‹ Isabel de Baviére (volume 2)Chapitre 1 sur 20 · PAR · texte numérisé non relu

PAR

ALEXANDRE DUMAS

Un des privilèges les plus magnifKiues de l'historien, ce roi du passé, c'est de n'avoir, lorsqu'il parcourt son empire, qu'fi toucher de sa plume les ruines et les cadavres pour rebâtir les palais et ressusciter les hommes; ù sa voix comme à celle de Dieu, les ossemens épars se rejoignent, des chairs vivantes les recouvrent, des eoslumes biillans les revêtent, et dans cette Josapliat immense où trois mille siècles conduisent leurs enfans, il n'a (pi'à choisir les élus de caprice son et qu'à les appeler par leurs noms pour qu'à l'insdant même ceux-là soulèvent avec leur front la pierre de leur tombe, écartent de la main les plis de leurlinceul et répondent comme Lazare au Christ : « Me voilà, Seigneur, que voulez-vous de moi?»

Il est vrai (ju'il faut un pas ferme pour descendre dans les profondeurs de l'histoire, une voix impérieuse pour interroger les fantômes, une main qiw ne tremble pas pour écrire les paroles qu'ils vous dictent. Les trépassés ont parfois des secrets terribles que le fossoyeur a scellés avec eux dans leurs lombes. Les cheveux de Dante blanchirent an récit du comte Ugolin, et ses yeux en gardèrent un regards! sombre, ses joues une pâleur si mortelle, (pie lorsque Virgile l'eut caniené à la surface de la terre, les femmes de Florence devinant d'oli venait l'étrange voyageur, le montraient à leurs fils, en disant : « Voyez-vous cet homme qui passe si grave et si triste, il est descendu dans l'enfer. «

C'est à nous surtout, au génie prés, que devient applicable cette comparaison dantesque et virgilienne : la |)orle des caveaux de SaiiUDenis qui va s'ouvrir devant nous a bien (piclques scmlilans avec celle de l'enfer; la même légende va merveilleusement à toutes deux, et si nous portions le flam beau de Daule, et cpie nous fussions conduit par la main de Virgile, nous n'aurions pas à chercher longlemps au milieu des trois races royales (pii luniplenl les sépulcres de la vieille abbaye, pour trouver (pielipie meurtrier dont le crime fui

aussi damné que l'est celui de l'archevêque Roger, quelque victime dont le malhfm» soit aussi pitoyable qu» le fut celui du prisonnier delà tour dePise.

Il y a surtout dans ce vaste ossuaire une tombe près de laquelle nous ne sommes jamais passé sans nous arrêter, croiser les bras et incliner le front. C'est dans un caveau à gauche, une simple tombe de marbre noir, sur laquelle sont couchées côte à cùle deux statues, l'une d'homme, l'autre de femme. Ilyatanlot quaire siècles qu'elles reposent ainsi les mains jointes et priant, car l'homme demande à Dieu raison de sa colère et la femme grâce pour sa trahison : c'est que, voyez-vous, ces deux statues sont celles d'un insensé et d'uni adultère ; vingt ans la folie de l'un et les amours de l'autre ont ensanglanté la France, eice n'est pas sans raison, croyamoi, qu'autour du lit mortuaire qui les réunit, après ff* mots : « Ci-gist le roi Charles le bien-aimé, VI' du nom, et « la reyne Isabel de Ravière sa femme , • la même main ajouta : '■ Priez pour eux. ■>

C'est donc à Saint-Denis, puisque nous y sommes, que nous allons ouvrir les archives mystérieuses de ce règne bizarre qui passa, comme l'a dit un de nos poètes , « entre ra|>parilimi d'un vieillard et celle d'une bergère, et qui laissa pour tout monument de sa durée uue amère dérision de la destinée des empires et de la fortune des homines : un jeu île caries. »

Pqur quelques pages blanches qu'il y aura dans ce livre, nous rencontrerons bien des pages rouges de sang, bien des pages noires de deuil ; car Dieu voulut que tout ici-bas se lei;,'nil de ces trois c'/uleurs, lorsqu'il en fit le blason de la vie humaine, et qu'il lui donna pour devise : innocencf, puisions et vtoif.

Maintenant ouvrons ce livro, t-omme Dieu ouvre la vie. j> ses pages blanclics : nous arri>erons vile assez aux images d« saiiy cl aux pages de deuil.

OEXTVRFS COMPLECRS D'ALEXANDRE DUMAS.

Le dimanche ÎO août de l'an 1588', il y avait dès l'aube du Jour grande aflli40nce de peu^ile sur U roule de Saini-Penis à Paris.

C'est que madame Isabel, fille du duc Etienne de Bavière etfeiiime du roi Cli^rles VI, (levait faire, onninie reine de France, sa première «ptrée &p|eiinellt) dans la capitale du royaume.

Il est vrai de dire, pour juslider cette ourinsilé, qudii faisait de merveilleux récits sur celle princesse ; <in savait ijuà sa première entrevue avec elle, qui avait eu lieu un vendredi**, le roi en était devenu passioniiéinenl amoureux et que c'était à i,'raiiirpeine qu'il avait acciinlé ti .son oncle de Bourgogne jusqu'au lundi suivi^nl pour les |)réparatifs du mariage.

Celle allianre, du reste, avait été vue avec grand espoir dans le royaume; on savait que le roi Cliarles V avait mani- '.estéen mourant le désir que son fils contractât mariageavec une princesse de Bavière, afin deconlrel)alancerrinflueiue de Richard d'.\nglcterre, qui avait épousé la sujurdu roi d'Allemagne. L'amour du jeune prince avait donc miraculeusement secondé les derniers désirs de son père; de plus, les niatrooesquiavaiept e)ianiiné la lianc^e avaient déclaré qu'elle était apte a donner des liérlticrs :') |a couronne, et la naissance d'un fils était venue, au bout d'un an, faire hopneur à leur expérience, il > avait bien quelques propbètes de maineur, comme il y en a au lever de tous les règnes, qui avaient dit que cela tournerait au pire, le vendredi étant un mauvais jour pour une entrevue nuptiale; mais rien n'avait encore donné créance à leurs prédictions, et leurs voix, si elles avaient tenté de se faire entendre, auraient vite été étouffées par les cris (le joie qui, au jour où nous corpniançons le féch, s'^ cha|(paient insouciensemenl de toutes les boiiclies.

Comme les priiuipaux personnages qui joueront un rôle dans cette chroniciue se trouvent appelés par leur naissance ou leur dignité a prendre place aux cotés ou à la suite de la reine, nous allons, si le lecteur le veut bien, suivre la marche du cortège qui n'attend, pour se mettre en route, que l'arrivée du duc l.ouisdeTouraine, frèredumi, ipie les soins de sa toilette, ilisent quelques uns, et une nuit d'amour, disent quelqih's autres, ont déjà mis dune denii-ln-ure en relard. Ce sera ilailleurs un moyen, sinon nouveau, du nxiins commode, défaire connaissance avec les li<imnies et avec les choses; il y aura, au reste, dans ce tableau ipie nous allons essayer d'es(piisser, d'aprc's les vieux mailrt's ", quel(|ues détails qui ne mainjoeroni peut-être ni d'intérêt ni d'oriitinalilé.

Nous avons donc dit que, ce jour de dimanche, il y avait de peuple hors de Paris que c'était merveille a voir, et Rme si un l'eût mandé par ordre l.a grande roule eiaii couverte dhomiiK^s et de femmes aussi serres les uns l'onlre les autres (pie lu sont les épis dans un elianip de blé; i^i la comparaison devenait enc<uc plus sensible à cha(pieait ideiil qui faisait onduler, comme une moisson, celte niiillllinle trop compai le, pour que la moindre sei uussn qu'épnuivait une de ses parliea ne se communiquât point insiantanémeut 'i la maitse lout entière.

A on»e heures, de «rands cris i|ui se firent entendre en téUi (In relie foule, et un frissonnement i|iii la panouriil dans loiilesa longueur, annoncèrent enfin .'i l'impalienee générale qu'il allait »e passer ipielqiie chose de nmiveau : c'étaient la reine Jeanne et la dm lusse dOrlénns, sa fille, ipii. a l'aide de siTKens qui man baient devant elles en frappant le peuple

* Selon Frolutrt i lr% reKlMrM da |i*rlrn<<at diteol le 12.

•■ 1,1' triiitri-dl l.^ Juillet i.n.S.

•• I.P» aulpiirn qui doanent lo |ilii« de rrn«i<litii<'nirn<t wr relti» mtiiV, (nnl l-'roi>»;irl, le rellRimit de SalDl-Denlit et Juvénal lU-n Bmiot.

avec leurs bagueites, s'ouvraient un chemin au milieu de ces vagues liuniaines, tandis que, pour les emp("'cher de se refermer derrière elles, marchaienta cheval, par deux files et aux deux c('jtés de la route, l'élite des bourgeois de Paris, au nombre de douze cenls. t:eux qui avaient été choisis pour former celte gardiî d'Iionneur étaient vêtus de longues robes de drap de soie vert et vermeil, et coilTés de chaperons dont les bouts retombaient sur leurs épaules, ou flottaient comme des écharpes, lorsque, par hasard, un souffle de vent passait rafraicbissant celle pesante atmosphère d'été, rendue plus dèvoraote encore par le sable qui s'élevait sous les pieds des hommes et des chevaux. Ouvert et refoulé par ce mouvement, le peuple déborda dans les champs qui s'étendaient aux deux côtés de la route, et le milieu du cheniin forma une espètre de (^nal dont les bourgeois de Paris simulaient les deux bords, et au fond duquel le cortège royal pouvait circuler libremeni. Ce mouvement se lit avec moins de dilbculie qu'on pourrait le penser au premier abord II y avait, à celle époque, dans le peuple se portant au devant de son roi, autant C'amour et de respect, au moins, que de curiosité; el, si la monarchie d'alors descendait quelquefois jusqu'à lui, jamais

1 encore il ne montait jusqu'à elle. Chacun donc, dans cette esp(>ce d'expropriation qui, de nos jours, ne se ferjiit pas sans cris, sans gendarmes et sans blasphèmes, tira joyeusement de son côté, et comme le terrain des champs était plut bas que celui de la roule, se mit à gagner à pranle course tous les points ciilminans qui lui permettaient de dominer le chemin. En un instant, les arbres el les maisons éparscs

i ^ux environs se trouvèrent envahis et chargé» de frgits et de Ipealaires étrangers, qui sur les arbres s'établirent depuii le faite jusqu'aux dernières branches, et dans les maisons, depuis le toit jusqu'au rez-de-chaussée : ceux qui n'osèrent point tenter cette périlleuse ascension, s'échelonnèrent sur jetalus (le la route dont les bourgeois couronnaient la crête; les femmes se haussèrent sur la pointe du pied, les cnfans montèrent sur les épaules de leurs pères, et chacun se retrouva placé laql bien que mal, les uns dominant de leurs regards les chaperons des bourgeois, les autres plopgeaiii modestement les yeux entre les jambes de leurs chevaux.

L'espèce de désordre (ausé par le passage de la reine Jeaiiue ifj^c la duchesse d'Orléadl. ijui se rendaient d'avance au palais* oU.JM.atlendaii le roi. fut à peine calmé, que l'on aperçut, sortant de la ru^^incipaie de .^aini-Oenis, la litière lantaliendue de la rei^^ll y avait, cnmme jel'aidil, dans la population réunie à cet efTet, une grande curiosité de voir celle jeune princesse «pii n'av.iil pas encore dix-neuf ans, et sur la(|uelle reposait la moitié île l'espoir de la monarchie; peul-ètre cependant que le premier regard ipie la foule jeta sur elle jusiiiia mal celle réputation de beauté qui l'avait précédée dans la capitale, car c'était une beauté étrange el à laquelle il fallait s'Iiabiluer : cela venait du ciuitraslr heiirlé que formaient ses cheveux d'un blond pres(|ue doré avec des sourcils d'un noir d'ebène, types opposes el caractérisliipies des races du nord el du midi, (pii, se croisant dans «l'Ile femme, donnaieni h la fois .1 siui cieur les passions ardenles de la jeune llaliennc, el !i son front la bailleur dédaigneuse de la princesse allemande *'.

ijiianl au reste de sa personne, nn slaliinlre n'aurait pu désirer, pour nioilèle de la Diane nu bain, des proportions plii< harmonieuses, .^on visage foniuiil cet ovale parfait auquel deux siècles plus lard, llapbael laissa son nom. U-s ndies serrées et les manches collanles que l'on portail A celle époque ne laissaient aucun doule sur la finesse de sa (aille el \e modelé de ses bras ; el sa main que. par coquetterie p«Htlélre plus encore que par abandon, elle lalss.iii ....i..ir. |,j|l'une des portières, se déiachail sur les élolTeMi ut

la voilure ((uiime un bas-relief d'alb,1lre «ur ou Im..., .. .,i b- reste (II- sa personne était entléreineni ca. hé, il est vrai, par les panneaux de la lilière; mais nn devinait facilement, en voyant le haut de ce rorps si délirai et al aérien, ipi'il df-

* l.e Prilji* dr JuMice.

** l.;i iniir l^iliel êliil, rniii' .'ii uit, flIU du duc Klirnne d« Iliviè/e iMdoUui, rt lie ThaU.l.e <Je MiUa.

vaitêire supporté par des jambes de fée et par des pieds d'enfant. Le sentiment étrange que l'on avait éprouvé d'at)ord en la voyant dispaiaissait donc pres(|ue aussitôt qu'on l'avait vue, et le reijaid ardent et velouté de ses yeux reprenait cet empire fas( inateur dont Milton, et tous les (loètes après lui, ont fait la beauté caractérisli(|ue et fatale de leurs anges déchus.

La litière de la reine était accompagnée des six premiers seigneurs de France : ceux qui niarcbaient en tète étaient le duc de Touraine et le duc de Bourbon. Sous ce nom de duc de Totiraine, (|ui pourrait les égarer d'abord, nos lecteurs vou drontbien reconnaître le frère purné du roi Charles, lejeunt et beau Louis de Valois, qui, quatre^ ans plus lard seulerae nt, devait recevoir ce titre de duc d'Orléans (|u'il rendit si ce lèbre par son esprit, ses amours et ses malheurs ; depuis u . an, il avait épousé la lille de Galéas Visconli, gracieuse ap pariiion historique poétisée sous le nom de Valentine de Milan, et dont la beauté, dans sa première fleur, ne suflisai pas piiur retenir près d'elle ce papillon royal aux ailes d'or Il est vrai qm c'était le plus beau, le plus riche et le plus élégant seigneur de la cour. On sentait en le voyant que tout devait être en lui joie et jeunesse, qu'il avait reçu la vie pour vivre et qu'il vivait; que les malheurs pourraient venir audevant de lui, mais que lui n'irait jamais au-devant deux; que celle insouciante tète de page, aux cheveux blonds et aux yens bleus, n'était point faite pour enleriner longtemps un grand secret ni une triste pensée, et que l'un et l'autre devaient bientôt s'en échapper par ces lèvres inconséquentes et rosées comme celles d'une femme. Ce jour, et avec une grâce qui n'appartenait iiu'à lui, il portait un costume merveilleux qu'il avait fait faire à cette occasion. C'était une robe de velours noir doublée de vermeil, des manches de laquelle descendait une broderie figurant une grande branche de rosier : le tronc, qui était d'or, soutenait des deux côtés des feuilles d'émeraude, au milieu des(iuelles étincelaient, sur chaque bras, onze roses de rubis et de saphir; les boutonnières, rappelant un ancien ordre institué par les rois de France, étaient faites d'une broderie courante de genêt dont les cosses étaient de perles; i'un des pans, celui qui couvrait le genou du côté opposé ;"i la litière, était entièrement caché par le soleil d'or'rayonnant qii; li' ini ;ivaitclioisi pour sa devise, et ((ue Louis SIV remuivela de lui l'autre, sur le(|ucl la reineavait arrêté plusieurs lois ses yeux, car il renfernuiit évidemnuint qiiehiue emblènic laclié qn'ellecherchait à lire, l'autre, dis-je, représentait un jeune lion d'argent, enchaîné et muselé, qu'une main perdue dans un nuage conduisait en lesse, avec ces mots : Où je voudrai. Ce riche costume élait couqilélé par un chaperon de veloiu-s vermeil, dans les plis duquel élait entrelacée une maguili(|ue chaîne de perles, dont chaque bout tombait aussi bas que le bout du chaperon, et avec laquelle le duc, tout en causant avec la reine, jouait de la main que lui laissait libre la bride de son cheval.

Quant au duc de Bourbon, nous passerons rapidement sur lui : c'était un de ces princes qui inscrivent leurs noms dans l'histoire comme lils et aïeul de grands hommes.

Derrière eux marchaient le dm- Philippe de Bourgogne et le duc de fîerry, frères de flharles V, oncles du roi. ('.'élait le même duc l'hilippe (|ui, partageant les dangers du roi Jean à Poitiers ci sa captivité a Londres, mérita, sur le champ de bataille et dans la prison, le surnom de Ifaidi que lui avait donné son père et (pie lui conlirma l'.dduard l(^j(>ur(n'i, dans un repas, Tv^'lianson du roi d'Anglelerre ayant ser\i son mailrea'C** ,e roi de France, le jeune l'hilippe lui donna 'jr. soufflet en lui disant : i> INlailre, qui l'a donc appris .1 servir ic vassal avant le seigneur'? « L'autre élail le duc de Berry, qui partagea avec le duc de Bourgogne la régence de France pendant la démence du roi, et qui, par son avarice, contribua à ruiner le royaume, autant, pour le moins, que le iduc d'Orléans par ses prodigalités

A leur suite venaient messire Pierre de Navarre et le comte d'Osi rêvant. Mais comme ils doivent prendre peu de part aux faits (|ue nous allons rai^mler, nous renverrons le lei'leur (pii vmidrail faire avec eux une connaissance plus entière, aux rares biographies (|ui parlent deux.

Derrière la reine venait sans litière, sur un palefroi très richement paré et orné, la ilucliesse de Berry marchant tout doucement le pas, et conduite par les comtes de Nevers et de La Marche. Ici encore, lun des deux noms va effacer l'autre et le plus petit se perdra dans l'ombre du plus grand.

Car ce comte dciNevcrs, tils de Philippe et aïeul de Charlei sera un jour Jean de Bourgogne. Son père se nommait U hardi, son petit-lils s'appellera lu Téméraire, et l'hisloire a déjà réservé pour lui lu surnom de Sans-Peur.

Le comte de Nevers, marié, le 12 avril 138.Ï, à Marguerite de Hainault, avait alors vingt à vingt-deux ans ; sans être d'une taille élevée, il était robuste et admirablement fait : son œil, quoi(|ue petit et d'un bleu clair comme ceaii du loup, était ferme et menaçant; ses cheveux, qu'il portait longs et lisses, étaient de ce noir-violet dont le plumage seul du corbeau peut donner une idée; sa barbe rasée laissait voir à découvert un visage plein et frais, imaae de la force et de la santé. A la manière négligente dont il tenait la bride de son cheval, on sentait la contiance du cavalier : tout jeune qu'il I était, et quoiqu'il ne fût pas encore armé cheNalier. le harnais de guerre lui était chose familière, car il n'avait néglige aucune occasion de s'endurcir aux fatigues et de s'accoutumer aux privations. Rude aux autres et a lui-même, insensible a la faim et à la soif, au froid et à la chaleur, on eut dit un de ces hommes de pierre sur lesquels les besoins de la vie n'ont pas de prise ; hautain avec les grands, affable avec les petits, il sema constamment la haine parmi ses pareils et l'amour chez ses inférieurs; accessible à toutes les passions violentes, mais sachant les enfermer dans sa poitrine, et sa poitrine sous sa cuirasse, ce for intérieur, ce rempart d'acier et de chair, était un abime où ne pouvait pénétrer l'œil des hommes, et où le volcan, en apparence endormi, rongeait ses propres entrailles, jusqu'à ce qu'il crût le moment favorable arrivé; alors il débordait sombre el grondant, et malheur à celui sur qui s'épanchait la lave dévorante de sa colère. Ce jour, et pour faint contraste, sans doute, avec Louis de Touraine, le costume de Jean de IVevers était d'une simplicité exagérée : c'était une robe plus courte qu'on ne les portait ordinairement, de velours violet, aux manches fendues et pendantes, sans ornement ni broderie, serrée autour de la taille par une ceinture en mailles d'aeier. soutenant une épée à la garde de ter bruni; l'ouverture de» revers sur la poitrine laissait voir un justaucorps de couleur bleu de ciel, serré autour du cou pa;' un collier d'or plein qui remplaçait le collet; son cha|)eron était noir, et un seul diamant en rassemblait les plis, mais c'était celui qui, sous le nom de Sancy *, flt depuis partie des joyaux de la couronne do France.

Nous nous sommes attachés surtout ,'i faire counaiire ces deux nobles seigneurs, que nous retrouverons canstamment placés à la droite el à la gauche du roi, parce qu'ils joni, avec la ligure triste et poétique de Charle| el la ligure ardente et passionnée d'Isabel, les personnages les plus importans de ce malheureux règne.

Car, pour eux. la France se divisa en deux partis et pfii deux cœurs, l'un battant an nom d'Orléans el l'autre au nom de Bourgogne : chaque [larti. partageanl la haine el l'amour de celui qu'il avail t hoisi pour maiire, aima de s<in amour et hait de sa haine, oubliant tout pour ne se souvenir que deux, tiuit jusqu'au roi qui élail leur seigneur, tout jusqu'à la France qui élail leur mère.

Sur un des cùtés de la route et sans suiv re de rang, s'avan çaii sur un cheval blanc madame \ alentiue, que nous avon déjà présentée à nos lecteurs comme la femme du jeune duc

* Ce diamant qui, lors de U bataille de Ortnsnn, se trouvait dans le trésor de Chai Ics-le-Témèi-airo , (nmlKi entre Icv mains di'S Suisses, fui viiidu, en 149Î, !i l.ucerne, au prix de j.iiOd ducals, el pass.i de là en Porlii^nl, m posse*,<iion de don Anlonio, prieur ilo Cralo. t".e doi nier dei^rend.int de l.> braiirlir île Rragiiiioe, i|ui avail ppidii le Irono. vint h l'aria el y iiDiriil ; Ir dhiniant fin alurs aeti lé |iar Nimlas de ll.ii l.ii .^ei(;neur il«* S.ioc». de lit son iinin. La dernière e'.iim.ttion qu'on en a ttile ra portail, je croi«, la valeur i i ,s;'0,ûOO fr.

OEUVUe^ COMPLETES DALiiX ANDRE DUMAS.

de Toiiraine : elle quittait son l)eau pays de Lombardie et venait pour la première fois en France, où loiil lui semblait riche et nouveau. A sa droite marchait niessirc Pierre de Craon, le favori le plus cher du duc de Touraine, viMu d'un costume à peu prés pareil au sien, et qu'il lui avait fait faire comme preuve de l'amitié qu'il lui portait. Il était c*! peu prés du même i^e que le duc, beau comme lui, et comme lui affectait un air d'insouciance et de gailé : cependant, en regardant lixemeni cet homme, il était facile de s'apercevoir que toutes les passions d'un ca'ur violent rayonnaient au fond de son oeil sombre, (|ue c'était une de ces volontés de fer qui arrivent toujours à leur but soit de haine, soitd'amuur,et qu'il y avait peu enlin à gagner en l'ayant pour ami, et tout à craindre à l'avoir pour ennemi. A la gauche de la duchesse, et vêtu de son armure de fer (ju'il portait avec la même facilité que les autres seigneurs leur costume de velours, était le sire Olivier de Clisson, connétable de France : sa visière levée laissait apercevoir la figure franche el liiyalc du vieux solilal, et une cicatrice qui lui partageait tout le front, souvenir sanglant de la bataille d'Auray, prouvait que l'épée fleurdelisée qui pendait à son côté avait été accordée non à l'intrigue ou à la faveur, mais a de bons et loyaux services. En effet, Clisson, né en Bretagne, avait été élevé en Angleterre; mais, ù l'âge de dix-huit ans, il était revenu en France, et depuis ce temps avait chaudement et vaillamment combattu dans les armées royales.

Nous nous contenterons, après les personnes que nous venons de faire passer sous les yeux de nos lecteurs, de nommer simplement par leurs noms ceux et celles qui faisaient suite ; c'étaient la duchesse de Bourgogne et la comtesse de Nevers, conduites par messire Henrj de Bar et le comte de Namur.

C'était madame d'Orléans, sur un palefroi très bien et très richement paré, et que menaient messire Jacquemcs de Bourbon et messire Phili|ipe d'Artois.

C'étaient madame la duchesse de Bar et sa fille, accompagnées de messire Charles d'Albret et du seigneur de Coucy, dont le nom éveillerait tout seul un grand souvenir si nous ne nous hâtions de l'évoquer pour lui, en répétant cette devise, la plus modeste ou la plus hautaine peut-être du temps :

I Ne snis prince ni dm; aiissy,

Je suis le sfifiniMir de Coucy.

Nous ne ferons maintenant nulle mention des seigneurs, dames et demoiselles «pii venaient derrière, soit sur coursiers, chars couverts ou pali'frois. Il nous suflira dédire qm- la têle du cortège où se trouvait la reine Inuchait aux faubourgs de la capitale, que les pages et écuycrs (|ui en formaient la fin n'étaient point encore sortis de Saint-Denis. Tout le long de la route la jeune reine avait été accueillie par les cris de : Noël! qui remplaçaient alors ceux de Vive le roi I car dans celle époque de croyance, le peuple n'avait point trouve de mol qui expriiriàl mieux sa joie que i clui qui rappilait le jour de la naissance du (^hrisi. Mainiciiaiit ilcst pres(|ue inutile d'ajouter (|ue les regards îles hommes se partageaient entre madame Isabel de Bavière el madame Valeiilinc de Milan, cl ceux des femmes entre le duc de Touraine et le comte de Nevers.

Arrivée â la porte Saint-Denis, la reine s'arrêta, car on ivait préparé l;i, pour elle, une première station. — Celait une cspec'i' ilc grand rcposoir, lout tendu de salin bleu, avec jn ciel étoile d'or dans les nuages ipii cnuraieul sur ce ( iel, il y avait tirs cnfans velus en anges qui i h:intaii-ti| doucement et mcIciilli'UM'meul. faisant ccmcerl :i une jeune et belle lillequi représentait >oircDame : elle tenait sur .ses genoux un petit enfant, image de l'enfant Jésus, lf(|iiel jouait avec un moulinet fait d'une gmsse nnix, et le haut de ce ciel, armorié des éeUJisonH écarleles di' France el de Bavière, elail ériairé par ce soleil d'or resplendissant ipie nous avons dit éire la devise du roi Iji reine fut fort émrrvfillee de ce spectacle, et m liiiu liiauronp l'ordiMinanee , puis, Inrsipie b's angi's eurent Uni leur i.inli<|ue l'I qm- l'un pen<4 que la reine a^.Mt lout examiné, le fond du rcpuïoir 5 ouvrit, laissant voir loul«

la grande rue Saint-Denis couverte ainsi qu'une tente Immense, et toutes les maisons tapissées de camelots et de sole, comme si, dit Froissart, les draps eussent été donnés pour rien, ou que l'on eût été à Alexandrie ou à Damas.

La reine s'arrêta un instant : on eût dit qu'elle hésitait à se hasarder dans cette capitale qui l'attendait avec tant d'im. patience et la saluait avec tant d'amour. In pressentiment lui disait-il, â elle, jeune et belle, et qui entrait ainsi accompagnée de tant de pompes et de fêtes, que son cadavre sortirait un jour e\écré et maudit de cette même ville, porte sur le dos d'un batelier chargé par le concierge de l'hùtcl Saint-I'aul de remettre ce qui restait d'Isabel de Bavière aux religieux de Saint-Denis.

Elle se remit cependant en roule, mais on la vit pâlir en s'engageant dans cette longue rue, et en partageant celte foule immense en murailles humaines qui n'auraient eu qu'à se rapprocher pour briser entre elles reine, chevaux et litière. Cependant nul accident n'advint, les bourgeois gardèrent leurs rangs, et l'on arriva bientôt devant une fontaine couverte de drap,s d'azur avec un semis de fleurs de lis d'or ; tout autour de cette fontaine étaient des colonnes peintes et ciselées, auxquelles on avait suspendu les plus nobles écussons de France; au lieu d'eau elle versait à pleins bords du piment et de l'hypocras, parfumés d'épiceries et d'aromates d'Asie, cl autour des colonnes se tenaient debout de jeunes filles portant â la main des coupes d'or et des hanaps d'argent, dans lesquels elles offrirent à boire à Isabel et aux princes et seigneurs de sa suite. La reine prit une coupe des mains de l'une d'elles, la portant à sa bouche pour lui faire honneur, et la lui rendit aussitôt : mais le duc de Tourraine saisit vivement aux mains de la jeune fille la même coupe, parut chercher la place où les lèvres de la reine s'étaient posées, et la pressant des siennes au même endroit, il avala d'un trait la liqueur que la bouche de la souveraine avait effleurée. Les couleurs bannies un instant des joues d'Isabel y reparurent rapidement, car il n'y avait point à se trompera cette action du duc, qui, si rapide qu'elle fût, ne passa point sans être remarquée; si bien qu'on en causa le soir fort diversement â la cour, et que les gens les plus opposés d'opinion se réunirent à cet égard pour trouver le duc bien téméraire d'avoir osé se pipneltrc une pareille liberle envers la femme de son seigneur et matire, '•' '» ■••^te bii'n indulgente de ne l'avoir désapprouvée que | ,i'ur.

Lin nouveau spei iji le vint pruiiiplemenl, du reste, faire diversion à cet incident : on était arrive en face du couvent de la Trinité, et, devant la porte, s'élevait un échafaud en forme dethé.'ilre, sur lequel devait être représenté le pas d'armes du roi Sallah-Kddin. Les chrétiens y étaient en conséquence rangés d'une pari, les Sarrasins de l'autre, et dans les deux troupes, lin reconnaissait tous les personnages qui avaient figuri' dans cette fameuse joute, les acteurs qui les représentaient, portant des armures du treizième siècle et les écussont et devises de ceux dont ils jouaient les rôles. Au fond était assis le roi de France Philippe- Auguste, et debout, autour de lui, les douze pairs de son rovaiime. Au moment où la ll.ière de la reine lit lial|e devant l'eihafaud, le roi l\ichard-C(rur« de Lion sortit des rangs, vint à Philippe de France, mil un genou en lerre, et lui demanda permission d'aller comltatlre ies.'>arrasins. Philippe-Auguste la lui accorda gracieusement; aussitôt Hichard se leva, alla joindre ses rcmpagiions, lef mit eu ordonnaine de guerre, et vint incontinent avec eux assaillir les inlldèles; alors il y eut grand ebaitenienl de part et d'autre, â la lin duquel les Sarrasins furent vai.irus et mis en déroute, l'ne partie des fiivards se sauva par les fenêtres du couvent, i|iii étaient de plalnpied avec le Ihelire, el (pi'on avait laissées ou\ertes .') letenVl : mais cela n'empêcha point qu'il n'v eût nombre de prisonniers de faits ; \« roi l'>irliard les amena devant la relue, qui deiiianria leur liberté et qui, polir leur rançon, deia< lia un bracelet d'or et le donna au vainqueur. — Oh I dit alors le due de Toi, raine, appu)anl s.i main sur la litière, si j avais su que relie récompense tùt re.serveeà l'acieiir, nul autre que moi n'aurait Joué leiôledu roi Unlianll. , Kabrl porla les yeux sur le •vcond bracelet, dont I un de ftC6 bras clail encore i>are, puii.

réprimant ce premier mouvement qui avait trahi sa pensée : — Vous êtes fou et insensé, monseigneur le duc, lui dit-elle, de pareils jeux sont bons pour baladins ou bouffons, et ne seraient point séans au frère du roi.

Le duc de Touraine allait répondre sans doute, mais Isabel donna le signal du départ, et, tournant la léte vers le duc -de Bourbon, elle causa avec lui sans plus regarder son beaufrère, jusqu'au moment où elle arriva devant la seconde porte Saint-Denis, qui s'appelait la Porte-aux-PeinIres, et qui fut démolie sous François I"^'. Là il y avait un château magniliquement simulé, et, comme à la première porte, un ciel étoile au milieu duquel apparaissait en toute majesté Dieu le père, le fils et le SaintEs|)rit ; puis, autour de la Tiinilé, de jeunes enfans de chœur chantant doucement le G'oria et le reni Creator. Au moment où la reine pas;a, la porte du paradis s'ouvrit, et deux anges aux auréoles d'or, aux ailes peintes, vêtus l'un de rose et l'autre de bleu, portant aux pieds des souliers à la pmilaine tout brodés d'argent, en sortirent tenant une très riche couronne d'or garnie de pierres précieuses, et, se laissant glisser jusqu'à la reine, la lui posèrent sur la tête en chantant ce quatrain :

Dame enclose entre (leurs de lys, Vous êtes royne de Paris, De France et de tout le pays.

Nous en rations en paradis.

Et à ce dernier vers, ainsi qu'ils venaient de le dire, ils remontèrent au ciel, dont l'entrée se referma sur eux.

Cependant, de l'autre côté de la porte, de nouveaux personnages attendaient la reine, et l'on vint doucement la piévenir de leur présence, afin que leur aspect ne lui fit pas une impression de frayeur, ce qui n'aurait probablement pas manqué d'arriver sans cette précaution; c'étaient les députés des six corps des marchands portant un dais, qui venaient réclamer le vieux privilège qui les autorisait à accompagner, lors de l«ur entrée à Paris, les rois et les reines de France depuis la porte Saint-Denis jusqu'au palais. Ils étaient suivis par les représenlans des différens corps de métier, vêtus d'habits de caractère et figurant les sept péchés mortels: Orgueil, Avarice, Paresse, Luxure, Envie, Colère et Gour mandise; et, par opposition, les sept vertus chrétiennes: Foi, Espérance, Charité, Tempérance, Justice, Prudence et Force, tandis qu'à côté d'eux, et formant un groupe à part, étaient la Mort, le Purgatoire, l'Enfer et le Paradis Quoiiiue prévenue, la reine manifesta, en apercevant cette étrange mascarade, une certaine répugnance à se remettre entre ses mains. Le duc de Touraiiu', de son côté, était fort irrité de quitter la place qu'il occupait auprès de la litière ; mais les pi'iviléges du peuple éiaient là, vivans, et r?clamant leur place aux deux côtés de la royaulé. Le duc de Bourbon et les îutres seigneurs avaient déjà abandonné la voilure cl étaient illés reprendre leurs rangs Isabel se reiourna vers le duc le Touraine, qui se leiuiil olisliiUMiiciit à la piu-iière.

— Monseigneur, lui dit-elle, voire plaisir serait-il de céder ia place à ces bonnes gens, ou attende^vous notre congé pour vous retirer?

— Oui, madame et reine, répoiutit le duc, jaliendais un irdre de vous, et surtout un regard qui me donnât la force l'y obéir.

— Monsieur mon beau-frère, dit Isabel en se penchant du côté du duc, je ne sais si nous pourrons nous revoir peiulant cette soiré , mais n'oubliez pas que demain je suis non-seulement reine de France, mais encore reine des joiUes, et (jue ce bracelet sera la réeonipi'use du vainqueur.

Le duc s'inclina jusiiu'aux paniu'.iux de la voilure d'Isa bel : ceux qui étaient éloignés de l'endroit où se passait celle scène ne virent dans celle saluialion qu'une de ces mariiues de respect que Imit sujet, fut-il prince du sang, doit à sa souveraiiu'; mais quelques-uns, ipii, plac.'s sur un plan plus rapproché, purcul plonger leur regard dans l'elroil intervalle qui se'rouvait entre la litière et le cheval, crurent remar(|uer que dans ce moment les lèvres du duc ayant rencontré la main

de sa belle-sœur, s'y étaient attachées avec plus d'ardeur et l'avaient pressée plus longtemps que ne le permettait l'éliquelie du baise-main.

Quoi qu'il en soit, le duc se releva sur ses arçons, le front radieux de joie et de bonheur; Isabel ramena comme un voile sur son visage les longues barbes ([ui tombaient de son bénin; un dernier regard s'échangea entre eux à travers cette gaze complaisante, puis le duc pi(iua son cheval et alla prendre près de sa femme la place du connétable de Clisson. Pen dant ce temps, les députés des six corps de marchands passèrent aux deux bords de la litière royale, trois de chaque coté, soutenant le dais au-dessus delà reine ; les Venus chrétiennes et les Péchés mortels prirent place à leur suite, et derrière eux marchèrent au pas, et avec la gravité qui conve-* nail à leur rôle, la Mort, le Purgatoire, l'Enfer et le Paradis, Le cortège reprit donc sa marche, mais un accident bizarre en vint bientôt déranger l'ordonnance.

Au coin de la rue des Lf'mbards et de la rue Saint-Denis. deux hommes montés sur le même cheval causaient une grande rumeur; la foule était telle, que c'était merveille qu'ils fussent parvenus là; il est vrai qu'ils paraissaient peu soucieux des menaces que poussaient contre eux lespauvres diables qu'ils culbutaient sur leur roule; leur audace avait même éié jusqu'à braver les sergens, et recevoir avec une indifférence sinique les coups de baguette à l'aide desquels ceux-ci espéraient leur faire rebrousser chemin ; mais menaces et coups avaient été perdus. Ils n'en avançaient pas moins, rendant avec usure à droile et à gauche les horions qu'ils recevaient , poussant devant eux le peuple avec la poitrine de leur cheval, comme un vaisseau pousse la mer avec sa proue, et s'ouvrant au milieu de ces llois qui se refermaient sur leur sillage un chemin lent, mais continu : ils étaient arrivés enfin et de cette manière à temps pour voir le cortège, et l'on espérait qu'ils allaient tranquillement le regarder défiler, lorsqu'au moment où la reine Isabel passait devant eux, celui des deux qui tenait les rênes parut recevoir un ordre de son camarade. Aussitôt, prompt à lui obéir, il frappe presque en même temps du bâton qu'il tenait à la main la tête et la croupe des deux chevaux de la garde bourgeoise qui barraient le passage; l'un s'avança, l'autre recula: une espèce de brèche s'ouvrit par cette solution de continuité. Les cavaliers en profitèrent pour s'élancer au milieu du cortège, passèrent à deux pas du cheval de la duchesse de Touraine, qui, elTarouché de cette brusque apparition, eût certainement renversé madame Valenline, si le sire de Craon n'eùl saisi le palefroi par le mors, au moment oii il se cabrait, et se précipitèrent vers la reine renversant le Paradis sur l'Enfer, la Mort sur le Purgatoire, et les Venus chrétiennes sur les Péchés capitaux. Ils arrivèrent ainsi prés de la litière, au milieu des cris de tout le peuple qui les prenait pour de mauvais garçons ou des insensés, et poursuivis par les ducs de Touraine el de Bourbon qui. les voyant se diriger vers madame Isabel el crai'gnani de leur part quelque mauvaise inlentioii, avaient mis l'épée à la main pour la défendre.

La reine, de son côle. avait eu grand'peur à tout ce bruil. Elle ignorait eiu-ore quelle en éiait la cause, lorsqu'elle aperçut, entre les députés des marchands qui tenaient le dais et la litière, les deux coupables. Son premier mouvement fui de se renverser en arrière, mais celui des deux cavaliers qui élan en croupe lui dit quelques mots à demi-voix, soûlera son chaperon, en détacha une grosse chaîne d'or enrichie de llenrsde lis en diamans, la passa au cou de la reine, qui -inclina gracieusement pour recevoir son présent, el piqua Jes deux son cheval qui reparlit comme un Irait. Presque au même instant, arrivèrent les dm's de Touraine el de lUuirgogne, qui n'ayant rien vu de ce (jui s'éiail passé, si ce n'esl que ces hommes tenaient la reine en leur puissance, brandissaient leurs épees et criaient : A niori, à mort les Iraiires! Le peuple eiaii si serre pariout qu'il n'y avait pas de doute qu'ils lu' parvinssent à rejoindre les cavaliers inc'unus, d'autant plus qu'ils éprouvaient la même peine à soriirde la rue SaintPenis qu'ils avaient eue à y arriver : chacun élail donc dans ralieniedequelqiuM-aïasirophe. lorsque la reine, vojani ce dont il s'agissait, se leva à demi dans sa litière, étendit les

œUVRES COMPLFrES' D'ALEXANDRE DUMAS.

bras vers son beau-frf're et son cousin, criant: — Messei gneurs (iu"allez-vous faire?c'esl le roi'...

Les deux ducs s arriHt'ieiii à l'instant, puis tremblant à leur tour<|u'il n arriv;ii(|uel(iue chose àleur souverain, ils se dressèrrnl presijue diboul sur leurs étriers. et étendant avec le geste da toniniaiid' ment leurs épées vers la foule, ils crièrent d'une voix forte : — C'est le roi, messieurs et seiijncurs ! puis ot fUt leurs chaperons, ils ajoutèrent : lionniur et respect au roi!

Le roi, car c'était e» elfet Charles VI lui-mi nie qui était en croupe derrière niessire Cliarles de Savoisy, répondit à ces paroles en levant à son tour son auniusse, et le peuple put reconnaître a ses lohgs cheveux cliàiains, a ses veux Liens, à sa bonclie un peu grande, mais ornée de dents magnili(jues, à I élégance de sa tournure et surioul à l'air de bienveillance répandu par loute sa personne, le souverain au- (|uel il conserva, mal;;ré les malheurs qui avaientaccablé ses sujets durant le cours de son règne, le nom de liien- .-timé qu'il lui avait donné par avance le jour où il monta sur le Irone.

Alors les cris de Noël ! retentirent de tous cotés : les écuyers et les pages agitèrent les bannières de leur maître, les dames leurs écharpes et mouchoirs; puis ce serpent gigantesque qui rampait dans toute la longueur de larueSaint- Dems, con)me dans un immense ravin, sembla redoubler de vie, et roula plus aelivemenl de la téie à la queue ses anneaux bariol.'s, car un grand mouvement se lit où ciiacun essaya de Voir le roi ; n]aiN proliiant de la voie ipie le respect ouvrait devant son incognito trahi, Charles \ I elait déjà disparu

Il s'éeould bien une di.nii-heure avant (lue le désordre causé par cet événement fût calmé. Il couraii encore par la foule un re-le d'agitation (|ui l'empêchait de reprendre ses rangs : niessire Pierre de Craon en proliia pour faire malicieusement remar(|uer a madame Valentine que son mari, le seul q'ii aurait pu abréger peut-être cette slation en revenant prendre place à ses côlés, la |)rolongeait au contraire en causant avec la reine et en empêchant la litière, qui devait donner le signal du départ, de se remettre en marche. Madame Valentine essaya de sourire insoucieusement à ces paroles, mais un soupira demi étouffé sortit du fond de sa poitrine cl donna un démenti à ses yeux ; puis elle ajouta avix une voix dont elle voulait cacher en vain l'émotion : — Messire Pierre, <|ue ne faites-vous celte observation au duc lui-même, vous qui êtes son fidèle?

— C'est ce dont Je me garderai sans voire ordre exprès, madame; son retourne ni'6lera-t-il pas le privilège que me donne son absence. «eUii de veiller survoiis'

— Mon .seul et vérilable gardien est niMiseignenr le duc de 'ronraine,ei puisque vous n'attendiez que mon ordre, ailezliii dire qu.' je le prie de revenir près de mol.

Pierre ôe Craon s'Inclina et alla porter au duc les paroles ne madame Valentine. .\n moment ofi ils revenaient ensemble vers elle, un cri p. rç.ml ,ailitde4a foule; une jeutie «lie venait de s'é\an..i:Ir. Ci accident élail chose trop commune en pareille cl rcmsiance pnr que 1rs hauts personnages dont nous nous occupons en ce moment y Hssent la moindre attention. Ils revinrent donc, sans même jeter les yeux du frtté où ret événement était arrivé, prendre leur place près de mi.lame la duchesse de Touralne; et comme si le cortège nerti aii.ndu que ce moment, il s.-remll ans JiiM en m.irche, mais II trouva bientAl un motif pour s'arrêter de n.i ivcan,

A la p.iriedu Ch.'^telel de Paris, Il y avait un échafand repn. tentant un château en bois peint comme des pierres, el aux angles duquel s'élevaient d ux guérites rondes supportant des siiiijnelles armées de tout s pièc."»; lagrandechambre du nv-de-chaussée de ce château él il ouvcrieaux regards inpnlillc, commeslonen avait aballu la muriille donn:int "111 la rue dam eetie chambre il v avall ini Ht paré et ^n-

coiiriine auMl richement .|ui' lélallc i du roi en son hAiel

^:>iiii Paul, et danv ce lit, <|ul ligurall le lli ,'e insllre, élail •omhé« une Jeune llllereprésenlanl mailanieSalnl-Anne

AiilMiir de r^ ch.Veaii. .,n a\.ili pl.inlé tant de beaux mbret ^■■il> qu'on erttdll une forêt di>> plus louiriie» et rtaii'. cWt l"r.| courait un« mullllude de lièvres et de lapins, landlt qu'une foule d'oisenux dnlonlea couleurit vulAltient de bran-

•che en branche, au grand éionnemenl de la multitude, qui se demandait comment on avait pu priver ainsi des animaux ordin;iiivnicu; aussi farouches. Mais on s'émerveilla bien davantage lorsqu'on vit sortir de ce bois un beau cerf blanc de la grandeur de ceux i|ui étaient enfermés ù l'hôtel du r.d. sj ariislemeni travaille (pion leùl cru vivant et animé, car un homme caché dans son corps faisait remuer ses yeux, ouvrir sa bouche el marcher sesj.imbes. 11 avait les bois dorés, une couronne pareille à la couronne royale au cou, et sur sa poitrine pendait l'ecusson d'azur a trois fleurs de lis d'or, représenlanl les armes du roi et de la France. Ainsi lier et beau, le noble aniiii:il s'avança vers le lit de justice, prit avec sa patie droite le glaive qui en est le syiiibo e, el le levant en l'air, il le lit tn niblcr. En cel insiant,elde la forêt opposée, on vit sortir un lion et un aigle, symboles de la force, et qui vonlnieiil, par foret', enlever le glaive sacré; mais doute jeunes tilles vêtues de blanc, portant chacune un chapelet d'or d'une niiin, une épée nue de l'autre, snriirent a leur tour de la forêt, et symboles de religion, entourèrent le cerf et se mirent en mesure de le défendre. Après quelques vaines tentatives pour accomplir leur dessein, le lion et l'aigle vaincus renlrènnl dans la forêt. Le rempart vivant, qui défendait la justice, .s'ouvrit, et le cerf vint gentiment se mettre a genoux devant la litière de la reine, qui lellatiaet le caressa comme elle avait l'habitude de faire à ceux que le roi nourrissai; en son holel. Celle ordonnance fut trouvée très curieuse et par la reine ei par les seigneurs de sa suite.

Cependant la nnil était venue, car depuis Saint-Denis on n'avait pu marcher qu'au petit pas, et les différens spectacles écheionnês le long de la r.iute avaient grandement retardé le cortège; mais enlin l'on apiirochait de Notre-Dame où se rendait la reine. Le Pont-au -Change seul restait à traverser, et l'on nccroyaitpas que l'on put encore invcnterqnelquechose de nouveau, lorsqu'on vil lout-a-coup un spectacle merveilleux el inattendu : nn homme vêtu comme un ange apparut au faite des tours de iSotre-Dame portant un flambeau de cba(|ne main . el marchant sur une corde si fine, qu'à peine si elle se voyait ; il descendit parilessus les maisons' semblant glisser en l'air comme par miracle, et vinl en faisant une foule de tours el d'expertises se poser sur une des maisons qui bordaient le pont *. Lorsque la reine fut en face de lui, elle lui déb'ndit de s'en aller par le même chemin de peur de quelque ni rident; mais lui, sachant bien quel motif lui avait fait donner cet ordre, n'en tiiAautibn compte, et remontan; à reculons pour ne pas tourner le dos .'i sa souveraine, il regagna le sonin.elde la tour delà cathédrale, et s'enfonça daiis la môme ouverture par laquelle il èiail sorti La reine de manda quel était cet homme si le;:er et si habile, il lui fui répondu (|iie c'était un Génois d'origine, maître en ces sortes de Jeux.

Pendant (^lle dernière féerie, desmar. hands d'oiseaux s'étaient rassemblés en grand nunibre sur la route de la reine, ponant en cage une foule de passereaux auxquels i s donnèrent la volée tout le long du pont, et tandis q'ie la reine pas sait. C'était une vieille coutume i|ui faisait allusion a l'espérance que le peuple avait toujours qu'un nouveau régne donnerait le vol a diyiouvclles libertés; la coutume s'est perdue, mais non l'espérance.

Arrivées ICgli^e ^nl^eDaIne, la reine trouva debout sur les marches du portail l'évoque de Paris, revêtu de sa mitre et de son étole. casque et cuirasse de ^otre-Seigneu^ ; autour de lui étaient le grand clergé el les députés de ri'nivcr^ité, a laquelle son titre de lille aînée du roi diuinait le privilège d assister au rouroiinrmenl I a n'ine descen lit <le sa litière, ce que tirent aussi les <l.iiiies ili< sa suite iinisj qm- Icgrhevaliers. qui donnèrent 1' r i leurs p.i;.'es ou varlels, et, ac4ompa i.. line.de llcrr ,

l''iiMss]irt el In rellirietn de S-ilnl Hcni* rjrnnirni Ii> nièiM

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•je Bourgogne et de Bourbon, elle entra dans l'église, sui- ?ant révê(|ue et le clergé <|ni dianlaient liaut et clair les louanges de Dieu et de la Vierge Marie.

Arrivée en face du grand aiilel, madame Tsabel se mit dévotement à genoux, et ayant dit ses oraisons, fit cadeau à l'église Notre-Dame de quatre draps d'or et de la couronne que les anges lui avaient posée sur la têle a la deuxième oorleSaint-Denis. En échange, messire Jean de La Rivière et «essire Jean Le Mercieren apportèrent une plus riche et plus belle, pareille à celle que porlait le roi lorsiju'il siégeait sur son trône. L'évêque la prit parla (leur de lis qui la fermait, et les quatre ducs la soutenant de la main, la posèrent doucement sur la tête de madame Isabel; de grands cris de joie s'élevèrent aussitôt de tous cotés, car de ce moment seulement madame Isabel était bien véritablement reine de France.

La reine et les seigneurs sortirent alors de l'église et remontèrent comme auparavant sur leur litière, palefrois et chevaux; il y avait aux deux côtés du corlége six cents serviteurs portant des cierges, si bien qu'il brillait autant de clarté dans les rues que si le soleil eût été au ciel. C'est ainsi que la reine fut conduite au palais de Paris où l'attendait le roi, ayant à sa droite la reine Jeanne, et à sa gauche la duchesse d'Orléans. Arrivée devant lui, la reine descendit et se mit à genoux comme elle l'avait fait en l'église ; indiiiuant par là qu'elle reconnaissait Dieu comme son seigneur au ciel, et le roi comme son seigneur sur la terre. Le roi la releva et l'embraesa ; le peuple cria Noël I car il crut en les voyant si unis, si jeunes et si beaux, que les deux anges gardiens du royaume de France avaient quitté la droite et la gauche de Dieu.

Alors les seigneurs prirent congé du roi et de la reine pour se retirer chacun en son hôtel ; il ne resta autour d'eux que ceux qui étaient de leur maison : quant au peuple, il demeura devant le palais, et cria Noël I jusqu'à ce que le dernier page fiU entré derrière le dernier seigneur; alors la porte se referma, les lumières qui éclairaient la place se dispersèrent ou s'éteignirent petit à petit, la foule s'écoula par ces mille ruesdivergentes qui portent, comme des artères et des Veines, la vie aux extrémités de la capitale; bientôt tout ce bruit ne fut plus qu'un bourdonnement, puis ce bourdonnement lui-même diminua peu à peu. Une heure après, tout était silence et obscurité, et l'on n'entendait frémir que la vague et sourde rumeur qui se compose de ces bruits nocturnes et indélinissables qui semblent la respiration profonde d'un géant endormi.

Nous nous sommes longuement étendu sur l'entrée de la reine fsabel en la ville de Paris, sur les personnages (jui l'accompagnaient, et sur les fêles ([ui lui furent données à celle occasion; et cela, non-seulement pour donner à nos lecteurs une idée des mœurs et coutumes du temps, mais encore pour montrer, faibles et timides comme des lleuves à leurs sources, ces amours funestes et ces haines mortelles (|ui, dès lors, prenaient naissance autour du trône : maintenant nous allons les voir s'agiler à tous les vents, grossir à tous les orages et traverser, etl'rénées el fatales, cette terre de France où elles devaient creuser de si profondes traces, el ce malheureux règne que leur débordemenl devait ravager.

Il n'est pas de romancier ou d'historien qui n'ait lait sou amplilication métapliysi(iue sur les causes minimes et les grands elTels; c'est qu'en vérité il est impossihhî de sonder les profondeurs de l'histoire ou les replis du cœur sans être effrayé en voyant eoniliien facilement un frivole incidenl, (]U| passa d'abord indilTérenl et iiKiiier^u à sa naissance, au milieu de cette iniiliitude d'intiniment peliis événeniens qui composent la vie, peut, au bout d'un certain laps de temps, devenir catastrophe pour une existence on poi',; un emiiire; aussi est ce une des plus allacUanles études du poêle et du

CEOV. COMPL. —V.

philosophe que de descendre dans celle catastrophe accomplie, comme dans le cratère d'un volcan éteint, puis, la suivant dans toutes ses ramifications, de la remonter jusqu'à sa source. 11 est vrai que ceux que leur esprit porte à se livrera de pareilles recherches, qui s'y livrent longuement el avec passion, risquent déchanger petit a petit leurs idées antiennes contre des idées nouvelles; et selon qu'ils marchent guidés par le flambeau de la science ou l'étoile de la foi, de religieux qu'ils étaient deviennent athées, ou d'irréligieux, croyans; car, dans l'enchaînement des circonstances, lun a cru reconnaître le caj.rice faniastique du hasard, l'autre a cru voir la main intelligente de Dieu. L'un a dit comme Lgo Foscolo : Fala/itc; l'autre a dit comme Sylvio Pellîco : Providence; et alors ont été proférés par eux les deux seuls mois qui aient leurs équivalens complets dans notre langue : désespoir et résignation.

C'est sans doute par le mépris qu'ils ont fait de ces petits détails et de ces curieuses recherches, que nos historiens modernes nousont rendu si sèche et fatigante l'étude de notre histoire *; ce qu'il y a de plus intéressant dans l'organisation de la machine hupiaine ce ne sont pas les organes nécessaires de la vie, mais des muscles (jui en reçoivent la Uorce et la combinaison multiple des veines qui leiir portenc e sa ng.

Au lieu de cette critique à laquelle nous voudrions nous soustraire, peut-être encourons-nous le reproche opposé; cela lient à notre ('onviclionquedans l'organisation malériçlle de la nature, comme dans l'existence morale de l'homme, dans la succession des êtres comme dans les événenipns de la vie, rien n'est heurté, aucun degré de l'échelle de Jacob n'est rompu, et que chaque espèce a son lien, toute chose son précédent.

Nous ferons donc tout ce qu'il sera en notre pouvoir pour que jamais ce lil, qui liera les petits événemens aux grandes catastrophes, ne se rompe entre nos mains, el nos lecteurs n'auront qu'à le suivre pour parcourir avec nous les mille détours du jardin de Dédale.

Cet exorde nous a semblé nécessaire au commencemen d'un chapitre qui pourrait d'abord paraître étranger ù celuit que nous venons d'écrire, et sans adhérence avec ceux qui vont le suivre : il est vrai (|u'on se serait promplement aperçu de la méprise, mais nous cédons à une peur d'expérience, et nous tremblons qu'on ne nous juge par partie, avant de nous embrasser dans notre ensemble. Cette explication donnée, nous revenons à notre sujet.

Si le lecteur ne craint pas de se hasarder avec nous dans ces rues de Paris que nous lui avons montrées à la tin du chapitre précédent si désertes et si sombres, nous le transporlerons à l'angle delà rue Cuquillière et de la rue du Séjour ; à peine y serons-nous embusqués que nous verrons, par une porte dérobée de l'hôtel de Touraine, qui devint depuis l'hôtel d'Orléans, sortir un homme enveloppe d'une de ces grandes houppelandes dont le capuchon se rabattait sur le visage, lorsque celui qui les portait voulait demeurer inconnu.. Cet homme, après s'êlrc arrêté pour compter l'heure, (|ui sonne dix fois à la grosse horloge du Louvre, trouve sans doute que cette heure est dangereuse ; car, pour ne pas être surpris à l'improviste, il tire son épéedu fourreau, la fait plier en l'appuyant sur le seuil, comme pour s'assurer de sa trempe, et. content, sans doute, de l'examen qu'il vient de faire, se met 'Hisoucieusement en marche, tirant avec la pointe d'acier des étincelles des pavés et chaulant à demi-voix ur vieux virelay du châtelain de Coucy.

Suivons-le dans la rue des Eluves, mais avec lenteur cependant, car il s'arrête an pied de la croix du Trahoir pour y faire une courte prière; puis, se relevant, il reprend sa chanson où il l'a abandonnée, et suit la gr.ind'nie Sainl- Honoré, chantant toujours plus bas au fur et .1 mesure qu'il se rapproche de la rue de la Ferronnerie . arrivé la, il cosse de (hanter tout-à fait, longe silencieusement le mur du cinielière des Sainis-Innocens dans les irois quarts de sa Ion-

* Il csl bien eiilondii que des ,')tl.iques de ce irenrt sont 10». loms exceptés Giiitot, ('.hMeiiil)riand cl Thierry.

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OEUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS

gueur; puis, tout-ù-coiip, traversant la rue rapidement et en ii^nf drûile, il s'arn'ic devant une pelile poile, fi laiinellc il frappe sourdement trois coups : il [larait du reste qu'il est attendu, car, si léger qu'ijl clé l'appel, on y répond par ces paroles : — Est-ce vous, reaitre Louis':" et sur la réponse afTlrmalive, la porie s'ouvre doucement et se referme aussitôt qu'il en a franciii le seuil.

Cependant, si pressé qu'il nous ait paru d'abord, ce personnage que nous venons d'entendre nommer maître Louis s'arrête dans l'allée, remet son é|)ée au fourreau, et jetant sur les bras de son introductrice l'espèce de manteau ù nian ches dont il est enveloppé, parait revêtu d'un costume simple, mais élégant; ce costume, (fui était celui d'un écuyer de bonne maison , se composait d'un chaperon de velours noir et d'un justaucorps de même étoffe et de même couleur, tendu depuis le poignet jusiju'à l'épaule pour laisser voir une manche collante de cendale verte, et se trouvait complété par un pantalon collant d'étoffe violette, sur l'une des cuisses duquel était brodé un écusson supportant trois fleurs de lis d'or, et surmonté d'une couronne ducale.

Lorsqu'il se trouva débarrassé de son manteau, maître Louis, quoiqu'il n'eût ni lumière, ni miroir, donna un instant à sa toilette, cl ce ne fut que lors(iu'il eut tiré le bas de son justaucorps a(in qu'il coll.'it gracieusement sur sa taille, et qu'il se fut assuré que ses beaux cheveux blonds tombaient bien lisses et bien carrés sur ses épaules, qu'il dit d'un Ion de voix léger :

— Bonsoir, nourrice Jehanne; vous êtes de bonne garde, merci. Que fait votre jolie maîtresse?

— Elle vous attend.

— C'est bien, me voilà. Dans sa chambrelle, n'est-ce pas?

— Oui, maître.

— Son père ?

— Couché.

— Bon.

En ce moment la pointe de sa poulalne rencontra la première marche de l'escalier tournant qui conduisait aux étages supérieurs de la maison , cl , quoiqu'il n'y eut aucune clarté, Il en monta les degrés en homme ù (|ui le chemin est familier. Arrivé au second rla;;e, il a|)crçut la lumière a travers l'ouverture d'une porte; aussilùt il s'en approcha doucement, et n'eut (ju'à la pousser de la main pour se trouver dans un appartement dont l'ameublement était celui d'une personne de moyenne condition.

L'inconnu était entré sur la pointe des pieds et sans être entendu. Il put donc considérer un instant le tableau gracieux (|ui s'offrit a sa vue.

Prés d'un lit a colonnes torses et encourtiné de damas vert, une jeune lllle se lenaîl ii genoux devant son prie-Dieu ; elle était vêtue d'une longue rohe blanche dont les manches pi'ndjnles jusqu'à terre laissaient voir, à partir du cou.ie, des bras gracieusement arrondis terminés |)ar deux mains blanches et etlilées sur lesquelles repusail en ce moment sa* léte ; ses longs cheveux blonds lombant sur ses épaules suivaient les ondulations de sa taille et descendaient comme un réseau d'or jusqu'au plancher ; il y avait dans ce cipslume quelque chose de si simple, de si céleste cl de si aérien, qu'on aurait pu croire que celle qui le portait appartenait a nu autre monde, si quelques sanglots éloulTés n'avaient dénoncé une lillc de la (erre, née de la femme et faile pour soulTrir.

En entendant ses sanglots, l'inconnu fit un mouvcmeni : la jeune lllle se retourna. L'inconnu resta immobile en la voyant »! triste et si p.'de.

Alors elle se le\a. s'avança Irnlenienl vers le ln'au jeune homme, qui la regardait venir, tout silencieux el tout étonné i puis, arrivée a quelques pas de lui, elle mil un genou tn terre.

— Que falles-vous, Odette? lui dit-Il, et que signifie celle •ttllude?

— Ce*!, répondit la Jeune nile en secouant doucement la têle, celle qui convient à une pauvre enfant comme mol, lorsqu'elle ft trouve en face d'un ^rand prince comme vous

— Rêvei- vous, Odette?

f> — PliM au ciel que je rêvasse, monseigneur, et qu'en m* réveillant je me trouvasse comme j'étais avant de vous voir, sans larmes dans les yeux, sans amour dans le cœur.

— Sur mon âme, vous êtes folle, ou quelqu'un vous aura dit un mensonge. '\'oyons.

A ces mois, il ]eia les bras autour de la taille de la jeune fille et la releva ; mais elle éloigna sa poitrine de celle du duc en le repoussant avec les deux mains et en se courbant en arrière, mais sans cependant pouvoir rompre le lien qui la retenait.

— .le ne suis pas folle, menseigneur, continua-t-elle sans essayer de faire pour se dégager un autre elfort dont elle sentait l'impuissance, et personne ne m'a dit un mensonge : je vous ai vu.

— Où cela?

— Au cortège, parlant à madame la reine, et je vous ai reconnu , quoique vous fussiez bien magniliquemenl vêtu, monseigneur.

— Mais vous vous trompez, Odette, et quelque ressem blance vous abuse.

— Oui, j'ai essayé aussi de le croire, et je l'eusse crr peut-être; mais un autre seigneur est venu vous parler, e j'ai reconnu celui qui vint avant-hier avec vous ici, que vous appeliez votre ami, et que vous disiez comme vous ao service du duc de Touraine.

— Pierre de Craon ?

— Oui, c'est ce nom, je crois... que l'on m'a dit. Elle lit une pause, puis elle reprit tristement :

— Vous ne m'avez pas vue, vous, monseigneur, car vous n'aviez de regards que pour la reine ; vous n'avez pas entendu le cri que j'ai poussé lorsque je me suis évanouie et que j'ai cru mourir, car vous n'écouliez que la voix de la reine, et cela est tout simple , elle est si belle! Àbl... ah! mon Dieu ! mon Dieu !

A ces mots le cœur de la pauvre enfant se fondit en sanglots.

— Eh bien ! Odette, dit le duc, qu'importe qui je suis, si je l'aime toujours?

— Qu'importe? monseigneur! dit Odette en se détachant de ses bras. —Qu'importe? diles-vous; je ne vous com» prends pas.

>1ais presque aussitôt, el comme fatiguée de cet effort, elle laissa tomber sa tête sur sa poitrine, regardant toujours le duc.

— El que serais-je devenue, dit-elle, si, vous croyant mon égal, je vous eusse cédé dans l'espoir que vous m'épouseriez, quand vous m'imploriez à genoux ! Ce soir, en venant, vous m'eussiez trouvée morte. Oh! mais vous m'auriez bien vile oubliée : la reine est si belle !...

— Voyons, Odette : eh bien! oui, je l'ai trompée en te disant que je n'élais qu'un écuyer : je suis le duc de Touraine. C'est vrai.

Odeite poussa un profond soupir.

— Mais, dis-moi, ne m'aimestu pas mieux riche et bril» tant comme lu m'as vu hier, que simple el pauvre comme me voila?

— Moi, monseigneur, je ne vous aime pas.

— Comment ! mais tu m'as dit vingt fois...

— J'aimerais l'écMyer Louis, J'aimerais celui l.\ qui rsir#. pal de la pauvre Odette de Champdivers ; je l'aimerais.') lui donner eu souriant mon sang et ma vie : Je les donnerais aussi, par devoir, .1 niouseigoenr le duc de Touraine. Mais, qiH- fcrail de ma vie et de mon sang le noble mari de madame Valenilne de Milan, le galant (bevalier de la reine Isalul de liavière?

Le duc allait répondre, lorsqu'on ce moment la nourrice entra loiii effrayée :

— Oh! ma pauvre enfant, dit-elle en courant à OdclU, que veulent-ils faire de vous?

— Qui donc? dii le duc.

— Oh ! maiire Louis I on envoie chercher mademoisell*.

— l'.t d'où cela ?

— De !a icur.

Le dU' frniica U uturell.

— D(^ la cour? Il regarda Odetlc. — Et qui l'envoie cherch.^r, l'il voiisplail? ajoula-t-il tu regardant Jelianne avec

— Madame Valenlinc da Milan. 1

— Ma femme! s'écria le duc. {

— Sa femme ! l'épéla Jclianiie interdite j

— Oui, sa femme, dit Odette en appuyant sa main sur l'épaule de sa nourrice : c'est monsi'iyiu-ui' le frère du roi i|ue ts vois. El il a une femme, et il lui aura dit en riant à cette femme : —Il y a dans la rue de la Ferronnerie, en lare du ciiiunière des Saints-lnuocens, une pauvre lille qui me reçoit l.uw les soirs pendant que son vieux père... Oh ! c'est miraculeux comme elle m'aime! Odette se mita rire amèrement. — Voilà ce qu'il lui a dit. Et sa femme veut me voir sans doute.

— Odette ! interrompit violemment le duc, si ceci est, que je meure ! J'auiais mieux aimé perdre cent mille livres, et que cela ne fût pas arrivé I Oli ! je vous le jure, je saurai qui peut avoir révélé nos secrets; et mallieur a celui qui se sera ainsi joué de moi ! Il lit un mouvement pour sortir.

— Où allez-vous, monseigneur? dit Odette.

— Nul dans mon hôtel de Touraine n'a le droit de donner d'ordres que moi seul, et je vais donner l'oidre aux gens qui sont en bas de se retirer à l'iustaul même.

— Vous êtes le maître de faire te que vous voudrez, monseigneur; mais ces humnies vous reconnaitront : ils diront à madame Valentine que vous êtes ici, ce quelle ignore peut-être ; elle me croira plus coupable (jue je %c le suis encore, et alors je serai perdue sans miséricorde.

— Mais vous n'irez pas à l'hùtel de Touraine?

— Au contraire, monseigneur, il faut que j'y aille. Je verrai madame Valentine, et si elle n'a que des sou|)çons, je lui avouerai tout; puis je tomberai à ses genoux : elle me pardonnera. Quant à vous, monseigneur, elle vous pardonnera aussi, et votre absolution sera même plus facile à obtenir que la mienne.

— Faites ce que vous voudrez, Odette, dit le duc; vous avez toujours raison et vous êtes un ange. 1

Odette sourit tristement et lit signe .'i Jehanne de lui don- ! ner une niante.

— Et ccimment allez-vous aller à l'hôtel ? j

— Ces hommes ont une litière, répondit Jelianne en posant la mante sur les épaules nues de sa maîtresse.

— Dans tous les cas, je veillerai sur vous, dit le duc.

— Dieu y a déjà veillé, monseigneur, et j'espère qu'il me fera la giàco d'y veiller encore.

A tes mots elle salua le duc avec respect et dignité ; puis desceiulanl l'escalier :

— Me voilà, messieurs, dit-elle aux hommes qui l'attendaient; je suis à vos ordres, conduisez-moi où vous voudrez.

Le duc resta un moment immobile et silencieux à la place où l'avait laissé Odette ; puis, s'élançant hors de l'appartement, il destendit rapideiiuMit l'escalier, s'arrèla un instant à la porte de la rue pour voir quelle direction avaient prise les humilies «lui emmenaient la litière ; il la vit s'avancer entre deux torches vers la rue iSaiut-Ilonort ; alors il tourna, toujours courant, par la rut Saiut-Ueiiis; prit en retour la rue aux Fers, et, traversant la halle au blé, il arriva à l'hôtel de 'l'ouraine assez à temps pour apercevoir le cortège au bout de la rue des Etuves : certain de l'avoir devante de quelques minutes, il rentra alors par la porte dérobée d'où nous l'avons vu sortir , ei, gagnant son appartoineiit, il se glissa sans bruit vers un cabinet (|ui donnait dans la chambre à coucher de madame Valentine, et à travers les carreaux du(|uel il pouvait voir tout ce qui se pas- ! sait dans cette chambre. Madame Valentine était debout, irritée et impaliente ; au moindre bruit, elle tournait ses regards vers la porte d'entrée, et ses beaux sourcils noirs, qui formaient un arc si parlait lorsque son visage était calme, se contraelaient avec violeuce ; elle était du reste vtti:e * icliemenl, et à son plus grand avantage ; cependant de temps en lemiis emore elle allait à un miroir, ioi\n\i son visage à ' reprendre cette expression de douceur qui faisait le carac- '

tère iirincipal de sa physionomie, puis ajoutait quelque ornement à sa coiiïure. car elle voulait doublement écraser cette femme qui avait l'audace d'être sa rivale, et sous la dignité de son rang et sous la splendeur de sa beauté.

Enfin, elle entendit un bruit réel dans la chambre qui précédait la sienne; elle s'arrêta écoulant, porta une main à son front, taudis que de l'autre elle cherchait un point d'appui sur le dossier aigu d'un fauteuil sculpté; car un éblouissement passait sur ses yeux et elle sentait trembler ses genoux. Enlln la porte s'ouvrit, et un valet parut annonçant que la jeune lille que la duchesse avait désiré voir attendait que ce lût son bon plaisir qu'elle entrât : la duchesse fit signe qu'elle était prête à la recevoir.

Odette avait laissé sa niante dans l'antichambre ; elle parut donc dans cette simple parure que nous lui avons vue ; seulement elle avait fait une tresse de ses longs cheveux, et, comme elle n'avait rien trouvé dans la litière pour l'attacher sur son front, elle tombait de coté sur sa poitrine et descendait jusqu'à ses genoux. Elle s'arrêta à la porte, qui se referma derrière elle.

La duchesse resta muette et immobile devant celle blanche et pure apparition; elle s'étonnait de trouver celte jeune lille, dont elle s'était fait sans doute une autre idée, si modeste et si digne; enfin elle sentit que c'était à elle de parler la première, car tout l'embarras était de son côté.

— Approchez, dil-elle d'une voix dont l'émotion altérait la douceur naturelle.

Odette s'avança les yeux baissés, mais le front calme ; puis, arrivée à trois pas de la duchesse, elle mit un genou en terre.

— C'est donc vous, continua madame Valentine, qui voulez me faire tort de l'amour de monseigneur, et qui croyez après cela qu'il n'y a qu'à vous agenouiller devant moi pour que je vous pardonne?

Odette se releva vivement; une rougeur brûlante lui monta au visage.

— J'ai mis un genou en terre, madame, dit-elle, non pour que vous me pardonniez; car, grâce au ciel, je n'ai à me reprocher aucune faute envers vous. J'ai mis un genou en terre parce que vous êtes une grande jirintesse et (|ue je ne suis qu'une pauvre lille; mais maintenant que j'ai rendu cet honneur à votre rang, je vous parlerai debout : que TOtre altessa m'interroge, et je suis prête à lui répondre.

Madame Valentine ne s'était pas attendue à ce calme; elle comprit (ju'il n'y avait que la candeur qui le put soutenir ou l'effronterie qui le put imiter. Elle vil ces beaux yeux bleus si d lUX et si transparens qu'ils semblaient destinés* laisser voir jusqu'au fond du cœur, et elle sentit que ce cœur devait être pur comme lelui de la Vierge. La duthesse de Touraine était bonne, le premier moment de jalousie italienne qui l'avait fait agir et parler s'éteignit; elle tendit la main à Odette et lui dit avec une douceur de voix indélinissable :

— Venez.

Ce changement dans le ton et dans les manières de la duchesse opéia une révolution subite chez la pauvre enfant. Elle s'était prémunie contre la colère et non contre l'indulgence. Elle prit la main de la duchesse et y colla ses lèvres.

— Oh ! dit-elle en sangloiant, oh ! je vous le jure, ce n'est point ma faute. Il est venu chez mon père comme un simple étuxer du duc de Touraine, jous prétexte d'y acheter d*t chevaux p-mrson maître. Je le vis, moi, je le vis! il est si beau ! je le regardais sans déliante ; je le croyais mon égal : il vint à moi et me parla; je n'avais jamais entendu une voix si douce, si ce n'est dans mes rêves d'enfant. 1 celle époque où les anges descendaient encore dans mon sommeil J'ignorais tout : qu'il lût marié, qu'il lût duc, qu'il fût prince. Si je l'eusse su votre époux, madame, et que je voua eusse connue belle et magnilique comme vous l'êtes, jaura s bien deviné tout de suite qu'il se raillait de moi. Mais enOii tout est dit : il nejjia jauiaisaimee.et... et je ne l'aime plus. .

— Pauvre enfant! dit Valeuiine en la regardant, pauvre enfani qui croit qu'on l'a aimé une foi* et qu'on l'oublie !

OEUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS

' — Je n'ai pas dit que Je l'oublierais, répondit Odette tristement, j'ai dit que je ne l'aimerais plus ; car on ne peut aimer que son égal, on ne peut aimer qu'un homme dont on puisse être la femme. Oh! hier, hier, quand je l'ai vu à ce magniTique cortège, sous ces splendides habits ; quand j'ai reconnu, traits pour traits, ce Louis que je croyais mien, dans Louis duc de Touraine qui est votre, oh ! je vous le jure, je crus qu'on avait jeté sur moi quelque malélice et que mes yeux me trompaient. Il parla : je cessai de respirer et de vivre pour écouter. C'était sa voix. Il parlait à la reine. Oh! la reine !

Odette trembla convulsivement et la duchesse pâlit un ins- Unt.

— Est-ce que vous ne la haïssez pas, la reine? ajouta Odette avec une expression de douleur impossible à rendre.

Madame Valentine mit vivement sa main sur la bouche de la jeune tille.

— Silence, enfant! lui dit-elle, madame Isabel est notre Bouveraine : Dieu nous l'a donnée pour maîtresse, et nous devons l'aimer.

— C'est aussi ce que m'a dit mon père, répondit Odette, /orsque je suis rentrée mourante et que je lui ai dit que je n'aimais pas la reine.

Les yeux de la duchesse se fixèrent sur Odette avec une expression de douceur et de bonté extrêmes. En ce moment, la jeune lille leva timidement les siens. Les regards des deux femmes se rencontrèrent : la duchesse ouvrit ses bras, Odette se précipita à ses pieds et baisa ses genoux.

— Maintenant je n'ai plus rien à vous dire, répondit madame Valentine, promettez-moi de ne plus le revoir, voilà tout.

— Je ne puis vous promettre cela pour mon malheur, madame, car le duc est riche et puissant; il peut, si je reste à Paris, pénétrer jusqu'à moi; si je m'éloigne, il peut me suivre; je n'ose donc vous promettre de ne plus le revoir; mais je puis vous jurer de mourir quand je l'aurai revu.

— Vous êtes un ange, dit la duchesse, et j'espérerai quelque bonheur en ce monde si vous me promettez de prier Dieu pour moi.

— Prier Dieu pour vous, madame! et n'êtes vous point une de ces princesses fortunées qui ont une fée pour marraine ! Vous êtes jeune, vous êtes belle, vous êtes puissante, et il vous est permis de l'aimer.

— Alors priez donc Dieu pour qu'il m'aime, lui I...

— Je tài: lierai, dit Odette.

La duchesse prit un petit sifflet d'argent posé sur une table et sillla. A cet appel, le même valet qui avait aniiomé Odette rouvrit la porte.

— Reconduisez cette jeune fille chez elle, dit la duchesse, et veillez à ce qu'il ne lui arrive aucun accidenl. Odette, ;ijfinta la duchesse, si vous avez jamais besoin d'aide, de protection et de secfiurs, pensez à moi et venez à moi.

Elle lui tendit la main comme à une s(eur.

— J'aurai dcsurinais besoin de bien peu de chose en ce monde, madame; mais croyez bien qu'il ne sera pas néces- Mire que j'aie besoin de vous |)our penser à vous.

Elle s'inclina devant la duchesse et sortit.

Restée seule, madame Valentine s'assit, sa tête s'inclina sur sa poitrine, et elle tomba dans une rêverie profonde. Il yavaitdéjà qut-lques minutes qu'elle était absorbée dans ses pensée», lorsque la porte du cabinet s'ouvrit doucement. Le duc entra sans être entendu, et s'avançant vers sa femme de manière à n'être point aperçu d'elle, il alla s'appuyer contre le dossier du fauteuil sur le(|uel elle était assise; puis au bout d'un instant, v<i>ant qu'elle ne remaniuaii pas sa prt^ ftfuce, il enleva de son cou un collier de magnill(|aes perles, et le suspendant au-dessus de la tête de la diuhesse, il le laissa tomber sur ses épaules. Valentine lit un cri, et levant la tête, l'Ur aperçut le duc..

I.e regard qu'elle jela sur lui fut rapide et profond ; mais le duc était priparé à cette in^esii^'alion. et II la srpulhitavcc le Sourire calme d'un homme qui n'aurait yen su de ce qui venait de »i- passer , bien plus, lorsque l.i duilicsse baissa le hwi. Il lui passa la main suus lu rou, et lui soulevant la

tête, il la lui renversa doucement en arrière, la forçant ainsi de le regarder une seconde fois.

— Que voulez-vous de moi, monseigneur? dit Valentine.

— C'est vraiment une honte pour ce pays d'Orient, dit le duc en prenant doucement entre ses doigts la chaîne qu'il venait de donner à sa femme, et en lui séparant les lèvres avec les perles : voici un collier qui m'est envoyé comme une merveille par le roi de Hongrie, Sigismond de Luxembourg; il croit me faire un présent d'empereur, et voilà que j'ai des

I perles plus blanches et plus précieuses que les siennes. I Valentine soupira, le duc ne parut point s'en apercevoir.

— Savez-vous que je n'ai rien vu de pareil à vous, ma belle duchesse, et que je suis un homme heureux de posséder un si grand trésor de beauté ? Il y a quelques jours, mon oncle deBerry me vantait si haut les yeux satinés de la reine que je n'avais point remarqués encore, qu'hier je profitai du rang que je tenais auprès d'elle pour les examiner à mon aise.

— Eh bien ? dit Valentine.

— Eh bien ! je me souviens en avoir vu deux, il est vrai que je ne me rappelle pas trop où, qui pourraient hardiment soutenir la comparaison avec les siens. Regardez-moi maintenant, ah I oui, c'était k Milan que je les vis, dans le palais du duc Galéas ; ils brillaient sous les deux plus beaux sourcils noirs (pie le pinceau d'un imagier ait jamais tracés au

■ front d'une Italienne. Ils appartenaient à une certaine Valentine, qui est devenue la femme de je ne sais quel duc de Touraine, lec^uel, il faut bien en convenir, ne méritait pas ce bonheur.

— Et croyez-vous que ce bonheur lui paraisse bien grand? dit Valentine en le regardant avec une expression de tristesse et d'amour.

Le duc lui prit la main et la mit sur son cœur ; Valentine essaya de la retirer ; le duc la retint entre les siennes, et tirant une bague magnilique de son doigt, il la passa à celui de sa femme.

— Qu'est-ce que cette bague? dit Valentine.

— Lue chose vous appartenant de droit, ma belle duchesse, car c'est vous qui me l'avez fait gagner. Il faut que je vous conte cela. — Le duc quitta la place (|u'il occupait derrière le fauteuil de sa femme, et s'assevant sur un tabouret, 1 ses pieds, il appuya ses deux coudes sur le bras du fauteuil. — Oui , gagner, répéta-t-il, et à ce pauvre sire de Coucy, encore.

— Comment cela?

— Or, vous saurez, et je vous conseille de lui garder rancune, <|u il prêiendait avoir vu deux mains au moins aussi belles que les vôtres.

— Kl où les avait-il vues?

— Eu allant acheter un palefroi, dans la rue de la Ferronnerie.

— Et à qui? •

— A la lille d'un marchand de chevaux. Vous sentez que Je niai que la chose fût possible. Il soutint ce qu'il av:iil dit par entêlemenl, si bien que nous pariâmes, lui celte b,ii.'ue, moi ce collier de perles. (Valentiiu^ regardait le duc comme pour lire au fond du son ànie.) Alors je me dêt;ulsai en ocuyer pour voir cette merveille, et j'allai chez le vieux de Cbampdivers acheter à un prix tuu les deux plus mauvais destriers que Jamais chevalier portant couronne de doc ait montes eu puniliou de ses fautes. Mais aussi je vis la déesse aux bras blancs, comme l'aurait appelée le divin Homère. Il faut eu convenir, Coucy n'êlait pas un si grand fou que Je l'avais cru tout d'abord, et c'est merveille comment une si belle lleiir a pu pousser dam> un pareil jardin. Cependant, ma belle duchesse, je ne n^a^ollal pas vaiiiui; en brave chevalier, Je soutins I honneur de la dame de mes pensées. Coucy maintint son dire. Ilref, nous allions dcmaiid>-r à monseigneur le roi d'autoriser une joule pour décider la chose, lorstpi'il fut convenu qu'on s'en rapporierail à Pierre de Oaon, juge du camp, très expert en pari illi s ni.illen-s. Tant il y a que nous allâmes ensemble. Il y a p.ii ma foi trois Jours, je crois, chez i elle belle enfant , et que , sur mon honneur, • Craon est un CXI client JiiKc, it que \ullà la bagUe k votfa doigt!.. . Que ditei-YOUS de celte histoire?

— Que je la connaissais, monseigneur, dit Valeniine en le regardant encore avec doute.

— Oh! oh! comment cela? Coucy est trop galant chevalier pour être venu vous faire pareille confidence.

— Aussi n'est-ce point de lui que je la tiens.

— Et de qui (tonc? dit Louis en affectant un ton de parfaite insouciance.

— De votre juge du camp.

— De messire Pierre de Craon ? Ah !.. .

Les sourcils du duc se contractèrent violemment et ses dents craquèrent les unes contre les autres, mais il reprit aussitôt son air riant.

- Oui, je comprends, continua-l-il, Pierre sait que je le tiens pour mon compagnon, et qu'il est fortement dans mes bonnes grâces, il a voulu aussi entrer dans les vôtres. A merveille I Mais ne trouvez-vous pas qu'il se fait bien tard pour causer ainsi de choses vaines? Songez que le roi nous attend demain à dîner, qu'il y a joute en sortant de table, que je vais soutenir à la pointe de ma lance que vous êtes la plus | belle, et que là, je n'aurai plus pour arbitre Pierre de Craon.

A ces mots, le duc alla vers la porte, dans les anneaux de laquelle il passa la traverse de bois couverte de velours fleurdelisé destinée à la fermer en dedans. Valentine le suivit des yeux ; puis, lorsqu'il revint à elle, elle se leva, et lui jetant les bras au cou :

— Oh ! monseigneur, lui dit-elle, vous êtes bien coupable si vous me trompez I

in.

Le lendemain, le duc de Touraine se leva de grand matin et s'en vint au palais où il trouva le roi Charles sur le point d'entendre la messe. Le roi, qui l'aimait beaucoup, s'avança vers lui tout souriant et avec bon visage, mais il s'aperçut que de son côté le duc paraissait fort triste; cela l'inquiéta, il lui tendit la main, et le regardant fixement : — Beau frère, lui dit-il, quelle chose vous peine, dites-lemoi,car vous paraissez fort troublé.

— Monseigneur, ditle duc, il y a bien cause.

— Allons, dit le roi en passant son bras sous le sien et en le conduisant à une fenêtre, dites-moi cela ; car nous voulons le savoir, et si c'est quelqu'un qui vous a fait tort, ce sera notre besogne de vous faire rendre justice.

Alors le duc de Touraine lui raconta la scène qui s'était passée la veille, et que nous avons essayé de mettre sous les yeux du lecteur. Il lui dit comment messire Pierre de Craon [ avait trahi sa conliance en racontant ses secrets à madame \alentine, et ce i^i mauvaise intention ; puis, lorsqu'il vil que j le roi partageait son ressentiment, il ajouta : — Monseigneur, ' par la foi que je vous dois, je vous jure que si vous ne me faites justice de cet homme, je l'appellerai traître et nu^nlcur aujourd'hui en face de toute la cour, et qu'il ne mourra que de ma main.

— Vous n'en ferez rien, dit le roi , et ce à notre prière, i n'est-ce pas? Mais nous lui ferons dire , nous, et ce soir au plus tard, qu'il vide notre hôtel, et que nous n'avons plus que faire de son service. Aussi bien ce n'est pas la première | plainte qui nous arrive sur son compte, et si nous y avons I fermé l'oreille, c'est par égard pour vous et parce qu'il était | l'un de vos plus spéciaux. Notre frère le duc d'Anjou , roi de INaples, de Sicile et de Jérusalem, où est le calvaire, — le

j roi se signa, — a eu, si nous l'en croyons, IdrliMnent à s'en plaindre pour des sonnnes consiilcrables qu'il lui a détournées. D'ailleurs il est cousin du ducdeHrelaj;Me, qui ne lient aucun compte de notre vouloir et nous le prouve tous les jours, puisqu'il n'a rien accompli de la réparation que nous afious exigée de lui a l'égard de notre bon connétable; puis il m'est encore revenu que ce méihaut duc continue a ne pas reconnaître l'autorité du pape d'Avignon, qui est le vrai pape;

et qu'il continue, malgré ma défense, à battre monnaie d'or, quoiqu'il ne soit permis à un vassal que de frapper de la monnaie de cuivre. Puis encore, continua le roi en s'animant de plus en plus, je sais, et cela de bonne source, mou Irère, que les ùfliciers de sa justice ne reconnaissent pas la juridiction du parlement de Paris, et, ce qui est presque crime de haute trahison, qu'il va même jusqu'à recevoir le serment absolu de ses vassaux, sans réserve de ma suzeraineté. Toutes ces choses, et beaucoup d'autres encore, font que les parens et amis de ce duc ne peuvent être les miens ; et cela vient à point , que vous ayez à vous plaindre de messire Pierre de Craon, contre lequel moi-même je commençais à entrer en déliance. Ainsi, qu il ne soit donc question de rien aujourd'hui, et ce soir, faites-lui signifier votre volonté, je lui ferai signifier la mienne. Quant au duc de Bretagne, c'est une aflaire de suzerain à vassal, et si le roi Richard nous donne la trêve de trois ans que nous lui avons demandée, quoiqu'il soit soutenu par notre oncle de Bourgogne, dont la femme est la nièce, nous verrons bien lequel, de lui ou de moi, est le maître au royaume de France.

Leduc remercia le roi, car il était grandement reconnaissant de la part qu'il avait prise à son injure, et s'apprêta à se retirer; mais comme la cloche delà Sainte-Chapelle sonnait en ce moment la messe, le roi l'invita à venir l'entendre, d'autant plus que, par extraordinaire, elle devait être dite par l'archevêque de Rouen, messire Guillaume de Vienne, et que la reine devait y assister.

Après la messe, le roi Charles, la reine Isabel et monseigneur le duc de Touraine entrèrent dans la salke du festin, où ils trouvèrent rassemblés et les y attendant tous les . seigneurs et dames que leur rang, leur dignité, ou le plaisir du roi ou de la reine, avaient conviés ii dîner. Le repas était servi sur la grande table de marbre, et en outre, contre une des colonnes de la salle, on avait élevé le dressoir du roi, richement couvert et orné de vaisselles d'or et d'argent-, tout autour de la table il y avait des barrières gardées par des huissiers et massiers, afin que ne pussent entrer que ceux qui étaient ordonnés pour servir la table; et malgré toutes ces précautions, c'était ù grand'peine si le service s'y pouvait faire, tant la presse du peuple était grande. Lorsque le roi, les prélats et les dames eurent lavé leurs mains dans des aiguières d'argent que des valets leur présenlêrenl à genoux, l'évêque de Noyon qui faisait le chef de la table du roi s'assit, après lui l'évêque de Langres, l'archevêque de Rouen, puis le roi ; il était vêtu d'un surcot de velours vermeil tout fourré d'hermine, portait au front la couronne de France, et avait près de lui madame Isabel, couronnée aussi d'une couronne d'or ; ù la droite de la reine était le roi d'Arménie, et au-dessous de lui, dans l'ordre que nous allons dire, la duchesse de Berry, la duchesse de Bourgogne, la duchesse de Toulouse, mademoiselle de Nevers, mademoiselle Bonne de Bar, la dame de Coucy, mademoiselle Marie de Ilarcourt, puis enlin tout au-dessous la dame de Sully, femme de messire Guy de la Trémouille.

Outre ces tables, il y en avait deux autres dont les honneurs étaient faits par les ducs de Touraine et de Bourbon, de Bourgogne cl de Berry, et autour desquelles étaient bien assis cin(| cents seigneurs cl demoiselles; mais la presse était si forte, qu'on ne les servit qu'à grande peine.

Il Quant aux mets, qui étaient grands et notables, dit Froissard, je n'ai i|ue laire de vous en tenir compte, mais vous parlerai des entremets, qui furent si bien ordonnés, que l'on ne pourrait mieux, f

Ce genre de spectacle qui, à celle époque, coupait le repas en deux, était fort en usage et fort estime ; aussitôt que le premier service fut fini, les convives se levèrent donc et allèrent prendre, aux fenêtres, sur les gradins et même sur des tables placées à cet effet autour de la cour, les meilleures places qu'il fût possible à chacun de se procurer; il y avait une si grai\ile presse, que le balcon où étaient le roi el la reine était, comme les autres, encombré de dames et de seigneurs.

Au milieu de la cour du palais, des ouvriers, qui. depuis plus dedeux mois, travaillaieul à c<:tle besogne, avaimuiijr

Jo:.

OEUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS

penlcen bois un château de quarante pieds de iiaul et de soixante pieds de long, les ailes comprises : aux quatre coins de ce château il y avait quatre tours, et au milieu une cinquième tour plus haute que toutes les autres. Or, le château représentait la grande et forte cité de Troie, cl la haute tour, le palais dTlion; autour des murailles étaient peintes sur des pennons les armoiries du roi Priiim, du preux Hector son lils, et des rois et princes qui furent enfermés ix Troie avec eux. Cet édillce était posé sur quatre roues que des hommes faisaient manœuvrer en dedans, et à Taide desquelles ils pouvaient lui imprimer tous les niouvemens qui étaient nécessaires i sa défense. Leur adresse fut bieniût mise à l'épreuve, car de deux entés s'avancèrent pour l'assaillir en même temps, et se portant aide l'un à l'autre, un pavillon it un vaisseau: le pavillon représentait le camp, et le vaisseau la flotte des Grecs , tous deux étaient pavoises des armoiries des plus vaillans chevaliers qui suivaient le roi Agamemnon, •depuis Achille aux pieds légers jusqu'au pru'Ient Ulysse : il y avait bien deux cents hommes, tant dans ce pavillon que dans ce vaisseau, et, sous une porte des écuries du roi, on apercevait la tète du cheval de bois qui attendait tranquillement que son heure fitt arrivée pour entrer en scène. Mais, à la grande désolation des assistans, la fête ne put arriver à ce point, car, au moment où les Grecs du vaisseau et du pavillon , ayant Achille à leur tète, assaillaient avec le plus grand courage les Troyens du château , n:crveilleusenient défendus par Hector, un i;rai'.d craquement se fit entendre, suivi de niouvemens et de rumeurs elfroyables : c'est que l'un des échafauds venait de se rompre devant la porte du Parleiient, eiilralnant dans sa chulc :ous ceux qu'il supportait.

Alors, et comme il arrive toujours en pareilles occasions , lVicuii craignant pour soi le rafme aicidenl , cria, comme si «^ït accident était déjà arrivé; il y eut donc un grand trooble parmi lelte foule, car ttul le monde voulut descend, "c à la fois et se précipita ver.-i les degrés, qui se rompirent : quoique la reine et les dames qui étaient sur les l)ai''ons de pierre du palais n'eussent rien à craindre, la frayeur ne les en gaetin pas moins d'une manière panique, et, soit terreur irrclléchie pour un danger qui ne pouvait les atteindre, soit alin de ne point voir la scène de confusion qui se passait sous leurs yeux, elles se rejetèrent en arriére pour rentrer dans la salle du repas ; mais derrière elles s'était étalée et amoncelée une haie épaisse d'écuyers, de varlets et de pages; derrière ceux-ci était le peuple, qui avait profité de l'empressement avec UMpiel les huissiers et les massiers s'étaient portés aux fenêtres pour envahir l'apparlenicnt, si birn i|U'- madame Isabel ne put fendre cette fouli", et tomba demi-morte et toute pâmée entre 'es bras de monsieur le duc de Touraine, qui se trouvait â t'ité d'elle. Le roi alors donna ord'e de cesser les ji-ux : on tnleva les tables, où le second service était tout appareillé; on abaiMt les barrières dressées .1 l'filonr, de sorte (|u';i la plact ()u'e,'les tenaient les convives pivnt se répandre librenicni. VJpureusi'mcnt aucun accident k '*ve n'était arrivé : niadanii de Couiy seulement avait été ui. peu froissée, et madame Isabel restait toujours évanouie, on la porta vers une fenêtre isoler que l'on brisa pour lui d nuerplus vitement de l'air, ce qui la lit revenir .'i elle. Mais I n avait pris une si grande Iravi'iir qu'elle voulut partir aiiss 'i : qiianlaux speclaienrs tf: la cour, il y en avait <iijelque^ jn^ de tu«s et un grand nombre avait attrapé dans cet a&.idei l <(es blessures plus ou moins graves.

En consécpirnce, la reine mithla dans sa liilèrr, et, arx:om> pagnée des selgm-ur^ it dames fimnant autour d'elle un cortège de plus de mille rhi'vaux, elle se rendit par les rues t l'hêitel^nlnt-l'aul; ipiantau roi, il de~<cendil m nu bateau au* il<s,us(lu l'init-au Cliangdi nmimla lii.Scinr avec Icn ilicvaliersqui allaient priiulrcpart a lajiiule ipiil devait cnuduiri!.

En arriv.int a son hoiel, le nd trouva un beau cadeau )|ue Venaient lui offrir, au nom des bourgeois de Paris. i|uaranlc des pins notables de la ville; Ils étaient tous vêtus d Un dr.tji de mèini- (oiil.Mir, comme d'un uniforme. Ce préNcnl était dans une liliere, reiouverlP d'un rrèpe île soie qui l.ii .^.lil «uir les joyaux qui le lomposaivnl : c'étaient quatre pois,

quatre trempoirs et six plats, le tout d'or massif et pesant cinquante marcs.

Lorsque le roi parut, les porteurs de la litière, qui étaient vêtus en sauvages, la déposèrent devant lui au milieu de la chambre, et !'un des bourgeois qui l'accompagnaient mil un genou en terre devant le roi, et lui dit :

— Très cher sire et uoble roi, vos bourgeois de Paris vous présentent, au joyeux avènement de votre règne, tous ces joyaux qui sont eu cette Htière, et de pareils sont offerts en ce moment ù madame la reine et à madame la duchesse de Touraine.

— Grand merci ! rêpondil le roi ; ces pi ésens sont beaux et riches, et nous nous rappellerons en toutes circonstances ceux qui nous les ont faits.

En effet, deux litières pareilles attendaient chei elles la reine et madame la duchesse de Touraine : celle de la reine était portée par deux lionimes déguisés l'un en ours cl l'autre en licorne, et elle contenait une aiguière, deux flacons , deux lianaps, deux salières, six pots, six trempoirs, le tout d'or pur et massif, et douze lampes, vinyt-quatre éeiieUes, six grands plats et deux bassins d argent, en tout, trois cents marcs pesant.

Quant aux porteurs qui conduisaient la litière destinée à madame la duchesse de Touraine, ils étaient vêtus en Maures, avaient le visage noirci, portaient des turbans blancs , comme s'ils étaient Sarrasins ou Tarlures, et étaient couverts de riches étoffes de soie. La litière contenait en objets d'or, un vaisseau, un grand pot, deux drageoirs, deux grands plats, vingt-quatre écuelles, vingt-quatre salières et vinglquatre lasses, et le tout, tant en or qu'en argent, pesait deux cents marcs. La valeur générale des objets donnés montait, dit Froissard, à plus de GU,UUO couronnes d'or.

Les bourgeois, en offrant ces maguiruiues présens à la reine, avaient l'espoir de gagner ses bonnes grâces et de la décider à faire ses couches en la ville de Paris, pour obtenir parce moyen quelque diminution sur les impôts; mais il en arriva tout autrement: car lorsque l'époque de sa délivrance lut arrivée, le roi emmena madame Isabel ; on rehaussais gabelle et l'on décria encore la niou;iaie d'argent de douze et de quatre deniers qui courait depuis le règne de Charles V ; si bien que, comme cette monnaie était cel.e du menu peuple et des mendians, ils nian(|uèrent alors des choses de première nécessité, faule de pouvoir * la passer.

Ces présens, du reste, réjouirent fort grandement la reine et madame \alentine; elles remercièrent gracieusement ceux qui les leur avaieiit apportés, puis elles s'apprêtèrent â se rendre au champ de Sainle-tJalherine où une lice avait été préparée pour les clicvalicrs et des échafauds établis pour les dames.

Suries trente chevaliers qui devaient faire les armes de ce jour "ci qui étaient a|)peies les clievuliers du soleil d'or, parcequ'i.s pniiaienthur leurs b ucliers un soleil ravoiinant, vingt-neul .^Mcndaient, déjà tout armes, dans la lice. Le lientièmeei.ira, .^utes les lances s'abaissèrent pour le recevoir i tétait le roi.

V» grand murinure annonva presipie en même lenqis l'ai* rivée de la reine ; elle s'a>Nit sur I estrade qui était préparée pour elle, ayant à sa droite madame la duchesse de 'ivuraiiic

* Froissard, le moine de S.iiiil-Deoi(.

•* ('.'èlaletil Ip roi, le iliic di- Ilerry, le due de IJoiir!-" "■•, !• duc de liKinbnn, le eonito de la M.ortie, in<>v'i r,- }m finiirlion, son frère; messife Cniillstinie de Nuit ir. im i' ■

Vier (le (lll5M>n, me«iie Jcin de Vienne, ftn' -.Iro J,iei|i emln ilc Vienne, %nn frrre; moxre liiiT de la Trinioiillle. nie««lre Unik laiime , «>n ficre; nietsire PIiIII|>|m< de |I.m , le >-■ i^nriir dr Hi» rhetnrl , I'' i"lcn''itr il' Uni':. !'■ mi'' >le II niiinimir, ine.Mre iein de Duib.111 I .'

ine»'.iii' Ji'^iii if î la ll'H li.r

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'lo Uftir.

<i' llrey do wurii;,

et a sa ç;auche maâemoUelle de Nevrrs *. Derrière les deux princesss se Iciiaient di'boiit le du'; Louis et le duc Jean éciiaiigeaiit de temps en temps quelques paroles rares, avec ceitc politesse froide, familière aux gens*(iiie leur iiosilion force à dissiiiHiler leur pensée. Une fois la reine assise, toutes les autres dames, qui n'attendaient ([ue ce moment, se répandirent à flois dans l'enceinte qui leur était réservée, et qui bientôt se bariola d'étoffes d'or et d'argent et ruissela dedia-^ m; as et de pierreries.

En ce moment, les chevaliers qui devaient jouter se mirent tu ordre un à un, ayant le roi àleur tête; après lui venaient les ducs de Berry, de Bour^ùgne et de Hourbon, puis les vingt-six autres tenans, niarcliaiit selon leur rang et leur dii;uité. Chacun en passant devant la reine inclina jus(iu';i terre la pointe de sa lance, et la reine salua autant de fois qu'il y avait de chevaliers.

Cette évolution linie, les tenans se partagèrent en deux troupes. Le roi prit le commandement de l'une et le connétable celui de l'autre. Charles conduisit (a sienne au pied du balcon de la reine, Clisson se retira vers l'extrémité opposée.

— Monseigneur de Touraiiie, dit alors le duc de Nevers, ne vous a-t-il pas pris quelque envie de vous mêler à ces nobles chevaliers et de rompre une lance en l'honneur de madame Valenline?

— Mon cousin, répondit sèchement le duc, le roi mon frère m'a permis d'être le seul tenant de la journée de demain; ce n'est pas dans une mêlée, mais dans une joute ; c* v'^t pas un contre un, mais seul contre tous que je vc-ux sot>'.*^ir la beauté de ma d^wne et l'honneur de mon nom.

— Et vous pourriez ajouter, monseigneur, que 1 un et l'autre pourraiert être soutenus avec d'autres armes qu'avec les liochels d «''ant dont on se sert pour d*» jrftreils jeux.

— t ISS ■ , mon cousin, suis-je prêt.'i les soutenir aveccelles dont on i.i servira pour les attaquer. Il y aura à la porte de mon pavillon une large de paix et une large de guerre : ceux ([ui frapperont sur la targe de paix me feront honneur ; ceux qui frapperoii' «ur la targe de guerre me fcronlplaislr.

Le duc (\e f^cvers s'inclina comme un lujiume qui, ayant appris tout .;e qu'il voulait savoir, désire (|ue la conversatitjn en reste là: quant au duc de Touraine, il parut n'avoir pas compris le but de ces questions, et .se mit à jouer insouciammenl avec une des bandes de dentelle qui tombaient du henin de la reine.

En ce moment les trompettes sonnèrent; les chevaliers, à cet appel qui leur annonçait que la mêlée allait commencer, bouclèrfvt leurs targes à leur cou, s'assurèrent sur leurs arçorv,;*3sujélirent leurs lances au faucre, si bien que chacun était prêt lorsque la dernière note de la fanfare s'éteignit, et qu'on entendit la voix des juges du camp qui criaient en même temps et des deux côtés de la lice : « Laissez aller. »

A peine ces mots furent-ils prononcés, que le sol disparut sous des flots de poussière, au milieu desquels il élait impossible de suivre les combattans. Presque aussitôt on enlendit le bruit que tirent les deux troupes en se heurtant; la lice apparut alors aux regards comme une mer soulevée (lui roule des Ilots d'or et d'acier. De temps en temps, on voyait paraître au sommet de l'un d'eux, comme un llocon d'écume au bout d'une vague, quelque noble panache blanc; mais presque tous les faits d'armes de cette première course furent perdus, et ce ne fut que lorsque les trompettes sonnèrent la trêve et que les deux troupes se retirèrent chacune dans leur camp, que l'on put reconnaître de (|uel côté avait été l'avantage... Huit chevaliers montés et armés restaient encore autour du roi : c'étaient monseigneur le duc de lioui'gogne, messire Guillaume de Namur, messire Guy de la 'Irémouille, messirc Jean de Ilarpedanne, le baron d'ivery, messire Rcgnaud de Roye, messire Philippe de Bar, et messire Pierre de Craon.

Le roi avait bien eu l'idée un instant de défendre la joute

à ce dernier, ;"i cause de la colère qu'il avait amassée contre

' lui ; mais il avait réfléchi que sa retraite désorganiserait la

* On appelait nia(f«moù«{I« toute fgmme dont le mari n'était point encore armé chevalier.

mêlée, pour laquelle le nombre pair était de toute nécessité.

Six seulement accompagnaient le connétable: c'étaient monseigneur le duc de Berry, messire Jean de Barbançon, le seigneur de Keaumanoir, messire Jeoffroy de Cbarny, messire lean de Vienne et le sire de Coucy. Tous les autres avaient été portés à terre, et ils n'avaient plus le droil de remonter a cheval, ou avaient louché la barrière en reculant devant leur adversaire, et, par ce fait, étaient regardés comme vaincus; l'honneur de la première passe fut donc au roi, qui avait conservé le plus de chevaliers.

Les pages et les varlels profitèrent de ce moment de repos pourarroser la licealin d'abattre la poussière; les dames approuvèrent fort celte invention, et les chevalfers, certains que leurs i>rouesses seraient désormais vues et applaudies, en reprirent un nouveau courage ; chacun appela son page ou son écuycr, lui lit visiter son armure, ressangler son cheval, boucler plus solidement sa large, et se prépara à combattre de nouveau.

Le signal ne se lit pas attendre : les trompettes sonnèrent une seconde fois, les lances furent remises en arrêt, et, au mot : Il Laissez aller, « les dejix petites troupes, déjà diminuées de plus de moitié, fondirent l'une sur l'autre.

Tous les yeux se portèrent sur le roi et surniessire Olivier de Clisson qui couraient l'un contre l'autre. A moitié chemin de la lice, ils se rencontrèrent : le roi atteignit son adversaire en pleine targe si fort et si ferme que la lance se rompit; ma:s, (iuoi(iue l'atteinte dût être rude, le vieux sol (lat restadroit et debùutsurses arçons, son cheval seulement plia un peu sur ses jarrets de derrière, mais se releva noblement au'premiercoup d'éperon. Quant au connélable. il avait mis sa lance en arrêt comme pour menacer le roi; mais, arrivé ù portée, il en avait levé la pointe, indiquant ainsi (|u'il tenait à honneur de juuter contre son souverain, mais qu'il le respectait trop pour le frapper même dans un jeu.

— Clissùii, Clisson, lui dit le roi en rianl, si vous ne vous servez pas plus habilement de votre épée de connétable que de votre lance de chevalier, je vous en retirerai la lame et ne vous laisserai qui' le fourreau ; car aussi bien je vous conseille de venir désormais aux joutes avec un roseau pour toute arme, il vous rendra le même service que votre lance, si vous comptez toujours vous en servir ainsi.

— Monseigneur, répondit Clisson, avec un roseau j'afl"ronterais les ennemis de Votre Altesse, et avec l'aide de Dieu j'en triompherais, je l'espère; car l'amour et le respect que j'ai pour elle me donneraient autant de courage à la défendre (lu'ils m'ont donné de crainte à l'attaquer. Quant à la manière dont je compte me servir de ma lance envers tout auirc (ju'envers vous, si vous voulez en juger vous-même, regardez, monseigneur, et vivement.

En effet, messire Guillaume de Namur, après avoir désarçonné messire Jeoffroy de Charny, avait repris du champ et cherchait des yeux contre qui il allait courir. Mais chacun était occupé de son côté, el. quoiqu'il eût le droit d'aller porter secuurs à l'cux de son itarti qui étaient trop pressés, il dédaignait tctte inégalité. Au même moment, il enl.ndii la voix du connélable qui criait :

— A moi, si vous le voulez bien, messirc de Namur ! Guillaume inclina la lêie eu signe qu'il acceplail le défi.

s'assura surscsëWers, mit sa lance en arrci, rassembla ses rênes et courut sur messire Olivier, qui de son côté mil si u cheval au galop pour épargner à son adversaire la moiiie du chemin : ils su rencontrèrent.

Messire Guillaume avait dirigé la pointe de sa lance vers le heaume de Clisson, et le coup était si bien calcule qu'il atteignit le Cdunctablc au haut de sa visière el le déslie-iuma. l-^n même temps la lance de messire Olivier avait frappé son adversaire en pleine large. Guillaume de Naniur était trop bon cavalier pour vider les arçons , mais la violence du coup élait telle, qu'elle rompit la sangle, et que le cavalier t(Uileirselléalla roulera dix pas de son cheval. Des applaudissemens partirent de tojs côles. Li^ dames agitcreni leurs écharpes. C'était un des beaux coups de lailW qui eussent été faits.

C<i«son ne prit ooint le temps de demander Ul) autre cas-

OEUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS

que, car il vit que sa nelile troupe, qui n'avait pu reprendre ion avantage, éiait vivement pressée. Il se jeta, la tète dé- ■louverte, au milieu de la mêlée, brisa sa lanee déjà fati^ïuée '^e trois courses sur le casque de nicssire Jean de Ilarpcdan- .>e, qu'il déslieauma du coup ; et tirant son épée, il le pressa si vivement, avaut qu'il eût le temps de se renieltre, qu'il lui lit toucher la barrière. Alors il se retourna vers le champ de bataille. Deux cavaliers seulement tenaient encore l'un contre l'autre : c'étaient niessire de Craon et le seigneur de Heaunianoir. Quant au roi, il était resté spectateur de la joule, et n'y avait point repris part depuis qu'il avait couru contre Clisson Le connétable lit comme lui, et attendit le résultat du combat de son dernier chevalier contre son dernier antagoniste. L'avantage paraissait être au seigneur de Beaumanoir, lorsque son épée se rompit sur le bouclier de messire Pierre de Craon. Comme il n'était permis de se servir que de la lance et de l'épée, et que le seigneur de Beaumanoir avait brisé ces deux armes, il se trouva, à son grand désespoir, sans moyen de continuer le combat, et lit signe de la main qu'il se déclarait vaincu. Messire Pierre de Craon se retourna, croyant rester seul tenant du champ, lorsqu'il aperçut à dix pas de lui Clisson, son vieil ennemi, qui le regardait en riant : l'honneur de la journée allait se décider entre eux deux.

Pierre de Craon rugit dans son heaume ; car, bien qu'il fût habile chevalier et savant dans toutes les feintes des armeSj il connaissait l'homme de fer contre lequel il allait lutter; cependant il n'hésita point un instant, et lâchante son cheval les rênes sur le cou, il se renversa presque sur sa croupe, prit son épée à deux mains et fondit sur le connétable. Dans le chemin, on vit tourner deux fois celle épée rapide et flamboyante ; puis elle s'abattit avec un bruit pareil à celui d'un marteau qui frapi)e une enclume, sur la large à l'aide de la(|ur-lle Clisson garantissait sa lêle nue. Certes, si celle épée eût été émoulue, celle large, tout épaisse et de fin acier qu'elle était, se fût trouvée d'une faible défense pour un pareil coup ; mais on combattait à armes courtoises , et monsieur le connétable ne parut pas plus ébranlé de ce cou|) terrible, que s'il eùtélé frappé d'une baguette de saule par la main débile d'un enfant.

Le vieux guerrier se retourna vers Pierre de Craon, qui, emporté par son cheval, l'avait dépassé de plusieurs pas, mais qui, déjà en garde, l'attendait, la pointe au visage. Celte fois, c'était le connétable qui attaquait et Pierre qui se défendait. L'attaque fut simple, messire Olivier écarta avec son épée celle de son ennemi , puis prenant à son tour son arme à dt ux mains, et comme s'il eût dédaigné de se servir de la lame, Il en asséna avec le pommeau un si violent coup sur le heaume de messire de (.raon, (|u'il le bossna comme il l'aurait pu faire avec une masse d'armes. Le chev.ilier éleiidil le bras cl tomba évanoui sans prononcer une seule parole.

Alors le connétable s'avançant vers le roi, sauta à bas de son cheval, et prenant son épée par la pointe, il lui en présenta la poignée, di'elarant ainsi ipi'il se reconnaissait comme vaincu, et qu'il céilait au roi l'hoiineiir de la journée ; mais le roi, qui vil que (elle action était . I.mm> il" pure courtoisie, descendu de son cheval à son lom i Clisson et le

conduisit, au milieu ui.^ ^ipplandis ..i^iu tJ> s naines et seigneurs, au p'ed du balcon Uc la reine, ou II fut longuement félicité par madame Isabel, par monseigneur le duc de Touraine, i|ui avait vu avec plaisir la mésaventure de messire Pierre de tlrann, et par le duc de Nevers, (|iii , <|uoique peu porté d'amitié pour le lonnéiable, cialt Iro.i bon jouteur luini' me pour ne pas admirer le» grandes armes qu'il avait laites.

En CÂt moment, une cavalcade s'arrêta devant la porte de l'éirllse Sainte-Catherine; ceiil qui en parnivsait le chi'fdes. cendit de i-heva^el s'aeheuiina vers la lice. Il y entra toiil poudreux et tout boité, et allant ilroii au roi, il mil un genou en terre el lut pr^st-nla une lettre scellée des armes du roi d'Anglelcrre. Charles l'ouNrit : elle rontiriail la l(i»c accordée p.ir le roi lli hard cl s. s on. les. I.k] lelle iréve deviU durer trois ans, par lerre et par mer, .1 savoir du I" août «380 au 10 août I.TK. Le rot la lut aussitôt a h3>.'4volx, ri

celte nouvelle, que chacun attendait avec Impatience et qui arrivait en un pareil moment, sembla encore un nouvel et excellent présage du bonheur que l'on espérait d'un règne qui commençait sous de si riches auspices. Aussi, le seigneur de de Châteaumorand, qui était porteur de ce message, fut fort complimenlé par la cour; et le roi, pour lui faire honneur et lui marquer son contentement, l'invita à dîner à sa table, et 'l'emmena tout botté, sans même lui permettre d'aller changer de vêtcmens.

Le soir du même jour, le seigneur de la Rivière et messire Jean Lemercier, de la part du roi, messire Jean de Beuil et le sénéchal de Touraine, de la part du duc, se présentèrent à l'hôtel de messire Pierre de Craon, qui était situé proche du cimetière Saint-Jean, et lui signilièrent, pour le roi et le duc, que ni l'un ni l'iiulre n'avait plus à faire de son service.

La nuit suivante, el quoiqu'il fût encore bien souffrant et endolori du coup qu'il avait reçu et de la chute qu'il avait faite, messire Pierr* de Craon quitta Paris avec ses équi pages et prit la route de l'Anjou, où il possédait un grand el fort château que l'on nommait Sablé.

Le lendemain, à la pointe du jour, des hérauts S la ïfvrée du duc de Touraine parcoururent les rues de Paris précédés de trompettes, s'arrêtant à tons les carrefours et places, et y faisant lecture des lettres de défi qui, depuis un mois, avaient été envoyées en toutes les parties du royaume, ainsi que dans les principales villes d'Angleterre, d'Italie et d'Allemagne-, elles étaient conçues en ces termes :

" Nous, Louis de Valois, duc de Touraine^ par la grâce " de Dieu, lils et frère des rois de France, pour le grand dé- « sir que ikus avons de voir el d'avoir la connaissance des » nobl'js gentilshommes, chevaliers ou écuyers, soit du " royaume de France, soit des autres royaumes, faisons sa- 11 voir, non par orgueil, haine ou malveillance, mais par dé- » sir d'avoir leur honorable compagnie, avec le consentement 1) du roi notre frère, que nous tiendrons la lice depuis dix » heures du matin, jusqu'à trois de l'après-midi; et ce, contre » lent venant : et au dehors de notre |>avillon qui s'élèvera n à l'entrée du champ, seront attachées nos larges etécus ar-

• moriesde nos armes : c'est à entendre nos larges de guerre 11 et nos écus de pai<; et quiconque voudra jouter, enverra

0 loucher par son écuyer ou viendra toucher lui-même notre 11 écu, du bois de sa lance, s'il veut la joule de paix; notre » large, du fer de sa lance, s'il veut la joute de guerre; et

• pour que tous genlilslionimes, nobles chevaliers et écuyer» u auxquels celte chose viendra en connaissance la tiennent

• pour ferme et stable, nous avons fait publier ces lettres » et les avons scellées du-swaii de nos armes. Ecrites, faites

1 et donneesà Paris en notre holehie Touraine, le viugiième p jour de juin de l'an 4. 'iH'J depuis l'Incarnation de Notre- " Seigneur. •

L'annonce d'une joule où le premier priare du sang * devait tenir la lice, avait depuis longtemps fait grand bruit. I.es gens du conseil du roi avaient essayé de s'y opposer, lor>que le duc de Touraine était venu demander a son frère la permission de faire cette emprise a l'occasion de l'entrée de madame Isaliel ; le roi, i|ui aimait lui-même ces sortes de jeux et qui excellait dans les armes, fil lependanl venir le duc de Tour.iiiie pour le prier de reuonci r .'1 ce projet; mais celui-ci lui avait répondu qu'il avilit pris rengagement de cette Joule de-

• Il ne faut r<>p«>ndint pat croire qn'4 colle époque loi princes du '•.Tii; fii'Wlit re <|irils iinnl (1e\eiiin ile|iiii» ^ni» llrrri IV , ill n'i'Ui iiii \èrilal>lein< ni reRanli'*» que rnniine le>. pnniier» (jen» liUliuiiime* ilii rnjaiiine, el n<' p,itlageaii ni nultclucnl le carao* ttrc uci4 duDi la rnyanié èuli iléjh retjlup.

is\p.Ki, r>E B\vii:nE.

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vaut les dami^s de la cour, et le roi, tiiii connaissait loiile la valeur d'une semblable parole, avait permis que la rhose se peursnivît.

Il y avait d'ailleurs peu de risques à courir dans de semblables jeux; presque toujours les adversaires conibaltaii'ni :i armes enurtoises, et la tarse de guerre qui faisait devant le pavillon du tenant le pendant de l'écu de paix, était seulement là pour indiquer que son maître ne reculai! devant aii- "ine entreprise et était disposé îi accepter tous les genres le dé(l. Cependant il arrivait parfois que des baines pai licuiùres, profitant de eeUe occasion, se glissaient en amies dans la lice, et, là, se démas(|uant lunt-à-coup, venaient offrir un combat, réel auliru d'un combat simulé; il y avait donc toujours ilans le pavillon, ce cas éc'lii'anl. des armes i ninnliuset un clieval armé en £;uerre.

Madaiiic Valenline, quoique partageant renllKuisiasme cbevaleresque de celte époque, n'était point cependaiil sans inquiétude sur l'issue de la journée : la demande du cunseil lui avait paru bien juste, et elle avait craint avec son cœur ce que les autres avaient pensé avec leur raison. Elle était tlonc plonsi'c dans des réllexions pareilles à celles que nous venons de faire, lorsqu'on lui dit que la même jeune lille qu'elle avait envoyé cbercber la surveille, attendait dans son anticliambre que ce fût son boa plaisir de la recevoir. Madame Valenline fit elle même quel([ues pas au-devant di' la! porte. Odette enira.

Celait toujours la même beauté, la même grâce, la même landeur ;niais toul l'ensemble de cette douce créature avait pris une teinte de iiiélancolie mortelle.

— On"ave7-vous?lui dit la duchesse effrayée de sa pfileiir : et qui fait que je suis assez heureuse pour vous voir ?

— Vous avez été si bonne pour moi, répondit Odelle, que je n'ai pnini voulu fermer la grille d'un couvent entre moi et le monde sans vous dire adieu

— Comment! pauvre enfant, dit madame Valenline attendrie, prenez-vous donc le voile?

— Non, pas encore, madame, car mon père m'a l'ait promettre de ne point pronon(Tr de vceux tant qu'il vi\ rail; mais j'ai si fort et si longtemps pleuré sur sa poitrine, j'ai tant prié a ses genoux, qu'il m'a permis de me retirer coninu^ pi'usionnaire au couvent de la Triniiédontmalanleest la supérieure: cl voila que je m'y rends. I.a duchesse lui prit la main.

— Ce n'est pas là tout ce que vous avez à me confier, n'estce pas'.* dit-elle-, car il restait dans les yeux de la jeune lille une vive expression de tristesse et de crainte.

— Non, je voulais vous parler de...

— De qui?

— RI de (pii vouliz-vous (|ue je vous parle, si ce n'est de lui '' Pour qui voulez-vous que je craigne, si ce n'est pour lui?

— Que pouvez-vous craindre?

— Vous me pardunnerez, n'est ce pas, devons parler, à vous madame Valenline, de monseigneur le duc de l'ouraine ; mais cependant, si quelque danger...

— Ouelque danger I s'écria madanu> ValiMiline, expliquezvous : vous me failes mourii' I

— î.educva tenir la joule aujourd'hui, n'esi-ce pas?

— Oui. Eh bien?

— Eh bien! il est venu hier ihez mon père, — vous le savez, mon père a la réputation de tenir les meilleurs destriers qui puissent se trouver en la ville de Paris; — eh bien' il est venu hier des hommes qui ont deui.indéa voir lopins fort et le plus dur cheval de guerre qu'il eùl à vendre. Mon père leur a demandé si c'était pour la joule d'aujourd'hui, et ces hommes uni répondu que o\n ; ([u'un chevalier élrangery voulait faire desai'mes. — Il y aura donc une joule de guerre? reprit mon père. —Certes, ont-ils répondu en riant, el une rude. Alors, Sremblanle que j'étais :"» ces paroles, je les ai suivis; je suis descendue avec eux; ils ont choisi le cheval le plus fort qu'il y eût dans les écuries; ils lui ont essayé un chanfrein de bataille. — Odelle sanglota.- Comprenez-vous, nmdame?Oh! dites cela au duc ; dites qii'il y a projet et menace ( (Uiire lui ; Hites-lui qu'il se di'fcnde de loule sa forn- el (!'• luule son adresse. — Elle tomba à genoux. — Qu'il se delViule pour irons qui clés si belle el qui l'aime? lanl; oli ! diie^-lui comme

oti.'v. rdVPi., — V.

Je vous le dis, à genoux, les mains jointes: dites-lui cela comme je lui dirais, moi. si j'étais vous

— Meni, mon entant, merci.

— Vous direz à ses écuyers, n'est-ce pas? de lui choisir sa plus forte armure; lorsqu'il a été vous chercher en Italie, il a dn en rapporter quel(|u'une de Milan, où l'on dit qu'on les fait meilleures (|u'en aucun lieu du monde; dites-lui de veiU 1er à ceiiueson heaume soit parfaitement attaché. Puis enfin, si vous voyez, ce qui est impossible, car le rluc de Touraine est le plus beau, le plus brave et le plus adroit chevalier du royaume... que (lisais-je...?ah ! oui : si vous voyez qu'il faiblisse, car sou adversaire pourrait employer quelque sortilège, priez le roi. le roi sera là, n'est-ce pas? priez le roi de fair* cesser la joule; il eu a ledroit, jel'ai demandé a mon père. I.e< juges du camp n'out qu'à jeter leurbàlon entre les conjbalians, et il faut (pie le combat cesse : eh bien ! dites-lui de fairt cesser celte mallieiiii'use passe d'armes , puisqu'on ne la peutempécher; et moi, pendant ce temps... Elle s'arrêla.

— Eh bien! que ferez-vous? dit plus froidement la duchesse.

— Moi, je m'enfermerai dans l'église du couvent. Mainte nant que ma vie est à Dieu, je dois prier pour tous les hommes et particulièremrnl pour mon snuverain, ses frères et ses lils. Eh bien ! je jirierai pour lui, le front sur le marbre; je dirai à Oieu de prendre mes jours, car je n'ai que faire de mes jours, moi, en échange des siens; et Dieu m'entendra. Dieu m'exaiiiera peuirUe. Vous, de votre côté, priez aussi. Dieu entendra sans doute votre voix avant d'entendre la mienne; car vous éles une grande princesse, et moi je ne suis qu'une pauvre lille. \dieu, madame, adieu !

K ces mois, Odette se leva, baisa une dernière fois la main de la duchesse et s'élança hors de la ihambre.

La duchesse de Touraine alla aussiira aux apparlemens de son mari ; mais déjà depuis une heure il était à son pavillon, où il s'était rendu d'avance pour se faire armer de ses meilleures armes.

Au même instant on vint la prévenir que la reine l'ailendait pour se rendre au champ Sainte-Caiherine.

f.a jiiule était préparée au même endroit que la veille; seulement, dans l'inlérieur de l'enceinte et au-dessous du balcon du roi, on avait dressé la tente de monseigneur le duc de Touraine, surmonlée d'un peniion à ses armes, el communiquant avec une grande iliambre en cbarpenle où s? tenaicni les écuyers et chevaux, ces derniers au nombre de (juaire, trois destinés aux joules de paix, le quatrième armé en guerre. Au côlé gauche de la tente élail la large de guerre du duc sans blason aucun, et montrant pour seule devise un bàlon noueux avec ces mots : — J'offre le déii.

Au coié droit était l'écu de paix portant à «on centre trois fleurs de lis d'or, sur champ d'azur, qui éiaienl les armes des? enfans de Frame. Eu face el à l'exlrémiie de la lice était une porte donnant sur un champ attenant aux lournelles el (jui élail destinée à donner entrée aux chevaliers

.\ussilôl ipu^ le roi, la reine, et les seigneurs et dames de la cour t'urent placés, un héraut s'avança précédé de deux trompettes, et lut à haute voix les lettres de déli dont nous avons donné connaissance à nos lecteurs au commencemeni de ce chaplire : seulemenl. les juges du camp y avaient ajouie une(-lause relative à la manière de jouier, c'est, à savoir, que tout chevalier ou éiuyer i|ui toucherait l'écu de paix s'engageait à ne courir que deux lances; quanta ceux qui heurteraient la large de guerre, il était d'habitude que les arniei fussent à leur volonté.

Celle proclamaiion faite, le héraut rentra dans la iniie. Les juges du camp, qui étaient messire Olivier de Ciis-ou et monseigneur le duc de Hourbon, se placèrent aux deux côiés du champ clos, el les Irompelles firent entendre |j fanfare de défi -, madame Valenline élail pâle comme la mon.

Il veut un monuMil de silence, au bout dui|ucl uneaiilntrompette répondit en dehors de la lice répcianl bs niêines sons; les portes du fond s'ouvrirent: un chevalier s'avanva la visière levée, el ihaciin pui reconnaiire messire Boiicicaui le jeune; la duchesse respira eu leviivanl.

D<s qu'on l'eut reioniui, uiimuriuuii- bieiiveilUnl par.ou.

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Ut;LMii;:5 CO.\Jl'LfcltS D'^vLËXAlVUllE DLMAS.

rot loiife lîi {rnlerie ; îes seipnoiirs saluèrent rtf la "main , et les dames :i;iii'iei]i liuis moiicliniis ; cjr celui qui vi-uju d'entrer Piali (li's plus brjves et des meilleurs jouleurs qu'il y eûl |ianiii les cliL-valiers de Tèpoque.

Mcssire Boucicaiil s'inclina d'abord pour remerrirr les speclalcurs di' l'accueil qu'ils lui l'aisaienl ; ensuite, marchant droit au balcon de la reine, il la salua yiacieuseniini, baissant la pointe de sa lance jusi|u'a terre; puis ab:iissanl de sa niaiii jjanclie la visit''re de son heaume, il frappa courroisenicni d 1 buis de sa lance l'écu de paix du duc de Touraine, et mettant son cheval au fc'alop, gaijna l'exirëniité opposée de la lice.

Au même moment le duc s irtit tout appareiî'é, sa large bouclée à son cou et sa lance en arrêt. Il avait une armure milanaise di- l'acier le plus lin loui incrusiée d'or; les caparaçons de son cheval élaieni de velours vermeil, et tout ce qui est ordinairement en fer, mors et étriers, élait de pur argent; la cuirasse éiail du ri'sle si bien prise et si arlistement travaillée (ju'elle se prêtait à tous les inouveniens de son maître avec aiiiani de souplesse i)u'aurailpu le faire un hauberieon de mailles ou un surcoi de drap.

Si un murmure avait accueilli messire Boueicaut, de véritables applaudisseniens saluèrent le duc : car il était impossible de se présenter et de saluer avec meilleure grâce (ju'il ne le lit : iline cessèrent que lorsque le duc ferma son heaume; alors les Ironipelles sonuèrenl, les deux adversaires mirent leurs lances en arrêt, et les juges du camp crièrent : ■ Laissez aller. »

Les deux chevaliers donnèrent de l'éperon et fondirent l'un sur l'aulredetoute l'impéiiiosiléde leurs chevaux ; tous deux se frappèrent en pleine large, et brisèrent leur lance -, les deux chevaux s'arrêtèrent court, plièrent sur leurs diux jambes de derrière et se relevèrent tout iremblans, mais ni l'un li l'autre des deux adversaires ne perdit même un seul étricr; ils tournèrent aussitôt bride et revinrent prendre chacun une lance des mains de leur écuyer.

A peine se furent-ils ordonnés pour cette seconde course, que les trompettes sonnèrent de nouveau, alors ils revinrent l'un sur l'autre plus rapidement encore peut-être (|ue la première fois; mais chacun alors changea la direction d>- sa lance ■ tous deux se touchèrent à la visière, se désheaumèrent l'I passèrent outre; puis se retournant l'un vers l'autre, ils se saluèrent coiirloisemenl. Il était impossible d'avoir niainlrnu l'un contre l'autre une égalité plus parfaite . aussi trouva-i-on 'iue celle course devait faire un honneur pareil il chacun des adversaires.

Les deux chevaliers laissèrent leurs casques it ramasser ft leurs écuyers et revinrent tête nue, messire Koucicaut ;i la porte par laquelle il était f ntré, le duc de Touraine à la tente d'où il était sorti.

Un murmure flatteur accompagna ce d-^rnier jusqu'A son pavillon, f^r il si-nibbiit l'anbaiige Michel, tant il était beau avec ses longs cheveux blonds, ses yeux bleus, doux comme ceux d'un entant, et son teint île jeune lille.

1^ ri'ine ?e pem ha tout entière hors de son estrade pour le voir plus longtemps, et madame \aleiiline se rappelant ce que lui avait dit Odette, regarda la reine avec l'elfroi du pressenlinienl.

Au bout dnn Instant, les trompettes annoncèrent que le duc était prêt pour une nouvelle passe ; elles restèrent i|uelques niinute-4 <.in<i rèpi.nse, et Ion se demandait si une si belle Joute allait se lermiiier ,nns>i vile faute de len!ll>», lorsqu'une autre trompe m entendre un air étranger; au même instant la porie s'ouvrit, ri un chevalier parut visièrfl baKfiéi» et large au cou.

Mad.ime Valeniine Iremh'a car elle ne eonnalssall p.ii rtt nouvel ailver«atre, el celle joule de guerre (pi'elle rrai^-nail lui P'ellail daiM r:1me une crainte v.iitne ri ronlinile. qui n'aii^ii l'il 1 au fureta nM■^ule qu'elle vil rinrnnnii Vapprn» cher du pavillon : arrivé devant le balcon royal , Il arrêt» son denlrier, po^i le b»*de s» laiiep ,i Irrre, l'a'^vnjeiiii avec h'U g non e| pressant le ressort de son lasqiie. il »e de<(beauma. On vu alors un beau Jeune bunime de vingt-quatre

ans à peu près, dont le visage p^le et hautain resta étranger à la plus grande partie des assistans.

— Salut à notre cousin de Lancastre, comte de Derby, dit le roi, qui avait reconnu le cousin de Richard d'Angleterre : — il sait qu'il n'a\ail pas besoin de la trêve que noire frère d'outre-nier, (|ue Dieu C"nserve! vient de nous acrorder, pour êire le bienvenu à notre cour; notre envoyé messire de Châieaii-Moranil nous avait annoncé hier son arrivée; c'est un inessag. r de bonnes nouvelles

— Monsei-neur, dit le comte de fjerliv en s'inclinant de nouveau, le bruit nous est venu dans nuire ile des merveilleuses joules et emprises qui se devaient faire en voire cour, el tout Anglais que nous sommes de corps el d'esprit, noiiit avons voulu traverser la mer alin de rompre une lance en rb'nneur des dames frain'aises ; j'espère que monseigneur le duc de T'uraine voudra bien oublier que nous ne sommes que cuusin de roi.

L-i comte de Derby dit ces derniers mots avec une amertume railleuse (jui prouvait que dès cette époque il pensait déjà à franchir la distance qui le séparait du trùne.

Alors, i-aiuani une dernière fois le roi et madame Isabel, il remit son heaume, et alla frapper du bois de sa lance l'écu de paix du duc de 'louraine. Les couleurs que la crainte eB avait bannies reparurent seulement alors sur les joues de madame \alenline, car elle avait tremblé jusque-là que la haine iiaiioiiale de l'Angleterre contre la France n'eût amené le comte de Derby à ce tournoi.

f.es deux adversaires, avant de commencer la joute, se saluèrent avec la courtoisie (|ui devait distinguer deux si nobles seigneurs; puis les trompettes sonnèrent, ils mirent leurs lances en arrêt et coururent l'un sur l'autre.

Ils s'atteignirent en pleine large ; mais les chevaux s'éiant croises, ils furent forcés tous deux de l.icher leurs lances, qui tombèrent dans ia lice. L'écuyer du <luc de Touraine el celui du comte de Derby s'avancèrent aussitôt pour les ramasser et les présentera leurs maîtres ; mais tous deux et en même temps tirent un signe, et l'écuyer anglais vint offrir au duc de "Touraine la lance du comte de Derby, tandis que l'écuyer français allait présenter au comte de Derby la lance du duc deToiiiaine. Cette action fut fort applaudie, et ou la trouva d'une ihevalerie parfaite.

Les lieux chevaliers se croisèrent de nouveaa pour aller reprendre chacun sa place, puis, remettant leur lance en arrêt, ils fondirent l'un sur l'autre.

Cette fois les i hevaux servirent mieux l'adresse de leurs cavaliers, car ils se<hargèrent si ilroii que l'on eiM cru qu'ils allaieni se briser le front l'un contre l'autre. Celle fols encore, comme la première, les cheva'iers s'atteignirent en pleine armure avec une telle force, que les deux lances volé renl eu morceaux, el qu'à chacun des adversaires il n'en resta qu'un tronçon dans la main.

ruus deux se saluèrent alors; le duc de Touraine rentra dans son pavillon, le comte de Derby sortit de la lice : à la porte l'attenilait un page du roi qui venait le prier au nom de son niaiire de prendre, à la gauihe de la reine, place parmi les assistans. Le coiiiie accepta c«t honneur, et parut un Instant aprcs Mir I estrade royale tout armé, comme il avait combattu, à l'excepiion de son heaume qu'un page a sa livrée portait tlerrière lui. Aussitôt que le conlA fut assis les ir.'mpellis tirent un troisième appel.

Celle fois la reponM> fut si prompte, qu'on eUi dit un écho : seulement elle se (Il av.r une de ces longues trompes de guerr' dont on ne se servait que dans li's mèiees, el dont I* son éclatant ei terrible était desline a itTr.ivir l'enueml. (Chacun tressaillit, el niailaine Naienliiie se signa en grand'crainle, disant :

— Mon Dieu, SeiKiieur. ayn pillé de moll

Tous les yeux se lixèrrni sur la porte, qui s'ouvrit e| donna passage a un rhrvitlier armé de toutes pie<es jour une loule de guerre, r'eviadire d'une (oiie lai re, d'un» de ces buigiies epees duni on pouvait !»e servir aliernaiivemeiil à une nu deux mains, ri d uiie hache il'arnies j| avait M large bouclée au cou, son écu au bras n srs ■rnuiirii»».

pour répondre à celles du duc do Touraine, qui, nous l'avons dit, élaienl un bâton noueux avec cet exergue : Je porte le défi, étaient un rabot destiné à enlever les nœuds du bàion, avec cette réponse : Je te /ims.

Chacun piMia les yeux sur le clievalier avec la curiosité qu'une pareille cii'eoiislance exeiiait toujours ; triais sa visière éijil lirriiiélii|uenienl fermée, aucuin^arniuirie héraldique ne brillait sur sa targe, son casque seul portail un ornement qui atiestait nierveilleusenieut ou sa naissance ou sa dittnité: !''était une couronne eoiiilalc d"or pur.

11 s'avança dans la lice faisant niano'uvrer son cheval de guerre avec cette habileté gracieuse qui dénonçait le chevalier habitué aux armes. Arrivé devant le balcon royal, il inclina son Iront jusqu'à la crinière de son destrier; puis, au milieu d'un silence (juc la respiration même n'osait troubler, il alla au pavillon du duc de ïouraiiie, et lieurla fortement du fer de sa lance la targe de guerre du noble tenant. L'appel de mort retentit d'un bout à l'autre du champ clos; la reine devint pâle, mailame Valentine jeta un cri.

i:n écuyer du duc de Touraine se pn senta aussitôt ù la porte du pavillon, examina quelles étaient les armes offensives et défensives du chevalier, puis, le saluant avec courtoisie : n 11 va être fait ainsi que vous le désirez, monseigneur, " lui dit-il; et il se retira.

Le chevalier gagna le bout de la lice, où il devait attendre que le duc de Touraine ci"il fait ses apprêts. Au bout de dix minutes, ce dernier sortit de sa tente revêtu de la même armure qui lui servait depuis le matin, mais moulé sur un autre cheval frais et vigoureux; il portait, comme son adver saire, une forte lance à fer aigu, une longue épceau cùté, et une hache d'armes à l'arçon de sa selle : toutes ces armes étaient pareilles à la cuirasse, merveilleusement riches comme elle, et damasquinées d'or et d'argent.

Le duc de Touraine lit un signe de la main pour indiquer qu'il était prêt ; les trompettes sonnèreni, les adversaires assurèrent leurs lances en les appuyant sur le laucre et en les serrant sous le bras; puis i ijcronuaut leurs ehevaux, ils tondirent à toute volée l'un sur I autre, et se rencouirèrent juste au milieu de la lice, tant chacun d'eux avait mis le même empressement!! venir au devant de sou adversaire.

Chacun y avait été vigourcusemwit et de bonne foi, car la lance du chevalier inconnu avait pris le heaume du cas(|ue du duc de Touraine aux lumières, et le lui arrachant de la tête, elle l'avait jeté il dix pas derrière son cheval ; de son côté, la lance du duc de Touraine avait frappé son adversaire en pleine large, cl la perçant d'outre en outre, elle avail rencontré la cuirasse , et glissant sous l'épaulière, était allée lui blesser légèrement le bras gauche ; de ce coup la lance s'était rompue à un pied du fer, et le tronçon était resté dans la large.

— Monseigneur de Touraine , dit le chevalier , remettez, je vous prie, un autre heaume, tandis que je m'en vais arracher ce tronçon, qui ne me blesse pas, nutis qui me gêne.

— Merci, mon cousin de INevers, répondit le duc, car il l'avait reconnu ù celte haine profonde et intelligenle (|ue chacun d'eux nourrissait dars son cœur, nu'ici ; je vous donnerai tout le temps nécessaire pour faire bander et étaucher votre bras, mais je continuerai le combat ainsi.

— Qu'il soil fait ainsi que vous voudrez, nuniseigneur ; mais comme un combat peut se continuer aussi bien avec un fer de lance dans la large, qu'avec la tête désheaumée, je n'ai plus besoin pour le reprendre ijue du temps qu'il me faut pour jeter celle lance et tirer cette épée. Il joignit en même temps le geste il la parole et se trouva l'épée k la main.

Le duc de Touraine suivit son exemple, et, lâchant les n^ nés de son cheval, il couvrit sa tête désarmée avec son écu ; quant au romie d'î INevers, il laissa peiulre sou biasgauche, d(Hit l'armure laussée par le tronçon de la laïue ne lui permettait plus (le se servir. Les éeiiyers, qui s't laieul approchés pour porter SiTours :i leurs u.ailres, se reiirèreul en les voyant cinliuuer le cumbal.

ElTeclivement il avait repris avec uiie uuuvelle vi-uciir : le «omie de tSeverv s'iuquictail peu de la gène (juc lui causait

l'impossibilité de se servir de son bras gau( he, et compunt sur la trempe de <on armure, il s'ollril eniierenient couvert par elle aux coups de sou adversaire; il alia<|uail donit sans relâche cette lête nue qui neiaii plus abritée que par le bouclier, et chacun de ses coups rcieulissaii .sur lui comnc un marteau sur une enclume, taudis que le duc de Touraine, plus remarquable encore par son élégance et son adresse que par sa force, tournait autour du duc. (hercbant avec son épée Ir; d faut lie l'armure en attaquant de la pointe ce qu'il n'espérait pas atteindre avec le tranchant, l'a^ un bruit ne s'élevait dans, toute l'enceinte, on n'entendait que le fer lieurtant le fer; on eût dit que le soufne même craignait de sortir de la bouche des spectateurs, et que toute la vie de cette (oulc immobile était passée dans ses yeux et se conwntrail dans ses regards. Cependant, et coicme Shacun ignorait le nom de son adversaire, toutes les s\;npaihies, tous les désirs étaient pour le duc de Touraine ; sa lête, sur laquelle son boui-lier portait une ombre, eilt pu servir de modèle a un imagier pour peindre l'archange Michel; le caraitèrc insouciant de sa physionomie avait di-paru ; ses yeux lançaient des flamuH'S, ses cheveux flotlaient comme une auréole, et ses lèvres écartées par une crispation nerveuse laissaient afiercevoir le blanc émail de ses dents ; de sorte qu'à chaque coup <|uc frappait sans relâche la rude épée de son adversaire, un frémissement courait dans celte assemblée comme si tous les pères eussent tremblé pour leurs fils, toutes les femmes pour leurs amans.

En effet, l'écu prolecteur s'entamait petit à petit, chaque atteinte en enlevait un morceau d'acier, cornuM» s'il eti frappé sur du bois ; bientôt, il se fendit par le niilieu, et le due seniH peser sur son bras les coups qui jiis(|ne-là étaient tombés sur le bouclier; enlin, une dernière aHeinle, glissant le long de ce bras, tomba sur sa tête, et lui entama légèremeiii le front.

Alors le duc de Touraine voyant que son écu mutilé n'était |)lus pour lui qu'une défense inutile que son épee était trop faible pour enlanier l'armure de son adversaire, lit faire un boiul de retraite à son cheviil, el jetant loin de lui de la main gauche son écu, de la droite son épée, il saisit de toutes deux la lourde hache d'armes accrochée à son arçon, el revenant sur le comte de Nevers avant qu il n'ait pu soupçonner son intenti(pn, il lui en asséna sur le heaume un tel l'oup, que les attaches de la visière se i'onq)irent et que le comte de Nevers, sans être d' sheaumé, se trouva le visage découvert; il secoua la têie, et le casque tomba; tout le monde poussa un grand cri en le reconeaissant.

Au même instant, et comme il se dressait sur ses arçons afin de rendre coup pour coup, les bâtons des deux juges du camp tombèieul entre lui el le duc de Touraine, et la voix forte du roi cria, au-dessus de toutes les voix :

— Assez, nu^ssieurs, assez!

C'est qu'au coup du comte de Nevers, et en voyant !e sanj couler sm- le visage du due, madame Valentine s'était évanouie, et que la reine pâle el tremblante avait saisi le bras du roi en lui disant :

— Faites cesser, monseigneur! au nom du ciel, faites cesser.

Les deux combattans, si acharnés qu'ils fussent, s'arrêtèrent aus>ilot. Le comte de ÎSevers laissa pendre S'Ui épce a sa chaiue ; le duc de Touraine rattacha sa hache d'armes à ses arçons. Les écuyerss'appnichèient de leurs maîtres : les uns élanchèrent le sang (|ui coulait du front du duc de Touraine, les autres arraiherent de b large du comte de Nevers le tronçon de la lance dont le fer allait ]usqn à son épaule.

Lorsque celle double opération fut faite, ils se saluèrent avec une froide courtoisie, et comme gcii-> venant de jouer un jeu ordinaire. Le «'omif de ÎSevers sortit de la lice, el le duc de Tour;iine s'avança vers sa lente pour n'preiidre un autrs cas(|ue. Le roi se leva sur son estrade et dit ft haute voix :

— Blesseigneurs, notre plaisir est que la joule soit ainsi terminée et Unie

En conséquence, le duc de Touraine, au lien de coaliauer

OKrvp.R-s roMPi.KTFs iVAi.r.\'A.Nr>nF. raMvs.

if\vi clii'inin. s'avnnfa vors le balron royal pour rccpvoir lo brarelel qui était le prix réservé au tenant de la joiiie ; i::iis, arrivé an ba<<, madame Isabel lui dit pracicusenient :

— Montez A nous, monseigneur, car, pour donner plus de prix à noire présent, nous voulons nous-mènie l'attacher ù votre bras.

Le duc sauta légèrement à bas de son cheval. L'n instant après, il recevait à genoux devant la reine le bracelet qui lui avait élé promis au corlége; et, tandis que madame Valenline essuyait le front de son mari iiour s'assurer que la blessure n'était point profonde, tandis que le roi invitait le comte de Derby fi diner au palais, la main du duc rencontra celle de madame Isabel, et la première faveur adultère fut mystérieusement donnée et reçue.

Toutes ces fêtes et joules terminées, le roi pensa aux gouvernement et adminislialioii di' son royaume : tout était parfaitement en paix au dehors, et la France pouvait sommeiller un instant tranquille au milieu de ses alliés : à l'orient, c'était le duc Galéas \isconti, que le mariage de madame Valentine liait par monseigneur le duc de Touraine .'i la maison des (leurs de lis; au midi, c'était le roi d'A.ragon, parent du roi de France par sa femme madame lolande de Bar; au couchant, le duc de Bretagne, vassal remuant et in-, soumis, mais non encore adversaire déclaré; enliii, au nord, c'était l'Angleterre, la plus vieille et la plus mortelle ennemie de la France, mais qui sentant remuer dans son sein tous les germes d une guerre civile, venait de laisser endormir sa haine et d'accorder comme une faveur à sa rivale une trêve de trois ans qu'elle aurait pu elle-même sollici. 1er comme une gr;lce. Les provinces seulement réclamaient donc à cette heure la sollicitude du roi: mais aussi elles la réclan)aient instamment. .'<utcessiveinent ruinés parles adiiiinisiraiions successives des ducs d'Anjou et de Berry, le I^anguednc et la Guyenne, épuisés d'or et de sang, lenilaieni vers leur jeune souverain leurs n)ains décharnées et suppliantes. Messire Jean Lemercier et le sire Guillaume de La Rivière, (|iii étaient du conseil le plus intime du roi, l'exhorlaienl depuis longtemps à \isiler les Marches lointaines de son royaume. Il s'y décida enfin, et le départ fut résolu pour la .Saint-Michel proi haine *. L'itinéraire fut tiaci- par Dijon et .\vignon, et, par conséquent, le duc de Bourgogne •-■t le pape Clément reçurent avis du iirochaiii jiassage du roi.

\ujour dit, Charles partit de Paris en la compagnie du duc Louis de Touraine, du sire de Coucy el de beaucoup d'autres chevaliers encore; il rencontra ft Ch;'ilillon-sur- .Seine le duc de Bouilion el le comte tic fVevers (|ui venaient au devant de lui pour lui faire honneur. Arrivé a Dijon, il y trouva la duchesse <le Bourgogne, qui s'y était l'ait une cour des dames el damoiselles qu'elle savait être les plus agréa- Ijlesau roi : c'était mailame de .>>idly, mademoiselle de Nevers, la dame de Vergy, el d'autres eiworc, fleurs écloses aux liges des plus nobles familles de France. Lit, Il y eut dix jours encore de fêles; el le roi prit congé de sa lanle après bien des complimens el des cadeaux aux dames de sa couV. <,»uaul au duc, il monta sur une grande barque, descendit le Bhftne, el arriva presque en même temps que le roi t Avignon.

Connaisservou» Avignon la ville sainte, aujourd'hui Irisie et siindire comme une puissance déchue, el tpil se mire éleriiellenunl dans le Ithône rherchaiit :i son front la tiare pa pale' ('était alors la courtisane de Clénienl VM. t'n graiidinnllre île Tordre de Malle venait de nouer autour de sa

• J* »epMmhr# iihu^

taille une ceinture neuve de remparts *. Jean .WII, Benoit Mi, Clément VI, l rbain V, lavaient dotée la veille de son palais ponlilical, et saint Bénézet de son pont miraculeux. Klle avait une cour dorée de cardinaux libertins cl d'abbesses mondaines: elle vivait, le jour, dans une atmosphère parfumée par l'encens de ses cérémonies et de ses fêles, et le soir elle s'endormait voluptueusement aux chants mélodieux de Pétrarque et aux murmures lointains de la fontaine de Vaucluse.

Ce fut l'hilippe-le-Bel qui, ramassant la couronne papale, tombée de la tête de Boniface '\III. au soufflet que lui donna Calonne, la posa sur le front de Clément VI, et qui, pour réunir dans .sa main et dans celle de ses successeurs le pouvoir spirituel au pouvoir temporel, conçut le projet gigantesque de di shériter Rome de sa royauté catholique et d'en doter la France. Avignon reçut l'hAle sacré du Vatican, el le Rhône vil le vicaire du Christ étendre sur son balcon la main qui lie et qui délie, et les Français entendirent pour la première fois prononcer la bénédiction universelle tirhi et nrbi.

Mais un grand schisme s'était élevé dans l'Église : Rome, efl'rayée au premier abord, aval', repris courage et avait élevé autel (Outre autel. Le monde chrétien s'était séparé en deux partis : l'un reconnaissant le pape d'Avignon, l'aulre niant iiu'il put exister un siège pontifical hors de la ville où sa ni Pierre l'avait fondé. Les deux papes , de leur c('iié, loin de resl'T inadifs dans cette guerre civile ciii ils avaient uni> puissant intérêt, s'étaient faits chefs de la double cl grande année (hrétienne, el. >'anathématisanl n'-ciproipiement, ils ruinaient leur pouvoir par leur pouvoir lui-même el éleii;iiaiiiit imprudemment leurs foudres spirituelles en se les lan(;anl l'un à l'autre.

Dans cette grande querelle el selon qu'ils avaient élé alliés ou ennemis de la France, les peuples avaient tour.l tour reconnu le pape d'.\vignon ou celui de P.ome. Les seuls qui (léchissent alors le genou devant Clément VII éiaienl le roi d'Esjiagne, le r(d d'Kcosse elle roi d'Aragon ; mais comme ils ne le faisaient ipie par considération pour le roi de France, ce fut donc nue grande fête pour Clément que de recevoir le souverain ipii seul le soutenait encore contre les prétentions de ^on rival ; et si, aux dîners cl fêles qu'il lui ilouna, il se fil servir sur une table ù part el prit le pas sur lui, il essaya bien vite de lui faire oublier celle suprématie de l'autel sur le tn'ine, en remettant au roi la noniinatioii de sept cent cinquinle bénéfices à son choix eu faveur de?, pauvres clercs de son rovaume. n\ lui accordant la faculté de nommer aux é êcbés de Chartres et d'\n\erre, enfin eu ordonnant arcbevique de Reims le savant Ferry Cassiml que le roi honorait de sa protection el qui lui mois apiè> son élection mourut empoisonné par les dominiiains.

Le roi de France, eu é( baiige de ces faveurs, s'engagea à lui donner aide et secours contre l'anti-pape, lui promit (pie de retour en France ", il s'occuperait activement, el mcmipar la voie des armes, de détruire le schisme existant ■ enfin, après huit jours de séjour en la ville d'.\vignon. le roi prit ciHigê de Clément, et s'en revint .'i Villeneuve.

L;i il remercia. :'i leur grand élonnemenl, ses oncles le» ducs de Berry cl de B(uirKogne de la bonne compagTiie qu'iU lui avaient faite, cl leur de. lara que son dé>ir eiail (lu'ils rrlournassenl, l'un ii Dijon, l'autre a Paris, que, ipianl à lui, il allait t oniiniur sa roule vers Toulouse, arconqtagné du duc de Touraine el du duc de Bourbon.

Les deux oiu les du roi virent alors seulcnu-nl quel élail If véritable motif de «-e voyage, et que le roi, en l'entreprenant, n'avait d'autre but que de faire une cinpiêie sur le gouvernement arbitraire qui venait de désol,-r le Languedoc, Ils laissaieni avec lui messire de la Rivière el Le Mercier, Montagne el Le W-pw de Villaine, qu'il» savaient cire des hommes inl<>gres el sévères que le duc de Heri^' rrovail ses eu-

• 1 .i(il» VIII »vall fiil alullre \f\ itroiniif*.

**VviKni>n n'était |»i(nl Kr.-inro i il fnrmail U riiiitilr iruit fital k part. >ton> t<> liin' de romlil.

ISAbEL iJl. liAMÈKl..

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iH'iiiis iHMbOiiiU'Is, el t|ui, do taii, n'elaitnl eniit'iiiis ijiii' de ï>ibc.\aciioiis. Aussi les deux ducs (|uitlèrent-ils Villeneuve fort liisles.

— Que |)eusez-vous de cela, Icère ? dit le duc de Ben y au fîiit: de liuuigogne en sortant de la ville.

— Je pense, répondit lelui-ci, i;ue notre neveu est jeune, l'i nLiil lui arrivera nialhcnr pour ci-oiiler déjeunes conseils; mais pour le moment il faut souffrir. Vu jour viendra où l'cux qui le conduisent oti il va s'en repentiront, et le roi aussi. Quant à nous, mon frère, retournons en nos pays : latit que nous serons ensemble, personne ne nous fera tort; car, après lu roi, nous sommes les plus grands du royaume de France.

I.c lendemain le roi passa à iNinies, et sans s'arrêter dans la vieille ville romaine, il s'en alla coucher à Lunel : le lendemain encore il s'arrêta i)our diner à Montpellier, et c'est là qu'il commença d'entendre les géniissi mens et les plaintes : encore, lui dit-on, que plus il irait en avant, plus il trouverait le pays ruiné, et que ses deux oncles, les ducs d'Anjou et de Berry, qui successivement venaient de l'administrer, l'avaient laissés! pauvre que les plus riches et les plus puis- .sans avaient à peine de quoi faire sarcler leurs vignes et labourer leurs terres.

— Ce sera grande pitié pour vous, lui disait-on, sire, que de voir vos enfaiis rançonnés au tiers, au (juiirt, au douzième du leur, payant cinq ou six tailles par an, et toujours écrasés par une nouvelle taxe avant d'avoir acquitté l'ancienne; car les deux seigui'urs vos oncles ont, entre le Rlioue et la «lironde, levé arliitrairement plus de ,1i),(:(lO livres. Le duc d'Anjou encore ne s'en prenait qu'aux riches et aux puissans; mais le duc de Berry lui avait succédé, et n'épargnait ni riche ni pauvre; il avait tout fauché et moissonné devant lui. On ajoutait que toutes les exactions s'étaient faites par les mains de son trésorier, qui était de la cité de Béziers, et qu'on a|)pelait Béti>ac, et que ce Bétisac, glanant encore où son niaiire avait récolté, ne laissait^as même au peuple ce que le fermier laisse aux oiseaux du ciel, l'épi qui toinhe du chariot de la moisson.

\ ces paroles le roi répondait que si Dieu lui donnait secours, toutes ces malversations cesseraient; qu'il n'aurait pas plus de considération pour les ducs ses oncles, que s'ils n'étaient pas les frères de son père; et que, quant à leurs mauvais conseillers et agens, il ferait faire sur eux des inquisitions impartiales et sévères. C'est au milieu de ce con- <-ertde malédictions f|ue le roi entra dans la ville de lieziers, où était Bétisac : mais il recommanda le secret sur les plaintes qui lui avaient été faites, et donna ostensiblement les trois ou (|uatre premiers jours de son arrivée aux fêtes, tandis (|ue secrètement il avait commis des inquisiteurs pour faire une enquête : or, le (|ualrieme jour, ces inquisiteurs vinrent lui dire qu'il s'élevait contre le trésorier de son oncle de telles (-liarges, qu'elles n'étaient point a pardonner, car elles entraînaient la peine capitale.

Le conseil du roi se rassembla donc, et lorsqu'il fut réuni, lUi lit prendre chez lui Bétisac, (pion amena et qu'on introduisit devant ses juges.

Mors ils lui montrèrent sur la table une foule de papiers cl de preuves con>tal;ini ses exactions, cl lui dirent :

— Bétisac, regardez, et répondez. Qu'avez-vous à répondre contre ces cédules-ci'i'

.\ ces mots, un grellier les prit une k une, et les lui lut toutes : mais à chacune il avait les réponses prêtes; car les uin!S, et c'étaient celles où était sa signature, il les reconiuiissait bien, mais il ajoutait que c'était d'après les ordres du duc de Berry (|u'il avait agi, et ([iion n'avait qu'a iiueringer son maitre; (piant aux autres, il les niait, disant :

— Je n'en ai nulle connaissance; paile/-en aux sénécliaux de Beaueaire et de Orcassoiine, ou bien encore au chancelier de Berry. Les inquisiteurs êlaient fort embarrassés; mais en alicndant de nouvelles preuves, ils l'envoyèrent en prison. SilOt (|u'il y lut êcioué ils se rendirent il son hôtel, saisirent tous ses papiers, les emportèrent et les visitèrent à loisir. L;'i on trouva qu'il avait été fait de telles exaction!-

et levé de toiles sommes sur les sénéchaussées et seigneuries du roi, que ceux qui entendaient lire doutaient de ceux qui lisaient : alors on le fit venir de nouveau, et il reconnut lexaciilude de tous les comptes, dit que toutes les sommes en étaient bonnes et vraies, mais il ajouta qu'elles n'avaient fait que passer entre ses mains et étaient tournées au proht de monseigneur de Berry, et qu'en un lieu qu'il désigna il avait quittance de tout en son hôtel : en effet, ces quiilance!i furent apportées devant le conseil, comparées aux recettes, et se trouvèrent à peu près exactes. Il y en avait pour une souinic de trois millions.

Les inquisiteurs restèrent stupéfaits devant de pareilles preuves de la cupidité de monseigneur de Berry.

On demanda à Bétisac ce que son maitre avait pu faire d« pareilles sommes.

— Monseigneur, répondit-il, je ne puis le savoir, moi; une grande partie est passée, à ce que je crois, en achats de cliàteaiix, û hôtels, de terres et de jjierreries à messeigneurs les comtes de lioulogn;' et d'Elampes ; ses maisons, vous le savez, sont d'ailleurs splendidement tenues, et il a tant donné à Thibaut et à Morinol, ses valets, qu'à l'heare qu'il e»t ils sont riches.

— Et vous, Bétisac, lui dit le sire de La Rivjère, avezvous bien eu cent mille francs pour voire part dans celte pillerie?

— Messire, répondit Bétisac, monseigneur le duc de Berry tenait son pouvoir du roi, je tenais le mien de monseigneur le duc de Berry ; je suis donc autorisé de fait par le roi,"puisq e j'étais l'avoué de son gouverneur. Dès lors toutes les taxes que j'ai levées sont légitimes. Quant à ce qu'il m'en est resté entre les mains, ce fut par la peruiission de monseigneur de Berry. Monseigneur de Berry tient que ses gens soient riches : ma richesse est donc bonne et raisonnable, puisqu'elle me vient de lui.

— C'est follement parler, lui répondit messire Jean Leniercier; il n'est point de richesse buiine et raisonnable si elle est mal acquise. Retournez en prison, tandis que nous allons peser ce que vous nous avez dit. >ous rapporterons toutes vos défenses au roi, et il en sera fait ainsi qu'il décidera.

— Dieu veuille le conseiller I dit Bétisac. Et sur ce il salua ses juges et on le ramena en prison.

Cei)eiidani dès que celle nouvelle fut répandue dans le pays, que Bétisac était en prison de par le roi et allait être jugé, tout le peuple des campagnes envirouiiantes afiliia dans la ville; les malheureux qu'il avait dépouillés entraient de force jusqu'en l'hôtel du roi pour demander justice; et lors- ((u'il sortait , ils se mettaient a genoux sur son passage, et lui |)réseiitaienl des supplications et des plaintes. Les uns, c'étaient des enfaiis qu'il avait faits orpbelins; les aulreâ, c'étaient des femmes ([u'il avait faites veuves; les autres entin, c'étaient des tilles qu'il avait faites mères; ou la persuasion manquait, la force avait clé employée. Il avait tout tari, cet homnie, les trésors, les veines et l'honneur. Le roi voyait bien que le sang du pauvre peuple cri;iil et gémissait hautement, appelant vengeance sur le prévaric;iieur, et il ordonna que le conseil rendit son arrêt contre lui.

Mais voil.i ipiau moment où les juges étaient^asseuibles, entrèrent deux chevaliers ; c'étaient les sires de^^anlouillel et de Mespin. Ils venaient, au nom du duc de Berry, avouer tout ce que Bétisac avait fait, et requérir le roi et son conseil de remettre cet homme enlre leurs mains, et de tourner, si lel était leur plaisij, l'enquête contre ie duc.

Le conseil alors se trouva dans un embarras exln'^iw. Lr ^ duc de Berry pouvait un jour ou l'autre reprendre sur le roi l'ascendant qu'il avait perdu ; et, dans cette prévoyance, clia cuu craignait de le mécontenter. Dune aulre part, les en mes et l'oppression de Belisac étaient si païens et si visibles, que c'était f;'icher Dieu <|ue de permettre qu'il sortit intact de sa prison. On proposa bien de faire saisir ses nieubleô et ses héritages, de les mettre en vente, et d'en distribuer l'argent au pauvre peuple; de celle luanicre, il se letrouvcrait pauvre et nu comme monseigneur de B<'rry l'avait pris . mais le roi ne voulut point de denii-.iislico ; il dit qu'il n'j

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OEI VRE3 COMPLÈTES D'ALEXKNDRE DIMAS.

aviit que ceux qu'il avait ruinés qui se contenteraient de celte restitution . mais (|ue pour les familles où il avait senié i-m trépas et honte, il fallait sa mort et son infamie.

Sur ces entrefaites, un vieillard se présenta devant le conseil ; il a^ait appris ce dont il s'agissait, et il venait oïlrirau roi et aux inquisiteurs de laire avouer à Bétisac un crime ijui lui serait personnel, et que mcnseigneur de Berry ne pourrait prendre pour son compte. On lui demanda ce (|uil était ■écessaire défaire pour cela. — Il faudrait me mettre dans la même prison que Bétisac, répondit-il ; mais poi'r d'a^Jres explications, il n'en voulut pas donner, disant que la chose était son affaire et le regardait, puisqu'il s'était chargé de la mener a bien. Il fut donc fait ainsi qu'il le désirait .- des gardes le conduisirent publiquement à la prison ; le geôlier reçut leur instruction, poussa le nouveau venu dans le cachot 4u prisonnier, et referma la porte derrière lui.

Le vieiltard parut ignorer complètement que le cachot fiit habité ; il étendit les bras devant lui comme un homme (|ui n'y voit pas clair ; puis, lorsqu'il fut arrivé a son extrémité, il s'assit adossé contre le mur, et ramenant ses genoux contre lui-même, il y appuya les coudes et laissa tomber sa tête entr'' ses mains.

Bétisac; dont les yeux s'étiiient habitués depuis huit jours à l'obscurité, regardait faire ce nouvel hùle avec toute la curiosité d'un homme qui se trouve en pareille situation ; il fit an mouvement pour attirer son attention, niais le \ii'illard resta immobile et comme plongé dans une rêverie profonde; alors il prit le parti de lui adresser la parole, et lui demanda s'il ne venait point du dehors.

Le vieillard leva les yeux et aperçut dans un coin celui qui l'iiueriogeait ; il étaii à genoux et dans l'altitude de la prière. Cet homme osait prier. Le \ieillard tl•e^^aillit en se voyant si prés de celui qu'il avait promis de perdre. Bétisac répéta sa demande.

— Oui, réiiondil le vieillard d'une voix creuse.

— Et de quoi s'occupait-on dans la ville? demandât-il en affectant un air d insouciance.

— D'un certain Bétisac, repartit le vieillard.

— Et qu'en disait-on'? continua timidement celui qui avait tant d'intérêt a la question (|u'il adressait

— On disait que justice serait faite enfin, et qu'on allait 'e pendre.

— Mon Seigneur Jésus ! dit Bétisac en se levant tout debout.

Le vieillard laissa retomber sa tête dans ses mains, et le silence du cachot nr fut trouble que |)ar la rcspiraiio.i oppressée du celui qui venait d'apprendre cette terrible nou velle.

Il resta un moment immobile ; mais bientôt les jambes lui faillirent, il s'adossa contre le mur et s'essu\a le front. Puis, après un instant d a>< ablemeiit, il continua d'une voix rau- '.-«i ^ue et sans changer d aiiiinde : <»*« — Sainte Marie! n'est il aucun espoir pour lui? '»*'i Le vieillard resta silencieux el immobile comme s'il n'a- ■'^' mil pas entendu celte question.

■*^^-<!. — le vous demande s'il n'y a aucun espoir, dit Bétisac *••. marrl'ant a lui et lui semuaiit le liras avec frénésie.

— Si, répondit lran(|iiilleinent le vieillard, il y en a un : e'pst que la corde casse.

— t) mon Dieu ' mon r»ieu I s'écria Ilélisac en se tordant les maliH; que faire'' cl (|iil nie dminiTa un conseil'

— Ah ' dit le vielll,iril en le rega^l.int d'un air sombre romme s'il n'eût pas voulu perdre une enprc>.slnn de son df'^rspoir. Ah ! c'est doni- vous cet homme qu'un peuple tout entier maii'tli ' n'est-ce pas qu'elles sont lourdes a porter les «1ernl<>res heures d'une pareille vief

— Oh ! du Iléli»ar, qu'on me prenne tout : meubles, ,irfenl, maisons ' (|u"on les Jette ,t ce peuple qui crie, el (|n'nn me laisse la vie! dussé-Je la passer dans ce eachot, 1rs fer» aux pieds el aux malus, sans revoir le Jour ! mais la vie I la vie ' oh ! Je veux vivro !

Le mallieiireiix se roulait comme un forcené : le vieillard !• regardait faire puis, lorsqu'il le vil h.iletani et épnM

— Et celui qui vous donnerait un moven de vous tirer de là? lui dit-il.

Bétisac se releva sur ses genoux : il regardait le vieillard comme s'il eût voulu lire au fond de son coeur.

— Qu'est-ce que vous dites?

— Je dis q'ie vous me faites pitié, el que si vous voulez suivre mon conseil, tout ira bien.

— Oh ! dites : je suis riche... ma fortune tout entière... Le vieillard se mil a rire.

— C'est cela, lu espères racheter la vie avec ce qui te la fait perdre, n'est-ce pas'? et alors lu le croiras quille envers les hommes el envers Dieu.

— Non, non! je serai toujours un grar.d coupable; je li sais, et je nie repens dans l'amertume de mon âme... Mais vous m avez dit qu'il y avait un moyen... quel esl-il ?

— Si j'étais à votre place, el Dieu m'en garde! voici c^' que je ferais...

Bétisac dévorait les paroles au fur et à mesure qu'elles sortaient de la bouche du vieillard ; il continua :

— Lorsque je reparaîtrais devant le couscil du roi, je continuerais de nier...

— Oui, oui, dit Bélisac.

— Mais je dirais que, louché de repentir pour un autre crime, je désirerais le confesser pour le salut de mon aine ; je dirais que j'ai longtemps erré contre la foi, que je suis manichéen et hérétique.

— Cela n'e.il point vrai, interrompit Bélisac, je suis bon chrétien croyant en Jésus el eu la vierge Marie.

Le vieillard continua comme si Bétisac n'avait rien dit :

— Je dirais donc que je suis manichéen el hérétique, et que je tiens toujours dans mon opinion : alors l°cvci|ue de Bcziers me réclamerait, car des lors j'appartiendrais a la justice ecclésiastique ; il iH'enverrail au pape d'Avignon, et comme notre saini père Clément est grand ami de monseigneur le duc de Berry...

— Je comprends, (Ht Bétisac l'interromiianl. Oui, oui, notre se'gneur de Berry ne permettra pas qu'il me soit fait aucun dommage. Ah ! vous êtes mon sauveur!

Et il voulut se jeter dans les bras du vieillard ; mais celui-ci le repoussa. En ce moment, la porte s'ouvrit ; on venait chercher Bétisac pour le conduire ilevant le conseil.

Alors il pensa que c'était l°lieu''e d'employer la ruse qui lui avait été suggérée, el, mettant un genou en terre, il demaiiibi à parler : la parole lui fui incontinent accordée.

— Beaux seigneurs, dit-il, j'ai regardé en mes besognes et en ma ivinscience, et je crains d'avoir grandement courroucé Dieu, non pas pour avoir pillé on dérobé l'argent du pauvre peuple: car. Dieu merci, il appert a Ions que je n'ai agi que par l'ordre de mon maître; mais pour avoir erré rnnire la f(d. Les juges se regardèrent étonnés. Oui, continua Bétisac. oui. messeigneiirs, car mon esprit se refuse a croire qu'il snll rien de la Trinité, ni que jamais le llls de Dieu se soit abaissé ,1 descendre du ciel pour s'Incarner dan* une femme; el de mon Ame je pense qu'il ne restera rien a ma morl.

Lu murmure d'itonnemenl frémit par toute l'assemblée. Alors le sire l.emercier. (|ui cepent/ani était son plus mortel ennemi, se leva et lui dit :

— n-'iisae, songez ;■» ce que vous venet de dlr», car voilà dl•^ pii-i'les i|ui lilesseiil graiidemenl la sainte Kgllse notre mcre, et qui demandent le feu. .\visez-vous donc.

— Je ne sais, répondit Bétisac , ce que me» parnlM d^ mandent, ou du feu, nu de l'eau ; mais relie opinion a été mienne depuis que j'ai eu connaissance, et elle sera encor» mienne jiisqii'!» re que Je la perde.

Mors lesiiigc» flreni un signe de croix, eiml|rnanl pour leur propre saiiii d'en entendre davantage. II» le llmii reconduire ilans la pris n. En y entrant, Il chercha le vlclllurd pour 'ni dire ce qui lui était arrivé; mal* le vieillard n'y était plus.

Ce qui se passa dans l'inie de cet hnniine, du Jour an lendemain, ce ne fut su que de Dieu. Scnlcnniit le lendemain Il aurali pu nier qu'il foi l'homme de la vrille. Dieu avait

eoiiverli «es heures en années ; dans une nuit ses cheveux avaient hianchi.

Le roi, en apprenant la déposition de Bétisac, fut fort

émerveillé de ses aveux.

— Ah ! dit-ii alors, c'est un mauvais homme ; nous ne le croyions que larron, et voilà qu'il est hérétique; nous pensions (pi'il ne iiiérilail (lue la corde, et voilà qu'il réclame «Il plus le bâcher. Rli liieii! soit ; il sera i)raié et pendu : et «nalnleriant vienne mon oncle de Berry pour se charger de «es mél'aiis, nous verrons s il coiivieul de ielui-l;i.

Bientôt le bruit des aveux laits par Bélisac se répandit dans la cité; alors vous eussiez vu dans.toiites les rues une grande foule de j)eupie réjoui, car il était au plus fort haï et exécré ; mais nuls ne furen| plus étoi.nés en ap|ireiiant ces nouvelles ([ue les deux clu'valiers qui éiaieiil venus pour le réclamer au nom du duc de Berry; ils virent bien ((ii'il était perdu, et pensèrent qu il n'avait fait un pareil aveu que par le cx)nseil d'un ennemi ; mais par (pieliiue (onseil que ce fût, l'aveu était fait, le mi avait prononct' sa sentence ; il n'y avait donc qu'un espoir, c'était de lui faire nier le lendemain sa déposition de la veille.

En couséciuence ils coururent à sa prison pour essayer de le voir et de redresser sa défense ; nuiis le geôlier li'ur répondit qu'il lui avait élé, ainsi qu'a quatre sergens d'armes ♦envoyés à cet elfet, défendu, de par le roi et sur eur lêle, de laisser parler qui que ce soit a Bélisac. Alors les chevaliers se ret;ardérent tout marris et, regagnant leur hntel, ils nionlérenl à cheval et s'en relournèrent devers le duc de Berry (jui les avait envoyés.

I.e lendemain, vers dix heures du matin, on vint prendre Bélisac a sa prison. l,ors(iu'il vit qu'on le menait, non pas devant le (-onseil du roi, mais au palais (1(^ l'cviMiue, il comniencu ;i reprendre son esprit. I.a, il trouva leunis les inquisiliMirs du lOi et les olliciers <le la Sainte-Eglise, ce qui lui pidiva de iniuveau ((u'il y avait eunnil eiilre la justice tenipuiclle et la justice ecclésiasli(|ue; bientôt le bailli de Bézieis, ipii jus(|u'alors l'avait lenu en prison, dit aux gens de révé(|ue :

— Messeigiu'urs, voici Bétisac (|ue nous vous rendons connue héiéliiiue et prêchant eonire la foi ; si s n crime ei'il été (lu ressoil de la justice royale, justice lui eOit élé rendue par elle; mais il appartient par son hérésie a la justii-e ecclésiasli(iue : l'ailesde lui ce ip.ie ses œuvres demandent

Bélisac se crut sauvé.

Alors l'ollicial de l'évèque lui demanda s il était aussi pécheur <|u'on li^ disait là; et lui, voyant ipu' l'alfaire prenait la lourm.'re qu'cui lui av;iit inili(iuée eoninie lui étant la plus favuralilc, l'éponilil ijue oui. Aloi's on lii en:rer le peuple, el «n enjoignit .-) |{é!is;v^ de l'i'iiéier sa confession ilevanl lui, et il la répéla Irois fois, tant ie vieillard l'avait enchaulé, et (rois fois le peuple aeeueillil cet aveu avec le rugissement que le lion pou.sse a l'odeur iu sang.

l/ollicial lit un signe, el Bélisac tut remis aux mains des sin'gens d'arnu^s, ([Ui le ru'eut sorlir au milieu d'eux; le peuple descendit autour de lui el di'iriére lui les degrés du palais, l'enveloppanl et le pressant, comme s'il eût eu peur encore qu'il ne lui échappât, l'our Héiisae, il cidvailou'on l'einuiciiait hors de |a ville pour le coiuluiro il Avignon. Au bas lie l'esealier il trouva le vieillard assis sur une borne; sa ligure avait une expression de joie que Bélisac interpréta à bien : il lui lit nu signe de tète.

— Oui, oui, voila qui va liien, dit le vieillard; n est-ee pas '!

El il se mit à rire, puis il monia sur la borne, el dominant toute la foule, il cria à Bélisac :

— Bi'iisac, n'oublie pas à qui lu dois le conseil qui te mène, î'esl à moi.

Puis aussilôl il descendit de la lioi ne, el prit, avec toute la rapidiie i|ue lui laissait la vieillesse, nue rue transversale qui coiiduisail au palais.

Bélisac, de son cùlé, y était mené par la grande rue, toujours enUuiré (!■> la Voule, (|ui de temps en temps ptui^sail une de ces grau les rumeurs que nous connaissons niainienani pour les avoir entendues tant de fois. I.e coupable ne

reconnaissait dans ces cris que l'expression de la colère da peuple, qui voit sa proie lui échapper, et il séionnait qu'elle le laissât si tranquillement sortir des murs de Béziers, lôrsqu'en arrivant sur la place du palais, un grand cri s'éleva de cette place et fut répété par ceux qui l'accompagnaient. Le coriégft s'ouvrit , se précipitant vers le centre, car vers ce centre était placé un bûcher, du milieu duquel sortait un gibet, étendant vers la grande rue son bras décharné, au boot duquel pendait une chaîne et un collier de fer. Bélisac se trouva seul au milieu de ses quatre gardes, tant chacun avait eu empressement de prendre la meilleure place autour de rà'bataud.

Alors la vérité toute nue se dressa devant cet bomiDe,eile' avait la forme de la mort.

• — Ah ! monseigneur le duc de Berry, s'écria-t-il, c'en est fait de moi ; à mon ser.ours ! à mon secours !

La foule répondit par des cris de malédiction contre le duc de Berry et contre son trésorier. Alors, comme le coupable refusait d'avancer, les quatre sergens le prirent dans leurs bras et l'emportèrent; il se déballait et criait qu'il n'était point liérétlque, qu'il croyait au Christ fait homme et a la Vierge Marie. Il adjurait Dieu de la verilé de ses paroles, demandait merci au peuple, et chaque fois un grand rire accablait sa demande. Il demandait secours au duc de Berry, et chaque fois les cris : A mort I a mort! répondaient à son invucaUoa.

Enfin, les sergens le déposèrent au pied du bûcher, contre l'un des pideaux qui en fermaient la barrière ; le vieillard y était appuyé.

-Ali ! maudit, s'écria Bétisac en l'apercevant, c'est toi qui me mènes où je suis ! Messeignciirs, niesseigneurs, je ne suis point coiii)able, el voilà le meclianl boniniC qui m'a ete un sort; a moi ! niesseigneurs. à moi ! Le vieillard se mil à rire.

— Allons, tu as de la mémoire, lui dit il, et lu n'as pas oublié les amis qui le donnent bon conseil. Lu dernier, Bélisac : pense a ton ime.

— Oui, messeigneuis, dit Bétisac qui espérait ainsi gagner du temps; oui, un préire, un préire.

— El pourquoi faire, sécria le vieillard, puisqu'il n'a pas d'âme a sauver, cl que son corps est perdu?

— A uiort ' a mort ! hurla le peuple. Le bourri>au s'approcha.

— Bèlisâi-, il est ordonné (juevous mouriez, lui dil-il, vos mauvaises ouivres vous mènent à mauvaise fin.

Bélisac é ail immobile, les veux slupides. les cheveux hérissés. Ia' bourreau le prit par la m.îin: il se lais.sa conduire comiiio nu enfant. Arrivé sur le bilcher. il le souleva dars se.i bras el ses <aiets ouvrant la ibarnière du collier, le lui jiassereul au cou. Bélisac ivsta (h-imIu sans être étranglé; au même moment le vieillard se précipita sur la lor< lie de résine (|iii brûlait dans le fourneau de lonte et mit le feu au bûcher: le bourreau et ses aides sautèrent en bas.

La (lanime rendit toute sou énergie au malheureux <iu'ell« allait dévorer Alors, sans pousser un cri, sans plus demaiider grâce, il saisit de ses deux mains la cliaiue à laquelle il était suspendu, el remoniaui à la force d" poignet le long de ses anneaux, il gagna la brauche du gibel, i|u il embrassa de Ses biaiis el de ses genoux, s'éloignaui du bûcher auiani qu'il élait eu son pouvoir. Il se linl ainsi hnrs de l'alleiiite du lèu latii qu il brûla la ba>c du bûcher; mats bienloi la flamme séleudii aux parties supérieures, et comme un èire animé el inlelligeni , comme un serpent qui se dresse, elie leva sa Icte vers Bétisac. poussant a lui de la fumée et des étincelles , puis eniiii elle .sembla le lécher de sa lanpie flamluiNante. Le malheureux je a un cri a celle care>se uior- /"lle : ses babils venaient de prendre leu.

Alors nu silence stdennel se lil, pour que rien ne fùl perdu de celte dernière lutte de la créaiure el de l'élément «le la vie el de la mort ; on enlendii les plaintes piiovablrs de l'un, les ni.Liisseineiis joyeux de l'aiilre. l 'homme et le leu, c'eslà dire le patient et le bourreau seniblaienl s'enlaiTr. selreindreel se tordre . mais au Ixiutd un iiisiani, I homme s'avoua Taincu, ses genoux aOaibUs al^ndonnèrenl levr souiiea, ses

OEliVHES COMPLETES D'ALEX \NDIŒ DLMAS.

mains ne purent continuer de serrer la chaîne rougie, il jeta un grand el lanienlalile cri, et se laissant tomber, il se re- Irouva de nouveau suspendu au milieu des llaninies (juelques secondes encore. Cet être informe qui avait été une créature humaine s'aj-'ita convulsivement au niilifu du feu, puis se •aidit, puis demeura immobile, l'n instant après, l'anneau .|ui était scellé dans le gibet se détacha, car le bois du gibet lui-même était calciné, el alors, comme s'il eût été entraîné dans l'enfer, le cadavre tomba et disparut au milieu du foyer.

Aussitôt toute cette foule s'écoula muette et silencieuse; il ne resta aux pieds du bûcher que le vieillaid, si bien que chacun se demandait si ce vieillard n'était pas Satan venant rédamer une ànie jugée.

Ce vieillard était un homme dont Beiisac avait violé 1a Hlle.

Maintenant, si nos lecteurs, pour mieux embrasser par leurs détails l'ensemble des événemens que nous nous sommes engagé à faire passer sous leurs yeux, veulent bien nous suivre hors des murs de Béziers; s'ils consentent à abandonner les riches plaines du Languedoc et de la Provence, les villes au nom sonore où l'on parle une langue tille de Rome et d'Athènes; les champs d'oliviers au feuillage gris où coulent les rivières bordées de lauriers roses ; les rivages que viennent baigner des Ilots tièdes encore du soleil du Uos|ih«re, pour les plaines montagneuses de la Bretagne, pour les forets de chênes séculaires, pour u langue primitive, et pour son océan aux eaux vertes et profondes, nous les conduirons à quelques lieues de la vieille ville de Vannes, et nous les introduirons dans l'un de ces châteaux forts, résidence prudente d'un de ces grands vassaux toujours prêts à devenir de grands rebelles. Là , en entrebâillant la porte sculptée d'une chambre basse qui sert de salle i manger, nous verrons deux hommes assis près d'une table, ayaiitau milieu d'eux un hanap d'argent ciselé, plein de vin •'•picé, avec leqiu'l l'un d'eux établit de frê(|uenles et amicales relatiDUS, tandis que l'autre, sobre comme s'il était sous le Coup d'une ordonnance hvgiénique, repousse toutes les avances ()ui lui sont faites, et couvre sun Niire de sa main chaque fois que son partner, ne pouvant lui luire vider la liqueur vierge qui s'élève à la moitié de sa coupe, essaie au moins d'en augmenter le volume.

Celui des deux que nous avons indique connue le moins partisan de la ii-mpérance est un honiuie de cinquante i soixante ans, vieilli sous le harnais de guerre dont il est encore :i celte heure presque entièrement revêtu : son front brun et coloré, sur le milieu duquel se parla;;ent des cli«veux grisonnans, est ridé bien moins par l'âge que par le pi)i(l> eiernel de son casque; dans l'inlervalle de repus que lui hiisse l'occupation à la(|uelle lums l'avuns vu se li\rer, «es coudes s'appuient sur la table, alors son nieninn repuse >ur ses deux puissantes mains, et sa bouche ombragée d'une ■■paisse moustache, qu'il pince hahilemeni awr sa lèvre inférieure, se trouve ainsi a la hauteur du hanap, dans lequel de leuqis en tenips ses veux plongv-nl comme pour suivre dans sa retraite la liqueur qui fuit devant se> ailaques réitérées.

L'autre est un beiiu jeum* homme tout de soie et de ve< lour», nunchalammenl étendu dans un grand fauteuil ducal, sur le dossier duqui'l sa léle i-sl renversée, et qui ne quille oette attitude nonchalante que pour elendre, connue iiou% l'avout vu, sa main sur sun verre chaque fois que le vieux guerrier le nienare d'un surcroît de la llipienr ipie chacun d'eux semble apprécier il'une niaiiiere si ditTerenle.

l'ardleii ' mon rouslu de Craun. dit le vieillard en reposant pour la diTUiere fois je hanap sur \ê lablr, Il e>i vrai

de dire (|ue tout descendant du roi Robert que »ous êtes par les femmes, vous avez pris d'une manière merveilleusement philosophique l'atlront que vous a faii monseigneur Le due de Touraine.

— Kh ! monseigneur de Bretagne, répondit Pierre deCraon sans changer d'attitude, que diable vouliez-vous que je tisse contre le frère du roi ?

— Contre le frère du roi f soit; quoique, après tout, cela ne serait pas une considération pour moi; le frère du ro n'est que duc et gentilhomme comme je le suis, et s'il me faisait a moi ce (|u'il a fait a vous... mais je ne m'y exposerai jamais : ainsi ne parlons pas de lui Mais, voyez-voui bien, il y a un homme qui a tramé toute cette alïaire.

— ie le crois, répondit flegn^tiquement le chevalier.

— Et cet homme, voyez-vous, continua le due renqtlissant de nouveau son verre qu'il condifisila moitié chemin de sa bouche, cet homme .. aussi vrai que cet hypocras, qui ne parait pas de votre goût, du reste, est composé cependant du meilleur vin que l'on vendange à Dijon, du meilleur miel que l'on récolte à Narbonne, et des plus lins aromates qu'on cueille sur la terre d'Asie, — le duc vida le verre, — cet Lomme, voyez-vous, n'est autre que cet infâme Clisson. Et il frappa la table en même temps du poing et du fond de la coupe.

— Je suis de votre avis, mon.ieigneur, répondit avec la même tranquillité messire Pierre, qui semblait avoir pris u tache de redoubler de froideur au fur et i mesure que le duc de Bretagne redoublait d'emportement.

— P^t vous avez (initie Paris avec celle conviction-la dans le cœur, sans essayer de vous venger de cet homme.'

— J'en ai eu un instant l'idée, mais une reHexion m'a arrêté.

— Et laquelle'/ s'il vous plail, dit le duc, se renversant a son tour dans sun fauteuil.

— Laquelle? dit Pierre. Et appuyant ii son tour les coudes sur la table, son menton sur ses mains, et en regardant lixemeiit le duc : laquelle? vous allez la connaître, monseigneur; je me suis dit : cet homme qui vient de in'insuller. moi. simple chevalier, un jour insulta bien plus outrageusement encore un des premiers de France, un duc, el un duc si puissant et si riche, qu'il eiU pu faire la guerre à un roi ' Ce duc, il avait donné le cli^iteau de Gavre au lameiix Jean Cliaiidos , et lorsqu'il annonv.a à Clisson cette donation , qu'il avait certes le droit de faire, Clisson lui dit pour tout compliment : ■ Au diable, monseigneur, si jamais Anglais " est mon \oisin. • Le soir même le château de Gavre était pris ; le lemlemaiii il était rase. Je ne me rappelle plus a qui le cnRiiélahle a fait celle insulte, mais je sais qu'il y a un duc auquel il l'a faite. A votre santé, monseigneur! Piern' d(' C.raoïi prit son verre, le vida d'un coup, et le reposa sur la table.

— Par l'àme de mon père ! dit le duc en pâllssatil, vou« nous diies cela pour nous faire peine, noire cousin ■. car v<iu< savez bien (|iie c'est il i.ous que la chosi' est arrivée. niai« vous savez aussi que six mois après ce coupable était prisot! nier dans ce iiiênii- ch jteaii où nous sommes.

— Et ilonl il est sorti sain et sauL

— (lui. en me payant KMt.tMiO livres, et en D'abandoniiaiil une >ille et me livrant trois châteaux.

— Mais eu gardant sa vie damnée, dit Craon en haussant la voix, sa vie que le puissant due de Bretagne n'a pas os^ lui enlever de peur d'encourir la haine de s<ui soiixerain. -- <Oli tilKI livres, une ville, Irol» ch.Meaux ' Oh' la belle veii geaiice a tirer d'un hon'iiie <|ut posseile I .(Hi.dOO livres il'ai gml, dix villes II vingt lorleresses. Non, lion, nioii cousin, parlons franc ; el vous le lenle/ ici desarme, em haine, ilauk le plus sombre el le plus profond de vos cachols; vous If haïssiez, inorlellemenl, el vous n'avez pas ose lui donn -r la mort!

— J en avals donné l'ordre a lUvalan, ol Havalan ne l'a pn^ fait.

— Et il a eu raison, monseigneur . car lorsque le loi l'an rail réclamé comme le niruririer du coiineiablc, peut élr« celui qnl lui avait donne cet ordre n'aurait pas i>»e eneourir

ISAHi.l. DE BAVIKRE,

la colère royale, peut-être que le serviteur lidèle, qui n'aurait été cependant quel'épée, eût été abandonné par le bras qui l'avait poussé, et plus l'épée est de lin acier, plus facile- Mienl un la brise.

— Mon cousin, dit le duc en se levant tout debout, vous suspectez notre honneur, je crois ; nous avions donné a Bavalan notre parole de le protéger, et nous l'eussions fait, partlieu I lùt-ce contre le roi de France, fût-ce contre l'empereur ilAlleniagne, fût ce contre le pape de Rome. Nous n'avons ^lu'un regret seulement, conlinua-t-il en se rasseyant d'un ;iir sombre et en reprenant toute sa haine, c'est que Bavalau nous ait désobéi, et que personne ne soit prêt :i faire ce qu'il a refusé de faire.

— Et si quelqu'un se présentait pour cela, serait-il sur, la chose faite, de trouver près du duc de Bretagne un asile et un appui?

— Un asile aussi sur que l'est le sanctuaire d'une église, dit le duc d'une voix solennelle, un a|)pui aussi fort que ce bras peut le donner; et cela je le jure par la tombe de mes P'Tes, par le blason de mes armes, par la croix de mon épée. \ ienne un homme, c'est chose offerte.

— Et chose, acceptée, monseigneur, s'écria (Jraon en se levant et en serrant la main du vieux dus avec une force dont il l'aurait cru incapable. Que ne disiez-vous cela plus tôl'i" ce serait déjà œuvre faite.

Le duc regarda Craon avec étonnement.

— C'est-à-dire, poursuivit celui-ci en croisant les bras, c'est-à-dire que vous avez cru que cette injure avait glissé sur ma poitrine comnu! une lance sur l'acier d'une cuirasse. Non, non ! elle est entrée bien avant, et elle a mordu le cœur, .le. vous ai paru gai et insouciant, oui; mais souvent vous m'ïvcz dit cependant que j'étais pâle, cli bien ! c'était ce canc;',r (|ui me rongeait et qui me ronuera la poitrine avec les (lents de cet homme, tant que cet homme sera vivant. Maintenant les couleurs de la joie et de la santé vont me revenir; a compter d'aujoui'd'hui j'entre en convalescence, et dans quelques jours, je l'espère, je serai guéri.

— Comment cela?

Craon se rassit à son tour.

— Ecoutez, monseigneur, car je n'attendais que cette parole pour tout vous dire, .l'ai à Paris, près lec.inietière Saint- .lean *, un grand hôtel qui n'est gardé que par un concierge, homme à moi et dont je suis sûr. Je lui ai écrit, il y a plus de trois mois, de faire dans cet hôtel force provision de vins, de farines et de chairs salées, d'acheter des armures, des cottes de fer, des gantelets et des coillelles d'acier, pour armer (|uarante hommes, et ces quarante hommes je me suis chargé de les engager, et je lésai choisis, monseigneur, ce sont de hardis compagnons ne craignant ni diiui ni diable, et qui descendraient en enfer, pourvu que je marche à leur tète.

— Mais, dit le duc, vous serez remarqué si vous rentrez avec cette troupe dans Paris.

— Aussi m'en garderai-je. Voici tantôt deux mois qu'au fur et à mesure de leur engagement je les achemine vers la capitale par petites troupes de trois ou de quatre; une fois arrivés à l'hôtel, ils ont ordre de n'en plus sortir, et le con- • ierge ordre de ne leur rien refuser : ce sont des espé<:es de moines (|ui gagnent l'enfer. Comprenez-vous maintenant, monseigneur y Cet infâme connétable passe presque loiiies ses soirées chez le roi, il en sort ii minuit ; et puiir se lendre en son hôtel Clisson, situé en la grande vue de Bretagne, il passe derrière le rempart du roi PliilipiicAuguste, dans les rues désertes de Sainte-Catherine et des Poulies, devant le einu'.liére Saint-Jean où est mon hôtel.

— Sur ma toi, cousin, dit le duc, la chose est bien commencée.

-—El tiniia bien, nionseigiunir, si Dieu ne s'en mêle, car tout cela est besogne du diable.

— Et quel temps denuuirez-vous encore auprès de nous? Où vous êtes le bien leçii, du reste.

— Le temps de taire seller uion cheval, monseigneur, car

* Aujuind'iiiii le niarcliA S»int-Jeau, W.Vf. COMPI,. — V.

voici la lettre du concierge, venue ce matin par un de mes varlets, qui me dit qne mes derniers hommes sont arrivés el que ma compagnie est au complet.

A ces mots, Pierre de Craon sillla son écuyer et ordonna qu'on lui appareillât son cheval.

— ^e resierez-vuus point cette nui( encore en notre château de rili-imine, mon beau cousin? dit le duc en voyant ces préparatifs.

— Je vous suis reconnaissani, monseigneur; mais maintenant que je sais que tout est prêt, et que Ion n'attend plus (jue ma personne, comment voulez-vous que je tarde d'une heure, d'une minute, d'une seconde'? comment voulez-vous que je repose dans un lit, ou que je m'asseye devant une \nble';* Il me faut partir, monseigneui', par le chemin le plus droit et le plus court : j'ai besoio d'air, d'espace et de mouvenieni. Adieu, monseigneur, j'ai votre parole.

— Et je vous la renouvelle.

— Aous en demander une seconde serait douter de la première : merci.

A ces mots, messire Pierre de Craon sangla autour de son corps le ceinturon de son épée. tira au-dessus du genou ses battes de cuir grises doublées de pluche rouge, et, ;;renanl un dernier congé du due, s'élança lestement à cheval.

Il chevaucha tant et si bien, que, vers la soirée du septième jour, depuis son départ du l'hàieau de l'Hermine, il aperçu) Paris. Il attendit que la nuit lut bien sombre pour rentrer, et arriva en son hôtel sans faire plus de bruit el d'éclat que n'en avait (ait chacun des hommes qu'il avait envoyés : seulement, à peine descendu de cheval, il lit venir le varlet qui gardait la porte, et lui commanda sur les yeux de sa Me « crever, ie ne laisser entrer personne dans la chambre où il était. Le varlet alla transmettre le mênje ordre au concierge qui gardait l'hôtel, et consigna dans sa chambre sa femme, ses enl'aiis et sa chainbrière.

« Et ce fut raison, dit naïvement Froissart, d'autant que si femme et enfans fussent allés par les nies, la venue de messire Pierre eut été vite dévoilée, car femme et enfans, par nature, cachent avec peine ce qu'ils voient et qu'on veut celer. .1

Ces précautions prises, messire Pierre de Craon choisit les plus intelligens de ses hommes, les lit reconnaître du concierge pour qu'ils pussent sortir et rentrer librement. Ils furent chargés d'épier toutes les démarches du counétable el de le suivre pas à pas, atin que son ennemi foi inforiiié de tout ce qu'il faisait. Aussi, cbai)ue soir, savaitil où il avait été dans le jour et où il devait se rendre la nuit; cependant les choses restèrent en cet étal, et >.aiis qu'une occasion certaine fut ollérte à sa vengeance depuis le 14 mai jusqu'au t8 juin, jour de la Féle-!)ieu.

Or, ce jour de la Féle-Dieu, le roi de France tenait cour ouverte en son hôtel de Sainl-l'aul. et tous les barons el seigneurs ipii se trouvaient à Paris avaient été inviles à un dîner ou assistaient la reine et madame la duchesse de louraine. Après ce diiier, et pour amuser ces dames, une junte avait été tenue dans le clos de l'hôtel par les jeunes chevaliers et écuyers; et messire Guillaume de Flandre, conile de INamur, proclamé vainqueur par les herauls, avait reçu !•• prix des mains de la reine et de celles de madame \ alenline ; puis . le soir, on avait dansé jusqu'à une heure après minuit. A cette heu'e, chacun songea à se retirer en son hôtel ou en son logis, et presque tous sortirent sans garde. Messire Olivier de Clisson était reste l'un des derniers, el. ayant pris ( onge du loi, il s'en revint par les appartemeiis du duo de 'l'uuraine • il le trouva occupé de rajuster sa loileile au lieu (le la défaire, el, le voyant occupé de ces détails, il lui demanda en souriant s'il ne venait point coucher elicz Poulain. Ce Poulain était le trésorier du duc de Tourain.. rt souvent, pour plus de liberté, le duc, S(Uis prelesle de verilier les cdinples de ses linances, quillait le soir i'hôlel de Saint-Paul dont il n'aurait pu sortir la nuit, gardé qu'il etaii comme résidence royale, se rendait a la cruix du Tiroy o» demeurait cet homme, et de la s'en allait où le menait son (il.ilsir. Le duc vil bien ce (jue le connétable voulait dire; et, lui mettant la main sur l'épaule, il lui repondit en riant :

vm

OCnVRES COMI'I.RI'ES D'ALEXANDRE rHu.*u

— Connétable, je ne sais encore où ]e coucherai et s'il ne faudra pour cela aller loin ou près. Peul-rire ne quillerai-je pas l'IuMel de Saint-Paul cette nuit; mais, quant à TOUS, partei, il en est l'heure

— Dieu vous donne bouue nuit, monseigneur, dit le con- ■ëlable.

— Merci. MaU sous ce rapport, répondit en riant le duc, je n"ai pas trop à me plaindre, et je suis tenté de croire qu'il s'occupe encore plus de mes nuits que de mes jours. Adieu, Clisson.

Le connétable Tit bien qu'il le générait en restant plus longtemps . il s'inclina donc en signe de rongé, et alla rejoindre ses gens et ses chevaux qui I attendaient devant la place de l'hôtel. Ses gens étaient au nombre de huit, plus deux varkts portant des torches.

Lorsque le connétable fut à cheval, les deux varlets allumèrent leurs llanilieaux, et, le précédant de quelques pas, ils lirirenl le chemin de la grande rue Sainte-Catherine. Le reste de ses gens marchait derrière lui, à l'exception d'un écuyer du'il availappeléà ses côtés pour lui recommander de veiller •ur un diner qu'il devait donner le lendemain au duc de Touraiiie, au sire de Coucy, à messireJean de Vienne et à quelques autres, et pour lequel il désirait ne rien épargner.

En ce moment, d-'ux hommes passèrent près des éclalreurs et éteignirent leurs torches.

Messire Olivier s'arrêta court, mais pensant que c'était une plaisanterie du duc de Touraine qui venait de le rejoindre, il s'écria gaimenl :

— Ah! par ma foi, monseigneur, c'est mal fait, mais je vous le pardonne, car vous êtes jeune, et tout est pour vous ieu et plaisir.

A ces mot», il se retourna et vil qu'un grand nombre de cavaliers inconnus étaient mêlés à ses hommes, ot que deux d'entre eux n'étaient (ju'à quelques pas de lui. Alors ie eoupçon de quelque danger vint à lui, et il s'arrêta en diunt :

— Qui êtes-vous? et que veut dire...

— A mort '. à mort Clisson 1 répondit l'homme qui se trouvait le |)lus près de lui en tirant son épée.

— A mort Clisson ! s'écria lecimnéiable : voil:"! des paroles bien arrogantes. Et qui es-tu donc pour les dire?

— .le suis l'ierre de Craon, votre ennemi, dit le chevalier; et vous m'avez tant courroucé, qu'il faut que je me veuge. Alors, se dressant sur ses étriers, il .se retourna vers ses gens: — J'ai celui que je veux avoir, cria-l-il. Sus ! s;is!

A ces paroles, il s'élança sur le connétable, tandis que ses gens frappaient et dispersaient sa troupe. Mais quoique sans armure et pris au dépourvu, messire Olivier n'était point bêle de chasse que l'on <'ourût faitilement. Il lira un pelii coutelas de lieux pieds de long à peu près, qu'il avait pris couiine parure bien plus que comme défense, et, se couvrant la tête de son bras gauche, il accula son cheval contre un mur, alin qu'on ne put l'attaquer que par devant.

— 'l'u^rons-nous tout? criaient les gens de l'ierre de Craon.

— Oui, répondait celui-ci en frappant sur le connétable. Mais A moi l a moi ici ! Que ce connétable maudit meure t ^iieil

*)«ux ou trois hommes se détachèrent et accoururent.

Malgré la torce et l'adresse di^ ( ilisson, une lutte aussi inégale ne pouvait durer, et, lanills qii il |i:ir;ili un coup avec le lii'us gauche et en poriall un autre avec le liras droit, l'epée de niesMre de Craon s'al>attll sur sa tête nue. ( ilisson poussa un sou|iir, IA< lia son eonleau et toinUa de son cheviil, |,i léte foiiire une porte qui ceila ; il sp trouva donc étendu p.ir terre, as:iiil la molile du corps dans la maKon iliin lioiil.iu^er qui (ui-oilt son pain, et qui. •'nieiiihiiil un maïul lrjc.is d Immnie.s M lie chevaux, avait eiilreb.kille sa porte pour voir qui cau- Mit toute l'Piip rumeur.

Messire l'ierre de Craon mxaya d'entrer dan* cette maison tout enselle-, mai* la porte èlall trop basse et il ne le put.

— Kaul-ll que je dépende el que je l'aclièveTdit un de ^fs komme*.

Cno«, tant répondre. AI marrjier *nn rhrval «nr lr< jam-

bes et les cuisses du connétable, et, voyant qu'il ne donnait aucun signe de vie :

— c'est inutile, dit-il, et nous en avons asseï fait; s'il n'est pas mort, il n'eu vaut guère mieux ; il a été louché & la tête, et cela de bon bras, je vous jure Ainsi, messieurs, au large! et rendez-vous au-delà de la porte Saint-Antoine*

A peine les assassins furent-ils partis, que les gens du connétable, qui n'avaient pas eu grand mal, se réunirent autour du corps de leur maître. I.e boulanger, voyant qiu cet homme était le connétable, offrit de gi-and cœur sa maison on posa le blessé sur un lil, on apporta de la lumière, et tous poussèrent de grands cris, car ils erovaieiit bien leur maitr» mort, en lui voyant au front une si large blessure et tant de sang sur le visage et les vêtemens

Cependant l'un d eux avait couni à ITifttel Saint-Paul, et, comme on le reconnut pour un serviteur du connétable, on l'introduisit dans la chambre du r^-i, qui, fatigtié de la journée et du bal, s'était retiré des appariemens de la reine e: s'apprêtait ft passer la nuit dons les siens. Il était donc prêt à se mettre au lit, lorsque cette homme entra, pâle, effaré et criant :

— Oh ! monseigneur, monseigneur, quelle triste chose et quel grand malheuf !

— Qu'y a-l-il donc? dit le roi.

— Messire Olivier de Clisson, votre connétable, vient d'être assassiné.

— FA qui a fait ce crime? dit le roi.

— Hélas ! nous ne savons; mais ce malheur lui est arrivé près de votre holel, en la grande rue Sainte-Catherine.

— Or tôt, dit Charles : Aux torches ! aux torches ! mes géniteurs. Mon ou vivant, je veux revoir mon connélaBle. Alors il jeta seulement une houppelande sur ses épaules ; on lui mit vilement ses souliers aux pieds : en cinq minutes, les gens d armes et les huissiers ordonnés pour faire le guet se trouvèrent réunis, le roi ne voulut pas même attendre iju'on lui amenât un cheval, et sortit il pied de l'hùlel Saint-Paul, accompagné seulement de ses éclainnirs et de ses chambellans, messire Cuillaunie Marlel et messire llêlion del.ignac. Il marcha d'un bon pas et arriva bientôt a la maison du boulaiiiier : ses chambellans et ses éclairetirs restèrent dehors; mais lui entra vivement, et, marchant droit au lit, il prit la main du blos^i^ en lui disant :

— C'est moi, connétable, comment vous sentez-vous?

— Cher sire, répondit le connétable, petileiuenl et faiblement.

— Kh ! qui vous a mis en cet état, mon brave Olivier?

— Messire Pierre de Craon et ses ciiuiplices, qui m'ont attaqué traîtreusement, quand j'étais sans défense et sans défiance.

— Connétable, dit ie roi en étendant la main sur lui, jamais crime ne sera expié comme celui-li>, je vous le jure; mais maintenant occupons-nous de vous sauver. Où sont les médecins et les chirurgiens?

— On est allé les chercher, monseigneur, dit un des hommes du connétable.

l'ji ce iiiomeiit ils entrèrent. Le roi alla à celui qui marcliait le premier et l'amena devant le lit.

— i;.'g:irdi 7. moi mon connéialile, messieurs, leur dl(-ll, et sache; me dire proniptenient où il en est, car je suis plui triste de sa blessure que si lépée m'»vait frappé nioi-mcme

Mors les nicilecins visitèrent le connétable; mais le ri» était si impalicnl, qu'il donna i peine le temps de nielln l'iiniiareil

— V n-t-il péril de mort, messieurs? disait-il a chaque intlani uiais répoiidez-iiiol donc I

Alors celui qui paraissait le plus habile m retourna ver* l» r«i.

^^on, sire, dit-il, et nous vous jurons qyedana quinte Jours nmis vuus le rendrons k cheval.

• l'.r.viin iiiillqiialt celte porte pjrrc que , <1ef.'«l« I» T^Tn\\^ if» Mmli'iiin», le» rhjine» n l.» liAriicri» en tvaii'nl èW rolevé»» ptr orilf du fxno^Utile lui mAme

tf ABEl DE BAVIÊRB.

rti

Le roi cliercha une (-haine, une l)ou!Sp, (iiiolipie rliose enfin à donner à cet liomine, mais ne irouvaiit rien, il l'emiirassa, et allant au connétable :

— Eli bien ' Olivier, vous entendez, lui dil-fl, dans quinze jours vous serez aussi bien portant que si nulle chose nVuiit arrivée. Vous m avez don-né la de riches nouvelles, messieurs, et nous n'oublierons pas voire adressa. Qu.inl à vous, Clis- 80n, ne vous inquiétez de rien que de guérir, car je vous l'ai dit et Je le répète, jamais dlélit n'aura encouru-la peine cpie je réserve à celui-ci, jamais traîtres n'auront éié punis plus lar- .•jement de leur trahison, jamais sang répandu n'aura fait rouler tant de sang : reposez-vous donc sur moi, la chose est mienne.

— Dieu vous le rende, sire, dit le connétable, et surtout qu'il vous récompense de la bonne visite que vous me faites.

— Et ce ne sera pas la dernière, mon cher Ciisson, car je vais donner l'ordre qu'on vous transporte dans notre hôl.'l, qui est moins éloigné d'ici que n'est le vôtre.

Ciisson voulut porter la main du roi à ses lèvres, mais Charles l'embrassa comme il eût fait à un frère.

— Il faut que je vous quille, Ciisson, lui dit-il, car j'ai mandé à Saint Paul le prévôt de la ville de Paris, et j'ai des ordres à lui donner.

A. ces mots, il prit congé du conné'abte et rentra en son hôtel, où il trouva effectivement celui qu'il avait envoyé chercher.

— Prévôt, lui dit le roi en se jetant dans un fauteuil, prenez gens de toutes parts, où vous voudrez, où vous pourrez ; faites-les monter sur de bons chevaux et par clos el par clii'niins, par monts et par vaux, poursuivez ee traître de Craon, qui iM'a blessé mon connétable, et sachez (|ue vous ne pourrez taire de service plus agréable que de le trouver, de le prendre et de nous l'amener.

— Sire, je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir, répondit le prévôt; mais quel chemin piiri-on supposer (|u il ait pris?

— Cela est voire all'aire, dit le roi, inlormez-vous-en et failes diligence. Allez.

* y prévu t sorlil.

La commission du prévôt était dillicije; car, à celte époque, les ([uatre principales portes de l'aris reslaieut nuit el jour ouvertes, en vert;i dune ordonnance qui avait été talie au retour de la bataille de Hosebeeque, où le roi ilélil les Fia mands : c'était messire Olivier de (Jlissnn lui-uième (lui avait fait rendre cette ordonnance, alin qui> le roi fût toujours mai- Ire dans sa ville de Paris, dont les bourgeois s'étaient révoltés en sou absence. Dés lors, les portes avaient élé enlevées des gonds et les batlans couchés à terre ; les chaînes avaient élé ôlées des rues el des carrefours, alin ijue le guet du roi pùl les parcourir de nuit. El ne fut-ce pas merveille, ditesmoi, (|ue messire de Ciisson, qui avait sollicité celle ordonnance, en porUU ainsi la peine? car si les portes eussent élé closes et les chaînes levées, jamais nu'ssire Pierre de Craon n'eiU osé faire au roi et au connétable l'outrage qu'il leur fil; car il eût bien su que, le crime commis, il n'aurait pu échapper à la punition.

Mais il n'en élaii point ainsi : en arrivant au rendez-vous, messire de Craon et ses complices trouvèrent les portes ou-' vertes et les champs libres. Les uns disent (piil traversa la Seine au pont de Cliar<'nlon ; les autn's |ireiendenl qu'il lit le leur des remparis, passa an pied de iMonlm.irlre, el, laissant à gauche la porie Saini-llonoré, vini traverser la rivière an Poni,on. Ce i|u'il y a de rerlaiu c'est ijuil arriva sur les huit heures a Cliarlrcs, avec les mieux nnuiiés de sa troupe . car les autres s'élaienl dispersés soi; par l'ali^ue de leur moulure, soii pour ne pas éveiller les soupvms par une si grande ihevancliée. La, il trouva des chevaux prêts chez un chanoine ipii avait élé son clerc, et qui, sans savoir pour (|\ielle cause, les avait réunis sur son ordre : une heure après, il élail snrHa roule du Maine, el. Irenle heuies après, en son chàieau de Suhlé. C'est la seulement qu'il s'arrèla, car la soulenu'iil il put se croire en sitreie.

Cependant le prévôt du (.hàielet élail, sur l'ordre du roi, sorti de Paris avec une soixantaine d'hommes armés : il Hvaii pris gon chemin par la porte Salnt-llonoré.et. irou-

vant des traces de chevaux toutes fraîches, il les avait suivies jusqu'à Chtneviére : là, voyant qu'elles se dirigeaient vers la .Seine, il avait demandé au pontonnier du Ponvon si, le matin, personne n'était passé ; celui-ci lui avait répondu que sur les deux heures, il avait vu une douzaine d'hommes et de chevaux traversant la rivière ■. mais qu'il n'avait reconnu personne, vu que les uns étaient armés de pied en cap et les autres enveloppés dans leurs manleaux.

— Et quelle route tiennent-ils? dit le prévôt.

— Le chemin d'Evreux, répondit cet homme.

— C'est cela, avait repris le prévôt; ils s'en vont droit â Cherbourg. Alors il prit le chemin de celle ville el laissa celui de Chartres. Au bout de trois heures de marche, ils reneonirèrent un gentilhomme qui chassait au lièvre, et qui sur leurs questions, répondit qu'il avaii vu le matin une quinzaine d'hommes à cheval qui paraissaient indécis et perdus ; qu'enlin, ils avaient pris le chemin de Chartres. Ce gentilhomme les conduisit lui-même à l'endroit où les cavaliers avaieiit traversé les champs; et, comme la terre était molle et fraîche des dernières pluies, ils virent effeciivemeni sur le sol les traces d'une troupe assez considérable: et le prévôt et ses gens reprirent donc au grand trot le chemin de Chartres; mais la fausse route qu'ils avaient faite leur avait pris du temps, et ils n'arrivèrent que le soir dans celle ville.

Là, ils apprirent que messire Pierre de Craon était passé le malin. On leur dit le nom du chanoine où il avait déjeuné el renouvelé ses chevaux ; mais tous ces renseignemens arrivaient trop tard : il était impossible de rejoindre le coupable. Le |irévôl donna donc l'ordre de retournera Paris, et y aniva le samedi soir.

De son côté, le due de Touraine avait envoyé à la poursuite de son ancien favori messire Jean de Barres ; celui-ci avait rassemblé une cini|uantainc de cavaliers, el, suivant la bonne route dahord, il élail sorti avec eux par la porie Saini-Antoine; mais arrivé là. et n'ayant ni guide ni renseignemenl. il avait tourné ù droite, passé la IMarne el la Seine au pont t\r Charenlon, était arrivé devant Fiampcs, et cntin, le samrtu soir, avait sagné Chartres. La, il apprit les mêmes nouvelles qui avaient élé données au l'réviM. el. désespérant comme lui de rejoindre celui après le'piel ils étaient en quéle tous deux, il avait tourné bride el repris le chemin d"? I^aris.

rendant ce temps, des sergens du roi qui ballaient la campagne i'vaicni trouvé dans un village à quebpies lieues de Paris, deux hommes (Dirnies et un page qui !'■a^aient pu suivre la iroiqie à cause de la l'aliu'ue de leurs chevaux : ils furent pris aussitôl, amenés à Paris et enfermés au Cliâlelet.

Meiix jours après ils lurent conduits dans la grande rue Sainte-Caiherine, devant la maison du boulanger où le crime avait éi'é commis : là, ils curent le poignei coupé ; ensuite on les mena aux Halles, où ils eurent la tête tranchée, puis enlln au gibet, où ils furent pendus par les pieds.

I.e mercredi suivant, même jnslice fut faite du concierge ; car, pour n'avoir pas dénoncé le crinie, il avait encouru la même peine que ceux (|ui l'avaient commis.

Le chanoine où messire Pierre de Craon avait renouvelé ses chevaux fui prise! jugé par la jiislice ccdésiasliquc. On lui ôla tous ses biens el benéliees. Par faveur spéi'iale, cl \taTvc qu'il nia conslainmenl avoir eu connaissance du t rime, on lui laissa la vie; mais on le condamna à ne vivre que de pain e' d'eau dans une prison perpétuelle.

onant a messire l'ierre de Craon, son jugement lui fui fai par eontuniace : ses biens furent conlisqués, ses meubles apportés au trésor, el les terres distribuées au duc de Touraine cl aux courtisans du roi.

L'amiral .'eaii de \icnne, charge' de la saisie de la terre du clniirau Hernard, entra nuitanimenl dans »v ch.iteau avec. ses hommes d'armes ; il lit lever de son lit leanne de Chillillon, femme <le Pierre de Craon, l'une des plus belles person lies de son temps, el la lit jeter nue avec sa lilîe aux portes de sa maisiui. ^>uanlà l'hôtel où le complot s'elaii Iramé. il fut démoli lie fond en comble : on III passer la charrue U oU il availété. Le terrain fut donné au cimeiière .'siini-Jean. el la rue de Craon. que son noble seigneur avait baptisée, recul l«

Otl \ UKi. UOIPLKTES D'AlJiXAJSlilVK DLMAi>.

nom Je rue des Mauvais-Garvoiis, quelle porle encore de nos

jours.

F.or»qn"il apprit ces nouvelles et que son procès lui était .linsi fail, uiessire Pifrre de Craon ne se crut plus on sùrelé ilaiis sou cliàteau de Sablé, et se rendit prés du duc de Bretai;uo. Celui-ci connaissait déjà le résultat de celle mauvaise entreprise, el savait que leur ennemi commun n'était pas niori; aussi lorsqu il vit entrer messire l'ierre de Craon tout lionleux dans cette même salle dont il était sorti si lieremenl, il ne put s'empêcher de lui crier d'un bout àlauirede la dianibre ;

— Ah! nnjn cousin, vous êtes bien chélif de n'avoir pu luer un lioinme (|ui élail ainsi en votj;e pouvoir.

' — Monseigneur, repondit Pierre (ie Craon, je crois que lous les diables d'enrer dont il est la chose l'ont gardé et délivre de mes mains, car je lui ai. pour ma part, porte plus de M'iNanle coups d'epée, si bien que lorsqu'il loniliade cheval, sur mon Dieu, je le croyais nioit; mais son bonlii'iir voulut iju une porle lui enlr'ouverle au lieu d'èlre fennec, el qu'il louibàt dedans au lieu de tomber dehors ; s'il lût tombé dans la rue, nous l'eussions brové aux pii'ds de nos chevaux.

— Oui, dit le duc d'un air sombre ; mais il en est arrivé tout aulrenient, n'esl-ce pas? et puisque vous voilà ici, je suis certain que je ne tarderai pas ;i avoir bonnes nouvelles ilu roi ; mais n'importe, inoii cousin, (luelque haine et quelque guerre j'encoure à cause de vous, vous aviez ma parole pour revenir, vous voila; sove/. le bienvenu.

I,e vieux duc lendit la main au chevalier, et siin.i un varlet pour qu'il apportai de riiyi)Ocras el deux verres.

Le ducdi- Krelagne avait bien juge ie pi'ril qu'il encourait on donnant asile el proteclion à messire l'ierre de Craïui ; en (•(Tel, Unis semaines après l'eNénement que nous venons de racnnliT. un clie\auclieuraii\ armes du roi s'ariéia a la porte du chàleau d>; l'Hermine, demanda le duc delà pari de son royal niailre, el lui remit uni- lellre caclieli'e aux armes de J-'raiiiT.

Cette lellre, du reste, élail bien celle d'un suz-erain a un v^^^al ; le roi Charles réclamait au nom de la justice de l'aris l'ierre de Craon comme irailre el a>sassin, et menavail, en 1 as (le relus, le duc de lirelagne d'aller cliercher lui-niémi' le ■'•lupable .1 grande assendilee. I.eilur rei,'Ut niiiiiiinenl leeuurrier royal, delacha une magnihqur t haine d'or (pii brillait sur sa poitrine, la lui passa an chu. el oidonna a ses gens d'' lui laire fêle, en allendanl qu'il repomlit au roi. Le siirh'iideinain. celte réponse fut remise au ehi^vaucheur avec di^ iKuivelles marques de libéralité.

I.e duc disait dans cette réponse que le roi avait ele trompe ipiand on lui avait dit que messire l'ii-rii- de (jaon elaii en lirelagne'. qu'il ignorait et le lieu de la ri'lraite de ci' eheva lier el les iiiolifs de la baiiii' iju'il portail .1 Olivier de Clisson; que, en conséquence, il priait le roi de le imir pour excusé.

I.e roi recul celle lellre au milieu de son conseil . il la relui plusieiir» fois el avec' une ligure ligijours plus sombre; puis rnlln la friiitsanl fuire ses mains, il s'écria en riant amérenienl :

- ^ave/.■vuus blfu, iiiesseigneiirs, ce qin- me dit mon cousin de llrelaKne'^ il me dit, l'i cel.i sur son honneur, qu'il tiinore où e»l ce trailre el meut iriir di' ( Iruon. >e croye/.vous pa«. diics, que son bunnei.r est Kraiuliniinl aveiiluré/ N uyon,< *olrc avis.

- liiMu ciiusln, dit le duc de Hi-ii-y en se levant, je crois <|nc le duc de hn-iagne dit ce qu'il iloil dire, el pul!tque ni<'stirf <l<* t'TSon II e«l pas près de lui, il ni- pi m m ri'poiidre

— J:;t vous, mon frère, qu'en pensei-vous.

— Avec »otre permission, sire, je pense que le duc de Bielagne n'a dit cette chose que pour donner au meurlritr le temps de passer en Angleterre, el...

Le roi l'interronipil.

— Et vous avez raison. Touraine. cela est ainsi que vous dites ; quant j vous, bel oncle, nous savons bien que le connéiable n'est point de vos amis, el nous avons enlendu dire, quoique nous-ne vous en ayons pas parlé, que le jour même de l'assassinai, il vous était venu un familier de messire lit Craon, lequel vous avait révèle tout le complot, el que, sou: prétexte du peu de foi que vous aviez eu en ses paroles, ei pour ne point troubler la fêle, vous avez laissé la chose allci au pire; nous le savons, bel oncle, et cela de science certaine; d'ailleurs, il ya un moyen de nous prouver que nous rrrons ou ipie nous sommes mal informé, c'est de nous accompagner en lirelagne, où nous allons faire la guerre Ce due, ipii n'esl ni Anglais ni Fraïuais, ni chien ni loup, nous lasse, car on ne sait s'il aboie ou s'il glapit; la Lrelagne ne peut oublier qu'elle a élé royaume , il lui coule de devenir province. Kh bien! s'il le faut, nous frapperons tant el si bien sur sa couronne ducale, que nous en ferons tomber les feuilles de vigne, cl nous la donnerons en baronnie à quel- (|u'uii de nos servileurs, comme nous donnons a notre frère en ce moment le duché d'Orléans en place de celui de Touraine.

Leduc s'inclina.

— Oui, oui, mon frère, continua le roi, et nous vous le donnons lel que l'a eu l'biiippe, avec Ions ses revenus el dépendances, et désormais nous ne vous appellerons plus Ton raine, car ce duché se réunit ù compter d'aujourd'hui a la couronne, mais Orléans , car d'aujourd'hui ce duché est a vous. Vous avez enlendu, bel oncle, nous parlons lous, el vous éles des noires.

— Clif-r sire, repoiulil le duc de lierry. le me sera toujours nue fêle de vous accompagner partout ou vous irez, mais je crois qu'il faudrait aussi avoir notre beau-frère de bourgogne en notre compagnie.

— Eh bien! dit le roi, nous le prierons de nous faire tel honneur; el si cela ne suflit pas, nous le lui ordonnerons; et si cela ne sullil pas encore, nous l'iniiis chercher nousmême. Voulez-vous noire parole que nous ne leroiis pas le voyat;e sans lui, nous vous la donnons. Ouaiid on insulle un rdi de France, on insulle toute la noblesse, cl il n'esl point de blason pur lorsque l'écusson royal esl taché. Préparez dune vos équipages de guerre, bel oncle, car avanl huit jours nous parlons.

Le rui leva aussiiot la séance, mais ce fut pour se renfei mer avec ses seerelaires. I.eniêuje jnnr, vingt seigneurs d"' nom..! la lêle descpiels elail le due de Kourgogue, reçureni l'ordre de venir avec la plus grande assemblée qu'ils pouiraient réunir. Cet ordre lui promplement exécuté, car ledU' de Bretagne elail grandement bai de (oui ce qui élail vérilableini'Ul riauçais. on di^ail qu'il y avait longtemps que le roiauiail pris le parii de niaiiher con'.ie lui, s'il n'en avait été emp.ehe pur lecomle de Flandre el madame de llourgogni' . qu'il elail Anglais dans l'àine, el qu'il ne baissait tant Clisson que pane ipi'il sciait lail Fiançais. Mais i-elle lois les ordres elaieicl si précis cl si sévères, qu'on esper.iil que le roi mènerait son projet a biuil s'il n'y avait pas qui'lqne Iraliisou; car on avail la presi n-nce que plusieurs de ceux ipii devaient marcher avec le roi ne mareliiiaienl pas de grand tieur; et l'on nommait tout bas les dm s de Herry el de Bourgogne.

EMeclivemenl, le due de Bourgogne se fals,i|i allendre : Il disait ipie ce voyage charperail l>eaucoup s.s proviines ; que e'élail une guerre sans laison el ipil tinirail mal ; qu'il y avail des gens que les démêles du 1 oniii l.iMe el de messinl'ierre de Craon ne louchaient m lien, ipiil elail injiisie de forcer ceu\-U denirer en gurrre pour eux, el qu'on pouvait hien les l.iisser vider leur qui-relle sans fniiler ri grever les pauvres gens des provinces 1 c dm' de Berry <*lail de «el avis m.iis le roi. le due d'<lrle.iiis el icuil le eonseil elail de l'avis conlraiie ; Il lallul doiu- Idiu ipu- le» deux du> s sedéeidasseiil

ISABEL DE BAVIKRF-.

■I ni) 'il', r/ailloiii's, aiissiti'it que 1p ronnolalilc i)Ut monter à difival, le roi donna l'ordre de partir de Paris ; le même soir il prit congé delà reine, de madame Valenline et des dames et demoiselles qni lo2;eaient en l'holel Sainl-I'anl, pnis il s'en alla souper avec le due d'Orléans, le duc de Bourbon, le comte de Namur et le seigneur de Coucy, chez le sire de Montaigu, ou il resta à coucher.

Le lendemain il partit en grand attirail de guerre, mais il s'arrêta à Saint-Germain-en-T.aye pour y attendre les ducs de Berry et de Bourgogne ; voyant ([u'ils n'arrivaient pas, il leur envoya des ordres tels qu'il y avait crime de réhellion à ne les pas exécuter, et se remit en marche quoique les médecins l'en dissuadassent, lui disant que sa santé n'était pas bien lerme en ce moment; mais il était poussé par une si grande volonté, qu'il répondit à toutes leurs observations qu'il ne savait ce qu'ils voulaient dire et que jamais il ne s'était mieux trouvé.

Il partit donc, (pnii qu'on pftt taire, passa la Seine, prit le chemin de Chartres, et s'en vint, sans s'arrêter, ,'1 Anveau, beau et noble cliàtel appartenant au sire de La P.ivière, qui y reçut le roi grandement et honorablement. Charles s'y arrêta trois jours, et le quatrième au matin il repartit pour Char- Ires, oi'i il fut reçu au palais épiscopal, ainsi que les ducs de Bourbon et d'Orléans, par le frère du sire de Montaigu, qui tenait le siège de l'évéché.

Au bout de deu\ jours d'attente, le roi vit arriver le duc de Berry et le comte de La ^larche. Tl leur demanda s'ils n'avaient point queUpies nouvelles de la Bourgogne; ils répondirent que le duc venait derrière eux-, cnlin, h^ (piairième jour, on vint dire au roi qu'il entrait dans la ville.

Le roi resta sept jours ii Chartres, puis il prit le chemin du Mans. Tout le long de la route, et à chaque iustunl, il était rejoint par des gendarmes qui arrivaient de l'Artois, de la Picardie, du Vermandois, ei enlin de toutes les parties de la France même les plus lointaines , et tous ces gens étaient fort irrités contre le duc de Hi'êtagne, (|ui leur donnait nue si dure besogne ; le roi entretenait avec grand soin celte colère et l'attisait avec la sienne,

Cependant, il avait trop présumé de ses forces; l'état d'irritation continuel où le nu'ttaient les embarras suscités ;'i chaque. moment par ses oncles pour entraver le voyage, brûlait son sang; si bien qu'en arrivant au .Mans, il était tout liévreux et hors d'état de chevaucher : force lui fut donc de s'arrêter, quoiqu'il dit (|ue le repos lui était plu,-) cruel que la fatigue; mais ses 'médecins, ses oncles et le due (l'Orléans lui-même, furent d'avis qui! fallait dinienrer où ils étaient l'espace de ([uinze jours ou de trois semaines.

()n protila de ce séjour pour déterminer le rui à envoyer un nouveau message au duc de Bretagne; en consé(|uence, mes'iire ricguault de Boye, le sire de Carenciers, le sire de C;h.1lel-Morant et messire Taupin de Cantemelle, chriielain de Gisors, lurent ordonnés pour ce voyage; mais celle fois le roi voulut que l'ambas'^ade eût un caractère auquel ne put se nu'prendre celui auquel elle était adressée : les quatre envoyés partirent donc du Mans , accompagnés de (in.iranle lances, traversèrent la ville d'Angers trompettes en lêle et |iennons déployés, et deux jours après arrivèrent s"! Aantes, où ils trouvèrent le duc.

(Is lui exposèrent la demande du roi, qui était qu'on lui livrât messire Pierre de Craon ; mais, comme la première fois, le duc, après avoir fait de riches cadeaux aux and>assadenrs, leur répondit qu il lui serait inquis^iblo tlo livrer l'homme (pion réclamait de lui, vu (pi'il ignorait on il s' i'lait retiré; (pi'il avait bien entendu rac(Miier depuis un an (pu' messire d(^ t^raon baissait le couné:ahle de luul son canir et lui avait juré une guerre mortelle; ipuMc chevalier luimême lui avait dit cpn^ iKirluut où il rencontrerait Clisson, soit de jour, soit de nuit, il le mettrait ;"i mort; nuiis ipi'il n'en savait pas davantage, et qu'il s'émerveillait que le roi lui\inl faire la guerre pour une chose qui le regardait si peu.

Le roi était fort malade lorsipi'on lui apporta celle rép,.nse ; ncannuiins, il n'eu donna pas moins l'ordre île pousser en avant, et appela ses éenyers pour qu'on rarM);\l. Au mo-

ment où il se levait de .son lit, un envoyé arriva d'I'spagni' et fut introduit i,rès de lui; il lui remit une lettie portant celte suseription ; •■ A notre très redouté seigneur le roi de France ; « et signée Yolande de Bar, reine d'Aragon, de Majorque, et dame de Sardaigne.

Celle lettre était effectivement de la rrine d'Aragon, qui écrivait au roi que, jalouse de lui complaire en toute chose, et sachant quelle alîaire le préoccupait en ce moment, elle avait fait arrêter et garder en prison, à Barcelonnc, un chevalier inconnu qui avait voulu louer à prix d'or un vaisseau pour se rendre;! ]\aples;elle ajoutait que, soupçonnant ce chevalier d'être messire de Craon, elle faisait part de se» soiqiconsau roi, afin qu'il envoyât proniptement des hommes pour le reconnailre«Ùf ramener, dans le cas où elle ne se serait pas trompée. Elle terminait en disant qu'elle sf-iait heureuse que ces nouvelles fussent agréables â son cousin et seigneur.

A l'arrivée de cette lettre, les ducs de Bourgogne i-l de Berry s'écrièrent que la campagne était finie, et qu'il n'y avait plus qu'à congédier chacun , puisque l'homme apiv^ lequel on cherchait était sans aucun doute arrêté : m.<is liroi n'en voulut rien faire, et tout ce que l'on put obtenir de lui fut qu'il enverrait quelqu'un pour s'assurer de la v.rilé. Trois semaines «près, le messager revint et annonça <|ue Itchevalier arrêté n'était nullement messire Pierre de Craon.

Alors le roi entra dans une grande colère contre ses oncles, car il vil bien ipie tous ces retards venaient d'eux ; il se résolut, en ( onsi(iuence, de ne plus rien écouler (jue son désir, et fit venir ses maréchaux en son appartement, car il était si soutirant qu'il gardait la chambre. Alors il leur ordonna de faire (lier en grande diligence tous leurs gens cl é(piipages sur Aigers : sa volonté étant de ne relounn-r m arrière (pi'après a\oir dépossédé le duc et donné un gouverneur à ses enl'ans.

Le lendemain, entre neuf et dix heures du matin, aprè» avoir entendu la messe et s'y être évanoui, le roi monta à cheval; il était si faible que le duc dï)rléans fui obligé d<l'aider ii se mettre en selle. Le duc de Bourgogne liaussait les épaules en voyant cet enlêlemeni, et disait que ci-iaii tenter Dieu (|up de vouloir aller en avant quand il descendait de [lareils averlissemens du ciel; mais le duc de Bi-rry. (|ui avait entendu ces paroles, s'approcha de lui et lui ilii tout bas :

— Soyez tranquille, mon frère, j'ai pourvu au ilernier de tous ; et si Dieu nous est en aide, nous reviendrons, je l'espère, coucher ce soir en la ville du Mans,

— ,Ie ne sais ce que vous entendez par là, dit le dur île Bourgogne; mais par ijuclque moyen que nous brisions ce malheureux voyage, ce moyen sera bon.

Sur ces entrefaites, le roi se mil en marche et c1ia<-un l«* suivit. Bientôt on entra dans i«ie grande et sombre forêt conteiniioraine des druides. Le roi élait triste et mélancolique, laissant son cheval marcher ;'i sa volonté, et répondant à peine à ceux qui lui adressaient la parole. On le laissa doniallcr seul en avant connue il paraissait le désirer. On a\aii ainsi marché en silence, en parlant bas, pendant une lieure ù peu près, lorsque lout-à-coup un vieillard tête nue el vêli> d'un linceul blanc s'élança d'entre deux arbres où il élai caché, saisit la bride du cheval du roi. et rarrêtanl l..ii court :

— O roi ! roi! s'écria-t-il, ne chevauche pas plus avant mais relouine en arrière, car lu es trahi.

Le roi fn-mit de tout son corps a cette apparition inaller.» due ; il étendit les bras et voulut crier, mais 'a voix se gU ça; tout ce qu'il put faire, ce fut d'indiquer par ses çes|,-s qu'il voulait qu'on écarl;'il ce l'antômr> : en effet, li-s gci-» d'Armes s'élaïu'èrenl sur lui el frappèrent cet homme, si bien (ju'il lâcha la bride ; mais au même instant, le duc de Berry ■ arriva à son secours el le tira de leurs mains, disant que c'était pitié de hal're ainsi un pauvre fou, qu'on \o\ail bii u I que cet bomratç-ne pouvait rien être autre iliose, ot ipi'il I fallait le laiss^aller. Quoique certes on u'eùl pas dû «on- I ter un pareil conseil el qu'il eût eic bon d'arn'-lcr cet incoii- I nu et de l'interroger sur ses intentions, ehai-iin elail si inui-

œmiliiiJ CUMPLinES lyALEXANURt DUMA5.

nié qu'on laissa dire et faire le duc de Berry; et tandis que l'on s'occupait de secouiir le roi, l'honinie qui avait causé tout cet émoi di>,.arut, et |iersoniie depuis ne le revit ou n'en eut connaissance.

Malgré cet im ident, qui paraissait dans le moment avoir rendu grand cspon* aux ducs de Hcrry et de Bourgogne, le roi passa outre cl se trouva bieMitot sur la lisière de la fori't. A. peine l'eut-on dépassée qu'à loinbre succéda une lumière ardente : le soleil à son midi embrasait toute • dtinospliére; on était dans les plus chaudes journées de juillet, et pas une eiu:ore n'avait été dévoranie oninie l'élail celle ci. Aussi loin que !a vue pouvait s'étendre, elle glissait sur des champs de sable qa; ondulaient comme des vagues et rélléchissaieiit la lumière ; les ciievaux les plus vifs bâT^ient la tète et liennissaienl tristement ; les hommes les plus forts se sentaient languir cl halelaienl. Le roi, pour lequel on avait craint la fraîcheur matinale, était vêtu d'un juslaucorps de velours noir, et portait sur sa tète un simple chaperon de drap ecarlatc dans les plis duquel se tordait un chapelet de grosses t perles que la reine lui avait donné en parlant. On le laissait chevaucher à part, aiin qu'il soullrit moins de la poussière; deux pages seulement se tenaient à ses côtés, niar- | chant à la suite l'un de l'autre : le premier portait en tête . un casque de Montauban, d'acier fin et claii*, qui resplendissait au soleil ; le second tenait une lance rouge avec son fa- j ion de soie : au bout de cette lance, il y avait une pointe | iacier, merveilleusement travaillée, et qui sortait des ateliers de Toulouse. Le sire de La Rivière en avait acheté douze pareilles qu'il avait données au roi, et le roi en avait donné trois au duc d'Orléans, et trois au duc de Bourbon.

Or, il advint que, tout en chevauchant ainsi, le second page, cédant à la chaleur qui l'accablait, s'endormit, et pendant son sommeil laissa échapper sa lance, le fer alla heurter le casque du page qui mardiait le premier, et le choc de l'acier contre l'airain rendit un son clair et aigu ; alors on vit tressaillir soudainement le roi : il fixa devant lui des yeux égarés; il devint affreusement pille; puis tout-;n-oup, enfonçant ses éperons dans le ventre de son cheval, il lira son épée hors du fourreau el s'élança sur les deux pages en criant i grande voix :

— En avant ! en avant sur ces traîtres !

Les pages épouvantés se séparèrent, fuyant chacun de leur calé. Le roi continua sa course el vint droit au duc d'Orléans Cel'ji-ci ne savait s'il devait attendre ou fuir son fnre, lors(Hi'il enlendil la voix du duc de hourgogue qui lui criait :

— Fuyez, beau neveu d'Orléans 1 fuj?!, monseigneur vous veut tuer !

En elfei, le roi, courant toujours sur lui, brandissait son tpée roninie un furieux, si bien que le duc n'eut que le temps le faire faire un lnind de côté Ji son cheval. Le roi passa îutrc; mais renconirant sur son chemin un chevalier de (iuyenne, nommé le bâtard de l'olignac, il lui enfonça son ^pée dans la gorge : le sang jaillit , le ch( \alier tomba. lA vue de ce sang, au lieu de calmer le roi, redoubla encore sa frénésie. Il se ndt à courir san> suivie de li;;ne, trappant tout ce qu'il rencontrait, ne donnant aucun rcliche a son cheval, et criant toujours ;

— En avant! en avant sur ces traîtres !

Alors ceux des é( iivers et <'be\aliei's <|ul étaient couverts de leurfl armures lormèrent une haie autour de lui, se laissant frapper sans rendre les coups, jusqu'à ce que l'on vit que sa force s'en allait : aussitôt nu chevalier de ISormandie, nommé messire Cuillaume Marc el, vint par derrière el le saisit à bras le corps. 1^ roi frappa encore qiieli|ues coups; mais enlln l'épée lui échappa des mains : il se renversa en arrière en jetant un grand cri. On le descendit de ton r|it'\al, qui ruisselait de sueur cl Iremblait di- tous ses membres, puis on lui 6la son justaucorps el son chaperon pour le ralralchlr. Se» oncles et son frcrc s'apprnclicrenl alors de lu); mais il avait perdu luuie connaisiMnie, et, qnriii|ue ses ynix fussent ouvitIs, il èlall cNideiit qu'il ne disiiugiiail rien de ce qui se passait autour de lui.

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