où vint le retard qu'on mit à le faire comparaître. Sans doute, l'autorité prévoyait assez ce qui allait se passer : qu'Isaac Rousseau, en s'échappant, se condamnerait lui-môme à l'exil. C'était une solution comme une autre, et peut-être la meilleure de toutes, dans la pensée des magistrats. La ville serait ainsi débarrassée d'un homme d'un caractère difficile et violent, qui peut-être avait déjà fait d'autres frasques dont il n'est pas resté de trace écrite.

Quand le firs d'Isaac Rousseau, quand l'auteur d'Emile fut décrété de prise de corps par le Parlement de Paris, en juin 1762^ on usa du même procédé à son égard. On eût pu le saisir, on se

(1) J'ai publié toutes les pièces de la procédure dans un mémoire qui figure au tome XXIII du Bulletin de l'Institut genevois, et dont il a été fait un tirage à part, sous le titre de : La famille de Jean-Jacques, documents inédits, Genèye, lib. Oeorg, 1878.

garda bien d'en rien faire. Les quatre huissiers qui étaient chargés de mettre la main sur lui, le saluèrent en souriant, quand leur carrosse rencontra son cabriolet; arrivés àson domicile, ils constatèrent officiellement son départ,

A la mort de Suzanne Bernard, la mère de famille avait été remplacée auprès de ses enfants par son aimable belle-sœur : le fbyer était demeuré. Mais quand le père fut parti pour Texil, il fallut que la famille se dispersât. En effet, Isaac Rousseau, qui s'établit à Nyon (petite ville du pays de Vaud, au bord du lac Léman, à trois lieues de Genève), ne songea pas à prendre ses fils avec lui ; il les laissa aux soins de son beau-frère Bernard, et se déchargea ainsi gaillardement de ses devoirs paternels, donnant à Jean- Jacques, comme Ta très bien dit M. Dufour-Vernes, un exemple qui ne sera que trop suivi.

Le fils aîné, François Rousseau, qui avait 17 ans, et qui apprenait avec son père l'état d'horloger, fut placé auprès d'un autre maître pour terminer son apprentissage. L'acte notarié qui fut passé à cette occasion est daté du mercredi 21 octobre : dix jours après la fuite d'Isaac; cette hâte est remarquable. Jean- Jacques, on le sait, fut placé à la. campagne, chez un pasteur.

Retiré à Nyon, où il passa le reste de sa vie, vingt-cinq ans^ Isaac Rousseau s'y remaria le 5 mars 1726. Le pauvre homme, qui avait dépassé la cinquantaine, se choisit pour compagne une femme plus âgée que lui : c'est une gouvernante qu'il prenait pour le soigner dans ses vieux jours; mais elle devint aveugle.

Dans toute cette étude, force est de côtoyer les pages où Rousseau a parlé de son père; dans le premier livre des Confessions et ailleurs. Je ne veux pas les copier d'un bout à l'autre, et je me contenterais volontiers d'y renvoyer le lecteur; mais il faut les ^iter quelquefois, soit quand des documents authentiques nous amènent à les contredire, soit quand l'absence de ces documents nous force à recourir aux récits de Jean- Jacques : ce qui est le cas pour la fuite des deux enfants d'Isaac.

Mon frère, dit Jean -Jacques, prit le train du libertinage; il faisait des escapades. Enfin il tourna si mal qu'il s'enfuit et disparut tout à fait. Quelque temps après, on sut qu'il était en Allemagne. Il n'écrivit pas une seule fois. On n'a plus eu de ses nouvelles depuis ce temps-là.

Quand Jean-Jacques fut revenu du village où il avait passé

deilx ans (i), il fut placé (26 avril 1725) chez un maître graveur. Mais son oncle Bernard, qui s'était chargé de le mettre en apprentissage, avait choisi avec beaucoup de légèreté le patron auquel il confia son neveu. Au lieu de chercher un homme posé, d'un caractère sûr et rassis, il s'adressa à un jeune homme de 20 ans, violent et rude, chez qui Jean-Jacques fut très malheureux. Aussi finit-il par s'enfuir comme son frère aîné, et comme lui il serait sans doute mort de misère dans quelque coin, si la Savoie et l'Italie n'avaient pas été plus hospitalières que l'Allemagne.

Isaac Rousseau ne méconnut pas complètement ses devoirs de père, et se donna quelque mouvement pour tirer le seul fils qui lui était resté, des dangers évidents au-devant desquels il allait se jeter.

Le lendemain de mon départ d'Annecy, dit Jean-Jacques, mon père y arriva (25 mars 1728) courant à ma piste avec un M. Rival, son ami, horloger comme lui, homme d'esprit, bel esprit même, qui faisait des vers mieux que La Motte, et parlait presque aussi bien que lui; de plus, parfaitement honnête homme, mais dont la littérature déplacée n'aboutit qu'à faire un de ses fils comédiens. (Il s'agit de Jean Rival, dit Aufresne, qui venait justement denaître,)Ces Messieurs virent M°»« de Warens,etse contentèrent de pleurer mon sort avec elle, au lieu de me suivre et de m'atteindre comme ils l'auraient pu facilement, étant à cheval et moi à pied.

Mon père n'était pas seulement un homme d'honneur : c'était un homme d'une probité sûre, et il avait une de ces âmes fortes qui font les grandes vertus ; de plus, il était bon père, surtout pour moi. Il m'aimait très tendrement ; mais il aimait aussi ses plaisirs, et d'autres goûts avaient un peu attiédi TafFection paternelle depuis que je vivais loin de lui. Il s'était marié à Nyon ; et quoique sa femme ne fût plus en âge de me donner des frères, elle avait des parents : cela faisait une autre famille, d'autres objets, un nouveau ménage, qui ne rappelait plus si souvent mon souvenir. Mon père vieillissait et n'avait aucun bien pour soutenir sa vieillesse. Nous avions, mon frère et moi, quelque bien de ma mère, dont le revenu devait appartenir à mon père durant notre éloignement.

En effet, pendant les années qui suivirent (1728-1737), Isaac Rousseau mangea, avec sa seconde femme, le revenu du bien de la première, qui lui revint tout entier dès qu'il eut payé au maître

(1) Les Confessions nous apprennent qu'il était encore à Bossey le 23 août 1724, quand le roi de Sardaigne passa devant le village, et que « le derrière de mademoiselle Lambercier, par une malheureuse culbute au bas du pré, fut étalé tout en plein devant le roi à son passage ». De retour à Genève, il passa, dit-il, chez son oncle Bernard deux ou trois ans « pendant lesquels se perdait en niaiseries le temps le plus précieux de son enfance ». Ces deux ou trois ans se réduisent à quelques mois de l'hiver 1724-25.

graveur, Abel Ducommun, Tindemnité de 25 écus blancs à laquelle cet homme avait droit en raison du départ irrégulier de son apprenti. r^

Donc, d'une part, le père de Jean-Jacques lui a donné un mauvais exemple, en ne se conduisant pas avec lui comme un père doit le faire avec son fils. D'autre part, les théories modernes sur rhérédité morale étant admises, le calus d'Isaac Rousseau à Tendroît des devoirs paternels a pu se transniettre à son fils, d'autant plus que le grand-père David n'était peut-être pas sans reproche a cet égard;

Eh revanche, il faut noter une qualité précieuse que le philosophe de Genève a certainement héritée aussi de l'horloger son père : l'un et l'autre savaient se faire aimer. Obéissant à des défiances folles et à des accès de violence, — et la violence, on peut aussi le remarquer, n'était point étrangère au caractère d'Isaac, — Jean-Jacques Rousseau a malheureusement rompu avec beaucoup de ses amis. Mais il était si aimable qu'il les remplaçait bientôt, et en voyait de nouveaux venir à lui tous les jours. Moultou, Du Peyrou et Bernardin de Saint-Pierre lui sont restés fidèles jusqu'après la mort. Avec une héroïne de Corneille, il pouvait dire :

L'éloignement d'aucun ne saurait m'affliger;

Mille encore présents m'empêchent d'y songer;

Je n'en crains point la mort; je n'en crains point le change :

Un monde m'en console aussitôt, ou m'en venge.

Jsaac Rousseau, quand il fut établi à Nyon, y était fort aimé, au dire de son fils qui se ressentait de cette bienveillance. « Pendant le peu de séjour que je faisais près de lui, dit Jean-Jacques, c'était à qui me fêterait. » En outre, nous voyons autour d'Isaac Rousseau qui était plus que quinquagénaire, un groupe de jeunes • amis, de vrais amis, capables de se déranger pour rendre un service, et qui n'étaient point les premiers venus : David Rival, Marcet de Mézières, et le libraire Emmanuel Duvillard, trois lettrés.

Les deux premiers avaient passé quelques années à Paris, à la fin de la Régence. Si l'on feuilletait le Mercure de France de cette époque, on trouverait quelques pièces de poésie dont ils étaient les auteurs. Quand ils furent revenus au pays, les deux amis mirent leurs vers dans le Mercure suisse. Le moins riche des deux, David Rival, est celui qui avait le plus de talent. En 1757, il adressa à Voltaire une épitre : les Torts; ce morceau a été recueilli dans les œuvres de l'auteur de V Essai sur les mœurs :

Servet eut tort, çt fut un sot D'oser, dans un siècle falot, S'avouer anti-trinitaire ; Et notre illustre atrabilaire Eut tort d'employer le fagot Pour réfuter son adversaire.

Pour notre prêtre épi s toi aire Qui, de son pétulant essor.

Vient réveiller le chat qui dort.

Et dont Tinepte commentaire Met au jour ce qu'il eût dû taire, Je laisse à juger s'il a tort.

Quant à vous, célèbre Voltaire, ' - Vous eûtes tort, c'est mon avis.

Vous vous plaisez en ce pays :

Fêtez le Saint qu'on y révère.

L'épître, d où ces vers sont tirés, fut écrite à propos du chapitre de V Essai sur les mœurs qui est intitulé : De Calvin et de Servet, et de la critique qu'en avait faite le pasteur genevois Jacob Vernet {notre prêtre épistolaire) dans une lettre adressée à un journal de Hollande, laquelle fut le prélude à^s Lettres critiques d'unvoyageuf anglais, le chef-d'œuvre de Vernet, et Tun des bons ouvrages écrits à Genève, au siècle dernier. Ainsi David Rival prenait parti pour Voltaire contre le clergé de sa patrie. On voit que cet horloger, comme David Noiret le maître de danse, était un philosophe à sa manière.

Quant à Marcet de Mézières, c'était plutôt un homme politique. Il avait d'abord été orfèvre de son métier, et se trouvait à Paris au moment du système de Law ; il s'y enrichit peut-être par de bonnes spéculations. Quoiqu'il en soit, jeune encore et se trouvant assez riche, il résolut, nous dit-il,

Dans son pays natal d'aller vivre en aisé.

Marcet arrive en sa patrie.

Nouveau venu, bourse fleurie :

Voilà bien des raisons pour être caressé.

Isaac-Ami Marcet avait pris le nom de Mézières d'un petit domaine féodal qu'il avait hérité de son père. On voit encore à Coppet sa maison garnie de tourelles. Le voisinage de Coppet «t de Nyon permettait à Marcet et à Isaac Rousseau de se voir assez facilement. Un des premiers soins de Jean-Jacques, quand il vint à Genève après ses premiers succès littéraires, fut de rendre visite

à Tancien ami de son père; et Marcel écrivait le 6 juillet 1754 à un de ses correspondants :

Il y a aujourd'hui huit jours que le fameux Rousseau vint me voir ici, en bateau, accompagné d'un parent et de l'ami Deluc. Je le reconnus sur-le-champ à Vair de feu son père qui était de mes amis (i) ; pour avoir le temps de l'entretenir, je l'accompagnai jusqu'à Genthod, en faisant suivre un bateau. La visite était expresse; j'espère de le revoir lorsque je serai débarrassé de mes fenaisons, moissons, maçons, charpentiers, serruriers, peintres, etc. C'est un homme qui parle peu, mais bien. Je voulus l'engager à venir passer quelques jours; il me dit que le lieu lui plaisait fort. « Mais, Monsieur, ajouta-t-il, je ne loge jamais chez autrui ; et si j'avais à le faire, ce serait chez vous. » J'avoue que sa compagnie me ferait un vrai plaisir : car, dans le peu d'entretien, je me suis aperçu que ses idées seraient assez d'accord avec les miennes, surtout pour approfondir la nature de l'homme, et bien d'autres choses qui plaisent dans la conversation, étant examinées avec attention.

Isaac Rousseau était mort depuis quelques années quand ces lignes furent écrites. Son séjour à Nyon avait duré un quart de siècle, à peu de chose près ;les seuls épisodes, les seuls dotîuments qu'on connaisse pour cette période de sa vie, sont les visites et les lettres qu'il recevait de son fils Jean-Jacques. Les lettres, au nombre de quatre, sont presque toutes sans date, et ont été mal classées dans la Correspondance de Rousseau. Nous allons énumérer par ordre chronologique tous les renseignements qu'on peut recueillir. Ce sont des jalons dont il sera utile de bien déterminer la place, mais qui ne constituent pas une histoire.

1. Jean-Jacques Rousseau — quiavaitfait, le jeudi 29juinl730, avec M*^®' Galley et de Graffenried, cette course à Thônes dont le récit est une des plus charmantes pages qu'il ait écrites, — partit peu après d'Annecy pour Fribourgavec la Merceret, et alla voir son père en passant à Nyon.

2. Isaac Rousseau signa à Genève (8 août 4730) au contrat de mariage de sa soeur Suzanne, — celle qui était venue tenir son ménage après la mort de sa première femme ; — et sans doute il assista aussi aux noces qui eurent lieu quinze jours après, dans le temple de Sàint-Gervais. Suzanne Rousseau, qui avait 48 ans, épousait Isaac Goncerut, bourgeois de Nyon, qui ne devait guère être plus jeune qu'elle, quoi qu'en dise Jean-Jacques; car il s'était marié déjà deux fois, la première en février 1703. Le père d'Isaac Croncerut avait été châtelain de Crassier (village voisin de Nyon,

(1 ) Laudantur simili proie puerperée, a dit Horace dans un vers que M. Porchat a très bien rendu :

Le iils atteste aux yeux que sa naissance est pure.

où naquit M*° Necker). C'était une jolie position; malheureusement nous savons, par Jean-Jacques Rousseau, que le mari de sa tante était usé par la boisson. La dot de Suzanne Rousseau se composait : a) des 1 500 florins qui constituaient, nous l'avons vu, sa part de l'hoirie maternelle ; mais cette somme était entre les mains de son père nonagénaire, auquel elle en laissa la jouissance; b) de 100 écus blancs, que son beau-frère Antoine Fazy lui donna par amitié, et dont elle le remercia humblement^ dit le contrat. Son époux lui assurait, pour le cas où elle lui survivrait, outre le remboursement de sa dot, augmentée de moitié selon la4oi genevoise, un logement dans sa maison, et une pension de 30 écus blancs. Ces détails établissent que toute cette branche de la famille Rousseau n'était pas riche.

3. Jean-Jacques, voyageant avec Tarchimandrite Athanasius Paulus, avait passé à Fribourg et à Berne au mois d'avril 4731, et s'était séparé de lui à Soleure. De Soleure, d'après le récit des Confessions, il serait allé tout droit à Paris, ce qui ne concorde pas du tout avec une lettre qu'il écrivit de Neuchâtel à son père, dans le courant de mai sans doute :

Mon cher père, malgré les tristes assurances que vous m'avez données que vous ne me regardiez plus pour votre fils, j'ose encore recourir à vous comme au meilleur de tous les pères...

Il faut vous l'avouer, je suis à Neuchâtel, dans une misère à laquelle mon imprudence a donné lieu. Comme je n'avais d'autre talent que la musique qui pût me tirer d'affaire, j'ai cru que je ferais bien de le mettre en usage si je le pouvais ; et voyant bien que je n'en savais pas encore assez pour l'exercer dans des pays catholiques, je m'arrêtai à Lausanne où j'ai enseigné pendant quelques mois; d'où étant venu à Neuchâtel, je me vis dans peu de temps, par des gains assez considérables, joints à une conduite fort réglée, en état d'acquitter quelques dettes que j'avais à Lausanne : mais étant sorti d'ici inconsidérément, après une longue suite d'aventures, que je me réserve l'honneur de vous détailler débouche, si vous voulez bien le permettre, je suis revenu; mais le chagrin que je puis bien dire sans vanité que mes écolières conçurent de mon départ, a été bien payé à mon retour par les témoignages que j'en reçois qu'elles ne veulent plus recommencer; de façon que, privé des secours nécessaires, j'ai contracté ici quelques dettes qui m'em* pochent d'en sortir avec honneur, et qui m'obligent de recourir à vous.

Honorez-moi, mon père, d'une réponse de votre main : ce sera la première lettre que j'aurai reçue de vous depuis ma sortie de Genève.

Cette lettre montre que Jean-Jacques, après qu'à Soleure on l'eut séparé de l'archimandrite, a dû revenir à Neuchâtel. Comme il a dit ailleurs, parlant de M»"' de Bernex : « Ce grand évêque me jrecommanda à M. le marquis de Bonac, ambassadeur de France

auprès du Corps Helvétique. Il me serait glorieux de détailler ce que ces deux seigneurs avaient eu la bonté de concerter pour mon établissement... » tput s'explique en admettant que dans sa détresse il écrivait de tous côtés à ceux qui pouvaient lui venir en aide; que ses instances amenèrent alors l'évêque de Genève à le recommander à la protection de l'ambassadeur de France à Soleure; que celui-ci le fit revenir près de lui, et lui ayant trouvé une place à Paris, l'envoya dans cette ville : « On me donna quelques lettres, cent francs pour mon voyage, accompagnés de fort bonnes leçons, et je partis. »

En cette occasion, le grand seigneur français, et Tévôque savoyard se conduisirent paternellement; je voudrais pouvoir en dire autant d'Isaac Rousseau.

4. Au printemps de Tannée 1733, Jean-Jacques, qui habitait Chambéry, était employé au cadastre. C'est alors peut-être, comme M. Mugnier Ta très bien conjecturé (1), qu'il écrivit à son père une lettre où nous relevons cette phrase : « Je suis tombé, depuis le commencement de Tannée, dans une langueur extraordinaire ; ma poitrine est affectée, et il y a apparence que cela dégénérera bientôt en phtisie. » C'est sans doute ce mauvais état de sa santé qui lui fit faire cette année môme un séjour au couvent des Cordeliers de Cluses, dans la fraîche vallée de TArve, où le Père gardien lui fit si bon accueil : « Le Révérend Père m'a dit résolument qu'il prétend que je ne m'en aille que quand il lui plaira, et que je serai bien et dûment lactifié. »

5. Mais avant d'aller à Cluses, il était allé à Besançon pour y prendre des leçons de musique de Tabbé Blanchard. En passant par Nyon, il alla voir son père, « qui le reçut comme à son ordinaire ». Il repartit bientôt pour Chambéry, à la suite d'une mésaventure assez grave qu'il a racontée dans les Confessions.

6. Dans une lettre déjà citée plus haut, datée de Cluses, 31 août 1733, et adressée à M™»" de Warens : « J'étais à Genève, dit Jean-Jacques, gai comme un pinson, pensant terminer quelque chose avec mon père; mais mon père n'est point venu, et m'a écrit, comme dit le Révérend Père, une lettre de vrai Gascon ; et qui pis est, c'est bien moi qu'il gasconne ; vous en verrez l'original dans peu : ainsi, rien de fait, ni à faire, pour le présent. » Jean-Jacques sans doute avait adressé à son père quelques réclamations au sujet des revenus de la fortune de sa mère. ïsaac Rpusseau faisait la sourde oreille.

(1) Mugnier. Madame de Warens et Rousseau, Paris, lib. Lé?y, 1891, p. 115.

7. De la mort de Claude Anet (13 mars 1734) jusqu'à Tété de 1737, où une série d'actes notariés et de lettres bien datées nous permet de nous orienter, nous manquons de données chronolo* giques sur la vie de Rousseau, qui s'écoula d'ailleurs assez uniformément. Il était alors maître de musique, et donna des leçons jusqu'au moment où sa santé se gâta, dans les premiers mois de 1737. L'héritage de sa mère, qu'il toucha en juillet, lui permit d'aller en septembre se guérir dans le Midi. Le récit des Confessions est très confus à cet endroit, par suite de la grave erreur qui avance de deux ans (de 1738 à 1736) l'entrée aux Gharmettes.

« Je faisais de petits voyages à Nyon^ à Genève, à Lyon, » dit Jean-Jacques en parlant de cette époque. C*est à Tune de ces courses que se rapporte une lettre à son père que toutes les éditions de la Correspondance datent du 29 juin 1735. Sans cette date, qui est peut-être douteuse, je penserais que cette lettre fut écrite à la suite du voyage à Besançon.

8. Après son retour de Constantinople, le 5 janvier 1712, six mois avant la mort de sa femme, Isaac Rousseau avait signé une reconnaissance aux termes de laquelle les biens dotaux de celleci s'élevaient à la somme de 16 000 florins. Mais l'argent coulait entre ses mains, et quand un peu plus tard (31 juillet 1717) on voulut mettre en sûreté les biens de ses deux enfants, Isaac Rousseau ne put représenter que 13000 florins. Gette somme fut placée en prêt dans les mains d'un riche Genevois, M. de Pellissari. Une fois que Jean-Jacques eut atteint sa majorité (25 ans), il fallut lui livrer sa part. Isaac et son fils se rencontrèrent à Genève le 31 juillet 1737 pour régler cette affaire. Il fut entendu qu'Isaac continuerait à toucher les revenus de la moitié des 13 000 florins, qui restait en réserve comme appartenant à l'aîné de ses fils, dont on n'avait plus de nouvelles depuis une quinzaine d'années.

9. Le 18 mars 1739, Jean-Jacques, qui demeurait aux Gharmettes malgré l'hiver, écrivait à M™' de Warens, restée à Chambéry :

Je vous remercie, ma très chère maman, de l'avis que vous m'avez fait donner d'écrire à mon père... Je vous envoie ma lettre, que je vous prie de prendre la peine de lire, de fermer et de faire partir, si vous le jugez à propos.

Nous avons cette lettre que les éditeurs de la Correspondance ont eu le tort de placer longtemps avant la précédente ; elle commence ainsi :

Dans la dernière lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire le 5

du courant, vous m'exhortez à vous communiquer mes vîtes au sujet d'un établissement.

Jean-Jacques expose à son père ses nouveajix plans. Il étudie pour se mettre à même d'occuper un emploi de secrétaire chez quelque grand seigneur, ou de servir de gouverneur à des jeunes gens de qualité. Ce sont des places de ce genre qu'il remplit en effet chez M. de Mably, à Lyon, et chez M. de Montaigu, h Venise.

10. Nous avons une lettre d'Isaac Rousseau, qu'il écrivit à jfme de Warens pendant que son fils était à Lyon, précepteur des enfants de M. de Mably; je crois que ce document est inédit :

A Nyon, le 23 d'août 1740.

Madame,

Je n'ai jamais douté de la continuation de vos bontés envers mon fils. Vous ne sauriez vous démentir : vous avez l'âme trop belle. Je ne saurais trop vous remercier de lui avoir procuré un emploi qui le tire de l'inaction. L'étude est fort belle. Mais quand on l'a poussée jusqu'à un certain point, et qu'on n'a pas du bien, on doit chercher des occupations qui donnent du pain. Je crois qu'il se souviendra toute sa vie de ce qu'il vous doit ; pour moi, Madame, je ne puis que vous admirer, et faire des vœux continuels au ciel pour votre conservation et votre prospérité.

J'ai appris depuis quelques jours que mon fils souffiait (1). Si cela était vrai, je serais fort affligé ; car il est impossible qu'une personne ne se ruine eu voulant faire des épreuves continuelles de chimie. II est vrai' qu'on trouve de beaux secrets; mais ils sont plus utiles aux autres qu'à celui qui a bien brûlé du charbon pour les trouver.

Vous penserez. Madame, sans doute, que c'est à lui que je doi* faire ces réflexions et non pas à vous. Je vous demande pardon de ce que cela m'est échappé ; mais l'intérêt de mon fils m'a causé cette saillie.

L'honneur de votre bienveillance m'est si cher, que je vous prie très humblement, Madame, de vouloir bien me la continuer. Je voudrais être en état de vous Tafler demander moi-même. Le triste état où je me trouve m'en empêche, étant estropié pour le reste de mes jours, m'étant gâté une cuisse qui n'a pas été bien remise (2).

Ma femme vous remercie très humblement de l'intérêt que vous prenez à son affliction : il y a longtemps qu'il ne lui reste qu'un petit

(1) M™« de Warens, qui avait des goûts variés, faisait un peu de chimie, et Jean-Jacques en fit aussi. Une de ses expériences lui avait causé un grave accident.

^2) Jean- Jacques écrivait le 2 octobre 1768 à Du Peyrou : « Une jambe cassée est un malheur que mon père eut, étant déjà vieux, et qui lui arriva en îe promenant, tandis que dans ses terribles fatigues de chasse, qu'il aimait à la passion, jamais il n'avait eu le moindre accident. Sa jambe guérit très facilement et très bien, maigre son âge. » Sans doute la lettre dlsaac fut écrite peu de temps après l'accident.

rayon de vue, qui à peine lui sert pour se conduire. Elle vous prie très humblement d'agréer ses respects.

Je suis avec tous mes sentiments d'estime et de respect ûdèle,

Madame,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

Rousseau.

• 1 1 . M. Dufour-Vernes a analysé le testament de la sœur dlsaac, M"*« Clermonde Fazy, née Rousseau (4 janvier 1743), et celui de sa cousine Françoise Rousseau (14 mars 1743). Dans ce dernier acte, où figure une longue liste de legs, Isaac n'est pas nommé. Dans Tautre, M"" Fazy donne 200 livres à son neveu Gabriel, seul représentant de la branche d'un de ses frères défunts, 225 livres à son frère Isaac, 400 à sa sœur Théodora, et le reste de ses biens (sans doute beaucoup davantage) à sa sœur Suzanne.

Il ne faut rien conclure de tout cela. Les deux dames ont tout simplement favorisé leur sexe. L'une avantage ses sœurs plus que son frère et son neveu ; l'autre fait des legs à ses cousines et n'en fait point à ses cousins. Je ne vois là rien qui soit personnel à Isaac, rien qui marque à son égard, chez les personnes de sa famille, une opinion défavorable.

12. Les années s'écoulaient, Isaac vieillissait; et son fils, sorti de Savoie, était allé chercher fortune. En revenant de Venise, il passa à Nyon et vit son père une dernière fois {Confessions ^ livre VII). Ce fut leur unique rencontre pendant les dix dernières années de la vie d'Isaac.

13. Jean-Jacques était à Paris quand il apprit la mort de son père, décédé à Nyon le jeudi 9 mars 1747, âgé de soixante-dix ans environ, dit le registre mortuaire de Nyon, âgé d'environ soixante ans, disent les Confessions, En réalité, il avait soixante-quatorze ans accomplis. On peut en conclure, si l'on veut, qu'il ne paraissait pas son âge.

Que n'a-t-il vécu quatre ans de plus, pour voir le nom de son fils voler dans l'Europe ! Hélas I il en serait mort de joie. Heureux de ne pas voir encore combien ces courts moments de gloire coûteraient cher un jour à ce fils infortuné î

Ces lignes sont un de ces morceaux comme nous en avons déjà cité, brouillons écrits en vue des Confessions, que Rousseau a laissés de côté dans la rédaction définitive, et que M. Jansen a publiés.

Nous sommes arrivés au bout de notre exposé. C'était un tra-

vail de mosaïque, pour lequel nous avions à glaner tous les renseignements qui pouvaient corroborer, compléter ou rectifier les Confessions : elles demeurent le document principal; et l'étude minutieuse que nous venons de faire nous y a fait découvrir beau- . coup d'erreurs involontaires, mais non pas une seule qui paraisse préméditée.

Jean-Jacques tenait beaucoup de son père, et il était demeura très attaché à sa mémoire. Dans ses écrits, il a eu à plus d'une reprise, avant les Confessions où il s'est donné carrière, l'occasion de parler de lui. Isaac vivait encore quand le jeune provincial, débarqué à Paris, et bien éloigné encore du moment où il réussit à percer, se reportait aux entretiens où son père, chaud républicain, enthousiaste ami de la liberté, lui mettait au cœur l'orgueil de porter le titre de citoyen de Genève (1).

Ah ! s'il fallait un jour, absent de ma patrie,

Traîner chez l'étranger ma languissante vie,

S'il fallait bassement ramper auprès des grands, .

Que n'en ai-je appris l'art dès mes plus jeunes ans !

Mais sur d'autres leçons on forma ma jeunesse:

On me dit de remplir mes devoirs sans bassesse

De respecter les grands, les magistrats, les rois,

De chérir les humains, et d'obéir aux lois.

Mais on m'apprit aussi qu'ayant par ma naissance

Le droit de partager la suprême puissance.

Tout petit que j'étais, faible, obscur citoyen,

Je faisais cependant membre du Souverain.

— Avec le lait, chez nous, on suce ces maximes.

Quelques années plus tard, en dédiant le Discours sur r inégalité à la République de Genève, Jean-Jacques revient aux leçons qu'il avait reçues de son père, et parlant de lui aux magistrats de 1754, parmi lesquels siégeaient encore quelques-uns de ceux qui l'avaient condamné en 1722, — mais tout était pardonné et oublié depuis longtemps : — « Je ne me rappelle point, disait-il, sans la plus douce émotion la mémoire du vertueux citoyen de qui j'ai reçu le jour, et qui souvent entretint mon enfance du respect qui vous était dû. Je le vois encore vivant du travail de ses mains, et nourrissant son âme des vérités les plus sublimes. Je vois Tacite,

(1) Dans une des toureUes du château de Martheray, à Béguins (village à une lieue de -Nyon), on voyait encore, il y a quelques années, cette inscription écrite au crayon sur la porte : Jean-Jacques Rousseau^ citoyen de 'Genève , 4727. C'était le temps où l'apprenti graveur allait quelquefois passer chez son père des jours de vacances, et se promener avec lui dans la campagne.

Plutarque, Grotius, mêlés devant lui avec les instruments de son métier. Je vois à ses côtés un fils chéri, recevant avec trop peu de fruit les tendres instructions du meilleur des pères. Mais si les égarements d'une folle jeunesse me firent oublier durant un temps de si sages leçons, j*ai le bonheur d'éprouver enfin qu'il est difficile qu'une éducation dont le cœur se mêle reste perdue pour toujours. »

Enfin il faut rappeler le récit de cette fête de nuit que Rousseau a racontée dans une note de sa Lettre à dAlembert :' « Les enfants éveillés par le bruit accoururent demi-vêtus; la danse fut suspendue; ce ne furent qu'embrassements, ris, santés, caresses. Mon père, en m'embrassant, fut saisi d'un tressaillement que je crois sentir et partager encore. — Jean-Jacques, me disait-il, aime ton pays ! »

Qu'on dise maintenant, si l'on veut, avec M. Dufour-Vemes : « Il est impossible de ne pas reconnaître dans ce père si indifférent et si égoïste, si changeant, si peu ami du travail, dans cet homme qui passe ses nuits à lire des romans avec son jeune fils, qui l'abandonne ensuite aux ennemis de la foi de ses pères, et qui ne lui donne plus aucune marque d'intérêt ; dans cet être malheureux, à charge à lui et aux autres, qui a mal commencé la vie et la finit mal, le premier auteur de cette longue suite de misères qui furent le partage de l'infortuné Jean-Jacques. »

D'accord; l'auteur d'Emile a. été mal élevé. Mais cette éducation si flottante et si abandonnée, si peu conforme aux maximes d'une saine pédagogie, le cœur s'en était mêlé, et les bonnes semences ont germé comme les mauvaises ; la fierté républicaine a pris racine dans l'âme de l'enfant, au cours de ses entretiens familiers avec son père ; l'imagination a eu tout son jeu, une nature originale et riche s'est développée en liberté : dans le bien comme dans le mal, Jean-Jacques a été le fils d'Isaac Rousseau.

Eugône RITTER.

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