‹ Isabel de Baviére (volume 2)Chapitre 2 sur 20 · I.a tlupMactiun des seigneun* cl rJievaliert élall grande · texte numérisé non relu

I.a tlupMactiun des seigneun* cl rJievaliert élall grande

chacun ne savait que dire ni que faire. Le duc de Btrry lui serra la main et lui parla avec amitié, mais le roi ne ré|)ondit ni par geste ni par parole. Alors le duc de Berry secoua la tête et dit :

— Messeigneurs, il nous faut retourner au Mans, et le Toyage est fait pour cette saison.

On lia le roi, de peur que sa fureur ne le reprit ; on le coucha dans une litière, et l'on reprit tristement la rente de la ville, ou, comme l'avait prédit le duc de Berry, l'on rentra le soir même.

On lit aussitôt venir les médecins; car les uns prétendaient que le roi av.iit été empoisonné avant de sortir di Mans, les autres cherchaient une cause surnaturelle à la ma» ladie, et disaient qu'on lui avait jelé un sort. Comme dans l'un ou l'autre cas les soujjçous planaient sur les princes, ils exigèrent que les gens de l'art lissent une enquête sévère; ils s'inluinièrent de ceux <iui l'avaient servi à diner, et s'il avait beaucoup ou peu mangé : ils répondirent qu'à peine s'il avait louché un ou deux nieis; qu'il ne faisait que penser et soupirer, seriani de temps eu temps son front cuire ses deux mains, comme si la télé lui faisait mal. On lit venir Robert de Teukes, maître des èchaiisons, et l'on s'informa quel était celui de ses bouteillers qui lui avait seni le dernier à boire; il répondit que c'était Helion de Lignac : on l'envoya chercher aussitôt, et on lui demanda où il avait pris le vil) que le roi avait bu avant sou départ ; il répondit qu'il n'en savait rien, mais qu'il en avait fait l'essai avec Robert de Teukes; en même temps il alla à une armoire, prit la bouteille à moitié vide, versa de ce même vin dans un verre et le but. En ce moment, un médecin sortit de la chambre du roi, et entendant la discussion, il s'avança vers les princes, et leur dit :

— Messeigneurs, vous travaillez et débaaez en vain ; le roi n'est ni empoisonné ni ensorcelé ; le roi est atteint de chaude maladie, le roi est fou !

Les ducs de Bourgogne el de Berry se regirdèrent : le roi fou, la régence du royaume appartenait de droit soit au duc d'Orléans, soit à eux. Le duc d'Orléans était bien jeune pour que le conseil le chargeât d'une si grande affaire. Le duc de Bourgogne rompit donc le &ikoce, et s'adressant aux deux autres ducs :

— Beau frère et beau cousin , leur dil-il, je crois qu'il convient que nous relournions en toute liite à Paris, car le loi y sera mieux traité et soi;:n« que dans la marche lointaine où nous nous trouvons; puis le conseil décidera e% quelles mains tombera la régence.

— le suis de votre avis, répondit le duc de Berry ; mais oi le mèner(ins-nous?

— Point à Paris surtout, dit vivement le duc d'Orléans; la reine est enceinte, et un pareil spectacle pourrait lui faire grand mal.

Les ducs de Bourgogne el de Berry échangèrent un sourire.

— Eh bien \ reprit le dernier, nous n'avons qu'.l le faire conduire au ch:'iteau de Creil, l'air en est bon. l'aspecl en es» beau, et la rivière doit couler à ses pieds, (^uaiil a la reine, ce que dit notre beau cousin d'Orli'aus esl trop juste, el s'il veut partir devant nous pour la préparer a celle nouvelle, nous resterons encore un ou deux jours près du roi pour veiller à ce que rien ne lui manque, puis nous irons le rejoindre à Paris.

— Niit fait ainsi que vous dites, répondit le duc d'Orléans, cl il sorti! pour onlonner ses équipages.

Les ducs de lien) et de iloiiigogue restés seuls se r^ linrcnl dans l'embrasure d'une fenêtre pour causer plu* iranquiilemenl.

— i:ii bien ! Iieau frère, que |M>nsez-vous de loul oclaT dit le duc de itourgoguc.

— Ce que J'en ai toujours pensé : que le roi élall une tète menée par île Irop jeunes coiiseJU, et que celle guerre de Bretagne niiirait mal. mais un n'a pas voulu nous croire tiiiii va uialiilcnant par cuti lement et caprici> , rien par raison.

— Il Uudra porter remède a loul cela cl proniplrnienl.

ISABEL DE BAVFKRF..

dit le duc de Bourgogne. Il n'y a aucun doute que la n^gcnce du royaume ne nous revienne. D'ailleurs, notre beau neveu e duc d'Orléans est trop occupi' i^cir 'l(^?irer beaucoup ce gouvernement. Ainsi, frère, rapi/'ji^z-vjus ce que je \C\1'j ai ditlors(|ue le roi nous congédia de Montpellier j^nous sommes les deux plus puissans seigneurs du royauir.c, et tant que nous serons réunis, nul- ne peut rien contre nous, lOr. bienl le moment ebl venu où nous pouvons tout contre les autres.

— Autant que cela s'accordera avec les intérêts du royan ■* ne, mon frère, il est de nos intérêts à nous d'écarter nos ennemis des affaires. D'ailleurs, ils combattraient tous nos projets, entraveraient toutes nos décisions Le royaume liraillé d'un côté par eux, et retenu de l'aulre par nous, aurait beaucoup à souffrir; il faut, pour que celte besogne marche grandement, upion parfaite entre la tête et les bias. Croyez-vous que le connétable obéirait de bon cœur à des ordres qu'il recevrait de nous, voyons? Cette désunion pourrait, en cas de guerre, faire le plus grand tort ;i la France. L'épée de connétable doit être tenue par la main droite du gouvernement.

— Vous avez bien raison, mon frère; mais il y en a qui en temps de paix sont aussi dangereux (jue le connétable le serait en temps de guerre ; je veux parler de messires de La Rivière, de Montaigu, le Bègue de Villaine et autres.

— Oui, oui, il faudra écarter tous ces hommes qui ont poussé le roi à tant de fautes.

— Mais le duc d'Orléans ne les soutiendra-t-il point?

— Il n'est pas que vous ne vous soyez aperçu, dit le duc deBerry en regardant autour de lui et en baissant la voix, que notre beau neveu d'Orléans a de grandes besognes d'amour à cette heure; laissons-lui sa liberté, croyez-moi, et II nous laissera la notre.

— Silence ! le voici, dit le duc de Bourgogne.

Effectivement, le duc d'Orléans, pressé de retourner à Paris, comme l'avaient pensé les deux oncles, venait prendre congé d'eux. Il entra dans la chambre du roi avec les ducs de Berry et de Bourgogne , ils demandèrent à ses cbambellans s'il avait dormi, mais ils répondirent que non, et qu'il ne pouvait prendre un instant de repos. Le duo de Bourgogne secoua la tète.

— Ce sont de pauvres nouvelles, mon beau cousin, dit-il en se tournant vers le duc d'Orléans.

— Dieu gardera monseigneur, répondit le duc. Il s'approcha du lit du roi et lui demanda comment il se portait. Le malade ne répondit rien; il Ircniblait de tout son corps; ses cheveux étaient hérissés, ses yeux lixes, et une sueur froide lui coulait du front; de temps en temps il se soulevait sur son lit en criant : — A mort ! à mort les Iraitres ! puis il retombait sans force, jus(|ti';'i ce (|u'nn nouvel accès de lièvre lui rendit quel(|ue énergie en le brûlant de nouveau.

— Nous n'avons ((ue faire ici, ilil le duc de Boui'gogne, et nous le fatiguons plus i]\u' nous ne lui sommes eu aide. Il a plus en ce moment besoin de ses nu'decins et docteurs que de ses oncles et frère. Ainsi, croyez-moi, sortons.

Le duc. d'Orléans resté seul se baissa vers le lil, prit le roi dans ses bras et le regarda tristement; bientôt des larmes remplirent ses yeux et coulèrent sileucieusenu'ul sur ses joues; c'était raison, car le pauvre insensé (jui éiait là gisant l'avait grandement aimé, et pcut-èire qu'en retour de celle amitié sainte il avait à se reprocher, lui, de n'avoir rendu i)ue trahison et ingralilude : sansdoule (|u'au moment de le quitter ainsi, pour le trahir encore peul-èlre, il avait scruté son âme, cl avait reconnu avec renu)rds , qu'après le premier inslani passé, il n'avait point été aussi attristé du malheur de ce frère bieu-aimé qu'il aurait dû l'être. C'est (|uc nous tâchons toujours, laui la nature mauvaise l'emporie chez mjus sur la bonne, de chercher par (|uel côté l'inforlune des autres se préseule ayaulageuse;'! nos inlércis, et si des chagrins et les lai lues, d'aulrui ne découle pas pour nous (luelque source, inaperçue d'abord, de Iramiuilliié ou de plai>irs; alors, et s'il en est ainsi, la sensibiliiés'emousse, lecu'ur s'eugourdil, le crêpe qui sélaii étendu sur nos yeux se soulève, l'avenir «lue l'on (idyaii a loul jamais allristé lesplendil sur quelqu'une de ses mille faces : le boa et le uauvais principe

luttent encore quelque temps ensemble, et le plus soi/vent, misérables que nous sommes, c'est Arimane qui l'emporte; si bien que parfois, les yeux humides et l'àme joyeuse, nous ne voudrions pas le lendemain que le malheur de la veille ne fût pas arrivé : c'est que l'égoisme est )e médecin do cœur.

Pendant ce temps, les oncles du roi donnaient des ordres à ioici ;e3 mîfrhaux alin que les seigneurs et leurs chevaliers reprissent chacun i^ roule de leur provi'>e^ doucmenl et courloi.sement, sans faire de dégâts ni de violence dans '<» pays, disant que partout où il en serait couimis les seigneurs V, seraient responsables des délits de leurs homni'< d'armes.

Deux jours après le dépari du duc d'Orléan^ -e roi se mit enroule, porté dans une litière douce et commode, et marchant il petites journées. Le bruit de son accident 8 était répandu avec une n:erveilleiise rapidité : les mauvaises nouvelles ont des ailes d'aigle. Chacun en parlait fort diversement, cl selon son opinion l'atlribuait a des causes différentes; les seigneurs y voyaient un malélice diaboli(|ue, les prêtres un châlimcnl divin, les partisans du pape de Rome disaient que la chose était arrivée en punition de ce (|ue le roi avait reconnu le pape Cléiuent; les sectateurs du pape Clément préteiciiaienl au contraire (|ue Dieu le frappait de cette verge pai re qu'i, iv'avait pas déiruit le schisme en portant la guerre en Italie, ainsi qu'il l'avail [uomis ; quant au peuple, il était forl triste de ce malheur : il avait fondé grand espoir sur la bonléel lajusticedu roi. Aussi encombrait-il les églises, où des prières publiques avaient été ordonnées partout où il y avait (|uelque saint connu pour guérir la frénésie; on dépécha diligemment des hommes porteurs de présens, et on est voya à saint Aquaire, le plus renommé de tous dans le genre de spécialité, une image du roi, de grandeur naturelle, modelée en cire, et un magnilique cierge, atin qu'il suppliât Dieu que la maladie du roi fût allégée; mais tout cela était chose inutile , et le roi arriva au château de Creil sans qu'on s'aperçût d'aucune amélioration sensible dans son étal.

Cependant ou ne négligeait pas les moyens humains : le sire de Coucy avait parlé d'un très sage et très savant médecin iioiuMié maître Guillaume de Hersilly, et on l'avait fait venir d'un village près Laon où il demeurait; il avait donc pris la souveraine administration de la maladie du roi, qu'il avait déclaré connailre parfaitement.

Quant à la régence du royaume, elle était tombée, ainsi qu'on a pu le prévoir, entre les mains des oncles du roi ; le conseil, après quinze jours de délibéralion, avait déclaré que le duc d'Orléans était trop jeune pour entreprendre une si large besogne, et eu avait en conséquence chargé les ducs de Berry et de Bourgogne. Le lendemain du jour où. ils avaient été nommés, le sire de Clisson se présenta avec ses gens chez le duc de Bourgogne, pour office de connélahlie. Le concierge 'eur ouvrit la porte comme de coutume. Ils descendirent de leurs chevaux, et Clisson, suivi d'un éiuyer seulement, monla les degrés de l'hêilel. Arrivé à la première salle, il trouva deux des chevaliers du duc; il leur demanda où èlaii leur iiiaitre el s'il pourrait lui parler; l'un d'eux soriitel alla trouvei le duc, ipii causait avec un héraut d'une grande fêle qui vcnail de se li'uir eu Allemagne.

— Monseigneur, dil le chevalier inlerrompanl le duc, voici messire Olivier de Clisson qui vient pour parlera votre seigiii'urie, si Ici est voire plaisir.

— De pardieu ! s'écria i-ïl, qu'on le fasse venir, et tout da suite, car fl arrive fort à propos pour ce que nous en voulons faire.

Le chevalier revint donc vers le connétable, laissant toutes les portes ou\ertes, cl lui faisant signe qu'il pouvait passer. Le connétable entra. Le duc en l'apercevant changea de couleur; Clisson ne parut pidnt s'en apercevoir, il Oia son chaperon, et s'inclinant :

— Monseigneur, dit-il, je suis venu ici pour pn^ndre tos ordres et nrinquiélcr de vous c.>iumcnl ira désormais le royaume.

— Comment ira le royaume, ('lisson? répondit le duc d'une \oi\ altérée; c'est chose qui me regarde el non pas un autre. Quant à mes ordres, les voici : c'est que tous sortia

OErVr.RS COMPI.RTRS D'AÎRWNDBE DIMVS.

à rinslanl mfnie de ma piéseni^i*. dans cinq minutes de cet hôtel, et dans nne heure de Paris.

Mors ce fut Clisson qui itâlit à r.on Irnir. I.c duc était récent du.royaunie. il il fallait nl)éir. 11 snriit donc de la chambre, traversa les apiiarlemens tout pensif et liaissanl la tcie, remonta j'i cheval ; puis, rentrant à son hôtel, il ordonna surle-champ les équipages, et le même jour, accompa^'nt- de deux hommes seulement, il sortit de Paris, traversa la Seine tt (^harentrm, et ne s'arrêta que le soir au Château de Monthêrx, (|ui lui appartenait.

I.e planque venait de suivre le duc de Bourgogne à l'égard de Clisson s'étendait .'i tous les favoris du roi -, aussi, lorsque Montaigu apprit ce qui venait d'arriver au connétable, il sortit hien 'secrètement de Paris par la porte Saint-Antoine, prit le chemin de Troyes eu C.haniiia-'iie, el ne s'airêta qu'a \vignon. Messire .lean l.eniercier en voulut faire aulant ; mais, moins heureux que lui, il trouva des gardes à sa porte, et fut conduit au ch;'iteaii du 1. ouvre, oii l'allendait déjà inessire le Bègue de \ illaine. (JuanI an sire de La Uivière, quoiqu'il fut prévenu à temps, il ne voulut pas quitter son ch.'ileau, disant qu'il n'avait rien à se reprocher, et qu'il arriverait de lui ce qu'il plairait a Dieu; aussi, (juand on vint lui rlirc que des hommes à main armée voulaient entrer chez lui, Il fil ouvrir toutes les portes et vint courtoisement au devant d'eux.

.Mors tous les actes d'une réaction entière s'accomplirent sur eux ; ce qu'on avait fait contre Craon meurtrier, on le fil contre eux innocens. Les liiens et héritages (|ue Jean l.eniercier possédait a Paris et dans le reste du royaume furent saisis el partagés ; une belle maison qu'il possédait au diocèse delaon, et qui lui avait bien coOté KMt.OOO livres par les emheilisseniens (pi'il y avait fait faire, fut donnée au sire de CoMcy, ainsi que toutes ses dépendances renies, terres et possessions.

QunnI à messire de La Rivière, on fut encore plus sévère pour lui ; car on lui enleva tout, comme a messire .lean Lemcrcier, et on ne laissa à sa femme (|ue les biens (|u'e!le possédait en propre; de plus, il avait nne fille, jeune et belle, qui avait épousé d'amour le seigneur <le Chiilillon, dont le père fut depuis le maître des arbalétriers de France. Tout ce qu'il y avait de puissant devant les hommes avait lié ce mariage ; tout ce qu'il y avait de s-.int devant l)ieu l'avait consacré. f)n brisa celte union sans pitié et sans remords-, on Iranclia ce que le pape avait seul le droit de délier, et les deux enfans furent remariés ailleurs, malgré eux. el ainsi qu'il p!iil au (bu dp Hourgogn.-.

FI tîntes ces persécutions se faisaient sans que le roi pi^i rien lonire elles ; car son état était toujours au pire, et l'on n'espérait plus qu'en une chose, l'ellel que produirait sur lui la présence de la reine. Comme c'était (lie (pi'il avait le plus uim('i', on espérai! (pi'après avoir oublie tout le monde, il se :>ou\ienilrail encore d'elle.

Vin.

Ainsi qu'on 1'* vu dans le iliapilre pr(^cedenl. l'ai ( ideni arrivé au rd vcnall d'eiiirainer après lui une révolution tout i'iili(''re dans les alLiires du royaume, les favoris de sa ralsi.n i'l!ii( ni les disgracies de sa ilémencp le iiouvernement de ri-'.lal, ('iliappc (lèses mains déidio, él:ii( eniièrcnu'nt lonihé ••nire celles des ducs de lloiirgo;:ue el de llerry. (|ui, souHieltant la politique générale '.i leurs passions personnelles, avaii'ul frappé avec l'épée de la haine el luui avec le glaive lie la justice. Leduc d'Orléans seul aurait pu l>al,inr(T leur innuriKc au conseil: mais, tout entier a son aiunur pour la reine. Il avait facilement abandonné ses préli niions a la ré- ((eiice, el ne s'élail senti le courage de lutter ni pour luimême, ni pour ses amis. Conlianl dans sou lllre de fr're du r«i, se reposant sur »a puUsancr ducale, riche de ses im-

menses revenus, jeune el insouciant, il retenait dans sa poitrine iK^ndissante tout souHIe d'ambition, qui eût pu pousser quelque nunge sur son ciel d'azur. Libre désormais de voir sa royale amante à toute heure, en tous lieux, ce bonheur remptissait sa vie; el si de temps en l'mps un soupir étouffé trahissait le remords caché au fond de son coeur, si son front se plissait loul-:i-(Xiup à quelque triste souvenir, il suiTisait d'un mol de sa maîtresse pour dérider son front, 1^ d'une caresse pour endormir son cirur. Quant a Isabel, toute jeune qu'elle était, c'était bien déjà l'Italienne que vous savez, avec son amour de louve cl sa haine de lionne, ne connaissant de la vie que les senlimens passionnés, n'en cherchant que les émotions extrêmes, mal a l'aise dans les %\U\tr lions ordinaires, parce que quebiue chose lui manquait comme le simoun manque an désert, eonime la tempête manque à l'Océan.

Kt belle avec cela, belle A perdre toutes les ftmes; car n'était ce rayon d'enfer qui par intervalle illuminait ses yeux, c'était toute la forme d'un ;ui:4e, cl (pii l'eùl vue coiuhée ( oninie elle l'clait à l'Iieiire où nous revenons à elle, ayant un prie-Dien près de son lit, el sur ce prie-Dieu un livre d'iienres ouvert, l'.iiirail prise pour quelque vierge pure, attendant le baiser (|ue sa mère, tous les matins, vient lui donner au front; c'éiail nne éi'.ouse adultère (pii atleiulail son amant, et cet amant était le frère de son mari, de son seigneur et de son roi, mourant et insensé.

P.ientiM. uiu' porte caclK-e dans la tapisserie, et i|ui donnait dans les apparlemens du roi. s'ouvrit, et le duc d'Orli-ans parut ■ il regarda si personne n'était près de la reine ; el reconnaissant ([u'elle était seule, il referma la [lorle el s'avança rapidement vers son lit. Il était pale et agité.

— (,)u'ave7.-vous. mon bea'i duc ? lui dit Isabel, étendant vers lui les bras en souriant ; car elle était habituée a ces fré- )|ucns nuages du c()Mir(pii passaient au fr' m de sonaïuaul. Venez me dire cela.

— Ah ' que vient-on de m'apprendre, madame? dit le duc en se mettant à genoux devant le lit de ia reine, et en passant un bras sous son cou ; que l'on vous mande a Creil. el qii'i; est nécessaire (|ue vous sùyz prés du roi ?

— Oui, ("'est Guillaume d'Hersilly qui prétend (|ne ma présence lui ferait grand bien. Qn'eii diles-vniis , monseigneur?

— ,Ie dis que la première fois qu'il s'éloignera du ch.'it(^au, pour chercher des simples dans la forêt de Reaumoul. je le ferai pendre ;i la braïu-he la plus solide de i'arhic le mieux enraciné. Misérable ignorant ' qui, poussé a hont dans sa science, veut se servir de vous comme d'un remède, sans songer a quel danger il vous expose.

— \ laîmeul ! F,sl-ce <|ue je courrais quelques risques ■» reprit la reine en regardant lendremenl le duc.

— Oh' madame, risque de la vie; la folie du roi rsl furieuse. VA au mono'nt on elle lui prit, n'a-l-il pas tué le bâtard de l'olijjuac et lilessé trois ou quatre sei;;ncurs? Ooyr;vous qu'il vous rcioiinaitia, vous, puisqu'il ne m'a pas reconnu, moi, puisqu il coiiiail sur moi, sou frère, l'épée haule. et (jue je n'ai ecliaiipé a la mort ipie gr'iee a la vite-.spde mon l'heval'' \u r<>sle. mieux aurait valu peut-être (pi'il m'ort» tué.

— Vous tuer, monseigneur! oh! faites plus de ras df la vie; ne vous la rendons-nous pas belle cl heureuse «vpe notre amour, el n'esU'e pas bien d( p!ais:inl de vous la vnjr iiu'priser ainsi "*

— tVest que craindre pour vous, mon Is.ibel. c'csi que trembler :i ( h.'>i|iu' bruit «pii sortira de cet appartiinrul niaudit. c'est que frémir .i la vue de cliaipn* seixitcur qui ouvrira ma porte, c'est (pie vous savoir seule a tuiite heure du jour el de la nuit av(v un («n .

— Oh' il n'y a pas de danger, monseigneur, et )«* cmls que Vous Vous faites des craintes vaines ; e'esl le brnil du fer, l'est la Mie des nnnes qui l'onl rendu furieux. Elle retaida le due tixenienl. An lieu de cela je prendrai ma voix la plus tendre pour lui paibr. el II la nnuinailra pnis avec de ta douceur et des caresses, je ferai du lion un a|(n<'au ; *ou» s.ivi-i roinnie il ni'aiDie.

ISAHRL DE n.WIERE.

A toutes ces paroles le front du duc s'était renil)runi ; enh\ il se releva brusquement, se dégageant des bras de la reine.

— Oui, oui, il vous aime, je le sais, répondit le duc d'une voix creuse. Eh ! voilà la véritable cause de ma douleur. Non, il ne vous fera rien, non, sans doute. Au contraire, comme vous l'avez dit, votre voix le calmera, vos caresses l'adouciront. Votre voix, vos caresses, mon Dieu! 11 serfa son front entre ses mains ; Isabel le regardait, à moitié soulevée sur son bras. Et moi , plus je le verrai calme, plus je me dirai : Elle était tendre. Et alors vous me ferez maudire le ciel de ce dont je devrais le remercier, de la giiérison de mon frère; et d'ingrat que je suis déjà, vous me f(TCZ... Votre amour, votre amour!.... C'était mon Eden, mon paradis, et je m'élais habitué à le posséder seul ; qu'en feraije quand il me faudra le partager? Oh ! gardez-le toutenHer, cet amour fatal, ou psur lui, ou pour mol.

— Que ne disiez-vous cela tout de suite? dit Isabel triomphante.

— Pourquoi ? interrompit le duc.

— Parne que tout de suite je vous eusse répondu que je n'irai pas à ce château de Creil.

— Vous n'irez pas, vous! s'écria le duc en se précipitant vers la reine. Puis s'arrèlant ;

— Et comment ferez-vous pour n'y pas aller? et que diront les ducs de Bourgogne et de Berry ?

— Croyez-vous qu'ils désirent bien sincèrement le rétablissement du roi ?

— Non, sur mon âme ! le duc de Bourgogne est insatiable de puissance, et le duc de Berry d'argent ; la démence de mon frère double le pouvoir de l'un, et bat monnaie pour l'autre ; mais ils savent feindre, eux; et quand ils verront (]ue vous refusez d'y aller... D'ailleurs le pouvez-vous? oh ! mon frère, mon pauvre frère!...

Des larmes s'échappèrent des yeux du duc. La reine releva la tê{e de son amant d'une main , et essuyant ses pleurs de l'autre :

— Allons, consolez-vous, lui dit-elle, mon beau duc, je n'irai pas à Creil ; le roi guérira, et votre cœur fraternel, ajoutal-elle lentement et avec un léger accent d'ironie, n'aura rien ù se reprocher : nous avons trouvé un moyen.

Elle sourit avec une expression indélinissablc de malice.

— Eh ! lequel ? dit le duc.

— Nous vous dirons cela plus tard, c'est notre secret; tranquillisez-vous en attendant, et regardez-nous avec vos yeux les plus tendres.

Le duc la regarda.

— Que vous êtes beau, monseigneur! continua la reine; vous avez vraiment un teint dont je suis jalouse. Dieu avait commencé par faire de vous une femme, puis il a pensé qu'il lui manquerait un homme pour me rendre folle un jour.

— Mon Isabel !

— Tenez, monseigneur, dit la reiiu; en prenant sous son chevet un médaillon, qwv dites-vous de celle image?

— Votre portrait! s'écria le duc en le lui arrachant des mains et en le pressant contre ses lèvres, votre portrait ehéri, adoré...

— Cachcz-k! vile, voici quelqu'un.

-Oh! oui, sur ma poitrine, sur mon cour, pour toujours.

La porte s'ouvrit en etl'el, et la dame de Coucy entra.

— La personne (pi'a fait demander madame la reine est arrivée, dit-elle.

— Tenez, madame de Coucy, continua Isabel, voici notre heau-tVère d'Orléans ([ui nous a priée à gemiux de iu< point aller au château de Creil, où il craint (jiie notre personne ne coure quehiue danger. C'était, je crois, votre avis aussi, lors- (pie hier le duc de Bourgogne, iu)lre oncle bieii-ainu\ vint nous dire (|iie ce médecin donné par votre mari au roi prétendait (|ue ma présence pourrait apporter (|uelque soulagement au mal f'e mouseigiunir; pensez-vous toujours de mènu'?

— Toujours, madau'.e, et c'est aussi l'avis de beaucoup de personnes de la cour.

OliUV. CO.MI'I,. V, — .

— Eh bien ! cela me délcrniine toul-à-fait, décidément je n'irai pas. Adieu, monsieur le duc, nous vous remercions de vos bons i^enliuieus pour nous, et nous en sommes tout-àfait reconnaissante. I.e duc s'inclina et soitil.

— C'est bien la supérieure du couvent de la Trinité, n'estce pas, madame de Coucy ? continua Isabel se retournant vers sa dame d'iionncur.

— Elle-même.

— Faites entrer.

La supérieure entra, madame de Coucy la laissa seule avec la reine.

— Ma mère, dit Isabel, j'ai voulu vous parler sans témoin pour une chose fort importante, et qui regarde tout-à-fait les aflaires du royaume.

— A moi, madame la reine ' dit humblement l'abbesse; et comment, moi, retirée de ce monde et toute à Dieu, puis-je me mêler des choses de la terre ?

— Vous savez, continua la reine sans répondre à sa question , qu'après le beau spectacle qui m'a été donné devant votre couvent lors de mon entrée dans la ville de Paiis, je vous ai fait remettre, pour vous remercier et vous indemniser, une châsse d'argent destinée a sainte Jlarlhe, à laquelle je sais que vous avez une dévotion -toute particulière.

— Je suis de Tarascon, madanie la reine, où sainte Marthe est en grand honneur, et j'ai été bien reconnaissante d'un si riche présent.

— Depuis, j'ai toujours choisi, vous le savez, lors des fêtes de Prupies, votre communauté pour y faire mes dévotions, et chaque fois vous vous êtes aperçue, je rcspère, que la reine de France n'était ni avare ni oublieuse.

— Nous sommes d'autant plus recoiiiiaissanle de cette faveur (jne nous n'avons encore eu le bonheur de rien faire pour la mériter.

— Nous sommes assez puissante auprès do notre saint père d'Avignon pour ajouter les dons spirituels aux dons temporels, et il ne nous refuserait certainement pas les indulgences que nous solliciterions pour votre communauté.

Les yeux de l'abbesse brillèrent d'une sainte ambition.

— Madame, vous êtes une grande et puissante reine, dilelle, et si notre couvent pouvait faire quelque chose pour reconnaître...

— Non point votre couvent, mais vous peut-être, ma mère.

— Moi, madame ! ordonnez, et s'il est en mon pouvoir...

— Oh '. c'est chose bien facile. Le roi est atteint, comme vous le savez, de chaude maladie. Jusqu'à présent enfermé avec des hommes vèt'is de noir et mas(|ués pour lui inspirer de la terreur, ce sont eux qui le furcent à se sonmetirc aux ordonnances des méilccins; mais l'état d'agiiaiion où le maintient celte violem e empêche les remèdes d'avoir sur lui leur plein et entier eiVet. (Tu voudrait essayer d'obtenir par la persuasion un résultat qui jusqu'à présent n'a été amené (pie par la force, et l'on a espiTé que l'une de vos sœurs, par exemple, bien jeune, bien douce, lui apparais.^ant comme un ange au milieu des fantômes qui l'environnent, serait pour lui une vision céleste ; que ses esprits eu |>rendraicnt quelque calme, et c'est ce calme seul qui peut rendre la rjisou à celle pauvre tête perdue; alors j'ai pensé à vous, et j'ai désiré que cet honneur de la guérison du roi rejaillit sur votre couvent •. elle sera certes attribuée à vos prières, à l'intercession de sainte Marthe, à la sainteté do la digne abbesse qui dirige le blanc troupeau des sœurs de la Irinilc. Voilà pour(iuoi je vous ai fait appeler, ma niere. Me siiis-je trompée en pensant qu'une pareille demande vous serait agréable?

— Oli ! vous êtes trop bonne, madame la reine, ol d'aujourd'hui seuUMueul notre couvent est du. Vous connaissez plusieurs de mes tilles; indiquez-moi vous-niêmo celle ;1 laquelle vous résrrvez l'honneur de veiller sur !:■ pn-rieux uiaiade dont la France tout entière implore l.i

— Je laisse entièrement ce so;u à voliv - .le, ma mère ; choisissez <|ui vous voudrez pour celle sainte mission ; les colonibcs que le Seis^ncur vous a dunnct's on garde son» toutes belles et pures; prenez au hasard. Dieu conduira vo«

ORUVnKS COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS.

tre main, la bénédiclion du peupU; viendra sur elle, et les faveurs de la reine se répandront sur sa famille.

Un éclair d'ambilion illumina sous sa ■.oiffe le front de la vieille abbesse.

— Je suis prèle à obéir à vos ordres, madame la reine, it-elle, et mon choix est arrêté; indiquez-moi seulement ce «i me reste à faire.

— L« plus lot possible, vous conduirez celle jeune fille au h.'iteau de Creil ; des ordres seront donnés pour que la

iJiambre du roi lui soit ouverte. Le reste est entre les mains le Dieu.

L'abbesse s'inclina, et fit quelques pas poursoriir.

— A propos, dit la reine, j'out)liais de vous prévenir que j'ai donné l'ordre de porter chez vous ce malin un reliquaire d'or pur, dans le(|iiel est renfermé un morceau de la vraie croix, qui m'a élé envoyé par le roi de Hongrie, qui le tenait de l'empereur de Conslaiilinople. Il attirera, j'espt>re, sur voire couvent les grâces (lu Seigneur, et dans votre trésor les aumônes des lldéles. Vous le trouverez en votre église.

L'abbesse s'inclina de nouveau et sortit. Aussitôt la reine appela ses femmes, se lit habiller, et demandant sa litière, sortit pour aller visiter, rue Barbette, un petit liolel qu'elle venait d'acheter, et dont elle compiaii faire son petit séjour.

Pendant ce temps, le roi, comme elle l'avait dit, entouré de douze hommes \étus de noir et masqués, ne faisait rien que par force • en proie fi une mélancolie sombre, ses jours étaient partages en intervalles de fureur et d'atonie, selon que la lièvre le prenait ou le quitlail ; dans le premier cas, il semblait eniiérenienl brillé de tous les feux de l'enfer; dans le second, il tremblait comme s'il eût élé exposé nu au froid le plus rigoureux ; du reste, aucune mémoire pour se souvenir, aucun discernement pour juger, nul senlimenl (lue celui de sa douleur.

r>ès les premiers jours, maître Guillaume avait étudié sa maladie avec le plus grand soin; il avait remarqué que tout bruil relentissant le f.iisail iressaillir et l'iniiuiétait longtemps : il ordonna en conséquence ipie les cloches cessassent de tinter; il s'était aperçu (|ue la vue des fliurs de lis, sans qu'on pût deviner poiinpioi, mettait le malade en colère, et l'on avait écarté de ses yeux tous les emblèmes héraldiques de la royauté; il refusait de boire el de manger; il ne voulait point se 'oucher lorsqu'il était levé, ni se lever lorsqu'il était couché; il imagina de le faire servir par des hommes bi7:irrenient velus el barbouillés de noir : ces hommes en- Iraii'iit brus(|uemeni, et alors le courage moral disparaissant «vec la raison du roi. laissait veiller seul l'instinct animal de la conservation. Charles, si hariji et si brave, tremblait comme un enfant , obéissait comme un automate, respirai! à peine, et cessait de parler même pour se plaindre. Mais l'habile docteur n'avait priini élé sans remarquer i\iu' le bien physifpie qu'auraient pu produire les remèdes (pi'il forçait le malade .1 prendre par ce moyen, étail furt dimimié, sinon délruit lout-;i-fait, par le ravage moral ipie ce moyen luimême riiirainail après lui ; r'élalt alors qu'il avait songé H tubsliliuT la douceur a la violence. Soit progrès vers la guérison, soii |iroslralion de forces, le roi dait sensilileinenl calmé, il y avait donc espoir qu'une voix aimée irait iherrher au fond de son cour la mémoire absente de sa lèle, el quil verrai! avec plaisir un visage doux et gracieux succéder aux hideuses ligures de ses gardiens; c'est alors qu'il avait •ongi- a la reine, et aval! d^'uiamlé qu'elle vint (Oiitinuerla gtiérison qu'il avait si heureusemeiil commencée. Nous venons de voiripiels motirs avalent em|icchè niadame Isabel de M prêter .'1 ce plan, cl par quille subslilulion de personne *l|p espérait cependant le voir s'accomplir.

Maître ('•uillaiime lut doiu' Instruit des modillcallnns qui frnalenl d'être laites a son projet ; (|noii|ue moins certain du •un es a cause de ce changement adopté. Il ne se décida paH moins .1 le melire i exécullon, et aliendit donc avec quclqin^ espoir la jeune sfriir qui devait venir.

Elle arriNa :i l'heure convenue, accompagnée (li> la siipéri' ure ; r'èlall bien la lèl< que le docteur a\ail dA

féfpr pour celle cure m , seulemi'nt elle n'èialt

point revêtue du uini tOktume dci. Illlr» de In TrInIK, ri »cs

cheveux intacts dans toute leur longueur annonçaient qu'elle n'avait point prononcé de vœux.

Maître Guillaume crut devoir rassurer la pauvre enfant, mais il la vit si soumise et si résignée qu'il ne put que la bénir ; il avait préparé une série de recommandations, pai une seule ne sortit de sa bouche, et il abandonna tout ai sentiment et à l'inspiration de cette àme blanche qui se àé vouait. I

• Odette (car c'était elle) avait cédé aux instances de sa tante, dès qu'elle avait entrevu qu'il secacliait un grand dévoûmenl au fond de ce qu'on sollicitait d'elle ; lorsque l'amour est refoulé au fond d'une âme généreuse, il en sort tôt ou tard sous la forme d'une grande vertu ; il n'y a que ceux qui soulèvent le voile dentelle est couverte qui la re.onnaissent pour ce qu'elle est; mais le vulgaire (pii la regarde passer seulement conserve son erreur et l'appelle du nom qu'elle s'est donné.

Charles était sorti avec ses gardiens ; le soleil de midi le faisait souffrir, et le matin cl le soir étaient choisis pour ses promenades. Odctic se trouva donc seule dans la chambre royale. Alors il se passa quelque chose d'étrange dans l'àmt de celle enfant, née si loin du Irone, el que son destin ;, poussait toujours comme une pauvre barque vers un rocher Tout, dans celle chambre, indiquait la présence de soin» men'cnaires et l'abandon des personnes chéries; alors elle se sentit prise d'une grande compassion pour ce grand malheur. La royauté voilée de deuil el découronnée, implorant les soins d'une jeune fille du peuple, lui parut sublime; c'est qm> le Christ flagi'llé et portant sa croix est plus grand que Jésus chassant les vendeurs du leoq)le.

Tout était silencieux et triste dans cette chambre immense, où le jour ne pénétrait que par des vitraux de couleur; une grande cheminée de pierre sculptée, dans laquelle brù" lait un feu ardent, (pioique l'on fût à l'époque des plus grandes chaleurs de lélé, faisait face à un grand lit encourtiné de damas vert a lleurs d'or, dont les rideaux déchirés et en lambeaux attestaient les luttes frénétiques que la folie y avait soutenues. Le parquet était jonché de fragniens de meubles et de vases que le roi avait brisés dans ses acct's, et dont on avait négligé d'enlever les débris; tout enfin présentait l'image de la destruction inintelligente : on voyait que la matière seule vivait d,ins cette cliauibre, cl le dé>aslre duiil on reconnaissait les traces semblait bien plutùl produit par la présence de quelque bctc rcroue que par l'habitation d'un homme.

A cet aspect, celte crainte personnelle qui lient à la faiblesse de la femme, s'empara d'Odette ; elle sentit que, pauvre el timide gazelle, elle était jetée dans l'antre d'un lion ; que l'insensé près duquel on l'avait conduite n'avait i|u'a la loucher elle-même pour la briser, comme un de ces meulilts dont elle fiiulait aux pieds les dcbris, eilc qui n'avait pas la harpe de Itavid pour charmer SaUl.

Elle était tout entière ;^ ces pensées, lorsqu'elle enlendit un grand bruil, c'étaient des plaintes el des cris comme ceux que pousse un homme qui a peur; puis a (elle rumeur se joignait la voix de plusieurs autres personnes «pii seniblaii'iii poursuivre queli|u'un ; eu cITel, le roi s'était ethappi' dis mains de ses gardiens, (|ui venaient de le rejoindre seulement dans ra|ipartenicnt c(.ntigu, el la une lutte s'eiail civ.igee. An bruit de ces vociférations étranges, Odeitc se s( mil trembler : elle chercha pour fuir la porte perdue dans la la pisserie par laquelle elle était entrée, el ne la lnuivanl point, elle courut a l'autre porte, mais le bruit s'en élall lellemerl rapproché, qu'il lui sembla que ses panneaux seuls la sc|iaraient de ceux i|ul le causaient ; alors elle se jeta U l'angle du lit, s'enveloppanl dans les rideaux pour se (acher. •• :' était piissible, aux premiers regards du roi furieux ; ■'< 1 y était-elle, (|ue l'on entcndil la voix de maître Guili.im^ . qui ( I iail : I aisset faire le roi ' El la porte s ouvrit

Charles entra , il avait les cIicm-ux hetissr», la fluurc p;Ue et roiixeite de su(>ur, les habits en Unibeaux; Il rnurut au fOnd de la chambre cherchant quclipie arme pour se défendre, mais n'en Imu^anl pas, il se n'Iourna avec elîroi >ers la porte, on l'avait refermée derrière lui ; cela parut le raf

ISABEL DE BAVIÉUE.

surer un peu, i! regarda fixement de ce côté pendant quelques secondes, puis, s'avançant sur !a pointe du pied pour n'être pas entendu, il tourna vivement la clef dans la serrure, s'enfermanl ainsi en dedans. Alors il chercha des yeux quel nouveau moyen de défense il pourrait encore appeler à son aide ; et voyant le lit, il le prit par le côté opposé à celui où était Odette, et le traîna devant la porte (|u'il voulait dé fendre contre ses ennemis; alors il poussa un de ces éclats de rire insensé qui font frissonner ceux qui les entendent, et laissant tomber ses mains le long de son corps et sa tête sur sa poitrine, il revint lentement s'asseoir devant la cheminée sans voir Odette qui était restée au même endroit, nais découverte maintenant par le changement de place des rideaux.

Alors, soit que l'accès de la fièvre fût passé, soit que la traintese fût évanouie avec l'éloignement des objets qui l'avaient causée, la faiblesse succéda à la fureur, le roi s'alfaissa dans le fauteuil où il s'élait assis, se plaignant doucement et tristement; bientôt il trembla de tout son corps, et ses dents se choquèrent; on voyait qu'il devait souffrir horriblement.

A cotte vue, la frayeur s'éteignit dans l'âme d'Odette, elle était redcvcmie forte au fur et <'i mesure que le roi s'affaiblissait, elle étendit les mains vers lui, et sans oser se lever en. core, elle lui dit d'une voix timide :

— Monseigneur, que puis je faire pour vous?

Le roi tourna la tête à celle voix, et il aperçut Odette à l'autre bout de l'appartement ; alors il la regarda un instant «vec ce regard trisie et doux qui lui était habituel à l'époque de sa sanié, puis il dit lentement et d'une voix qui allait toujours en s'affaiblissant :

— Charles a froid. . froid... froid...

Odette s'avança vivement et lui prit les mains, elles étaient effectivement glacées; elle alla au lit, en enleva une couverture, la chaufl'a au feu et enveloppa le roi dedans ; il en é, rouva quelque bien-êire, car il se mit à rire comme un enf.unt ; cela donna du courage à Odette.

— Et pourquoi le rai a-t-il si froid? dit-elle.

— Quel roi?

— Le roi Charles.

— Ah! Charles.

— Oui, pourquoi Charles a-t-il froid?

— Parce que Charles a eu peur, — et il se remit à trembler.

— Et commsnt Charles, qui est un roi si grand et si brave, a-l-il peur? reprit Odette.

— Charles est grand et brave et il n'a pas peur des hommes,— il baissa la voix, — mais il a pour du chion noir.

Le roi avait Jil ces mots avec une telle expression de terreur, qu'Odette regarda autour d'elle pour voir si elle n'apercevrait pas l'animal dontil lui pailail.

— Non, non, il n'est pas entré, dit Charles; il entrera quand je me coucherai ; voilà pourciuoi je ne veux pas qu'on me couche... Je ne veux pas... je ne veux pas. Charles veut rosier près du feu. D'ailleurs Charles a froid... froid... froid.

Odette réchauffa de nouveau la couverture, en enveloppa une seconde fois le roi, et s'asseyanl î» ses pieds, elle lui prit les doux mains entre les siennes.

— Il est donc bien méchant le chien noir? dit elle. I —Non, mais il sort de la rivière et il est glacé.

— Et il a couru après Charles ce malin ?

I — Charles est sorti parce qu'il brûlait ol qu'il avait besoin d'air, il est descendu dans un beau jardin où il y avait des llours, et Charles était bien content...

Le roi relira ses d'Hix mains de colles d'Odette et se pressa le front comme s'il eût voulu y engourdir une douleur. Puis il conlinua :

— Charles marchait toujours sur un gazon verl plein des marguerilos dos prés, il manlia lanl, tant, laul, qu'il fut fatigué ; alors il vil un bol iHbre (|ui avail dos pommes d'or et des feuilles d'omoraudo, el il so C(UU'lia drssous en regardant le ciel : il élait loiil bleu avec dos oloilos de diamant. C.barles regarda cola lonytemiis, car c'était un beau speoiade; lout-

ù-coup il entendit hurler le chien, mais encore loin, bien loin. Alors le ciel devint noir et les étoiles rouges, les fruits de l'arbre se balancèrent comme s'il y avait eu grand vent, faisant à chaque fois qu'ils se choquaient le même bruit que fait une lance en tombant sur un casque ; bientôt il leur poussa îi chacun de ces beaux fruits d'or deux grandes ailes de chauve-souris qu'ils commencèrent à remuer ; puis il leur vint, des yeux, un nez, une bouche comme à des têtes de mort. Le chien hurla de nouveau, mais pins près, plus prèg ; alors l'arbre trembla jusque dans sa ra( ine, les ailes s'agitèrent, les tôles poussèrent des cris, les feuilles se couvrirent de sueur, et chaque goutte tomba froide, froide, froide, sur Charles. Alors Charles voulut se lever et fuir, mais le chitn hurla une troisième fois, tout à côié, tout à côté... Et il le sentit qui se couchait sur ses pieds, les engourdissant avec son poids; et il montait lentement, lentement sur sa poitrine, pesant comme une montagne ; il voulut le repousser avec, ses mai s, et il lui lécha ses mains avec sa langue de glace, oh ! oh ! oh !.,. Charles a froid... froid... froirl.

— Mais si Charles se couchait, dit Odette, Charles aurait peut-être plus chaud.

— Non, non, Charles ne veut passe coucher, il ne veut pas, il ne veut pas... Aussitôt que Charles esl couché le chien noir entre, tourne autour de son lit, soulève la couverture et se coiulie sur ses pieds, et Charles aime mieux mourir.

Le roi lit un mouvement comme pour fuir.

— Eh iiion ! non, non, dit Odette en se levant et en prenant le roi entre ses bras, Charles ne se couchera pas.

— Charles voudrait cepeiulani bien dormir-, dit le roi

— Eh bien ! Charles dormira là sur ma poitrine -, e'.'e s'assit sur le bras du fauteuil, passa sa main autour du cou du roi, et lui lixa la tôle sur son sein.

— Charles ost-il bien ainsi? dit-elle.

Le roi leva les yeux sur elle avec une ineffable expression de reconnaissance.

— Oh ! oui, dit-il, Charles est bien... bien... bien !...

— Alors Charles peut dormir, et Odette veillera près de lui pour que le chien noir n'entre pas.

— Odette! dit le roi, Odette! et il se mit à rire avec l'expression iiiinlclligenie de l'enfance, Odette! et il reposa sa tête sur la poitrine de la jeune flile qui resta immobile et retenant son sou file.

Cinq minutes après, la petite porte s'ouvrit et maître Guillaume entra douromout : il s'avança sur la pointe du pied vers le groupe immobile, prit la main que le roi laissait pendre et tàla son pouls, approcha son oreille de sa poitrine et écouta sa respiration.

Puis se relevant la ligure joyeuse, il dit tout bas :

— Le roi dort mieux qu'il n'a jamais dormi depuis un mois. Dieu vous bénisse, jeune lille! car vous avez fait un miracle.

La nouvelle de la maladie du roi s'était répandue en Angle lerro presque aussi lot i]u'en France, el, comme en France, j avail produil de graiulos divisions. Le roi Richard et le duc de l.ancasiro, qui ainiaioni Charles, on avaient élo 1res affligés , le duo de Lanoastro surtout déplorait cet accident , comme fatal non-seulement ft la France, mais encore à loul« la chrélienté.

— Celte folie est un grand malheur, répétait-il souvent aux chevaliers et écuyers qui l'entouraient ; car le roi Charles élait homme de volonté et de puissance, et qui ne désirait tant la paix entre les deux royaumes qu'afin de marcher contre les inlidolos ; et mainienant la chose esl bien relardée, car il eût élo \'\mc de cette croisade, el Dieu sait si mainienant elle so pourra faire.

En elfol. Mourad Dey, dont en français nous avons traduit le nom par celui d'.\murat. el que Froissard appelle dans son

œUNi.Êo e^OMPLÊTES D ALEXANDRE DUMAS

vieux langage le Morabaquin, venait de s'emparer du royaume d'Arménie, el menaçait de détruire l'empire cliréiien d'Orient. Le roi RIcliard el le duc de Lancaslre etaieiil donc d'avis (|ue les trêves accordées lors de l'entrée de madame Isabel à Paris devaient être maintenues et même prolongées.

Quant au duc de Glocestre elau comte d'Essex, ils étaient d'un avis contraire, avaient rallié à leur parti le comte de Buckingham , connétable d'Angleterre, et étaient secondés par tous les jeunes chevaliers qui désiraient faire leurs armes; ils demandaient la guerre, disant que le moment était propice, el qu'il fallait prollter, ù l'expiration des trêves, du grand trouble qu'amenait en France la maladie du roi pour réclamer l'exécution du traité de Bretigny. Mais la volonté de Richard el du duc de Lancaslre l'emporta, et les parlemens assemblés à Westminster, et composés des prélats, des nobles et des bourgeois, décidèrent que les trêves par mer cl par terre signées avec la France, et qui devaient expirer le 16 août 13'J2, seraient prolongées d'un an.

Pendant ce temps, les ducs de Berry et de Bourgogne menaient à leur gré le royaume de France. Ils n'avaient point oublié leur haine contre Clisson, et son exil de Paris ne leur parut point une peine suflisante : leur vengeance demanda davantage et l'obtint. Comme le connétable avait quitté Mont- Ihéry trop prés de Paris pour qu'il s'y crût en sûreté, et qu'il avait gagné un fort qu'il possédait en Bretafjne, nommé Châiel-Gosselin , ils désespérèrent de le prendre. Mais ils voulurent du moins lui ôter ses dignités et sa charge : en conséquence, il fut ajourné à comparaître devant le parlement de Paris, pour répondre aux griefs dont on l'accusait, sous peine de se voir dé;;rader de ses titres et de perdre son office de connétable. Le procès fut au reste fait avec ordre : tous les délais qu'obtiennent les coupables en pareil cas furent accordés ; enfin, iiuand la dernière quinzaine d'ajournement fut accomplie, on l'appela trois fois a la chambre du parlement, trois fois à la porte du palais, et trois fois au bas des degrés de la cour; et comme il ne répondit point, ni personne pour lui, il fut banni du royaume comme faux et mauvais traître contre la couronne de France, condamné à 100,0(K) marcs d'argent d'amende, en restitution des extorsions qu'on l'accusait d'avoir commises pendant l'exercice de sa charge, et enlin dépouillé ù perpétuité de son office de la connétablie. Le duc d'Orléans fut invité .1 assister a cette sentence; mais ne pouvant l'empêcher, il ne voulut pas du moins la sanctionner par sa présence, cl refusa de paraître à la chambre ; mais les ducs de Berry et de Bourgogne ne manquèrent pas de s'y rendre, et la condamnation fut rendue en leur présence et en celle d'un prand nombre de barons et chevaliers. Ce jugement lit grand bruit par tout le royaume , et fut fort diversement accueilli ; mais cliacun s'accordait à dire qu'on avait bien fait de prolitrr de la maladie du roi pour le faire rendre, vu (pie pendant sa bonne santé on n'en ertl jamais obtenu de lui la ralilicalion.

Cependant le roi était en voie de guérison. Chaquejour on apprenait des nouvelles merveilleuses sur l'amélioration de sa santé. L'ne des choses (|ui avalent le plus <oniribué ù le distraire de sa mélancolie, c'était une invention nouvelle d'un peintre nommé .lac(pieniln Gringonneur, et qui demeurait dans la rue de la Verrerie. Odette s'était souvenue de cet homme qu'elle avait connu chez son père ; elle lui avait écrit de venir et d'apporter les images birarrement coloriées qu'elle lui avait vu exécuter. Jacquemin vint avec un jeu do caries.

Le roi pr'l grand plaisir .'i ces peintures, qu'il regarda d'abord avec la naïve (uriusité d'un enfant; mais il s'en amusa bien davantage au fur et à mesure que sa raisdn lui revint, lors(|u'il apprit que i bac une de ce» figures avait nue sii;nltlration, el pouvait remplir un nMe dans un jeu allegnrique, lmat:e de la guerre et du gouvernement Jacquemin lui apprit que Vnt devait avoir la primauté sur truites les auties r.iries el même sur le» roi», pane que »i.n nom était tiré d'un mol latin (pli sl;:ninenr7'H/, or, (haïun sait ipie l'argenl est le nerf de la (luerre. Voila pounpnd l(irM|u'un rni n'a pasd'njt il est si f.ilhie i|u'll peut être liallu par un valet qui en a. il lui dit fjue le l/ry/r, cette herbe de nu» prairies, avait pour

but de rappeler à celui qui le coupait, qu'un général ne doit jamais asseoir son camp daiis un lieu où le fourrage peut manquer a son armée. Quant aux piques, il n'était pas difficile de deviner qu'ils désignaient les hallebardes que portaient à celte époque les (anlassins; et les carreaux, les fers dont on armait le bout de ces traits qu'on appelait virelons et qu'on lançait avec une ariialête. De leur côté les coeurs étaient évidemment l'emblème du courage des capitaines et des soldats. D'ailleurs les quatre noms donnés aux quatre rois, David, .ll<\raiidrr, César et Charltmagne. prouvaient que, quelque nombreuses et braves que soient des troupes, il faut encore, si l'on veut être sur de la victoire, mettre à leur tête des chefs prudens, courageux et expérimentés. Mais comme à de b'aves généraux il faut de braves aidesde-canip , on leur avait choisi pour varlels, parmi les anciens, Lunceht et Ogitr, qui étaient des pairs de Charlemagne, el parmi les modernes, Renaud * el Hector **. Comme ce litre de varlel n'avait rien que d'honorable, et que les plus grands seigneurs le poriaient jusqu'à ce qu'ils eussent été faits chevaliers, les susdits varlets représentaient les nobles et avaient sous leurs ordres les dix, les »(!//.<. les huit et les sept, (lui n'étaient rien autre chose que les soldats el les hommes des communes.

Quant aux dames, Jac(|uemin ne leur avait point encore donné d'autres noms que ceux de leurs maris, indii|uant par là que la femme n'est rien par elle-même, et n'a de force et de splendeur que celle qu'elle reçoit de son seigneur et maître •**.

Celle distraction amena chez le roi la tranquillité d'esprit, et la trancpiillité d'esprit le retour des forces : bient(jt il commença à boire el à m.mger avec plaisir; ces cauchemars affreux, enfans de la lièvre, disparurent petit à petit avec elle : il ne craignit plus de se reposer dans son lit; et pourvu* (lu'Odette veillAt près de lui, il dormait assez tran(|uille. Un jour maître Guillaume le trouva assez fort pour pouvoir monter une mule. Le lendemain on lui amena son cheval favori, sur lequel il lit une assez longue promenade; enfin, on organisa une chasse aux alouettes, et Charles et Odette, l'épervier au poing, se montrèrent dans les campagnes environnantes oi'i ils furent accueillis, l'un avec des cris de joie, l'autre avec des iris de reconnaissance.

Il irétail bruit du reste, ù la cour de France, que du retour du roi à la santé et de la manière miraculeuse dont cette cure s'était faite. Beaucoup de dames jalousaient la belle inconnue, dont la conduile. selon elles, n'était que du calcul : toutes, à les croire, auraient eu le même dévoOment, el cependant aux jours malheureux nulle ne s'était olîerte : on craignait l'innuence que cette jeune fille, pour peu qu'-'lle fiU ambitieuse, pouvait prendre sur le roi reve;.u en santé. La reine même s'incpiiéta de son propre ouvrage, fil demander la supérieure du couvent de la Trinité, envoya de riches cadeaux a sa communauté, et lui enjoignit de reprendre sa ni(''ce. Odette reçut en conséquence l'ordre de retourner au couvent.

Au jour fixé pour son dépari, Odette s'avança les yeux pleins de larmes vers le roi el mit un genou à terre : Charles la regarda avec crainte, et croyant qu'on lui avait fait quelipie peine ou i|iielipie ini|uiéiude, il lui tendit la main en lui demandant pouri|iioi elle pleurait.

— Cher sire, dit Odette, je pleure parce qu'il me faut vous quitter.

' ncnaiid, chfttelain de Ciiucy.

*• llcolor (le r.alard.

•*■ Ce ne fui que miu» le rvfnc «uirant qn'o1le< fnronl liapli- »<■<**; Aritini', ilame de lri''np, dont le nom e\i l'.ni.urrnime dt reginn. (IcvJKna la reine Marie d'Anjmi, 0 nime de Cli.iile» VII; U b«>lle Rarhil, d.ime de carreau, nV'IaU amre qu'Agnès S^n'l; la |iiirelle d'Urléiins m- lll ni'onnallre soii> le num il" I» rln<.|p ol Kiierririe P,ilta» ; endii, l»alH'l de Bavière, ko lr.i' ' : «on

litre «le d;imo drcinir. rr^MUiila \niis |p nnni '.ce

Jmliih, I. miiii' il- l . ipi'il ne Uni ..i- . iii.iit-

ilre, jiMiix |>riiic '' ac erreur, aV'^'i la pruda

J'i've >pd roiipa l.i o i.- .i ■< -■ y^i-

LSABEL DE BA.VIEKE.

— Me quitter! toi, Odette, dit le roi étonné, et pourquoi cela, mon enfant?

— Pane que vous n'avez plus besoin de moi, sire.

— Et tu crains, dit le roi, de rester un jour de trop prés d'un pauvre insensé? Oui, c'est vrai, j'ai déjà pris assez de jours il ta belle et joyeuse vie, pour les assombrir avw; l'ombre des miens; j'ai dérobé assez de tleurs à ta fraîcbe couronne, pour les faner avec mes mains brûlantes; tu es lassée delà réclusion où tu vis, elle plaisir l'appelle; val Et il s'assit en laissant tomber son front dans sa main.

— Sire, c'est la supérieure de la Trinité qui vient me chercher, et c'est le couvent qui me réclame.

— N'est-ce donc pas toi qui veux me quitter, Odette? dit le roi en relevant vivement la tète.

— Ma vie est à vous, sire, et j'eusse été heureuse de vous la consacrer jusqu'à mon dernier jour.

— Eh I qui l'éloigné donc de moi, alors ?

— La reine, je crois, d'abord, et puis vos oncles de Bourgogne et do Berry.

— La reine, mes oncles de Bourgogne et de Berry? Eux qui m'ont abandonné aux jour.s de ma faiblesse, ils vont revenir autour de moi, aux jours de ma force. Odette, Odette, ce n'est pas toi qui veux me quitter, n'est-ce pas?

— Je n'ai d'autre volonté que celle de mon seigneur et maître. Ce qu'il ordonnera, je le ferai.

— Eh bien! j'ordonne que tu restes, dit Charles joyeux. Ce château n'est donc point une prison pour toi, chère enfant; les soins t]ue tu me donnes ne sont donc i)as seulement ceux de la pilié. Oh ! si cela était, Odette, oh! que je serais heureux! rigarde-niûi encore, encore. Oh! ne te cache poiniainsi.

— Sire, sire, vous me faites mourir de honte.

— Odette, sais-tu, dit le roi lui prenant les deux mains et l'attirant à lui, sais-iu que j'ai pris l'habitude de le voir, le soir quand je m'endors, la nuit quand je rêve, le matin quand j'ouvie les yeux ? Sais-tu que tu es l'ange gardien de ma raison ; que c'est loi dont la baguette magi(iue a chassé les démons qui hurlaient autour de moi? Mes jours, tu les as •ails purs ; mes nuits, tu les as laites tran(|uilles. Odette! Odette ! sais-tu (jue la reconnaissance est un faible sentiment pour de pareils bienfaits? Odette ! sais-tu (|ue je t'aime?

Odette jeta un cri, dégagea ses mains de celles du roi, et demeura devant lui toute tremblante.

— Monseigneur! monseigneur ! s'écria-l-elle, que nie di- MS-vous là ?

— Je te dis, continua Charles, que tu es maintenant néj'essuir:; à ma vie. Ce n'est point moi (pii suis allé le cheri:her^*.£stcc pas,.' .. J'ignorais que tu existasses; c'est loi, ImciT^nge, qui as deviné que l'on soutirait ici et qui es vernie. Je te dois tout, puisijue je le dois ma raison, et t\ne ma raison c'est mou pouvoir, ma force, ma royauté, mon empire Eh bien ! va-l'en, et tu me laisseras aussi pauvie et aussi nu (pic tu m'as trouvé, car ma raison s'en ira avec toi. Oh ! je le sens, rien (pi à l'idée de te perdre, elle Ibille déjà dans un nuage — Il porta ses mains à son froni. — O mon Dieu! mon Dieu ! coniiuua-t-il avec effroi, vais-je redevenir fou? Mon Dieu, Seigneur, ayez pilié de moi.

Odette jeta un cri et se précipita vers le roi.

— Oh ! sire, sire, s'écria-t-cUe, ne parliv. pas de cette manière.

Charles la regarda avec des yeux égarés.

— Oh! sire, ne me regardez pas ainsi. Mon Dieu, mon Dieu, c'est voire regard insensé qui m'a fait tant de mal.

— J'ai bien froid, dit (Charles.

Odelle se lela dans les bras (lu roi, le pressant contre sa poitrine pour le réihaull'er et renveloppniil de ses bras avec oui l'abandon de rinnocence.

— Eloigne-loi, Odette, éloigne-toi, dit le roi.

— Non, non, reprit Odeite sans l'enieiulre; non, vous ne redeviendrez pas fou; non. Dieu prendra mon sang. Dieu prendra mes jours et vous laissera votre' raison , je resterai près de viuis je ne vous ipiiiierai pas une minute, pas une seconde, je serai là toujours, toujours là.

— Dans mes bras ainsi? dit le roi.

— Oui, ainsi.

— El tu m'aimeras? reprit Charles la forçant de s'as»y/!r sur ses genoux.

— Moi, moi ! dit Odette fermant les yeux et reri»er«ant sa tête pâle et é( lievelée sur l'épau e du roi ; oh ! je ne « dois pas. je ne le puis pas.

Les lèvres brûlantes de Charles lui^fermèrent la bouche!

— Grâce, grâce, sire, je me meurs, murmura Odette, et elle s'évanouit.

Odette resta.

Quelques jours après la scène que nous venons de raconter, et uinilis (lue Odette était couchée aux pieds de Charles, le regardant la tète renversée sur ses genoux, mailre Guillaume entra vivement annonçant la reine

— Ah ! dit Charles, elle ne craint plus de se trouver avec le pauvre fou : on lui a dit que sa raison éiail revenue, et alors elle se hasarde à s'approcher de l'antre du lion. Faites entrer madame Isabel dans l'appartement à côté.

Mailre Guillaume sortit.

— Qu'as-lu ? dit le roi ù Odette.

— Rien, répondit l'enfant en essuyant une grosse larme.

— Folle! dit le roi. Et il l'eniîirassa au front; et lui prenant la têteenl>e ses deux mains, il se leva, lui reposa la tête sur le fauteuil, l'embrassa encore et sortit. Odette resta dans la position où le roi l'avait mise. Un instant après, il lui sembla voir une ombre se projeter jusqu'à elle : elle se retourna :

— Monseigneur le ducd'Oriéans I s'écria-t-elle cachant ses yeux entre ses mains.

— Odeile !... dit le duc. El il la regarda avec l'immobilité de la stupéfaction.

— Ah ! dit-il d'une voix amère après un instant de silence, ah ! c'est vous, nuuîame, qui faites de tels miracles. Je savais que vous étiez une puissante enchanteresse, je savais que vous pouviez (jter la raison; mais j'ignorais que vous pussiez la rendre.

Odette poussa un soupir.

— Maintenant, continua le duc, je comprends celle vertu sévère et armée : quelque Bohémienne vous avait prédit que vous seriez rei".c de France, et l'amour du premier prince du sang ne vous sullisail pas.

— Monseigneur, dit Odette en se levant et en montrant au dur son visage calme et digne, lorsque je suis venue près du roi notre sire, j'y suis venue comme une victime qui se dévoue, et non comme une courtisane qui cherche furiunc : peut-être ipie si j'eusse alors trouvé près du roi quelque prince du sang, sa présence m'eût soulenue, mais je ne vis ici (lu'un malheureux n'ayant d'autre couronne au fronl que la couronne d'épines, un être abandonné de Dieu, privé de la raison et de rinsiincl, n'ayant plus même ce que la nature a doyné au dernier des animaux , le sentimenl de sj conservation ; eh bien ! cet homme, ce malheureux, la veille, c'était un roi jeune, beau, puissant ; dans l'espace d'une nuit, il avait vécu trente années ; entre deu.v soleils, son fronl s'était ridé comme celui d'un vieillard : de toute sa puissance, il ne lui restait plus même la volonté d'élre puissant, car son esprit avait laisse êi happer sa mémoire el sa raison. Alors, en voyant cette jeunesse vieillie, celte beauté stVhiv', ceiia puissance évanouie, je me suis laissé prendre d'une grande compassion pour un si graïul malheur. La ro^auté sans irftne, sans sceptre, sans couronne l'antique, la sainte royauté, se trainant sur ses genoux, criail miséricorde, oi nul ne lui répondait; elle tendait les bras, cl nul ne lui donnai: la main ; elle versait des larmes, el nul ne lui essuyait le visage. Oh ' j'ai senti alors que j étais ('lue, el que Dieu n.'ivail réserv.e pour une grande et sublime mission; qu'il y avait des positions si eirangeinenl en dehors des calculs ordinaires de la vie, que les cf>nveniions habituelles de la so-

OEUVRES COMPLETES D'ALEXANDUK DUMAS

ciété s'effaçaient devant elles; que le mot deverlu éiait dans ce cas un poii»nard avec leciuel ou achevait de tuer un moribond, et qu'il valait mieux perdre sou âme et sauver une vie, quand celle âme n'est que celle d'une pauvre jeune fille, et que cette vie est celle d'un t;rand roi.

Le duc d'Orléans ^a regardait avec étonnement ; il écoutait relie éloquence du cœur qui lui était venue tout-à-coup, comme ces tleurs qui s'ouvrent en une nuit.

— Vous êtes une étrange jeune lille, Odette, lui dit le duc, et vous seriez un ange du ciel, si ce (jue vous me dites là élait vrai ; mais je veux le croire : pardon de vous avoir of fensée alors, mais c'est que je vous aimais tant !

— Et n)oi donc, monseigneur ; oh ! si vous aviez été malheureux I...

— 01) ! Charles, Charles 1 s'écria le duc d'Orléans en se frappant le front.

En ce moment, le roi rentra. Les deux frères se jetèrent dans les bras l'un de l'autre : maître Guillaume venait derrière! e roi.

— Monseigneur le duc d'Orléans, dit-il. Dieu merci, voilà iP roi en bon élal; je vous le rends et livre -, mais dorénavant qu'on se garde de le fâcher ou de le surcharger, rar il n'psi point encore bien ferme dans ses esprits, et surtout, re^'ardant Odette, ne le séparez pas de son bon génie ; tant qu'il 1 aura près de lui, je réponds de tout.

— Maiire Guillaume, répondit le duc, vous n'estimez point assez votre science, et elle est assez nécessaire au roi pour que vous non plus ne le quiliiez pas.

— Oh! monseigneur, dit maître Guillaume en mouvant la léte, je suis maintenant un pauvre vieillard faible et impoynlqui ne peux supporter l'ordonnance de la cour ; laisseziioi m'en retourner dans ma ville de Laon. .l'ai accompli ma destinée, et niaintcnant je puis mourir.

— Maître Guillaume, dit le duc, votre récompense regarde messeigneurs de Herry et de Bourgogne, et j'espèie qu'ils vous la feront riche et belle En tous cas, et si vous n'étiez pas content d'eux, venez trouver Louis d'Orléans, et vous verrez qu'il n'a point usurpé larépulalion de niai,'nifl(iue.

— Dieu a dcjn fait pour moi plus (pie les hommes ne pourraient faire, dit maître Guillaume en s'inclinani, et le peu qu'ils feront après lui, sera toujours trop relativement à mes mérites.

Maître Guillaume s'inclina et sortit : le lendemain, quelque inôiance qu'on put lui faire, il (|uitla le château de Creil et s'en retourna dans sa maison, près de la ville de I-aon, et jamais plus ne revint à Paris, quoiqu'on lui eût donné mille criunmnes d'or, et mis à sa disposition pour le voyage quatre chevaux des équipages delà <our.

Le roi, de son <'6té, rentra en l'hôtel Saint-Paul, près duquel il donna un petit séjour à Odette, et tout revint à peu ■•>rès au nu'nie élal qu'avant la maladie.

Le roi avait surtout hâlé son retour aux affaires du gou- /ernement pour donner son appui à une grande et sainte entreprise qu'il avait toujours r£vée : c'était nue croisade contre les Turcs.

Des ambassadeurs de Siglsniond élaient arrivés à Paris pendant que le roi était à (^rcil, et là ils avaienPraconté les projets de Flajazet (pii venait de succéder à son père, tué dans une grande balaillc qu'il avait livrée à Sigisuiond ; lultnéme avait annoncé ses prnjet.s, qui n'étaient autres que 4'rnvaliir la Hongrie, de traverser les royaumes de la chrélienté en les rangeant sous sa dnminalion, et en laissant en- Auile à chacun la liberli- de suivre sa loi ; puis d'arriver ainsi à nome a grande puissance, et de faire manger l'avidne à son cheval de balaille sur le maiireaulel ilc Saint- Pierre. C'èlaienl là d'abominaliles blasphèmes tpii devaient soulever contrées niérréani tout ce qui portail un cniir chrétien. Aussi le roi Charles avaiiil juré ipie la France, cette flitn aînée du Christ, ne souffrirait pas une pareille profanalion, drtiil marcher en personne conlre les hilldèlrs, ainsi que l'avaient failles rois Philippe-Auguste, Louis l\ et Louis VII, ses préilécei«seurA. Le conile d l!u, qui avait repris l'épée de conneiable ile.« mains de (.ii^Aun, cl le uiarécbal Bouriraut, qui avait voyagé dans les pays inlldcle.t, ap-

puyaient fortement la résolution du roi, et disaient qu'il éiail du devoir de tout chevalier faisant le signe de la croix de se réunir contre l'ennemi commun.

Mais celui qui avait pris le plus à cœur celle grande entreprise était le duc Philippe de Bourgogne; il y était poussé par son fils, le comte de Nevers, qui espérait ëlre nommé chef de cette armée d'élite et faire avec elle de grandes et belles armes. Le duc de Kern, de son coté, n'y menait nulle opposition : elle fut donc promplcuienl résolue dans le conseil. Alors on congédia les ambassadeurs avec la parole du roi ; on envoya des messagers à l'empereur d'Allemagne et au duc d'Autriche pour obtenir passage dans leurs Etals, et l'on écrivit au grand-maître de l'ordre teutoniquc et aux chevaliers de Rhodes, pour leur annoncer que Jean de Bourgogne allait marcher à leur secours, accompagne de mille chevaliers et écuyers choisis parmi les plus vaillans liommes du royaume, alin de résister aux menaces et paroles du roi IJajazet, dil l'Amorath-Baciuin.

Le duc de Kourgogne s'occupa donc activement de monter lui-même la maison niililaire de son fils aîné, car il voulait qu'elle lût digne d'un prince de la fleur de lis. La première chose à laijuelle il songea fut de mettre prés de lui un chevalier d une grande expérience et d'un grand courage. Il écrivit dor.c au seigneur de Coucy, qui arrivait à poinl de Milan, alin qu'il vint lui parler en Ihotel d'.\rlois qu'ils habitaicni. Sire Enguerrand se rendit en toute hàle a leur inviialion, et a peine le duc et la duchesse l'eurcnt-iis aperçu, qu'ils allèrent au devant de lui en lui disant :

— Sire de Coucy. vous n'êtes pas sans avoir entendu parler de la croisade i|iii se prépare et dont notre fils doit être le chef; vous savez que ee fils sera le soleil de la maison de Bourgogne , eh bien ! nous le confions entièrement à vous et a votre grand courage ; car nous savons que de tous les chevaliers de France, vous êtes le plus habile au nu'iier des armes. Nous vous supplions donc d'être son compagnon et son conseiller pendant le rude voyage qu'il va entreprendre, et (|ue nous prions Dieu de faire tourner à notre honneur et à celui de la chrétienté.

— Monseigneur, et vous, madame, répondit le sire de Coucy, une pareille requête est pour moi un ordre, el s'il plaît à Dieu, je ferai ce voyage par deux raisons, la première par dévoiiMU et pour défendre la foi el Jésus-Christ, la seconde pour tâcher de me rendre digne de l'honneur que vous me faites. Cependant, cher sire el chère dame, vous me devriez dispenser de cette responsabilité et en charger un plus digne, par exemple, niessire Philippe d'Artois, comte d Eu el connétable de France, ou bien encore son cousin, le couile de la Marche ; tous deux doivent être de celle expédition, je crois, et tous deux lui sont plus proches de sang et d'armes.

— Sire de Coucy, interrompit le duc, vous avez plus vu el plus fait que e<'ux que vous nous citez là. Vous connaissez II' pays qu'il vous f;iul traverser, el eux ne l'ont jamais parcouru; ils sonl de braves et loyaux chevaliers, mais vous êtes maiiri' en loyauté el en chevalerie, el nous vous renouvelons notre prière.

— Monseigneur , répondit le sire de Coucy, j'obéirai à votre commandement, et je m'en tirerai à mon honneur, je l'espère, avec l'aide de niessire Guy de la l' rémouille, de mcssire Guillaume son frère, cl de l'amiral «le France, raessirc Jean de Vienne.

Cette chose décidée, le duc s'ocrupa de se procurer de l'argent pour faire à son fils un élal digne de Iim. Il leva donc une taille, ;i l'occasion de la chevalerie de son ills, sur toui le plat pays, sur les seigneurs des châteaux el sur le» bourgeois des villes fornièe.*, cl celte taille moula à ISn.onO c«iuroune» d'or; niais comme elle éiaii enioreloln dèiro sulllsaiile pour entretenir le Irain avec lequel on vouUil qu'il parrtl. il fil ordonner à tous les seigneurs el <laraes qui I. liaient des fiefs de lui, d'avoir à se préparer .1 partir, le» avant dési;;iiis(iiiiinii' ile\;nil faire partie de la in.iison J« son llls, lilir.s 1 1 peuilaiil i|n ils lUlciil de .se dispen-.r de c« voyage en pavant une taxe raisonnable, el relie Iakc élait pour les uns de deux mille, pour le» autre» de mille, enfin

pour les autres de cinq cents couronnes, selon le revenu de la terre.

Les vieilles dames et les anciens chevaliers qui, comme le dit Froissard, craignaient le travail de corps, payèrent n la volonté du duo; quant aux jtunes gens, on leur répondait Mue ce n'était pas de leur argent, mais de leur personne (jue l'on faisait cas; ainsi qu'ils eussent à s'apprêter à partir à leur Irais et à faire compagnie en ce saint voyage ù leur seigneur Jean ; et de cette seconde taxe le duc trouva encore 60,000 couronnes.

Tout se prépara donc aussi rapidement que possible, si bien que vers le 13 du mois de mai cliacun se trouvant en ordonnance de guerre, le comte Jean donna le signal du départ en se niellant lui-même en marcbe ; il était suivi de plus de mille chevali^-rs et écuyers, tous gens de vaillance et de rang, parmi les(|uels on comptait des seigneurs tels que le comte d'Eu, coiinélable de France; niessires Henri et Philippe de Bar, le sire de Coucy, messire Guy de la Tréniouille, messire Boucicaut, maréchal de France; messire Regnault de Roye, le seij;neur de Saint-Py et messire Jean de Vienne. Le vingliéme jour du mois de mai toute celle armée ei.tra en Lorraine, puis traversant le comté de Bar et de Bourgogne, elle passa en Alsace, traversa le pays d'Aunay et le fleuve du Rliin, fit halte un instant en Wurtemberg et atteignit l'Autriche, où ceux qui la composaient furent reçus ù grand honneur et a grande chère par son duc qui les attendait , lu chacun se sépara, tirant de son cùié pour plus de facilité dans la marche, après s'être donné rendez-vous en la ville de Bude, en Hongrie.

Sur ces entrefaites, de grandes et importantes affaires se nouaient à Paris; des ambassadeurs d'Angleterre y étaient arrivés demandant en mariage, pour le roi Richard, madame Isabel de France, qui n était encore qu'un enfant. Celte union, excepté sous le rapport de l'âge, était convenable en tous points; l'Angleterre étant un royaume, et Richard un roi qui pouvaient s'allier parfaitement avec le royaume et le roi de France. De plus, cette union mettait à tout jamais lin à cette guerre d'extermination qui de|)uis quatre règnes désolait deux peuples nés sur la même terre, branches d'une même tige qui, faibles par leur isolement, en s'appuyantlune contre l'autre, résistent à toutes les tempêtes. Le mariage fut donc arrêté sans opposition, et madame Isabel fiancée à Richard d'Angleterre, qui devait l'année suivante la venir recevoir à Calais * des mains de Charles de France.

Cependant les ordonnances que maître Guillaume avait laissées relativement au soin de la santé A>i roi étaient ponctuellement suivies, surtout en ce qii'il avait recommandé au sujet des distractions qu'il lui fallait prendre. Tous les jours c'étaient des promenades à cheval, des dîners soit au Louvre, soit au palais, et tous les soirs des danses ù l'hôtel Saint- Paul ; chacun pour faire sa cour au roi et à ses parens, se ■iiettait à la torture pour inventer quelques imaginations nouvelles, et les plus folles étaient toujours les mieux re çues. Quant à Odette, elle se mêlait peu de tontes ces fêles dont son caractère simple et triste l'eiil éloignée, quand même une cause plus sacrée ne les lui eût point interdites. Elle allait devenir mère !

Le roi, de son côté, l'aimait avec cet amour profond et reconnaissant des âmes élevées : pas un jour ne se passait qu'il ne trouvât une heure à donner â sa douce ganle-u'alade, et lorsiiue le soir il récapitulait les fêtes de la journée, et le matin les plaisirs de la nuit, c'était toujours l'heure passée près d'elle qui lui apparaissait lumineuse entre les heures de sa vie.

Or, il advint que vers l'époque où nous sommes arrivés, un jeune chevalier de Vermannois, qui était de la suite du roi, se maria à une demoiselle allemande qui êiail de la maison delà reine. Les augustes patrons des jeunes époux décidèrent en consécpience que les noces se feraient en 1 hfttel Saint-Paul, et chacun se mit en quCte d'inventions nouvelles,

• Le mariage fiii eft'eclivemcni célébré en l'église de Saint-NI- «olas do Calais, le 1 novembro I3<)6.

afin que cette fêle fût la plus joyeuse et la plus agréable que l'on eut donnée depuis longtemps. Comme le bal était masqué, le roi tenta de décider Odette à y assister, mais elle refusa constamment, alléguant le danger de sa position et la faiblesse de sa santé.

Le soir des noces arriva : chacun avait fait silencieusement ses préparatifs afin de produire plus d'effet pai- la surprise qu'il comptait produire. Le bal s'ouvrit par les quadrilles de masques ordinaires; mais sur les onze heures, les cris de ; Place ! place ! se firent entendre, et un valet de pique et un valet de carreau, la hallebarde à la main et velus des costumes caractrrisliques de leur emploi, se placèrent aux deux côtés de la porte, qui donna presiiue aiissiiôt passage à un jeu de pi(iuet complet : les rois arrivèrent par rang d'ancienneté; David marchait le premier, après lui venait Alexandre; après Alexandre, César: puisenfm, après César, Charlemagne. Chacun donnait la main â la dame de sa couleur, dont la queue de la robe était portée par un esclave. Le premier de ces esclaves représentait la |)aiime; le second, le billard ; le troisième, les é» hecs ; le quairième, les dés. A leur suite marchaient, conime taisant partie de leur maison, dix as, costumés en capitaines des gardes, et commandant chacun n^uf cartes. Emiu, le cortège se termina par les valets de trèfle et de co'ur, qui fermèrent la porte, pour indiquer qu'il n'y avait p'us personne a entrer. Alors la musique du bal donna le signal de la danse; aussitôt les rois, les dames et les valets formèrent des tierces et des quatorze, an grand amusement de la société; puis enfin les rouges s'etant rangés d'un côte, et les noirs de I autre, le ballet fut terminé par une contredanse générale où toutes les couleurs se trouvèrent mêlées sans distinction d'âge, de rang, ni de sexe.

On riait encore de celte imagination, qui av.iit été trouvée extrêmement plaisante. lors(|u'une voix, partie d'une salle à côté, demanda en français barbare l'ouverture de la porte. Comme on présuma que celte demande était faite pour l'introduction d'une nouvelle mascarade , on s'empressa d"y faire droit. En effet, celui qui réclamait l'entrée du bal était un chef sauvage conduisant avec une corde cinq de ses sujets liés les uns aux autres et cousus dans des cottes de toile, sur laquelle on avait, à l'aide de poix-résine, collé du lin fort délié, auquel on avait donné, par la teinture, la couleur des cheveux : ces six hommes paraissaient donc nus et <-ouverl» de poils comme des satyres. Les dames poussèrent de grands cris et se reculèrent en les apercevanl. si bien qu'il se forma au milieu de la salle un cercle vide, au milieu duquel les nouveaux venus entrèrent et exécutèrent les danses les plus grotesques. Au bout d'un instant, la frayeur avait disparu, et toutes les dames s'étaient rapprochées, à l'exception de madame la duchesse de Herry, qui persistait à rester dans un coin. Ce que voyant le chef dos sauvages, il alla à elle, croyant lui faire peur. Au même instant de grands cris retentirent dans la salle : M. le duc d'Orléans venait imprudemment d'approcher une torche de l'un des masques; au même instant, les cin(| sauvages, qui étaient liés l'un a l'autre, se trouvèrent en feu. L'un d'eux s'élança aussitôt hor* de l'appiirtement , tandis qu un autre, oubliant son propre danger et sa propre douleur, lit entendre ces mots terribles :

— Sauvez le roi ! au nom du ciel, sauvez le roi !

Alors madame la duchesse de B"rry, se doutant que celui (|ui venait à elle n'était autre que Charles, lui jeta ses deux bras autour du corps; car il voulait retourner vers ses compagnons, (pioiqu'il ne put leur porter aucun secours, et qu'il (•onrrti le danger d'être brillé avec eux, et se cramponnant i lui, elle le retint en appelant a son a"de; et l'on entendait toujours les mêmes cris de douleur et la même voix disant avec angoisse :

— Sauvez le roi ! sauvez le roi !

C'était un spectacle horrible que celui de ces quatre hom mes tout en feu, et dont personne n'osait approcher; car la poix, comme une siu-ur ardente, ruisselait de leur corps Mir le plancher, et les lambeaux qu'ils arrachaient de ces vêlcmens maudits décbiraiepi avec eux les chairs vivantes, comme la Innique de Nessiis; si bien qu'en celle salle de Saint- Paul, sur l'heure de minuit, dit Froissard, c'ciait hid^uxct

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Or:û\T\RS COMPLETES D'ALEXAISOUE UUMAfc

pitié que d'ouïr et quo Se voir; cardes quaire (lui l)n11aient il y en avait d('j:\ dnix ,>e morts et éieiiils sur la place : Tun était le jeune couile de Jolpny, et l'autic le sire p:niery de Poitiers : quant aux deux autres, on les emportait ù demibrùlés en leur hôiel ; i:Ylaient niessire Henri de Guisay et le bâtard de Foix, lec|uel disait encore d'une voix mourante, sans songer à son propre martyre :

— Sauvez le roi ! sauvez le roi !

Le cinquième, qui avait quille la salle tout enflammé, était le sire de Nanlouillel : il s'était rappelé (|u'il avait passé en venant prés de la boutoillerie, et qu'il y avait vu de grandes cuves pleines d'eau où l'on rinçait les verres et les lianaps : lise dirigea donc de ce ci'ilé et se jeta dans l'une d'elles; celte présence d'esprit le sauva.

Quant au roi, il avait dit (|ui il était ù sa tante de Berry, Pt celle-ci, lui nionlrant madame Isabel éva:iouie aux bras de ses femmes, avait obtenu de lui qu'il courût à ses appartcniens pour cliangcr d'habils : la terreur que l'on avait eue relativement ît lui fut donc bientôt calmée, car il rentra au bout de quelques minutes dans la salle, démasqué et vêtu de ses habits ordinaires Madame Isabel ne re|)rit ses sens qu'ù sa voix, encore douta-t-elle longtemps que ce fut bien lui et qu'il ne lui hU rien arrivé. -

Quant au duc d'Orléans, il était au désespoir; mais sa douleur ne remédiait il rien qu'à montrer que cet accident était arrivé par son trop d'imprudence et de jeunesse : il criait à qui voulait l'entendre (|ue tout devait peser sur lui, punition et repentir, et que maintenant qu'il voyait le malheur qui était advenu par sa folie, il donnerait sa vie pour racheter celle des malheurfux qu'il avait tués. Le roi lui pardonna; car il était évident qu'il n'y avait eu aucune mauvaise intention de .sa part.

La nouvelle de cet accident se répandit proniptement dans Paris : seulement on ignorait que le roi eût été sauvé, de sorte que le lendemain malin il y avait dans toutes les rues unegrande allluencede peuple, murmurant liautemeni conire ces jeunes insensés qui entretenaient le roi dans de pareilles oisivetés : on parlait de venger sa mort sur ceux qui l'avaient causée; et déjà de vagues soupçons circulaient sur le duc d'Orléans, auipiel, à la mort ilu roi, devait échoir le rovaume de France. Les ducs de Rerry et de [knirgogne, qui venaient, le premier de Iholel de Sesle, et le second de l'hcMel d'Artois, se renconlrérent le malin à I hftiel Saint-l'aul. Ils avaient traversé ces nots de peuple ; ils avaient entendu les rugissemens sourds du lion ; ils connaissaient ei craignaient sa colère : ils se rendirent donc près du roi, et lui conseillèrent de monter à cheval et de se promener par les rues de Paris ; et lorsque le roi y eut consenti, le di.c de Itourgogne fil ouvrir la fenêtre, s'avança sur le balcon et cria à haute voix :

— Le roi n'est pas mort, braves gens, et vous allez le voir.

Un instant après le roi sortit elfertivement, accompagné de •es oncles, et après avoir clir\:inclié parloiil l'aris, pour apaiser ce peuple, il revint à la grande église de ^dl|•e-l»allle, où il entendit la messe cl lil ses offrandes. Il retournail \ers l'bôiel Saint-I'aul, après avuir accompli ce <levoir, lors(|u'cn passant par la rue des .lardiiis, il enlendil un cri si profundément sorti du iirur, ipi'il Irrssaillil el leva la lèle. Celje qui venait de le pousHcr était une jeune lllle a demi renveriée sur li' bras de sa nourrice. A peine le roi l'eul-ll aperçue qu'il sauta à bas de son cheval, dit it ses oncles de revenir MUS lui à son lioiel, courut ver» la maison où éiaii cette femme, moula rapiilement l'escalier cl s'élança dans une ciianibre, n'écriant ton) èpoii\anlé ;

— <,)u"a.s-lu donc, chère enfant, pour être ainsi pâle et , Irrmblantr?

— J'ai, répondit Odette, que Je vous al cru mort el que Je ! ne meurs

I Odette avait effeciivement cru mourir en prononçant ces mots, car elle était évanouie : Charles la prit dans ses bras et la porta sur le lit qu'elle venait de quitter; Jehanue lui laissa tomber quelques gouttes d'eau sur le visage, elle loi' vrit les yeux :

— Ah ! s'écria-t-elle en jetant ses bras autour du cou de son amant, ali ! mon Charles, mon roi, mon seigneur, vous n'êtes donc pas mort !

Et toute la vie de cet être angélique était concentrée dans ses yeux.

— Mon enfant chérie, dit le roi, je vis encore pour t'ai* mer.

— Pour m'aimer I

— Oh ! oui.

— C'est bon d'être aimée, cela aide à mourir, dit tristement Odette.

— Mourir! répéta le roi avec effroi, mourir! voilà deux fois que tu redis ce mol; mais tu es donc malade, tu es donc souffrante? Pourquoi es-tu si pâle?

— Vous le demande/., monseigneur! reprit Odette. Ne savez-vous donc pas (|u'une funeste nouvelle a couru par toute la ville, qu'elle est enirée ici comme partout, qu'il s'est élevé au milieu de la nuit un grand cri (|ui a été entendu d'un bout de Paris à l'autre : Le roi est mort! Vous ligurez-vous, monseigneur ! quand j'ai entendu ces paroles, elles m'ont été au cœur comme un poignard ; j'ai senti que quelque chose de nécessaire à la vie se brisait en moi: alors j'ai été bien contente, car j'ai été sûre de ne pas vous survivre, et j'ai béni Dieu ; maintenant voilà que vous vivez et que c'est mot seule qui meurs; Dieu soit béni encore, sa bonté est gras* de, sa miséricorde est inlinie.

— Que dis-tu là, Odette! mais lu es folle : mourir: r«, mourir! et pourquoi cela? el comment cela?

— Pourquoi, je vous l'ai dit : comment, je l'ignore; je sais seulement (pie mon âme a été prête a me (piitter ; et que lorsque j'ai appris que vous viviez, je n'ai demandé à Dieu qu'une chose, c'était de vous revoir; car pour lui demander de vivre aussi, je senlais que c'était inutile; je vous ai revu, je suis heureuse, je puis mourir; o mon Dieu, mon Dieu, pardonnez-moi si toutes mes pensées sont pour lui. Charles, que jesoulfrc! oh ! serre-moi dans les bras, que je meure dans les bras!... Et elle s'évanouit une seconde fois.

Le roi la crut morte; il la pressait contre son ctruravec des cris el des sanglots; lout-à-coup il Ircssaillll, car il avait senii un mouveuu'Ut étrange, c'était l'enfant qui s'agitait dans le sein de sa mère.

— Oh ! s'écria Charles reprenant loule sa présence d'esprit, oh! courez, .lelianne, courez chez mon propre médecin, amenez-le ici : diles-lui, s'il le laul, que c'est moi qui me meurs ; mais qu'il vienne à l'insianl, à la minute, elle ii'rsi pas morle, el l'on pourra peuiêire la sauNcr.

Jeliaiine s'élança hors de ra|q)ariempnl el ronrul aussi

lui pi'rineiiail sou âge à l'adresNC que lui avait roi. Dix minutes après elle rentra, le médecin la

vile (pie II donme le suiv.iii

t)delti' èiail revenue .t elle, mais si faible qu'elle ne poilvait parli-r. Charles, les yeux lixés sur les siens, immobiles, le front cou\erl de sueur, la regardait avidement : de temps en l<>mps Odeiie poussait nn legi-rcrl.

— Oh I venez, venez, maiire I s't'cri* Charles rn apercevant le docteur ; venez el sau\ez-la-nioi : alors vous aurez sauve plus que ma couronne, plus que mon rovaume, plus que ma vie ; vous aurez sauvé rrlle tpil m'a rendu a la raison quand J'étais fou ; ceMe qui, près de mol dévouée et palienle comme un aniie, a veillé pendant de longs jours el d'elernelles luiiis ; puis, lorsque vou» l'aurez MumV, demandez-moi ce que vous voudrez el vous l'aurez, pourvu que ce que vousdèslrei soK ■u pouvoir du plus puissant roi de lachrMirnié.

Odette regarda le roi avec une indicible expression de reconnaissance. Le médecin s'approclia d'elle et lui toucha le pouls.

— Cette jeune femme va entrer dans les douleurs de l'enfantement, dit-il au roi, et cependant son fruit n'est point à terme; elle aura eu quelque frayeur violente, quelque secousse inattendue.

— Oui, c'est cela! dit le roi. Eh bien! maître, puisque vous connaissez si parfaitement la cause de son mal, vous pouvez la sauver, n'est-ce pas?

— Monseigneur, vous devriez rentrer à l'hôtel Saint-Paul, puis l'on vous irait (piérir quand tout serait lini.

Odette lit un mouvement pour retenir le roi, puis presque aussitôt ouvrant ses bras et les laissant tomber sur son lit:

— Monseigneur, dit-elle d'une voix faible, le maître a raison : mais vous reviendrez, n'est-ce pas?

Le roi prit le médecin dans un coin, et le regardant fixement :

-Maître, lui dit-il, est-ce pour m' éloigner? est-ce pour que je ne la voie pas mourir? Alors ri^n ne me fera sortir, voyez-vous ; ne me l'ôlez pas une minute, une si.'conde, si vous ne devez pas me la rendre vivante

Le médecin alla à Odette, lui prit de nouveau la main, la regarda altentivement, puis relournar.t au roi •

— Vous pouvez SOI tir, monsei.^'ncnr, lui dit-il. celte enfant peut vivre jusqu'à demain.

Le roi serra convulsivement les mains du docteur, et deux larmes coulèrent sur ses joues.

— Mais c'est donc vrai qu'elle est condamnée ? murmiirat-il d'une voix creuse, mais elle va donc mourir ? je vais donc la perdre? Oh! je ne la quitte pas alors! rien ne me fera sortir d'ici, rien au monde.

— Vous en sorliiez cependant, sire, et une seule parole vous déterminera : l'émotion produite par votre présence peut rendre plus douloureuse et plus difficile la crise <iui va se passer, et tout dépend de celte crise ; s'il y a un espoir, il est là.

— Je pars ! je pars alors ! je la laisse ! dit le roi. Puis courant à Odette, il 'a pressait dans ses bras.

— Odette, lui dit-il, sois patiente et courageuse ; je voudrais ne i)as te quitter, mais on médit qu'il le faut; gardetoi pour moi; je reviens, je reviens.

— Adii u, monseigneur, dit tristement Odette.

— IS'on, pas adieu, au revoir.

— Dieu le veuille! murmura l'enfant en fermant les yeux et en laissant retomber sa tète sur son oreiller.

Le roi rentra en l'holel Saint-Paul pleurant et désespéré; il se renferma dans son appartement, et passa deux heures qui lui parurent deux siècles, essayant vainement de se distraire, et constamment obsédé par une seule pensée : luimême sentait des douleurs aiguës traverser sa tète : des llammes passaient devant ses yi'ux : il pressait son front brillant eiilre ses maius comme pour y retenir la raison ; car, revenue d'hier à peine, il la voyait s'envoler de nouveau. En lin, au bout de quelque temps, il sentit qu'il n'y pouvait plus tenir, se précipita hors de son appartement, sortit en courant de l'hôtel Sainl-Paul , reprit le chemin de la rue des lardins, aperçut la maison, puis s'arrêta tout-à-eoup; i tremblait de tout son corps. Au bout d'un instant il se remit à marcher, mais aussi lentement que s'il eût déjà suivi le convoi funéraire. Il arriva enlin, hésitant à passer le seuil, tout prêt qu'il était de retourner à l'holel Sainl-l'aul et d'at. tendre <|u'on l'y vînt ihc'reher comme on le lui avait piumis. Enlin, il monta niaeliinalement l'escalier, il arriva à la porte, et là, prêtant l'oreille, il entendit des cris.

Au bout de quelques minutes, les cris cessèrent. Jehanne tira rapidement la portière , le roi était agenouillé derrière.

— Eli bien ! dit-il avec angoisse, Odette ! Odette !

— Elle est délivrée, elle vous attend.

Le roi s'élança dans l'appartiMueut, riant et pleurant à la fo'«, puis il s'arrêta toul-à-coup devant le lit où Odette était OBUV. co.'urL. — V.

couchée, ayant sa fille entre ses bras *, car elle était si pâle qu'elle seniblait une madone ^e marbre.

Et cependant, malgré cette pâleur, il y avait sur les lèvres de la jeune mère un sourire doux et plein d'espérance, un sourire ineffable et inconnu, un sourire comme la mère en t pour son enfant, un de ces sourires composés d'amour, dt prières et de foi.

Voyant l'hésitation de Charles, elle rassembla toutes ses forces, prit son enfant, et le présentant au roi :

— Monseigneur, voilà ce qui vous restera de moi, lui ditelle.'

— Oh ! la mère et l'enfant vivront! dit Charles les rassem blant l'un et l'autre sur sa poitrine. Dieu laissera sur la même tige la rose et le boulon ; que lui aurions-nous fait pour qu'il nous séparât?

— Monseigneur, dit le médecin, il serait bon que cette pauvre souffrante prit du repos.

— Oh! laissez-le-moi, dit Odette, mon repos sera plus doux et plus calme ijuaud je le saurai la. N'oiiblitz pas (juo s'il me quitte, je puis ne pas le revoir, et que je n'ai vtcii si longtemps que parce (|ue la nature a fait un luiraile tu faveur de l'enfant que j'avais à mettre au jour.

A ces mois elle laissa tomber sa tête sur l'épaule de Cbarles. .lehanne prit la petite (ille, le médecin rortit. Odette et le roi restèrent seuls.

— Maintenant, mon enfant, dit le roi, je vais veiller u mou tour près de ton chevet, comme lu veillas si longtemps prt-s du mien. Dieu a l'ail un miracle en ta faveur : je suis moins digne (lue toi de sa bonté, mais j'espère dans son indulgence. Dors, je prierai

Odette sourit tristement, serra d'une manière presque insensible la main du roi et ferma les yeux. Quelques minutes après, le souille de sa bouche et le soulèvement de sa poitrine annoncèrent qu'elle dormait.

Charles, retenant son haleine, et sans mouvement, regardait ce visage si pâle, qu'on eût dit (ju'il appartenait déjà à la tombe, si ses lèvres colorées d'un rouge vif et le battement précipité de ses artères n'eût indiqué qu'une vie toute fébrile courait encore dans ses veines. De temps en temps des mouvemeiis nerveux couraient par tout ce laible corps, et immédiatement après eux, des gouttes de sueur froide roulaient sur son front. Enlin, ces mouveinens devinrent plus fréquens, des soupirs étouûés sortirent de sa poitrine, de faibles et légers cris annoncèrent qu'elle se débattait sous le poids d'un rêve. Charles vit que son sommeil était devenu une soulfrance, i! la réveilla.

Odette ouvrit les yeux; ses regards déjà ternis restèrent un instant vagues et incertains, parcourant tous les objets qui l'entouraient ; enlm, ils s'arrêtèrent sur le roi ; elle le reconnut et poussa un cri de joie.

— Oh ! vous voila donc, monseigneur ! c'était un rêve, et je ne vous ai point quitte encore! Charles la pressa contre son ca'ur. linai^iuez-vuus, lui dit-elle, qu'à peine j'étais endormie, qu'un ange est descendu aux pieds de mon lit, là; il avait une auréole d'or au front, des ailes blanches aux épaules , et une palme à la main ; il m'a regardée doucement, et m'a dit :

a Je viens te chercber. Dieu te demande. " Je lui ai montré que vous me teniez dans vos bras, et j* lui ai répondu que je ne pouvais pas vous quitter. Aussitôt il me toucha de sa palme, et j'ai senti que j'avais des ailes. Puis je ne sais plus comment cela s'est fait : c'était mei <\i.i veillais, et vous qui dormiez. Alors il s'est cnle\é, l'jr; je l'ai suivi vous emportant dans mes bras, et nous ... commencé de monter ensemble vt-rs le ciel. D'abord j bien heureuse, je me trouvais forte et légère, et je rc-, facilement; mais peu à peu j'ai senti que vous pesi. ?. i li . .•> bras; n'importe, je moulais toujours, mais ma respirai! .:i devenait pénible, haleianlc. Je voulus vous réveiller, et je iv

* Celle fille, qui s'appola Marguerite «le V.ilois, fui uwrK'v » « sire de llarpeUanne, el it-çul on dol la lerre de Bt^'lltvillo ru

Poitou.

OEUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDHE DIMAS

pus, vous dormic7. d'un sommeil de plomb; je tentai de crier, espérant que vous entendriez ma voix, mais ma voix s'arrêta dans ma gorge; je lunrnai ma iHe. vers l'ange pour lui demander secours, il m'attendait à la porte du ciel et me faisait signe de le rejoindre. Je voulus lui dire (|ue je ne pouvais plus avancer, que j'étouffais, que vous pesiez ù mes bras comme un monde; mais pas un son, pas une parole ne sortait de ma bouche ; mes bras s'en>;ourJissaienl, je vous sentais prêt à m'échapper ; je n'avais plus que deux coups d'aile à donner pour rejoindre l'ange; je le touchai pres(|ue ! J'étendis la main pour saisir les plis de sa robe, c'était mon dernier effort! Je ne trouvai qu'une vapeur sans résistance et sans force; le bras qui vous portait retomba comme s'il était mort, et je vous vis, vous, roulant précipité. Je jetai un cri : c'est alors que vous m'avez réveillée... merci, merci 1

Elle colla ses lèvres contre les joues de Charles, et succombant sous les émotions de ce rêve, elle ferma de nouveau les yeux.

F.e roi la vit se rendormir; pendant quelques instans encore il veilla sur son sommeil, tie peur (|ii'un autre songe ne revint la tourmenter. Puis il lui sembla lui-même que ues vertiges passaient sur son front, les objets qui l'eiiviron naient semblaient tourner. La chaise sur laquelle il était assis varillait; il aurait voulu se lever, ouvrir une finètre, chasser cette espèce de délire, mais il fallait réveiller Odette, Odeile qui dormait si calme dans ses bras, dont les lèvres étaient redevenues plutôt pâles qu'animées , dont le sang s'était calmé; Odette, à qui deux heures de repos pouvaient rendre des forces ; il n'en eut pas le courage; pour échappera ce délire, il posa sa tète près de celle d'Odette, f"rma les yeux à son tour, continua de voir quelque temps encore des objets étranges et insaisissables qui flottaient en l'air el passaient sans toucher le sol ; une espèce de fumée dans laquelle pétillaient des étincelles vint couvrir tout cela : puis les étincelles s'éteignirent, tout rentra dans l'immobilité, la nuit et le silence : il s'endormit.

Au bout d'une heure une sensation glacée le réveilla, la tète d'Odette était tombée fur sa joue, el c'est là (|u'il avait froid ; il se sentait tout engourdi par le poids du corps de la jeune lille; il voulut la rcplaier sur son lit, elle était plus paie nu-t jamais : toutes couleurs avaient disjiaru de ses lèvres ; il approcha sa bouche de la sienne, cl ne sentit plus son souffle; il se précipita sur elle, la couvrant de baisers, puis tout-à-coup il poussa un grand cri.

Jelianne et le docteur entrèrent cl coururent au lit : Odette n'y était plus, ils regardèrent autour d'eux cl ils aperçurent dans un coin Charles assis, tenant dans ses bras le corps <le la jeune fille enveloppé de ses draps ; les yeux d'Odette éiaient fermés , ceux de Charles étaient fixes el ouverts. Odetle était morte, Charles était fou.

On ramena le roi à Saint-l'aiil; il avait perdu lout sentiment el tout souvenir, se laissant faire el mener <'omme un enfant ; le bruit se n'pandii anssitiM par tout l'hôtel du malheur (|ui lui était arrivé, et chacun l'ailrlbua U la terreur de la nuit. La reine apprit cette nouvelle vn revenant de la rue Rarbeile, où elle faisait meubler un petii séjour; elle courut aussitôt ,'i la chambre du roi, il cinit toujours dans la même immobilité; mais à peine eui-il aperçu les fleurs de lis dont était parsemée la robe de madame Isabel, que son aiuienne haine pour cet niiblème de la royauté reparut. Jetant alors un cri qui ressemblait au rtit;issenipnt d'un lion, Il Misil une épée qu'on avait imprudemment laissée contre Un fauteuil, la lira hors du fourreau et s'avança vers sa (enme pour I Cn frapper; la reine, menacée, saisit de se» nains nues le fer près de la «arde et à l'endroil oti il ne roiipp pas; mais Charles llranl \iolemmrul a lui l'épee qu'il voiilail dégager, eu m |;llss('r |,i lame dans toule sa longueur fuirries maink de madame Isabel ; le sang Jaillit, la reine V précipita vers la porte en poussant de grands cris, et 1», reiieoiiiranl le duc d Orléans, elle lui monira ues blessures.

— yu y a I II donc? s'écria le duc polissant, et qui vous • Iraitée ainsi?

— Il y a, s'éi Fia madame luabel, que monselgiienr e»l plus intense el plus féroce ipit> jamais, ri nu'il a voulu me tuer

celle fois, comme il a voulu vous tuer l'autre. Oh ! Charles, Charle.s! continuai elle en se retournant »ers le roi el en secouant ses mains toutes ruisselantes, voilà du sang qui retombera sur la léle : malhear a toi, malheur I

xn.

Pendant ce temps les croisés avaient passé le Danube et étaient entrés en Turquie : ils y avaient tait des armes merveilleuses, avaient pris à merci des villes et des cliâieaux, et nul n'éiail venu contre eux qui put résister à leur puissance ; ils étaient arrivés devant Nicopolis, et y ayant mis le siège, ils le pressaient durement, poussant assaut sur assaut; si bien que, comme on n'avait nulle nouvelle de Bajazet, le roi de Hongrie disait déjà aux seigneurs de France, aux comtes de Nevers, d'Eu, de la îMarrhe, de Soissons, aux seigneurs -de Coiicy el aux barons et chevaliers de Bourgogne :

— Beaux seigneurs, Dieu merci, la saison a été bonne, car nous avons fait de grandes armes, anéanti la puissance de la Turijuie, dont cette ville est le dernier rempart; une fois prise, car je ne doute pas que nous la prenions, mon avis <>st que nous n'aliioiis pas plus avant cette année ; nous nous retirerons, si vous le voulez bien, en mon ro\aumede Hongrie, où j'ai foule de forteresses, de villes el de châteaux prêts à vous recevoir. Cet hiver sera employé à prendre toutes nos mesures pour l'été à venir; nous écrirons au roi de France, nous lui diroi.s en quel Irain sont nos besognes, el au printemps prochain il nous enverra des troupes fraîches : peut-être même que, lorsqu'il saura où nous en sommes, il viendra lui-même en personne, car il est jeune, de grande volonté, et aime fort les armes, comme vous le savez : mais qu'il vienne ou non, l'été prochain, s'il plail à Dieu, nous chasserons les infldèlesdu royaume d'Arménie, passerons le bras Saint-Georges *, et irons en Syrie délivrer les porls de JafTa et de Béruih, el conquérir Jérusalem el toute la lerresainte; si le soudan vieul au devaui de nous, il ne s'en ira point sans balaille.

De pareils projets plaisaient fort au courage el au caractère des chevaliers français; aussi chacun les accueillail-il avec enthousiasme, cl les jours se passaient au milieu de celle brave et insoucieuse gaité, qui est chez nos soldats moins un effet de leur orgueil personnel, que de la confiance naive qu'ils prennent si facilement en des chefs de rang et de eo'ur : les choses cependant devaient se passer bien autrement qu'ils ne respéraient.

Bajazel, dont on n'entendait point p.irlcr, et dont la prétendue inertie eiilrelenail les chevaliers dans la conllance, avait passé l'été à rassembler son armée ; elle se composail de soldais tirés de tous pays, et il leur avait promis de tels avantages (|u'il lui eu était venu même du fond de la Perse. A peine s'était "1 vu cn pareille puissance, qu'il s'était mis en niarelic, avait traversé ledelroil des Dardanelles par des chemins couM'rls, avait séjourné a Andrlno|>lr le lemps iii^ cessaire pour refaire son armée, et était parvenu à quelques lieues seulement de la ville que les chnliens lenairiï assiégée : alors il chargea l rnus-Bek, l'un de ses plus bra veseï de ses plus lldèles, de reconnaiire le pays et de prendre langue si la chose était possible avec Dogan-Bek, gouver oeur de Mcopolis; mais relui i|u'il avait en^oyéa la découverte revint, disant qu'une innombrable armée de chrétiens fermaii toutes les issues el l'avait empêihé d'avoir aucune communication avec les assiégés. H.ija^ei soiiril avec mépris ; el lorsque la nuit fol venue, il ordonna qu'on lui amenAl son I heval le plus rapide, s'élança sur son dos, el Iraversanl tout le camp chrétien endormi, léger et siU neirux comme un esprit de l'air, il parvint au haut d'une colline qui

* Le d^imli riwi DardinHIra.

Vt

dominait Nicopolis; là il s'arrêta, et d'une voix tonnante il cria :

— Dogan-Bek!

Celui-ci, que sa bonne fortune avait conduit sur le rempart, reconnut la voix qui l'appelait et lui répondit : alors le Soudan l'interrogea en langue turque sur l'élut de la ville, sur ses vivres et ses munitions. Dogan, après avoir souhaité au Soudan une longue vie et une grande félicité, lui répondit :

— Par la grâce de Mahomet, les portes et les murailles de la ville sont fortes et bien défendues ; les soldats, comme tu le vois de tes yeux sacrés, veillent le jour, veillent la nuit, et ils ont suftisaniment de vivres et de munitions.

Alors Bajazei ayant aiipris ce qM'il désirait savoir, descendit de la colline, car le sire de Helly qui conimandait une patrouille de nuit, ayant entendu la voix qui interrogeait, venait de donner l'alarme et marchait vers la colline : loutà-coup il vit passer devant lui une espèce de fantùme à cheval, léger comme le vent, et qui comme lui rasait rapidement la terre; il s'élança à sa poursuite avec sa troupe, mais quoi(iu'il fût l'un des chevaliers les mieux montés de l'armée, il ne put même atteindre la poussière que le destrier royal faisait voler dans sa fuite. Bajazet lit ainsi huit lieues en une heure ; et arrivé au milieu de son armée, il poussa un grand cri qui réveilla les hommes et fit hennir les chevaux; c'est qu'il voulait profiter de ce qui restait de nuit pour s'approcher le plus qu'il pourrait de l'armée chrétienne; il se mit donc aussitôt en marche; et lorsque le jour vint, il ordonna la bataille. En homme de grande expérience et (lui connaissait le courage des croisés, il jeta d'abord 8,00!» Turcs en avant, et les lit suivre à une lieue à peu près par le reste de son armée, à laquelle il donna la forme d'un V, se plaçant au fond, et ordonnant à ses deux ailes d'envelopper l'armée ennemie, lorsque la fuite simulée de l'avantgarde l'aurait entraînée dans l'espace vide qui se trouvait ménagé par cette ordonnance ; ce corps d'armée et les deux ailes formaient un total de 100,000 hommes à peu près.

Pendant que celte armée s'avançait nombreuse comme les grains de sable, dévorante comme le simoun, les chevaliers chrétiens passaient leur temps en fêtes et en orgies; le camp était devenu une véritable ville où semblaient s'être donné rendez-vous toutes les délices de la vie. Les tentes des simples chevaliers étaient d'étotfes brochées d'or; on suivait les modes de France, on en inventait de nouvelles, et à défaut d'imagination on chargeait les anciennes. C'est ainsi (|u'on avait tellement exagéré le bec des poulaines, que le cercle qu'il formait en se recourbant empêchait le pied de passer dans l'étrier ; quelques-uns même avaient eu l'idée d'en rattacher l'extrémité au genou avec une chaîne d'or. Celle dissolution et ce luxe étaient un grand sujet d'étonnenient pour les peuples étrangers; ils ne pouvaient comprendre comment des seigneurs, qui s'étaient croisés pour l'honneur de la religion, donnaient aux Inlidèles un si grand sraiulale; comment des chevaliers, si braves au <ombat, étaient si futiles une fois désarmés; et comment les nu'mes hommes pouvaient porter à la fois des habits aussi légo-s et des armures aussi pesantes.

On était arrivé au 28 du mois d'octobre, veille de 11 fête (lu saint archange IMichel : il était dix heures du matin ; mule la seigneurie française était rassemblée sous la lente du comte de INevers, qui donnait un grand diner. On venait do boire avec profusion les vins de Hongrie et de r.\rchipel, et toute cette jeunesse bavarde et joyeuse escomptait l'avenir qu'elle brodait de projets dorés. Messire .laccpies de Helly seul était triste et sombre, et on le raillait de celte t;\citurnité; (piel'pie temps il laissa dire toute celle folle jeu. nesse, puis enlin, levant son front bruni sous le soleil d'C). rient :

— Messeignenrs, diiil, ri(z et raillez, c'est bien : vous dormiez pendant que je veillais, et vous n'avez rien vu ni entendu de ce que j'ai vu et entendu : celte nuit, pendant que je menais la garde du camp, j'ai vu un prodige céleste, j'ai entendu une voix humaine, et j'ai bien peur que le ciel et la terre no nous présa^e4U rien de bon.

Les chevaliers se mirent à rire, raillant l'Amoraih-Baraquin sur son absence ; (juclques-uns dirent même qu'ils étaient certains qu'un chien d'Infidèle comme lui n'oserait s'attaquer à des chevaliers chrétiens.

— Le roi Basaac * est un Infidèle, c'est vrai, répondit le sire de Helly, mais c'est un prince sincère et sérieux dans sa fausse croyance : suivant avec autant de soin les instruclions de son faux prophète que nous suivons, nous, avec peu de zèle les commandemens du vrai Dieu. Quant à sa bravoure, celui qui l'a vu comme moi un jour de bataille n'en doutera de sa vie ; vous l'appelez à grands cris ; il viendra, soyez tranquilles, si toutefois il n'est déjà venu.

— Messire Jacijues, dit le comte de Nevers en se levant et en s'appuvant sur l'épaule du maréchal de Boucicaut, moitié par amitié, moitié par nécessité de maintenir son équilibre, vous n'êtes plus jeune, c'est un malheur; vous ii'étes pas gai, c'est un vice; mais vous voulez nous rendre tristes, c'est un crime; cependant vous êtes un chevalier de grande expérience et de grand courage : dites nous ce (|ue vous avez vu et entendu. Je suis le chef de la croisade, failes-moi votre rapport.

Puis, prenant son verre et se retournant vers les bouteil- 1ers :

— Versez-nous du vin de Chypre, dil-il; si c'est le dernier, qu'il soit bon.

Puis, levant son banap :

— Messeignenrs, dit-il, à la plus grande gloire de Dieu et à la santé du roi Charles !

Chacun se leva, vida son verre et se rassit. Messire Jacques de Helly resta seul debout.

— Nous écoutons, dit le comte de Nevers, posant ses coudes sur la table et appuyant son menton entre ses poings fermés.

— Messeigneurs, je faisais donc, ainsi que je vous ai dit, ma garde de nuit, lorsque j'entendis au ciel, et cela vers l'orient, des cris qui n'avaient rien d'humain -, je me tournai de ce côté, cl je vis, el cela fut vu de toute ma iruupe, une grosse étoile assaillie par cimi petites; les cris venaiiul de ce point du ciel où se passait l'étrange combat, el ils étaient apportés à notre oreille par un vent merveilleux qui semblait mourir aux limités du camp, comme si, messager de funestes présages. Dieu l'avait chargé de les apporter à nous seuls, et qu'après avoir rempli celle tâche, il n'eût point besoin d'aller plus loin. Devant celle grosse étoile passaient et repassaient des ombres ayant forme d'hommes armés, el qui allaient toujours s'épaississanl, jusqu'à ce qu'enfin elle disparût, éteignant avec elle deux de ses cinq ennemies; alors les trois qui restaient s'assemblèrent en triangle, el on put les voir jusqu'au jour briller dans celte forme symbolique. Nous marchions, encore loul préoccupés d'un semblable prodige, et cherchant vainement ù l'expliquer , lorsqu'en passant dans une espèce de ravin creusé entre la montagne et les murailles, nous enlendimes une voix; mais celle fois c'était bien une voix d'homme qui parlai! de la colline, passait sur notre lêle, et allait mourir sur la ville. Aussitôt une autre voix lui répondit des remparts; elles causèrent ainsi quelque temps, tandis que, les yeux fixés sur la colline, nous l:\cliions de distinguer au milieu de l'obscurité quel était l'Iiomnie qui, au milieu de notre camp, parlait ainsi une langue étrangère. Enfin, nous aperçûmes une ombre qui semblait glisser comme un nuage le long de la colline; nou> marchâmes vers elle; el alors, a quelques pas de nous, passa un corps bien réel el bien véritable, ^os soldats, en le voyan. vêtu de blanc, le prirent pour un fanlùnie couvert d'un lin ceul ; mais moi, je reconnus le cavalier arabe, enveloppé de son bournous, et je me mis à sa poursuite. Vous connais sez tous, messeigneurs, mon cheval nommé Tadmor; il est de celte race arabe qui ne le cède qu'aux descendans d' Al- Boralk ; eh bien! en quelques élans le cheval de I inconnu avait laissé Tadmor aussi loin derrière lui que Tadmor laisserait les vôtres. Je dis donc que, comme il n'y a ijue le roi Basaacqni possède de pareils chevaux, ce cavalier elait nn

• Nom par lequel Bajaxei eut dosigm^ itas t<^ ChroniqQos.

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OEUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS

de ses généraux auquel il avait prèle cette précieuse monture, ou pluiùl, niesseigiieurs, celait l'ange exterminateur, c'était l'An le-Clirist, c'était Basaac lui-même.

Sire Jacques s'assit, et alors il se lit un grand silence, car il avait parlé avec un accent si vrai, que la conviction était descendue dans tous les cœurs. Les plus jeunes des chevaliers avaient bien encore le sourire sur les lèvres; mais les plus expérimentés d'entre eux, tels que le connétable, le sire de Coucy, le maréchal de Boucicaulet messire Jean de Vienne, indiquaient par la contradion de leurs sourcils qu'ils pensaient, comme moisire Jacques de Helly, que quelque grand malheur nienavait l'armée.

Au même instant, les rideaux de la tente s'ouvrirent, et un coureur tout couvert de sueur et de poussière cria du seuil :

— Or, tôt, messeigneurs, apprêtez-vous et armez, alin que vous ne soyez point surpris, carvoici huit ou dix mille Turcs qui viennent et chevauchent.

Puis il disparut, allant porter cet avis aux autres chefs de l'armée.

Les chevaliers s'étaient tous levés à celle nouvelle, et se regardaient les uns les autres avec élonnement, lorsque le comie de Nevers, courant :i la porte de sa tente, cria d'une si puissante voix, que chacun l'entcndil :

— Aux armes, messeigneurs ! aux armes ! voici l'ennemi. Bientôt on entendit ce cri relenlii'par lout le camp.

Les pages se butèrent de seller les chevaux ; les chevaliers appelèrent leurs écuyers, cl, tout éehaulics «■ncore par l'orgie, coururent a leur armure. Comme les jeunes chevaliers eussent éprouvé de la difllcullé à passer leurs pieds aux étriers, à cause de leurs poulaines, le comte de Nevcrs donna l'exemple, en coupant avec son épée le bec recourbé des siennes. En un instant, ces hommes de velours se trouvèrent couverts de fer. Chacun sauta sur son cheval de bataille, se rangea sous son pennon. On déploya et mil au vent la bannière de Notre-Dame, et messire Jean di- \ ienne, amiral de France, la reçut des mains du comte de Nevers.

En ce moment, un chevalier portant un pennon ti ses armes qui étaient d'argent, à une croix noire ancrée, arriva à toute bride , et s'arrêtant devant la bannièie de Notre- Dame, autour de laquelle était déj.'i rangée la plus grande partie des barons de France, il dit a haute voix :

— Moi, Henry d'Eslen Lemhalle, maréchal du roi deUongrie, je suis envoyé vers vous par monseigneur, qui vous avertit et mande de ne point livrer la bataille avant d'avoir d'autres nouvelles ; car il craint que nos coureurs n aient mal vu, et que l'armée ennemie ne soit beaucoup plusconsidi-rahle qu'ils ne l'ont <lil : il a donc, envoyé des clievauchenrs (pii pénétreront plus avant ipie ne l'ont fait les autres. Or, mcssi'igni'urs, faites te (|ue je vous dis; car c'est l'ordonnance du roi et de son conseil, et mainlenanl je m'en retourne, car je ne puis demeurer plus long-temps.

Aces mois, il repartit aussi rapidement qu'il élail venu. Alors le comte de Ncvers demanda au seigneur de Coucy ce qu'il croyait qu'il y eut à faire.

— Il faut suivre les conseils du roi de Hongrie, répondit >esire Engiierranil. car ils m(» semblent bons.

Mais le comte d'Eu s'avança vers le comte de Nevers, loui irrité qu'on eût demandé l'avis du sire de Coucy avant le •leo.

— Oui, c'est cela, monseigneur, dit-il ; le roi de Hongrie xeiit avoir l'honneur et la (liiir de la journée; nous avions l'avanl-garile, il est venu nous la reprendre. Lui obéisse qui fondra, ce ae sera pas moi.

El tirant de son fourreau fleurdelysé son ejiée de eonné- Uble :

— En avant ma bannière ' cria-l-il au chevalier qui la por- Uil ; au nom île Dieu et de saint Cenrges. en avant ! c'est le cri de tout bon choTalier.

(.)iiand le sire de <: "ur y vil rommeal allait la rbose, Il se tourna vers niesAire Ji'an de Menue, i|iii iniall la bannière de ^"lre Ii.inip, souvenance de toutes les autres.

— El mainlenanl, qu'y a-lil a faire? lui dll-il, car vou» voyri ce. qui sr passe.

— Ce qu'il y a a faire, lui dit le Mre de U Tr.'moulll» en '

raillant celle demande, il va (|iic les vieux chevaliers n'ont qu'à rester derrière, et laisser les jeunes aller devant !...

— Messire de La Trémouille, répondit tranquillement le seigneur de Coucy, nous verrons tout à l'heure, ii la besogne, qui ira devant ou qui restera derrière ; tâchez seulement que la tête de votre cheval suive la queue du mien. Mais ce n'est point à vous que je parle, c'est à messire Jean de Vienne, et je lui demande une seconde fois ce qu'il pens* qu'il y ail h faire.

— Il va, mon cher Enguerrand, répondit messire Jean di Vienne, il y a que là où la raison ne peut être entendue, il convient que la témérité règne. Oui, sans doute, nous devrions attendre le roi de Hongrie ou lout au moins trois cents des nôtres que j'ai envoyés ce malin aux fourrages; nais piiis(pie le comte d'Eu veut marcher aux ennemis, il faut le suivre et combattre du mieux que nous pourrons. D'ailleurs, regardez, regardez, nous voudrions reculer maintenant ([u'il serait irop lard.

En effet, à droite et à gauche des chevaliers s'élevait uii nuage de poussière au milieu duquel une armure brillait de temps en temps comme un éclair. C'étaient les deux ailes de l'armée de Bajazel, qui, ayani dépassé le point où se tenaient les chrétiens, se repliaient atin de les étouffer entre elles. Alors lûus ceux qui avaient quelque expérience des armes, virent bien ([ue la journée élail perdue; mais loin d'essayer de battre en retraite, messire Jean de Vienne cria le premier En avant! et mil son cheval au galop. Aussitôt tous les seigneurs répétant ce cri suivirent la bannière de Notre-Dame, et l'on vil cet étrange spectacle de sept cents chevaliers qui allaquaienl cent quatre-vingt mille hommes.

Ils arrivèrent ainsi ;i grande course, et la lance en arrêt, sur lavant-garde turque, qui recula, démas()uant une rangée de pieux aiguisés et plantés en biais, contre laquelle les chevaux des chevaliers vinrent donner du poitrail. Un pareil retranchement aurait dû être emporté par l'infanterie, mais celle arme était tout entière sous les ordres du roi de Hongrie : linéiques cavaliers sautèrent doue à bas de leurs chevaux et commencèrent, malgré les traits qu'on faisait pleuvi'irsnreux, à abattre à grands coups de pi(|ue cette palis- •sade. Rjentôl il y eut une brèche où purent passer vingt hommes de front ; c'était plus qu'il n'en fallait, toute l'armée des croisés s'élança par celle ouverture assez large pour l'attaque, s'inquiétant peu si elle serait assez large pour la re- Iraile. Ils arrixerent ainsi sur l'iiilanierie turque, la traversèrent d'outre en outre, puis faisant volle-face revinrent sur elle et l'écrasèrent aux pieds de leurs chevaux : alors ils eii- Icndirenl .'i leur droite et à leur gauche un grand bruit de trompettes et de cimhales, c'étaient les deux ail«s de l'armée turque ipii se rapprochaient, tandis ipie le corps de cavalerie composé de huit mille honinu's, et dont nous avons dit que iiajazet avait fait son avant-garde, s'avançait Hefaceion- Irc eux. Lorsqu'ils virent celle Iruupe d élite tout eiinrclante d'or, les chrétiens pensèrent ipie l'empereur marchait dans ses rangs; et se reformant en bataille, ils fondirent sur elle du même élan qu'ils avaient attaque l'infanterie, t^eile troupe ne résista pas plus que la première à l'inqiétnosité française, et malgré la supérioiité du nombre, elle se disper>a, fuyant de Ions cfttés comme un troupeau de moulons au milieu duquel se serait Jeiee une bande de loups.

Les Français, en les poursuivant, vinrent se heurter contre le véritable front <le bataille de llajatel, ri c'est là que commença la résistance, cjr r'eiail l.t qu'étail l'empereur; cepeinlant nos chevaliers, protégés par leurs excellentes armures, entrèrent dans ces masses épaisses, comme un coin de fer dans un tronc de chêne, mais comme un coin Ils se trouvèrent blentfll pris et serrés entre les ailes, alors chacun vil bien la faute ipii' l'on av.iil faite en n'altendani pas le roi de Hongrie el ses soixante mille boninies. car a peine si l'armi'e chrétienne formait un point au milieu deiette mulliiiicli' d'inlldi'les qui semblait n'avoir qu'à se presser pi>ur étouffer au milieu d elle celle poignée d'hommes qui s'y élail lémérairemeiil engager.

C'est alors que le connétable, qui avait fait la faute. l'eAl réparée si la bravoure avait suffi pour cela ; entoura de loua

ISA.BEL DE BAVIEI'vE.

côtf's, il faisait l'ace à tous ; il avait lirisé d'abonl sa lance, puis son épée de connétable, puis enfin i! avaitd'^taclié de l'arçon de sa selle un de ces i-Tands glaives k deux mains qui nous semblent aujourd'hui des armes forgées pour une race de i;;éans, et faisant le mouliiiet avec lui, il abattait tout ce qu'il touchait de sa terrible lame. Le maréchal de Boncir. -.ut s'élançait, de son côté, au plus épais des ennemis, (-.1 là se creusait des chemins conniio un faucheur dans un champ, s'inquiétant peu s'ils se ferniaietit derrière lui, marchant toujours, et faisant à droite et il gauche un horrible massacre. Le sire de Coucy s'était élancé au milieu d'uii co^is de mécréans armés de massues dont les coups tombaient sur lui cfjnime ceux des bûcherons sur un chêne : mais tous s'amortissaient sur son armure, tandis que lui, rendant coup pour coup, taillait d'etlVoyybles blessures en éc'.ange des coniusions qu'il recevait. Les deux sires de La Trémnuille marchaient à côté l'un de l'autre, le fils parant les cnups ([u'on portait à son père, le père n'ayant d'in(iuiéttuleque pour ceux ([ue l'on portait à sou lils; le cheval de ce dernier fut tué, l'autre le couvrit de son bouclier tandis qu'il se dégageait de ses étriers, puis tournant autour de lui comme une lionne autour de son lionceau, il abatiait tous les bras ([ui s'avançaient pour le saisir, tandis cjue celui-ci, (pii éiail remis sur ses pieds, frappant les chevaux de la pointe de son épée, renversait avec eux les chevaliers que son père achevait avant qu'ils eussent eu le temps de se relever. Messirc Jacques de Helly traversa toute la bataille par un chemin de sang et se trouva le l'autre côté des ailes. Là il eût pu confier sa vie au léger Tadnior, fuir et mettre le Danube entre lui et ses ennemis; mais lorsqu'en levant la tête il eut vu au milieu des Infidèles ses rares compagnons, qui, debout sur leurs hautes selles, les dépassaient de la tête, comme font quelques épis de seigle dans un champ de blé, il se rejeta dans la bataille et usa si merveilleusement de son épée qu'il se retrouva bientôt près du comte de Nevers, dont le cheval venait d'être tué, et (jui taisait bravement sou office de chef d'armée au milieu d'un rempart d'ennemis morts. 11 aperçut jjrès de lui le chevalier, et au lieu de penser à lui demander secours :

— Messire de Helly, lui cria-t-il, que devient la bannière de France? Elle est toujours honorablement debout, j'espère?

— Oui, debout et au vent, repondit Jacques, et vous allez la voir vous-nu'me, monseigneur.

Alors il sauta en bas de Tadmor, et le présenta au comte. Celui-ci refusait de le prendre, mais le sire de Helly lui dit:

— Monseigneur, vous êtes notre chef; vous mort, l'armée est perdue ; au nom de l'armée je vous somme donc de monter sur mou cheval.

Le comte de Nevers céda, et en effet, à peine fut il sur ses arçons, qu'il aperçut messire Jean de Vienne qui faisait en ce jour plus qu'on ne peut attendre d'un homme. Le comte de ÎSevers et le sire de Helly marchèrent à sou aide, et le trouvèrent combattant, lui dixième seulement, avec une armure en Dièccs, et perdant son sang par d'affreuses blessures. C'était la cinquième fois qu'il changeait de cheval. Cinq foison l'avait cru tué, en voyant disparaître la bannière; cin() fois il s'était remonté, avec l'aide des chevaliers qui l'eniouraient, et cha(iue fois de graiuls cris avaient salué la bannière de ralliauce toujours abattue et toujours debout.

— Monseigneur, dit-il eu apercevant le comte de Nevers, notre dernier jour est arrivé; il nous faut mourir, mais mieux vaut mourir martyr que vivre mécréant; (pie Dieu vous sauve, et en avant Saint-Jean et Noire-Dame !

Et il ces mots il s'élança de nouveau au milieu des Iiilidèles, où il lomba une sixième l'ois pour ne plus se relever.

Ce fut ainsi que la bataille se perdit, et que les chevaliers français moururent; quant aux Hungrois, qui aNaient pris la fuite sans combattre, leur liicheté ne les sauva point ; les Turcs, mieux montés qu'eux, les joignirent et eu tirent un horrible carnage. De (iO,00() hommes qu'il commandait, le roi se sauva lui septième seulement, et eut le bonheur de gagner avec l'hilibert de Naillac, grand-maitre de Kliodes, \i llolle vénilieune, commandée par Thomas Mouoi^o, qui \

les rtçut à son bord et reconduisit Philibert de Naillac à Rhodes etSigismond en Dalmatie.

La bataille dura trois heures. Il fallut trois heures à 18'î,00(» hommes pour en réduire 700. Lorsqu'elle fut finie, Bajazet parcourut le camp des chrétiens, et choisis'anî pour lui la tente du roi de Hongrie, où était encore étalée toute la vaisselle d'or et d'argent qui avait servi au repas que celui-ci venait de prendre, il abandonna les autres à ses chefs et il ses soldats; puis se faisant désarmer pour se rafraîchir, car il avait combattu comme le dernier de ses soldats, il s'assit devant la porte, les jambes croisées, sur un tapis, et fit venir devant lui ses généraux et ses amis pour causer avec eux de la victoire qu'il venait de remporter. Ils se rendirent aussitôt il cet ordre, et comme il était content de la journée, il rit et plaisanta beaucoup avec eux, disant que prochainement ils allaient conquérir la Hongrie, et après elle tous les autres royaumes et pays chrétiens; car, disait-il, il voulait régner comme son 3ncêtre Alexandre de Macédoine, qui douze ans tint le monde en sa seigneurie, et chacun s'inclinait devant lui l'approuvant et le félicitant. Alors il flt trois commandemens : le premier était que quiconque avait fait un prisonnier l'amenât devant lui le lendemain; le second, que tous les morts fussent cherchés et visités, et que l'on mît de côté comme une hécatombe ceux qui paraissaient les plus nobles et les plus puissans, car il comptait aller souper devant leurs cadavres ; le troisième, que l'on s'informât avec soin si le roi de Hongrie était sauvé, mort, ou prisonnier.

Lorsque Bajazet se fut rafraîchi et eut donné ces ordres, on lui amena un cheval frais; car ou lui avait dit que le combat avait été cruel pour ses gens, et il voulait visiter la bataille : du reste, il ne pouvait croire ce qu'on lui rapportait du massacre qu avait fait cette poignée d'hommes. Il s'avança doue vers le champ mortuaire; et là il trouva qu on lui avait encore caché la vérité, car pour un chrétien qui était gisant, ou trouvait trente Inlidèles morts. Alors il fut fortement courroucé, et dit tout haut :

— Il y a eu ici une cruelle bataille sur nos gens; et ces chrétiens se sont défendus comme des lions; mais soyez tranquilles, je ferai payer les morts aux vivans. Allons plus avant.

Et il alla plus avant; et plus il alla, plus il s'émerveilla des arnies qu'avaient faites ses ennemis. Il vint à l'endroit où messire de La 'i'réinouille et son fils étaient tombés l'un sur l'autre, et autour d'eux les morts étaient amoncelés. Il suivit la route qu'avait parcourue Jean de Vienne, et il la vit à droite et à gauche jonchée de cadavres. Enfin il arriva à l'endroit où ce brave chevalier était tombé, et le trouva couché sur la bannière de Notre-Dame, qu'il tenait tellement serrée entre ses mains raidies, (|u'on fut obligé de les abattre avec une hache pour la lui arracher.

Après que Bajazet eut employé deux heures à cette dernière visite, il se retira dans son logis et passa la nuit à maudire ces inlidèles sur lesquels une victoire coulait plus cher que sur les autres une défaite. Le malin, lorsqu'il ouvrit les rideaux de sa lente, il trouva devant elle les principaux de son armée, qui attendaient pout savoir ce que l'on allait faire des prisonniers ; car le bruit avait couru qu'ils allaient tous avoir la tête tranchée sans qu'un seul fût pris i) pitié ni merci. Cependant B.ijazet avait rellechi il la rançon qu'il pourrait tirer d'aussi nobles seigneurs : il fit donc venir se • interprètes et leur demanda quels étaient, parmi ceux qui a'^aient survécu à la bataille, les plus riches et les pluit grands ; ils dirent que six d'entre eux avaient déclaré leur; noms comme étant des plus nobles de la chevalerie ; que c'é ■ talent premièrement messire Jean de Bourgogne, comte Ai Nevers, chef de tous les autres ; secondemeni, messire Phi • lippe d'Artois, comte d'Eu ; troisièmement, le sire Kngiier» rand de Coucy; quatrièmement, le comie de La Marche? cinquièmement, messire Henri de B;ir, et sixièmement, messire Ciiiy de La Trémouille. IVijazi't voulut les u>ir, et on les lui amena : alors ils furent conjuri*s sur leur foi et sur leur loi de dire qui ils étaient, et ils tirent le serment que les noius (lu'ils avaient pris étaient bien les leurs. A celte ré-

OEUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS

ponse Bajazet fit signe au comte de Nevers de s'approcher de lui ;

— Si lu es bien, lui dit-il par son inlcrpréte, celui que lu prétends ^>tre, c'est-à-dire Jean de Bourgogne, tu auras la vie sauve, non point à cause de ton nom et de la rançon, mais parce qu'un nécromancien m'a prédit que tu verserais plus de sangclirélieii à toi seul que tous les Turcs ensemble.

— Basaac, lui répondit le comte de Nevers, point de faveur pour moi, je le prie, car il est de mon devoir de partager le sort de tous wux que j'ai conduits contre loi ; s'ils sont mis à rançon, je rachèterai ma vi«; s'ils sont mis à morl, je mourrai avec eux.

— Il en sera fait à mon plaisir et non au lien, répondit l'empereur; et il le fit reconduire vers ses compagnons, avec lesquels on le ramena à la lente qui leur servait de prison.

Or, il advint que, tandis que l'empereur était fort soucieux de savoir si les seigneurs étaient bien ceux-là dont ils avaient pris les noms, on amena devant lui un chevalier qui avait servi dans I armée de son fréie Amural, et qui parlait quelque peu la langue turque. Celait le sire de Helly. B:ijatet se le rappela pour l'avoir vu autrefois, et lui demau'la s'il connaissait bien les chevaliers qui étaient dans la tente des prisonniers. Le sire de Helly répondit que pour peu qu'ils manpiassent dans la chevalerie fr;iiiçaise il pouriait dire au sultan qui ils éiaicnl. Alors Bajazet le lit conduire .devant eux, après que défense leur eut été faite d'échanger aucune parole de peur de connivence et de Iruiiiperie. Le sire de Uelly n'eut besoin que de les voir pour les reconnaître. H retourna ilonc aussitùl vers Bajazet, qui lui demanda (juels étaient les noms de ceux qu'il avait vus, ce â quoi le chevalier répondit que les captifs étaient monseigneur le comlc de Nevers, niessire Philippe d'Artois, messire F.nguerrand de Coucy , le comte de La Marche, messire Henri de Bar et messire Guy de La Trémouille ; c'est-à-dire ce qu'il y avait de plus noble et de plus riche dans la seigneurie de France, et que quelques-uns même étaient païens du roi.

— C'est bien, répondit l'empereur, ceux-là auront la vie sauve. Qu'on les conduise donc d'un cùié de ma tente et le reste des captifs de l'autre.

L'ordre que venait de donner Bajazet fut à l'inslanl exécuté. Les six chevaliers furent placés a la droite de l'empereur. Au bout d'un instant, ils virent s'avaiici'r, nus justju'à la ceinture, trois cents de leurs compagnons, prisonniers comme eux ; mais ceux-là étateni destinés à nnuirir. On les conduisit les uns après les autres devant Bajazet, (jui les regardait avec une insouciante curiosité, puis laisail un signe pour qu'on les emmenât. Celui qu'il renvoyait passait alors entre deux haies de soldats inlideles qui l'ulteiidaienl l'épée nue, el en un instant était mis en morceaux, et cela, aux yeux du comte de iNevers el de ses six compagnork<.

Or, il arriva (|ue parmi ces hommes jugés, était le maréchal de BiMK icaul; on l'amena comme les autres devant Bajazet, (|ui allait l'envoyer comme les autres à la morl, lorsque Jean de Bourgogne l'aperçut : alors il quitta ses compagnons cl allant à l'empereur, il mil un gi'nou en terre, priant et suppliant qu'on l'épargnât, disant qu'il était allié du roi de France, et indiquant par ses gestes qu'il pourrait |tayer une rançon de prince. Bajazet s'inclina en signe de condescendance ; Biiiiciiaul et Jean de Bourgogne se jclèrenl dans les bras l'un de l'autre, et Bajazet lit signe qu'il était temps que le mass.K re rccoinmeiiçài ; il dura Irnis heures.

Lorsipir [f dernier clMctien fui lunibé, lorsqu'il» furent tous morts sans avoir poussé d'autre cri que ces mots : Seigneur Jésus-Christ, ayez pitié de nous ' Bajazet dit ipiil voulait faire Mvoir la nouvelle de sa vicluire au roi ilc France, et faisant amener devant le cumle de Nrvers le sire de ilelly et deux autres seigneurs, qu'on avait gardes sains et saufs .'i I i-t rlTet, il lui demanda lequel île ces trois chevaliers il I liois|-.saii pour aller traiter de sa rançon et de celle de seH compagnons, le romle de ISevers indiqua le sire de Helly, à 1 ioslant même les deux autres clievaliera lurent mis k morl.

Alors Je.in de Bourgogne et les cinq seigneurs donnèrent 4u ii'llres a mmslro Jirquesde Helly : le «omle de Novurs

pour le duc et la duchesse de Bourgogne ; le sire de Coucy pour sa femme, et les autres pour leurs parens ou trésoriers -, puis i|uand cela fut fini, Bajazet traça lui-même à son messager la route qu'il devait suivre, lui ordonna de passer par Milan, alin de donner avis de sa vi( toirc au duc de cette ville, et lut lit jurer sur sa fol de chevalier de revenir se

I reraellre en ses mains après avoir fait son message. Messire Jacques de Helly se mit en route le soir même. Précédons-le en France, et jetons un coup d'œil sur les positions qu'ont prises les Uifférens partis depuis que nous l'avons quittée.

Personne ne connaissait la véritable cause de la démence du roi. Odetle avait constamment évité tout éclat; son influence sur le roi ne s'était manifestée que par le bien qu'elle avait trouvé moyen de faire, el elle avait pris autant de soin à dérober sa vie à tous les yeux, que les autres favorites en mettaient d'ordinaire à réfléchir les rayons du soleil. Elle disparut donc sans bruit; et nul autre que Charles ne sut qu'une de ses plus pures étoiles était tombée du ciel de la royauté.

Quant au duc d'Orléans, quoique ses amours avec la reine durassent toujours, ils ne tenaient plus :issez de place dans son cœur pour y éteindre, comme lors de la première démence du roi, tout désir d'ambition : soit calcul, soit souvenir du cœur, il avait profilé de l'intervalle de raison du roi pour obtenir la mise en libcrlé de messire Jean Lemercier el du seigneur do La Rivière; le sire de Moiiiaigu, de son coté avaitélé rappelé au gouvernement des tinanresdu roi surses instances réitérées : le duc de Bourbon qui l'avait élevé, exaltait sans cesse ses belles qualités el palliait ses défauts; le duc de Berry, qu'on ramenait toujours à son parti avec de l'argent, avait eu de son neveu des sommes considérables, el lui avait en échange promis son appui si une occasion se présentait pour lui de le réclamer; el le conseil gagné par ses manières affables, séduit par son esprit, entraîné par son éloipience, lui avait laissé daos son sein même former un parti qui commençait à coiitre-balancer le pouvoir du duc de Bourgogne.

I,a mésintelligence entre les princes devenait donc de plus

; en plus forte, et chacun employait tout son crédit à ruiner celui de son adversaire. Charles, faible de corps, faible d'esprit, tiraillé des deux cotés par son manteau royal, n'avait plus même la volûiilé d'interposer son autorité pour faire cesser les troubles; chacun s'attendait donc à des discordes fatales, lorsqu'uiu' aIVreuse nouvelle commença de circuler en France el rallia tout le monde à une même douleur.

Les trois cents chevaliers et écuycrs qui, comme nous l'avons dit, élaienl au fourrage au moment où s'engagea l'af-

. faire, avaient gagné le pays à grande course de chevaux; se dispersant el prenant chacun le chemin qu'il croyait le plus court, ils arrivèrent enlin en Valachie. Mais là commença pour eux une série de malheurs cl de fatigues auxquels plusieurs succombèrent. Les Valaques connaissaient déjà le résultat de la bataille ; de sorte que, pensant qu'ils n'avaient rien à craindre de malheureux fuyards, ils les laissaient entrer dans leurs villes comme pour leur y olTrir une bonne et franche hospitalité, et le lendemain ils leur enlevaieni leurs armes et leurs chevaux, trop heureux ceux que l'on renvoyait avec du pain el de l'argeiil pour leur Journée; il fallait encore pour lela qu'on les sût de grands seigneurs; car ceux qu'on rei'oiinaissait pour varlcts et èi iiyers de petite maison, étaient mis runipléicinent nus et ballus sans pitié Ils eurent donc beaucoup de peine à traverser l.i \ alachle el la Hongrie en mendiant leur pain, obtenant à force de prières un gile d.liis les éiuries cl couverts M'iilrito'iil de lambeaux d'habiis que les plus pauvres avaient i ivec eux,

C'esl ainsi iprils arrivèrent .'i Vienne, i . ^ gens le»

recueillirent plus doiicnnicnl cl leur donii icni ile!« vétemens

, el quelque argent pour continuer leur rouie. Ils cnlrcrciil bientôt en Bohême, et irouvércni dans ce pays les petits se-

. cx)urs dont Us avaient si grand besoin , et ce fut pour eux un grand bonheur; car si les Allemands avalent «'lé aiiski iitl-

I ptiovjhles que les Valaques et leu Hongrois, tous ce» mal-

I bcure.jK (utsuit morts de laiin cl «le nistre sur les bords des

cliemins. Ils cheminaienl donc vers la France, racontant partout de tristes nouvelles, tant et si bien qu'ils passèrent la frontière, et que quelques-uns arrivèrent enlin à Paris.

Mais là, personne ne voulut croire à ce qu'ils disaient ; car c'étaient de trop tristes récits que les leurs pour qu'on y ajoutât foi ainsi tout-à-coup ; bien loin de là, il y avait quel- ]ues personnes qui pensaient que ces lioniraes n'étaient au- ;res (juc de misérables aventuriers qui tentaient d'exploiter a pitié publique, et l'on disait tout haut dans les carrefours ju'il fallait pendre et noyer celte ribaudaille qui allait semant de pareilles tromperies ; mais, nonobstant ces menaces, cliaque jour de nouveaux fuyards arrivaient et donnaient plus de consistance aux récits des premiers, si bien ([ue ces nouvelles, à force de s'ébruiter parmi le peuple, finirent par aller retentir chez les grands. Le roi, au milieu de sa maladie, en entendit parler en son bôiel Saint-Paul, et ce furent de nouveaux nuages sur son ciel déjà si sombre. On ordonna donc d'étouffer ces bruits tant que l'on n'aurait pas de nouvelles cerlaii<es, et les ordres furent donnés pour que le premier chevalier de quelque renom qui arriverait de la croisade fût conduit près du roi.

Or, pendant la nuit de la Nativité, et tandis que la reine, le duc d'Orléans, les ducs de Bourbon, de Bcrry et de Bourgogne, le comte de Saint-Pol, et une grande assemblée de seigneurs et dames, entouraient le roi en son hùtel et fêlaient ave» lui cette solennité de Noél, on annonça un seigneur venant tout droit de Nicopolis, et ap|)orlant des nouvelles certaines du comte de Nevers et de l'armée. Au même instant, le c.hovalier fut introduit dans cette riche assemblée, tout poudreux et tout botté: c'était messire .laeques de llelly. Il remit au roi et au duc de Houigogne les lettres dont il était chargé, et raconta les choses que nous avons déjà dites.

xm.

On peut penser quelle consternation un pareil ricil jeta dans la noble assemblée; il n'y avait pas un seul si'igneur qui n'ei"it quelqu'un qui lui fût cher parmi les morts oiî les prisonniers : l'un perdait un frère, l'autre un lils, l'autre un époux; le roi de France perdait sa belle et riche chevalerie.

Cependant, en même temps qu'on pleurait les morts, on songea à délivrer les captifs; on voulait envoyer un présent à Bajazet pour le bien disposer aux négociations qu'on allait ouvrir avec lui, et l'on s'informa de tous cùiés quelles choses lui seraient le plus agréables. On sut (pi'il prenait graïul plaisir à la chasse à 1 oiseau, et que chaque année, son bon ami, le seigneur Galeas de Milan, lui envoyait des faucons blaui s. On se procura à prix d'or, car cette espèce est très rare, douze beaux gerfauts tons dressés ; ensuite le sire de Ilelly, (pii avait remar(|ué le goût de Bajazet pour les tapis, donna le conseil de joindre à ce premier présent (pielques-uues de ces belles tapisseries h personnages que l'on ne savait faire qu'à Arras. I,e duc de Bourgogne se rendit donc lui-même en cette ville, et acheta un tapis magnilhiue qui représentait en entier l'histoire du grand roi Alexandre de Macédoine, dont Bajazet prétendait descendre; on y ajouta des pièces d'orlévrerie travaillées par les nmilli'urs ouvriers, de la toile de Reims, de l'écarlale de Bruxelles, douze grands lévriers, et dix beaux chevaux tout caparaçonnés de harnais de velours, resplendissans d'or et d'ivoire.

Comme le seigneur de Helly avait fini son message, il vint prendre congé du roi et du duc de Bourgogne, car il retournait acquiiier sa parole et se remettre lidèleuuMit aux mains de Bajazet. I.e duc l'hilipiie le pria de se charger des présens qu'il envoyait à Bajazet, pensant que l'empereur les recevrait avec plus de plaisir des mains de celui qu'il avait choisi pour sou messager; nmis, sur l'oliservation de ce brave chevalier, qu'il ignorait le sort (jue lui réservait le vain(iueur, et qu'il était possible qu'il ne revint jamais en France, on lui ad-

joignit, pour rapporter des nouvelles de l'ambassade, le sire de Vergy, gouverneur du comté de Bourgogne; le sire de Cbàteau-Morand, (jui avait si heureusement autrefois fait signer les trêves avec l'Angleterre, et le sire de Leuringher, gouverneur du comté de Flandre, l.a dame de Coucy, de son côté, envoya près de son mari et près de ses deux frères un chevalier du Cambrésis nommé Robert Desne, et lui donna, pour l'accompagner, une suite de cinq varlets elécuyers. Cette double ambassade devait passer par Milan, et, recommandée par madame Valentine, prendre des lettres du d': ; Galéas pour l'empereur Bajazet : ce fut en reconnaissance de ce service que le roi de France promit à ce seigneur (Î2 placer des fleurs de lis dans son écusson.

Lorsque ces messagers furent partis, le duc et la duchesse de Bourgogne s'occupèrent de rassembler l'argent nécessaire au rachat des captifs; en conséquence, ils quittèrent Paris et se retirèrent à Dijon, afin de veiller aux taxes qui allaient être levées sur leurs États. Le duc d'Orléans resta donc seul au pouvoir; il en profita vitement et habilement pour s'y consolider, et fit si bien, que le roi lui attribua le gouvernement entier et absolu du royaume, avec le droit de le suppléer en tout lorsqu'il ne serait pas en étal de gérer luimême.

Vers celle époque, une révolution qui devait avoir une grande influence sur les destinées de la France éclata en Angleterre.

Le comte de Derby, que nous avons vu au coramencemenl de cette histoire venir faire des armes contre le duc d'Or. léaiis lors des fêles qui furent données pour l'entrée de madame Isabel, était, comme nous l'avons dit, fils du duc de Lancastre, et avait un parti puissant en Angleterre. Son père venait de mourir, et le roi Richard, craignant que la riche succession qu'il allait recevoir ne lui servit à se faire de nouveaux cliens, avait, nonobstant son droit, refusé de la lui délivrer. Le comte de Derby était à cette époque en France, non plus comme la première fois messager de la couronne, mais exilé d'État. Une querelle particulière qu'il avait <'ue avec le comte de Noitingham, avait fourni au roi un prétexte pour éloigner d'Angleterre celui qu'il conimcaçail à regarder comme un rival.

Celte injustice du roi envers le comte Derby avait produit un elTet contraire à celui (ju'en espérait Richard: loule la noblesse et la prélature séiait rangée au parti de l'exilé. Le peuple abimé d'impôts, écrasé parles déprédations des gens d'armes (pie l'on ne payait pas et qui vivaient en pillant les laboureurs et en dévalisant les marchands, murmurait fort de ces vexations auxquelles il n'était pas habitué, et paraissait n'attendre qu'une occasion pour faire contre le roi cause commune avec la noblesse. Le comte de Derby, les yeux lixés sur l'Angleterre , attendait que les choses fussent à point. Elles y arrivèrent promptement, cl tandis que liiihaid élait allé faire une expédition en Irlande, il reçut avis que s'il avait le cœur assez fort i>our jouer sa tête contre un royaume, il était temps qu'il traversât le détroit. Le comte de Oerby n'hésita point un instant, prit congé du duc ilc Bretagne, son cousin, près duquel il était retiré, partit du Havre, et après deux jours et deux nuits de navigation, débarqua à Ravenspur , dans le Yorkshire, entre Hall et Brintinglon.

Sa marche vers Londres fut un triomphe continuel, tant l'ancien roi était haï. Les bourgeois des villes ouvraient les pories et lui en présentaient les clefs à genoux, les ménestrels le suivaient en chantant ses louanges, et les femmes jetaient des fleurs sur le chemin qu'il allait parcourir. Lorsque Richard apprit ces nouvelles, il revint avec son arnue contre la capitale: mais abandonné de ses sohials, sans avoir pu les déterminera combattre, il fui obligé de se rendre prisonnier : on le condui^il en la grosse tour de Londres; son procès s'instruisit, les chambres le déposèrent, et le comte de Derby, proclamé roi sous le nom de Henri IV, reçut le sceptre et la couronne des mains mêmes de celui qu'il avait détrôné.

Celle nouvelle fui apportée en France par la dame de Coucy, qui élait près de madame Isabel : cette pauvr» enfant, qui

œOVRba CùMPLÈTES D'ALEXAlNDllE DUMAS

n'avait connu de Taniour que los dégoùls, de la royaulé que SCS mallieurs, revenait en France veuve d'un mari vivant, mais déjà condannié. Cliacun sentait bien (iii'un pareil affront fait à la couronne de France ne pouvait resier impuni, et cependant on comprenait en même temps l'impùssibililé de f:iire ia guerre, tant le royaume était ruiné d iiomnies et d'argent. Le duc d'Orléans éprouvait un tel courroux de cette insulte, et un Ici chagrin de celle imiiuissance, qu'il envoya défier en son nom le roi d'Angleterre par Orléans, son héraut, et Champagne, son roi d'armes, lui proposant le combat à outrance et sans merci, dans qnelipie lieu «lu'il voulût lixer et fi quel(|ue arme (|u il choisit. Henri IV refusa le combat.

Cependant le duc d'Orléans usait de son gouvernement en homme (|ui, dit Juvénal le sévère historien de celle époque, aurait eu besoin lui-même d'un gouverneur: pour fournir à ses prnfiisions et à celles de la reine, les taxes se succédaient avec une telle rapidité , qu'on en |)roclan!ail une nouvelle avant que la dernière ne fût payée; enlin, lorsque le peuple fut épuisé, le duc décréta une taille sur le clergé ; il est vrai que pour déguiser l'extorsion, elle fut ordonnée sous le titre de prêt. Cela amena tie grandes divisions parmi les prélats, car les uns refusèrent la taxe et laissèrent saisir par force le (juan de leur récolle dans Us granges et les greniers, tandis que les autres, au contraire, pieux flatteurs du duc d'Orléans, excommunièrent Ions ceux ipii n'obéissaient point à l'edit. Le régent, loin d'être éclairé par un pareil scandale, répondit à ce schisme par la publication d'une taxe générale frappant celte fois la noblesse, le clergé et le peuple : l'acte portail que la chose avait élé résolue en présence et du consenlement des dues de Bourgogne, de Bourbon et de Berry, ce qui était faux. Les deux derniers déclarèrent fpi'ils n'éiaienl pour rien dans cet impôt; quant au duc de Bourgogne, comme il avait réglé le rachat de son (ils, et qu'on venait d'ajiprendre ipie le comle de Nevers élail en roule pour revenir, il résolut de se lendre luimême à Paris "pour donner lui-même un démenti à son neveu.

Aussitôt que le duc d'Orléans le sut en marche, il pensa qu'il ne pourrait se maintenir dans la position (|u'il avait prise; il se hàladonc de faire publier que le roi, d'après ses instances et celles de madame Isabel, relirait la dernière taxe, et qu'en conséquence elle ne sérail point levée : cela n'arrêla point le duc l'hilippe; il vil au contraire dans ce pas de retraite un aveu de la faiblesse de son adversaire, el résolut d'en profiler; aussi, à peine arrivé à Paris, il s'enlendit avec les ducs de Berry et de Bourbon, dont les noms avaient été compromis en même temps (pie le sien, cl faisant de respeclueuses remonlrances au roi, ils obtinrent (|ue le conseil fût assemblé pour délibérer auquel des deux princes resterait le pouvoir, proposant, du reste, pour i|ueloulelifcerlé fni laissées la discussion, de ne point paraître .'i celle issemblée, si de son colé son neveu conseï lait i\ n'y point enir. Le duc d'Orl&ins accepta, quoiqu'il présumai bien (|ue a décision lui serait défavorable; car on lui accordait geléralenient lonles les qnalilés d'un bon et genli! chevalier, tuais on niait aussi géiiérali'meiil au moins qu'il eût aucune des vertus d'un homme d Kial ; il éprouva donc pins de dépil que d'élonnemeiit lorsqu'on lui annonça (pie le parti du duc de Bourgogne l'avait emporlé sur le sien, e( que celui-ci avait le gouvernement des affaires en son lieu et place.

Les deux rivaux se reirouvèrenl donc en face l'un de l'autre avec une haine de plus, et cependa I ils en avaient d(^jà ant de vieilles au funl du ca-iir, (pi'ils n'auraient pas cru eux-mêmes (pi'une nouvelle y piU tenir. le duc d Orb'ans paru se consoler de cri échec m fai>iaiil une rour oslensible et atsidue a madame lacomte^se de >ever.., lielli»-lllle du duc. ('.'élail sa nianièrede se vcir^-cr ; nous verrons liieiilol quelle lut relie du coitile de Wcvcrs.

Tout avait élé r> ^.-lé r.."iip- iimmu l'nvons dit nver B.ijfljel pour la ram.on dos ■ pir

cin(|; le sire di- Co; i,,|,.

(inuicur de ?'s (i.i! , 1 li-

terie a nu's>lre Jii • lis

loiungps ^ur son rouragi» et sa Inyaiile

rendirent donc ù l'audience de congé que leur avait accordée l'empereur. Le comte de Nevers se chargea, au nom de ses amis et au sien, de le remercier de la courloisie avec la(piell<< il les avait traités ; alors Bajazel le lit approcher de lui, e\ comme il voulait nieilie un genou en terre, il le prit par la main, et lui dit en langue lur(|uc ces paroles que ses inlerprèles répétèrent en langue laline :

" Jean, je sais que tu es en ton pays un grand seigneur, et fils d'un noble père, qui avait des aieux rovaux ; lu es jeune, et il se peut (pie de retour en ton pays on le blâme el Ion le raille sur ce (|ui l'est arrivé en la première < hevalcrie, el que loi, dans l'espoir de recouvrer Ion honneur, lu assembles une grande puissance d'hommes pour faire, comme vous l'appelez, une nouvelle croisade; si je te craignais, je le ferais, ainsi qu'à ceux qui sont en la compagnie, jurer sur la croyance el Ion honneur de ne jamais porter les armes contre moi : mais loin de là, une fois de retour en Ion pays d'occideni, fais ce que bon le semblera; rassemble conlre moi la plus grosse armée que lu pourras réunir, viens, el lu me trouveras toujours prêt el armé pour la bataille ; 1 1 )c di; cela, non-seulement pour loi, mais pour tous ceux U qui i| j te |)laira de le répéter; car je suis né pour les cnlieprises 1 de guerre el les conquêtes de villes. " I

Après ces paroles, dont se souvinrent louie leur vie ceux qui les avaient enleiidues, les prisonniers lurent reniis anx mains des sei;;neurs de Melelin et d'Abydos, (|ui s'claiei'l chargés de la négocialion el l'avaient nien('C à bien. Cependant, les gens de l'emiH'reur les conduisirent jus(pi'a leur.s galères, et ne les quillèrenl qu'au moment oii ils le>èrent l'ancre. La flotte (il voile pour KTetelin, où elle arriva sars accident.

Les chevaliers y étaient attendus avec impalienrc : ils y furent meneilleusement reçus par la femme de ce seigneur, qui avait élé dame de l'impêralrice de Conslanliuople, el qui pendant ce temps avait entendu faire de grauds réeiis sur la France. Elh- fut donc très honorée de recevoir (picliiues-uns de ses plus nobles enfans ; elle leur lil préparer les chambres les plus magniliques de son palais, el dans ces cliambns ils Iroiwèrenl, en place de leurs vélemens usés el flclris, des habits de forme grecque faits des plus riches éloîTes de l'.Nsie. Ils venaient de les revêtir, lors(pi'on leur annonça l'arrivée de messire Jac(|ues de Braquemont, maréchal de Rhodes : il venait chercher lesdievaliers pour les conduire dans celle île, où ils élaienl allendus par le grand-prieur avec désir et i npalience : ils prirenl donc congé du seigneur el de la dame de Melelin qui les avaient si rourloisemenl reçus, el se reniirenl en mer. Quel(|ues jours de traversée leur sullirenl pour alleindre le port, el sur le rivage les allendaient pour leur faire honneur les principaux seigneurs de lUiodes, bons juges en matière de religion el de chevalerie, car ils portaient sur leurs babils la croix blanche, en mémoire de la Passion, el soulenaient chaque jour quel(|ue nouvel assaut conlre les Inlldèles.

Legrand-mailre cl après lui les plus nobles chevaliers se pariagèreni l'honneur de recevoir le comle de Nevers el ses compagnons ; ils leur olfrirenl même de l'arpent, chose dont ils avaient grand besoin, cl Jean de ^e^crs ai cepla pour lui et pour ses amis une somme de :k»,(KM) francs, dont il lit personnellemcnl sa délie envers le grand-pri.-ur, quoique II tiers au plus eût éié disiribué à se> rompagnons.

'l'andi^ qu'ils étaient en la ville de Saini-Jean, ailendant la galère (le Venise ipii devait les y venir prendre, messire ('.UN (le La Trémouille, seigneur de Sully, lomba malade el p.issa de vie k Irepas. Il scmbtall (|ue la niorl laissait éclinpper avec peine ces hommes qui s'elaieni vus si près de la lombe, qu'ils avaleni moins de chemina (aire pour y Hcskiidrc (pie pour en sorllr : dijii le sire de Coucy avait sin . f'i'i. hé, el V'iil I qii'i^ son (our le sire de I a Tiéinniiille fermail Ici \en\ pi' r -i- plus les rouvrir. Les dievaliers ciurtiil (jUA i|,, .lit sur eux, el que pas un n éiait

il,-. , .ie la pairie; II» rendircnl Irisicnunt

le» devoir» funèbres il cet ami, dont la niorl l«» n'iliili^''^

ISAiiEL DE iiAMERE.

au nombre de quatre, et l'ayant déposé en l'église de Saint- Jean de Rhodes, ils montèrent sur les vaisseaux vénitiens, qui étaient entrés dans le port tandis qu'ils s'acquitlaientde ce dernier devoir.

En partant, l'ordre fut donné au pilote, pour moins de fatigue et pour que le comte put visiter les terres qui sont entre Venise et Rhodes, de relâcher d'ile en île. C'est ainsi que les voyageurs débarquèrent tour à tour :'i Modon, à Corfou, 4 Leucade et ù Céphalonie; là ils séjournèrent (|uelques jours, car les femmes de cette île leur parurent si belles qu'ils les prirent pour des nymphes et des tées, et que le comte de Nevers et ses compagnons employèrent en présens à ces enchanteresses la meilleure partie de l'or que leur avait prêté, pour un autre usage sans doute, le bon prieur des chevaliers de Rhodes.

Ce ne fut qu'avec peine qu'on les arracha de ce paradis ; mais il fallut enlin qu'ils se décidassent à le quitter, car ils avaient encore bien du pays ù voir avant d'arriver à Venise. Ils remontèrent donc sur leurs vaisseaux, puis naviguèrent tant et tant au vent et à la rame, qu'ils s'en vinrent ii Raguse, à Zara et à Parenzo; l;i ils montèrent sur des nefs plus légères, afin de pouvoir parvenir jusqu'à Venise, la mer qui baigne ses pieds n'étant pas assez profonde pour porter de grosses galères.

Arrivé lu, le comte de Nevers trouva une partie de ses gens que le duc et la duchesse avalant envoyés pour l'attendre. Bientôt les sires de Haugier et de Helly arrivèrent, conduisant le reste de sa maison et menant avec eux des fourgons chargés de vaisselle d'or et d'argent, d'habits magnifiques et de linge de toute espèce. Jean de Bourgogne se mit donc en route avec l'état qui convenait à un seigneur de son rang, et arriva en France plus en vainqueur qu'en vaincu.

Quelque temps ^rès son retour, mourut en son château de Halle, dans la soixante-treizième année de son âge, Philippe-le-Hardi , et par cette mort la régence revint au duc d'Orléans.

Mais le comte de Nevers se trouva duc de Bourgogne.

Onze mois après, la duchesse mourut, et le duc Jean de Bourgogne se trouva comte de Flandres et d'Artois, seigneur de Salins, palatin de Malines, d'Alost et de Talmand, c'està-dire l'un des plus puissans princes de la chrétienté.

Cet événement allait mettre à la grande lumière les discussions (lui jusqu'à ce jour avaient divisé les deux familles. Jusque-là le respect (|ue commandait l'âge du duc Philippe, et la prudence que le duc Philippe louait de cet âge même, avait jeté sur ces discordes priucières un vernis politi(iue qui allait s'effacer; les haines parllrulières, les haines d'anihilion personnelle, les haines d'anuiur et d'amour-propre blessé, les haines vivaccs et sauglaulcs ciifin, allaicnl lever leurs léles dénias(iuées et se premlre cor|is à corps comme deux aihlèlcs acharnés. Chacun sentait que l'avenir était gros de malheur, qu'il y avait dans l'air (|uol<iue ciiosc de terrible, et que lorsque l'orage éclaterait il pleuvrait du sang.

Et cependant ni l'un ni l'autre des deux princes n'avaient encore donné des mari|ues publiques de celte haine. I.e duc de Bourgogne était retenu dans ses états pour recevoir l'hommage de ses bonnes villes ; et tout occupé par ces soins, ce n'était que île len)ps en temps qu'il pouvait jcler sur Paris un regard plein de promesses de vengeances.

Quant au duc d'Orléans, naturellenuMit insoucieux comme il l'élait, il s'occupait peu de ce que faisait le duc de Bourgogne; ses amours avec Isabel avaient repris une nouvelle ar di'ur, et dans les iiislaus de lilierté i]u'ils lui laissaient, il s'amusait à disputer savamment avec les docteurs et les gens de lois; puis il rêvait au moyen de lever de nouvelles taxes-

OKUV. COMPL. — V.

C'était à peu près sa seule manière de se mêler du gouverne ' ment.

Aussi, toutallait-il au pire dans le royaume. La trêve avec l'Angleterre n'était plus (|u'un vain mol, et à défaut d'une déclaration de guerre ouverte et générale, les entreprises particulières, autorisées par les deux gouvernemens, ensanglantaient tantôt un point de l'Angleterre, tantôt une province de la France. De jeunes gentilshommes de Normandie ayant à leur tête les sires de Martel, de La Roche-Guyon et d'Aa queville, sans demander congé ni au roi ni au duc d'Orw léans, s'embarquèrent au nombre de deux cent cinquante, abordèrent à l'ilede Portland et la pillèrent; mais les habitans, revenus de leur première terreur, et voyant leur petit nombre, revinrent sur eux, en tuèrent une partie et fiienj prisonnier le reste.

Les Bretons, de leur côté, mais cette fois avec l'autorisii tion du conseil du roi, tentèrent une nouvelle attaque qui ne fut pas plus heureuse : elle était conduite par le sire GuiK launie rjucliâlel et les seigneurs de La Jaille et de Châteaubrianl; Guillaume Duchàtel y fut tué.

Alors Tanneguy, son frère, se mit à la tête de quatre cents gentilshommes, descendit près de Darmouth, y mit tout à feu et à sang. Guillaume vengé eut une hécatombe et ud bûcher.

Cependant, la guerre allait éclater bientôt et se faire sur de plus vastes proportions. Un jeune exilé anglais était venu demander asile à la cour de France; il se nommait Oven Glendor, descendait des anciens princes de Galles, et était fils d'Ivan de Galles, qui, lié de fraternité d'armes avec les chevaliers français, avait péri au service du roi Charles; il demandait secours contre Henry de Lancastre, et cet appel aux vieilles haines de la France contre l'Angleterre avait trop d'échos dans le royaume pour ne pas être entendu; on décida donc qu'il serait équipé une puissante flotte dans le port de Brest , et que le conmiandement d'une expédition composée de huit mille hommes serait donné au jeune comte de La Marche, (jue nous avons vu combattre à Nicopolisavec Jean de Bourgogne.

Les Anglais, voyant ces préparatifs, résolurent de les détruire avant (ju'ils fussent achevés. Ils descendirent donc près de Guerraude, qu'ils espéraient prendre par surprise; mais Clisson veillait ; son bras n'était point désarmé pour avoir perdu l'épêe de connétable : il lui restait la sienne. Au cri d'alarme qu'il jeta, Tanneguy Duchàtel accourut avec cinq cents lances, et abattant d'un coup de hache le comte de Beaumont, capitaine de l'entreprise, il força les Anglais à se rembarquer, après avoir pris ou tué la moitié de leur troupe.

Cependant la (lotte était prête à mettre à la voile : les chevaliers étaient rassemblés; on n'attendait plus que le chef de l'expédition. On l'attendit ainsi vainement pendant cinq mois. I.e comte de La Marclie avait oublié dans les bals, les jeux de caries et de dés, qu'il avait à mettre une armure de combat.

Cette expédition avortée coula fort cher, et ne mena à rien qu'à fournir l'occasion au duc d'Orléans de lever une nouvelle taxe sur tout le royaume.

Cette fois, le duc do Bourgogne, que l'on aurait pu croire endormi, se réveilla pour donner l'ordre à ses sujets de ne point payer.

Le due d'Orléans, qui n'avait aucun moyen d'exécution • dans les olals du duc de Bourgogne, se vengea de lui en mariant mademoiselle d'IIarcourt , cousine du roi, au duc da Guoldre, ennemi morlel du duc do Bourgogne. I.e coup porta vite et en plein ; car le jour même du mariage, un héraut entra dans la salle du festin, el, en face do tous les convives, défia le duc do Guoldre au nom du comte Antoine do Bourgogne, qui devait horilor du duché de Limbourg. Lo duc de Guoldre se lova, dévêtit sa robe de noces, la donna au béraut pour lui faire honneur, et acicpla lo déli.

De ce côlé aussi la guerre s'alluma donc.

A tous ces signes do la terre commonçaiont à se mêler In prosages du ciel. Un jour que, dans la forêt de Saint-Germain, la reine se promenait on liiièro et le duc à cheval, un graml orage éclata loul-à-coup ; la reine OMvril sa voiture et

as

œUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS.

y donna place à son amant; à peine l'eut-il prise, que le tonnerre tomba, tuant le cheval dont il venait de descendre. A ce bruit et à cette vue, l'attelage de la litière s'eflraya, emporta la voilure vers la Seine, et allait se précipiter avec elle, lorsque les traits se rompirent comme par un miracle de Dieu, et les chevaux s'élancèrent dans la rivière comme si quelque démon les y poussait.

Les gens pieux virent dans cet accident un avertissement de la Providence : excité par eux, le confesseur du duc d'Orléans lui parla avec force et sincérité, blâmant la vie dissolue cl anti-religieuse qu'il menait. Le duc convint qu'il était un grand pécheur, promit de s'amender, et, pour preuve de sa conversion, fit publier à son de trompe qu'il allait payer ses dettes ; il fixa en conséquence un jour à ses créanciers pour qu'ils se présentassent à son hôtel.

Selon le religieux de Saint-Denis, huit cents se présentèrent au jour dit, apportant leurs mémoires additionnés et réglés; mais sept jours s'étaient passés depuis l'accident de Saint-Germain ; le ciel était redevenu d'un bleu d'azur, et son dernier nuage avait emporté le dernier remords du duc; en conséquence, sa caisse était fermée. Les créanciers poussèrent de grandes clameurs, déclarant qu'ils ne s'en iraient pas sans être payés ; mais on leur répondit que les rassemblemens étaient défendus, et que, s'ils ne se retiraient promptement, on allait faire venir les sergens, qui sauraient bien les disperser.

Cependant, les mêmes personnes qui avaient fait des remontrances au duc d'Orléans profilèrent d'un retour de raison pour en faire au roi. On lui montra l'or des particuliers et l'or de l'État fondant entre les mains du duc et de la reine comme dans un creuset. On lui dit de prêter l'oreille, et il entendit les cris du peuple. On lui dit d'ouvrir les yeux, et il vit que la misère publi(|uc était entrée jusque dans son palais. Aussitôt il s'informa, et il apprit des choses inouïes; il fit venir la gouvernante de ses enfans, et elle lui avoua que souvent les jeunes princes manquaient du nécessaire, et que parfois elle n'avait su comment leur donner de quoi manger et se vêtir. Il appela le duc d'Aquitaine, et l'enfant arriva à moitié nu et disant qu'il avait faim. Alors le roi poussa un profond soupir, chercha de l'argent pour en donner à la gouvernante, et, n'en trouvant point, il lui remit pour l'aller vendre une coupe d'or dans laquelle il venait de boire.

Avec une lueur de raison, un instant d'énergie revint au pauvre insensé. Il ordonna qu'un conseil général fût assem. blé, afin d'aviser au plus prompt moyen de porter remède à la maladie de l'Etat ; puis, sans rien dire A personne, il fit écrire au duc de Bourgogne pour l'inviler d'assister à la délibération. C'était tout ce que celui-ci attendait.

Le lendemain il partit d'Arras avec huit cents hommes, et marcha sur Paris.

En arrivant a Louvres, il reçut des lettres qui lui annonçaient que le duc d'Orléans et la reine, en apprenant sa venue, avaient (piillé Paris pour se rendre à Melun, et de la h Chartres, laissant l'ordre au prince Louis de Havièrede leur amener dans cite ville le duc d'Aqnilainc. dauphin de Vienne. Malgré l'urgence de ces nouvelles, le duc était si f;)li(,'iié qu'il s'arrêta pour dormir quelques heures. Le Icudeni.iiii, au pfiiut du jour, il partit pour Paris; mais il y arriva encore trop lard ; le dauphin venait de partir.

Alors le duc de Itourgoniu-, sans desseller ni rafraîchir, mil son rhcval au galop, ri ordonna h ses gens de le suivre. Il traversa aiii-i Paris dans toute sa largeur, prit la roule de Fonlainebleaii, et njolunille dauphin entre Villejuif el Corbeil. Ce jeune prim r était accompagné de son oncle Louis do Bavière, du marquis de pont, du (omie de Dammnrlin, de Montaigu, grand maître d'hoiol du rol.el de plusiiiirs autres seigneurs; dans sa litière, et ù se.s rfttés, étaient assises sa »<rur J<>annc cl la dame de Préaux, femme de nions)'i)(iwiir de llourhon. Ij» duc de Bourgogne s'.i|i|iroi ha di< la portière t'inriina devant le dauphin, et le sii|i|iii,i ,\v r< vriiir i Paris lui disant (|u'll avait a lui parUr de i .rl.iiihs iiuscs ,|„| ),', (ourhaient de près ; alors le prinri' l.ouis voyant que le dé- •Ir ffu duc d'A<piilaine élail eiïeclivenu'nl de ri'venir H>ei Jcm d« Bourgogne, comme celui-ci l'en priait, s'.ivança el <tit .

— Sire due, laissez aller monseigneur d'Aquitaine, mon neveu, près de la reine sa mère et de monseigneur d'Orléans son oncle, car il y va du consentement du roi son père.

A ces mots, le duc Louis défendit à qui que ce soit de tourner bride, et ordonna au cocher de continuer sa route. Il ;i'lait donc reprendre son chemin, lorsque le duc de Bourgogne lui-même prit les chevaux au mors, leur fit retourner la tète du côté de Paris, et tirant son épée :

— Sur ta vie, dit-il au conducteur, marche, et vilement. Le cocher, tremblant, mit ses chevaux au galop-, la troupe

du duc entoura la litière, et tandis que le duc d'Aquitaine retournait vers la capitale, accompagné de son oncle Louis de Bavière qui n'avait pas voulu le quitter, le duc de Bar, le comte de Dammarlin et le martiuis de Pont gagnaient Corbeil, et racontaient au duc d'Orléans et à la reine ce qui venait de se passer.

Celte action donnait la mesure de ce que pouvait oser le duc de Bourgogne. Aussi le duc et la reine, qui venaient de se mettre à table, interrompirent-ils leur dincr, et, moniant en voiture, partirent-ils en grande hâte pour Melun. Quant au duc de Bourgogne, il trouva aux portes de Paris le roi de Navarre, le duc de Berry, le duc de Bourbon, le comte de I-a Marche, plusieurs autres seigneurs encore, et une foule de bourgeois qui venaient au devant de lui, louant beaucoup celle entreprise, et tout joyeux de revoir le jeune duc leur dauphin. Alors le duc ^e Bourgogne, qui était fi la portière avec ses deux frères, ordonna de marcher au pas, tant la multitude était grande, et vint en celte ordonnance jusqu'au château du Louvre, où le dauphin fut logé. Le duc de Bourgogne y demeura près de lui afin de faire autour du jeune prince sûre et bonne garde.

La surveillance était d'autant plus facile au duc de Bourgogne, qu'à son ordre et ù celui de ses frères, des lionimcs d'armes arrivaient de tous côtés venant *de leurs Etats; au bout de quelques jours, il se trouva donc à la léle de six mille combatlans il peu près, tous .1 lui, et commandés par le comte de Clèves et par l'évOque de Liège, que l'on appelait Jean-sans-Pitié.

Le duc d'Orléans,'de son côté, n'avait point perdu de temps; il avait envoyé des messagers dans tous ses difchés et comtés , avec ordre à ses capitaines de lover autant d'honimcs qu'il serait possible, et de faire la plus grande diligenie pour les lui amener. Aussi vit-il promplenieni venir le sire de Harpedanne avec les gens du Boulonnais; le duc de Lorraine avec ceux de Chartres et de Dreux, et enfin le comte d'Alençon avec les chevaliers et les communes d'Orléans.

Tous ces mouvcniens de troupes étaient fort onéreux au pauvre peuple des environs de Paris. Les gens d'armes des deux partis parcouraient la Brie et l'Ile-de-France, pillant et ravageant tout. Ceux du duc d'Orléans avaient pris pour bannière le bMon noueux dont le prince avait fait sa devise au tournoi avec ces mêmes mots : " Je porlc le défi! . el les Bourguignons, de leur côté, s'étaient ralliés au rabot du duc Jean, et avaient pris pour mot d'ordre : •• Je le liens. »

Les deux troupes se Inuivaient di'nc en présence ; el, quoiqu'il n'y eitt entre! les princes aiu'une déi laralion de jfniTnpaleiile, tout luMume sage senlait bien qu'il siifiis.iil .' querelle parliciilière entre deux soldats pouraniener un • Ir entre les deux armées et une guerre civile dans toute l,i Fraire.

Cet état durait depuis quelque temps lorsque le dur d'Orléans résolut <le le faire cesser par une démarche <!■■■ i-.iw i . conséquence, il donna l'ordre a son armée de n i Paris. Le duc de Bourgogne elail en son hOlel il' A) que l'on vint lui dire que son ennemi s'avançait :l^ puissance. Il se Ul armer proniptemeni, saiila sur mu m > de bilallle. courut U l'hôtel d'Anjou, où il trouva le r< i Siii' ' i' •< de Berry de Rnurbou . et plusieurs aiiir< s

prn ^neurs du conseil du roi , prit aile devant en \

que i.c II I Ijll point lui qui comiiieiii,ait les boslili' nani In têlo de ses troupes, il li'>< vint mettre en I vaut Montfniicon.

En voyant le duc ri 1rs soldats travcrsortinslau tirand galop le» rue» de Paris, le» bourgeois s'énurenl vivement La

ISABEL DE BAVIERÇ:

duc d'Orléans avait imprimé par ses exactions un tel cachet d'avarice sur son gouvernement que le bruit courut qu'il revenait sur Paris pour le piller. Au même instant, toute laconinuMiauté de la ville se leva eu niasse et marclia aux portes; les écoliers descendirent en armes de l'université; on aliatlit plusieurs maisons des l'auljourgs , et l'on en porta les pieircs au milieu de la roule pour v\\ l'aire des Ijarricades ; enlin toutes les mesures furent prises pour seconder le duc de Bourgogne et conil^attre le duc d'Orléans.

Kn ce moment passèrent devant les travailleurs le roi de Sicile, les ducs de Bcrry et de iiuurbon; ils se rendaient près du duc d'Orléans pour rinfornier des dispositions de Paris à son égard et le supplier d'éviter toute effusion de sang. Le duc répondit que ce n'était pas lui, mais son cousin Jean qui avait commencé les hostilités, en enlevant à sa mère le jeune duc d'Aquilainc; (pie du reste il était prêt à entendre toute proposition raisonnable, et la preuve, c'est qu'il interrompait sa marche. EnelFet, il cantonna ses honunes à Cnrbeil et autour du pont de Charenton, conduisit la reine à Viucennes, et se retira lui-même en son château de i5caulé.

Les pourparlers se nouèrentaussitot e! durèrent huit jours, au bout desquels on commença à s'enlendre : les deux ducs convinrent de renvoyer chacun leurs troupes, et de s'en rapporter sur leurs prétentions au jugement du conseil du roi. Serment de part et d'autre fut échangé sur l'Evangile, et le renvoi des troupes signala son conimenceinent d'exécution.

Dès que Paris fut délivré des gens d'armes des deux partis, la reine se décida à y faire son entrée : ce fut une grande fêle pour la capitale que celte preuve de conliance (|ue iiiadame Isabel donnait à ses sujets, en revenant se placer au milieu d'eux; toute la population se porta joyeusement au-devant d'elle. La reine était dans le premier chariot suspendu qui ait été construit, et dont lui avait fait cadeau le duc d'Orléans; les dames suivaient dans des litières; les deux ducs réconciliés venaient à cheval, se tenant par la main, et porlani chacun la devise de son adversaire. Après avoir conduit madame Isabel à l'hôtel du roi, tous doux se rendireiit à Notre-Dame, communièrent avec la même hostie rompue en deux , s'embrassèrent au pied de l'autel, et pour pU;s grande yi'cuve de réconciliation et de conliance, le duc de Hourgogne demanda 1 hospitalité pour cette nuit au duc d'Orléans. Le duc d'Orléans lui offrit alors la moitié de son propre lit : .Fean de Bourgogne accepta. Te peuple, toujours dupe des apparences, les reconduisit en criant : « Noël! « jus(iu'au nouvel hôtel du duc d'Orléans, qui était derrière ;-aint-Paul.

Ces deux homnuis, tpii huit jours auparavant marchaient l'un contre' l'autre sous des bannières opposées, et vêtus de leurs armures de guerre, rentrèrent à l'hôtel appuyés aux bras l'un de l'autre, comme deux amis qui se revoient après uneîonguea!)Rence.

Ils y trouvèrent les durs de B'rry et de Rourbon , leurs oncles, qui ne pouvaient eu croire leurs yeux ni leurs oreilles. Leduc de Hourgogne leurronlirma de^nouveau la sinei'rilé de sa réconrilialioii, et le due d'Orléans leur dit (iiie jamais jour ne lui avait paru aussi l)eau que celui qn'i allait linir.

Les deux princes restés seuls ('ontinuèreut de se promener en causant. On leur apporta du vin épicé qu'ils burent en échangeant leurs coupes. T.e due de Bourgogne surlonl était d'un abandon extrême, 11 loiia beaucoup l'ordonnance de la chambre à coucher, en ex.Tmina avec une attention minutieuse les tapisseries et les portières, etiudiipiant du <iiiigt nue petite clef qui ouvrait une porte secrète, il demanda en riant si ce n'était point l'entrée des apparlemens de madame Valcnline.

Le duc d'Orléans passa vivement entre Jean de Bourgogne

t la tapisserie, et mettant la nniin sur la clef : — Point t(nit-;"ilail, mon beau cousin, lui dit-il; il lui est au contraire expressément défendu d'y entrer : cette porte est celle d'un oratoire où je fais mes dévotions secrètes.

Puis, en riani, et comme (lar inadvertance, il lira la clef de la sorrui'c. joua quelque lenqis avec, sans paraître nu''me savoir (\uel objet il tenait a la main ; enlin, la nu-llant dans une des poelu's de son pourpoint, avec un air de distraction parfaitumeul naturel :

— Si nous nous couchions, mon cousin ? dit-il.

Jean de Bourgogne ne répondit qu'en détachant la cordelière d'or (pii soutenait son poignard et son escarcelle, et qu'en posant ces objets sur un fauteuil. Le duc d'Orléans, de son côté, commença de se dévêtir , et comme il se trouva plus tôt prêt ([ue son cousin , il se mit au lit le premier, laissant le bord , c'est-à-dire la place d'honneur, au duc de Bourgogne, (|ui ne tarda point à la prendre.

Les deux princes causèrent encore quelque temps de guerre et d'amour, |)uis enfin le duc ,Tean parut éprouver le besoin de céder au sommeil : le duc d Orléans cessa donc de parler, regarda encore <pielque temps, d'un air bienveillant, son cousin qui s'était promptcment endormi , puis faisant un signe de croix, il murmura quelques prières et ferma les yeux à son tour.

Au bout d'une heure d'immoliilitè, ceux du duc Jean se rouvrirent; il loui'imt^^wcement la tête du côté de son cousin : il dormait commet, toms les anges du ciel veillaient sur lui. "v ^

Lorsqu'il se fut bien assure que son sommeil était véritable, il se souleva lentement sur le foude ^ sortit une jambe , ensuite l'autre, chercha le plancher sur la pointe du pied, puis l'ayant rencontré, glissa doucement le reste de son corps ho(;p du" lit, alla vers le fauteuil où le duc d'Orléans avait déposé ses habits, fouilla dans le pourpoint, en lira la petite clef que son cousin y avait cachée, prit la lampe sur la table où le valet l'avait posée, marcha sans bruit et en retenant son haleine vers la porte secrète, glissa avec précaution la clef dans la serrure : la porte s'ouvrit, et le duc entra dans le cabinet mystérieux.

Un instant après il en ressortit pâle et les sourcils contractés, s'arrêta ([uelque temps comme pour réfléchir à ce qu'il allait faire, étendit la main pour prendre le poignard qu'il avait déposé sur le fauteuil ; mais, changeant de résolution, il posa la lampe sur la table. Au bruit qu'il fil dans c^; dernier mouvement, le duc d'Orléans s'éveilla :.

— Auriez-vous besoin de quelque chose, mon beau cousin ? dit-il à Jean de Bourgogne.

— Nullement, monseigneur, répondit celui-ci; mais celle lampe m'empêchait de dormir, et je me suis levé pour la souffler.

A ces mots il l'éteignit, et, marchant vers le lit, il se recoucha.

Quelques mois s'étaient écoulés depuis cette nuit de réconcilialion, lorstpie, dans la soirée du 23 novembre t-107, deux liommcs à cheval s'arrêtèrent, rue Barbette, en face de la maison de l'Image Notre-Dame; ils regardèrent anlonr d'eux, afin de bien reconnaître où ils étaient, et l'un des deux dit à l'autre :

— C'est ici.

Alors ils descendirent de cheval, conduisirent leurs moutures stuis l'ombre que formait un appentis, en attachèrent les brides aux poteaux qui le soutenaient et se pronienèrept silencieusement sous la voùle. In insiani après deux autres hommes arrivèreul, parurent se livrer ;1 la même învesii^nlion, descendirent de cheval comme les premiers, el vo>aiit reluire des armures d'aeier dans l'ombre, allèrent rejoindre ceux qnl les portaient ; dix minutes ne s'elaieni pas écou't es (|u'on entendit le bruit de nouveaux arrivans : enfin, an bout d'une demi-heure, la petite troupe, qui s'était successivement augmentée, comptait dix-huit personnes.

Klle était an complet depuis environ un quart d'heure, lors(pron entendit au haut de la rue le galop d'un seul cheval. .\u moment où son cavalier passait emporté par lui, devanl la niaisun de l'Image, une voix parlii du hangar el dit :

— Est-ce vous, de i:ourteheuse?

— Cesi moi, répondit le cavalier, arrêtant court sa monture. Qui m'appelle. »"•' ou ennemi ?

OEUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS

— Ami, dit celui qui paraissait le chef de la troupe, sortant à pied de l'ombre où il Olaitcadié cl s'approclianl de sire Thomas de Couricheuse; — eh bien ! soinmcs-iious prêts ? et il appuya sa main sur le cou du cheval.

— Ah ! c'est toi, Raoullet d'Oclouvilie ! répondit le chevalier; bien ! es-tu là avec tous les hommes?

— Oui, et nous vous attendons depuis une bonne demiheure.

— Il y a eu retard dans l'ordre ; je crois qu'au moment d'agir le courage lui a failli.

— Comment cela ? renoncorait-il à son dessein ?

— Non point.

— Et il fait bien ; car je le prendrais pour mon compte. Je n'ai point oublié que ce duc, que Dieu damne, m'a ùlé pendant son gouvernement l'offlce des généraux, dont le roi m'avait pourvu à la requête du défunt duc Philippe de Bourgogne. Je suis Normand, sire Thomas, et j'ai de la rancune ; il peut donc compter sur deux bons coups de dague, je vous en réponds : le premier, pour la promesse que j'ai faite au duc, et le second pour le serment que je me suis fait à moiuiènie.

— Maiiiliens-toi dans ces bonnes dispositions, mon brave classeur ; car le gibier est détourné, et d'ici à un quart d'heure je te l'amène.

— Allez donc!... dit Raoullet en frappant du plat de sa main la croupe du cheval qui repartit au galop, et il rentra sous le hangar.

Laissons le cavalier continuer sa route, et entrons au petit séjour de la reine.

C'était un joli hôtel qu'elle avait acheté du sire de Montaipu, et où elle s'était retirée lorsque le roi, dans un accès de folie, lui avait coupé les mains avec son épée ; depuis ce moment elle n'était rentrée à l'hôtel Saint-Paul que dans les occasions solennelles, et pour n'y rester que le temps strictement nécessaire aux convenances ; cela d'ailleurs donnait plus de liberté à ses amours avec le duc.

Le soir de ce même jour, la reine était donc à cet hôtel comme d'habitude, mais gardant le lit ù la suite d'une fausse couche (]u"clle venait de faire et dont l'enfant n'avait pas vécu. Le duc d'Orléans était assis à son chevet, et l'on venait de leur servir un souper, que la convalescence de la malade avait rendu très gai, lorsque Isabel regardant son amant avec des yeux où le retour de la santé commençait ù faire briller l'amour :

— Mon beau duc, lui dit-elle, il faudra, lorsque je serai toul-à-fait remise, que vous me donniez un soir à souper en votre hôtel, comme je viens de vous donner à souper au mien, puis après je requerrai de vous une grâce.

— Dites que vous me donnerez un ordre , ma noble Isabel, répondit le duc ; et ajoutez que je l'exéiuterai ;'i genoux.

— Cela n'est pas certain, Orléans, continua la reine en le regardant celle fois d'un air de doute ; et j'ai bien peur que lorsque vous connaîtrez l'objet de ma demande, vous ne me la refusiez bien net.

— Vous ne pouvez rien me demander qui me soit plus cher que la vie, et vous le savez bien, ma vie est il vous.

— A moi !... et il la France : chacun a le droit d'en réclaner sa part; c'est ce que ne manquent pas de faire les dames de ma cour.

Le due d'Orléans sourit.

— De la jalousie! dit-il.

— Oh ! non, de la curiosité et pas autre chose ; or, comme Je suis fort curieuse, Je délirerais enirer dans un certain cabinet attenant .'i la chambre !i coucher de monseigneur le

lue d'Orléans, ei ou I on dit qu'il a fait faire le portrait de outcs tes maîtresses.

— El vous voudriez savoir?...

— Si Je suis en bonne rompaunle, voll.1 loul.

— La chose advenant, mon Isabel , vous vous y verriez seule, comme vous êtes dans mon einir et sur mon co'iir.

A ces mots il tira de sa poitrine le portrait que la reine lui avait donné.

— Oh ' Minis voila une preu\e a laipielle Je no m'attendais pat. Comment ! vous a\n encore celle image ?

— Et elle ne me quittera qu'il Igniurt.

— Ne parlez pas de mourir, monseigneur, il vient de me passer à ce mot un frisson étrange dans les veines, un éblouissement bizarre devant les yeux. Oh! qui entre? qui vient? que veut-on?

— C'est sireTliomasde Courteheuse, valet de chambre du roi, qui demande monseigneur le duc, répondit le page qui venait d'ouvrir la porte.

— Permettez-vous qu'il entre, ma belle reine? dit le due d'Orléans.

— Oui, certes -, mais que veut-il ? je suis toute tremblante. Messire Thomas entra.

— Monseigneur, dit-il en s'inclinant, le roi vous mande que sans délai vous veniez devers lui, car il veut vous parler hâtivement et pour choses qui touchent grandement à lui et i vous.

— Dites au roi que je vous suis, messire, répondit le duc. Thomas remonta ;1 cheval, repartit au galop, et jeta ces

mois en repassant devant la maison de Notre-Dame :

— A l'affût, Raoullet ! voilà le gibier ! puis il disparut Au nuiiie instant, un mouvement confus se fit sous le hangar; on entendit le froissement du fer contre le fer, car chacun remontait sur son cheval ; puis le bruit cessa bientôt, et tout rentra dans le silence.

Au bout de quelques minutes, il fut interrompu par les sons d'une voix douce qui venait du côté de la rue du Temple, et qui chantait un petit poème de Froissart ; un instant après on put apercevoir le chanteur, car il était précédé de deux valets portant des torches; devant eux marchaient deux écuyers montés sur le même cheval, et derrière lui venaient deux pages et quatre hommes armés ; il était vêtu d'une grande robe de damas noir, montait une mule qui marchait le pas et jouait en jetant son gant en l'air et en le retenant avec la main.

Arrivé à quelque dislance de l'appentis, le cheval des deux écuyers hennit; un autre hennissement partit du hangar et répondit comme un écho.

— Y a-t-il quelqu'un là? dirent les écuyers. Personne ne répondit.

Alors ils pressèrent leur cheval avec les genoux et il se cabra ; ils le pi<|uèrent de l'éperon et il bondit au galop comme s'il courait ù travers les flammes.

— Tiens-loi bien, Simon, cria le chanteur riant de l'aventure, et annonce-moi au roi, car si tu vas toujours ainsi, tu arriveras bien un quart d'heure avant moi.

— C'est lui ! dit une voix qui parlil du hangar, et une vingtaine d'hommes à cheval s'élancèrent dans la rue ; l'un d'eux marcha droit au due, et criant : A mort ! à mort ! il le frappa d'un coup de hache (|ui lui aballil le poignet.

Le duc jeta une grande plainte, s' écriant : ^

— (Ju'esl ceci? cl que veut dire ceci? Je suis le duc d'Orléans.

— C'est ce que nous demandons, répondit le même homme qui l'avait déj:'i fr»|)pé : et lui assenant un second coup de hache, il lui fendit tout le côté droit de la tête, depuis le Tront jusqu'au bas de la joue. Le duc ë'Orléans poussa ud soupir et tomba.

Cependant il se releva encore sur ses genoux ; mais alors tous l'assaillirent, chacun frappant avec une arme différente, les uns (le leurs épées, les autres de leurs masses, cc»\<\ de leurs poignards; un page allemand, qui voulut détendre le due, tomba sur lui morlellemenl blessé, et les coups se partagèrent entre lenlant el le maître , l'autre page, le(;èrenienl atleliil d'un cou|t d'epée, se réfugia en appelant «lu sectiurs dans une bouti(|ue de la rue des Rosiers. I.a lemme d'un cordonnier ouvrit sa fenèlre. el vovani vingt hommes qui en frappaient deux, cria au meurtre.

— raisei-vous!. . lui répondit un des assassins.

Et comme ellerontinuail, il prit une nèche dans sa trousse tt l'ajiisla ; le iraii partit et alla s enfoncer dans le cunlrctenl (|u'elle tenait enlr'ou\erl

Il y avait parmi les nienririers un homme dont la lèin était rouverle duii chaperon rouge qui lui raehall le visage . celui-ci ne frappait point, mais regartiail Irapper. {.orsqu'il vU

'e duc sans mouvement, il ramassa une torche, et l'approchant de son visage :

— C'ost bien, dit-il, il est mort.

En même temps il jeta la torche sur un tas de paille ijui se trouva contre la maison de l'Iniage Notre-Dame ; la naninie s'y communiqua rapidement; alors il saula sur son cheval, criant : Au feu ! et partit au galop, prenant la rue qui conduisait aux jardins de l'hôtel d'Artois; ses compagnons le suivirent, criant comme lui : Au feu ! au feu! et jetant derrière eux des chausses-trappes alin de ne point être poursuivis.

Cependant le cheval des deux écuyers s'était calmé, et les cavaliers étaient parvenus à le faire retourner vers l'endroit où il avait pris une si grande peur, lorsqu'en revenant ils aperçurent la mule du duc d'Orléans, qui courait sans maître; ils crurent qu'elle l'avait jelé bas, et la prenant par la bride, ils la ramenèrent en face du hangar. Là, ils virent à la lueur du feu le duc étendu ; près de lui était sa main coupée, et dans le ruisseau une partie de sa cervelle.

Alors ils coururent en toute hâte au petit séjour de la reine, et poussant de grands cris, ils entrèrent i"! l'hùtel, pâles, s'arrachant les cheveux. On conduisit aussitôt l'un d'eux à la chambre de madame Isabel, qui lui demanda ce qu'il y avait.

— Un malheur épouvantable, dit-il, le duc d'Orléans vient d'être assassiné rue Barbette, en face de l'hôtel du maréchal le Rieux.

Isabel pâlit affreusement, puis prenant d'une main une bourse pleine d'or qui était sous son chevet, et de l'autre le bras de cet homme :

— Tu vois cette bourse, lui dit-elle, eh bien elle est à toi si*tu le veux.

— Que faut-il faire ? dit l'écuyer.

— Il faut courir auprès de ton maître avant que personne n'enlève le corps, tu entends bien?

— Oui, et alors?

— Et alors tu lui arracheras un portrait de moi qu'il porte sur la poitrine.

Il faut maintenant que le lecteur, s'il veut nous suivre, franchisse avec nous l'intervalle de dix ans qui vient de s'écouler entre l'assassinat du duc d'Orléans et l'époque à laquelle nous reprenons cette chronique. Dix ans, qui tiennent tant de place dans la vie de l'homme, ne sont qu'un pas dans la marche du temps. Nous espérons donc qu'en réfléchissant à la dilTiculté de tout dire dans l'espace où nous sommes renfermés, on nous pardonnera cette lacune, (|ue du reste nous remplirons un jour dans le grand travail que nous nous proposons de faire sur notre histoire, en supposant toutefois que le public nous encourage ;\ l'entreprendre.

On était donc arrivé ;\ la lin du mois de mai 1M7, lorsque , vers sept heures du malin, la herse de la porte Saint^ntoine se leva et laissa sortir de la bonne ville de Paris une petite troupe de gens à cheval qui prit incontinent la roule de Vintennes. Deux hommes marchaient en tôle de celle cavalcade, etlesaulres, qui paraissaient de leur suite plutôt (|ue de leur compagnie, se tenaient derrière eux, â (pielques pas de distance, réglant, avec des niar(iues de respect non c(|uivoiiues, leur niardie sur celle de ces deux personnages , dont nous allons essayer de donner une idée au lecteur.

Celui (lui tenait la droite de la roule monlailune mule espagnole dressée à marcher l'amble, et qui semhlait deviner la faiblesse de son niaitre, tant son pasélaii doux et régulier. En effet , le cavalier, quoiqu'il n'eiU elVeciivement que (juaranle-ncuf ans, paraissait vieux et surtout souffrant; du reste, sa conliance en sa monture était telle, que de temps en temps il abandonnait tout-â-fait la bride , pour serrer, comme par un mouvement couvulsif, sa tète entre ses doux mains.

Quoique Fair du malin fût encore froid, et qu'un léger brouillard descendit sur la plaine , son chaperon était pendu C l'arçon droit de sa selle, et rien ne protégeait son front contr, In rosée qu'on voyait trembler aux boucles rares de cheveux blancs qui descendaient de ses tempes le long de son visage maigre, pâle et mélancolique. Loin de paraître incommodé de la fraîcheur de cette rosée, on voyait au contraire que c'était avec plaisir qu'il la recevait sur sa tête chauve, et l'o," devinait facilement que ces perles glacées procuraient quel que soulagement aux douleurs qui de momens en moment le forçaient â renouveler le mouvement que nous avons indi que comme lui étant habituel. Quanta son costume, rien ne le distinguait de celui des seigneurs âgés de cette époque. C'était une espèce de robe de velours noir, ouverte devant et garnie de fourrures blanches mouchetées de noir, dont les manches larges, fendues et tombantes, laissaient sortir par leurs ouvertures les manches collantes d'un pourpoint de brocart d'or, dont la richesse et l'élégance étaient considérablement diminuées par les longs services qu'il paraissait avoir rendus h son pro|)riétaire. Au bas de cette robe, et dégagés de la gêne des étriers, pendaient dans des espèces de bottes fourrées et pointues les pieds du cavalier, qui par leur ballottement continuel auraient bien pu faire perdre pa tience au paisible animal auquel il se liait si complètement, si l'on n'avait eu la précaution d'en ôter les éperons dorés et aigus, qui a cette époque étaient encore la marque distinctive des seigneurs et des chevaliers. Nos lecteurs auraient donc quelque peine à reconnaître, ù cette description si différente de celle que nous avons donnée du même personnage au commencement de noire premier volume , le roi Charles VI se rendant à Vincennes pour visiter la reine Isabel, si, comme nous l'avons dit, dix ans ne tenaient tant de place dans la vie d'un homme, et si, pendant ces dix ans, toute chose o'avait marché au pire dans le royaume de France.

A sa gauche et sur la même ligne à peu près, s'avançait , en contenant avec peine son bon cheval de bataille, un chevalier à stature colossale, couvert de fer, comme s'il marchait au combat; son armure plus forle qu'élégante altesiait cependant, par la flexibilité avec laquelle elle se préiaii aux mouvemens de ses bras, l'adresse et l'habileté de l'ouvrier milanais qui l'avait faite. Aux arçons de sa selle de guerre pendait du côté droit une niasse d'armes pesante et dentelée, qui paraissait avoir été richement damasquinée en or, mais qui, dans les contacts fréquens que le bras de son maitre l'avait forcé d'avoir avec les casques ennemis, avait perdu cette parure sans que cette perle lui ôlât rien de sa solidité. Du côté opposé, et comme pour faire son pendant, élail accrochée une arme non moins respectable sous tous les rapports : c'élait une épée â lame large du haut, al^nl en s'amincissant comme un poignard, et que les II .irs de lis semérs stir son fourreau faisaient reconnaître | our celle de connétable. Si son maitre l'eût tirée de la riche gaine où elle dormait a cette heure, sans doute l'acier de sa large lame eût aussi, par ses dentelures, donné la preuve des coups qu'elle avait portés; mais, pour le moment, ces deux armes semblaient être plutôt une précaution qu'une nécessité. Seulement elle était là comme ces serviteurs fidèles auxquels on ne permet de s'éloigner ni le jour ni la nuit , a|in de n'avoir qu'.1 étendre la main pour les retrouver a l'insTani du danger.

Mais, comme nous l'avons dit, aucun péril ne paraissait instant, et si la ligure du cavalier i\ae nous décrivons paraissail sombre, on reconnaissait que c'était plutôt la fixité d'une idée qui lui avail donné celle expression liabiiuelle, qu'une inquiétude momentanée. D'ailleurs, l'ombrede sa visière, qui s'étendait sur ses yeux noirs, contribuait peui-i'ire ;■> augmenter leur dureté. Cependant, comme avec un nei aauilin fortement prononcé, un teint bruni par les guerres de Milan , une cicairic* qui lui fendait la joue, et dont les deux extrémités se perdaient , l'une dans l'arc d'un large sourcil noir, l'autre dans la naissance d'une barbe épaisse et grisonnante, c'élait tout ce qu'on voyait de sa ligure, on pouvait penser au premier abord que i'âme qui habitait c<'tle enveloppe do fer était éprouv-e cl inflexible comni-> elle.

Si le portrait que nous \euons de tracer ne sufUsait pM I

œUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS.

nos lecteurs pour reconnaître BernarJ VII, comte d'Armagnac, de Roiiergue et de Fezenzac, connétable du royaume de France, gouverneur général de la ville de Paris, capitaine de toutes les places fortes du royaume, ils n'auraient qu'à reporter les yeux sur la petite troupe qui le suivait ; ils pourraient distinguer au milieu d'elle un écuyer, à la jaquette verte et à la croix blanche, portant l'écu de son maître, et sur le milieu de cet écu les quatre lions d'Arma.nac* surmontés d'une couronne de comte, fixeraient leurs doutes, pour pen qu'ils possédassent leur part de la science héraldique, assez généralement répandue à cette époque et assez généralement oubliée dans la nôtre.

Les deux cavaliers avaient marché en silence,' depuis la porte de la Bastille jusqu'à l'embranchement des deux chemins dont l'un allait au couvent Saint-Antoine et l'autre à la Croix-Faubin , lorsque la mule du roi , abandonnée , comme nous l'avons dit, ;"i sa propre sa^'acité, s'arrêta au milieu de la route. Elle était habituée ù aller, tantôt ù Vincennes, où ce jour se rendait le roi, tantôt au couvent de Saint-Antoine, où souvent il faisait ses dévotions, et elle attendait qu'une indication de son cavalier lui fit connaître celle des deux routes qu'il lui fallait prendre; mais le roi était dans un de ces rao> mens d'atonie qui ne lui permettaient pas de deviner ce que demandait sa monture ; il resta donc immobile sur sa mule à l'endroit où elle s'était arrêtée, sans qu'aucun changement en lui indiijuàt qu'il se fût même aperçu qu'il avait passé tout-à-coup du mouvement à l'immobilité- Le comte Bernard essaya de rappeler le roi à lui-même en lui adressant la parole, mais cette tentative fut inutile. Il poussa alors son cheval devant la mule, espérant que la bête entêtée allait le suivre ; mais elle releva la tête, le regarda s'éloigner, secoua les grelots qui tremblaient à son cou, et rentra dans son immobilité première. Le comte Bernard, impatienté de ces délais, sauta à bas de son cheval , en jeta la bride sur le bras d'un écuyer, et s'avança vers le roi ; tant était grand encore le respect de la royauté, (lue ce i\'était qu'à pied qu'il osait, quelque puissant qu'il fût, toucher, pour la diriger, le frein de la mule du pauvre Charles l'Insensé. Mais ce respect et cette bonne intention furent loin d'être couronnés de sucxês, car à peine le roi«ui-il vu un homme saisir la bride sa monture, qu'il jeta un cri perçant, chercha une arme à l'endroit où auraient dû pendre son épéect son poignard, et, n'en trouvant pas, se mit k crier d'une voix rauque et entrecoupée par la terreur :

— A moi!... Hl mot, mon frère d'Orléans I... à moil c'est le fantôme 1...

— Monseigneur le roi , dit Bernard d'Armagnac en adoucissant aillant qu'il put sa voix ri'.ile, pli^t a Dieu et à monsieur Saint-Jacques que votre frire d'Orlé.ins vécût encore, non pas pour venir à votre secours, car je ne. suis pas un fantôme, et vous ne courez aucun danger, mais pour nous aider de sa bonne épée et do ses bons conseils contre les Anglais et les Bourguignons.

— Mon frcre, mon frère! disait le roi, dont la (rainte semblait diminuer , mais dont les yeux hagards et les cheveux dressés attestaient que l'irritation de ses nerfs était loin d'être calmée ; mon frère Louis I

— Ne vous rappelcz-TOus donc plus, monseigneur, (|Bc voilà dix ans bienin' que votre frère bien-alniéa été traltreuse Dicnt assassiné rue Barbette par le duc ienn de Buurgogiu'. |ui, à celle heure, s'avance en sujet déloyal contre son roi ; il fue moi je suis volri- défenseur dévoué, comme je le prouverai en temps et lieu, avec l'aide de <>aiiil Itornard et de mon kpée.

Le regard vague du roi se (ixa lenlemenl sur Bernard; et lomme si du tout ce que lui avait dit criui-i i il n'avait inten du qu'une chose. Il reprit avri- un rvste d'altération dans la «oix :

— Vous disiez donc, mon cousin, que les Anglais étaient

Écarirlè aa (irrmlcr et lu quatriJ^ne d'argent, au Unn de au< iili au ili'iiiieinc lie giiriilr, pl au iMiaicmc ili* fnn'ulit au bon l*(il ;irc|.' il'iir.

débarqués sur nos côtes de France? Et il mit sa mule aa pas en lui faisant prendre le chemin de Vincennes.

— Oui, sire, reprit Bernard en sautant à son tour sur son obérai et en reprenant près du roi sa première place.

— Où?

— A Touques, en Normandie. Et j'ajoutais que le duc de Bourgogne s'était emparé d'Abbeville, d'Amiens, de Montdi dier et de l'eauvais.

Le roi poussa un soupir.

— Je suis bien malheureux, mon cousin, dit-il en pressant sa tête entre ses deux mains.

Bernard lui laissa un moment de réflexion, espérant que ses facultés reviendraient et lui permettraient de continuer avec quelque suite une conversation aussi importante au salut de la monarchie.

— Oui, bien malheureux, reprit une seconde fois le roi en laissant tomber et pendre avec découragement ses mains à ses cités, tandis que sa tête s'inclinait sur sa poitrine. — Et que comptez-vous faire, mon cousin, pour repoussera la fois ces deux ennemis? Je dis vous... car moi... je suis trop faible pour vous aider

— Sire, j'ai déjà pris mes mesures, et vous les avez approuvées. Le dauphin Charles a été nommé par vous lieutenant-général du royaume.

— C'est vrai... mais je vous ai déjà fait observer, mon cousin, qu'il était bien jeune : à peine s'il a quinze ans... Pourquoi ne raavoir pas plutôt présenté pour celle charge son frère aîné Jean.

Le connétable regarda le roi avec élonnement ; un soupir sortit de sa large poitrine, il secoua la tête tristement. Le roi répéta la question.

— Sire, dii-il enfin, est-il possible qu'il y ait des soulfrances humaines portées à ce point que le père oublie la mort de son (ils?

Le roi tressaillit, pressa de nouveau sa tête entre ses mains, et quand il les écarta de son visage, le connétable put voir deux larmes qui roulaient sur ses joues flétries.

— Oui, oui... je me rappelle, dit-il -, il est morl dans notre ville de Compiègne.

Puis il ajouta plus bas :

— Et Tsabeau m'a dit qu'il était mort empoisonné... Mais, chut !... il ne faut point le répéter... Mon cousin, croyez- vous que cela soit vrai?

— Les ennemis du duc d'Anjou en ont accusé le prince, sire, el ils rinl fondé cette accusation sur ce que celte mort rapprochait du trône le dauphin Charles, son gendre. Mais le roi de Siiile était incapable de commettre ce crime, et s'il l'a C'immis, Dieu n'a pas permis ipril en recueillit les fruits, puisque lui-mêm>- est mort à Angers, six mois après celui dont on l'accuse d'être le meurtrier.

— Oui, — morl 1 — mort ! — c'est ce que me répond l'écho, quand j'apiielle autour de moi mes llls el mes parens ; le vent qui souille autour des troues e«l mortel, mon cousin, el de toute cette riche famille de princ<-s, il ne reste plus que le jeune arbre el le vieux ironc. — Ainsi donc, mon Charles bien-aimé

— Partage avec mol le cominamlement des troupes ; cl si nous %\ioiis de l'arpent pour en lever de nouvelles...

— De l'argent! mon cousin : nauiiis nous pa;. les fonds réservés aux besoins de I Kiat?..

— lU ont été soustraits, sire.

— El par qui ?

— Le respect arrête l'accusation sur mes lèvres...

— Mon cousin, personne autre que moi n'avait le droit de disposer de ces londs, cl nul ne poinail se les approprt. r '<|irn\e.' un bon signé de notre main royale ri revêtu de notre -sceau.

^ Sire, la personne qui les a enlevés s'est en oITel servie du sceau royal, •<

— nul, oui, 1 ■ ■ ellel'. al iiiou lo)auiiie, il iii,i liiuuiC cl PI' -1 l'un ou l'autre, n'e.st-rc pas, r .1» car c'est uu vgl envers Il II d«? tel argent.

— Sire, le dauphin Charles est trop respectueux pour ne pas attendre, en quelque chose que ce soit, les ordres de son seigneur el père.

— Ainsi, comte, c'est la reine?... Il soupira profondément. — La reine ! eh bien , nous allons la voir, et je lui redemanderai cet argent; elle comprendra qu'il faut qu'elle me le rende.

— Sire, il a été employé à acheter des meubles et des bijoux.

— Que faire alors, mon pauvre Bernard ? Nous mettrons une nouvelle taxe sur le peuple!

— Il est déjà écrasé.

— Ne nous reste-t-il donc pas quelques diamans?

— Ceux de votre couronne, et voilà tout. Sire, vous fîtes bien faible avec la reine ; elle perd le royaume, et devant Dieu, sire, c'est vous qui en répondez. Voyez si la misère publique a diminué son luxe; au contraire, il semble qu'il s'accroît de la pauvreté générale; les dames et les demoiselles de son hôtel mènent leur train accoutumé , faisant grande dépense, et portant des accoutremens si riches (ju'ils étonnent tout le monde. Ces jeunes seigneurs qui l'entourent étalent en broderies sur leurs pourpoints un an de la solde des troupes. Sous prétexte de dangers que lui font courir les troubles de la guerre, elle a demandé une garde inutile à l'État et que l'État paie. Les sires de Graville et de Giac, qui commandent cette troupe, en obtiennent sans cesse de l'argent et des joyaux. C'est une profusion qui fait murmurer les gens de bien, sire.

— Connétable, dit le roi du ton d'un homme qui sentie moment mal choisi pour annoncer une nouvelle, mais qui cependant ne peut tarder plus longtemps à le faire, connétable, j'ai promis hier de nommer capitaine du château de Vincennes le chevalier de Bourdon ; vous présenterez sa nomination à ma signature.

— Vous avez fait cela, sire I et les yeux du connétable étincelèrent.

Le roi murmura un oui presque inintelligible, comme un enfant qui sait avoir mal fait, et qui tremble d'être grondé. Ils étaient arrivés en ce moment à la hauteur de la Croix- Faubin, el le chemin, qui cessait d'être circulaire, permettait d'apercevoir à qucliiue distance encore, venant à la rencontre de la petite troupe avec laquelle nous avons voyagé, un jeune cavalier, mis avec toute la recherche du jour. Sou chaperon bleu (c'était la couleur de la reine) (luttait élégamment sur son épaule gauche, et formant écliarpe, venait retomber dans sa main droite, à laquelle il servait de jouet. A son cùté pendait pour toute arme une épéc d'acier bruni, si légère qu'elle paraissait plutôt un ornement qu'une défense; il portait une veste courte et flottante de velours rouge, tandis que dessous cette veste dessinant une (aille élégante, étincelait de broderies un justaucorps de velours bleu, serré au bas de la taille avec une corde en or ; un pantalon collatit d'étoflé couleur sang de bœuf, des souliers de velours noir si pointus et si recourbés, qu'ils avaient quel(|ue dillicultéà passer dans l'étrier, complétaient ce costume, que le plus riche et le plus élégant des seigneurs de la cour aurait pu prendre pour modèle. .loignez à cela des cheveux blonds el bouclés, une figure insouciante et joyeuse, des mains de femme, el vous aurez un portrait exact du chevalier di! Bourdon, le favori, et quelques-uns disaient l'amant de la reine.

Du plus loin qu'il le vit, le connétable le reconnut : il haïssait Isabel, qui combattait son indueuce dans l'esprit du roi ; il savait Charles jaloux, il résolut de profiter de l'occasion qui se préseutaii pour arriver à rexéculioii d'un grand projet politique, l'exil de la reine. Mais aucun cliangeuu>nt sur sou visage n'annonça qu'il eût reconnu le cavalier (|ui s.'approchaii.

— .le désire que vous fassiez savoir à ce jeune homme que je ratifie sa nomination, ajouta le roi ; n'est-ce pas, nuin cousin?

— II est probable qu'il la connaît déjà, sire.

— Qui la lui aurait apprise?

— Celle qui vous l'a demandée avec tant d'instance.

— La reine?

I — Elle a tant de confiance dans la bravotire de ce cheva' lier, que, pour lui confier la garde du château, elle n'a pas eu la patience d'attendre qu'il ait reçu sa commission de ca» pitaine.

— Comment cela?

j — Regardez devant vous, sire.

— Le chevalier de Bourdon !...

Le roi pùlit ; un soupçon le mordait au cœur.

— Il aura passé la nuit au château ; il est impossible que si matin il soit parti de Paris et revienne déjà de Vincennes.

— Vous«avez raison, comte; que Uil-on à ma cour io ce jeune homme?

— Qu'il est très avantageux près des dames, et que cela lui réussit. On prétend que pas une ne lui a résisté.

— On n'en excepte aucune, comte?

— Aucune, sire.

Le roi devint si pâle, que le comte étendit la main, croyant qu'il allait tomber. Le roi le repoussa doucement :

— Serait-ce pour cela, dit-il d'une voix creuse, qu'elle voulait que la garde du château lui fut confiée ? — Insolent jeune homme! — Bernard, Bernard, ne porte-t-il pas un chaperon bleu ?

— C'est la couleur de la reine.

En ce momeni, le chevalier de Bourdon se trouvait si près d'eux, (|ue l'on pouvait entendre les paroles de la chanson qu'il chantait; c'était un virelay d'Alain Chartier à la reine. La vue du roi eldu comte ne lui parut pas un motif suflDsant pour interrompre celte mélodieuse occupation, car il se contenta d'écarter gracieusement son cheval, et lorsqu'il fui près du roi, il le salua légèrement et d'une inclinaison de tète.

La colère rendit un instant au vieillard toute son énergie de jeune homme; il arrêta court sa monture, et s'écria d'une voix forte :

— Pied à terre, enfant 1 ce n'est point ainsi qu'on salue quand la royauté passe ! — Pied à terre, et saluez !

Le chevalier de Bourdon, au lieu d'obéir à cet ordre, piqua son cheval des deux, et en quehpies élans se trouva à vingt pas du roi. Puis il le remit à la même allure qu'il lui avait fait quitter, et reprit sa chanson à l'endroit où la brusque allocution de Charles VI l'avait interrompue.

Le roi dit quelques mots au comte Bernard ; celui-ci se retourna vers la petite troupe :

— Tanneguy, dit-il en s'adressanl au prévôt de Paris, qui avait auprès de lui deux de ses gardes armés de toutes pièco», faites arrêter ce jeune homme : le roi le veut.

Tanneguy lit un signe, et les deux gardes s'élancèrent à la poursuite du chevalier de Bourdon.

Ces préparatifs hostiles n'avaient point échappé à celui-ci, quoiqu'il ne parût pas autrement s'en inquiéter qu'on retournant de temps en temps la tête. Cependant, lorsqu'il vil 1rs deux gardes de la prévôté s'avancer vers lui, et qu'il ne put conserver aucun doute sur le moiif qui les amenait, il arri'la son cheval et leur Ht face : ils n'étaient plus qu'à dix pas de lui.

— Holà I mes maîtres, leur cria-t-il, pas un pas de plus, si c'est à moi que vous en voulez, à moins que vous n'ayez r .• matin rcioniiiiandé vulre âme à Dieu.

Les deux gardes, sans répondre, continuèrent à s'avaiver.

— Ah! ahl messieurs de la prevôlé, continua Bourd.'H. il parait que notre sire le roi aime les tournois de grand chemin.

Les deux gardes étaient si près du chevalier, qu'ils étendaient di jà Ui main pour le saisir.

— Toujbeau! messieurs, dit-il en faisant faire un bond on arrière à son lldèle couipagnon-, tout beau!... laissei-moi prendre du champ, et je suis :1 vous.

A ces mots, il mit son cheval à un galop si rapide, qu'un instant on put croire qu'il lui conliail lesalul de sa vie; les deux gardes avaient si bien compris que toute poursuite serait inutile, qu'ils restèrent stupéfaits .l la même place, le suivant des yeux, el ne pensant pas mémo k lui crier d'arrêter. Leur éliinnement redoubla lorsqu'au bout do quelques

OEUVIŒS COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS

secondes ils lui virent faire volte-face et revenir à eux.

Un moment avait siifll au clievalierde Bourdon pour faire ses préparatifs de combat ; ils étaient aussi simples qu'ils étaient courts, et lorsqu'il se retourna, l'écliarpc flottante, que nous avons désignée comme tombant de son chaperon, était roulée autour de son bras gaudie, comme une espèce de bouclier. Il tenait de la droite sa courte épée, sur laquelle OD apercevait ces cannelures dorées destinées à laisser égout- «er le sang ; et son cheval enréné au pommeau de sa selle, et obéissant comme un être doué d'intelligence à la pression de ses jambes, laissait aux deux bras de son cavalier une liberté dont il était évident qu'ils ne tarderaient Cas à avoir besoin

Les gardes hésitèrent un instant à accepter le combat : on leur avait ordonné d'arrêter le chevalier de Bourdon, et non de le tuer, et les préparatifs de défense de celui-ci leur paraissaient assez décisifs pour leur indiquer claiiement qu'il était disposé à ne pas tomber vivant entre leurs mains. Il vit leur indécision, et sa lémérllé s'en air;nicn'a.

— Allons, mes maîtres, leur cria-t-il, sus, sus! la dague au poing, et avec l'aide de Dieu et de monseigneur saint Michel nous allons avoir tout à l beure du sang rouge et chaud sur les pavés.

Les deux gardes tirèrent leurs épées et s'élancèrent à leur tour sur le chevalier, laissant entre eux deux un léger espace, afin de l'attaquer chacun d'un côté. D'un coup d'œil rapide celui-ci vit qu'il pouvait passer entre ses deux ennemis; il enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval, qui l'emporta avec la rapidité du vent; puis, lorsqu'il vit, à quelques pieds de lui seulement, la pointe des deux épées, il se laissa rapidement glisser le long du cou de sa monture, comme s'il voulait ramasser quelque chose sans quitter les étricrs.de manière ù ce que son corps décrivit une ligne presque horizontale, se retenant de la main droite à la crinière, tandis que de la gauche, saisissant la jambe de l'un de ses ennemis, il le souleva violemment et le jeta de l'autre côté de son cheval : les épées des deux gardes ne frappèrent que l'air

Lorsque celui ijui venait de donner cette preuve d'habileté se retourna, il s'aperçut (|ue le garde qu'il avait renversé n'avait pu dégager son pied de l'étricr, où il était retenu par son éperon, et que son cheval , qui le traînait après lui , cflrayé du bruit que faisait son armure bondissante surle pavé, l'emportait avec une vitesse toujours croissante, les cris de ce malheureux ne contribuant pas peu à l'épouvanter encore davantage. Tous les spectateurs de ce combat le suivaient des yeux, le cœur serré , respirant à peine, tressaillant .'i chaque choc nouveau qui renvoyait jusqu'à eux le bruit du fer, étendant les bras, comme s'ils pouvaient l'arrêter. Le cheval allait toujours, toujours plus vite, soulevant des flots de poussière, tandis qu'à cha(|ue caillou l'armure faisait feu. Lft où il passait, cl de place en place sur la roule, on distinguait des morceaux de cuirasse (|ul se détacbaienl et luisaient au soleil. Bientôt ce cliquetis cITrayanl devint moins distinct, soit n cause de la distance, soil parce ([ue ce n'était plus que de la (hairet des os qui irainaii'ul sur le pave; puis, au détour du chemin dont nous avons déjà parlé, cheval et cavalier disparurent (out-A-eoup comme une vision. I.^'s poitrines rcspi- I èrenl, cl la voix de Bernard d'Armagnac lit entendre pour la

• cconde fols ces mots :

— Tanneguy Ducluitel, arrêtez cet homme, le roi le veul. Le second garde de la prévôté, m entendant 86 nriuvel or-

ilre, revint sur le ehevalier avec une rage que la mort affreuse de son compat;non ne faisait qu'augmenter. (,)uant .1 celui-ci, il paraissait absorbé dans la vue du speeiai h' (|ue nous avons fssayéde décrire; ses yeux élalenl fixés vers l'endroit ou le

• hrval et le cavalier avaient disparu, el il est évident ipiil n'avait pas cru d'abord à la gravité du combat ou il se Irouvall engagé. Il ne revint ii lui qu'en voyant flamboyer au-dessus do sa léii' une espèce d'éclair : c'était l'épée que son sei mid ennemi tenait a deux mains el ipii loiirnoyait avant de sabatlre. Entre reiie épée el le fronl il n'y avait que deux pieds, .1 peine •'il y avait une «reonde entre l ( coup et la uiori, \in bond en •vanljeta le<he\aii,rcôie acolfdu soldil. qui, drf.jl sur ses tUim, les malnn darrière la léte, s appritali :i frapper. De

son bras gauche il le saisit, enveloi)pant ù la fois ses bras et sa tête sous son épaule ; avec une vigueur dont on l'aurait cru incapable il le renversa de la première secousse ployé sur la croupe de son cheval, et d'un coup d'œil rapide il chercha sur cet homme bardé de fer un passage pour la mort. La position cambrée dans laquelle il l'avait mis soulevait le gorgerain du casque, el dans l'étroit intervalle qui se trouvait enlre les deux lames d'acier, une épée aussi fine que celle du chevalier pouvait seule passer. Elle y passa deux fois, ressortit deux fois sanglante, et lorsque de sa main gauche il lâcha la tête et les bras de son adversaire , que de la droite il secoua son épée, un soupir étouffé dans le casque du soldat annonça q Vil avait cessé d'exister.

Bourdon était resté au milieu de la roule; il avait tourné la tête de son cheval vers la troupe du roi, el là, exalté par son double triomphe, il raillait el déliait. Duchâtel hésitait à renouveler aux hommes qui l'accompagnaient l'ordre de l'arrêter, el délibérait s'il ne valait pas mieux qu'il remplit luimême celte mission, lorsque le comte d'Armagnac, lassé de ces relardemens, fit un signe. La petite troupe s'écarta pour le laisser passer ; le géant s'avança lentement vers le chevalier, s'arrêta à dix pas de lui :

— Chevalier de Bourdon, lui dit-il d'une voix dans laquelle il était impossible de distinguer la moindre trace d emoiion, chevalier de Bourdon, au nom du roi, votre épée. Si vous avei refusé de la remettre a deux soldats obscurs, peut-être vous paraitra-t-il moins humiliant de la rendre à un connélable de France.

— Je ne la rendrai, répondit Bourdon avec hauteur, qu'à celui qui osera me la venir prendre.

— Insensé! murmura Bernard.

Au même instant, et par un mouvement rapide comme la pensée, il détacha de l'arçon de sa selle la lourde masse dont nous avons parlé : l'arme pesante tournoya comme une fronde au-dessus de sa lête, et, s'échappanl de sa main avec le sifflement ella ra|)idité d'une pierre lancée par une machine de guerre, alla se plier comme un jonc sur Ja tête du cheval. L'animal, frappé à mort, se leva sanglant sur ses pieds de derrière, demeuraun instant debout et oscillant, puis cheval el cavalier tombèrent à la renverse, el restèrent étendus sur le pavé.

— Allez ramasser cet enfant, dit Bernard.

Et il revint prendre tranquillement sa place près du roi.

— Est-il tué? demanda celui-ci.

— Non, sire, je ne le crois qu'évanoui.

Tanneguy confirma ce que venait de dire le connétable. Il lui apportait les papiers trouvés sur le chevalier de Bourdon, l'arnii eux il y avait une lettre donll'adresse était écrite de la main d'Isabcl de Bavière : le roi s'en empara convulsivement. Aussitôt les deux seigneurs s'éloignèrent par discrétion, suivant des yeux l'altération croissante du visage de Charles VI. Plusieurs fois, pendant la lecture, il essuya la sueur qui coulait de son front; puis, quand il eut fini, qu'il eut broyé la lettre entre ses mains, qu'il en eut jeté les mille morceaux au vent, il dit d'une voix si sourde qu'elle semblait >ortir d'un cadavre :

— Le ( hevalier ù la prison du grand Châlelct, la reine à Tours! et moi... moi, à l'abbiye de Salnt-Auloine. Je Berne sens pas la force de retourner à Paris.

En effet, il était si p.tlc et &I tremblant, qu'on eût cru qu'il allait mourir.

l'n instant après, suivant les ordres donnés, la suite du roi se sépara en trois troupes, formant un triangle Dupuy.l'.tme damnée de Bernard, et deux lapltalnes se rendant it Mnceonés. pour signiller à la relue son ordre d'e\il , Tanneguy Duch.llcl relournant vers Paris avec son prisonnier toujours évanoui, el le roj, resté seul avec lo connétable d'Armagnac, et souleiiu par lui , allant à travers la plaine demander aui moines de l'abbayo de t^alnlAntoine un a»ilc, du repos «i des prière».

ISABET, DE BAVIÈRE.

Tandis que la porte de l'abbaye de Saint-Antoine s'ouvre pour le roi, et celle de la prison du Cliàlclet pour le clievalier de Bourdon ; que Dupuy fait halte à un quart de lieue de Vincennes, pour attendre un renfort de trois compagnies des gardes que lui envoie de la prévôté Tanneguy Diu^liitol, nous transporterons le lecteur au château qu'habite Isabel de Bavière.

Vincennes était tout à la fois, à cette époque de troubles , où les épées se tiraient dans un bal, où le sang coulait au milieu d'une fête, un château fort et une résidence d'été. Si nous faisons le tour des murailles extérieures, ses larges fossés, ses bastions à chaque coin de mur, ses ponts-levis qui se dressent clia(|ue soir en grinçant sur leurs lourdes chaînes, ses sentinelles jalonnées sur les remparts, nous présenteront l'aspect sévère d'une forteresse pour la défense et la sûreté de laquelle rien n'a été épargné. Si nous entrons à l'intérieur, le spectacle changera : nous apercevrons encore, il est vrai, les sentinelles sur les hautes murailles ; mais l'insouciance avec laquelle nous les verrons s'acquitter de leur faction, leur assiduité ù regarder, dans l'intérieur de la première cour remplie de soldats, les jeux divers de leurs camarades, au lieu d'examiner si au loin dans la plaine aucun parti ennemi ne s'avance, attestera leur impatience d'échanger leur arc et leurs flèches contre un cornet et des dés, et ne laissera aucun doute que le devoir qui leur est imposé est plutôt une affaire de discipline générale que d'urgence moïientanée. Si nous passons de cette première cour dans la seconde, cet appareil militaire disparaîtra tout-ù-fait. Ce ne sont que fauconniers sifflant leurs faucons , pages dressant des chiens, écuyers menant des chevaux; puis au milieu de cris, de rires, de sifflets, des jeunes filles passant, légères et bruyantes , jetant une raillerie aux fauconniers , un sourire aux pages, une promesse aux écuyers, pour disparaître comme des apparitions sous une porte basse et cintrée faisant face à celle de la première cour, et formant l'entrée des appartemens. Si elles s'inclinent en passant sous cette porte avec une coquetterie plus respectueuse, ce n'est point à cause des deux images de saints qui en ornent l'entrée, c'est que decha(|ue côté, auprès de ces images adossées au mur, une jambe croisée sur l'autre, enveloppés d'élégantes robes de ve- Qours et de damas, deux jeunes et beaux seigneurs, les sires de Graville et de Giac, parlent de chasse et d'amour. Certes, qui les aurait vus ainsi aurait eu peine à reconnaitre sur leurs visages insoueieux cette marque fa'ale que le doigt du destin imprime, dit-on, au front de ceux qui doivent mourir jeunes. Un astrologue, en étudiant les lignes de leurs mains blanches potelées, leur eût annoncé de longues et joyeuses années; et cependant, cinq ans après, la lance d'un Anglais devait percer de part en part la poitrine du premier, et huit ans ne s'écouleront pas sans que les eaux de la Loire se referment sur le cadavre du second.

V Si nous pénétrons au-deh'i de cette entrée, que nous mon- Jtions, à notre gauche, cet escalier â rampe de dentelle; que .nous entr'ouvrions la porte ogive du premier étage pour tra- . verser, sans nous y arrêter, cette première pièce (|ue dans la distribution moderne de nos appartemeiis nous appellerions une antichambre, et que, marchant sur la pointe du pied et retenant notre haleine, nous soulevions la tapisserie â Heurs d'or qui sépare cette pièce de la seconde, nous verrons un spectacle qui, au milieu de la longue description que nous venons de faire, mérite une mention particulière.

Dans une chambre carrée comme la tour dmit elle forme le premier étage, éclairée par un jour (jui perce avec peine les rideaux d'étoffe;'» fleurs d'or, qui tombent devant d'étroites fe nêtresâ vitraux coloriés, sur un de ces lits goihiquesel larges, à colonnes ciselées, une femme, encore belle, (|uoiqu'elle ait passé le premier .Ije de la jeunesse, est couchée et endormie. Du reste, le crép\iscule qui règne dans la chambre seni-

OBUV. COMPL. — V.

ble bien plutôt un calcul delà coquetterie qu'un accident du hasard. Certes, ces demi-teintes, qui n'ôlent rien ù la rondeur des formes qu'elles adoucissent, prêtent un merveilleux secours au poli de ce bras qui pend hors du lit, à la fraîcheur de cette tête posée sur une épaule nue, et à la finesse de ces cheveux dénoués dont une partie s'éparpille sur le traversin, tandis que l'autre accompagne le bras pendant, dépasse Textrémilé des doigts, et tombe jusiju'â terre

Avons-nous besoin de mettre le nom au bas de ce portrait, et nos lecteurs n'ont-ils pas reconnu à notre description la reine Isabel, sur le visage de laquelle les années de plaisir ont imprimé plus légèrement leur passage, que les années de douleur ne l'ont fait sur le front de son mari.

Au bout d'un instant, les lèvres de la belle dormeuse se séparèrent avec un clappement pareil au bruit d'un baiser; ses grands yeux noirs s'ouvrirent avec unelangueur qui l'emporta quelque tem|)s sur leur expression de dureté habituelle, et qu'elle devait peut-être en ce moment ù un songe, ou, mieux dirai-je, ù un souvenir de volu|)té. Le jour, tout faible qu'il était, parut encore trop éclatant à ses yeux fatigués; elle les referma un instant, se releva en s'appuyant sur son coude, chercha de l'autre main, sous les coussins du lit, un petit miroir d'acier poli, s'y regarda avec un sourire complaisant ; puis, le posant sur une table à la portée de sa main, elle y prit un sifflet d'argent, en fit entendre le son deux fois répété, et, comme épuisée de cet effort, elle retomba sur son lit en poussant un soupir dans lequel on retrouvait plutôt l'expression de la fatigue que celle de la tristesse.

A peine le bruit du sifflet avait-il cessé de retentir, que la portière de tapisserie qui tombait devant la porte d'entrée se souleva et donna passage à la tête d'une jeune fille de dixneuf à vingt ans.

— Madame la reine me demande? dit-elle d'une voix douce et craintive.

— Oui, Charlotte, venez.

Elle s'avança alors en posant si légèrement le pied sur les nattes épaisses et finement tressées qui servaient de tapis, qu'il était évident qu'elle en avait fait une étude, lorsque, pendant le sommeil de sa belle et impérieuse maîtresse, les soins qu'elle remplissait près d'elle l'appelaient dans son appartement.

— Vous êtes exacte, Charlotte, dit la reine en souriant.

— C'est mon devoir, madame.

— Approchez-vous, plus près.

— Madame veut-elle se lever?

— Non, causer un instant.

Cliarloile rougit de plaisir, car elle avait une grâce à demander à la reine, et elle vil bien «pie sa noble maîtresse était dans un de ces momens de bonheur où les puissans d'ici-bas accordent tout ce (pi'ils peuvent accorder

— Quel est donc tout ce bruit qu'on entend dans la cour f continua la reine.

— Les pages et les écuyers qui rient.

— Mais j'entends d'autres voix.

— Celles des sires de Giac et de Graville.

— Le chevalier de Bourdon n'est point avec eux?

— INon. madame, il n'a point paru encore.

— Et rien de nouveau cette nuit n'a troublé la tranquillité du château '?

-Bien : seulement, quelques instans avant que le jour parût, la sentinelle a vu une ombre se glisser sur les murailles; elle a crié : Qui rire? L'homme, car c'était un homme, a sauté de l'autre côté du fossé, malgré la distance ei la hauteur : alors la sentinelle a tiré dessus avec son arbalète.

— VM bien'.' dit la reine.

El la rougeur de ses joues disparut roniplélenienl.

— Oh ! Ixavuioiul est un maladroit ! Il a manqué son coup. et ce malin il a vu sa llèehe fichée dans un des arbres qui poussent dans le fossé.

— .\h ! dit Isabel.

Et sa poitrine respira plus librement,

— Le fou! continua 1-elle en se parlant i olle-m#mo

— Certes, il faut que ce soit un fou ou un espion . car, sur

OliUYlUiS COIU'LETES D'ALEXA.NDUE DUMAS.

dix, npui se seraient tii^s. Ce qu'il y a iVétonnant, e"est que \oilà la troisième fois que cela arrive. C'est Inquiétant, n'est-ce pas, maJanie, pour c^nix qui liabilenl ce château?

— Oui, mon enfant ; mais quand le clievalier de Bour- I on en sera gouverneur cela ne se renouvellera plus.

Et un sourire imperceptible glissa sur les lèvres de la ■.ine, tandis que les couleurs de ses joues, un instant ab- :ites, reparurent avec une lenteur ([ui prouvait que, quel e fut le sentiment qui les en avait éloignées, il était pèle et profond.

— Oh ! continua Charlotte, c'est un si brave chevalier que sire de Bourdon !

La reine sourit.

— Ah! lu l'aimes?

— De tout mon cœur, dit naïvement la jeune fille.

— Je lui dirai, Charlolle, et il en sera fier.

— Oh ! madame, ne lui dites pas cela : j'ai quelque chose à lui demander, et je n'oserais jamais...

— Toi?

— Oui.

— Qu'est-ce donc?

— Oli ! madame...

— Voyons, dis-moi cela.

— Je veux... Oh ! je n'ose pas.

— Parle donc.

— Je veux lui demander une place d'écuyer.

— Pour toi ? dit en riant la reine.

— Oh!... dit Charlolle.

Et elle devint rouge et baissa les yeux.

— Mais Ion enthousiasme pour lui pourrait me le faire croire. Pour (jui donc alors?

— Pour un jeune homme...

Cliaiiûlle murmura ces mots si bas, qu';~i peine si on les put eiilendre.

— Ah! Et quel est-il?

— !Mon Dieu, madame... mais jamais vous n'avez daigné...

— Enfin, quel est-il ? répéta Tsabel avec une espèce d'impatience.

— Mon fiancé, se hâta de répondre Charlotte.

Et deux larmes tremblèrent aux cils noirs de ses longues paupières.

— Tu aimes donc, mon enfant? dit la reine avei^ nu Inn de voix si doux, (|u"ûii eftl dit une nirre qui interrogeait sa fille.

— Oh ! oui, pour la vie...

— Pour la vie! Eh bienl Charlotte, je me charge de la commission : je demanderai à Bourdon celte place pour ton liaiiié ; de celle manière, il restera conslanimeut près de toi. Oui, je comprends : il esl doux de ne pas se séparer un instant de la personne (|u'on aime.

Cliarlullr se jela :'i genoux, baisant les mains de, la reine, dont la figure, bahiluellement si hautaine, était en ce moment d'une douieur angélique.

— Oli! (|ue vous êtes bonne! dit-elle. Oh! que je vous rcmi ri:i(! ; ^)ue Ditm et monseigiu'ur saint Charles étendent leurs mains sur votre tète !... Merci, merci... (ju"\\ sera heureux!... Permettez que je lui donne celle bonne nouvelle.

— Il est (Iciiic là ?

— Oui, dilellc avec un petit mouvement de lêlp; oni, Je lui avais dit hier (|ue le chevalier serait probablement nommé Kou^erneur de Vincennes, et celle nuit il a pensé à ce que je viens di; \ous dire, de sorte que ce malin il est accouru pour me parler de ce projet.

— El où est- il?

— A la porte, dans l'antichambre.

— El vous a\t7. osé... 7

Les yeux nolrs d'Isabcl étincclèrent ; la pautrc Charlolle, t genoux, les mains croisées, se renversa en arrière.

— Oh! pardon! pardon! murmura l-i lie.

Uabel reMi-ihil.

— Cet homme Mrait*ll attaché tincèremrnt I noK Inié- IU7

— Après ce que vous m'avez promis, madame, il passerait pour vous sur des charbons ardens.

La reine sourit.

— Fais-le entrer, Charlotte, j« veux le voir.

— Ici? dit la pauvre lille, passant de la terreur à l'étonné ment.

— Ici, je veux lui parler.

Charlolle pressa sa tête entre ses deux mains, comme peut s'assurer qu'elle ne rêvait pas ; puis elle se releva lentement, regarda la reine d'un air étonné, et, à un dernier signe qe • fit celle-ci, elle sortit de l'appartement.

La reine rapprocha les rideaux de son lit, passa sa té: dans leur ouverture, serra l'étoffe au-dessous de son mentt avec ses deux mains,'Sachant bien que sa beauté ne perdrai: rien à la teinte ardente que leur couleur rouge jetait sur se • joues.

A peine avait-elle pris cette précaution, que Charlotte en tra suivie de son amant

C'était un beau jeune homme de vingt ù vingt-deux ans, au front large et découvert, aux yeux bleus et vifs, aux cheveux ch&tains et au teint pâle -. il était velu d'un justaucorps de drap vert, ouvert h la saignée des bras, de manière à laisser passer la chemise; un pantalon de même couleur dessinait les muscles fortement prononcés de ses jambes ; un ceinturon de cuir jaune soutenait une dague d'acier à large lame, qui devait le poli de sa poignée au mouvement liabituel ([u'avait contracté son mailre d'y porter la main, tandis que de l'autre il tenait un petit chapeau de feutre dans le genre de nos casquetles de chasse.

Il s'arrêta à deux pas de la porle. La reine jela sur lui un coup-d'œil rapide : sans doute elle eût prolongé l'examen qu'elle fil de sa personne, si elle eût pu prévoir qu'elle avait devant elle un de ces hommes auxquels le destin a donné, dans leur vie, une heure pendant laquelle ils doivent changer la faee des nations. .Mais, nous l'avons dit, rien en lui n'annonvait celle éirange destinée, et ce n'était pour le moment qu'un beau jeune homme, p&lc, timide et amoureux.

— Votre nom ? dit la reine.

— Perrinet Leclerc.

— De qui éles-vous fils?

— De l'cchevin Leclerc, gardien des clefs de la porle Saint- Germain.

— El que faites-vous?

— Je suis vendeur de fer au Petit-Pont.

— Vous quitteriez votre état pour entrer au service du chevalier de liourdon ?

— Je quitterais tout pour voir Charlotte.

— Et vous ne seriez pas embarrassé dans votre servIceT

— De (ouïes les armes que j'ai chez moi comme vendeur de fer, depuis la masse jusqu'à la dague, depuis l'arbalète jusqu'à la lauee, il y en a peu que je ne manio aussi bleu que le meilleur chevalier.

— Et si j'obtiens pour vous celle place, vous me serez i1-'voué, Lecierc ?

Lo jeune homme releva les yeux, les fixa sur ceux de 1 1 reine, et dit avec assurance :

— Oui, madame, en loiii ce qui s'accordera avec ce i; . je dois à Diiui et ù monseigneur le roi Charles.

La reine fronça légéremenl le sourcil.

— C esl bien, dilello, vous pouvei rcgardoj la chose . . me faite.

Les deux amans échangèrent entre eux un coup d'o-il il'' dicible bonheur.

En ce moinenl, un violent tumulte se fit enlemlre.

— (,)ue-i cela' dit la reine.

(.".hariciiie et Leclerc se précipitèrent à la même fenêtre, d repardèreul dans la cour :

— () mon Dieu I s'iV.ria la Jeune fille avec l'étonneraeDl de la terreur.

— Qu'y a-t il 7 reprit une seconde fols la reine.

— Oli ' mailaiiie, la cour est l'iejue de gens d'armes qii ont drsarme la garnison) le» slrts de Giac et de C.raville •ont prisonniers.

— 8«'ralt>ce unn surprise des Bourguignons? dit la reine.

— Non, reprit Leclerc, ce sont des Armagnacs, ils portent la croix blanche.

— Oh ! dit Charlotte, voilà leur clief ; c'est M. Dupuy. Il a avec lui deuK capitaines; ils demandent l'appartement de la reine, car on le leur Indique du doigt. Les voilà qui viennent; ils entrent, ils montent.

— Faut-il les arrêter? dit Leclerc en tirant à demi son poignard du fourreau.

— Non, non, reprit vivement la reine. Jeune homme, cachez-vous dans ce cabinet, peut-être pourrez-vous m'êlre utile si l'on ignore que vous êtes ici, tandis que, dans le cas contraire, vous ne pouvez que vous perdre.

Charlotte poussa Leclerc dans une espèce de petite chambre noire, qui était auprès du chevet d'Isabel. La reine sauta au bas de son lit, passa une grande robe de brocart, garnie de fourrure, et s'enveloppa dedans sans avoir le temps de serrer autrement la taille (ju'en la croisant avec ses mains ; se? cheveux, comme nous l'avons dit, tombaient sur ses épaules et descendaient jusqu'au-dessous de sa ceinture. Au même instant, Dupuy, suivi des deux capitaines, souleva la portière, et, sans ôter son chapeau , dit en se tournant vers Isabel :

— Madame la reine, vous êtes ma prisonnière.

Isabel jeta un cri dans lequel il y avait autant de rage que d'étonnement ; puis sentant ses jambes faiblir, elle retomba assise sur son lit, regarda celui qui venait de lui adresser la parole en termes si peu respectueux, et elle lui dit avec un rire âpre :

— Vous êtes fou, maître Dupuy.

— C'est le roi noire sire, qui malheureusement est insensé, répondit celui-ci ; car sans cela, madame, il y a longtemps que je vous aurais dit pour la première fois ce que je viens de vous dire à cette heure seulement.

— Je puis être prisonnière, mais je suis encore reine, et ne fussé-je plus reine, je serais toujours femme; parlez donc chapeau bas, messire, comme vous parleriez ù votre maître .'e connétable, car je présume que c'est lui qui vous envoie.

— Vous ne vous trompez pas; je viens par son ordre, répondit Dupuy en détachant lentement son chaperon, comme un homme qui obéit bien plus à sa propre volonté qu'à l'ordre qu'on lui donne.

— C'est bien, reprit la reine ; mais comme j'attends le roi, nous verrons qui, du connétable ou de lui, est le maître céans.

— Le roi ne viendra pas.

— Je vous dis qu'il doit venir.

— 11 a renconlré à moitié route le chevalier de Bourdon. La reine tressaillit; Dupuy le remarqua et sourit.

— Kh bien ! dit la reine.

— Eh bien ! cette rencontre a changé ses projets, et sans doute aussi ceux du chevalier, car il s'attendait à revenir à Paris seul, et, à l'heure qu'il est, il y rentre sous bonne escorte ; Il croyait retrouver son appartement à l'hôtel Saint- Paul, tandis que nous lui en gardions un au Chàtclet.

— Le chevalier en prison ! et pour(|uoi? Dupuy sourit.

— Vous devez mieux le savoir que nous, madame.

— Sa vie ne court aiunin dange.r, j'espère?

— Le CliAtclet est bien près de la Grève, dit en riant Dupuy.

— On n'oserait l'assassiner.

— Madame la reine, dit Dupuy en la regardant d'un oeil fier et dur , rappelez-vous monseigneur le due d'Orléans : c'était le premier du royaume après notre sire le roi ; Il avait (jualre valets de pieds portant flandieaux, deux éeuyers portant lance, et deux pages portant épée à l'entonr de lui le dernier soir où 11 passa par la rue Itarbette, en revenant de souper avec vous... 11 y a loin d'un si noble seigneurà un si petit chevalier... El quand tous deux ont commis même crime, pourquoi tous deux ne subiraient-ils pas le même chftlimeni?

La reine se releva avec l'expression de la plus violente colère; le sang lui monta si rapidement au visage, qu'on eilt

cru qu'il allait jaillir

'es vpjnes -, elle ('temllt In

main vers la porte, fit un pas, et d'une voix rauque, prononça ce seul mot :

— Sortez !

Dupuy, intimidé, recula d'un pas.

— C'est bien, madame, répondlt-ll; mais avant de sortir, je dois ajouter une chose : c'est que la volonté expresse du roi et de monseigneur le connétable est que vous partiez sans délai pour la ville de Tours.

— Sans doute en votre compagnie?

— Oui, madame.

— Ainsi c'est vous qu'on a choisi pour mon geôlier. L'emploi est honorable, et vous va merveilleusement.

— C'est quelque clKsedans l'Etat, madame, que l'homme (pi est chargé de tirer les verroux sur une reine de France.

— Croyez- vous , reprit Isabel, qu'on anoblirait le bourreau, s'il me coupait la tête?

Elle se retourna comme ayant assez parle et ne voulant plus répondre.

Dupuy grinça des dents.

— Quand serez-vous prête, madame?

— Je vous le ferai savoir.

— Songez, madame, que je vous ai dit que le temps pressait.

— Songez, messire, que je suis la reine, et que je vous al dit de sortir.

Dupuy murmura quelques mots ; mais, comme chacun connaissait la grande puissance que la reine Isabel conservait sur le vieux monaniue. Il trembla qu'elle ne vint à reprendre, tant qu'elle serait si près de lui, ce pouvoir qui ne lui était éeliappé que depuis un Instant. Il s'Inclina donc avec plus de respect qu'il n'en avait montré jusqu'alors, et sortit, comme la reine le lui avait ordonné.

A peine la portière fut-elle abaissée derrière lui et les deux hommes qui l'accompagnaient, que la reine tomba plutôt (lu'elle ne s'assit dans un fauteuil, que les sanglots de Charlotte éclatèrent, et que Perrinet Leclerc s'élança de son cabinet.

Il était plus pâle encore que de coutume, mais on voyait que c'était de colère bien plus que de crainte.

— Faut-il que je tue cet homme ? dit-il à la reine, les dents serrées et la main sur sa dague. La reine sourit amèrement. Charlotte se jeta pleurante à ses pieds.

Le coup qui avait frappé la reine avait atteint les deux jeunes gens.

— Le tuer ! dit la reine. Crois-tu, jeune homme, que j'Surals pour cela besoin de ton bras et de Ion poignard?... le tuer !... et àtpiol bon?... Regarde la cAur pleine de soldats... Le tuer!... et cela sauvera-t-il Bourdon?

Charlotte pleura plus fort : il se mêlait à sa douleur pour les peines de sa maîtresse unedouleur personnelle non moins vive : la reine perdait le bonheur de l'amour, Charlotte en perdait l'espérance : Charlotte était la plus à plaindre.

La reine reprit :

— Tu pleures, Charlolle... tu pleures!... et celui que lu aimes te reste!... car vous ne serez séparés, vous autres, que par une absence momentanée!... Tu pleures! et cependant j'échangerais mon sort de reine contre le lien... Tu pleures ! mais tu ne sais donc pas, moi qui ne peux pas pleurer, que je l'aimais, Bourdon, comme tu aimes ce jeune homme! Eh bien ! ils le tueront, vois-lu, car ils ne pardonneni pas... Celui que j'aime autant que tu aimes celui-ci, ils le lueronl , et je ne pourrai rien pour emiv'rher cet assassinai, el je ne saurai pas à (inel moment Ils lui enfonceront le fer dans la poitrine, et loiiles les minutes dénia vie seront pour moi celle de sa mort, el je me dirai à chaque instant : à celte heure peut-être il m'appelle, il nie nomme, il se débat dans son sauf etse lord dans l'agonie, et moi.nifl, je suis la, je ne peux rle;i, et cependant je suis reine, reine de France!... .Makxiiction ! cl je ne pleure pas, cl je ne puis pas p'eurer...

La reine se tordait les bras et se ineuririssail la figiirp; lesd^'ux enr.ins pleuraient, non plus de le«ir malheur, mais de i-elui de la reine.

- Oi> ' (,ue pourrons-nous faire? disait Charlolle.

so*

OEUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMA3

— Ordonnez, disait Leclerc.

— Rien, rien... Oli! tout l'enfer est dans ce mot. Élre prête k donner son sang, sa vie, pour celui qu'on aime, et ne pou voir rien I... Oh! si je les tenais, ces hommes qui se sont fait deux fois un jeu de me torturer le cœur!... Mais rien contre eux, rien pour lui ; j'ai été puissante cependant : dans un moment de folie du roi, j'aurais pu lui faire signer la mort du connétable, et je ne l'ai pas fait. Oli ! insensée! j'aurais dû le faire... Cest d'Armagnac maintenant qui serait dans un cachot, en face de la niorl, comme il l'est, lui !... lui, si beau, si jeune! lui, qui ne leur a jamais rien fait!... Ah! ils le tueront comme ils ont tué Louis d'Orléans, qui ne leur avait jamais rien fait non plus... Et le roi... le roi qui voit tous ces meurtres, qui marche dans le sang, et qui , lorsqu'il flisse, se retient à des meurtriers!... le roi insensé! le roi stupide!... Oh! mon Dieu, mon Dieu, prenez pitié de moi! .. Sauvez-moi! vengez-moi!...

— Miséricorde! disait Charlotte.

— Damnation! disait Leclerc.

— Moi, partir!... Ils veulent que je parte! ils croient que je partirai!... Non, non... Partir avant de savoir ce qu'il est devenu !.. Ils m'arracheront d'i'ji par morceaux! Nous verrons s'ils osent porter la main sur leur reine. Je me cramponnerai à ces meubles avec les mains, avec les dents... Oh !il faudra qu'ils me disent ce qu'il est devenu, ou plutôt j'irai, quand la nuit sera sombre, j'irai moi-niènie à la prison ( elle prit un coffre et l'ouvrit ) ; j'ai de l'or, voyez !... de l'or pour la rançon d'un homme, sang et âme; et si je n'en ai pas assez, voilà des bijoux, des perles à acheter tout un royaume; eh bien ! je donnerai tout, tout au geôlier, et je lui dirai : Rendez-lemoi vivant !... rendczle-moi sans qu'on ait touché un seul de ses cheveux; et tout cela, voyez, or, perles, diamans, tout cela, eh bien I c'est pour vous! (our vous qui m'avez rendu plus que tout cela, pour vous à qui j'en dois encore, à qui j'en donnerai d'autres.

— Madame la reine, dit Leclerc, voulez-vous que j'aille jusqu'à Paris?... J'ai des amis, je les rassemblerai : nous marcherons sur le Châtelet.

— Oui, oui, dit amèrement la reine, et tu hâteras sa mort, n'est-ce pas?... Et si vous réussissez à enfoncer la prison , vous trouverez, en entrant dans le cachot, un cadavre encore chaud et saignant; car il faut moins de temps à un seul poignard pour aller jusqu'au cœur, qu'il n'en faut à tous vos amis pour briser dix portes, dix portes de fer!... Non, rien par la force : nous le tuerions... Va, pars, passe la nuit devant le Châtelet : s'ils le conduisent vivant à une autre prison, suis-le jus(|u'à la porte; s'ils l'assassinent, accompagne son corps jusqu'au tombeau, et dans l'un ou dans l'autre cas, reviens me le dire, afin que, vivant ou mort, je sache où il est.

Leclerc fit un mouvement pour sortir : la reine l'arrêta.

— Par ici, dit-elle en mettant le doigt sur sa bouche.

Elle rouvrit la porte du cabinet, poussa un ressort; la boiserie glissa, el présenta les marches d'un escalier pratiqué dans le mur.

— Suivez-moi, Leclerc, dit la reine.

El l'impérieuse Isabi'l, redevenuc femme et tremblante, prit la main de l'humble vendeur de fer, qui à celle heure élait son espérance; elle le coniluisit, marchant la première, le garantissant des angles de murailles, sondant le terrain du pied dans le corridor étroit cl sombre où ils étaient engagés. Après (|iiel(|ues détours, Leclerc aperçut le jour .1 Iravers les fi-ntes d'une porte; la reine l'ouvril : elle donnait sur un Jardin isulé , au bout duquel se trouvait le rempart. Elle suivit (les yeux li> jeune homme, qui moula sur la muraille, lui m «le la main un dernier signe d'espi'ranrc el de respect, et disparut en saillant par-drssus la muraille.

Ij confusion était telle (pic persoiini' ne b' vil.

Pendant que la reinewelourne dans son app.irlfmenl, suivons [..eclerr, qui gagne, .'i Iravors plaine, la llaslille, descend sans s'arrètrr la rue Saint-Antoine, passe sur la Cirève, Jette un loup il'irll inquiel sur legilicl ipii l'irnd son brasiléchariié du i<Me de l'eau, s'arn'le un instant pour respirer sur le pout Nnire. Dame, atteint l'angle du blilnn-nldela ('.rande- Boucherie, et «'apercevant que de là rien ne peut entrer au

grand Châtelet ni en sortir sans qu'il le voie, se mêle à un groupe de bourgeois qui parlaient de l'arrestation du chevalier.

— Je vous assure , maître Bourdichon , disait une vieille femme à un bourgeois qu'elle arrêtait par le bouton de son pourpoint, afin de le forcer à lui prêter une attention plus soutenue, je vous assure qu'il est revenu à lui : je le tiens de laCochette, la fille du geôlier du Châtelet; elle dit qu'il n'a qu'une meurtrissure derrière la tête, et pas autre chose.

— Je ne vous dis pas non, mère Jehannc, répondit le bourgeois, mais tout cela ne m'apprend pas pourquoi il est arrêté.

— Oh ! ça, c'est bien facile à deviner ; il s'entendait avec les Anglais et les Bourguignons pour livrer Paris, mettre tout à feu et à sang, faire battre monnaie avec les vases des églises... Il y a bien plus, c'est qu'on dit qu'il était poussé à cela par la remelsabel, qui en veut aux Parisiens depuis l'assassinat du duc d'Orléans, si bien qu'elle dit qu'elle ne sera contente que quand elle aura fait raser la rue Barbette et brûler la maison de l'Image Notre-Dame.

— Place ! place ! dit un boucher, voilà le tortureur.

Un homme vêtu de rouge passa au milieu de la foule qui s'écarta... A son approche, la porte du Châtelet s'ouvrit loula seule, comme si elle le reconnaissait, et se referma sur lui.

Tous les yeux le suivirent ; il y eut un instant de silence , après lequel la conversation interrompue se renoua.

— Oh ! c'est bon, dit la femme en lâchant le pourpoint de Bourdichon, je connais la fille du geôlier, je pourrai peut-être lui voir donner la question.

Et elle se mit à courir vers le Châtelet aussi vite que le permettaient son âge et des jambes qui n'étaient pas exactement de la même longueur.

Elle frappaàla porte; un petit guichet s'ouvrit-, une jeune fille blonde y passa sa tête ronde et gaie. Un petit colloque s'engagea, mais il n'eut point, à ce qu'il parait, le résultat qu'en espérait la mère Jehanne, car la porte resta fermée : seulement la jeune fille, passant son bras par l'ouverture grillée, indiqua de la main le soupirail du cachot, et disparut. La vieille fil signe au groupe de s'approcher : quelques personnes s'en délachèrenl; elle se mit à genoux devant le soupirail, et dit à ceux qui l'entouraient : — Venez pa» ici, mes enfans, c'est la lucarne de la prison ; nous ne le verrons pas, mais nous l'entendrons crier : ça vaut toujours mieux que rien.

Tout le monde se pressa donc avidement contre celte ouverture, qu'on aurait pu prendre pour une issue de l'enfer, car dix minutes ne s'étaient pas écoulées qu'il en sortait des bruils de chaînes, des cris de rage et des lueurs de feu.

— Oh! je vois le réchaud, disait la femme. Tiens, le tortureur y met une tenaille de fer... Le voilà qui souffle.

A chaque aspiration du soufflet, le réchaud jetait une flamme si vive qu'on vùl dit un éclair souterrain.

— Le voilà qui prend la pince; elle est si rouge quel» bout lui brûle les doigis... Il va au fond du cachot : je n* vois plus que ses jambes... Chut! laisei-vous : nous allons entendre...

Un cri aigu retentit... Toutes les têtos se rapprochèrent du soupirail.

— Ah ! voilà le juge qui l'Interroge , reprit lecicrrow* f& melle, «lui, en sa qualité de première venue, avait la lêle entièrement fourrée entre les deux barreaux de fer du soupirail,—il ne répond pas:— Réponds donc, brigand; réponds donc, assassin : avoue tes crimes !

— Silence! dirciil plusieurs voix.

La femme retira sa lêle du imu, mais elle prit un barreau de chaque main pour élre sûre de reirnuvcrsa place quand elle aurait parlé, puis elle dit avec II cnn\iriiûn d'une hablliièe :

— Viiiis voyez bien que s'il n'avoue rien, on ne pourra pai le pendre.

Un second cri rappela sa tête à l'ouverture.

— Ah' c'est rhangi^dii clle.carvoll» la pince par terre! cAlédu réchaud... —eh bien ! Il est déjà las, le tortureur I

On entendu des coups de maiiUi.

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