A L'ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE
Un arrêté ministériel daté du 17 août 1880 invitait le directeur de TÉcole normale supérieure à prendre les dispositions nécessaires pour qu'une section des sciences naturelles fût organisée àTÉcole à côté de celles qui existaient depuis longtemps pour les sciences mathématiques et pour les sciences physiques, et formée comme celles-ci d'élèves préparant une agrégation spéciale.
Dix ans seulement se sont écoulés et Ton peut déjà par les résultats obtenus juger si la mesure était opportune. Les professeurs et administrateurs qui prirent l'initiative de modifier un état de choses fort ancien ; ceux qui depuis ont poursuivi et perfectionné l'œuvre commencée, auraient certes le droit, devant un succès médiocre, de réclamer pour elle un plus long crédit. Ce n'est heureusement pas le cas ; et ils ne peuvent être que satisfaits de voir enregistrés les effets produits dans cette brève période. La nouvelle section a grandi et montré sa vitalité; elle n'a pas à redouter qu'on lui demande de produire ses titres et n'a plus besoin du silence attentif que l'on fait autour des berceaux.
Il n'est pas inutile de rappeler d'abord, en quelques mots, comment s'est transformée l'École normale depuis le décret qui la fonda en 1808 jusqu'à ces dernières années. Un fait capital domine toute cette histoire. On voit des sections distinctes se différencier progressivement d'un ensemble d'abord homogène. La dernière dégagée, celle des sciences naturelles, constitue pour le moment le dernier terme de cette évolution poursuivie toujours dans le même sens. Elle n'a pas apparu à la manière d'un bourgeon étranger, bien ou mal greffé sur un tronc robuste; mais
comme un appareil nouveau acquis par un organisme qui se perfectionne.
Les élèves de TÉcole sont aujourd*iiui divisés en littéraires et scientifiques, non seulement dès leur entrée, mais même bien •auparavant; la séparation se fait dans les classes supérieures du lycée.
Il n'en a pas été toujours ainsi. Jusqu'en 1815, il y eut à rentrée un concours unique. Dans Tintérieur de TÉcole des groupes se constituaient ensuite d'après les genres d'études; toutefois, les vocations ne devaient encore être ni très arrêtées ni très distinctes, puisque la préparation du baccalauréat était l'objet de la première année (1).
En 1815, la tendance à la séparation par le recrutement qui plus tard devait prévaloir, se dessine pour la première fois ; mais d'une façon bien discrète encore. On autorise ceux qui se destine- , ront plus particulièrement à l'enseignement des sciences à se faire interroger sur les mathématiques et la physique en dehors du programme commun. Il leur était, j'imagine, tenu compte d'un succès à cet examen facultatif pour compenser une légère infériorité en discours français ou en discours latin.
Malgré cela, les exercices de la première année d'Ecole étaient les mêmes pour tous; ils devenaient différents entre littéraires et scientifiques, au début de la seconde année seulement. Il faut aller jusqu'en 1826, quand le diplôme de bachelier fut exigé des candidats, pour voir chaque promotion séparée dès sa naissance en deux sections distinctes. Ce fut alors un fait acquis; et depuis, les difficultés croissantes du concours ne firent qu'accentuer la divergence et rendre la spécialisation de plus en plus hâtive.
La section des sciences, devenue indépendante, ne va pas rester longtemps indivise. Au début, de 1826 à 1830, les sciences mathématiques, physiques et naturelles sont également cultivées, elles figurent ensemble dans les examens qui correspondent aux licences. Il n'y a qu'une catégorie d'élèves, tous interrogés à la fin de la première année sur le calcul différentiel et intégral, la chimie et une partie des sciences naturelles; à la Un de la seconde, sur la mécanique, la physique et le reste des sciences naturelles.
Dès 1830, cette uniformité reçoit une première atteinte. Après un an d'études communesles élèves sont répartis en deux groupes : l'un de mathématiciens et physiciens, l'autre de chimistes et natu-
(1) Voir pour les dëtails la Notice historique de M. Paul Dupuy : « TEcole normale », Revue internationale de F Enseignement (1883), et V École normale {1810-1883). Paris, L. Cerf, 1883.
ralistes. Avant la fin de la seconde année, les uns doivent prendre la licence de mathématiques, les autres celle de physique. Depuis, aucun règlement n'a autorisé k se spécialiser d'une façon aussi précoce. On avait été très loin du premier coup. Les chimistes et naturalistes abandonnaient de très bonne heure leurs études de mathématiques, puisqu'ils ne suivaient pas même les cours de calcul différentiel et intégral.
Ce n*est pas le lieu de discuter ici pour savoir si cette mesure était, en soi, bonne ou mauvaise; mais elle était, àTépoque, mal adaptée aux règlements extérieurs. Il y avait, en effet, une seule agrégation des sciences, et, pour prendre par4 au concours, les deux licences étaient exigées. Or, pendant leur séjour à l'École, les normaliens ne se préparaient que pour l'un de ces grades. Cet état de choses ne pouvait subsister; aussi l'année suivante, en 1831 , les deux sections furent-elles refondues en une seule.
Telle est la courte histoire de cette tentative de différenciation. Elle n'aboutit pas, beaucoup moins par suite de défauts propres que par manque d'harmonie avec l'état contemporain de l'Université.
Dans la période qui précède, toutes les sciences ont une part égale à la sanction par les examens de fin d'année ; dans celle qui suit, nous allons voir les sciences naturelles rendues un peu moins obligatoires à chaque règlement nouveau, éliminées peu à peu, et réduites enfin au minimum de place qu'elles pouvaient tenir sans disparaître. Non pas qu'il faille y voir le résultat d'un plan préconçu; ce fut la conséquence nécessaire des difficultés que présentait l'accord des conditions suivantes :
1** L'École normale a pour mission de faire des agrégés ; S^ les élèves doivent préparer deux licences; 3** la durée des études n'excède pas trois ans.
Tant que l'agrégation demeura unique, il n'y avait guère de motifs pour réduire les programmes sur tel point plutôt que sur tel autre; mais quand en 1840 on eut fait deux agrégations, l'une pour les mathématiques, l'autre pour la physique et chimie, la solution était tout indiquée, le sacrifice des sciences naturelles était fatal ; elles n'entraient plus que pour une part infime dans la seconde agrégation; elles ne furent plus cultivées que dans cette mesure. Et, malgré de brillantes exceptions, il est certain que dans toute cette période l'École normale ne tint pas dans les sciences naturelles une place comparable à celle que lui assuraient ses mathém^aticiens, ses physiciens et ses chimistes par l'éclat de l'enseignement et le nombre des travaux publiés.
De 1831 à 1838 les examens pour les licences furent répartis de la façon suivante : en première année, chimie : en seconde, physique, calcul différentiel et intégral ; en troisième, mécanique. Cette dernière épreuve était subie quelque temps avant l'agrégation.
En outre, la Faculté interrogeait les élèves sur la zoologie, la botanique et la géologie, et un échec à ces examens pouvait entraîner un renvoi de TÉcole. Il y avait donc encore pour ces études une sanction et môme sévère ; mais, qu'on le remarque, c'était une sanction spéciale : une mise à part des sciences naturelles. Elles ne sont plus, ainsi que les autres, exigées par l'École pour des grades indispensables à la carrière ; elles deviennent comme un complément, un superflu d'instruction auquel on tient beaucoup sans doute, mais il est facile de prévoir ce qui arrivera.
Le premier pas est fait, et l'indulgence deviendra de plus en plus la règle pour les examens ainsi rendus accessoires, jusqu'au jour où, n'étant plus qu'une simple formalité, ils disparaîtront d'eux-mêmes, sans que personne les attaque ou les défende.
Le règlement de 1838 donna à l'École à peu près le régime qu'elle avait en 1880. Les deux premières années, consacrées à préparer les deux licences de mathématiques et de physique, la troisième restait libre pour l'agrégation. Et quand celle-ci fut divisée en deux en 1840, deux sections correspondantes furent définitivement organisées à l'École.
En 1852, pour enrayer la décadence commencée, on créa une section des sciences naturelles en troisième année ; mais ce ne fut qu'une demi-mesure, on ne crut pas devoir ajouter une nouvelle agrégation ; et comme elle ne conduisait à rien de défini, cette section cessa de fonctionner d'elle-même sans avoir jamais été officiellement supprimée. Son existence éphémère ne fut toutefois pas stérile, il en est sorti des hommes comme MM. Fouqué, Sirodot, Femet, pour ne citer que ceux-là.
L'agrégation des sciences naturelles fut rétablie par M. Duruy en 1869. Le premier concours devait avoir lieu en 1870. L'École eût sans doute été appelée à y tenir sa place (1). On voit par ces dates pourquoi l'arrêté ministériel ne fut pas appliqué.
En 1880, on réagit sérieusement, à l'École normale, contre la tendance à éliminer peu à peu les sciences naturelles qui s'affirmait toujours plus depuis près d'un demi-siècle. Sans doute les examens devenaient trop chargés, car les découvertes nouvelles
(1) Effectivement M.Giard, alors en 3« année, se fît inscrire pour ce concour*.
accroissaient toutes les sciences; mais d'en avoir négligé quelques-unes, sous ce prétexte, parut une solution médiocre. Il en était une autre plus conforme aux traditions.
Quand il avait semblé excessif d*étre à la fois érudit en lettres et en sciences, au lieu de laisser TÉcole en dehors de la haute culture scientifique on avait fait à celle-ci un domaine à part. Quand plus tard il fut difficile de posséder à la fois les mathématiques et les sciences physiques, on ne fit point disparaître les unes pour donner de l'espace aux autres, on divisa le travail entre les élèves ; après avoir reçu en commun une forte instruction générale, les uns devenaient mathématiciens, les autres physiciens. Il s'agissait simplement de faire encore un pas dans la môme voie : puisque la tâche demeurait trop lourde, il était indiqué de la diviser davantage, et puisque deux sections étaient insuffisantes, il en fallait fonder une troisième.
Le développement d'une nouvelle section ne fut donc pas un contre-sens dans l'histoire de l'École normale. Quelques-uns trouvèrent bien que la nécessité de la mesure n'était pas évidente et que l'École avec son organisation antérieure n'avait pas été sans produire des naturalistes et même d'éminents. On rappelait les noms de MM. Hébert, Lory, Fouqué, Van Tieghem, Dastre, Perrier, Cornu, Giard, Le Monnier, Bonnier et de quelques autres encore. Mais l'existence d'une division spéciale, sans entraver en rien ces vocations spontanées, en eût déterminé d'autres encore et renforcé d'autant par là la phalange des travailleurs français, brillante assurément dans toute cette période, mais combien peu nombreuse comparée à celles des nations voisines ou rivales !
Par analogie avec les autres agrégations, on devait pour celle des sciences naturelles exiger deux licences. Cette condition, qui depuis si longtemps réglait la marche de l'École, allait encore intervenir dans la combinaison nouvelle.
A la demande des maîtres de conférences MM. Dastre et Bonnier, l'illustre et regretté Fustel de Coulanges, alors directeur, obtint du ministre l'autorisation de remettre en vigueur le règlement de 1852, qui n'avait jamais été abrogé ; mais on ne pouvait l'appliquer sans changements. La section des sciences naturelles ne se séparait alors des autres qu'en troisième année ; d'où il résultait que les sciences naturelles n'étaient sérieusement étudiées que cette année-là.
On estima que deux ans de préparation étaient un minimum
nécessaire. Il ne fut pas même possible d'accorder d'abord ces deux années complètes. Pour obtenir la licence de physique, les naturalistes devaient en partie rester réunis à leurs camarades pendant la seconde année ; on les déchargeait simplement des cours de mécanique et d'astronomie en les autorisant à ne pas passer la seconde partie de la licence mathématique.
En première année on crut nécessaire de les astreindre à suivre tous les cours de mathématiques et de chimie. A cela il y eut plusieurs raisons excellentes.
Les naturalistes ne pouvaient se spécialiser en entrant à TÉcole. N'ayant encore étudié que les mathématiques et la physique, ils auraient été obligés de prendre une décision sans être suffisamment éclairés sur leurs aptitudes et leurs goûts. En outre, puisqu'ils avaient à préparer la licence de physique, les cours de calcul différentiel et intégral leur étaient nécessaires ainsi que ceux de chimie ; leur temps se trouvait dès lors assez employé. Il restait place pour deux conférences de sciences naturelles : une de zoologie, une de botanique. Elles devaient être suivies par tous les élèves et garder par suite un caractère assez général.
Et puisque enfin le rôle de TÉcole semblait de produire des naturalistes différant des autres par une culture scientifique plus étendue, il parut convenable de ne pas interrompre trop tôt leurs études mathématiques.
La section qu'il s'agissait de créer fut donc au début organisée d'après le règlement suivant :
« Première année, — La première année d'enseignement est commune à tous les élèves des sciences. Ils doivent passer les deux examens de licence à la Sorbonne.
« Deuxième année, — Les élèves qui se destinent aux sciences naturelles ne suivent en commun avec les autres que les cours de physique. Il pourra d'ailleurs leur être fait quelques conférences complémentaires sur la mécanique.
« Us suivent les conférences de sciences naturelles, vont aux cours et aux laboratoires de la Sorbonne.
« A la fin de la seconde année ces élèves passent seulement la seconde partie de la licence physique.
« Troisième année, — Les élèves de la section des sciences naturelles suivent à l'École uniquement des conférences de sciences naturelles.
« Ils vont aux cours et aux laboratoires de la Sorbonne; ils peuvent suivre aussi quelques cours du Muséum.
« Ils se présentent à la fin de juin à la licence es sciences natu-
relies et en août à Tagrégation des sciences naturelles (dont le programme ne diffère pas sensiblement de celui de la licence). »
Le programme en effet n^était pas au début essentiellement différent comme somme de connaissances exigées ; les examens toutefois n'étaient pas de mêmenature ; l'agrégation demandait àun plus haut degré des qualités d'ordre et d'exposition dans les faits assimilés. Dans les premières promotions, quelques élèves réussirent pourtant à passer les deux examens à la fin de la troisième année; la proportion n'était pas très forte (5 sur 13, en quatre ans) ; mais on espérait qu'elle irait en croissant.
Il n'en fut point ainsi. L'écart entre les deux examens s'exagérait; et les maîtres de conférences, MM. Dastre, Bonnier, Munier- Chalmas, reconnurent que, malgré leur travail, les élèves ne pouvaient plus arriver en deux ans et que même, en préparant l'agrégation, ils risquaient de compromettre leur succès à la licence.
Un pareil état de choses ne pouvait durer. M. Perrot, qui avait succédé à M. Fustel de Goulanges h la direction de l'École, et M. Tannery, qui depuis peu remplaçait M. Bertin comme directeur des études scientifiques, se virent obligés, à la suite de plusieurs échecs à la licence et à l'agrégation, de demander pour quelques élèves une année de travail complémentaire, soit à l'École, soit au Muséum.
Ce n'était qu'un remède provisoire, et il importait d'obtenir une solution définitive. Les élèves de l'École n'étaient pas placés dans des conditions comparables à celles où se trouvaient leurs concurrents. Tandis que ceux-ci employaient deux ans à préparer la licence et ensuite deux ou même trois ans pour l'agrégation, les normaliens avaient en tout un an et demi : la disproportion était frappante. Aussi M. Perrot, d'après l'avis de MM. Giard, Costantin, Munier-Chalmas, maîtres de conférences, et de M. Tannery, insistà-t-il auprès du ministre pour qu'une quatrième, année fût accordée aux élèves de sciences naturelles qui auraient obtenu le grade de licencié à la fin de la troisième. Ils avaient ainsi deux ans et demi d'études spéciales, ce qui parut suffisant.
La mesure était excellente; depuis qu'elle est appliquée, les échecs, au lieu d'être réguliers, sont exceptionnels. Le fonctionnement normal de la section semble désormais assuré.
En rappelant ainsi les grands traits de l'histoire de la section nouvelle, nous n'avons heureusement vu que le revers de la médaille.
Pendant que la direction de l'École s'attachait à résoudre ces difficultés d'ordre intérieur, les élèves sortis s'occupaient à des
recherches personnelles et à des travaux originaux. Les résultats obtenus avec le système primitif sont très importants; ils font espérer que les perfectionnements apportés ne seront pas stériles.
Pour qu'on en puisse juger, nous plaçons en appendice la liste des élèves sortis avec les grades qu'ils ont obtenus et le titre des principaux travaux qu'ils ont publiés.
En résumé, 28 élèves sont sortis de la section;
17 sont agrégés;
11 docteurs.
Le nombre des agrégés est relativement faible, à cause des difficultés dont nous avons signalé l'existence ; il ira désormais en croissant absolument et relativement.
Au contraire, le nombre de docteurs est considérable : 11, et il s'applique à 5 promotions seulement; car les dernières sorties n'ont pas eu le temps suffisant pour conduire des recherches jusqu'à publication.
Ajoutons que 7 élèves travaillent à des thèses dont quelquesunes viendront très prochainement grossir le chiffre mentionné, et l'on se trouvera en face d'un résultat presque surprenant, comme succès au doctorat.
Les élèves ne se sont pas bornés au travail qui devait leur faire acquérir le grade de docteur. Plus de 110 volumes, mémoires, articles ou notes, produits dans cette période, témoignent d'une prodigieuse activité. D'autant qu'ils représentent seulement le travail de o promotions pour la raison que j'ai dite à propos des thèses.
Si l'on veut bien observer que les naturalistes les plus anciens sortis de la section dépassent à peine leur trentième année, que par suite, selon toute vraisemblance, ils ont devant eux quinze ou vingt ans d'une production scientifique, peut-être plus féconde encore par suite de l'expérience et de l'érudition acquises; que pendant ce temps les générations nouvelles apporteront chaque année leur contingent de travailleurs, on peut estimer que dans quinze ou vingt ans l'importance des résultats aura au moins triplé. Et si l'on veut par un chiffre approximatif évaluer la part qui reviendra alors h la section des sciences naturelles dans le mouvement scientifique, on peut prévoir que ce chiffre sera supérieur à 7o ou 80 publications PAR AN.
Cette statistique dit assez que la création de cette section à l'École ne fut point inopportune, et que le zèle déployé depuis pour assurer son succès n'a pas été vain..
Par la nature même de leurs études les élèves de la section des sciences naturelles ont une vie un peu isolée et en conséquence un peu particulière, ajissi bien pendant les périodes de • tj'avail que dans les repos dont elles sont coupées.
En 1883, l'École normale s-est accrue d'une propriété occupée autrefois par une congrégation enseignante; un petit bâtiment composé de 3 étages a été aménagé pour servir de laboratoires et pour recevoir les collections des sciences naturelles. Il est séparé du reste de l'École par une assez vaste cour dont le niveau est situé en contre-bas. Après avoir parcouru le monument de la rue d'Ulm, si régulier, que les élèves nouveaux mettent plusieurs jours avant d'y retrouver leur chemin, quand on arrive devant l'annexe des naturalistes, la monotonie est de suite rompue. Aux larges escaliers do pierre se substitue sans transition une petite échelle'de bois, qui a eu, qui a encore et qui aura toujours sans doute un air de chose provisoire. Mais que Ton ne soit pas dupe de ce modeste aspect : c'est le point où l'Éco.le a rompu sa ceinture de pierres de taille, et ce fut presque le fait essentiel dans la réforme qu'il s'agissait d'accomplir.
Les diverses tentatives pour établir d'une façon durable une section de sciences naturelles avaient échoué jusqu'en 1880; en outre des raisons que nous avons données, il faudrait ajouter que jamais avant cette époque on n'avait préparé par une installation matérielle convenable le succès que Ton souhaitait. Les collections ne laissaient pas trop à désirer; mais les laboratoires n'existaient pas. Celui de Zoologie était un véritable corridor éclairé par une seule fenêtre ; la Géologie n'était guère mieux partagée, et les manipulations de Botanique se faisaient loin des collections, dont on ne pouvait profiter.
Le fragile escalier de bois conduit aujourd'hui dans des laboratoires suffisamment spacieux, et où la lumière ne manque pas. Depuis quelques années les élèves peuvent, comme leurs camarades de Physique et de Chimie, faire leurs exercices pratiques à l'intérieur même de l'École ; ils ont renoncé à l'hospitalité qui leur était, au début, accordée à la Sorbonne.
• Sans entrer dans des détails trop techniques et trop circonstanciés, le fait même que les naturalistes passent tout leur temps au milieu des collections et dans les lal)oratoires montre assez combien leur création était indispensable.
Lk SECTION DES SCIENCES NATURELLES. 373
- D'autres dispositionâ encore, jointes à celles-là, furent combinées pour donner aux élèves de sciences naturelles à la fois Térudition,et ce que, faute d'un meflleur terme, on peut appeler le sentiment de la nature et de la vie. En théorie, ils doivent travailler en commun avec tous leurs camarades dans les salles d'étude ; mais l'administration sait fort bien, en pratique, qu'il est superflu de les y chercher jamais. Comment en effet repasser les cours suivis à la Sorbonne, au Muséum et à l'École sur des croquis pris rapidement, quand il y a là-bas, dans la collection, les pièces elles-mêmes sur lesquelles on comprendra bien mieux? Puis, c'est un renseignement qui fait inopinément défaut, la bibliothèque du laboratoire est toujours ouverte, on va feuilleter les mémoires à la recherche d'un document. Au début, le passage entre l'École et son annexa était interdit'aux heures où il n'y avait point de conférences; mais le règlement tomba peu à peu en désuétude, quand il fut reconnu que cette tolérance n'entraînait point d'abus.
La bibliothèque du laboratoire, qui peu à peu s'enrichit de nombreux volumes, est installée dans une pièce dont l'accès paraît interdit par l'imposante inscription : « Cabinet du professeur » ; en réalité, c'est le cabinet de tout le monde. C'est là que maîtres de conférences et élèves se rencontrent, parcourent ensemble les mémoires nouveaux, se font part, à mesure, de ce qui les intéresse ou les frappe. C'est là que se donnent en causeries les renseignements sur tel ou tel point resté obscur; ces rapports quotidiens établissent entre maîtres de conférences et élèves une intimité plus complète que dans toutes les autres sections. Peu à peu les naturalistes s'accoutument à passer dans ce quartier même leurs récréations.
Une moitié de l'ancienne cour des congréganistes a été transformée en jardin botanique ou, comme on dit plus justement, en « Jardin de la Nature ». Ces mots expriment bien qu'il n'a point été question de faire en ce petit espace an « herbier vivant » où toutes les familles fussent représentées. Les plantes les plus communes de notre flore poussent à leur guise, mêlées comme elles le sont dans la campagne. Aussi les allées tirées au cordeau et bordées de buis par un garçon de laboratoire, dans la tradition de* Le Nôtre, font-elles un contraste marqué avec les plates-bandes échevelées où les tiges s'enchevêtrent, où des plantes grimpantes entortillées s.'élancent le long de leurs supports, où les fleurs de toutes formes et de toutes couleurs sortent pêle-mêle d'un fond vert inflniment nuancé. Tous les phénomènes de la vie végétale se passent là librement : on y voit successivement croître et tomber
les feuilles : on y suit jour par jour Téclosion de la fleur, la fécondation, la formation du fruit, de la graine, etc. — Il n'est pas défendu d'arracher Tobjet dont la structure éveille la curiosité ; les vides ainsi produits sont rapidement comblés par la prévoyance des élèves qui rapportent d'excursion de nouveaux sujets. On comprend, sans qu'il soit besoin d'insister, quel excellent complément d'instruction la nature donne dans son jardin. — Puis ce sont des animaux variés qui circulent dans ces forêts vierges au 1/80000*; on les regarde vivre, on épie leurs rencontres, les scènes passionnées où ils se déclarent leur amour et se le prouvent séance tenante. Après quoi, puisqu'il faut que tout finisse, on les met dans de petits tubes, on les détermine et on étudie leurs particularités anatomiques.
Ce jardin de la nature nourrit aussi quelques arbres de belle venue, qui protègent la flore épanouie h leur pied. Sans eux, le soleil d'été, réverbéré par quatre murs nus, aurait bientôt rendu notre enclos parfaitement stérile. Un marronnier au lourd feuillage tient le rôle de géant de la végétation ; il a pour émule en hauteur un faux acacia, que l'âge a rendu un peu chauve ; chaque printemps les feuilles y sont moins nombreuses : il faudra se résigner à utiliser seulement l'onibre du tronc. Quelques autres plus modestes contribuent à donner en été une fraîcheur fort appréciée.
Quand le moment des examens approche, que le travail de revision des cours est poussé avec ardeur, la discipline bienveillante de l'École s'adoucit encore dans cette période rude et monotone. Les naturalistes profitent de la tolérance générale pour venir repasser leurs notes, assis dans le jardin. C'est donc, comme on le voit, un cadre aimable pour d'austères occupations.
Dans la partie de la cour où ne s'étend point le jardin, on a établi un petit bassin de 3 mètres de côté sur O^jGO de profondeur. La botanique et la zoologie s'y confondent dans un pittoresque fouillis. Une touffe d'm* pseudo-acorus le domine et balance ses fleurs jaunes à plus d'un mètre au-dessus de l'eau, des nymphœa étalent à la surface leurs larges feuilles et leurs blanches corolles; au fond, c'est un inextricable mélange de toutes les plantes aquatiques, en réserve pour les aquariums de laboratoire. Parmi les tiges rampe, flotte, nage ou saute une faune chaque jour plus riche et plus variée. Sans doute que toute cette vie grouillante et intense ne frappe pas les yeux du passant distrait; iUfaut, suivant le joli mot d'un de nos maîtres (1), faire quelque temps le héron
(1) M. de Lacaze-Duthicrs.
sur la rive. Pendant leurs loisirs, les élèves s'entendent très bien à faire le héron ; il suffit, pour réussir, de quelques dispositions naturelles. On s'étend sur le bord de l'eau et on regarde : d'abord on ne voit rien ; il faut continuer à regarder, peu à peu un mouvement vague soulève une foliole, un tentacule déborde palpant les environs : c'est une lymnée en promenade. Puis voici des planaires, des sangsues diverses, d'agiles crustacés; tout un monde remue oh l'on ne soupçonnait rien.
Il est bieiï évident que ces études pratiques seraient fort insuffisantes pour comprendre les multiples aspects de la vie. Elles ont leur bon côté en permettant de revoir en petit, à tète reposée, quelques phénomènes rencontrés sur une plus vaste scène ; elles permettent aussi d'en provoquer quelques autres et d'appliquer à leur étude les procédés d'expérience qui apportent à l'observation un précieux complément. Elles donnent le temps et le moyen de digérer et d'assimiler, si l'on peut ainsi dire, l'instruction reçue au dehors pendant les excursions.
Les excursions dirigées par les maîtres de conférences constituent, pour les élèves de la section des sciences naturelles, l'exercice qui leur est à la fois le plus particulier et le plus utile. Bien qu'elles aient lieu les jours de sortie et que par suite elles soient facultatives, personne ne s'y soustrait jamais. On attend au contraire leur retour comme celui d'un jour de fête. En hiver, elles sont nécessairement [plus courtes; mais pas moins agréables. La boue, dans les bois, n'a pas l'air lamentable de celle qui englue nos pavés, la brume qui flotte entre les branches dépouillées est gracieuse et légère auprès de celle qui condense, dans la grande ville, l'haleine des chevaux de fiacre et des promeneurs grelottants ; et les gouttes d'eau glissent sur les fougères et les mousses avec moins de mélancolie que sur les parapluies ou les toits. — C'est le moment propice pour étudier les mousses et les champignons. On revoit [aussi, desséchées, les plantes estivales; on retrouve leurs graines; on en apprécie l'allure, la forme, le port, abstraction faite de la couleur et de la fleur. — L'attention se porte alors sur quantité de faits intéressants que l'abondance ou la richesse des récoltes font un peu négliger dans la belle saison.
En été, les excursions deviennent beaucoup plus longues et beaucoup plus fréquentes. Ces jours-là, quand la cloche du réveil sonne à 5 heures, les naturalistes sont les premiers debout. On doit prendre un train matinal, souvent à l'autre extrémité de Paris ; il faut s'équiper, déjeuner à la hâte, traverser la ville encore en
proie aux maraîchers et aux balayeurs. On se retrouve à la gare, on se compte, on escalade un des meilleurs wagons dç troisième classe ; il faut bien — puisqu'il n'y en a pas de quatrième, ainsi que l'expliquent les anciens aux nouveaux.
Suivant les cas, il s'agit d'explorer la forêt de Fontainebleau, de Compiègne, de Sénart, de Saint-Germain ou de Montmorency ; — d'autres fois on parcourt les jolis vallons des environs de Malesherbes, ou les coteaux sableux de Lardy avec leurs pittoresques amoncellements de grès, ou encore les collines qui bordent la Seine du côté de Mantes.
Les environs de Paris, dont le charme est si justement célèbre, présentent les aspects les plus variés. Il y a d'ailleurs un lien entre les plantes d'une région, la nature des formations géologiques qui affleurent,* et les allures diverses du paysage. En sorte que, après plusieurs années, on retrouve dans le même souvenir, souvent notés sur le même cahier, la minutieuse analyse d'un pistil et le groupement des formes et des couleurs dans le panorama.
Quoi qu'il en soit, on avance à travers les prés ou les bois, le long des marais ou des falaises crayeuses, cueillant des plantes, déterminant à la hâte celles que l'on rencontre pour la première fois, et les connaissances indispensables à tout naturaliste, quelle que soit la voie qu'il doive suivre, s'acquièrent ainsi comme en partie de plaisir.
On ne se blase jamais sur la joie d'être brusquement transporté de Paris en pleins champs par une belle matinée de juin. L'enthousiasme des premières heures est toujours le même, les trouvailles se succèdent à chaque pas, les boîtes se remplissent, la gaieté éclate et le travail est bon. Toujours aussi la même scène se reproduit; le temps suit son cours et tout à coup un des jeunes estomacs de la bande proteste contre le peu de cas que l'on fait de ses habitudes.
Où déjeune-t-on ? — A tel endroit — (Insinuant.) Est-ce loin d'ici? — 5 ou 6 kilomètres — (Avec désespoir.) Mais il est 11 heures et demie.
Le bruit qu'il est 11 heures et demie se répand. Personne n'y songeait, et voilà que l'eau vient à toutes les bouches. C'est une épidémie d'appétit féroce. Les boites en fer-blanc sont closes, les retardataires qui moissonnent encore sont sévèrement rappelés à l'ordre par les plus affamés et le pas s'accélère. Il faut l'avouer, l'entrain fléchit ; on se raconte à mi-voix l'histoire du radeau de la Méduse; les cigarettes, palliatif insuffisant, succèdent aux cigarettes.
Voilà l'auberge ! Parfois, c'est un véritable «hôtel Continental» de village ; le plus souvent c'est une gargote de rouliers, perdue au coin d'un bois. La table est dressée; Inutile de parler de la . rusticité du service ; personne n'en a souci ; pourvu que tout soit vite près, c'est l'essentiel.
Quel est le menu du jour? Cette plaisanterie ne manque jamais son effet, car aucune surprise n'est possible. Depuis dix ans, notre excellent économe confie toujours au garçon du laboratoire un gigot froid, un morceau de veau froid, un carré de gruyère et un sac de mendiants. En y ajoutant une omelette et une salade indigènes, on obtient un déjeuner que n'aurait pas dédaigné LucuUus — s'il avait suivi des excursions de botanique.
Qui donc en arrivant trouvait cet endroit médiocre? Il est charmant maintenant ; et la course recommence jusqu'au soir. Un train ramène vers 10 heures à Paris les jeunes gens un peu las ; ils étaient arrivés à la gare à pied; pour rentrer ils s'entassent sur une impériale d'omnibus avec leur provision de bon air, de plantes et d'insectes.
Pour la géologie les excursionsscnt plus indispensables encore sans elles il n'est pas possible de concevoir comment le sol que nous foulons aux pieds a pu se constituer tantôt par les brusques éruptions des diverses roches ignées,' tantôt par le dépôt, réalisé avec une infinie lenteur, des vases ou des débris organiques que les eaux tenaient en suspension. Les élèves de l'École normale, réunis à leurs camarades externes de l'Université de Paris, suivent ces excursions dirigées par M. Munier-Chalmas, à la fois leur maître de conférences et sous-directeur du laboratoire de la Sorbonne. En général, elles alternent avec celles de botanique.
Aux vacancesjde Pâques, il y a une course géologique de plusieurs jours. Les élèves de l'école, qui déjà se privent avec entrain de leurs sorties hebdomadaires, n'hésitent jamais à réduire aussi leurs vacances de semestre, bien qu'ils n y soient pas forcés. Il faut dire que le sacrifice est compensé et au delà par tout le profit scientifique et l'agrément qu'il leur procure. Une fois, l'on visite la Normandie. L'étude de la falaise et quelques courses dans l'intérieur du pays permettent de voir successivement tous les terrains crétacés et jurassiques, et à May les grès anciens sur lesquels ils reposent. Les aspects divers de cette riche province se déroulent, l'esprit cherche à travers les blés verdoyants et les bouquets d'arbres les limites des mers anciennes. A mesure que le sac bouclé sur les épaules se remplit de fossiles, et que les faunes des grands céphalopodes disparus vivent dans la pensée, à me-
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sure aussi les yeux s'emplissent de toutes les choses actuelles qui prospèrent sur leurs débris. Et les jours passent trop vite, laissant heureusement après eux une trace durable dans le souvenir.
Une autre promotion visite les Ardennes, ou le Maine, ou l'Auvergne : les lieux à explorer ne manquent pas; car, disait non sans fierté patriotique notre regretté maître, M. Hébert : « La France est le plus beau pays pour la géologie. »
L'étude déborde jusque sur les grandes vacances. Heureusement, c'est toujours l'étude en plein air. Le premier mois est consacré à un séjour dans une station maritime. Depuis l'impulsion donnée par M. de Lacaze-Duthiers, plusieurs laboratoires ont été créés en divers points du littoral français. Les élèves de l'École, depuis 1881, en ont fréquenté quelques-uns : Roscoff, Banyuls, Goncameau, Wimereux, Saint*- Waast, et sont revenus de partout avec la reconnaissance de l'accueil qui leur avait été fait.
Ce mois de travail, au bord de la mer, vient en quelque sorte féconder les idées tirées de l'enseignement oral ou des lectures. Le flot glauque recouvre un monde que nul cerveau de poète ne peut imaginer. Gomment traduire le saisissement que Ton éprouve si l'on explore dans les très grandes marées une grotte qui découvre rarement. Les flaques d'eau claire sont sillonnées par des êtres demi-transparents si sveltes, si élégants, si souples qu'aucune forme terrestre n'en peut donner l'idée. Le rocher disparaît entièrement sous plusieurs couches superposées de matière vivante, informe au premier regard et d'oîi sortent pourtant mille suçoirs, mille fleurettes infiniment délicates, mille tentacules aux ondulations lentes et rythmées. Des couleurs inconnues sont brutalement écrasées, ou si délicatement fondues qu'elles semblent abstraites et sans support tangible. Au milieu d'un silence absolu, religieux, presque horrible, au milieu de ces êtres aux vagues perceptions que l'Océan va de nouveau engloutir et voiler, il se fait une révélation de la vie si intense et si nette, que toutes les pensées de l'avenir doivent en porter la marque.
En outre de ces coins de synthétique mystère, rapidement entrevus mais inoubliables, la mer donne un sujet d'analyse dans chacun des types que couvre et découvre son flot. La fin du séjour arrive, et c'est presque à regret que l'on entre définitivement en vacances.
Mais il ne s'agit pasd'écrire la « Monographie d'un naturaliste» ; arrêtons là ces quelques notes, suffisantes pour fixer ce qu'a de spécial dans l'École normale l'enseignement des sciences naturelles.
HOUSSAT.