‹ Isabel de Baviére (volume 2)Chapitre 13 sur 20 · VOL · texte numérisé non relu

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LE SACBE.

On avait cru d'abord que le roi viendrait à Orléans, et c'eût été bonne justice qu'il fît cet honneur à une ville qui lui avait été si noblement fidèle; aussi les bourgeois et les gens d'église, qui l'attendaient, avaient-ils fait Uîndre les maisons et les rues comme pour la Fête-Dieu; mais l'espérance de ces bonnes gens fut trompée : le roi se tint à Sully, sans venir à Orléans. De Sully il passa à Châleauneuf-sur-Loire ; enfin, de Châteauneuf-sur-Loire, il vint à Gien, et comme il avait avec lui une armée formidable, il somma les capitaines qui tenaient les villes de Bonny, de Cosne et de La Charité, de rentrer en son obéissance; mais celte sommation fut inutile, et les commandans de ces différentes places demeurèrent anglais.

Jehanne était allée voir une première fois le roi à Sully, et en avait été fort grandement reçue. Cependant, quelles que fussent ses instances, son influence n'avait point été telle qu'elle eût pu faire rentrer le connétable en grâce. Le roi déclara, au contraire, tant était grande sur lui l'influence du seigneur de La Trémouille, que c'était à son grand déplaisir qu'il avait été servi à la bataille de Patay par un homme qu'il regardait comme son ennemi. D'autres seigneurs, parmi lesquels était le duc d'Alençon luimême, s'étaient alors joint à Jehanne, mais il n'avaient pu obtenir plus qu'elle. Alors le connétable, voyant qu'il lui fallait servir le roi malgré lui, en avait pris son parti, et pour continuer de nettoyer le pays, il était allé mettre le siège devant Marchenoir.

Lorsque Charles Vil fut à Gien, Jehanne se rendit une seconde fois près de lui. La nouvelle de son arrivée fut, comme la première fois, reçue avec grande joie par le roi, et il ordonna qu'elle fût aussitôt introduite devant lui. Jehanne s'approcha de Ciiarles avec son respect habituel ; puis s'agenoui liant devant lui :

— Très cher sire, dit-elle, vous voyez comme, avec l'aide de Dieu et de vos bons serviteurs, vos affaires ont été bien conduites jusqu'ici, ce dont vous devez rendre grâce au Seigneur seul, car c'est le Seigneur qui a tout fait : or, il faut maintenant que vous vous prépariez à faire votre voyage de Reims, afin d'y être oint et sacré, comme l'ont ci-devant été vos prédécesseurs les rois de France. Le temps en est venu, et il plaît à Dieu que la chose soit faite, attendu qu'il en doit résulter un très grand avantage pour vous ; car, après votre consécration, votre nom royal s'augmentera de considération et d'honneur auprès du peuple de France, tandis qu'on même temps il deviendra plus formidable à vos ennemis. N'ayez ni doute ni peur de ce qu'ils tiennent les villes, les châteaux et les places du pays de Champagne, par lesquels il vous faut passer, car, avec l'aide de Dieu et de vos bons capitaines, nous vous conduirons de telle manière que vous passerez sûrement. Assemblez donc vos gens d'armes, très cher sire, afin que nous exécutions le vouloir de Dieu.

Quoique difficile que parût l'entreprise que proposait Jehanne, le pays que l'on avait à traverser pour se rendre à Reims étant plein d'ennemis, la jeune lille, par la conduite pieuse qu'elle avait m(Miée et par les services militaires ([u'elle avait rendus, avait aajuis une telle infiuence que cette proposition, qui, venant de la jKtrt du plus bravo et du plus habile capitaine, eût été de prime-abord jugée impraticable, devint à l'instant mi^me l'objet d'un sérieux examen. H y eut alors une assez vive discussion entre ceux qui pensaient qu'il fallait suivre les inspirations de Jehanne et ceux qui étaient d'avis de profiter du découragement des Anglais pour [lorter immédiatement la guerre en Normandie, le centre de leur puissance. Alors, lonime chacun soutenait son parti, le duc d'Aleuçon, qui cUil pour lo **-

OJitT. COUPL. — XI.

cre, proposa tout bas de faire de nouvelle questions à Jehanne, pour s'éclairer encore sur la source de ses inspira, lions. Le roi et plusieurs de ses conseillers furent de cet avis ; mais ils craignaient que cette indiscTétion ne déplût à la jeune fille, lorsque allant elle-même au-devant do leurs désirs :

— Messeigneurs, dit-elle, au nom de Dieu I ne vous cachez point de moi, car, que vous parliez haut, que vous parliez bas, je sais parfaitement ce que vous f>ensez. Vous voulez que je vous répète ce que m'ont dit mes voix touchant votre sacre? et bien I je vous le dirai. Je me suis mise en oraison, en ma manière accoutumée, me plaignant que ni le duc d'Alençon ni le comte de Dunois ne voulaient croire à ce que je disais, que vous seriez oint et sacré sans empêchement : alors les voix m'ont dit : « Fille de Dieu, va trouver le gentil dauphin lui-même, va, va, et nous te serons en aide. » Et aussitôt je suis partie ; car dès que j'entends ces voix je suis remplie d'une grande confiance et d'une grande conviction, et comme elles ne m'ont jamais trompée, je fais aussitôt ce qu'elles m'ordonnent. Et en disant ces paroles, Jehanne levait les yeux au ciel, et toute sa physionomie prenait le caractère d'une sublime exaltation.

— Mais, dit alors le roi déjà à moitié convaincu, si nous faisions d'abord l'expédition de Normandie, et le sacre ensuite ?

— Le sacre d'abord et avant tout, gentil dauphin, reprit Jehanne ; ou alors je ne pourrai plus vous aider.

— Pourquoi cela, Jehanne ? demanda le roi.

— Parce que je ne durerai guère plus d'un an, dit Jehanne en secouant tristement la tête.

— Comment cela, dit le roi, et qu'arrivera-t-il donc de vous passé cette époque 1

— Je ne sais, répondit Jehanne, mes voix ne me l'ont pas dit ; mais ce que je sais seulement, c'est que ma mission se borne à faire lever le siège d'Orléans, et à vous mener sacrer à Reims. Partons donc, gentil dauphin, et cela le plus tôt possible, car c'est la volonté de Dieu.

La jeune fille parlait avec une telle conviction, que la confiance qu'elle avait en Dieu passa dans le cœur de tout les assistans, et que, si difficile que parût cette nouvelle entreprise, comme elle était moindre à tout prendre que celles qu'elle avait exécutées déjà avec tant de bonheur, il fut résolu à l'unanimité que l'on ferait selon son désir, et que l'on partirait incontinent pour la ville de Reims, sans essayer de recouvrer la Normandie, et sans même faire aucune tentative sur les villes de Cosne et de La Charité.

En conséquence, le roi envoya des messages par le paj-s afin de convier les capitaines qui devaient l'accompagner dans ce grand voyage, et lorsque tous les élus furent rassemblés, après avoir pris congé de la reine, qui était venue de Bourges à Gien à cet etTet, et que l'on n'osait emmener à Reims, à cause des hasards de l'entreprise, il ordonna l'avanl-garde, qui, sous les ordres de la Pucelle, devait éclairer le pays par lequel il devait passer, et partit de Gien, le jour même de la Saint-Pierre, piquant droit sur Reims, et marchant a travers lo pays comme si le pays lui appartenait.

Au reste, le roi avait autour de lui une plus grande puissance qu'il n'avait jamais eue; car, avec sa bonne fortune, la fidélité Ini était revenue de tous côtés, et chacun était, à l'occasion du sacn», accouru avec un tel empressement, qu'il avait décidé qu'on emmènerait tous ceux qui s<' pr»?senteraienl, à l'exception du connétable, auquel il tenait toujours rancune. Or, tous ceux auxquels était (xirvenue la nouvelle de ce voyage étaient accourus, et cb.acun tenait à si grand honneur d'en être, que de très nobles chevaliers, qui étaient ruinés p;tr la guerre et qui n'avaient pas de quoi racheter de grands chevaux de l>ataille, y allaient amime archers et comme cousteliers, y allaient montes sur le^ premiers chevaux qu'ils avaient trouvés, et, dans toute cette multitude, il n'y en avait ^>as un seul qui ele»àt le moindre doute sur le succès de l'oiitrepriso, tant Jehanne était regardée à celle Ueuro cvnuue une sainte lille et uu«

ŒUVRES œMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS.

pipusc inspiri^e. Oimnt h p\U\ plie chevauchait à l'avantparde, comme ncîiis l'avons dit, toujours armée de toutes pièces, supportant tontes les fatigues Cflmme un cafiitaine de guerre, toujours la première au départ, la dernière à la retraite, et conduisant par la route ses gens en si belle ordonnance, que Danois ou Lahire n'aurait fiu faire mieux; atissi, une pareille discipline était-elle l'objet d'une gr«nde admiration pour les capitaines et les gens de guerre qui, cinq mois à pteino auparavant, avaient vu Jelianne arriver de son village, simple, pau\Te et pelite paysanne, et qui la voyaient maintenant menant les affaires du royaume à l'égal des plus intimes conseillers du roi; et cette admiration 8'augmenlait enc^r<% lorsqu'en s'approchant d'elle, ils la trouvaient de si belle et si bonne vie, do si douce et si modeste conversation, et qu'ils la voyaient, toujours pieuse, s'arrêter à toutes les églises pour prii-r, et chaque mois, ■une fois au moins, se confessant et recevant en communion le précieux corps de notre Sauveur.

Le premier jour, la Pucelle était partie de Gien et était allée coucher en un village à quatre lieues au delà : c'était la distance qu'elle devait maintenir pendant toute la route entre son avant-garde et le corps d'arméo du roi, qui ainsi pouvaient conserver l'un avec l'autre de faciles communications. 1* roi partit le lendemain, et, toujours précédé |iar Jchanne, marcha droit sur Auxerre. Auxcrrc tenait pour les Anglais; aussi, en voyant arriver l'armée française devant leurs murailles, les bourgeois firoiit-ils prier le roi de passer outre, et qu'ils lui paieraient une contribulion. Jelianne voulait que l'on n'entendît à rien, disant que |p roi étant dans son royaume n'avait qu'à ordonner, et que la ville lui ouvrirait ses portes; mais les bourgeois ovaienl déjà trouvé l'endroit vulnérable, et s'étaient adressés au sire de La Trémouille, de sorte que lo tout puissant cons(>iller persuaiJa le roi <le ne pas s'arrêter fc un siège qui pouvait traîner en longueur et lui foire perdre un préiMeux temps. I>a proposition des bourgeois fut donc acceptée, et le roi reçut en manière de soumission une petite somme, tandis que, à ce que l'on assurait, le sire de La Trémouille avait reçu pour sa part plus de six mille écus. Les ca(>itaines du conseil du roi lurent très nn^-onlens de cette concussion, et surtout Jelianne, qui, au moment du départ, n'avait pu obtenir (|u'un iru par homme sur la solde arriérée que l'on devait à s<^s soldats, cl qui voyait ainsi gaspiller par un favori l'argent dont les pauvres gens d'armes avaient si grand l)esoin.

Cependant, comme pour faire pris<^ de possession, le roi demeura trois jours lnf^é devant Auxerre, et pendant ces Injis jours la ville pourvut à tous ses besoins, anisi qu'A ceux de son armé<>; puis il se mil en roule, iirant surSaint-Florenlin, qui lui lit pleine et entière obi-issanco : il ne s'y arrêta donc que pour s'y reposer, ei, après moir reçu le senuent de fidélité de ses habilans, il iJarlif pour Tniyes; l;i(pie||p ville ne laisMit pas que de lo l'orl inquiéter, étant une gTow* cite l'ei niée de nuirs et ayant une garnison anglaise de près de mille homriic-s.

Ce n'était point sans raisons que le roi avait élevé ers doutes, car, 6 f)einn l'avant-garde fut-elle en vue de* la ville, que les Anglais . sortirent br.iveiiienl et Murent préw^ter le combat «ux gen« du roi, qui, n'élaiit (>oint habituas k une telle audace, surtout lorsqu'ils marchaient en coni(iasmie de U Pui-elle, w' ruèrent sur les ennemis, cl, npr^ une courte lulli', l<« r»>[Hiiiv,èreut dans l.i ville.

Sur ces eninfailes, le roi arri\a, cl ranipa avec s<)n qtmèo autour de la ville, es|ii-rAiil que, sur « elle siinple dérnoristratlon, l.i iryiii«iii niik'laise coiiiposenut ; mois, contre son attente, nnq <iu six jours ne passiTciil ainsi, mnn que Icii nwiégés ré|iiiriili«wnl A aucune des prometaes ou des nii-nacM <pii leur furent faïUw.

La <iilui4lion était gr.ne, il, «.m* une espèce de mirante qui oui alors son «c<-«iiiijiIi*miii..||I, I Ile fi)t devi nue plus criliquo encore. Il y a\aiI (piilr. mi , mq mois .'i («u près qu'un (ord'ller, notniné friV»- Un Inril, qui él.iil du pnrli du roi et qui allait pr/^rlmnl jinr le pnyn, n'était «rrèie ii , tmjr*, et avait WrniiitA tous Im ««Tinoiis qu'il «vait fajl:! i

pendant l'Avent par ces paroles : « Semez largement de« fè\es, nies fièrcs, semez largimient, c'est moi qui vous le dis, car celui qui les doit niuissonner viendra bientùl. » Comme on avait une grande confiance dans la sagi-sse de frère Richard, chacun avait obéi h cet ordre, laissant à Dieu le soin de lui en apprendre la sifinification; or, les fèves avaient été semées, les fèves avaient grandi, les fèves étaient mrtres, et l'on allait se mettre h la récolte lorsque le roi Charles avait paru avec son armée. Dès lors il éUtit évident que c'était là le moissonneur annoncé, et, eu même temps que l'armée, qui manquait de vivres, bénissait Dieu de trouver aiusi sur pied une bonne et saine nourriture, les gens de la ville se disaient tout bas que c'était un gros péché, comme Français et comme chrétien, do si- dcfeiidr« contre un prinu' qui avait si évidemment le Seigueur de son côlé ; d(! sorte que, malgré c^s lières réponses que faisaient les Anglais, il y avait dans la cité même un parti royaliste qui était tout prôl, s'il arrivait à une arlainc puissance, à ouvrir les portes au roi Charles VU.

El le roi avait en effet besoin que ce parti conquit proniplenient sa majorité : car, après cinq ou six jours d'atteute, les champs de fèves, si copieux qu'ils fussent, commençaient à être fort cntamt's; aussi le S'^ptièiiie jour, les ducs d'Aleuçon et de Bourbon, le comte de Veudôme, et plusieurs autres des plus nobles et des plus sages, furentils convoqués chez le roi, où se trouvait iiiouseigneur l'archevêque de Reims, et là on commença à délibérer sur ce qu'il y avait à faire. Quant à Jehanne, on l'avait écartée à dessein de wlte délibération; car. comme c'était par son avis que l'on s'était mis dans ce fâcheux c^is ou craignait que sa grande conliance dans ses révélations qui, œtte fois, semblaient lui avoir fait faute, ne la port.is»eut a maintenir son opinion, et à ^Hjusser l'armée dans une position plus fâcheuse encore.

Alors, chacun, encouragé qu'il était par l'absence de Jehanue, exposa le danger dans toute sa grandeur. Quelque promesse qu'on eût pu l'aire aux paysans que les vivres qu'ils ap|)orteraient leur seraient pajc*», ils avaient été si souvent trompés par de ttMles promesses qu'ils u'apportaienl rien. D'un autre côté, l'armét! n'avait avec elle oi c.inons, ni bomb.inles, ni aucune niacbine de siège, et la ville la plus proche d'où on eu pouNail faire venir était Gieu, et de Gien à froyes il y avait trente liems. Ct-s difûculles bien exposées, le roi requit son clianci'lier de recueillir les voix pour Siivoir ce qu'il > avait à fane. Tout le monde fut d'avis qu'il lallail lever le siège et s'en retourner derrière la Loire, car, disait-<.iu, si le roi u'avait puenlardansune petite villecommeeliiit c^lle d'Auxerre, il n'arriverait jamais à forcer Troyes, qui était une grosso cite bien armée et luen défendue; mais lorsquo l'on arriva à l'ex-chanceher, ninitre Hubert Le Massoii, seul coulre tous, il fut d'aMs qu'il laudrail prendre p^itieiice et p<.>us.ser plus av.int, car, dit-il au roi, lorsque vous awz, trt's dier et très honorable sire, enlivpns ce voyaKe, C4> ii'elait point par la lui que vous aviez dans les forit-s humaines, uiais dans la confiance que vous avait inspirée Jeliauiie. Or, mon oonsi'il est donc, conlinua-t-il, que ce voya^ ayant été décidé p:ir l'iuQuence de la Pucelle, la Fuci^le doit être ICI présentée la n»olulion qu'on preinlra. pour qu'elle puisse approuMr ou comb-ittri- o'ile résolution.

Comme il arJievait ix's (viroles. on lieurla forteiiieiit h \a la |)orle; l'huissier ouvrit, <-l l'on «it imr.iiln' Jeli.iiiiie.

Alors la jeun>' lillo lit quelques (ws en a\aiil, et a^ir^s avoir salué le roi :

— SiH', dii-)lle, me* voix m'ont appris qu'il se débalUil ici «le KTiiiiles rhos*-s, et je suis wnur : car si lo oiHiseil des liomiiies est bon. o'Iiii di- Me^^in- est encore m'tlleur.

— Soyez la bien arrivis'. J dit le i h.' t lo mi ot Hcin «xniseil soiil a ■ ure dans ■: ■ s fierplexiles sur t'f qu'il y ■ a t.iin-; et il lui re|M>lfl mol IMMir mol (oui ce qui avait ete dit av. ml qu'vIWarrn.'il. lui •xposjtnt avec frauuliise l'avis de etiai iin.

— .Sire, dit alors Jeliaiiue ea s'adn'»saul au n>i, «TSt-jU cruo ea ce quo j« dirai T

JEHANN'E la PU€ELLB.

fidl

— Jrlianiie, répondit le roi, n'en faitos aucun ilovito; si vous dites des eliosos possibles et raisonnables, nous vous croirons volontiers.

Alors elle se retourna vers les conseillers.

— Encore une fois, messieurs, deiuanila-t-cllo, serai-je crue?

— C'est selon ce que vous direz, Jchaune, répozidil lo clianceiier.

— Eh Lion! sachez, geniil dauphin, dit de nouveau Jehanno en s'adressant au roi, que cette cité est vôtre; et que si vous vouiez demeurer encore devant elle seulement deux ou trois jours, elle sera en votre obéissance, soit par force, soit par amour.

— Mais, dit le roi, qui vous porte à me donacr cette assurance, Jehnune?

— Hélas I répondit ia jeune fille, je n'ai aucune preuve, ai aucun signe, que ia promesse que mes voix m'en oui faite; mais il me semblait avoir assez souvent dit la véril^j jusqu'à présent pour que l'on me crût sur parole, surtout quand je ne demande pas uiic chose plus difiicile que d'attendre deux ou trois jours.

— Jelianne, reprit alors le chanox>tier après avoir consulté chacun des yeux, si l'on était seulement certain que la ville se rendît dans six jours, on utlendrait bien encore jusque-lii; mais qui nous dira que ce que vous dites est la "vérité?

— C'est la vérité comme loul ce que j'ai dit jusqu'à présent, n'en faites aucun doute, dit Jehanne avec tranquillité.

— Eh bien! dit le roi, qu'il soit donc fait comme vous le désirez, Jelianne; croyez-moi, c'est une grande responsabilité qvie celle dont vous vous charg"ez là.

— Qu'on me laisse faire, dit Jehanne, je réponds de tout.

— Faites donc, dit le roi, car vous parlez d'un ton si convaincu, qu'il faut bien que chacun se rende à, votre avis.

Jehanne fit une révérence au roi, puis sortant aussitôt du conseil, elle monta à cheval, prit une lance, et, suivie de sou porte-étendard, elle mit en besogne chevaliiTS, ccuyers et gens d'armes, afin d'apj)orter des fagots, des fascines, des poutres, et jusqu'à des portes et des feuf'tres, afin de faciliter les approches de la ville, et d'asseoir, lo plus près possible des murailles, uni; petite bonibarbe et quelques canons de moyen calibre qui étaient dans l'armée; donnant des ordres aussi exacts et aussi précis que si, de toute sa vie, elle n'eiU fait autre chose que de commander des sièges, ce qui émerveillait tout lo monde, et surtout les petites gens qui, ayant le bonheur d'avoir moins de science que les grands, avaient aussi plus de foi.

Or, les gens do Troyi'S. voj-ant les grands préparatifs que l'on faisait contre eux, commencèrent h s'assertibler sur les murailles et à mumniier hautement. En ce monient, soit hasard, soit signal du oii^l, une luiéo de papillons blancs vint voltiger autour do l'étendard d(î Jehaime, si nombreux qu'ils semblaient un nuage. A colle Tuo, les bourgeois de la ville n'y tinrent pas davantage, et Criant au prodige, ils déclarèrent aux Anglais ijue c'était oflenser Pieu ijuo de résister à celle qui était envoyée do par lui, et, que ce fût ou non le plaisir dos gens île guerre, ils voulaient parlementer. Do leur côté, les gens do guerre, qui n'étaient pas trop éloignés d'entrer en arrangement, de pour qu'il no leur on arrivAt autant qu'à ceux do Jargoau, nomménn1quel(|uos-uns d'outre eux pour arcompagiierl'évPque et les bourgeois les plus notalilos do la mIIo, qui s'éUiient incontinent lonnis pour venir au-devant du roi. Lo mémo soir, et conimo Ji'haimo continuait toujours ses préparatifs, Charles, à son grand étounomont, vit donc s'ouvrir les portos de la ville, ot une nnnibrouso députatalion s'avancer vers lui. IMlo V(-nait doniaïuler au roi dos conditions si raisonnables, qu'elles furent à l'instant mi^ine acceptées : ces conditions étaient que les gons do guerre uuraieul ta vie sau\c et s'en iraieut chcï eux avec leurs

biens, et que ceux de la TÏUe se mettraient en l'obéissance du roi.

I-e soir mi^me, il y eut grande f<^te et grande réjouissance dans la ville; car les bourgeois ne pouvaient mAmc attendre que l'ennemi fût parti pour exprimer la joie qu'ils avaient d'être re<levenus Français ; et comme ils savaient qu'il y avait dans l'armée de pauvres gens qui, depuis cinq ou six jours, ne vivaient d'autre chose sinon que de fèves et d'épis de froment, ils enToyf>rent au camp bon nombre de voitures de vivres qui furent distribués parmi les hommes d'armes; et chacun, depuis le roi jusfju'au dernier soldat, bénissait Jehanne de ce que, dans une si dure circonstance, elle avait constamment eu confiance en Dieu, ce dont Dieu évidemment la récompensait.'

Le lendemain, la garnison anglaise sortit par une port**, tandis que les archers du roi entraient par l'autre, et so formaient en haie par toutes les rues oîi il devait passer; mais à cette sortie il s'éleva une grande conteslalioi.

Les Anglais voulaient emmener leurs prisonniers ay«c eux, prétendant qu'ils avaient traité à la condition de sortir de la ville eux et leurs biens, et que le« prisonniers de guerre, étant la propriété, jusqu'hrançon, de ceux qui les avaient faits, devaient ?tre compris dans ces biem. Jehanne, de son côté, soutenait que l'on n'avait entendu par biens que les chevaux, les armes et l'argent. On en était donc là, tenant bon pour soi, et ne voulant point changer d'opinion, lorsque le roi Charles envoya dire que les Anglais n'avaient qu'à mettre leurs prisonniers à un prix raisonnable, et qu'il les rachèterait. Les Anglais, qui avaient été sur le point de se les voir enlever pour rien, se montrèrent accommodans, de sorte que, le roi ayant accepté leurs conditions ej leur ayant envoyé la somme qu'ils demandaient, les pau\Tes prisonniers se trouvèrent libres, bénissant de grand cœur la Pucolle, à laquelle ils devaient leur liberté; et la joie était d'autant plus grande parmi ces malheureux, que beaucoup étaient de pauvres Écossais qui, dans leur pays m^me, n'avaient pas de grandes ressources , el à pins forte raison, comme on le comprend, quand ils en étaient éloignés de 500 lieues.

Vers les dix heures du matin, tous les Anglais étant sortis de la ville, le roi, les seigneurs et les capitaines y firent leur entrée magnifiquement vêtus. Quant aux gens de l'arniéo, comme ou avait peur, vu les grandes jiriv»tions qu'ils avaient souffertes, qu'ils n'ooNwionnassent quelqm^ dégâts chez les bourgeois, ils demeurèrent aux champs sous la conduite du seigneur de Loré, et on leur y envoya, comme la veille, bon nombre de voilures richement chargées do pain, de viandes et de fruits.

Le lendemain, sur l'exhortation de la Puei-lle. qui semblait ne vouloir prendre aucun ro]>os tant qtie If roi ne serait point sacré, Charles VII n'prit la roule de lUeims ; alors, en signe de possession, toute l'armée qni ft>-sil campé, comme nous l'avons dit, hors des portes, défila par la cité, en belle ordoniiaïKO, ot sans (pi'il i-n réstiltSt aucun désordre. De leur cAté, O'nx de la ville firent sornicnl d'être Lkjiis et loyaux sen-iteurs du roi, sermeïit qu'ils tinrent exaiiemenl depuis lors.

El le roi et les seigP'^urs. toujours préi^Més de la Pncello, chevauchèrent tant qu'ils arrivtn'ut bienlW derant la ville de Châlons en Champagne. Pendant toute la route on avait eu quelqih^ crainte sur la façon dont on ïi^rsit reçu dans cette cité, lorsqu'on ap(Tri>clianl des muraille», le roi vit les pi^rtes s'ouvrir, et venir au-derant do lui ré%-^ue et les plus notablis do la ville, qui d«Mnnndaiert à lui faire serment d'obéissance. l.e roi imilail, roimne ^ Troyes, qu(> son amiéo eamjvM hors des murailles; nwis les liourg(\iis étaient si contons qu'ils demandèrent à rrreroir les soldats chez eux et à les ftston-r. Er q\iift«Tjt ChSlons, lo roi y mit, conmie il avait fart h Troyi>s. un capilaint\ dos officiers et une ganiison.

El il on fut autant de la ville de ?epl-?auH. dont lo chAleau apparten.iit à rarrbovêque lic Reims, maisqiii avait garnison anglaise. l>tie gnrmscm. quoique commau-

CEmUES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DL'MAS.

dée par deux braves gentilshommes tenant le parti dos Anglais, ne voulut point attendre l'armée royale, et partit, laissant les bourgeois libres de so rendre ou de se défendre : les bourgeois ne furent pas plutôt maîtres de cette liberté, qu'ils en profitèrent pour ouvrir leurs portes et pour venir joyeusement au-devant du roi.

Cette ville n'était qu'à quatre lieues de Reims ; il fut donc convenu qu'on ne ferait que s'y reposer, et que le roi en partirait le lendemain dès le matin avec rarelicvêijue pour recevoir son sacre; aussi toute la nuit tit-on force diligence pour que tout fût prêt. Et ce fut un miracle comment toutes choses se trouvèrent, entr'autres les habits royaux, lesquels, sans que l'on sût comment ils étaient venus là, étaient si riches, si beaux et si frais, qu'on eût dit que le roi les y avait envoyés à l'avance.

Le roi, attendu que l'abbé de Saint-Remy n'a coutume de remettre la sainte ampoule, dont il est le gardien, qu'après que certaines formalités sont accomplies, ordonna, pour les accomplir, le maréchal de Boussac, le seigneur de Retz, le seigneur de Graville, et l'amiral Culant : tous quatre partirent avec leurs bannières et bien accompagnés pour aller chercher l'abbé de Saint-Remy. Arrivés à l'abbaye, les messagers royaux firent le serment de conduire à Reims et de ramener sûrement à Saint-Remy l'abbé et la précieuse relique dont il était porteur; puis ils remontèrent à cheval et accompagnèrent l'abbé, chacun marchant à côté du poêle, sous lequel il cheminait dévotement et solennellement, avec autant de piété que s'il eût tenu dans ses mains le précieux corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Us cheminèrent ainsi, suivis d'une grande foule de peuple, jusqu'en l'église de Saint-Denis, où ils s'arrêtèrent, et où l'archevêque de Reims, revêtu de ses habits sacerdotaux, et accompagné de ses chanoines, la vint (juerir, et, l'ayant prise de ses mains, la porta dans la cathédrale, et la posa sur le grand autel. Les quatre seigneurs à qui la garde en était confiée entrèrent avec elle dans l'église, à cheval et toujours armés de toutes pièces, et ne mirent pied à terre qu'au chœur; encore gardèrentils la bride de leurs chevaux à la main gauche, tandis qu'à la main droite ils tenaient leur épée nue.

Puis le roi vint à son tour magnifiquement vêtu, prononça entre les mains de l'archevêque tous les serniens accoutumés, et, s'étant mis à genoux, fut fait chevalier par monseigneur le duc d'Alenron : alors l'archevêque procéda à la consécration, suivant d'un bout à l'autre toutes les cérémonies et solennités indiquées par le livre poiitIGral; si bien (|ue la cérémonie dura dt'|iuis neuf heures du matin jusqu'à deux heures de l'après-midi, et p<'ndant tout ce temps la Puérile se tint près de lui, \>ottant son étendard dans sa main; puis r>ntin le roi fut sacré : on lui posa la couronne sur la tête, et en ci' moment tout hornuK! cria : Noèll et comme les trompettes sonnèrent en mêirir temps, a? fut un si grand et si joyeux bruit, qu'il semblait que les voûtes de la cathédrale dussent en éclater.

I-a cérémonie achevée, Jehanno so jeta aux pieds du roi, et lui baisant les genoux :

— Gentil roi, dit-elle, maintenant le plaisir de Dieu est eiéculé; vous venez d(> recevoir votre digm^ sacre, et vous avez montré |>ar là que vous étiez le seul et vrai roi de France, et que le royaume doit vous ap|>artenir. Or, maln- (enant, ma mission est accomplie, et je n'ai plus rien à faire ni à la cour ni en l'armée; permettez donc que jo me relire daim mon village, près de mes parens, allii que j'y vive ainsi (|u'il convient à une huiiible et p.iiivre iwysanne; et ce faivinl, sire, j'aurai une plus gramle reçoit iiaiv^ince de votri' simple congé que si vous me nommiez la plus grande diinii' de France après la reine.

— Jehaiine, ré|Mindit le roi (pu depuis loiiKleinps s'attendait à celte demande, tout ce que je suis en ce jour, c'est h voiisipie je le dois; vous m'avez, il y n (iikj iiioi.h, pris |>auvrc> et laible h Ohinoii, et vous m'avez mené for! et triomphant à Reiiii»; \ou.i êli s donc, lu maîtresse, M c'est h vous d'ordouuor bien plutôt (|uo do re<iuÉrir.

Mais vous no m'abandonnerez pas ainsi ; je suis oint et sacré, il est vrai; pourtant, afin que la cérémonie soit complète, il me reste encore à faire le pèlerinage de Corbigny, où est, comme vous le savez, le corps du glorieux saint Marconi, qui est de notre race. Venez donc avec nous à Corbigny, Jehanne, puis après vous ferez ce que vous voudrez.

— Hélas! hélasl dit Jehanno, mes voix m'avaient dit de partir aujourd'hui même; c'est la première fois que je leur désobéis, et j'ai grand'peur qu'il ne m'en arrive malheur.

Le roi essaya de rassurer Jehanne; mais, sans répondre à tout ce qu'il pouvait lui dire, elle demeura triste et abbattue; si bien qu'en sortant de cette église où elle était entrée triomphante, elle avait l'air d'une condamnée. En arrivant à la porte, cependant, elle releva la tête et jeta un cri de joie : elle venait de reconnaître dans la foule son jeune frère Pierre, qui s'était sauvé de Domremy, et qui était venu jusqu'à Reims pour voir si c'était bien sa sœur cette femme dont on racontait par toute la France de si grandes merveilles. Jehanne se jeta dans ses bras; car, comme on le sait, Pierre était son frère bien-aimé, et passa toute la journée avec lui à parler de ses parens, de son vieux curé et de son village. Tous la bénissaient à qui mieux mieux, et chantaient ses louanges comme si elle eût déjà été sainte et dans le paradis.

Le soir, le roi envoya chercher le jeune homme, et Jehanne l'attendit vainement jusqu'à dix heures, moment où, accablée de fatigue, elle se coucha. Le lendemain, à Son réveil, la première personne qu'elle aperçut fut l'enfant richement vêtu en page : il venait annoncer à sa sœur qu'il faisait désormais partie de sa maison, et que, pour qu'il fût l'égal d'Imerget et du sire de Daulon, le roi lui avait accordé, à elle et à toute sa famille, des lettres de noblesse, ainsi qu'un blason, si beau, qu'il n'y avait point son égal dans toute l'armée. C'était un écu d'azur à deux fleurs de lis d'or, avec une épée d'argent à la garde dorée, avec la pointe en haut férue et une couronne d'or.

— Hélas! hélas! répéta Jehanne en soupirant, plût h Dieu que je fusse restée une simple paysanne, que je n'aie jamais porté d'autre épée que ma houlette, et que les seules couronnes que j'eusse touchées fussent U-s couronnes de fleurs que je suspendais aux branches des arbres des Fées, ou ijue je déposais sur l'autel de la pauvre église de Donireniy.

Néanmoins, Jehanne, qui sentait l'esprit se retirer d'elle, fit encore quelques tentatives [)0ur partir ; mais sa retraite, dans les circonstances où l'on se trouvait, et au nionieiit où .son influence sur l'armée était à son comble, parut une chose si fatale, que le conseil du roi s'assembla, et (ju'il fut convenu que l'on remontrerait à Jehaiiii^ toutes les conséiiiieni-es de son départ. Au reste, le roi ne voulut loinnieilre à personne lt> stiin d'une négociation si importante; il Ht venir la Pucelle, et la supplia, en son nom et en celui des gens de guerrt\ de ne point qiiilter l'armée, prétendant ipi'elle était l'ange gardien de la France, et que. si elle s'en allait, sa l>onne fortune .s'en irait avec elle. Jehanne soupira fort, et jiarut longt(>m(is hésiter; enfin, comme Charles VII insistait de nouveau :

— Gentil roi, ditH-lle, ce n'est point à une (minre llllo coinmi» moi de lutter de volonté ovec un puissant prinœ comme vous : qu'il soit fait ainsi que vous lu désirez, et advienne de moi ce que Dieu diVidera!

le même soir, Charli-s VII annonça tout joyeux à son coils<'il que la l'ilCell'- restait près de lui.

yuant a Jehanne, diVlilée alors à s»' rejeter de nouveau d.iiis cette i-xislence di- guerre et de |M)lilique qu'«'lle voulait cjuilter, et, ayant \\i avi* Krnnd'peme celle pl.io', qu'en son triple Utr»' de pair du nijaiinie, |>our la Fl.mdn", l'Artois et la Bourgogne, le dur Philippe ovnit Iniv-én vide nu sjicre du roi, elle lit venir le même M>ir le Irèn* Paipierel, qui lui servait de M'i ril.un', cl lui <lii la ]KHiT le noble duc la lellre «uiv.iiite qu'elle signa de sa i roi\.

Celte lettre «jcrite, Jehanne demeura encore quatre jours

JEHANNE LA PUCELLE

à Reims ; pendant ces quatre jours, un Ecossais fit son portrait. Elle était représentée tout armée, agenouillée sur un genou, et présentant une lettre au roi. C'est, d'après la propre déclaration de Jehanne, la seule image qui ait jamais été faite d'elle.

a Jhesus Maria.

a Haut et redouté prince duc de Bourgogne, Jehanne ia Pucelle vous requiert, de par le roi du ciel, mon droiturier souverain seigneur, que le roi de France et vous fassiez bonne paix, ferme, et qui dure longuement. Pardonnezvous l'un à l'autre do bon cœur, entièrement, ainsi que doivent faire loyaux chrétiens, et s'il vous plaît de guerroyer, allez sur le Sarrasin. Prince de Bourgogne, je vous prie, supplie et requiers tant humblement que je puis requérir, que ne guerroyiez plus au saint royaume de France; et faites retirer incontinent et brièvement vos gens qui sont en aucunes places et forteresses dudit royaume. De la part du gentil roi de France, il est prêt de faire la paix avec vous, sauf son honneur. Et je vous fais savoir, de par le roi du ciel, mon souverain et droiturier seigneur, pour votre bien et pour votre honneur, que vous ne gagnerez point de batailles contre les loyaux Français, et que tous ceux qui guerroyi^nt audit saint royaume de France guerroyent contre le roi Jhésus, roi du ciel et de tout le monde. Et je vous requiers et vous prie à mains jointes que vous, ne fassiez nulle bataille ni ne guerroyiez contre nous, vous, vos gens et vos sujets. Croyez sùn^ment, quelque nombre de gens que vous ameniez contre nous, qu'ils n'y gagneront rien : et ce sera grand'pitié de la grand'bataille et du sang qui sera répandu de ceux qui y viendront contre nous. Il y a trois semaines que je vous ai écrit et envoyé de bonnes lettres par un hérault, pour que fussiez au sacre du roi, qui, hier dimanche, 17» jour de ce présent mois de juillet, s'est fait en la cité de Reims. Je n'en ai pas eu de réponse ni oncquos depuis n'ai pas eu de nouvelles du hérault.

» A Dieu vous recommande et soit garde de vous, s'il lui plaît, et prie Dieu qu'il y mette bonne paix.

» Ecrit audit lieu do Reims, le 18 juillet. »

L'ÉPÉE de SAINTE-CATHERINE DE FIERBOIS.

Comme le roi l'avait dit h Jehanne, il se rendit do Reims h Ciirliigny pour y faire ses dévolions sur le tombeau du bienheureux saint Marconi; puis, celte dernière formalité d(! son sacre accomplie, il décida (pie l'on (Miln^rait, pour se rapprocher de Paris, dans cette province que l'on appelle encore de nos jours l'Ile-de-France et ([ui enloure la capitale. Le moment en effet était bien choisi pour une |)areillo expédition : le régent était allé au devant des troupes que lui envoyait le cardinal de Winchester ; le dui" de Bourgogne, toujours hésitant entre une rupture avec l'Anglelerro "X un raccommodeniiMit ave{; la France, avait retiré ses honnnos d'arm(\s do la Picardie; enfin, les ducs de Lorraine et de Bar, et le seigneur de Commercy. qui autrefois élaient anglais, étaient venus eux-mêmes rejoindn> le roi pcTidaiit sa inarch(> lriompbanti> vers Reims, et lui avaient fait de nouveau serment de fidélité.

Aussi ?i p(nn(> le roi lut-il arrivé h Vailly, qui était une pi^tile ville à quatre lieues de Soissons, qu'il apprit que tout marchait ii ses désirs : Oliàleau-Thierry. Provins, Coulonuniers, ('.récy-en-l!rie, sur la seule sonuualion de ses capitaines, s'étaient rendues franeaises. Soissons et Laon, souunés à leur (our en s(mi nom et par lui-même, suivirent bieutiNt cet exemple; Soissous surtout l'apiielait si joyeuseuienl, qu'il s'y rendit aussiliM [lour sati>taire au desIr de ses habit. uis ; puis, de Soissiins, il passa ."» CliAtieau-Tiiierry, cl entia de CluMeau-Thierry à l'rovius, où il

séjourna quelques jours, sur les nouvelles qu'il eut que de leur c<3té les Anglais s'approchaient.

En effet, le 24 juillet, le duc de Bedford était rentré à Paris avec les nouvelles troupes que lui amenait le cardinal de Winchester, de sorte qu'il était sorti de la capitale avec douze mille combattans à peu près, et venait au devant de l'armée ; de son côté il avait passé par Corbeil et Melun, et s'était arrêté h Montereau, de sorte que quelquet lieues séparaient seulement les deux armées.

A Provins, le roi reçut une lettre du régent anglais. Cetto lettre, qui lui fut remise par un héraut qui portait le propre nom de son maître, contenait un défl. Le régent offrait au roi de France de vider par une seule bataille toute cette longue et sanglante querelle. La lettre, comme on le comprend, fut reçue avec grande joie par Charles Vn et la brillante chevalerie qui l'entourait; de sorte qu'après avoir grandement fêté le héraut anglais, le roi le fit venir, et lui ayant donné de nouveaux présens, et entre autres la propre chaîne qu'il iwrtait à son cou :

— Va dire à ton maître, lui dit-il, qu'il aura peu de peine à me trouver, puisque c'est moi qui le cherche, et que je suis venu de Reims ici dans le seul espoir do lo rencontrer.

Alors le roi fit la moitié du chemin qui le séparait de l'ennemi, et ayant trouvé pour combattre un lieu à la convenance de tous les gens de guerre, il y assit son camp, résolu d'y attendre les Anglais. Aussitôt cette place choisie, chacun fit ses diligences pour s'y fortifier de son mieux, et c'était merveille comme, au milieu de tous ces capitaines si braves et si expérimentés, la Pucelle tenait son rang, donnant pour les préparatifs de si bons avis que parfois le duc d'Alençon, Dunoiset Lahire 'abandonnaient le conseil qu'ils venaient d'émettre pour se ranger au sien. Cependant il était évident que si le courage était toujours le même chez la jeune fille, la confiance, était disparue. Quand on lui demandait s'il fallait combattre, elle répondait :

— Sans doute, il faut aller en avant.

Mais ce n'était plus elle qui disait :

— Marchez! marchez! le roi du ciel est avec nous et il nous donnera la victoire I

L'espérance était demeurée, mais la foi était remontco au ciel.

Quant au duc de Bedfort, il était resté dans son camp, qui était bien assis et bien fortifié, espérant que le roi de France, emporté par la colère que ne pouvait manquer de lui inspirer sa lettre, l'y viendrait altaquer; mais lorsqu'il vit que Charles s'était contenté de faire la moitié du chemin, et se disposait à son tour à l'attendre derrière sesretranchemens, il n'osa point lui donner cet avantage, et comme il craignait toujours qu'en son absence quelque révolution éclatiU dans la capilale.il reprit le chemin de Paris, dont les Français, par le fait de leur jK>sition, s'étaient trouvés un instant plus rapprochés que lui.

Le roi, voyant alors son entreprise sur la capitale manquée par le retour |irécipité du duc de Bedlord et le xvnfort de troupes qu'il avait ramené avec lui. as-embla son conseil. La majorité fut d'avis, tant la crainte des Anglajs était encore grande, et tant les succès nouveaux causaient do l'élounemenl sans avoir amené enaire la confianct>. que l'on se retirât sur la Loire. On avait consulte, comme dhal>il\ide. Jehanne. Jehanne s'était contonléo de n>(Kindre qu'elle croyait qu'il fallait manher sur Paris, car elle savait que, sans aucun doute, le roi y entrerait, mais elle no pouvait dire quand; et ccrimo elle ne pnniait phis rien sur elle depuis le jour du sacre, elle n'avait eu aucune influence pour déterminer une opinion contraire à wlle qui avait été prise.

En cons(V]uence, on envoya des coureurs par le |«ts, afin d'éclaiivr les environs, él de savoir («r quelle roule lo roi reiraguerait Gieii. Quelques uns de œs coureurs revinrent le lendemain de leur dep;irl. et dir\>nl qu'il y «v.iit une petite ville, nommtv Rray-sur-Seme, laquelle avait un i beau pont ivir lequel lo roi et toute lanuee pouvaieut so

ŒUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS

retirer, et que los habitans de celle ville proiiU'llaifnl obéissance et pnss;if,'e. L'armée, loiita victorieuse qu'elle était, s© mit donc en mouvement pour lialtre en retraite comme si elle eûl été vaincue, lorsque, en anivinit en vue de la ville, on apprit que, la nuit précédente, un fort détachement d' Anglais s'en était emparé. Quelques gens d'armes, envoyé en reconnaissnnce pour s'assurer du fait, fuient les uns pris et les autres détroussés.

Le passage était donc rompu et empoché, et cela si à point que, dans un moment où Dieu s'était ai visiblement déclaré po»»r la France, cet obstacle, qui en tout autre tcni|js eût été ronsidéré comme, un revers, fut tenu, tout au contraire, pour une miratuleusc faveur. Les ducs d'Alenron, de Bourbon et do Bar, les comtes de Vendôme et de Laval, Dunois et Lahire, tous les uliefs de guerre enfin qui avaient été d'opinion de marihcr sur Paris, furent bien joyeux, et, secondés par l'évéuemenl, reprirent à leur tour l'influence que l'hésitation de Jehanno leur avait (ait perdre un instant ; de sorte qu'une résolution contraire à celle qu'on accomplissait fut priseà l'instant même, et que le même jour on reprit la roule de CliAleau, d'oii l'on gagna Crespy-en- Valois, d'où l'on partit pour Dammarlin, un peu en arrière (itii|Uf'lle on loi;e;i ,ui milieu il<'s champs.

On n'était qu'i dix lieues de Paris, et tout continuait de prospérer au roi Charles VII ; partout où il paraissait, le pauvre peuple du pays venait nu devant de lui crier Noël, et chanl/int Te Devm Inudamu», Un enthousiasme si universel rendait parfois à Jehanne sa force passée ; mais celle force n'était jamaisexempte d'un c-rtaine mélancolie qui indiquait que le Seigneur n'était plus l<\ pour la soutenir.

— Au nom de Dieu! disait-elle h Dunois et au chancelier, qui man-haient pn-sque loujours auprt>s d'elle, voici lU bon peuple, bien loyal et dévot, et quand je devrai mourir, je voudrais bien que ce Dit dans ce pays-Ci.

Alors le comte do Dunois lui demanda : — Jehanne, savez-vous quand vous devez mourir, et en quel lieu ?

— Non, répondit Jdianne, je ne sais, et c'est la volonté de Mi-sfiire ; mais ce que je sais, c'est que le moment île ma mort ne [)eul ('^Ire éloi;,'né, car j'ai accompli ce que Nessire m'avait commandé, qui était de fain' lever le siège d'Orlé'ans r't (li> l.iiri' saircr le f,'i'iilil roi. Or, je désirerais maintenant, «joiita-l-<'lle en sc«x)uant tristement la tête, «ju'il voubU bien mo faire ramener près de mon père et d« ma mère, alin que je pusse encore garder leurs brebis, comme j'eUiiH accoutumée à le faire.

bl ceux qui entendaient dire à Jehanne do telles paroles étaient plu» que jamais pi-rsuadé^s qu'elle venait do Dieu, el, comme elle lo diaait ello-inême, qu'elle devait bientôt retourner h Dieu.

Mais ce nouvivtu mouvement du roi était venu presque aussiliSl h la connaissance du duc, de llcdrort, et il dut paih ili' Pans avec tout Pf qu'il avait pu raswinbli'r de troupes fKJur venir au devant de nous. Tandis que Charles était c.inqié en avaiit de Dammnrtin, il apprit di.iir que le doc de BtYlloril veiuiil d'arriver à Milrr, el étflil e.inqie en arrién^ de la montagne sur liiquclle était située la ville qui IM M'parait.

Alr«rs le roi sortit aiisslt/tt el sn mil en bataille, lamli» que l'on clinisusait les coureurs qui, sous les ordres de l-aliire, devnhiit aller rei-onnaîlre ri>iint'iiii. Mhire s'ucquilia <\p la mit^inii avec, son audace aiconluméc; il était [larvenu jiiwpi'a un Irait de (lerhn de lamiee nii«lnisp, avail lout examiné, et reYciinit convaincu que ce serait une f^iide faute au roi de l'allnquerdans la siliialion où elle se trouvait. I.e roi s'en lint donc k iv n>nH<>il, ol attendit qiin reiiiicnii sortit de son camp; mais il attendit valiiement, el l<i lendemain on lui Tint dire cpip w dur. de Biilford Wail reloiini*^ vent Paris, où vriiali-ni rlo lui arriver, h en qu'on assurait, quatre mille hnmnies .le renfort.

1^ roi tira niissitiM vrmrrfspy-on-VitliiiM, ni, ArrlvAdan* c^IIk Tille, qui (S)iiii (i'iino h^^one d'TKiis»', il s"» .^rr/^ta, el fll aommer Ojmpi>"><fne de se rendre, La «emni.iiioii eut,

comme dans les autres villes, son plein effet : les bourgeois firent répi.mdre à Charles qu'ils l'attendaient avec {grande impalience el le recevraient avec grande joie; co que voyant ceux de Beauvais, ils firent encore mieux, car à peine virent-ils les hérauts aux fleurs de lis, i|u"ils s« mirent à crier:» Vive Charles! vive le roi de France! n et renvoyant leur évêque et seigneur, qui était un nommé Pierre Cauchon, lequel était furieuT pour le parti des Ajiglais, quoiqu'il fdt Français do naissance, ils ouvrirent leurs portes sans attendre même qu'ils en fus&ent sommés.

Restait Senlis, qui était demeurée sous l'obéissance des Anglais, cl que Charles Vil ne voulait [las laisser <!errièro lui dans le cas où il marchcrail do nouveau sur la capitale. Il s'avança donc jusqu'à un village nommé Baron, et situé à deux lieues de cette ville, qu'il comptait assaillir le lendemain, lorsque arrivé là, il apprit que le duc do Ik'dford venait do nouveau de partir de là avec les quatre mille hommes dont on avait déjà entendu f)arler. Seulement, comme on le sut alors, ws quatre mille hommes, amenés par l'évêquede Winchester, avaient été levés avec l'argent du pape pour marcher contre les Bohèmes, et, fiar un abus étrange d'autorité, étaient conduits contre les catholiques, Ci'la prouvait, au reste, le degré do faiblesse où en étaient venus les Anglais, et, pour se renlorcer o'unc si faiblo troupe, ils allaient jusqu'à se jouer avec les choses saintes.

Mais, destinés à combattre Bohèmes ou Français, ils n'en venaient pas moins; de sorte que le roi ordonna que les sieurs .Vnibroi.sc de Loré ©t Xaintrailles monteraient à cheval et s'en iraient les reconnaître, afin de s'assurer de leur nombre el de leur intention. Les deux chevaliers désignés s'appareillèrent aussitùt, et, prenant avec eux vinfl de leurs gens seulement, qu'ils cboisireni [tarmi les mieu.x monli'is, ils chevauchèrent si bien qu'ils arrivèrent sur le chemin do Senlis, et qu'arrivés là, ils a(<eirun'nt un gros nuage do poussière qui .semblait monter jusqu'au ciel. Ils déptVhèrent aussitôt un courrier au roi |iour le prévenir do co qu'ils avaient vu, el qu'ils croyaient que c'était l'arméo du duc de Be»lford, assurant que lors<|u'ils auraient (jiielque certitude, ils lui enverraient un SL>eoud messager; mais le [irt'venant de se mettre sur ses gardes, ICrreclivenient, ils avancèrent encore, et si |)rès et si hardiment cpi'ils reconnurent toute l'armée anglaise marchant <lri)lt sur Si'iills. Alors, comme Ils l'avalent dit, ils envoyèrent Immédiatement un second chevaucheiir, el le roi, prévenu, sortit anssilôf de Baron, où il ét.iit trop resserré, et se rangea en bataille dans les cliani[is, ordonnant son année entre la rivière quipass<>à Baron et la toiircleMonlepiloy. De son côté, le duc de Hedford arriva vers deux heures à S»nlis, el commença à (wisser la petite rivière, sur les bords de laquelle l'armée française était ranpV», Aussitôt .\nibroise de l.oré et Xaintrailles. qui avaient côtoyé jusque-là leiiiieini, mirent leurs chevaux au fralop, el revinrent vers le roi pour l'inviter J» alta>|iier les Anglais au moment niAmo où ils étaient occup<vs de leur fMi«safre, Le conseil [kinil l>on à Charles, el il ordonna aiissîlAl do mnrchercontre eux. Mais quelipie dili^rencequo fil le mi. le ri'gent lit plus grande diligence encore, de sorte que l'avanl-garde de l'armée française trouva en arnv;inl lo [wissiige effiTliié et l'armée anglaise former en lialaille. Coiiime il fiail dei,*! pn'sqiie nuit, ch.icun (/iin(Mi où il se troiivRil, les Anglais sur le Iwird de la Nonello, el les Français ;i Mnntepi|o\ . I e s<iir m^me il y eut enim !••< coureurs des deux partis quelques rsrarm<nif lies, mais «.ins (pi'plles ameii.issont, pour les uns m pour le» niilros, aucun r^ull.'it s.iiis|i«isiint.

\je lonrieniam, au point du jour, le roi rnnjren son nrm^t» en IwtJillle : l'avanl-ffanle était romm.indé<> \>nr b- ducd'A- Irnçon et le comte de Vendôme; le corps d'ariné-e était sons les ordnH des ducs d#« Bar et de Lorraine, un Inù- Hi^nie corps fiTmanl l'aide de l'armeo était comin.indé par les marAihaiix de Bouss.ic el il.» Reii; le sire de Crnville et un rhe^all«T limo'i'in nonim> Jmn Poufnul mennirnt

JEHANNE LA PUCELLE

les archors ; enfin une arrifro-îïarde, destinée à se porter en escarmonciiant partout où besoin serait d'elle, était commandée par le Mtard d'Orléans, le seigneur d'Albret, Jeluinne la Pucclle et Laliire: (iiinnt au roi, il se tenait sur le eôté, sans aucun eonimandement, et ayant pour sa garde le duc de Bourbon, le seigneur de La Trémouille, et bon nombre de braves chevalière.

Le roi avait si grande envie d'attaquer, que, s'avanrant le premier en dehors des bataillons, il passa et repassa sur lé front de l'armée française, avec le comte de Clermont et le sire de La Trémouille, pour voir do quel côté rennemi était vulnérable; mais la science tiabituelle aux Anglais ne leur avait point lailli 'n cette oi;i'asion : le duc de Bedford avait choisi une position presque inexpugnable, près de l'abbaye de la Victoire, fondée par Philippe-Auguste aprèsia bataille de Bouvines; il avait sesilancscouverts par des haies et des fossés; la rivière et un grand étang le protégeaient par deiTière ; enfin, sur tout son front, des pii'ux aiguisés des deux bouts avaient été plantés aussi serré-s qu'une palissade, et derrière ces pieux se tenaient ces terribles archers anglais, qui, en montrant les douze flèches que contenaient leurs trousses, se vantaient do porter au côté chacun la mort de douze hommes.

En d'autres termes, à l'époque où Jehanne était inspirée, aux jours d'Orléans, de Jargeau et de Patay, la Pucelle n'aurait eu qu'à déployi'r son étendard, h marcher en avant, et chacun l'aurait suivie sans faire aucun doute de la victoire; mais la confiance, en l'abandoimant, avait abandonné l'armée dont elle était l'àme; et bien que les chefs de guerre réunis au conseil eussent décidé que la position était trop forte pour ôlre attaquée, et que le roi risquât do perdre ainsi en un seul jour ce qu'il avait reconquis avec tant de peine, on fit offrir aux Anglais la batailU^ s'ils voulaient sortir; mais de leur côté lis Anglais n'étaient plus les hommes de (".révent, de Vcrneuil et do Rouvray ; ils répondirent qu'ils étaient prêts à combattre, mais dans leur camp, et qu'ils attendraient en conséquence qu'on les y vînt attaquer; do sorte que, comme la veille, il n'y eut que quelques escarmouches entre les plus braves des deux armées.

Le soir venu, les Anglais se retirèrent dans leur parc, et les Français regagnèrent leurs batailles; puis la nuit se passa do notre côté dans l'attente d'une afiaire déiisive pour le lendemain, car on avait .su p;ir un prisonnier quo les sires de Croy, de Créqui, de Bétliune, de Fosseuse, de Lannoy, de Lalaing et le bâtard de Saint-Paul, seigneurs bourguignons, qui tenaient le parti du duc Philippe et qui servaient dans l'urnice anglaise, avaient été faits chevaliers par le duc de Bedford, ce «lui n'arrivait guère qu'à l'occasion d'une grande bataille ; chacun si; prép ira donc de son mieux ; mais le jour venu, on s'aperçut que les Anglais avaient (|uitté leur camp pendant la nuit et avaient repris la route de la capitale.

En elfet, il était anivé de tristes nouvelles au duc de Bedford : le connétable, que le roi ne voulait pas souffrir en sa pré.sence, agissait de son côté, et, étant entré dans le Maine, il avait pris Raniefort, Malcioiie et Gallerande. Il y avait plus, on disait qu'il niarchait sur fCvreux. Aussi, ce n'étaient plus les Anglais qui menaçaient le Poitou, la Sainfonge et l'Auvergne; c'i'laient les Anglais, au contraire, qui ét.Tient menan's jusqu'au cœur de la Normandie. Le retour du duc de Bedford vers Paris n'était donc [X)int inoppoi'lun, car en rentrant dans la capitale, il apprit la reddition do cinq nouvelles villes : c'étaient Aumale et Torcy, près de Dieppe, l^slrepagny, proche de Gisors, et Bon-Moulin et St-Céleriii, proche d'Alençon. De plus, lo duc de Bourgogne, énui par la lettre de la Pucelle, avait consenti à recevoir des ambassadeurs à Arras, et dans les premiers jours d'^ioilt les premiers pourparlers avaient eu lieu. Il n'y avait donc pas de temps ,\ perdre de la pari du \luc d(^ Bedford s'il voulait faire l*nC'' ,i la (ois h tous les dangers qui le menaçaient; aussi, laissant deux mille rini] cents hoMinies h Paris, dislribu.t-l-il le nsle dan<« la Normandie, et accourui-il h Rouen pour y tenir ses Étals.

Voyant que celle fois encore l'ennemi lui échappaif, et

no .sachant point quelle cause le ramenait h Paris, le roi, au lieu de poursuivre le duc de Bedford, ce qui l'eftt mis dans un grand embarras, partit de Montepiloyf>ourCre<(pr, et, .sans s'y arrêter, s'achemina vers Compiègne, où il fut reçu par les bourgeois avec un grand enthousiasme. Le roi leur donna pour gouverneur et capitaine un gentilhomme de Picardie, nommé Guillaume de Flavy, et ayant appris que ceux de Senlis, .se croyant abannonnés f»ar le duc de Bedford, venaient de se soumettre à lui, il partit pourc^tte ville, où il vint loger le soir même du jour où II avait quitta Compiègne.

Néanmoins, pendant les quelques jours que le roi arait passés k (;om|)iègne, un grand événement y avait eu lieu. En réponse aux ouvertures d'Arra», le duc de Bourgojne avait envoyé des ambassadeurs h Compiègne : ces ambassadeurs étaient Jean de Luxembourg, l'évéque d'Arras, les sires de Brimeuxet de Charny; et, surun premier échange de condition.?, une trêve avait été conclue. Une des conditions de cette trêve était que les Anglais seraient admis h traiter. Le roi y avait consenti, h la condition que; les princes, prisonniers en Angleterre depuis quinze ans, seraient admis, de leur côté, h rançon. Cette trêve, que le roi devait encore à Jehanne, et que l'on espérait être le préliminaire d'une paix, n'était cependant que partielle ; elle s'étendait, pour tous les pays de la rive droite de la Seine, depuis Nogent jusqu'à llonfleiir; Paris et lesvilles servant de passage sur la rivière exreptés, le roi ayant le droit de les attaquer, et le duc se réservant de les défendre.

Mais pendant que foutes ces conditions se discutaient k Compiègne, l.ahire, (|ui n'avait rien h faire avec la politique, et que tout repos lassiit, s'en était allé avec quelques bcQ-dis compagnons pour chercher des aventures de guerre, et il avait tant chevauché, lui of les siens, qu'un malin il s'était trouvé en face de la forteresse de Ch/lleau-Gaillan}, à sept lieues de Rouen. Comme c'était au point du jour h peine, et que le commandant, nommé Kingston, n'avait aucune crainte d'être attaqué, sachant les Français h plus de vingt lieues de lui, l.ahire eut le temps de s'emparer d'une des portes avant que les Anglais n'opposassent de ré.sistance : il profita de ce premier avantage pour faire sommer le gouverneur de se reni! \ Celui-ci, se voyant surpris à l'improviste, et ignorant le nombre de ceux à qui il avait affaire, demanda la vie sr'ive. avec grande crainte de ne pas l'obtenir. l.ahire la lui accorda, et. ft son grand élonnement, il vit alors entrer les vainqueurs; la garnison anglaise était numériquoment du double plus forte que ceux à qui elle se rendait. Kingston n'en tint pas moinss» parole; il rendit le chfiteau avec tout ce qui était dedans, ainsi que la condition en avait été faite, et partit. Lahire s'installa anssilAt en son lieu et place.

Tandis qu'il était en train de déjeuner, on vint Ini »nnonc<T que. dans une salle basse, on venait de trouver un prisonnier franç;iis enfermé dans tme cage de 1er; l.ahire descendu aussitôt et ne reconnut point le captif, tant il était changé, mais le captif le reconnut. C'était le noble et brave sire d(> Barba^an. qui, depuis ni>ul ans qu'il avait été pris j) Melun. avait été n-nfermé et vivait dans celte cage, dont la fxirte même était rivée «te |»*nr que le captif ne parvint h l'ouvrir. Lahire en tll rompre les barreaux h linslanl même.

Mais quoiqu'il vtt cette Issue inespérée ouverte devant Ini, le vieux chevalier secoua la tête ef s'assit dans un coin, déclarant qu'il avait promis au gouverneur d'être «m loyal prisonnier, et que, tant qu'il ne serait pis nMevé de s;» promesse, rien au monde ne pourrait le faire sortir de sa cage, l.ahire eut l>eau Ini affirmer sur son honneur qne Kingston av.nl rendu le ch.llean avec tout ce qui éf.sil dedans, et que par consi'tinent il se Irouv.sit font naftirrtt»*ment lYimprrs dans la capitulation. B.irl>arsn répondit qu« cela pouvait é(re, mais qu'il n'eu n-^terail jv^s moins tWi il éf.tif jusiju'.'» ce que sa |v»role fiM dég.tgéc. Forrf fui donc ?i l.ahin» de Itnrr courir après Kingston, lequel revint délivrer Barhazan, qui ne sortit elTcctiremetit de s» cage que lorsque son geôlier lui eut rendu s.i parole. La-

ŒXTVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS

hire laissa garnison à Château-Gaillard, et revint vers lo roi avec le vieux chevalier, qui s'était hâté de reprendre ses armes et mourait d'envie de s'en servir : tous deux le trouvèrent à Senlis, et il fut bien joyeux, ainsi que tous ceux qui l'entouraient, de revoir le brave sire de Barbazan, dont personne n'avait entendu parler depuis un si long temps que chacun le croyait mort.

Le roi venait d'apprendre en même temps le départ du duc de Bedford pour Rouen, et il était résolu de faire un mouvement sur Paris, afin de profiter de son absence : le renfort des deux braves chevaliers qui lui arrivaient le confirma encore dans cette résolution, et ayant appris que son avant-garde était parvenue jusqu'à Saint-Denis, et y était entrée sans résistance, il partit à son tour, et arriva dans cette ville, nécropole de la royauté, le 29 août suivant. A peine y fut-il que toutes les villes environnantes se soumirent à lui: Creil, Chantilly, Gournay-sur-Aronde, Luzarches, Choisy, Lagny, firent leurs actes d'obéissance; enfin les seigneurs de Montmorency et de Mouy prêtèrent serment.

Tout allait donc à merveille ; aussi, arrivée à Saint-Denis, la Pucelle vint-elle de nouveau trouver le roi, et, se jetant à ses genoux, le supplia-l-elle, puisqu'il n'avait plus besoin de son secours, de la laisser partir, disant au roi, tout en pleurant de grosses larmes, qu'elle sentait bien qu'elle ne pouvait plus lui être utile, et que ses voix lui avaient dit que si elle restait encore dans l'armée, il ne lui arriverait plus que malheur. Le roi lui demanda quel était ce malheur qui devait lui arriver : Jehanne lui répondit qu'elle devait être blessée d'abord et prise ensuite. Mais le roi ne voulut entendre à rien, disant que si elle était blessée, ce qu'à Dieu ne plaise, il en serait ce qui avait déjà été, c'est-à-dire qu'elle serait guérie promptoment, et que, si elle était prise, il vendrait la moitié de son royaume pour la racheter. Jehanne se releva en secouant la tête, et voyant qu'elle ne pouvait rien obtenir du roi, elle alla faire ses dévotions dans l'église, afin, s'il lui arrivait malheur, de se trouver au moins dans la grâce do Dieu.

Le lendemain, on résolut de s'avancer vers Paris, et l'on quitta Saint-Denis pour venir camper à La Chapelle. Jehanne marchait Irislemont à cheval, tandis que son jeune frère la suivait portant sa lance, et le sire Daulon son étendard, lorsqu'elle aper(;ut , suivant la même route qu'elle, un soldat donnant le bras à une femme de mauvaise vie. Jehanne avait fort défendu, en tout temps, que les femmes do ce genre suivissent l'armée; aussi lui fitelle dire à l'instant par frère Paquerel de se retirer. Mais, au lieu de lui obéir, la femme lui répliqua insolemment; et comme Jehanne s'avaneail pour la chasser elle-même, le soldat s'élança au devant d'elle, l'épée à la main, disant qu'il y avait trop longtemps que de braves gens d'armes comme eux obéissaient à une femme, et qu'il était bien l'heure que cela changeât. Jehanne, habituée à s<' voir resiK-ctée comme un chef do guerre, ne put soulTrir une telle insolence; elle lira son épée; mais réfléchissant que, «i elle frap(iaildu tranchant, elle pouvait le tuer, elle le frap[)a du plat sur son cas<]ue, en lui ordonnant de se retirer; mais si faible qu'eût été le coup, l'heure de cette bonne épée, qui avait tant de fois résisté à ih» chocs bien Buln^ment rudes, était venue. In lame vola en morceaux, et la jioignée Mule resta dans la mam de Jehanne.

En ce moment, le mi, qui avait eniendu ijueli|iie bruit, accourut de sa (xTsonne pour voir ce (|ui s<' |iavs,'iit, et ij nfxrnit Jehanne qui regardait tristement s.i lame brisée et la (Miigni-e inutile. Alors on lui raconta ce qui s'était ()av>é, et s'nppriicli.iiit de la jeune fille :

— Jehanne, lui dit-il, vous auriez dû frapper avec lo liâlon de votre lance, et non ovec celle Itonuu e(K'<' qui vous était venue divinement.

— Kl elle s'en va comme die <^lnil venue, dit Jehanne; rar, croyez-moi bien, sire, c'est le dernier nvcrlisseinent de Dieu qui me dit que je dois me retirer.

Aiors lo roi k mit à riro do a>llo pvn>c>vérancc h croira

au malheur, et pour consoler Jehanne de la perte qu'elle venait de faire, il lui offrit sa propre épée; mais Jehanne refusa, disant qu'elle en prendrait quelque autre aux Anglais.

En effet , comment croire aux pressentimens de cette jeune fille, quand sa réputation croissait de tout côté, et quand chacun s'adressait à elle comme à une prophétesse et à une sainte? A Troyes, plusieurs femmes étaient venues la supplier de servir de marraine à leurs enfans, et elle en avait tenu jusqu'à trois sur les fonts de baptême, donnant le nom de Jehanne aux filles et le nom de Charles aux garçons. A Lagny, on était accouru la chercher pour qu'elle priât près de la couche d'un enfant qui depuis trois jours semblait mort, et que le prêtre ne voulait pas baptiser, disant qu'il était trépassé ; et Jehanne (ilait venue près dejcette couche.'s'était agenouillée et avait prie; alors l'enfant avait ouvert les yeux, si bien que le jprêtro avait profité de ce moment et l'avait ondoyé, disant hautement que c'était à la prière de Jehanne que Dieu avait fait ce miracle. Enfin, pendant qu'elle était à Compiègne, tout dernièrement encore, le comte d'Armagnac, qui était un des premiers du royaume, lui avait écrit, à elle, pau- VTe et ignorante paysanne, pour lui demander auquel des trois papes qui se disputaient le trône de saint Pierre il lui fallait accorder sa croyance, lui promettant de reconnaître celui qu'elle reconnaîtrait.

C'étaient, certes, là de grands honneurs, et qui eussent ébloui toute autre que Jehanne; mais Jehanne, au contraire, était plus humble et plus modeste que jamais, car elle sentait que Dieu se retirait d'elle chaque jour.

Le même soir, les Français se présentèrent devant Paris, qui était défendu par me-ssire Louis de Luxembourg, par l'évêque de Thérouenne, par un chevalier anglais nommé sire Jehan Ratcliff, et par trois mille hommes à peu près, sans compter ceux des bourgeois qui, ayant pris part dans le temps au massacre des Armagnacs, étaient plus intéressés encore que les Anglais à ce que le roi ne reprît point sa capitale, sachant bien que. Paris repris, il n'y aurait pas de merci pour eux. Les Français passèri nt au dessous de Montmartre, et vinrent se ranger en bataille depuis la porte Saint-Honoré jus(iu'à la bulle aux Pourceaux. Là, ils établirent une batterie de canons, et tirèrent plusieurs coups pour en essayer la portée. Elle étail bonne, et les boulets portèrent jusque dans la ville. Aus. silôt Anglais et bourgeois coururent aux murailles : il j avait aussi un corps de Bourguignons parmi eux; ce qui était facile à reconnaître à la croix vermeille qu'ils portaient sur leur étendard.

Mais ce soir-là il n'y eut rien autre chose que quelques coups de canon échangés. A l'aspect de l'ennemi, au bruit des bombardes, h l'odeur de la poudre, Jehanne avait n»pris son ancien courage et s'était cliarg<'<> de conduire l'av saut, tandis que les ducs d'Alençon el de IViurlwin se liendrnienl tout armés avec leurs pens derrière In butte aux Poun"i'au\, qui les metlail à l'abri de l'artillerie de la place, [>oiir tomber sur les assji'gés, s'ils leninient quelque sortie.

Cependant, nialgréces préparatifs, les Parisiens croyaient pouvoir demeurer tranquilles pendant la jourmW' du lendi'main; car c'était le jour de In nativité de Noln'-Dame, el ils ne croyai(>nt pas que les Français osass<'nl attaquer la ville pendant une si grande solennité; aussi leur terreui fut-elle grande lors<|ue vers onze lieup's à (m-u pnV ils entendm-nl les cloches, qui venaient de .«•onner la mesM-, hurli-r le to(\sin, et qu'ils virent nombn' de gens c">urir par la ville, en criant : Alarme I alarme 1 les Armagnacs sont aux rem|<artsl Paris est prisi tout est penlu I Mais le soR rii's cloches et les cris des fuyards, loin d'intimider lagar nison, lui donna couragi\

Anglais, bourguignons el bourpi<<iis coururent aux mu railles, et ils vin>nl ijirerrei'livenieni l'assiut était commencé, mais que les rhases él.iienl loin d'ôln» en aussi Ixin train (K)ur les Fronçais que le disaient ces prétendus tuyards, qui n'étaient outn?s que dot partisans du roi

JEHANJVE LA PUCELLE.

Charles, lesquels, à l'aide de ces cris, avaient espéré sou- i lever la ville.

En effet, quel que fût le courage des assaillans, leur tache était difficile, pour ne pas dire impossible. Us s'étaient bien emparés de la première barrière , à laquelle ils avaient mis le feu, et, la Pucelleet le sire de Saint-Vallicr en tête, ils avaient pénétré dans le boulevard du dehors; mais, arrivés là, ils avaient trouvé qu'il leur restait encore deux fossés à franchir avant d'arriver à la muraille. La Pucelle, à la tête des plus braves, franchit le premier au milieu d'une grêle de flèches, de traits d'arbalètes, et de mitraille lancée par les canons et les bombardes. Mais le premier fossé franchi, il se trouva que le second était profond et plein d'eau. Cependant cet obstacle, dont Jehanne n'avait point été prévenue, quoique plusieurs dans l'armée française le connussent, qui s'étaient tus par envie, ne parut point à Jelianne devoir lui faire renoncer à l'assaut; elle parvint sur le point le plus élevé du fossé, et, agitant son étendard, elle appela à elle ceux des chevaliers et des gens d'armes qui étaient désignas pour l'attaque, et qui accoururent conduits par le maréchal de Retz.

Alors Jehanne ordonna d'apporter des fascines, des poutres, tout ce que l'on trouverait enfin d'apte à frayer un chemin solide à travers cette eau et cette fange, et elle s'avança elle-même jusqu'au bord du fossé pour en sonder la profondeur avec la lance de son étendard, criant à haute voix : a Rendez-vous, bonnes gens de Paris ! rendez-vous, do par Jhésus ! car si vous ne vous rendez pas avant la nuit, nous entrerons de force dans la ville, et vous serez tous mis à mort, sans pitié ni mercy. » Mais en ce moment même, un des arbalestriers l'ajusta, et lui traversa la cuisse avec son vireton.

Jehanne tomba, car la blessure était cruelle, et comme on la crut morte, chacun commença de fuir. Alors elle remit son étendard aux mains du premier soldat qui se trouvait près d'elle, et lui commanda de monter sur le haut du fossé, et de l'agiter do toute sa force, afin qu'on vît qu'elle n'était que blessée. Le soldat fit ce qui lui était ordonné ; mais, pendant qu'il secouait l'étendard et criait A l'assaut 1 à l'assaut ! un trait l'atteignit au pied ; il se baissa alors pour arracher le fer do sa blessure, et, afin de mieux voir, releva la visière de son casque; mais au moment même un second trait l'atteignit au visage, et le renversa mort.

En ce moment, le sire de Daulon arrivait : il vit Jehanne couchée sur l(\ talus du fossé, et la terre tout autour d'elle hérissée des flèches qu'on lui lançait. Il voulut alors la prendre par dessous les bras et l'éloigner de la bataille; mais J(!hanne, do ce ton qu'elle savait prendre quand elle voulait être obéie, lui ordonna do n'en rien faire, mais au contraire do ramasser son étendard et de rallier l<^s Français. Alors, le sire do Daulon, secondé par le maréchal de Retz, appela si haut et si ferme que chacun accourut. Pendant ce temps, Jehanne avait arraché le vireton de la plaie; mais, comme elle souffrait horriiilenient, elle était restée couchée h la même place, ordonnant toujours (]ue l'on comblât le fossé. Alors, encouragé par tant d'héroïsme dans une femme, eluicun se mit à la besogne. C'était, comme nous l'avons dit, une oHivn^ pres(|ue impossible, tant l'eau était [irofonile. Toute la journée se passa donc à jeter des fascines dans h fossé sans pouvoir le combler, et, quoique blessée depuis plus de cinq heures sans qu'aucun apparcMl eût été mis à sa blessure, Jehanne était encore là, ordonnant latlaciue et ne voulant point (ju'on abandonnât Tassant, lorsque vint un ordre du roi de se retirer vers Saint-Denis. Si positif i|ue fiU cet ordre, J(>hanne ne voulait point y obéir, disant que si l'on voulait s'entêter à l'assaut, on aurait Paris avant qu'il fût deux heures; deux fois le duc d'Alençon l'envoya chercher sans qu'elle consentît à se retirer : enfin, comme il l'aimait fort, il vint la quérir lui-nu'^me. Jelianne alors se décida à s'éloigner, et, se reniettant sur ses jambes, elle so retira enfin, mais avec un si merveilleux courage que,

OBOT. COMPL. — XI.

malgré cette terrible blessure qu'elle avait reçue, à peiue s'apercevait-on qu'elle boitât.

La retraite des Français ne fut troublée que par les dé-« . charges d'artillerie qui les poursuivirent; mais les assiégés s'en tinrent là, n'osant sortir de la ville, de peur dp<< embuscades. Cela permit aux assiégeans de ramener leurs morts, qui étîiient en grand nombre; mais comme ils n'avaient point le temps de leur creuser des fossés, ils les entassèrent dans une grange des Mathurins, et les y brûlèrent.

Les Français regagnèrent pendant la nuit Saint-Denis, où ils s'arrêtèrent. Là on fit le rapport au roi de tout ce qui s'était passé, et le duc d'Alençon et le maréchal do Retz lui racontèrent comment Jehanne avait fait tout ce qu'elle avait pu pour se faire tuer. Alors le roi la vint trouver en son lo;;ement, où elle avait une forte fièvre, et lui fil de grandes remontrances sur le découragement qui l'avait prise. En voyant le roi, Jehanne se mit à pleurer, et lui avoua qu'elle aimait mieux mourir que de tomber aux mains des Anglais, comme ses voix lui avaient dit que la chose devait arriver si elle ne retournait pas dans son village. Alors le roi, pour lui rendre son courage, lui dit de guérir d'abord, et qu'ensuite il lui donnerait congé de faire tout ce qu'elle voudrait. Le même soir, Jehanne fit former un trophée de ses armes, les vouant à Saint-Denis; et comme, quelques jours après, grâce à sa grande jeunesse et à la force de sa constitution, sa blessure était refermée, elle ordonna une messe dans la basilique royale, et, après s'être prosternée devant l'autel du martyr et avoir remercié Dieu, la Vierge et les saints des faveurs qu'ils lui avaient accordées, cllo suspendit elle-même ses armes à la colonne la plus proche de la châsse qui renfermait les reliques du saint apôtre. Puis, cette pieuse cérémonie achevée, elle s'en alla chez le roi lui demander le congé qu'il lui avait promis.

Mais pendant ce temps, on avait remontré à Charles quelle faute ce serait à lui que de laisser s'éloigner, au moment où rien n'était décidé encore, celle [que tout le monde, depuis le premier capitaine jusqu'au dernier soldat, regardait comme son bon génie; de sorte que Charles répondit à Jelianne que ce qu"il lui avait promis était pour lui rendre son courage; mais que maintenant qu'elle était guérie, c'était lui au contraire qui la suppliait de no point se retirer, lui affirmant que les gens les plus experts de son conseil lui avaient dit que si elle se retirait, tout était perdu. Jehanne voulut insister; mais aux premiers mots qu'elle dit, et à la connaissance qu'elle avait du caractère du roi, elle vit bien que c'était peine perdue, et que c'était un parti pris de ne pas la laisser s'éloigner. Alors la pauvre enfant se résigna. Comme le roi lui offrait de nouvelles armes, elle les accepta, à l'exception de l'épée, disant, connue la première lois, qu'elle en prendrait une aux Anglais à la première occasion, ce qu'eifectivement elle avait fait.

En efii't. à partir de ce moment, et pour lui donner plus d'importance encore, le roi augmenta le train de Jehanne, et le jKirta à la hauteur de celui de ses premiiTs capitaines : il lui délivra ces lettres de noblesse qu"il lui a\-ait offertes, lui permit de faire venir près d'elle son second frère, lui donna douze chevaux de main, et un trésor particulier pour payer le petit corps d'arint-o qu'à compter de cette heure elle devait commander en personne; mais toutes ces faveurs ne purent distraire Jehanne de colle triste pensée qu'elle devait tomlK'rbienlt.M aux mains des Anglais; elle se résigna, mais ne se consola poM.

l.e conseil avait décidé que le roi so retirerait de l'antrï* C'Vé de la Loire, et cette division fut exét'utév ; Cliarl»^ revint à Gien, en suivant la route de Ungny, de Bray et de Sens, et en laissant des gouverneurs dans les villes qu'il avait conquises : ainsi Amliroise de Lon< demeura k I.agny. Jacques de Chabannes à Oeil. Guillaume de Flavy h Compiègne. et le comte de Vend(\me à Samt-Denis et à Senlis; (pi.iMtàla Pucelle,elle suivit lo.roi avec lesaulros chefs de guerre.

ai*

ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS

A peine les Fi-nnrais nvaicnt-ils qtiiUé )ps onvirnns de Paris, que le duo de Bedfort revint dnns la capitale, où le duc de Bourgogne arrivait de son côté avec vin sauf-conduit de Cliarics, sous prétexte de traiter de la iiaiY;mais lorsque les deux beaux-frères se trouvèrent en présence, le duc de Bedfort fit si bien que les belles résolutions du duc Philippe s'évanouirent, et que les siBtiniens éveillés par la lettre do Jelianne firent place à cei.x sucités par l'ambilion; il est vrai que peu de crpurs eussent résisté à dis offres pareilles à celles qui étaient faites au duc do Bourgogne. Le duc de Bedfort lui abandonnait la régence de Paris, se ceutentait de son gouvernement de Normandie, et lui promettait la Brie et la Chanipngne; il en n>sulta que, quoiqu'en même temps ([u'on publiait la nouvelle régence, un publiât aussi le traité de Compiègne, il était évident que, pour cette fois encore, l'espoir de la paix était, sinon entièrement détruit, au moins très fort reculé.

Après quinze jours de conférences dans la ville do Paris, les deux princes se séparèrent : le duc de Bedfort se retirant dans son gouvernement de Rouen, et le duc Pliilippe revenant à Bruges pour épouser madame Isabelle, fille du roi Jean I" de Portugal, et pour )• fonder Tordre de la Toison-d'Or.

Pendant ce temps, comme on le pense bien, la trêve jurée ne s'observait gtière, et ni Anglais, ni Finançais, ni Bourguignons ne s'en souciaient le moins du monde. I,e d ucd'Alençon avait envoyé sesgens, sous la conduite d'Ambroise do Loré, gouvei neur de Lagny, pour reconquérir son apanage de Normandie; le conseil du roi, de son cAté, en était revenu à l'ancien projet do s'assurer de toutes les villes qui commandaient le cours de la F.oire, et le sire d'Albrel, vaillamment secondé par Jehanne, venait de prendre d'assaut S;iint-Pierre-le-Mnutier. Celle prise, un des plus beaux faits d'armes de la Pticelle, ftv;ii( rendu un si grand courage aux Français, que, contn- l'avis de Jehanne, le maréchal de Boussac et le sire d'Albret étaient allés du m^mc pas mettre le siège dev.mt LaCbarilé; mais, par le résultat de celte entreprise, on reconnut encore une des dernières lueurs dn celle inspinlion qui s'éteignait dans la Pucelle; les Français furent réponses par Perrin Granet, qui commnndMl la ville, et furent forcés de se retirer en abandonmnt leurs canons : cet échec prédit par Jehanne augmenta encore sa renommée en réalisant sa prédiction.

Cependant les nouvelles qui arrivaient de la capitale et de SCS environs élaic^nt telles, que les yeux du roi et de son conseil se report.iient de ce cMé. Nmi-seulement les girnisons françaises avaient presque toutes réussi h se ni.'iinlenir, mais encore les hubilans de M<'lun avaient chassé les Anglais de clici! eux, et remis letlr ville au commandeur de Cîiresuie; Saint-Denis, de son cl^•é, avait élé surpris, et éliit ri'devenu français; enlin I.ahire, qui ne cessait de (aire In guerre eu partisan, s'était emparé de I.ouviers, cl éliiidait ses courses jusrpi'aux (lorfes do Rouen, qu'il avidi nii''me failli prendre par le complot do quelques liourK>ois; il n'y avait pas jusqu'à Paris, qui fc'ét lit si bien déreudu l'année préiédente, qui. abandonné qu'il semblait élre pir le duc de Bedfort et le duc Philippe aux pillages et aux rapines d'une garnison moitié [•icardc, moitié liournuignonne, ne se remplit de niéconleas : c'él^lll ut de riches nouvelles, coiumo on le voit, [Kjur lo iiarli du i»i Chnrios, et dont chacun élail d'avis do [•rnlidr. \u8sison cunseil déclda-t-il qu'au retiiur du prinlenips, on reporterait la Ruerre de ce cAté; r n nllendant, on fil de RtHudes proclamations jiour rassembler les troupes, et do gronda app*'s nu fieuple pour avoir de l'ar- «••nl.

Sur ces enlrcfailes, ime coiijui.ilion q'il s'ourdissait ft Paris, (lU'iiquc découvrte et réprimée, donna de nouvelles e^p(:r.^Ul^•s il ceu'v qui »uj\aliiil li' parti d» rol;ear clic leur urouva qu'ils avaient Uv-s Inl'llig'tves dms \n cnpilab'. (jiiplipu's sri>.'ni'urs de Paris n'n- du

parlemeiU et du CliAluM, n^vès s'Olre .idj iues

marchands et gens de métiers, avaient résolu d'iniroduiro les Français dans la capitale : un carme, nommé Pierro Dallée, était le messager qui portait et qui rapportait les lettres entre ceux du dedans et ceux du dehors ; mais les gardes de la porte Saint-Denis, étonnés de voir toujours (la^ser et repasser ce carme, l'arrêtèrent un malin et lo conduisirent en prison; là, comme il ne répondait ?i toutes les questions qu'en déniant qu'il fût pour quelqu« chose dans les affaires politiques, on le mit h la torture, oîi la force des tourmens lui fit tout avouer : six létt-s furent tranchées aux Halles, et plus de cinquante cadavres retrouvés sur les bords de la Seine.

l.e moment était donc favorable pour reprendre les hostilités : Jelianne jiartit avec son petit corps d'armée, et fiarvint jusqu'J» F.agny sans rencontrer d'Anglais. L<t,e||e apprit qu'un brave mais impitoyable capitaine, nommé Fr.inqiiel d'Arras, faisait, avec quatre cents hommes h peu près qu'il avait réunis sous ses ordres, les coursi^s les plus désastreuses pour les bonnes gens du parti du roi, car il ne nrevait personne h rançon, ni hommes ni femmes, [lillant et égorgeant tout ce qui n'était pas Anglais ou Bourguignon. Jelianne ne voulut point passer si près d'un pareil homme et laisser ses crimes sans punition. Elle sortit de Lagny avec un nombre de soldats pareil h celui qu'elle avait h combattre, et, h une lieue de la ville, elle rencontra celui qu'elle cherchait ; elle marcha droit ?i lui, et l'attaqua aussitôt avec la même vigueur qu'elle avait montrée aux premiers jours. Mais les quatre cents archers de Fran'iuet étaient de radians archers qui tinrent ferme, et (pii deux fois h coups de flèche repoussèrent les troupes royales; mais deux fois Jehanne les ramena h la bataille;"et enfin Fran<|uet et ses partisans furent forcés de se renfermer dans un petit fort, à peu près impirnablo pour la Pucelle et ses gens, qui n'avaient point île canons. Pans ce moment, par bonheur, Jehan de Foucault, qui commandait h Lagny, arriva avec une partie de la garnison et de l'artillerie : les batteries furent donc dressées, (rn battit en brèche, cl aussitôt qu'elle l'ut praticable on donna l'assaut. Franquet et ses soldats se batlinnt en désespén-s; mais ils avaient affhire encore h plus terrible (ju'eux : tine partie des partisans fut passée au (il de l'é'pée , l'autre se rendit h merci ; le capitaine Franquet d'Arras était au nombre de ces derniers.

Alors arrivèrent les juges de Lagny et le bailly de Senlis, qui réclauièronl Franquet comme traître, larron et meurtrier. De son cAté. Jehanne déclara que, comme il était son prisonnier, elle no le rendrait ?i personne, comptant l'échanger contre lo seigneur de Loré, qui venait d'élre pris : mais h ceci il lui fut répondu que c^l échange était devenu impossible, le seigneur de Loré ('lanl mort en captiviti'. Sur celle assurance, elle nbandoimn Fnnquet et le remit au bailly en disant : <t Faites de lui ce .|nn justice voudra. » Le procès dura (|uin.^e jours, et Fr.iiiquet, après ovoir avoué tous ses crimes, eut In l^te tranchée.

Pendant ce temps, une nouvelle conspiration venait d'é- ( lafer ?i Paris, et, ré[>riinée comme la première, n'en avait pas moins fait une [profonde impression, t.ml elle avait clé près de réussir. Un des prisonniers de guerre de la Bastille, qui avail j>ayé sa rançon, et qui, étant déjà presque élargi, alluil et venait h sou plaisir, trouva un jour 11- g(><Mier endormi sur un lune de la cour; il s'.ipirocha alors doucçnient de lui, et lui enlevant le lrou«s,)u de clefs qu'il ovolt h sa cfiulure, il ouvrit la prison de trois de ses cimaradi's, cl tous quatro, amu'-s de couteaux et do b.ltoiu», s'iu vinrent Iniubcr sur le» ganles dont il.s ma»suTèrenl qu'lques-utis avant que ceux-ci n'eussent eu l<» Icmpsde se recounallri", si bii'U qu'ils allaient pcnl-^fro se rendP' maîtres de In Bastille, basque le sin- de Thle- Adam, t;ouvi'rn<iir de Paris, ipu lu-.iit sa rou<le a^-ee imo troupe de gins d' ' cris de O'UX que 1

la cour, une ' ' Ij ''^''' '•'' '■' ' ''u

complol : Ifh ' , s. mis ^ la torture.

JElfANNE LA PUCELI.E.

avouèrent qu'ils avaient voulu prenrlrr le château pour le li^Tpr aux gens du roi, et, condamnés à mort, furent décapités et jetés à la rivière.

Cette nouvelle parvint h Jehanne comme elle était h Lagny, et elle avait déjà résolu de marcher sur Paris, afin de profiter des bonnes intentions qu'elle t \oj;)il éclater, lorsqu'elle apprit une autre nouvelle bien aulif-ment importante. Le duc de Bourgogne, qui plus que jamais s'était refait Anglais, arrivait avec une forte armée et avait mis le siège devant Conipiègne, où commandait, comme nous l'avons dit, le sire de Flavy. Jehanne résolut d'aller au plus pressé : elle envoya devant elle Jacques de Cbabanncs, Regnault de Fontaine et Xainfrailles, faisant dire par eux au gouv'orneur de tenir ferme et qu'elle arrivait. En effet, ses derniers ordres donnés, elle «"aiT^-te à Crépy un seul jour pour y faire ses dévotions, puis, la nuit venue, elle part pour Compiègne, où elle pénMre sans obstacle, à la faveur de l'obscurité, quoique la ville fiU entourée [iresquc de tous côtés, et que le sire de Luxembourg, le sire de Noyelles, sir John Montgommery et le duc lui-même gardassent les points principaux.

Le matin, Jehanne se rendit h l'église Saint-Jac/ynes pour y entendre la messe, comme c'était son habitiide foutes les fois qu'elle se trouvait dans un village. A peine sut-on qu'elle y était, que l'église se remplit de monde, et surtout de femmes et d'enfans. Elle était appuyée contre une colonne, s'agenouillant aux endroils indiques, priant dévotement et pleurant tout en disant ses prières. Tant que dura la messe on se contenta de la regarder sans la distraire; mais à peine la messe fut-elle finie, que la foule se précipita vers elle, demandant à baiser un petit anneau d'or qu'elle portait au doigt, et sur lequel étaient gravés trois croix et le nom de Jésus; alors Jehnnnc abandonna ses mains à ces bonnes gens, et comme un de ceux qui étaient à genoux devant elle lui demandait ce qu'elle avait à les regarder si tristement :

— Hélas ! mes bons amis et mes chers enfans, répondit-elle, je VDus le dis en toute assurance : Il y a un homme qui m'a vendue ; je suis trahie, et liienliM je serai livTée h la mort. Priez donc Dieu pour moi, je vous en supplie; car bientôt je ne pourrai plus servir mon roi ni le noble royaume de France.

Alors toute cette foule, entendant ces paroles, se mit à pleurer et h sangloter, lui disant d'indiquer le traître, si elle le connaissait, et qu'il en serait fait bonne justice. Mais Jehanne se contenta de secouer tristement la télé, et, sortant de l'église, elle revint chez elle suivie par celle foule, qui resta encore longtemps devant la porte de sa maison, dans l'espérance de la revoir.

Jehanne passa ta journée en prières. Comme Jésus sur la montagne des Oliviers, elle buvait sans doute le calice que quelque ange lui apportait. Puis comme, la veille, elle avait dit h la troupe qui l'accompagnait de se tenir prête à faire une sortie vers les quatre heures après-midi, Polon le Bourguignon, un de ses capitaines, vint à l'heure convenue lui annoncer que ses gens d'armes étaient prêts et qu'on n'attendait plus qu'elle.

Jehanne était vêtue de son costume habituel, c'est-àdire qu'elle avait une armure d'homme recouverte d'un surcot de velours rouge brodé or et argent, une forte épée qu'elle avait conquise à Lagny sur un Bourguignon; car, ainsi qu'où l'a vu, depuis qu'elle avait brisé l'épée do Fierbois, elle no voidait plus se servir que de celles qu'elle prenait à l'ennemi et de sa petite hache d'armes.Ello monta è cheval, prit son étendari,! des mains de son écuyer, puis ayant fait une ou deux fois encore le signe de la croix, ei ayant rcconnnandé à ceux qui la regardaient partir do priiff pour elle :

— Allons! dit-olle à Poton, cl, motlant son cheval au trol, elle so dirigea vers la porte où l'altendait s;» troupe. Au niômc instant la porto fut ou\crtc, et Jehanuo, suivie de cinq ou six ccnU gens d'armes à peu piès, s'élau^a daus la plaine et viut foudre sur les quartiers du siro de Noyelles, au niomeul où Jehan do Luxembourg cl quel-

ques uns de ses cavaliers se trouvaient là, y étant venus pour examiner la ville de plus près.

Rien ne pouvait faire prévoir celte sortie, aussi le premier eflet en lut-il terrible : tous les gensdusiredeNoyel. les étaient surpris sans armes, et Jehan de Luxembourg seul, avec les cavaliers qu'il conduisait, essaya de faini résistance, tandis qu'un messager courait ventre à (erre à son quartier pour y demander du secours. Pendant ce temps, les Français satiraient h qui mieux mieux, renversant tout ce qui résistait, et pénétrant jusf^u'aux logis de sir John Montgom-mery. Alors chacun se mil h.^tivement sur pied ; car le cri : ta Purelle ! la Purelle! avait ntenfi d'un bout à l'autre du camp : bientôt des misses dix fois plus nombreuses que ne l'était la petite troupe des nssaillans, s'avancèrent contre eux, et force leur fut de reculer. La Pucelle menait la rr'fraite comme elle avait mené l'attaque, la dernière à l'une comme la preinière à l'autre, se retournant chaque fois qu'elle était trop pressée, et, à chaque fois qu'elle se retournait, voyant reculer devant son étendard toute cette masse d'ennemis. Mais en arrivant à la barrière, elle ne put empèi.her qu'un peu de désordre ne se mît dans sa troupe; chacun voulait rentrer le premier, et il y avait lutte pour passer. Jehanne vit que si elle ne donnait pas un peu de temps h ses hommes, la moitié serait étouffée dans les portes ou jetée du haut dn pont au fond des fossés. Elle se retourna une dernière fois pour charger l'ennemi ; c'était la troisième : l'ennomi recula. Jehanne le poursuivit avec une centaine d'hommes à peu près, qui formaient son arrière-garde; mais lorsqu'elle revint, elle trouva que les Anglais s'étaient glissés entre elle et le boulevard ; alors elle tira son épée, ce qu'elle n'avait point encore fait de la journée, et chargea pour s'ouvrir un passage. Les Anglais furent renversés du choc, car c'étaient les plus hardis qui étaient restés avec la plus brave; mais en arrivant à la barrière, Jehanne trouva que la barrière était fermée , et que, malgré ses cris, personne ne venait l'ouvrir. Alors il lui fallut essayer de faire refraifc à travers champs; elle se retira donc entre la rivière de Compiègne, afin de g.igner, eu bien le large, ou bien quelque autre porte qu'on lui ou\Tirait; mais quand on la vit ainsi abandonnée avec une centaine d'hommes h pt^ine, les plus Mclics reprirent cœur et se ruèrent sur elle. Attaquée par devant, coupée en arrière, force fut alors à Jehanne de s'arrêter eJ de faire face à l'ennemi ; la lutte fut longue et terrible : Poton le Bourguignon fit des prodiges de valeur, et Jehanne des miracles. Enfin, un archer picard qui s'était glissé enire les pieds des chevaux parvint jusqu'à elle, la saisit par son surcot de velours, et la tira si violemment à lui qu'il la renversa de son cheval. Cependant à l'instant mênie Jehanne se remit sur pied cl continua de se défendre; mais enfin ses forces s'épuisèrent , elle fomlw sur un genou; elle jeta un dernier regard sur ses soldats; chacun combaftait pour son compte, nul ne pouvait la se<ourir; elle comprit que louf était |iordu pour elle, que l'heure fatale prédite par ses voix était arriviV, et elle ren«lit son éjiéo à Lionel, bAtard de Vendôme, qui lui parut le plus considérable de ceux qui l'entouraient.

Aussitôt un grand cri se lev.v qui panvurut le camp des Bourguignons it qui devait retentir par toute la France ; « Jehanne la Pucelle es! prisonnière : »

Cet évéueiucul arriva "le 28 mai 1430.

LE PBOCtS.

Ce fut une grande joie, comir<i on le pense bien, que la prise de Jehanne. au quartier des '^l'uri^n " - an-

glais; ou ei\t dit que l'ou y avait ,'jgn .116

pareille à Orécy, à Poitiers et à .ViinuHiil, il .jik l'iUil le roi de France lui-même qui y otail pi.sonnicr. Eu oITcl, cotte pauvre (îlle, maintenant chargée d*» chaînes, était lo

ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DlTilAS.

plus terriblo adversaire qu'ils eussent rencontré sur la terre de France; nvant son apparition, ils avaient presque conquis le royaume; tandis qu'au contraire, depuis qu'elle avait paru, ils n'avaient compté que par défaites et avaient reperdu les deux tiers de la France.

Aussi chacun se hàta-t-il d'accourir au quartier du sire de Luxembourg pour voir la prisonnière que le bâtard de Vendôme lui avait remis. Leduc de Bourgogne y vint comme les autres, et mf me des premiers ; et comme il s'enferma seul avec elle, nul ne sait sur quel sujet roula leur conversation ; seulement on remarqua qu'en quittant Jelianne, C'était le duc qui semblait le vaincu et la jeune fllle la victorieuse.

Et cependant le péril que courait Jehanne était imminent ; des courriers avaient été envoyés au duc de Bedfort, au comte de Warwicket à l'évéque de Wincbester, et trois jours s'étaient écoulés à peine que les Anglais, ardens à la vengeance, avaient fait adresser au duc de Bourgogne, par frère Martin, maître en théologie et vicaire général de l'inquisiteur de la foi au royaume de France, la sommation suivante :

0 Dsant des droits de notre office et de l'autorité à nous commise par le saint siège de Rome, nous requérons instamment, et enjoignons, en faveur de la foi catholique c sur les peines de droit, d'envoyer et amener par devant nous prisonnière ladite Jehanne, véhémentement soupçonnée de plusieurs crimes] sentant hérésie, pour Ptre, selon le droit, par devers nous procédé contre elle par le promoteur de la sainte inquisition. »

Mais ni le duc de Bourgogne, ni le sire de Luxembourg n'éUiienl disposés à obtempérer h cette réquisition : ils savaient que livrer celte jeune fille aux Anglais, c'était la livrer à la mort, et le duc de Bourgogne, (jui avait reçu 8CS lettres, et qui s'était entretenu près d'une heure avec elle à l'instant où elle avait été prise, savait mieux que personne que c'était une noble héroïne, et non pas, comme le disaient ses ennemis , une misc'rable sorcière. Il fut donc convenu entre lui et Jehan de Luxembourg qu'on ne ferait aucune réponse aux Anglais, et qu'on attendrait, avant de rien décider sur la prisonnière, des nouvelles du roi de France.

Cependant ces nouvelles devaient arriver dans un certain délai, afin de produire quelque eflicacité. Il y avait un traité de guerre entre le duc de Bourgogne et le roi d'.Xngleterre, par lequel ce dernier pouvait rédamer certains [)risonniers moyennant dix mille livres de rançon; seulement il fallait que ce filt un roi, un prince du sang royal, un connétable, un maréchal de France ou un général. Or, comme Jehanne n'avait aucun grade positif dans l'armée, le duc de Bourgogne pouvait s'excuser sur ce fioint, dans le cas où, moyennant une rançon égale ou supérieure ,'1 celle qu'il attendait du roi d'Angleterre, il la rendrait au roi dn France.

Mais le duc de B<jurgogno atlondjt vainoment : Charles Vil, qui avait retenu la pauvre fille de Dnmreniy au moment où elle avait voulu se retirer, r-n lui disant que, si elle était prise, il vendrait fmur la racheter la imiitié de son royaume, Charles VII n'envoya point de messager h Pans. Charles Vil n'ntfrit pdjnl de rançcm. Ainsi, h peltie la rourimiie étail-i'lle aiïernne sur sa tète, (|u'il oubliait celle (|ui l'y avait pc>sée : il est vrai <)u'il en était alors au plus ti'iidre de ses amours avec Agnès Sorel.

Six s<'niaiiies s'écoulèrent, pendant li'S(]uelles les Anglais, voyant (ju'ils ne pouvaient obtenir aucune ré[>ons<( du duc de Bourgogne, assemblèrent phisii'urs conseils; chacun de res rons4'ils fut suivi d'une nouvelle sommation, mais toutes furent inutiles.

(■^(K-ndanl la ré|ionse du régent d'Angleterre était parvenue : il l'oiisi'iitait h traiter Ji'hanne en général d'armiV, et Ji olTrir |iour elle une Sf)mme éR.ile t\ relie «lu'il ertt offerte pour un roi ou |iour un prune royal. r'esl-?i-<lire rln mille livres. l'.n ni<*m" temps, on invitjiii Pierre Cjuirhon, le même qui avait été rhasMi de vin dioc^s/», lorv|iie 1,t Tille do Uc<iuvais s'ùtait failu française, h réclamer Je-

hanne, tant en son nom qu'au nom du roi d'Angleterre, sous prétexte qu'ayant été arrOtée sur les terres de sa juridiction, c'était h lui d'instruire son procès. Pierre Cauchon résista quelque temps : une fois chargé du procès de Jelianne, il se trouvait placé entre la vengeance des Anglais s'il la reconnaissait innocente, et l'exécration de la postérité s'il la déclarait coupable. L'évêque crut alors se tirer d'affaire en répondant qu'il devait, avant de rien décider par lui-mûme, prendre l'avis de l'Université de Paris. On le pressa de prendre cet av'-; Pierre Cauchon tarda tant qu'il put, mais enfin il fut li rcé d'écrire. L'Université se composait en grande partie de docteurs vendus aux Anglais : la réponse fut donc que puisque Jehanne avait été prise dans son diocèse, il devait la réclamer et instruire son procès.

Pendant ce temps, la prisonnière, conduite d'abord au chAteau de Beaulieu, avait été transférée ensuite dans celui de Beaurevoir, situé h quatre lieues de Cambrai, où elle trouva la femme et la sœur de Jehan de Luxembourg. Les deux nobles dames étaient d'abord fort prévenues contre Jehanne, qu'elles regardaient comme sorcière, ou tout au moins comme hérétique; mais au premier aspect de leur captive, en voyant cette simplicité, cette modestie, celle chasteté empreintes dans toute sa personne, elles se laissèrent aller à un mouvement d'intér<*t qui fit bientôt place h une pitié réelle et profonde. Un mois après, Jehanne était devenue leur amie.

Aussi leur premier et leur seul désir était-il de la sauver. Plusieurs fois elles obtinrent du sire de Luxembourg, impatient du silence de la France et efi'rayé des menaces de l'Angleterre, de nouveaux délais. Cinq mois s'écoulèrent ainsi.

Pendant ces cinq mois, comme on le pense bien, les Anglais n'avaient point ralenti leurs poursuites. L'évêque do Beauvais, pressé par cette Université même à laquelle il avait déclaré s'en référer, était parti le 15 juillet de Paris avec un notaire apostolique et un envoyé de l'Université. Le 16, une s<vonde sommation fut signifiée au duc de Bourgogne et à Jehan de Luxembourg, au nom du roi d'Angleterre : dans cette .sommation, le régent rtVlamait Jehanne comme un des principaux p'-néraux du roi do France, et oflYait en conséquence h Jehan de Luxembourg la somme [lortée au traité, c'est-iWlire dix mille li\Tes, co qui faisait h peu près soixante-<lix mille francs de notre monnaie; de plus, une rente viagère de trois cents livres était assignée h Lionel , bUtard de Vendôme, auquel, comme nous l'avons vu, elle avait rendu son épé-e.

Les offres étaient pressantes et le ri'fus dangereux : tous les jours le sire de Luxembourg racontait à sa soMir cl à sa femme la marche ascen<iante des chas<>s, et tous les jours ces deux nobles femmes obtenaient de lui qu'il ne prit encore aucune décision. On es[MTait éternellement dans le roi de France ; mais le roi de France n-stnit froid et silencieux, prt'OccufK', ."i c(> qu'il parait, d'intérêts plu.s imjMirtans que celui de racheter une pauvre |viysanne.

Cepemlant, Jelianne menait, eu attendant la division de .son sort, une sainte vie qui é-diflail et attendriss.iit loui ceux qui s'a(iprochaient d'elle : elle (tassail .son temps en prières et en praliques de religion; puis, de ces mêmes I mains qui avaient manie |'é|M''e royale et [Hirlé la Imunière de Dieu, elle cous.iil et filait, comme au temps de s.i jeunesse et de son obscurité. S<"S visions étaient revenui^; K quoique ses voix ne lui parlassent plus que de résignation et de martyre, elle se sentait, sinon plus consolée, du moins plus forte h chaque fois qu'elle les avait entendue».

Enfin, vers le milieu de septembre, le sire de LuxpiniKiiirg annonça h sn femme et h m so-ur «lu'il ne pouvait plus riH-uler," et qu'il lui fallait livrer Jelianne aux Anglais. Toutes deux, h ces mots, se jetèrent h s<>« pieds, le suppliant do sauver la [>au\re jeune fille; car on savait que la livrer aiu Anglais, c'était la condamner nu mar- Ivn'. Jehan de I.uxenilmnrc pnunil d'offrir une dernière rhaiire (li> salut h m pri'-iniiière; c'était de (leil^irer qu'il ronsenlait. il est vrai, h u cession, mai» qu'elle resterait

JEHANNE LA PDCELLE.

3ûl

sous sa garde tant que les dix mille livres ne seraient ; pas payées, et que, tant que les dix mille livres ne seraient point payées, il serait libre de traiter de son rachat avec le roi de France.

Celte condition qui, au premier abord, paraît peu profitable à la prisonnière, lui ouvrait cependant un assez long délai. Le duc de Bedfort n'avait point d'argent, et Jehan de Luxembourg le savait parfatiement ; mais comme, à tout prendre, il en pouvait trouver, d'un jour à l'autre, soit en France, soit en Angleterre, il chargea sa femme et sa sœur d'annoncer à Jehanne qu'il avait été forcé de traiter avec les Anglais, et que, d'un moment à l'autre, elle devait se tenir prête à leur être li\Tée. Les deux femmes essayèrent encore de fléchir leur seigneur; mais, cette fois, il fut inflexible.

Il fallut donc annoncer cette terrible nouvelle à Jehanne. La pauvre enfant, en l'apprenant, oublia qu'elle était l'héroïne d'Orléans et la victorieuse de Jargeau, pour ne plus se souvenir de rien que de sa faiblesse et de son isolement. Du jour de sa captivité, la guerrière était disparue, et la femme seule était restée. Elle fondit en larmes comme un enfant, baisant les mains des deux femmes dont elle avait fait ses amies, comme si elle eût dû les quitter à l'instant même et leur dire adieu pour toujours. Et cependant il ne sortit point de sa bouche une prière indigne d'elle, il ne lui échappa point un seul reproche contre son roi; seulement, elle joignit les mains en s'écriant :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! je savais que cela devait être ainsi ; car mes voix m'en avaient prévenue.

Le soir, lorsqu'elle fut remontée en sa chambre, qui était située au troisième étage d'une des tours du château, elle se mit en prières, et ses saintes lui apparurent. Alors, comme d'habitude, ses larmes se séchèrent, et elle tomba dans cette pieuse extase avec laquelle elle avait l'habitude d'attendre les ordres du Seigneur :

— Jehanne, lui dit alors sa voix, nous venons pour te reconforter : tu auras fort à souflnr; mais le Seigneur te donnera le courage. Ainsi donc, à défaut d'espérance, conserve la foi.

Ces paroles indiquaient à Jehanne qu'elle était réservée à quelque sombre et terrible catastrophe ; aussi, contre son habitude qui la faisait si obéissante aux ordres divins, essaya-t-elle vainement de se résigner. De toute la nuit elle ne put dormir un instant, pleurant sans cesse et se levant de quart d'heure en quart d'heure pour se mettre en oraison devant un grand Christ d'ivoire quelle avait demandé que l'on transportât de la chapelle dans la chambre.

La journée du lendemain s'écoula, comme la nuit, dans les larmes et dans les prières; seulement Jehanne paraissait rouler dans son esprit quelque sombre projet. Plusieurs fois les deux femmes, elTrayées, l'interrogèrent ; mais elle ne leur répondit rien autre chose, sinon que ; — J'aime mieux mourir que d'être remise aux Anglais.

Le soir, elle se retira à l'heure accoutumée ; alors, comme la veille , elle aperçut une grande lumière, sa chambre s'éclaira, elle leva la tête et vit ses saintes; elles avaient l'air triste et presque irrité; Jehanne baissa les yeux devant leur colère.

« Jehanne, dit alors la voix, Dieu, qui voit le fond des cœurs, a lu dans le tien tes coupables pensées, et l'ordonne d'y renoncer. Le martyre conduit au ciel, et le suicide à la damnation éternelle.»

— Oh 1 mes saintes ! mes saintes ! s'écria Jehanne en so tordant les bras, j'aime mieux mourir quo d'ôlro livTée aux Anglais.

« Il en sera ce que Dieu ordonnera, dirent les voix, et ce n'est point à toi à disposer île toi-même. »

— Uolas! mon Dieu! dit Jehanne eu sanglotant, pourquoi ne m'avez-vous pas laissée pauvre et obscure dans mon village '?

Le lendemain, lorsi]ue la femme du sire de Luxembourg, ne voyant pas descendre Jehanne, entra chez elle;

elle trouva la jeune fille froide, pâle et étendue sur les dalles de sa chambre ; elle avait passé la nuit dans la situation où son apparition l'avait laissée.

La dame de Luxembourg fit de vives instances à Jehanne pour qu'elle vînt comme d'habitude partager leur repas; mais Jehanne réponditqu'elle ne le pouvait, désirant communier; la dame de Luxembourg connaissait les pieuses habitudes de Jehanne, elle savait de plus quels puissans secours les malheureux trouvent dans la religion; elle redescendit seule et lui envoya le chapelain.

Vers quatre heures de l'après-midi, Jehanne descendit à son tour; sa reconnaissance paraissait plus grande que jamais pour les deux femmes qui, de ses geôlières, s'étaient traites ses amies; mais elle les quitta longtemps avant l'heure où elle avait l'habitude de remonter.

La femme et la sœar du sire de Luxembourg n'étaient pas sans inquiétude sur ce pâle et froid désespoir qui avait succédé dans Jehanne à l'exaltation de la veille ; aussi demeurèrent-elles tard à causer ensemble de leur prisonnière et des craintes qu'elle leur inspirait. Tout concourait au reste à augmenter chez elles ces inquiétudes instinctives que l'on éprouve parfois à l'approche des grands événemens. On était arrivé au commencement d'octobre ; le ciel était sombre et nuageux, comme il l'est à cette époque de l'année dans les contrées septentrionales delà France. Le vent battait les vieilles tours du château de Beaurevoir, s'engoutTrant par les cheminées et se répandant en longues plaintes dans les chambres ndes et dans les sombres corridors.

Les deux femmes étaient seules dans un appartement situé au dessous de celui do Jehanne, écoutant tous ces bruits mystérieux et indicibles de la nuit, lorsqu'il leur sembla tout à coup, au moment où minuit venait de sonner, qu'un cri douloureux traversait l'espace. Toutes deux tressaillirent et écoutèrent; mais à ce cri succéda le silence le plus profond. Elles crurent s'être trompées. Bientôt pourtant montèrent jusqu'à elles des gémissemens qui semblaient venir des fossés du château. Elles coururent alors, pleines d'une vague épouvante, jusqu'à la porte do leur prisonnière; mais elles eurent beau appeler et frapper, personne ne répondit. Alors, se doutant qu'un événement étrange venait d'arriver, elles ordonnèrent aux sentinelles de sortir avec des torches et de faire le tour du château.

Arrivée sous les fenêtres de Jehanne, la patrouille nocturne rencontra le corps de la jeune fille; on crut d'abord (jue ce n'était plus qu'un cadavre; bientôt on s'aperçut qu'elle n'était qu'évanouie. On la transporta aussitôt dans la chambre même de la dame de Luxembourg, où, grâce aux soins que lui prodiguèrent les deux femmes, Jehanne reprit ses sens. Comme elle l'avait dit, elle avait mieux aimé mourir que d'être livrée aux Anglais, et malgré l'ordre de ses voix, elle avait, dans l'espérance de fuir ou dans celle d'être tuée, sauté du troisième étage de la tour; sans doute Dieu l'avait soutenue dans sa chute : car elle eût dû s'écraser contre le tiUus du fond, et, comme nous l'avons dit, on l'avait retrouvée évanouie seulement.

En revenant à elle, Jehanne parut fort rop»»ntante de. ce qu'elle avait fait; mais l'impression produite par cot événement sur le sire de Luxembourg ne fxjuvait être elfacée par ce repentir, il craignit que, dans'quelque tentative pareille à celle quelle venait de fain*. Jehanne, moins heureuse, ne se tuât, et ne lui fît perdre ainsi les 10,000 livres ollertes pour son rachat: il divlara donc au régent d'Angleterre qu'il était prêt à mettre Jehanne à sa disposition, mais qu'il entendait que le proivs ne commonçât qu'à l'heure où il aurait louché la ranç\)n de s,i prisonnière. Le duc de BiAlforl passa pr toutes les cv^nditions qu'il plut au sire de Luxemknirg de lui imt>os«^r. tant il avait peur que le roi de France n'entrât en concurrence avtx; lui. Mais le n-gent s'inquiéUnI à tort. Lo roi de Franct^ paraissait avoir complètement oublié l'exislenc» de celle à laquelle il devait sa couronne.

Le rvjjcut avait convoqué, lo * août 1430, les Etats do la

ŒOVRES C0MPLETF5 D'ALEXANDRE DUMAS.

province de Normandie à Houon, et il leur avsit dfiii.nidé une contribution de 80,000 livres qui avait été voté'. Sur les 80,0t!0 livres, 10,000 étaient destinées au radiât de la Pucelle ; ces 10,OOJ livres furent payées au sire de Luxembourg, vers le 20 octobre.

L'évOque de Beauvais soccupa alors, avec une activité derrière laquelle S'; faisait incessamment sentir la liuiue des iVnglais, d"asseml>ler le tribunal qui devait juj^er J«>hanne. En attendant, elle avait été transportée du cliàteau de Bi'aurevoir dans les prisons d'Arras et du ùxjtoy, puis de cette dernière ville elle avait tié conduite à Rouen, oii se trouvait alors le jeune roi Henri, pauvre enfant quon alliiit associer, sans qu'il se doutât du crime dont on tachait son innocence, au meurtre jujidique qui se préparait.

Arrivée à Rouen, Jehanno fut conduite dans la grosse Jour où Ton avait fait d'avance forger {jour elle une cage de fer ((ui se llTmail avec deux cadenas et une serrure, et dans laquelle elle était encore retenue («r des chaînes qui, àl'aide d'une espèce de collier, luienln'laraienl le bas de chaque jambe. Là, elle fut exposée aux outrages de la multitude comme une bêle fauve. Les soldats l'insultaient et la piquaient du Iwut de leur lance pour la faire lever lorsque venaient pour la voir quelques personnages do distinction. Le sire de Luxembourg lui-même, après avoir touche le prix de son sang, eut la cruelle curiosité de la ïenir voir une dernière fois : il était accompagné du comte de Warwiclc et du comte de Straftord. « Jehanne. lui dit-il en riant, je suis venu jjour te mettre à rançon, mais il faut que tu me promettes de ne jamais plus tirer le[x}e contre moi. — Hélas! mon Dieu ! répondit la jeune fille, je sais bien que vous riez de moi, car vous m'avez vendue, et vous n'avez maintenant ni le pouvoir ni le vouloir dt! me racheter. 11 y a plus, je sais que les Anglais me feront mourir, croyant par ma mort gagner le rovHuniiî de France; mais il n'en sera rien; car, fussi-ntils c:ent mille de plus qu'ils ne sont maintenant, ils n'auront pas ce royaume. »

A ces mots, le comte de SlrafTord s'emporta tellement, qu'il l'insulta [)ar les plus grossières Injures; il tirait son épén pour la frapper; mais le comte de Warwick l'arnMa au moment ofi Jehanne, voyant son intention, se jetait au devant du coup.

lit cependant toute captive, toute enfermée dans une cage do fer, toulo enchaînée et gardée à vue qu'elle élnil, la [lauvre Jehanne inspirait enrx)ro une si grande terreur à ses ennemis, que des lettres éerilesnu nom du roi d'Angleterre, et datées du ii décembre 1<3(». onloniiaient de faire arrêter et trailuire devant les rniiseils de guerre loiit soldat h qui la p« ur ins|iire<< |wr la Pucelle fer.iit ;Amndonner ses drapeaux. I-:n effet, dans les derniers lenqis, aucune arnié<^ ne voulait (>lus marcher contre elle, et les s<^)ldals aimaient mieui s'exjxjser à la mort («n désertant qu'en lonibatLinU

Aussi les préparatifs rb piiursuivireiil-ils avec l,i plus grandpi activité; enhn, le mereredi ai février H.W, le Inliuiiaj l'BWK'mbia en In ch»|K'll<^ royal(< de llniien, et les lellre» par |e.s.pielli« le roi ordonnait que la |»ue<'lln lAI remise n la justice ee<-|ésj«lii|ue, furent lues en présence de mos<«i!fiieur!« et mallres (;illr>K, «bU- de Féca m p, Jehan lle,ni|iiTe, Jehan di- C.h.Villon, Jaeqnos Le Temer, Niroh- Whli, (;iierar.l Keinllel, <;uillaMnie llecton, Thomas deiijurcjl, et maître Ri/h.inl Prali. Alors mnltn- Jehan Sulevil, proiiioleur du pnxv-i, demanda que JehaniM» ffti nmeneo pour ^ire interr«g«'-e, c« qui fut i l'in«ianl aceorde par l'évalue, l'ri huissier pres<-nln une r<x]u(*l«> de Jehanne, demandant qu'avant l'onvi rliire du procf>j) (llui frtt fnrmi» d'i'ntpniltp iin<' m'-^*-. 1,'ex^qiie ci b>s jut-es

dé<|.|èrenl <pie la requ^K ilev.ii( (\|re nflise.' h Jehanne, attendu leH crimes dont elle élut ililTam«V.. i;.>r.lr.> luleii eonwqueiire donné de In conduire 1^ I jn^lanl neMne devant le tribunal. Jehanne fut niiieuee HUH«ilA(, et le m(^me jour rihterni;:«l(tire eornineni;*.

O fui alors que Jehaime ae raonirn vraiment grande et

belle. La pauvre jeune llilc, qui ne savait ni lire ni i-crine, à qui l'on avait seulement appris à coudre et à filer, et qui, outre cela, connaissait pour toutes choses, comme elle le disait elle-même, son Paler, son Ave Maria et son Credo, la pauvre prisonnière isolée, sans conseil humain, soutenue seulement par Dieu et par sa conscience, se montra toujours ciilme, souvent énergique, quelquefois sublime; aussi nous coulenterons-oous de citer, pour donner à nos lecteurs une idée de cette majestueuse figure, quekiui-s questions et quelques réponses prises |ires(4ue au hasard dans son interrogatoire:

t( Admonestée de jurer sur tous les saints évangiles qu'elle dirait la vérité en toutes choses sur lesquelles elle serait interrogée,

» Jehanne ri'pondit : « Je ne jurerai point, attendu qu'il y a de telles choses concernant le roi de France sur lesquelles je ne puis répondre à ses ennemis. •

» Mais, reprit l'évéque, vous jurerez au moins de dire la vérité sur ce qui concernera la foi catholique et sur les choses qui n'intéresseront que vous.

» Jehanne répondit que, sur ses père et mère, et sur toutes choses qu'elle avait faites depuis que, (tartant de Domremy, elle a»'ail pris le chemin de la France, elle était prête à répondre et jurerait volontiers de dire la vérité ; mais que sur les révélations à elle faites de la part de Dieu, et qu'elle n'avait jamais confiées qu'au roiCliarles, lui dût-on couper la tête, elle ne les révélerait point avant d'en avoir congé du roi Charles et de Dieu. »

Cette réponse faite avec la simplicité d'une jeune fille el la fermeté d'un héros, l'évèque l'admonesta do jurer de (lire la vérité en ce qui toucherait la foi. Jehanne alors se mit à genoux, |K)sa les deux main» sur le missel, et jura qu'elle dirait la vérité sur les cliosi'S concernant la foi; mais elle ajouta que de ses révélations elle ne dirait rien à personne qu'elle n'en eût reçu la permission de la mftme voix qui les lui avait faites. Puis, s'adressant à l'évAque et le regardant en face :

— Regardez-y h deux fois, lui dit-elle, avant de vous faire mon juge; car, au nom de Dieu! je vous réponds qur' vous prenez là une lourde charge.

Interrogée sur le lieu de sa naissance, sur l'ôgc qu'elle a et sur l'éducation qu'elle a reçue.

Elle répond qu'elle est née à Domremy. qu'elle a ditneuf ans ou environ, et qu'elle sait le Patrr nofirr, l'Ate Uaria et le Credo.

Interrogée à quelle épo<que elle eut ses premières inspirations et (wrquel intermédiaire.

Elle ré|»oiid que c'était .'t l'Age de treize an» et parla même VOIX qui l'ensiicrna toujours depuis à se bien gouverner; mais que la jiremièro lois qu'elle entendit c»'tte >-oix, elle eut grand peur; que ladite voii retentit en temps d'été, en plein midi, et tandis qu'elle eiail dans le jardin de son pife.

InteiTogiV sur ce qiio lui Ordonna cette vol».

Elle ré|iond que, ileiu ou trtiis fois la semaine, cette mix lui ordonnait de partir pour \enir en France sans que son jiere sût rien de son départ, et qn'il fallait qu'elle se hAtAt lie |>artiT, el qu'elle ferait lever niiT Anelnis le siège d'tirléans, et mènerai) sacrer le dauphin h Itemis.

Interrogie si, quand elle quitta son |>ère el M mère, elle croyait piTher,

Elle r«'q>ond : Puisque Dieu le rommandail, eosd^^pu conl pères el e<'nt mères, et eus.'K'-je été lllle de roi, je lusse partie.

Inlerropée si rMe trouva quelque empMienienI stit sa roule,

i:ile ri'|(ond que sans em|i<Vliemenl aucun «Mlo vint jusqu'au roi.

Inlerroirie du lieu m'» était le roi,

Elle rêpiMid qu'elle trouva le n>i h ('binon, ofi elle .irrivn «er»le midi; «pi'idlrse logen dans une piHile M'ilellorie, el cju'après le dîner elle se rendit devant le r«i, qui était en non chrtieaii.

InleiTogée ai le ml lui fut dMgmét

JEHANNE LA PUCELLE

Elle répond que non, mais qu'elle le reconnut par le conseil de sa voix.

Interrogée do quelle étoffe était son étendard, elsi c'était de toile 9a de drap,

Elle répond que c'élait de blanc salin.

InLerrogée par quel sortilège elle rendait le courage aux soldats (jui suivaient son étendard.

Elle répond : Je disais : Entrez hanlinn'ut parmi les Anglais, et j'y entrais la première.

Interrogée d'où vient que son étendard était au sacre plus près du clio'ur qu'aucun autre,

Elle répond : C'était bien le moins, étant le premier à la peine, qu'il frtt le premier à l'honneur.

Interrogée si l'espérance de la victoire était fondée en elle ou en son étendard,

Elle répond : Elle était fondée en Dieu et non ailleurs.

Interrogée si ceuK de son parti croyaient fermement qu'elle lut envoyée de [lar Dieu,

Ell(? réi>onil : S'ils le croient, ils ne sont pas abusés.

Interrogée si saint Michel lui apparaissait nu ou habillé.

Elle répond : Croyez-vous que Dieu n'a pas de quoi le vêtir ?,

Interrogée si elle ût la sortie de Compiègne à l'instigation de ses voix,

Elle répond : Qu'un jour, étant sur les fossés de Melun, il lui fut dit par ses voix qu'avant la Saint-Jean d'été, elle serait prise jiar les Anglais ; mais qu'il ne fallait pas qu'elle s'en abattît, mais qu'au Ci)ntraire elle prît la chose comme lui venant du Seigneur, et que le Seigneur l'aiderait.

Interrogée si depuis ce jour ses voix lui ont renouvelé le même avertissement,

Elle répond : Que plusieurs fois elle l'a reçu, et qu'alors elle a demandé quand cela arriverait et dans quel lieu, mais qu'à cette demande elle u'a jamais eu de réponse. ,

Interrogée, dans le cas oîi elle eût su qu'elle devait être prise, si elle eiU fait cette sortie,

Elle repond qu'elle ne l'eiU pas faite volontiers, mais que si cependant ses voix l'eussent ordonné, elle eût suivi leur coinniandement jusqu'à la fin.

Interrogée pourquoi elle sauta du haut de la tour de Beaurevoir dans les fossés.

Elle répond : Il m'était plus cher de mourir que do tomber aux mains des Anglais.

Interrogée si ses voix lui ont conseillé ce moyen d'évasion.

Elle répond qu'au contraire elle,s le lui ont défendu, et que c'est la proraièriî fois qu'elle leur a désobéi.

Interrogée si, en sautant ainsi, elle croyait se tuer.

Elle répond qu'elle n'en savait rien, et qu'en sautant elle se reconnnanila à Dieu.

Interrogée si, après cet essai de fuite, elle fit péoitenco pour l'avoir tenté contre l'avis de ses voix.

Elle répond : Ma pouiteuce fut la douleur quo je me fis en tomhaut.

Interrogée si la blessure fut grave.

Elle répond qu'elle l'ignore, mais que ce qu'elle sait, c'e^t qu'elle fut deux ou trois jours sans pouvoir boire ni manger; mais qu'enfin elle fut consolée par sainte (Catherine, qui lui ordonna de se confcssL'r et de remercier Dieu do ce qu'elle ne s'elail point luee; qu'au reste les gens de Compiègne auraient secours avant la Saint-Martin d'hiver; et que, sur celte consolation, elle se prit à reconnnenoer 5 manger, et bientôt fut guérie.

Interrogée si ses voix lui ont dit ([u'elle serait délivréa des mains des Anglais,

Elle repond que ses voix lui ont dit : Prends tout eu patience, et ne t'inquiète pas de ton martyre, c'est le chemin du paradis.

Interrogée si, depuis que ses voix lui out fait colle promesse, elle croit elfeetivemenl qu'elle ira eu paradis, et ne sera pi' ;il danniée en ejiler.

Elle repouil (ju'elle le croit aussi t'erniemenl que si elle était déjà au royaunw des cieux ; ol coiuiuo ou lui disait

que celte promesse qu'elle avait n-eue était d'un giond poids, répond qu'elle la tient en eBfct pour son plus grand trésor.

Interrogée si, après une telle révélation, elle croit ^trc dans la grâce de Dieu.

Elle répond : Si je n'y suis pas, je prie Dieu de m'y mettre; si j'y suis, je prie Dieu de m'y consfrver.

C'élait ainsi que Jehanne répondait; c'était ainsi que la jeune fille, après être passée de la foi h l'héro'ismc, passait de l'héroïsme au martyre; car, si saint-^'s que fussonl ses réponses, si éclatante que fût son innocence, elle étail d'avance condamnée.

Cependant on n'osait point parler de mort, car toutes ces accusations de sorcellerie et d'impiété avaient été successivement écrasées sous les pieds de la jeune fille. D^s le commeneement du procès, on avait introduit dans sa prison un misérable, nommé Loyseleur, lequel s'était donné pour prêtre lorrain pr^rsécuté et mart^T comme elle, lequel l'avait plusieurs fois entendue en confession, tandis que le comte de 'Warwick et le duc de Bedfort écoutaient, cachés ilerrière une tapisserie. Mais la confession de Jehanne était celle d'un ange : on n'avait rien pu surprendre par ce moyen; il fallait donc y renoncer, et un matin l'infAme espion était sorti de la prison de Jehanne pour n'y plus rentrer.

On avait envoyé prendre des informations à Domr<"my, dans le pays de Jehanne, et tout le pays avait répondu d'une seule voix que Jehanne était une sainte.

On avait appelé de savans docteurs en médecine et do vénérables matrones, et ils avaient déclaré h l'unanimité que Jehanne était vierge; il n'y avait donc pointa dire que Jehanne avait conclu un pacte avec le démon, puisque le rituel dit positivement que le démon ne peut pactiser avec une vierge.

Tous les chefs d'accusation, détruits les uns après les autres, s'étaient donc réfugiés dans (juelques misérables subtilités ; elle refu.<ail de fe foiimellre à l'Eglife et elle contimtait à porter des habitf d'homme.

Son refus de se soumettre était un piège oîi l'avaient fait tomber ses juges : on lui avait fait une si subtile distinction de l'Eglise triomphante dans le ciel, et de l'Eglise militante sur la terre, que, malgré sa lucide et prompte conception, elle n'y avait rien compris. D'ailleurs, ce misérable pivtre, qu'elle croyait toujours un homme de Dieu, et dont elle déplorait la perte chaque jour, lui avait persuadé que se soumettre à l'Eglise, c'était reconnaître un tribunal composé entièrement de ses ennemis.

Quant à son obstination h consen-er les habits d'homme, elles'explique tout naturellement : plusieurs fois Jehanne, belle et jeune, avait été en butte aux violences de ses gardiens, que l'on disait même em'ouragées par le duc de Bedfort, et elle croyait sa chasteté mieux défondue par des habits d'homme que par des vêtemcns de femme.

Cependant plusieurs des juges avaient des remords sur la manière dont ils voyaient la procédure se dérouler, et l'un d'entre eux, pressé par la voix de sa conscience, suggéia à Jehanne en plein tribunal l'idée de se soumettre au concile général de BAIe, qui était alors assemblé.

— Qu'est-<"e qu'un concile général ? demanda Jehanne.

— (".'est une congrégation de l'I'glise universelle, lui répondit frère IsainlKirl, et vous y trouverei autant de docleurs de votre parti que du parti des Anglais.

— Oh! dans ce cas, messieurs, s'écria Jehanne, S(iyez témoins que non-seulement je m'y soumets, mais eueorf que je le réclame.

— Taisez-vous donc! de par le dlahle ! fnlerronipit alorî l'évêque ; puis se tournant vers le notaire apostolique : je vous défends, lui dit-il, d'insérer crite demande au procès-\orbal.

— Hélas ! r.''|x>ndit la jeune fille ari'C cet aèrent de triste résignation qui ne l'alvindonna point un instant, \-ous écrive/ loul ce qui est contre moi, et TOUS n« voulci rico éaire de ce qui csl pour.

ŒDVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS

A la porte du tribunal, le comte de Warwick attendait frère Isambart; en l'apercevant, il s'approcha de lui, la main levée; mais réfléchissant au danger qu'il encourait en frappant un ecclésiastique, il baissa la main; puis, d'une voiï qui avait conservé toute la menace de son geste,

— Pourquoi, lui dit-il, as-tu soufflé cette méchante î Par la mort-Dieu ! vilain, si je m'aperçois encore que tu veuilles l'avertir pour la sauver, je te ferai jeter dans la Seine.

Les interrogatoires terminés, les juges se rassemblèrenti Je i-2 mai, chez l'évéque de Beauvais; là, comme ils n'osaient assumer sur eux seuls la responsabilité d'un jugement aussi inique que celui auquel Jehanne était destinée, ils rédigèrent douze articles inexacts et mensongers qu'ils envoyèrent, sous forme de Mémoire à consulter, et sans même nommer l'accusée, à l'Université de Paris, au chapitre de Rouen, aux évêques de Coutances, d'Avranches et de Lisieux, et à cinquante ou soixante docteurs qui avaient été assesseurs dans le procès. La réponse fut que : « L'accusée avait cru légèrement, orgueilleusement, à des apparitions et révélations qui venaient sans doute du malin esprit; qu'elle blasphémait Dieu en soutenant que Dieu lui ordonnait de porter l'habit d'homme; et qu'elle était hérétique en refusant de se soumettre à l'Eglise.

Pendant toute cette enquête, Jehanne tomba malade; alors l'ordre arriva d'avoir d'elle les plus grands soins; tous les meilleurs médecins de Paris furent envoyés pour la traiter.

— Pour l'empire du monde, disait le comte de Warwick, le roi ne voudrait qu'elle mourût de mort naturelle; il l'a achetée assez cher pour en faire ce qu'il veut, et il entend qu'elle soit brûlée vive.

Jehanne guérit, comme le désirait le roi d'Angleterre; et comme elle pouvait, avec toutes les fatigues de corps et d'esprit qu'elle endurait, tomber une seconde fois malade et ne s'en plus tirer aussi heureusement, on [)ressa la sentence, et la sentence fut rendue : c'était, selon l'habitude des jugemens ecclésiastiques, une déclaration faite à l'accusée qu'elle était retranchée de l'Eglise comme un membre corrompu , et qu'elle était livrée à la justice séculière.

Cependant les conseillers avaient ajouté que, dans |le cas où l'accusée consentirait h se rétracter et renoncerait h ses habits d'homme, ils engageaient les juges h modérer la f)einp en ce qui touchait la mort ou la mutilation.

Mais ce n'était pas chose facile (|ue de faire reconnaître à l'inspirée que les révélations qu'elle continuait d'avoir, et (|ui seules lui donnaient la force qui la soutenait, lui venaient du démon et non [las de Dieu. On essaya d'alKjrd de vaincre ce que Ton appelait son obstination, par la peur île la torture, h'n coiiséqurnrc, l't'vêque de Beauvais se rendit a sa prison avec le bourreau et Irsin- Slnimens de la question. On annonra alors ."i Jehanne que si elle ne voulait [mis abjurer et p'roiiiiaîlrc srs li»'résies, on allait la mellre (i la gehennis en même linqis, le Ifourreau préparait le chevalet. Jehanne, en voyant ces pré[>arntifs, devint 1res pille ; mais .sa conlenanee ne fut point une seule minute ébranlée, et, so retournant vers révê(|ue :

— Faites, lui dit-elle; mais je vous [irévjens que le mal (|ui sera fait h mon corps et h mon âme retombera sur votre flnie ci sur voire corps.

lue pareille menace, comme on le comprend bien, n'elrtil|Kjirit C8[»nble d'arrêter son (MTsécuteur; mais comme Jehanne était emore 1res faible de In maladie qu'elle venait (le faire, le mMecin déclara qu'il était ()ossiblo que l'accusiM» mourût dans les (nurmens.

l>>mnio c4-tte mort était le niallieur que re«Joutaienl In plus les Anglais, el que Piern- Ciiic lion répondait \x)UT «in»i dire i|e Jehanne sur sa lêie, on eut alors recoure à c<' misiT.-ible prêtre nommé I.nyselriir, ipie l'on avilit dej.i Introduit dans m prison, sans qu'il 'nM rien pu tirer do

Jehanne que l'on trouvât moyen de retourner contre elle. Il se glissa dans le cachot de Jehanne, et prétendit avoir séduit le geôlier par ses prières. Jehanne le reçut conune son libérateur spirituel, et le misérable lui donna le conseil de se soumettre à tout ce qu'on exigerait d'elle, lui répondant que, sa soumission faite, elle passerait immédiatement des chaînes des Anglais aux mains de l'Eglise. Jehanne combattit toute une nuit les sophismes de ce misérable avec la logique lucidité de son espril; mais enfin, croyant que c'était par dévoûment qu'il lui donnait ce conseil, et humiliant son ignorance devant la sagesse de celui qu'elle regardait comme l'homme de Dieu, elle promit de faire tout ce qu'on voudrait.

En conséquence, dès le surlendemain de cette promesse, c'est-à-dire le 2i mai H3I, Jehanne fut tirée de sa prison et conduite sur la place du cimetière de Saint- Ouen pour y entendre sa sentence. Deux éc\ ifauds y avaient été dressés : l'un pour l'évêque de Beauvais, le vice-inquisiteur le cardinal de Winchester, l'évêque de Noyon, l'évêque de Boulogne et trente-trois assesseurs; l'autre pour Jehanne et Guillaume Erard, qui était chargé de la prêcher; au pied de l'échafaud était le bourreau avec sa charrette tout attelée, et prêt, en cas de refus, à conduire Jehanne sur la place du Marché-Vieux, où le bûcher l'attendait. Toutes choses, comme on le voit, étaient prévues, et, le cas échéant, il n'y avait pas de r<>tards à craindre.

Tout le peuple de Rouen semblait divisé en deux par • ties : l'une qui attendait Jehanne sur la place du Cimetière, l'autre qui attendait à la porte de sa prison et dans les rues où elle devait (lasser; cette dernière portion so mit à sa suite à mesure qu'elle s'avançait, de sorte qu'en arrivant sur la place, comme déjà elle était presque pleine, l'encombrement devint tel, que l'on fut obligé de faire ou\Tir un chemin jusqu'à l'échafaud à coups d'épée et à coups de pique.

A peine Jehanne fut-elle montée sur l'i-chafaud, que Guillaume Erard prit la parole, et essaya de l'écraser sous le poids d'un discours tout rempli non-seulement d'accusations, mais <rinsulles. Jehanne écouta toute celte diatribe avec sa résignation ordinaire et sans répondre un seul mot, paraissant tellement absorliée dans une prière mentale, qu'on eût dit <|u'elle n'entendait même pas les paroles de l'orateur, û'tte insensibilité ap(«rente exaspéra Guillaume Erard, et lui [X)sant la main sur l'épaule :

— C'est à toi, s'écria-l-il en secouant la jeune fille, c'est à toi, Jehanne, que je j«rlo ; et c'est non-seulement h toi, mais c'est ."i ton roi, el je dis que ton roi est schisniati(|ue et hérétique !

Mais, h ces mots, Jehanne se releva pour défendre encore avec la parole celui qu'elle avait défeiiilu du giniw, el (jui en récompense l'avait si lAchemenl alwnilonni'e.

— Par ma foi ! el révén-nce gardiv, s'iVria-InMIe, je vous ose bien<l ire el bien jun-r, sur la |>eine de ma vie! que ce roi que vous insultez est le plus noble chrétien (larmi l(>s chri'tiens, celui qui aime li> mieux In foi de rF.glise, A qui, par conséquent, n'est |K>inl tel que vous le dites.

— Failes-la Unre, faites-la taire, crièrent alors ens<'mlilp el d'une seule voix, s'adri>ssant h l'api^irileiir Massieu, l'évêque di' Beauvais et Guillaume Krnnl.

Alors rap|>arileur se leva, força Jehanne à s'asseoir, el, prenant la c«Vlule d'abjuration, il In lu) tmil liant; el,c«<lle li'cture finie, il étendit la ci>dulc vers Jeli.iiiin-, en lui criant :

— Abjure!

— Hélas! réponilil Jehanne, je ne sais ce que vous voulez dire en m'ordonnanl d'abjurer.

— Alors, expliquez-lui Ce que c'est, crin l'évêque, ri surtout di'|M''chons.

I.'apimriteur s'approcha alors de Jehanne ; c'éUill oelul ()ui ét.ut chargé d'nccompagner les rriminel» on prison, au tribunal el à l'iVliafaiid . el ie()«>nilanl cri honiiiie, en voyant la caiiileur el l.i ri-signalion de Ji-hanne. se sentit touché d'une profonde compassion pour vile. Il lui douaa

JEHANNE LA PUCELLE

donc le conseil, au lieu d'abjurer, de s'en rapporter à l'Église universelle.

Jehanne se leva alors, et d'une voix douce, mais ferme :

— Je m'en rapporterai, <lit-elle, à l'Église universelle, pour savoir si je dois abjurer ou non.

— Abjure sans condition, abjure à l'instant niAmc, s'écria Guillaume Erard, ou, par le Dieu du ciel! je te jure que ce jour est ton dernier jour, et qu'avant la nuit tu seras brûlée.

Jehanne, à cette menace, p31it et frisonna; puis, l'on vit couler deux grosses larmes sur ses joues : elle était au bout de ses forces, le héros faisait place à la femme.

— Eh bien! dit-elle en éclatant en sanglots, je déclare que je m'en rapporte sur le tout à mes juges et à notre sainte mère la sainte Église.

— Alors signe, dit Guillaume Erard, en lui présentant un papier qu'il [)ril des mains de Laurent Callot, secrétaire du roi d'Angleterre.

— Qu'est cela? demanda la jeune fdle.

— L'acte d'abjaralion qu'on vient de te lire, et par lequel tu promets de ne plus porter d'armes, de laisser croître tes cheveux, et de renoncer aux habits d'homme.

— Mais, dit Jehanne en hésitant, celui que l'on vient de me lire me semblait beaucoup plus court que celui-ci.

— Non, c'est le môme, dit Guillaume Erard, et mettant une plume dans la main de Jehanne et la main de Jehanne Sur le papier: Signe, lui dit-ii, signe à l'instant même, ou sinon... Il appela le bourreau, qui, poussant son cheval en arrière, fit reculer sa charrette jusqu'à l'écliafaud.

— Hélas! dit Jehanne- d'Arc, Dieu est témoin que je suis seule ici contre vous tous, et que, si vous me trompez, c'est bien infâme!

A ces mots, elle leva les yeux au ciel pour demander à Dieu un dernier conseil. Puis, laissant retomber sa tête sur sa poitrine, elle fit une croix en poussant un soupir. C'était, comme on s'en souvient, la seule signature qu'elle sût tracer.

Mais cette abjuration qui infamait Jehanne, en avouant que tout ce qu'elle avait fait était fait contre le conseil et la volonté de Dieu, et à la suggestion des mauvais esprits, (car bien véritablement, comme avait cru s'en apercevoir Jehanne, on lui avait fait signer une cédule différente de celle qu'on lui avait lue), cette abjuraliou, dis-je, sauvait sa vie ; car la consultation disait qu'au cas où l'accusée abjurerait, se laisserait pousser les cheveux, et reviendrait à ses habits de femme, on implorerait pour elle la miséricode de SCS juges. Au moment où Jehanne abjura, une grande clameur s'éleva donc dans la foule, joyeuse parmi les Français qui voyaient Jehanne sauvée, menaçante parmi les Anglais qui voyaient Jehanne échapper .à la mort.

Alors l'évé(|iie de Beauvais S(> leva et imposa silence à toute cette multitude agitée de sentimens si divers, en faisant signe qu'il allait lire la sentence. Nous la rapportons ici textuellement :

« fn nomme Domini, amen,

« Tous les pasteurs de l'Église, qui ont soin et désir de conduire le peuple de Dieu, doivent loyalement (>t diligemment prendre garde que le diable, par ses arts subtils, ne séduise et ne déçoive par ses fraudes les brebis de Jésus- Christ, ce à (|uoi il travaille sans cesse; ce pourquoi il est ni'cessain^ par grande diligence de résister a\ix fausses cl di'loyales entreprisi's ; comme loi Jebaune, dite vulgairement la Pucelle, as été circonvenue de plusieurs erreurs en la foi de Jésus-Christ, sur quoi lu as été en jugement : vus par nous tous l(\s points et articles de ton procès, les confessions, réponses et assi-rtions par toi faites et dites, et tout le procès ; vu et délibéré parles maîtres et docteurs de la Faculté de tlu'ologi(>de Paris, et plusieurs prélats et docteurs ès-droils, tant en droil canon ciu'eu droit civil étant lans cette ville de Uonen; par lesquels tu as été charitablement et longueniiMil admonestée, nonobstant lesquelles monitlons et retnonirances tuas léraérairement uéclié à

UliUT. COittl'L.

bouche ouverte; par quoi, afin que tu fasses pénitence salutaire, nous t'avons condamnée et condamnons, par sentence définitive, h chartro perpétuelle avec le pain de douleur et l'eau de tristesse, afin que tu pleures tes péchés, et que désormais tu n'en commettes plus, sauf toutefois notre grAce et modération, si tu te conduis à l'avenir de façon à la mériter. »

Après la lecture de cette sentence, Guillaume Erard so leva de nouveau, et cria trois lois :

— 0 France I France ! tu a été séduite par une lemme qui t'a faite hérétique.

Mais Jehanne se leva, et d'une voix forte :

— Ce n'est point vrai, dit-elle, ce n'est point vrai ; dites cela de moi, si vous le voulez, mais non point de la France, qui est un sninl royaume.

— Taisez-vous, lui cria-t-on, taisez-vous, Jehanne ; car il n'y a pas si longtemps déjà que l'on vous a fait miséricorde qu'on ne puisse revenir là-dessus.

— Eh bien ! alors, dit Jehanne, comme la chose a été convenue, que l'on me tire donc des mains des Anglais, et que l'on me mène dans les prisons de l'Église.

Mais sans écouter cette réclamation, fondée cependant sur une promesse positive, Jehanne fut reconduite dans la grosse tour. Elle y fut bientôt suivie par le vicaire de l'inquisition, et par plusieurs de ses juges qui venaient pour lui faire sentir le prix de la grâce qu'elle avait reçue, et pour lui signifier d'abandonner son habit d'homme. Jehanne répondit avec humilité qu'elle était prêle à obc'iren tout à la teneur du jugement. En conséquence, on lui apporta un ballot contenant des habits de femme. Jehanno demenda à rester seule, et les revêtit ; alors les Anglais rentrèrent et l'attachèrent à un poteau, situé au milieu de sa prison, par une chaîne qui lui ceignait le milieu du corps : la nuit, deux chaînes fixées au pied de son lit devaient répondre d'elle; en outre, elle était gardée par cinq soldats, dont trois ne devaient point quitter l'intérieur de son cachot, et dont deux veillaient à la porte.

Cependant le but des Anglais n'était point rempli. Ce n'était point des tortures qu'ils voulaient, c'était sa mort : aussi, en sortant de son cachot, le comte de Wan'ick ex- [irinia toute sa colère à Pierre Cauchon, et lui dit que le roi d'Angleterre souffrait un si grand dommage de ce que Ji'hannc n'était point livrée au supplice, qu'il s'en prendrait certainement à lui de la douceur du jugement.

— Eh ! au nom de Dieu! soyez donc tranquille, répondit l'évèque; elle n'est point sauvée encore, et nous la retrouverons bien.

En effet , cette occasion si impatiemment attendue no larda point à se présenter. Jehanne, enfermée, comme on l'a dit, dans son cachot avec trois de ses gardiens, eut, la nuit même de son abjuration, h se défendre contre leur violence. Prévoyant que les hommes ilonl elle savait devoir tout craindre se porteraient contre elle à quelque attentat de ce genre, elle s'était couchée toute habillée afin de so mieux défendre. Néanmoins, comme ses habits d'homme, dans le cas où elle aurait à renouveler une pareille lulle, lui parurent de meilleurs gardiens de sa chasteté que ses vêtemens de fenune, pendant que s<"s gardiens, (alignés de la lutte désespérée qu'elle avait soutenue, s'étaient endormis, elle descendit de s^m lit, reprit les habits d'homme que. dans celte intention s;ms doute, on avait laisses à sa portée, de sorte (]ue le lendemain. Iors<iu'on rentra dans sa prison, le premier qui l'aperçut poussa un cri de joie en appiMant les autres: Jehanne avait manqué au siTOienl (|u'elle avait lait de ne plus quitti-r ses habits do femme; Jehanne avait par cons('<|uent mérité la mort.

Aussitêt l'évèque de Beauvais, prévenu de cette infrai^ tion à laquelle il était tout prt'paré. aci-ourut à la prisoii (<t malgré la déclaration de Jeh mue. qui pn>uvail que h crainte seule d'un malheur quelle reitoutail plus que la mort avait pu la delermimT à ce sublime |\arjun>. maigri les traces de la lutte que cons<'rvaient son vis,\i:e Ji'cJiirè cl S(>s bras mctirlris, il dress,» procos-vorlvtl de sa désobéissance ; co procès-verbal terminé, il sortit joyeusement

ŒCrVKES COMPLÈTES ITALEXANDRE DUMAS.

do la prison, et, rencontrant sur l'escalier le comte de Warwick :

— Allons, allons, comte, lui diUil, faites honne chère, tout est fini !

Le lendemain, Jehanne fut conduite de nouveau au tribunal : interrogée sur les causes qui l'avaient amenée h désobéira l'Église, elle raconta tout, mais on se garda bien de consigner cette déclaration à l'interrogatoire, car le simple exposé des faits rejetait tout le crime sur ses ennemis. Alors ce lut Jehanne qui, forte de son innocence, apostropha ses juges.

— Si j'eusse été dans la prison ecclésiastique et gardée par des gens d'église, dit-elle, rien de tout cela ne serait arrivé, et je ne serais pas maintenant misérable comme je le suis. Mais de tout ce qui m'arrive, j'en appelle devant Dieu, le grand juge des torts et des injustices que l'on me fait.

Néanmoins, tout ce que pouvait dire Jehanne était inutile ; sa mort était résolue, et sa prétendue désobéissance n'était que le prétexte sur lequel ses meurtriers s'appuyaient : aussi, le mercredi 31 mai, après une délibération dans laquelle il fut reconnu que Jehanne, obstinée en ses erreurs qu'elle était, avait, par malice et obstination diaboliques, faussement montré des signes de repentir et de fjénitence : qu'elle avait abusé le saint et divin nom de Dieu, blasphémé damnablement en se montrant incorrigible hérétique; qu'elle était retombée, enfin, en hérésie et en erreur, ce qui la rendait indigne do toute miséricorde, la sentence suivante fut rendue. Huit jours s'étaient écoulés entre la sentence provisoire et la sentence définitive, et, comme on le voit, les Anglais, soutenus par la présence de Pierre Cauehon, n'avaient pas eu trop longtemps à prendre patience :

a In nomine Domini, amen,

« Nous, Pierre, par la mist-ralion divine, évêqun do Bauvais, et nous, Irèrc Jehan Magislri, vicaire de l'inquisiteur de la foi, compétent en cette partie :

B Comme toi, Jelianne, dite la Pucelle, as été retrouvée par nous ôtro retombée en diverses erreurs et crimes do schisme et idolûlrie, d'invocation du diable et de plusieurs autres méfaits, et que, pour ces causes et par juste jugement, nous lavions déjà déclarée schismatique et idolû- Irc : toutefois, parce que l'Église ne lermc jamais ses bras b ceux qui veulent retourner à elle, nous estimûmes que de [)leine pensée et de bonne foi lu t'étais retirée de toutes pareilles erreurs dans lesquelles tu avais voué, juré et promis publiquement de nu jamais retomber ni un aucune autre liercsiu, mais, au contraire, deiueurur en l'uiiiuu catholique et la coinmunioa du uutre Eglise, et du nutru saint-fièru le pape, cominu il est contenu en une cédulo eignée do la pruprii main ; toulufois et derechef tu es retombée, comme le chien qui a routumu de retourner <i son chenil. Pour cette cause, nous tu déclarons avoir encouru les sentences d'excommunication (|uu tu avais d'ab<jrci méritées, et (*lre retombée un les erreurs précédeiiles. Pourquoi nous le déclarons lnTÙtique, et, par celle séance, séaiis en siège et tribunal du juslico, en cet écril déclarons que, ix)mmo un membre (lourri, nous t'avons débouté et reji'l<'o de l'unité de l'Égliftc, el l'uvoiis livrée à la justice séculière, laquello nous prions de te traiter doucomenl el humaïuemout, soit eu perdition do vie, ou d aucuns membres, n

Le ini^mo jour, vers les onze heures du matin, cotte sentence mortelle était lue à Jehanne.

LB HAarvait.

ii<hnnno écouta In lecture ilu jURinient «ver h^^ct. do Mlmo. Depuis sept mols qu'elle einil niiT mains de^ An- IflaW, SOS gpAIIOTs lui nrulrnl fait subir do «j ntrooos tor-

tures que souvent elle avait invoqué cette mort qui arrivait enlin, et qui, d'ailleurs, lui avait été plusieurs fois prédite par ses voix. Mais le genre do cette mort n'était point spécifié dans la sentence ; Jehanne demanda donc à quel supplice elle était réservée, et ou lui répondit que c'était au supplice du feu.

A cette déclaration, Jehanne perdit toute sa force; elle n'avait rien tant redouté que le supplice auquel elle était enfin condamnée, et dans la crainte duquel elle avait encouru la colère de ses voii en abjurant. Habituée à la guerre et à voir luire l'épée au milieu de ses sanglantes mêlées, elle ne craignait point le fer, car il lui semblait que c'était encore mourir sur un champ de bataille que de mourir frappée du glaive ou de la hache. Mais mourir par le feu, par ce supplice si lent, si cruel, si infamant, c'était plus que toute sa résignation n'en pouvait supporter.

— Hélas! hélas 1 s'écria-t-elle, réduire en cendres mon corps qui est pur et qui n'a rien de corrompu; f aimerais sept fois mieux qu'on me coupât la t<*te. Ah ! si, comme je le demandais, j'eusse été gardée par des gens d'église, tout cela ne serait point advenu.

En ce moment, Pierre Cauehon entra dans sa prison avec plusieurs juges.

— Evêque, s'écria Jehanne, évéque, je meurs par vous; mais c'est une lourde charge que vous avez prise, entendez-vous bien, que de me faire mourir d'une si cruelle morti

Puis se retournant vers un des assesseurs :

— Ohl maître Pierre, ajouta-l-el le, où serais-je aujourd'hui I

— N'avez-vous point bonne espérance en Dieu ? demanda celui-ci.

— Oh! si fait, reprit-elle. Dieu aidant, j'espère bien aller dans le paradis; mais y aller par ce chemin do flammes... Mon Dieu I mon Dieu !

— Ayez bon courage, Jehanne, reprit le mémo assesseur qui lui avait déjà parlé.

— Il me semble que je l'aurais, répondit Jehanne, si l'on me donnait un bon prèlre \\o\it me confesser. Mon Dieu ! messieurs, est-ce (|ue vous me refuserez un prêtre?

Los juges se consultèrent entre eux, et il fut convenu qu'on hii en enverrait un. Jehanne, on apprenant colto bonne nouvelle, les remercia grandement, et domamla si ce ne pourrait jias être frère Loyseleur : car elle ignorait toujours que cet homme fiM un traître et qu'il eiH si fort contribué A sa mort. Mais il était revenu h l'évè<]uo que Loyseleur était tombé dans le repentir h la suite d'une vision qu'il avait eue, el qu'il avait cherché une ou doux fois ;i pénétrer dans la prison do Jehanne pour lui tout avouer. De sorte qu'on répondit ft la jeune fille que ce qu'elle demandait l?i élnil imi)0ssible, et qu'on lui on enverrait un autre. Sur t"o refus, Jehanne n'insista point daviinlage, et pria qu'on la laiss;it seule pour qu'elle pût m mettre en prière.

Au moment du marirro, les Juges s'étalent laissé toucher eux-mêmes, peul-<^tre |Kir la pnipri' iTaiiile, Il psl vrai, de cette lerrihle responsabilité que Jehanne nrnilnp- [)elee sur leur lèio; mais enfin, quelle que frtl In cnusoqui les pouss;1l h celte Nmne pensée. iU lui envoyèrent, pour l'assister dans ses dernier* moinens, trois hommes qui, pendant les débnls, s'élnienl conslamnienl montn-s pour elle; r'étnionl l'nppnriteur Mnssiou, l'nssesseur Ln Pierre, el frère Martin I.ndvenu.

AussiirM que Jeliaimo les nponMit :

— Mes pères, dil-<'llo, vous sn\'oz que mes jugo^ ont n\ pitié do moi, et qu'ils mo i>ormollenl di- me oonfes^rr?

— Ils font plus encore, mn fille, ré|iondit M.iriin Md- Tonii on s'.ippnM-linnt d'elle, ils pormollonl quejo vous donne In communion.

— Alors béni soit DIouT dit Jehanne; car H y n sopt mois pnvsé quejo n'ai roru le précieux «"rps de Notr»- Soigneur Jésus-Christ.

A cr* mols ollo so mil \ gonmit ofi elle était, car la

JÉTÎANNE LA PUCELLE.

Chaîne qui lui ceignait le rorps ne lui permettait pas do 8'éiolgncr de son poteau. Martin Ladvenu prit un si(''ge et s'approcha d'elle; alors, comme elle vit que les deux autres assistans se reliraient dans un angle de la prison, elle demanda s'ils n'étaient point pri^tres, et lorsqu'on lui ertt répondu qu'oui, ello les pria d'apprnelier, disant qu'elle était si sûre de son innocence et de la miséricorde de Dieu, qu'elle se conressi-rait devant toute la terre.

En etïet, en écoutant cette confession sublime, où Jehanné n'avait qu'à raconter une vie de pureté, de dévotement et de torture, qui, enfin, allait ôln^ terminée par le supplice le plus horriliie que les hommes eussent inventé pour les plus grands criminels, c'étaient les aiiditcurs qui pleuraient, tandis qu'à mesure qu'elle se rapprochait do la mort, et, par conse()uent de Dieu, la victime semblait recevoir do la miséricorde céleste la force dont elle avait si grand besoin.

Après la confession, le Saint-Sacrement fut apporté sur une patène couverte d'un voile, sans cierge, étolc ni surplis, et l'on prononça pendant toute la communion la litiuiie des agonisans : Orate pro eâ, priez pour elle.

A deux heures, Jehanno, qui avait contiinié de prier assistée do frère Martin Ladvenu, entendit le bruit de la charrette, les cris des Anglais qui raccompagnaient, et cette lente et sourde rumeur de la foule, qui montait incessante et profonde comme le bruit de la marée. Elle comffrit que le moment était arrivé, et se leva la première. En ce moment ses gardiens entrèrent, et on lui détacha la chaîne qui lui ceignait le corps; aussitôt deux autres lui apportèrent des habits de femme que Jehanne revêtit humblement et chastement dans le coin le plus obscur do sa prison ; puis alors on lui lia les mains, et on lui passa à chaque jambe un anneau de fer : les deux anneaux étaient réunis par une chaîne.

Jehanne descendit, appuyée sur le bras de l'appariteur Massicu et de frère Martin Ladvenu ; l'assesseur La Pierre marchait devant elle pour la préserver autant iju'il était en lui des insultes des Anglais. Arrivée à la porte, au milieu des cris, des injures et des huées qui la saluèrent, Jelianne entendit une voix qui priait et qui suppliait; elle se retourna du côté par lequel venait cette voix, et vit maître Loyseleur qui se débattait au milieu de ses gardes ; poussé [)ar ses remords, il voulait monter sur la charrette inf'Ame, et obtenir, î> quelque prix que ce fLlt, le pardon de Jehanne; mais les Anglais, qui savaient son intention et qtii craignaient qu'une pareille confession no soulevât la pitié de la multitude en faveur do l'accusée, et ne causait (|uelque émeute, le retinrent do force. Mais à peine la charrette fut-elle en marche, qu'il leur échappa et se mit à suivre le tombereau en criant :

— Grâce I Jehanne, miséricorde I Jehanne, Dieu m'accorde longue vie pour expier mes pécliés par une pénitence égale à mon crime. Grâce 1 grâce 1

Jehanne ignorait ce que cela voulait dire; car, ainsi que nous l'avons dit, ello croyait ce malheureux un saint et digne prêtre. Frère Martin lui raconta alors ce qu'il en était, et comment ello avait été trahie par cet homme. Aussitôt elle se leva, (it d'une voix forte :

— Frère Loyseleur, dit-elle, jo vous pardonne ; priez Dieu pour moi.

Le prètro alors tomba la face contre terre, tellement abîmé dans les remords, qu'il ï^e voulait faire écraser par les vlievaux des Anglais qui escortaient Jehanne, et ipiil le fallut emporter, tant son aveu public causait déjà d'émotion dans la multitude.

La charrette était accompagnée de huit cents Anglais, armés de toutes pièces, ijui, si nombreux qu'ils fussent avaii-nt grand'peino à faire ouvrir un passage, tau! la foule elail nondireuse et serrée; aussi Jehanne nnt-elle plus d'une d'une heure et demie à aller de la tour à la l>lace du Vieux-Marché. En y arrivant elle s'écria :

— 0 Rouen! Rouen ! est-ce ici que je dois mourir "î Trois échafauds étaient dressés sur cette place : l'un pour

les juges et les assesseurs, l'autre pour Jeluuuie, lo troi-

sième enfin pour le supplice. A la vue du bûcher, Jehanne prUit et détourna la tète ; mais son confesseur lui donna le crucifix à baiser, et Jehanne reprit assez d'assurance pour relever le front et pour regarder le bûcher.

Arrivée au pieddol'échafaud, où elle devait entendre la sentence, elle descendit par le derrière de la charrette, dont on ôta les planches, et monta les degrés, soutenue par Martin Ladvenu; La Pierre et Massieu restèrent en l«s.

A peine fut-elle parvenue à l'endroit qui lui était destiné, que le prêtre Misi commença contre elle un discours qui contenait [ilus d'injures qu'elle n'en avait jamais reçues des Anglais. Jehanne ne parut pas entendre, pria et baisa le Christ tout le tem[ji; (ju'il dura. Enfin le prédicateur termina sa longue diatribe par ces mots:

— Allez eu paix, l'Eglise ne peut plus vous défendre et vous remet entre les mains séculières. L'évèque prit alors la parole h son tour, et lut à Jehanne pour 'a seconde fois le jugement que le greffier lui avait déjà lu une première.

Dès que Jehanne l'eut entendu prononcer, elle se jeta à genoux, adressant à Dieu notre Rédempteur les plus dévotes prières, et demandant à tous les assislans, de quelque état et condition qu'ils fussent, tant du parti anglais que du parti Irançais, merci très humblement ; les requérant avec larmes, et en étendant ses mains liées vers eux, iju'ils priassent pour elle. Pendant ce temps, le bailli ordonnait au bourreau de s'emparer de la patiente et de la conduire au bûcher ; mais le bourreau lui-même, attendri par celte grande foi que Jehanne laissait voir, prolongeait ses préparatifs pour lui laisser le temps de faire ses dévotions, et elle les faisait avec une telle ardeur, dit la chronique, que les juges, prélat-s et autres assistans furent provoqués à grands pleurs et larmes, et que plusieurs Anglais professaient et reconnaissaient le nom de Diencn voyant celle qu'on leur avait représentée comme hérétique faire une si pieuse fin.

Cependant il y en avait d'autres qui, loin d'être émus de ce spectacle, n'en recevaient comme impression qu'une grande impatience de le voir terminé, tant ils craignaient toujours quelque sédition dans ta ville. Aussi, plusieurs soldats et capitaines criaient-ils:

— Pourquoi tant de façons et tant de longueurs; donnez nous la, et nous en aurons bientôt fini avec elle. Parmi toutes ces voix, celles de deux ou trois juges impatiens se faisaient entendre, criant :

— Allons, [irêtre; allons, bourreau, dépêchons-nous. Avez-vous donc envie de nous faire dîner ici ?

Il n'y avait plus moyen de retarder : les gardes se saisirent d'elle, lui mirent sur la tête une mitre sur laquelle étaient écrits ces mots : « Héréli<iue, relapse, apostate et idolâtre», et la traînèrent du c^Mé du troisième échafaud. Arrivée au pied du bûcher, ils la jetèrent dans les mains du bourreau en lui cr'"-jit :

— Fais ton office.

Quant à Jehanne, elle se retourna vers maître Martin, lui tendant les bras et lui disant :

— Mon père, je vous en supplie, ne m'abandonnez pas. Le digne honnne n'avait pas besoin de cet apjH^I, el il

avait suivi Jehanne, et comme l'échafaud était très élevé, afin que tout le monde pût la voir mourir, il l'aida à y monter, ce qui était difficile h cause des chaînes qui lui attachaient les jambes. Enfin le bourreau et le pn^'lre la soulevèrent dans liAirs bras, tandis qu'un aidi^lxnim-au l'attirail à lui par dessous les é[>aules. Maître Martin moula après elle, et le lx)urreau monta le dernier.

Alors, avec l'aide de son valet, il l'attacha par le milieu du corps au iwteau qui l'orinail le centre du bûcher. Jt-hanne ne faisait aucune résistance, se laissant faire el so contentant de dire à haute voix :

— Vous tous qui êtes ici et qui croyez en Dieu, priex Dieu pour moi I Enfin le bourreau en finit ave»' elle, et redescendant suivi de son valel, il la laissa seule, vivec frère Martin, sur le bûcher. L;»pierre et Massieu étaient restés au bas et lui criaient :

ŒUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DU>rAS.

— Bon courage, Jehannel bon couragp, et Dieu t'assisterai

Elle répondait:

— Merci, bonnes gens, merci.

En ce moment, le bourreau s'approcha du bûcher avec une torclie, et conmie aux quatre coins on avait amassé ie la résine et autres matières combustibles, le feu y prit rapidement. Ce feu gagna avec une telle promptitude, que maître Martin, tout occupé de ses pieuses fonctions, ne s'aperçut pas qu'il s'approchait de lui. Ce fut Jehanne (jui te remarqua et qui lui dit :

— Au nom de Dieu! prenez garde, mon père; la flamme va prendre à votre robe 1 Descendez vite, et montrez-moi toujours le crucifix jusqu'à ce que je meure I

En effet, le prêtre n'eut que le temps de descendre, car le feu gagnait avec une telle rapidité que les Anglais se plaignaient à cette heure que ce supi>lice, tant attendu et tant retardé, allilt trop vite. En ce moment, on no sait pourquoi, l'évAque eut le courage de descendre do son échafaudet de s'avancer vers le b(!lcher.

— Evéquc ! év(^que ! cria Jehanne, c'est par vous que je meurs, vous le savez bien !

Puis sentant la chaleur de la flamme:

— 0 Rouen I Rouen I .s'écria-t-elie une .seconde fois, j'ai bien peur que tu ne souffres de ma mort !

Alors la flamme continua de gagner, tandis que la fumée faisait un rideau entre la patiente et les spectateurs; mais tant qu'on la put distinguer, on la vil les yeux levés au ciel, et l'on entendit sa voi\ qui invoquait Dieu. Enfin la flamme succéda à la fumée; on entendit une dernière fois le mot de Jésus; puis un grand cri d'angoisse retentit: c'était l'Eli, Fit mbactani! du Christ de la France.

A peine Jehanne fut-elle morle, que le bourreau s'avança vers maître Ladvenu, lui demandant s'il croyait que Dieii ne le punirait pas du mal qu'il avait fait à cette femme, (pi'il regardait, disait-il, comme une sainte. Maître Ladvenu essaj'a de le rassurer, en lui disant ipi'il n'était que l'instrument, et que Dieu saurait distinguer l'instrument qui avait frappé du bras qui l'avait conduit. Mais ce fut bien pis lorsque, le bourreau moulant sur l'échafaucl, il vit que malp-é l'huile, le soufre et le charbon qu'il avait appliqués sur la poitrine de Jehanne, son ereur était resté intact, entier et plein de sang. C'était la prevnihTO fois que cela lui arrivait depuis dix-neuf ans qu'il s.xcr(;ait sa terrible profession.

Mais cette compassion que ressentait le bourreau avait encore atteint bon nombre d'autres personnes : au moment où le bourreau avait mis le feu au bûcher, plusieurs des assesseurs, et entre autres Uouppeville, Migot, Fabry, Riquier et Manchon, avaient quitté leur place et s'étaient retirés, disant qu'ils ne pouvaient supporter un pareil spectacle. Manchon, qui était notaire apostolique, déclara même que jamais il n'avait versé tant de larmes pour aucun des malheurs qui lui élaiont arrivés; et cela était si vrai, que d'une partie de l'argent (|u'il avait reçu [)0ur lo procès, il acheta un missel dans lequel il ne cessa de prier pour Jehanne durant tout le reste de sa vie. Bi<'n plus, au moment où la patiente expira, on entendit un chanoine do Rouen, nommé Jean de La Pie, qui disait :

— Iléias! hélas! mon Dieu, faites-moi la grûce à l'heure de ma mort de mettre mon ame dans le môme lieu où est celle de Jehanne.

Il n'y eut pas jusqu'au secrétaire du roi d'Angleterre, nommé Ji'han Frappart, qui revint de l'exécution pleurant d'une manière lamentable, en disant :

— Malheur h nous! malheur à nous! nous sommes tous perdus; car on vient de brûler une sainte personne dont l'Ame est <lans la main de Dieu.

Mais le récit qui frappa le plus l'esprit de tous fut celui d'un Anglais, qui haïssait tellement Jehanne qu'il l'avait insultée dans sa prison, à ses interrogatoires et à sa première exposition, lui jetant des malédictions plus furieuses ([u'aucun autre, et qui enfin avait dit que, le jour où elle serait brûlée, il apporterait un fagot au bûcher. En effet, il s'approchait de l'échafaud avec sa charge de bois, lorsque tout h coup les jambes lui manquèrent, et on lo vit tomber h genoux, les mains étendues vers Jehanne, criant grâce, et prêt h s'évanouir. Aussiti'it on accourut h lui, on le releva, et on lui ilemanda ce qu'il avait : alors il déclara haulenu-nt qu'au moment où Jehanne avait crié Jésus ! il avait vu une colombe .sortir du feu et monter au ciel, et qu'il avait la certitude que cette colombe étaitl'âmo de la marlyre.-

Le môme jour, le cardinal d'Angleterre, craignant que, s'il restait quelque relique de Jelianue, ces reliques ne fissent quelque miracle, ordoima (|ue le eo^ur resté intaci lui fût remis, et que les ceuilrcs de son corps, môlécs à celles du bûcher, fussent jeti'cs au vent du haut du pont, et emportées ainsi par la Seine vers l'Océan.

Et ces choses arrivèrent le trentième jour de mai 1431.

ya V» JiSIIANKB LA rCCKLLB.

PRAXÈDE

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