‹ Isaac Rousseau, le père de Jean-JacquesChapitre 5 sur 24 · UNIVERSITÉS FRANÇAISES · texte numérisé non relu

UNIVERSITÉS FRANÇAISES

En 1889, grâce à la libéralité du ministre de Tinstruction publique, M. Denifle publiait le premier volume du Cartulaire de r Université de Paris (2). Livre d'actualité, s'il en fut jamais ; car il • apparaissait au moment même où les étudiants parisiens achevaient de constituer leur Association générale^ au milieu des fêtes de la nouvelle Sorbonne, alors que les étudiants étrangers, venus de tous les points de l'Europe, fraternisaient avec les nôtres, et nous donnaient ainsi, pour quelques jours, une image affaiblie de l'ancienne et illustre corporation internationale qui servit de modèle à toutes les Universités du continent. La publication presque officielle de ce Cartulaire prouvait qu'on n'hésitait pas, en haut lieu, à rattacher le présent au passé et à renouer (de cette façon, tout au moins) la chaîne des traditions universitaires, interrompue depuis la Révolution.

La province ne pouvait demeurer en reste avec Paris. Il lui importait de rappeler à tous qu'au moyen âge, l'Université parisienne, malgré la fécondité de son enseignement et la réputation de ses docteurs, n'accaparait pas toute la jeunesse studieuse de France et d'Europe, et qu'à partir du xin'' siècle, il exista dans nos grandes villes d'autres centres d'études, très brillants et très vivants, où affluait une nombreuse population d'étudiants nationaux et même étrangers. Quelques-unes de ces Universités provinciales ont eu six siècles d'existence et des périodes de vif éclat.

(1) Les Statuts et privilèges des Universités françaises depuis leur fondation jiLsqu'en 1789, ouvrage publié sous les auspices du ministère de rinstruction publique et du Conseil général des Facultés de Caen,par Marcel Fournier, professeur agrégé à la Faculté de droit de Caen, archiviste-paléographe. Tome L Première partie : Moyen âge, Universités d'Orléans, d'Angers, de Toulouse. Paris, L.Larose et Forcel, éditeurs, 1890, 1 vol. gr. in-4o, xu-978 p.

(2) Voir, sur ce Cartulaire, l'étude que nous avons insérée dans la présente Revue (n*» du 15 avril 1890).

Il était juste que leurs titres fussent également exhumés> remis au grand jour et que des cartulaires d'Universités régionales vinssent s'ajouter au cartulaire parisien. La stricte équité exigeait d'ailleurs que la bienveillance des pouvoirs publics encourageât et aidât les provinciaux à accomplir leur œuvre. Le concours de rÉtat ne leur a pas manqué.

Du Midi nous est donc venu, Tan dernier, le premier volume du cartulaire de l'Université de Montpellier. De Normandie nous arrivait, presque en même temps, un volumineux recueil où se trouvent rassemblés les plus anciens documents relatifs aux Universités d'Orléans, d'Angers et de Toulouse. M. Denifle, on le voit, n'a pas tardé à trouver des imitateurs, instruits, du reste, à son école, et qui, eux aussi, ont fait œuvre d'actualité. Car, si la réunion des maîtres et des étudiants parisiens en un seul corps est une question de grande importance, le problème du groupement des Facultés de province en Universités mérite encore, à un plus haut degré, l'attention et les efforts de tpus ceux qui s'intéressent au développement scientifique du pays.

Aujourd'hui, plus que jamais, la réforme et la constitution définitive de notre enseignement supérieur sont à Tordre du jour. Mais quand on parle d'organiser cet enseignement, il s'agit, avant tout, des Facultés de province. Tout l'intérêt, mais aussi toute la difficulté de la question est là. C'est sur la province que doivent se concentrer les préoccupations de ceux qui écrivent et les efforts de ceux qui administrent. Paris, siège de tous nos grands établissements scientifiques, est et restera un foyer toujours assez lumineux par lui-même. L'important n'est pas d'en accroître l'intensité, mais d'empêcher qu'il n'absorbe toute lumière et que le reste du pays ne soit dans l'ombre. On souffre depuis longtemps d'une centralisation excessive qui attire et détient dans la capitale toutes les forces vives de la nation. Mal nécessaire, a-t-on dit, et incurable, parce qu'il est inhérent à la formation intime de la France moderne et qu'il résulte du développement même de nos destinées historiques. Mal guérissable, a-t-on répondu, si nos administrateurs ont assez de fermeté et de hauteur de vues pour appliquer les ressources publiques là où il convient de les utiliser dans l'intérêt général, et si^ d'autre part, les groupes municipaux et régionaux arrivent à se piquer d'une salutaire émulation pour combiner leurs propres efforts avec ceux du gouvernement.

Ce dernier point n'est pas ce qui nous inquiète. Au contraire, l'embarras pour l'État sera de refréner les espérances, de faire un choix, et de n'établir l'organisation universitaire que là où elle a

chance de vivre, de durer et de porter ses fruits. Les villes se sont hâtées de se sacrifier pour sefaire un droit de leurs sa,crilices. Toutes n'arriveront pas cependant à imposer à l'État l'acceptation de ce qu'elles lui offrent. Dans cette sorte de concours, où les compétitions ont pris çà et là une allure très vive, il y aura nécessairement peu d'élus. En attendant qu'on leur donne satisfaction, et pour tromper les longueurs de l'attente, nos vieilles villes universitaires peuvent essayer à l'envi de faire revivre, par la publication de leurs archives, un passé souvent glorieux. Rivalité légitime qui profitera aux études historiques, et dont le bénéfice sera tout au moins recueilli parles savants.

Un érudit distingué, connu déjà par de bons travaux sur le moyen âge, a entrepris de faire à lui tout seul, sous les auspices du ministère de l'instruction publique et du conseil général des Facultés de Caen, l'œuvre de plusieurs municipalités ou de plusieurs groupes régionaux. M. Marcel Fournier n'avait d'abord songé qu'à recueillir les documents relatifs à l'enseignement du droit sous l'ancien régime, qu'à constituer, comme il le dit luimême, « une sorte de cartulaire de l'enseignement du droit en France». Peu à peu son horizon s'est élargi, et il a été amené, par la force des choses, à s'occuper des autres branches de l'enseignement dans les anciennes Universités. Il a même cru s'apercevoir « que toute la vitalité de nos Universités provinciales dépendait de l'enseignement du droit et de la Faculté de droit », thèse un peu absolue au premier abord, et dont nous attendons avec curiosité la démonstration. Peut-être le professeur de droit s'est-il laissé ici entraîner par ses préférences intimes; mais, en somme, . on aurait mauvaise grâce à l'en blâmer, puisque l'étude des Facultés de droit l'a conduit à des recherches beaucoup plus étendues, appliquées à l'ensemble des Universités provinciales, non seulement pendant tout le moyen âge, mais durant toute la période des temps modernes et jusqu'à la Révolution. Car telle est l'ambition de M. Marcel Fournier. Il a résolu « d'imprimer tous les documents existant, à sa connaissance, Sur l'histoire des Uni- * versités (sauf celle de Paris) et de l'enseignement supérieur en général ». Le plan de sa publication 'découle de l'histoire des transformations universitaires. «Une première partie comprendra le moyen âge proprement dit jusqu'à la fin du xv° siècle, bien que les premières manifestations des tendances nouvelles, soient antérieures à cette époque. Une deuxième partie sera consacrée au XVI® siècle, qui forme à lui seul une période bien distincte dans l'histoire des Universités. Enfin, une troisième partie contiendra

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les documents sur les Universités aux xvu^et xvm^siècles, pendant la période de décadence et de réaction à Tégard du brillant épianouissement du xvi® siècle.» D'ailleurs, M. Fournier ne se bornera pas à publier des matériaux. « Il se promet à lui-même le plaisir d'écrire une introduction en rapport avec Touvrage, et il promet à tous ceux qu'intéresse l'histoire de notre enseignement et de nos Universités d'en dégager les caractères généraux, d'en rechercher les origines et les premiers progrès, d'en faire revivre le glorieux développement au xvi" siècle et d'en retracer la profonde décadence sous la monarchie absolue. »•

Assurément, un tel programme dénote une connaissance déjà approfondie et raisonnée du sujet, des vues d'ensemble arrêtées, une conception à la fois étendue et nette des grandes lignes et des résultats essentiels de la vaste enquête historique à laquelle l'auteur s'est livré. Il dénote aussi la confiance illimitée que M. Fournier a dans ses propres forces et l'activité extraordinaire dont il est doué. Car il faut un courage peu commun pour s'attaquer, sans collaborateurs, à une entreprise de proportions aussi colossales. Le volume que nous avons sous les yeux est un énorme in-quarto de près de 1000 pages, qui nous donne le texte de 876 documents. Or ces documents n'ont trait qu'à trois Universités, celles d'Orléans, d'Angers et de Toulouse, et ils appartiennent seulement à la première partie de la publication, celle qui comprend le moyen âge. Quand on songe aux autres volumes de même étendue qui seront nécessaires pour que toutes les Universités aient leur tour ; pour qu'aux documents du moyen âge succèdent encore ceux du xvi* siècle et ceux des temps modernes, il est impossible de ne pas éprouver, pour le savant qui s'est imposé ce labeur gigantesque, un sentiment d'admiration mêlée de crainte. On se demande si le travail et la vie d'un seul homme suffiront à mener une pareille œuvre à bonne fin. M. Fournier n'a pas un seul instant l'air d'en douter. Il nous fait part des difficultés qu'il a fallu surmonter : « dépouiller les archives municipales et départementales de trente villes; transcrire les documents sur place ou les faire transcrire à la Bibliothèque nationale ; aller à Rome pour réunir les documents qui pouvaient se trouver aux archives du Vatican ; prendre connaissance des manuscrits à Londres, à Berlin, à Wolffenbuttel, etc., etc. » Mais ces difficultés ne semblent pas faites pour rebuter la persévérance de l'auteur : il est sûr d'atteindre le but. En vérité, nous n'avons pas le droit d'émettre, sur l'achèvement de son œuvre, des appréhensions ou même simplement des doutes que lui-même ne partage

en aucune façon. Peut-être cependant offrirait-il plus de garanties à ceux qui s'y intéressent, et allégerait-il pour lui-même le fardeau écrasant dont il s'est chargé, s'il avait conçu sa publication dans un esprit un peu difTérent; s'il lui avait donné, sans en diminuer l'intérêt historique, des proportions un peu plus mesurées.

On nous dit que le livre de M. Foumier ne gagne pas à être examiné à la loupe ; qu'une critique rigoureuse y découvre de nombreuses négligences, résultat d'un travail trop hâtif. Ce reproche, s'il est fondé, nous paraît secondaire. A nos yeux, le tort essentiel de l'auteur est d'avoir publié plus de textes que le sujet ne Texigeait; d'avoir donné, in extenso, des documents, pour lesquels une indication ou une analyse eût suffi ; d'avoir enfin reproduit des pièces, souvent fort longues, que des savants, très soigneux, avaient déjà intégralement mises au jour (1). Nous n'ignorons pas que l'idéal d'une certaine école d'érudition est d'arriver à la publication complète de tom les documents qui sont encore enfouis dans nos dépôts d'archives et de manuscrits. Quant à nous, nous ne sommes pas animé de cette étrange passion, qui fait aimer l'inédit pour lui-même, considérer l'inédit comme beau et désirable en soi. Nous n'admettons pas que la publication intégrale des documents d'archives cesse d'être un moyen, pour devenir un but. Il nous semble que le travail historique consiste avant tout à faire un choix et que les documents réellement importants par euxmêmes ou typiques sont les seuls qui méritent l'honneur de l'impression in extenso. Nos érudits jettent tous les jours, dans la circulation scientifique, une telle masse de chartes insignifiantes ou inutiles (pour ne parler que du moyen âge), qu'on se demande si cet énorme amas de matériaux historiques ne finira pas par étouffer l'histoire. A éviter les réimpressions, à multiplier les analyses, à supprimer, les formules qui apparaissent toujours les mêmes, M. Marcel Foumier eût certainement réduit son volume d'un quart. A coup sûr, personne ne l'aurait regretté, et, moins que personne, ceux qui, comme nous, applaudissent à son initiative et voudraient donner à son œuvre la plus grande marque d'intérêt qu'on puisse lui accorder : le désir de lavoir achevée et dans le plus bref délai.

Car si ce Cartulaire a le défaut d'être trop gros, et peut-être aussi d'avoir été construit trop vite, on ne peut dire que l'historien n'y trouve pas son compte. Les documents intéressants, réellement instructifs et même piquants y sont nombreux. L'histoire des institutions et l'histoire des mœurs, parfois même l'histoire

(1) Ce défaut est surtout sensible dans la partie du volume qui a trait à l'Université de Toulouse.

générale, sont appelées à y faire ample moisson de renseignements importants ou de curieux détails. Nous devrons à M. Fournier le plaisir d'entrer dans la vie quotidienne des étudiants et des maîtres qui peuplaient jadis ces Universités provinciales, centres d'attraction pour la jeunesse des pays voisins. Ëtudiés dans leur ensemble, les documents qu'il a réunis jettent une vive lumière sur un grand nombre de questions d'enseignement et d'histoire, mais particulièrement sur trois joints : l'organisation même des Facultés et des corps universitaires; la défiance qu'ils inspiraient à la royauté et à ses agents; fêtât de guerre presque permanent entre la population universitaire et les villes qui lui donnaient abri,

M. Foumier ne remonte pas aux temps qui ont précédé la création des groupes universitaires. Mais personne n'ignore qu'à Angers et à Orléans, tout au moins yV Université fondée au xm* siècle, avait été précédée d'une École, dont la réputation devança celle de la grande école parisienne. Le studium d'Orléans était déjà, au XI* siècle « une source féconde de lumière et de doctrine, pour la France entière et même pour l'étranger ». La spécialité de l'école orléanaise, avant d'être le droit, était la rhétorique ou pratique du style épistolaire et l'explication des auteurs classiques. Les écoliers étrangers affluaient à Orléans dès le temps de Louis le Gros : l'historien milanais Landulfe de Saint-Paul y étudiait en 1103, et trois des secrétaires des papes Alexandre III et Lucius III y apprirent l'art de rédiger les lettres. Les modèles épistolaires publiés par M. L. Delisle se rapportent presque tous à des Flamands qui étudiaient auprès des professeurs Orléanais. Tous les genres de lettres y sont représentés, y compris le type étemel de la requête adressée par l'étudiant à sa famille pour en obtenir de l'argent. Rien de nouveau sous le soleil : «Veuillez apprendre, écrivent à leurs parents deux de ces écoliers du xu* siècle, que, grâce à Dieu, nous demeurons en bonne santé dans la cité d'Orléans, et que nous nous consacrons tout entiers à l'étude... Nous occupons une bonne et belle maison qui n'est séparée des écoles et du marché que par une seule maison, de sorte que nous pouvons nous rendre journellement aux cours sans nous mouiller les pieds. Nous avons aussi de bons camarades, déjà avancés et fort recommandables à tous égards... Mais pour que le manque d'instruments ne compromette pas les résultats que nous avons en vue, nous croyons devoir faire un appel à votre tendresse paternelle, et vous prier de vouloir bien nous envoyer par le porteur de la présente assez d'argent pour acheter du parchemin, de l'encre, une écritoire et les autres objets dont nous avons besoin. Vous ne nous laisserez pas

dans rembarras, et vous tiendrez à ce que nous finissions convenablement nos études, pour pouvoir revenir honorablement dans notre pays. Le porteur se chargerait bien aussi des souliers et des chausses que vous auriez à nous envoyer. Vous pourriez aussi nous donner de vos nouvelles par la même voie (1). » Le cartulaire de M. Fournier nous prouve (2) qu'au xiv° siècle l'Université d'Or- ' léans restait, plus que jamais, un centre d'études pour les étrangers. L'Allemagne et les Pays-Bas surtout y forment une nation fortement organisée et nombreuse. On y voit des licenciés originaires de Cologne etd'Utrecht, des bacheliers de Souabe, de Strasbourg, de Prusse, de Liège et de Saxe, des étudiants nés à Mayence, à Metz, en Livonie, à Trêves, à Lubeck, à Gulm, en Poméranie.

VÉcole d'Angers était fréquentée pour l'étude du droit civil dès le x« siècle ; mais on y enseignait aussi toutes les branches de la littérature et de la théologie. Sa plus grande prospérité date du XI® siècle, alors que Bérenger et Marbode comptaient au nombre des professeurs, et qu'une foule de clercs, devenus plus tard des personnages haut placés et même connus, venaient y apprendre le trivium et le quadrivium, La plupart des ordres religieux avaient fondé à Angers des maisons destinées à recevoir leurs étudiants, maisons qui portèrent d'abord le nom de prieurés ou d'kôieU, et qui devinrent ensuite des collèges. D'après notre cartulaire, l'Université angevine n'avait pas, à la fin du xiv® siècle, le caractère international de celle d'Orléans, mais elle attirait des jeunes gensvenus de tous les points de la France. La population scolaire y était répartie entre les nations d'Anjou (Anjou et Touraine), de Bretagne, du Maine, de Normandie, d'Aquitaine (Berry, Bordelais, Narbonnais, Toulousain, Gascogne) et de France (provinces de Lyon, de Sens et de Reims) (3). La fondation définitive de cette Université angevine fut due à un incident fortuit : la fameuse émeute des étudiants parisiens, en 1230, émeute que la reine Blaaiche de Castille réprima avec une sévérité exagérée, et qui amena la cessation des cours de la majorité des professeurs. Un grand nonàbre d'entre eux se fixèrent à Angers : de sorte que l'Université de Paris eut, pendant quelque temps, un siège en province et lautre dans la capitale.

L'Université de Toulouse n'avait pas le glorieux passé de ses deux sœurs d'Orléans et d'Angers, ni celui de Montpellier sa voi-

(1) L. Delisle, Les Écoles d* Orléans au XIl^ et au XIW siècle {âa.ns Bulletin de la Soc, de Vhist, de France, 1869, p. 139 suiv.).

(2) No 189. L'auteur a d'ailleurs étudié les faits relatifs à la nation allemande d'Orléans dans un mémoire spécial, publié en 1888.

(3) No 434 (année 1398).

:LES statuts des universités françaises. 353

sine. Elle fut, pour ainsi dire, créée de toutes pièces au xiii' siècle. 11 fallait fonder, dans ce Midi si profondément bouleversé par la guerre des Albigeois, un centre d'études orthodoxes, qui se rattachât intimement aux efforts déployés contre Thérésie par Tordre des Frères prêcheurs ou Dominicains. Déjà en 1217, le pape Honorius III invitait les maîtres et écoliers de Paris à venir enseigner et apprendre sur la terre toulousaine (l). Mais ce fut seulement en 1229 que l'Université de Toulouse fut installée, grâce à l'activité du pape Grégoire IX, d'un cardinal-légat, et du moine Hélinand. L'émeute parisienne dont nous venons de parler et les persécutions qui l'avaient suivie ofifraieni aux gens du Midi l'occasion la plus favorable pour faire valoir leur fondation, et tâcher d'attirer à eux, les maîtres les plus réputés de la France du Nord. Dans une lettre circulaire adressée, vers la fin de 1229, à toutes les autres Écoles, et probablement rédigée par Jean deGarlande(2), les Toulousains vantent, avec une emphase pittoresque, les avantages et les agréments de tous genres que leur Université réserve aux professeurs et aux étudiants qui voudront bien s'y établir. Partout ailleurs sévissent la guerre et les fléaux qui l'accompagnent ; chez eux règne la paix . Leur pays « est une terre promise où coule le lait et le miel, où verdoient les pâturages féconds, où pullulent les arbres fruitiers. L'air môme y est supérieur à celui de toute autre région. » D'ailleurs, sécurité parfaite et liberté pleine et entière, pour l'enseignement et la discussion. A Paris, on interdit certains livres, on emprisonne la pensée. Ici on pourra entendre librement « ceux qui voudront scruter le sein de la nature jusqu'à la moelle ». Ici le peuple est poli et aimable, et vit en bonne harmonie avec la noblesse et le clergé. Enfin, dernier argument qui n'est pas à dédaigner, « la vie ft'est pas chère dans la cité toulousaine ; on a le vin, le pain, la viande et le poisson à bon marché ». Pro parvo vinum, pro parvo partis ha-betur, pro parvo carnes, pro parvo piscis emetur.

Un prospectus aussi alléchant produisit son effet, sinon parmi les hommes du Nord, qui étaient bien loin et que retenaient Paris et Orléans, au moins dans les régions avoisinant le Languedoc. La curieuse liste de licenciés et de bacheliers [rotulus siudii Iholosani) (3) que l'Université de Toulouse envoya au pape Clément VI en 1378, nous renseigne sur la provenance des étudiants. Les diocèses languedociens proprement dits, Toulouse, Castres, Mon-

(2) No 504.

1,3). No 697.

tauban, Couserans, Pamiers, Cahors, Rodez, Mende, Gomminges, Vabre, Mirepoix, Elne, Riez, Saint-Papoul, Narbonne, Lodève, Béziers, Carcassonne, Albi, Alais, Saint-Pons, Viviers, le Puy, fournissent le plus fort contingent. Puis viennent de nombreuses phalanges d'étudiants gascons, béarnais, bordelais, auvergnats, limousins, périgourdins, quelques Saintongeois, de rares Provençaux (Gap et Embrun). Les diocèses d'Urgel, de Girone, deBarce-r lone, de Saragosse, de Pampelune, de Lerida, de Huesca, de Burgos, envoient une assez grande quantité d'étudiants espagnols ; il en vient même de Carthagène, de Majorque, auxquels s'ajoutent quelques Portugais (Lisbonne, Coïmbre). Les Allemands sont une rareté (Brème, Mayence). Quant aux Français du Nord, ils apparaissent à l'état d'exception : un Parisien, deux Normands, un Franc-Comtois, un Picard, trois Flamands, deux Champenois, un Manceau, un seul Poitevin.

Bien que constituée pour l'organisation des études et des examens sur le modèle de celle de Paris, l'Université de Toulouse appartient cependant, par d'autres côtés, à ce type d'Universités méridionales dont Bologne était le plus illustre représentant. A Toulouse, comme ailleurs, le pouvoir directeur de la corporation se partage entre l'évèque de la cité, le chancelier épiscopal et l'Université, c'est-à-dire, l'ensemble des maîtres et des professeurs. Mais tandis qu'à Paris et dans les Universités du Nord, le gouvernement de la corporation appartient presque exclusivement aux maîtres, à Toulouse, comme à Bologne et à Montpellier, l'assemblée générale des étudiants joue un rôle considérable, souvent prépondérant, dans la direction désintérêts universitaires (1).

A tout prendre cependant, nos Universités provinciales, comparées efttre elles et à celle de Paris, offrent encore plus de similitudes que de dissemblances. L'évolution de ces corps privilégiés se fait partout suivant les mêmes lois. Tous tendent à rejeter graduellement le joug de l'autorité spirituelle locale, la domination de l'évèque et de son chancelier, pour se placer exclusivement sous la protection de patrons plus éloignés et plus haut placés, le roi et le pape, le pape surtout, car l'autorité royale, devenue l'ennemie de tout privilège qui la gène, commence de bonne heure à entraver le libre développement des corporations universitaires. Les rois (notamment Philippe le Bel) et leurs agents locaux, encore plus royalistes que le souverain, essaient visiblement de replacer les associations de maîtres et d'étudiants sous

(1) A. MoLiNiBR, Étude sur V organisation de l'Université de Toulouse aux XIV* et XF« siècles, dans VHist. du Languedoc, t. VII, p. 570, note 60.

le'droit commun. Ces corps puissants, comblés de privilèges par une autorité ultramontaine, leur portent ombrage. Au point de vue de la police générale, les agglomérations d'écoliers, si remuantes et si bruyantes, font scandale et constituent presque un danger permanent pour Tordre public. D'autre part, le gouvernement central admet difficilement que les Universités échappent à l'impôt et ne supportent pas leur part des charges que subit toute la nation. Ainsi s'expliquent des actes de défiance manifeste, comme cette ordonnance royale de 1312 (1) qui enlève aux docteurs et aux écoliers d'Orléans le droit de constituer un corps universitaire, prohibe les assemblées des nations, défend le port d'armes aux étudiants et soumet l'École à la surveillance des fonctionnaires locaux. Prévôts et baillis refusent partout, sous des prétextes plus ou moins plausibles, de prêter le serment de garder les privilèges universitaires : il faut des ordres exprés du roi et du Parlement, vingt fois réitérés, pour contraindre les agents de la couronne à faire leur devoir (2). Mais quand ils ont juré, en théorie, de respecter l'Université et ses privilèges, ils se dédommagent dans la pratique. La guerre, sourde ou déclarée, est permanente entre le prévôt et l'écolier.

M. Foumier nous a donné les pièces du curieux procès que l'Université d'Orléans intenta en 1323 au prévôt et à ses sergents, coupables de concussions et de violences à l'égard des étudiants (3). A entendre les universitaires, le prévôt ne cherche qu'à mettre les écoliers en prison, afin de pouvoir les rançonner. Un matin, il fait arrêter un clerc tonsuré, qui se rendait tranquillement à l'École, en présence de ses maîtres et de ses condisciples stupéfaits. Le malheureux est conduit au Châtelet et incarcéré dans une cage en bois, si étroite qu'on était obligé de s'y mettre en boule {in gloho)^ la tête touchant presque les genoux. Un autre clerc voit son domicile envahi par les sergents du prévôt, qui lui demandent s'il ne recèle pas des meurtriers. 11 a beau nier énergiquement, on le saisit, avec promesse de le relâcher s'il consent à payer 10 sous. Il refuse ; alors les sergents brisent la porte de sa chambre, et emportent tout ce qu'ils trouvent bon à prendre. Les mêmes sergents ont arrêté, hors de la ville, un étudiant, chanoine de Saint-Aignan d'Orléans, sous prétexte qu'il était moine et voyageait en habit séculier. Mais il obtient que la police le relâche, en s'engageant à lui payer 12 livres parisis et demie.

(i) No 40.

(2) Nos 94 et suivants.

(3) No» 79 et suivants.

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Il en donne deux, séance tenante ; pour les dix autres, les sergents, qui n'ont pas confiance, veulent un gage, et le retiennent prisonnier à la porte de la ville, jusqu'à ce que son domestique leur ait apporté un Infortiat « qui valait bien 40 livres ». Tels sont les faits signalés au roi et au Parlement par les suppôts de l'Université, qui réclament une punition exemplaire. 11 est vrai que le prévôt se défend et explique les choses à sa manière. Il accuse les étudiants, qui se prétendent victimes, de violer sans cesse, jour et nuit, les ordonnances relatives au port d'armes ; d'après lui, les clercs qu'il a arrêtés étaient munis de couteaux et de bâtons, déguisés en valets, et s'amusaient, après minuit, à briser les portes « d'un certain lupanar » qu'on se refusait à leur ouvrir. Néanmoins les juges royaux donnèrent tort au fonctionnaire. Prévôt et sergents se virent privés de leurs offices et obligés de restituer les sommes extorquées aux étudiants.

La royauté se croyait tenue de protéger, souvent malgré elle, les corporations de. maîtres et d'élèves que beaucoup d'ennemis attaquaient, moins peut-être dans l'intérêt du haut enseignement, que pour ne pas déplaire à la cour de Rome et surtout pour gagner à la cause monarchique la puissance morale attachée aux Universités. L'importance politique de ces groupes privilégiés, sortes de petits Etats scolaires, qui avaient leur organisation indépendante, leurs lois particulières, leur budget, et même, jusqu'à un certain point, leur milice, ne fit que s'accroître à partir du xiv® siècle. Mais cette indépendance même et les abus qu'elle entraînait fatalement étaient moins gênants encore pour le pouvoir central et ses représentants, que pour les villes et les corps municipaux avec lesquels les Universités se trouvaient sans cesse en contact et en conflit. Les luttes entre bourgeois et écoliers sont, pour ainsi dire, un fait normal de la vie universitaire au moyen âge. On les connaît surtout à Paris, où elles avaient sinon plus de gravité, du moins plus de retentissement que partout ailleurs. Mais la province était aussi le théâtre de démêlés sanglants, parfois terminés par l'expulsion en masse de la population universitaire. A cet égard, le cartulaire de M. Fournier renfernje une abondance de renseignements et de détails topiques qui sont du plus haut intérêt pour l'historien. Ces épisodes font revivre le passé avec une intensité de couleur et de mouvement qui étonne la placidité bourgeoise de l'époque où nous vivons. Nous avons peine à les comprendre, nous autres modernes, habitués au joug de l'État et à la tranquillité matérielle que sa protection nous assure. Terribles gens que les écoliers et les bourgeois de cette époque agitée, tur-

bulents, fiévreux, prompts à la bataille, et passionnés pour leurs privilèges ou* leurs droits, au point de tout oser et de tout subir pour en assurer le maintien!

On a vu, par la circulaire des Toulousains, que les villes d*au. trefois tenaient, au moins autant que celles d'aujourd'hui, à devenir des centres universitaires. Elles étaient certainement de bonne foi quand elles faisaient aux maîtres et aux étudiants, pour les attirer et les retenir, les promesses les plus engageantes. Par malheur, ces promesses n'étaient pas toujours tenues; corps municipaux et corps universitaires ne tardaient pas à se heurter, et l'hostilité du bourgeois pour l'étudiant se manifestait bientôt sous toutes les formes. Marchands et industriels s'entendirent d'abord pour exploiter l'universitaire dans des proportions démesurées. A Angers, les étudiants se plaignaient qu'on leur vendît de mauvais pâtés à un prix excessif, qu'on leur fît aussi payer le sel très cher, et encore pour le donner mêlé de poussière et de sable; enfin que les tanneurs et les marchands de chandelles leur fournissent, à un taux ridicule, de détestables marchandises (1). A Orléans, le commerce s'était ligué contre les étudiants. On leur vendait la viande, le poisson et autres victuailles beaucoup plus cher qu'à ceux qui n'.étaient pas de l'Université. Le prix des locations était pour eux inabordable ; les propriétaires ne se faisaient pas faute de venir dérober dans leurs chambres ce qui s'y trouvait de bon àgarder ; et souvent même ils refusaient formellement de les loger(2). Il fallait que l'autorité royale intervînt pour obliger les bourgeois Orléanais à modérer leurs exigences (3). Rien n'y faisait : l'exploitation commerciale continua, et n'était d'ailleurs que le plus anodin des mauvais procédés employés pour lasser la patience du corps universitaire. On en vint, de part et d'autre, aux plus fâcheuses extrémités.

Dès 1236, une émeute formidable éclate à Orléans, entre bourgeois et clercs de l'Université. Les détails manquent sur cet incident. On sait seulement, par le chroniqueur Matthieu Paris, qu'une femme (le fait n'était pas rare) fut la cause principjale du tumulte. La vengeance des bourgeois ne ménagea rien. Nombre de clercs, et parmi eux des jeunes gens de haute noblesse, le neveu du comte de la Marche, le "neveu du comte de Champagne, un parent du comte de Bretagne, un parent du sire de Bourbon, furent égorgés Ou noyés dans la Loire : les autres eurent toutes les peines du monde à se cacher dans des trous ou. dans des vignobles, pour

(I)No 375, a. 1329.

(2) No 28, a. 1310.

(3) Ibid, . .

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échapper à une mort certaine. Le chef de TUniversîté, Tévèque d'Orléans, quitta la ville après l'avoir excommuniée. Mais presque aussitôt vint la répression, non moins sanglante que l'émeute. Les chefs des grandes maisons féodales auxquelles appartenaient les victimes, n'attendirent pas que la justice royale leur donnât satisfaction. Ils se réunirent, entrèrent en armes à Orléans, et massacrèrent les bourgeois ; puis ils se répandirent sur les chemins et coupèrent la tête à tous les commerçants Orléanais qu'ils surprirent, revenant des foires et encombrés de leurs marchandises. Enfin l'intervention du roi amena, un peu tard, un accommodement entre les belligérants (1).

Soixante-quinze ans après, en 1311, la haine que les bourgeois d'Orléans portent aux écoliers apparaît encore aussi vive. Docteurs et étudiants étaient réunis dans la maison des Frères prêcheurs occupés à publier une réforme de leurs statuts^ quand un groupe d'habitants, après avoir brisé la porte à coups de pierres, envahit la salle, en vociférant. Les uns crient : « A mort, les clercs I » Les autres : « Aux portes, aux haches ! » Et ils essayen de couper les colonnes sur lesquelles reposait la maison. Les bour geois déclarent hautement qu'ils ne laisseront pas les écoliers en paix, tant que ceux-ci n'auront pas renoncé aux privilèges universitaires; que leurs pères ont été condamnés, pour l'émeute de 1236, à de lointains pèlerinages au delà des mers, mais que cet exemple ne les décourage pas, et qu'ils se proposent, eux aussi, de se débarrasser des étudiants (2). L'affaire prend de telles proportions, que le roi s'en môle; un arrêt du Parlement de Paris, condamne les principaux auteurs de la manifestation à faire amende honorable, pieds nus, en chemise, un cierge en main, dans la maison des Frères prêcheurs, et à demander pardon de leurs excès à six docteurs et à six étudiants. 11 est certain que la ville résista et que l'arrêt ne fut pas exécuté, puisqu'en 1315 Louis le Hutin prescrivit l'application de la sentence rendue quatre ans auparavant (3). Mais un pareil remède ne fit qu'empirer le mal, et bientôt la situation ne fut plus tenable pour l'Université.

Non seulement les bourgeois ne désarmaient pas, mais on les vit former une ligue avec les villes voisines d'Orléans, une véritable coalitionanti-universitaire,dont ils payèrent les frais d'organisation en s'imposant une contribution volontaire d'une obole par livre {A). Le fait fut dénoncé à la royauté qui prohiba l'association comme

(1) No 3. — (2) No 29.

(3) No 46. — (4) No 31

illégale. Néanmoins l'Université, poussée à bout, prit un parti décisif. Elle quitta Orléans en 1316, et se transféra à Nevers.

La ville de Nevers avait, d'ailleurs, pris ses précautions. La corporation universitaire dût promettre à ceux qui Taccueillaient qu'elle se soumettrait à la justice* locale et qu'elle n'abuserait pas de ses privilèges pour gêner, en quoi que ce fût, la liberté de ses hôtes. Mais il faut croire qu'en dépit de tous les contrats, bourgeois et étudiants n'étaient pas faits pour s'entendre. L'Université n'était pas établie à Nevers depuis trois ans, que la lutte recommençait. Aussi peu endurants que les Orléanais, les gens de Nevers un beau jour se rassemblèrent en armes, assiégèrent la maison d'un écolier, et firent défendre, par crieur public, aux maîtres de professer, aux bedeaux de fonctionner, aux chanoines de Saint-Martin de sonner leur cloche pour appeler les étudiants à la leçon. L'Université ayant résisté, une bande de bourgeois pénétra de force dans la salle de cours d'un professeur, brisa les bancs et la chaire doctorale, et promena ces débris dans la ville en criant : « Indulgence de 40 jours à ceux qui nous suivront. » Puis les émeutiers jetèrent solennellement la chaire dans la Loire « Va-t'en, dirent-ils, de par le diable, à Orléans, d'où tu es venue. »

Avertie de ces excès, l'autorité royale déclara prendre sous sa protection les maisons et salles de cours des membres de l'Université. On y apposa les armes de France, en guise de sauvegarde, mais on n'aboutit qu'à exaspérer la fureur des habitants. Ils se ruèrent, la nuit, sur les écoles, brisèrent toutes les chaires et tous les bancs, et blessèrent grièvement deux écoliers. Le prévôt du roi, qui essayait de s'interposer, fut rudement secoué par un bourgeois. Cet outrage à la majesté royale ne pouvait rester impuni. Le Parlement de Paris intervint, fit faire une enquête, et infligea de fortes amendes à tous ceux qui avaient pris part à l'émeute. La ville de Nevers, menacée d'être condamnée et châtiée comme complice des délinquants, nia qu'elle fût responsable, sous prétexte qu'elle ne formait pas corps municipal, qu'elle n'avait en commun, ni sceau, ni cloche, ni biens communaux, ni trésor commun (1).

Cependant les habitants d'Orléans s'aperçurent, après avoir expulsé leur Université, que le départ des maîtres et des étudiants avait porté un coup mortel à la prospérité de la ville, et négocièrent, pour la ravoir, avec les protecteurs naturels de la corporation, le roi et le pape. Un des actes les plus curieux que M. Fournier ait recueillis dans son cartulaire, est le procès-verbal dressé par les

(1) No 70.

commissaires que le roi envoya en 1319 pour consulter les habitants sur l'opportunité du rétablissement de l'Université (1). C'est un document d'une extrême importance, non seulement pour rhistoire du corps universitaire, mais pour celle de la municipalité orléanaise, dont le développement, encore mal connu, mériterait d'être mis en lumière par une étude spéciale. Il contient d'abord le texte de l'ordonnance de Philippe le Long, dans laquelle l'historien notera les considérants du début. « Et comme par plusieurs fois nous avons considéré et considérons encore le grand fruit et plantureux profit qui généralement et non pas tant seulement en notre royaume, mais parle monde, soûlaient dériver et issir de l'étude d'Orléans, de qui, sans cesser, défluaient les ruisseaux de sciencç qui universellement s'étendaient, si bien que par clarté de science que les rayons de sa lumière répandait, ladite étude enluminait les régions clairement et du souverain trésor de sens les enrichissait abondamment. » Puis vient le procès-verbal de l'enquête, qui se fit cotisciencieusement et dans toutes les formes. Le peuple Orléanais fut appelé, plusieurs jours durant, métier par métier, dans une grande salle où se tenaient les commissaires du roi, et requis de donner son avis, par acclamation. La majorité se prononça pour le retour de l'Université, dans les conditions déterminées par le roi et le pape, et moyennant la promesse formelle que les privilèges des habitants seraient respectés. Un certain nombre de bourgeois votèrent contre. D'autres exprimèrent le vœu que les maîtres et les étudiants fussent rétablis, mais non à titre d'Université, « en la manière que l'étude était anciennement à Orléans, au temps de monseigneur saint Louis ». En somme, l'intérêt de la ville l'emporta sur les résistances de plusieurs groupes de particuliers. L'Université rentra à Orléans, d'où elle n'aurait jamais dû sortir. La leçon profita- t-elle, du moins, aux bourgeois comme aux étudiants? Il ne semble pas que cette rude expérience leur ait rien appris. Les clercs de l'Université continuèrent à séduire les femmes des bourgeois et ceux-ci à maltraiter les jeunes gens qui abusaient ainsi de l'hospitalité municipale. A la fin du xiv® siècle, nous voyons se reproduire les mêmes scènes qui en avaient signalé le commencement. En 1386, un mari outragé poursuit un étudiant qui s'éloignait d'Orléans pour retourner dans sa famille, le fait rouer de coups par ses gens, et laisser pour mort sur la place avec un doigt coupé, un bras presque arraché, et un œil crevé (2).

L^ justice royale intervient pour venger l'Université. Le bourgeois coupable est condamné à payer une somme considérable et à faire amende honorable, en chemise, au corps universitaire et à la victime. Indignation des Orléanais qui s'ameutent et crient : « Malgré Dieu I quand nous battons quelques écoliers, il ne nous convient amender en chemise! Par le sang Dieu, nous serons maîtres ou les écoliers le seront. Et pourquoi ne faisons-nous pis que devant? » Là-dessus, quelques bourgeois armés de dagues se rendent sur le pont, au soleil couchant, rencontrent deux écoliers et leur disent : « Ribauds écoliers, vous êtes armés! — Non, » répondent les écoliers. On les fouille néanmoins, et quand on voit qu'ils n'ont pas d'armes, on leur dit : « Comnient ôtés-vous si hardis de venir çà, quand vous savez que nous avons guerre contre vous? — Les écoliers répondent qu'ils ne pensent avoir guerre avec personne. — Par le sang Dieu, répliquent les bourgeois, nous avons guerre contre les écoliers, et nous ne savons qui sont les coupables. Mais nous nous en prendrons à tous ceux que nous trouverons. Toutefois, nous vous le pardonnons pour cette fois, allez-vous-en et ne retournez plus ici, car si vous y revenez, vous serez si bien payés que vous resterez, vous ou nous, sur le carreau. Et tenez- vous-en tous pour avertis (1). »

Cinq ans auparavant, la population scolaire d'Orléans avait pu croire qu'elle tomberait, en masse, victime de la fureur des bourgeois. Le 28 août 1382, vers minuit, au son des cloches et des trompettes, les habitants en armes sortent de leurs demeures et crient : « A mort les écoliers! », Une bande va forcer la porte de Sainte-Croix; d'autres envahissent les maisons universitaires. Écoliers et maîtres, réveillés en sursaut, se jettent à bas du lit et courent à la fenêtre, où, les mains jointes, ils supplient les bourgeois de les épargner. On les saisit et on les jette en prison. Les émeutiers brisent portes et fenêtres, pendant quatre heures, sans discontinuer. Le lendemain de cette terrible secousse, le plus grand nombre des étudiants quittent la ville, vont se cacher dans les faubourgs, s'enfuient à Meung, à Jargeau, et jusqu'à Angers. L'affaire se termina comme toujours par l'intervention du Parlement, qui en 1389 condamna définitivement les bourgeois les plus compromis à s'humilier devant l'Université et à payer d'énormes dommages et intérêts (2).

Si l'on en juge par les documents relatifs à Toulouse, les bourgeois des grandes villes du Midi n'étaient pas d'humeur plus

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douce, ni les clercs moins turbulents que dans la France du Nord. Là, les conflits habituels se compliquaient encore des passions religieuses. L'expulsion des Dominicains en 1236, œuvre de la municipalité et du comte de Toulouse qui ne voulaient pas se prêter aux mesures de rigueur prises contre les Albigeois, fut le premier coup porté à l'Université. Dès lors, la lutte engagée par les consuls contre l'évoque et les clercs qui relevaient de sa justice (parmi eux étaient certainement les membres du corps universitaire) se poursuivit à l'état permanent. En 1292, Philippe le Bel fut obligé de s'interposer entre les capitouls et le clergé. La municipalité ne se faisait pas faute d'emprisonner les clercs, de les mettre à la torture et de les jeter de nuit dans la Garonne (1). Mais ce fut surtout l'affaire d'Aimeri Bérenger qui mit en lumière la profonde antipathie que les étudiants inspiraient aux bourgeois. Le 31 mars 1332, jour de Pâques, des étudiants dansaient dans la rue, le soir, avec des femmes et faisant grand bruit, selon leur habitude. Un des capitouls ayant voulu mettre le holà et saisi au collet Aimeri Bérenger, domestique noble, attaché à la maison de Penne, en Albigeois, celui-ci résista, porta au capitoul un coup de poignard à la face, qui lui fit une grave blessure du front au menton, lui coupa le nez, les lèvres et lui brisa onze dents. Le lendemain, les magistrats municipaux arrêtèrent, dans l'hôtel de Penne, une trentaine de personnes, et parmi elles, Bérenger qui s'y était caché, et les jetèrent dans la prison de l'hôtel de ville. Puis ils mirent Bérenger et le bâtard de Penne à la question. Torturé, Bérenger avoua tout ce qu'on voulut. Il fut condamné à être traîné par la ville à la queue d'un cheval, à avoir le poing coupé au lieu môme où il avait blessé le capitoul, à être porté ensuite sur une claie aux fourches patibulaires du château Narbonnais; enfin, à avoir la tête tranchée. Ce jugement sommaire fut exécuté, bien que le coupable en eût appelé au sénéchal et au Parlement, bien que l'évêque l'eût réclamé comîne clerc; bien qu'il fût, comme membre de la corporation universitaire, sous la sauvegarde directe du roi. Voilà comment se vengeaient les magistrats toulousains, outragés dans l'exercice de leurs fonctions. En réalité, Aimeri Bérenger, comme on l'a dit fort justement (2), n'était qu'un vaurien de la pire espèce, que la municipalité avait eu le tort de condamner et de supplicier trop vite. Mais le clergé et les gens du roi en firent une sorte de martyr qu'il fallait venger à tout prix.

Les officiers de Philippe de Valois saisirent l'occasion, qui s'of- (1) N« 533. — (2) A. MoLiNiER, Hist. de Languedoc, IX, 482.

frait d'elle-même, de mettre la main sur les libertés et sur les finances de la grande cité toulousaine. Le procès de la municipalité commença aussitôt : il devait durer plusieurs années. Les capitouls furent expédiés à Paris par le sénéchal de Toulouse et incarcérés. La ville elle-même, par arrêt du Parlement, perdit toutes ses franchises, cessa de former une communauté et fut comme confisquée au profit du roi. Heureusement qu'avec la monarchie de ce temps-là un accord pouvait toujours se conclure, moyennant finance. Toulouse fut remise en possession d'elle-même, mais il lui en coûta 40 000 livres. Néanmoins, ce grave incident avait appris aux étudiants à ne point se jouer de la police municipale, et aux bourgeois, à modérer la passion qui les animait contre l'Université. Il faut descendre jusqu'au règne de Charles VII pour rencontrer un nouveau témoignage du peu de sympathie qu'éprouvaient l'un pour l'autre le corps de bourgeoisie et le corps universitaire. En 1426, le collège de Narbonne ayant été envahi et pillé par ordre des capitouls, l'Université protesta et se mit en grève, c'est-à-dire proclama la suspension des cours et lectures. De là un procès au Parlement, et les réquisitoires impitoyables des procureurs de l'Université et du procureur du roi, qui demandèrent «la fustigation publique des capitouls», la confiscation de leurs biens et leur condamnation à une amende honorable sous la forme la plus humiliante. On ne sait comment l'affaire se termina; mais il est probable que Charles YII se montra moins dur pour les habitants que ne l'avait été Philippe de Valois. Nous n'avons mis en relief, dans le présent article, que le côté extérieur et pittoresque des documents universitaires rassemblés par M. Fournier. A bien d'autres égards, ces textes sont de nature à satisfaire la curiosité de tous ceux qui non seulement s'intéressent à l'histoire de ce passé si coloré et si vivant, mais voudraient encore pénétrer dans l'intime organisme des institutions du moyen âge. Ce que nous en avons dit suffit à appeler sur ce Cartulaire l'attention des érudits et des historiens. Ajoutons que l'auteur a misa la fin de son volume, pour en faire pardonner la grosseur et le format encombrant, deux tables assez commodes : l'une qui nous donne la série chronologique des documents insérés ; l'autre, l'index complet des noms de personnes. Quant au très long en^atum qui termine le tout, c'est chose, comme on sait, absolument perdue pour le lecteur. Nous souhaitons vivement que, dans les volumes qui vont suivre, M. Marcel Fournier trouve le moyen de ne plus se corriger lui-môme aussi souvent.

AchUle LUGHAIRE.

LA

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