OEUV». COUP. — T. V
dit, la veille du saint jour de Pâques, que l'on comptait bien trente mille chevaucheurs de la première noblesse du monde, en la ville de Barcelone et ses environs.
Dès le malin, le seigneur comte Raymond Bérenger IH avait fait publier à son de trompe dans la ville, qu'à l'heure de midi, aussitôt après VAUaluia ihanlé, et au premier coup des cloches qui annoncerait leur retour, tout le monde devait quitter le deuil, couper sa barbe et se disposer à la fête. Aussi, dès que V Alléluia fut repris et qu'on entendit fr.^mir le branle joyeux des cloches, chacun se disposa ainsi que le roi avait ordonné ; si bien que les rues, qui une heure auparavant éiaienl tristes et silencieuses, se irouvèrenl, une heure après, pleines de monde et de rumeurs; car on avait ouvert à la fois les barrières et les portes, et les chevaliers étrangers étaient entrés dans la ville, et les bourgeois étaient sortis de leurs maisons.
Et cependant il n'y avait à Barcelone que ceux qui n'avaient pu être invités au palais de l'Aljaferia: et, comme nous l'avons dit, leur alUuonce était grande, car le seigneur comte avait clé obligé de dérider qu'il ne recevrait à sa table et dans son château, que quiconque serait roi ou envoyé de roi , gouverneur de province , archevêque , prince, duc ou comte; cl rien t|ue de ceux-ci et de leur suite, il y avait quatre mille personnes qui s'étaient irou\é«s le droit d'étie hiMes et convives du seigneur comte de Barcelone.
Tout le joui; cette nuiliitude parcourut la >ille, visitjnt les églises, s'arrêlant devant les bateleurs, et passant de la prière aux jeux profanes, et des jeux profanes à la prière ; mais quand le soirv nt, chacun sachemina vers le palais du comte, situé i"! deu.i grands milles de la cité, car le comte, le soir même, devait faire la veillée dos armes dans l'église de Saint-Sauveur. Tout le long de la roule, des torches el des brandons avaient été places pour éclairer le cortège, et de peur que ces lorches ei ces brandons ne fusse;it déplaiés
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œUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS.
et ne laissassent des intervalles sans lumière, leurs places avaient été lixées d'avance, et il était défendu, sous aucun prétexte, de les déplacer.
Au moment où sonna l'heure de vêpres, on alluma tous ces brandons, quoiqu'il fit encore jour, de sorte qu'en un instant une longue li^'ne de flamme s'étendit du palais de l'AIjaferia jus(|u'à l'église de Saint-Sauveur ; puis au même moment des hérauts d'armes, portant les bannières du comte, parcoururent tout le chemin pour que le peuple se rangeât aux deux côtés de la route, et n'empêcbàt aucunement le cortège de s'avancer.
Au dernier coup de la cloche de Têpres, la porte du palais s'ouvrit aux grands cris de joie de la multitude, qui attendait depuis l'heure de midi.
Les premiers qui parurent furent les fils des plus nobles chevaliers de la Catalogne; ils étaient à cheval et portaient les épées de leurs pères -, et c'étaient de vaillantes épées tout ébréihées dans les tournois ou dans les batailles, dont chacune avait un nom, comme l'épée de Cbarlemagne, de Renaud ei de holand.
Derrière eux venaient les écuyers des chevaliers qui devaieni être armés dans la journée du lendemain; ils portaient nues les épées de leurs maîtres : celles-là, au conlraire des premières, étaient vierges et brillantes; mais ou savait qu'aux mains qui devaient les recevoir, elhs perdraient bientôt leur virginité dans le sang et leur lustre dans la bataille.
Puis venait l'épée du seigneur comte, faite en forn)e de croix pour lui rappeler toujours qu'il était soldat de Dieu avant d'èlre prince de la terre : c'était l'épée la plus riche et la mieux garnie qu'ait peut-être jamais portée comte, roi ni empereur; et celle épée, en attendant quelle passât aux mains de son maître, était dans la main du vieux don Juan Ximénès de la Roca, l'un des plus vaillans chevaliers du monde, lequel marchait lui-même entre d'autres chevaliers qui étaient, l'un le baron Guillaume de Cervallo, et l'autre sir Olho de Moi ada.
Après lépée du seigneur comte venaient deux chariots de •("S écuries, (barges de torches et portant chai un plus de dix quintaux de cire qu'il oflrait en don i\ léglisc de Saint-,>Jauveur, avant fait vœu d'un cierge qui faisait le tour de la ville de Barcelone ; et cela, parce que, retenu dans ses Etats par la maladie du roi son père, il n'était point parti pour la croisade ; ce qui lui éLail une douleur comme chevalier, et un remords comme chrétien. Ces torches étaient allumées, quoiqu'il n'y en eût aucun besoin, tant les autres luminaires jetaient du clarté.
Après (es deux chariots venait le seigneur comte lui-même, chevauchant sur un cheval caparaçonné d'un magnitique harnais : c'était un beau jeune homme de dix huit à dix-neuf ans, portail! de longs cheveux qui tombaient de chaque ( ùlé sur ses épaules, et maintenus sur son front par un lU d'or. Il était vêtu de son justaucorps de guerre, car pendant la Willée il devait revêtir sa cuirasse ; mais ce justaucorps était caché par un grand manteau de drap d'or qui tombait jus(|ii'a ses étriers. Derrière lui venaient ses armes portées par deux nobles : c'était un casque .1 visière fermante, une ciitte «le mailles d'acier et d'or, et un bou('lier sur lequel était gravée la guirlande de roses, signe du souverain pouvoir (liez les comtes de Uarcelone. Le noble qui portait ces armes était ad'ompagiu- de deux autres nobles qui avaient nom, l'un, Ho^cr, comte de Pallars, et l'autre, Alphonse Ferdinand, seigneur d'Ixer , et tous deux tenaient leur ép('e nue, comme pour défendre tes armes royales, ainsi qu'ils eussent (ouvert la (éle el la ^loiuiDe de leur noble maître et &ci- Kneur.
Après le» arment du seigneur comte, venaient, deux par deui, le» nobles qu'il allait armer clievalicrs; IIh étaient au nombre de liou/e, el devaient a leur tour, aussitôt qu ils auraient reçu l'ordre, armer chacun dix chevaliers ; et ces cent vingt les suivaient chevaurhani au^si deux par deux sur leur» beaux chevaux tout couvert* de draps d'or eldc magDlliques haniai»
Pui» derrière eux, car 11» avalent pris le pas sur toux, «omme béro» de la ftte, venaient, tuivani leur rang »l quatre
par quatre, d'abord les prélats, puis les rois et envoyés des rois, puis les ducs, puis les comtes, puis les simples chevaliers, séparés les uns des autres par des musiciens qui faisaient retentir l'air du bruit de leurs trompettes, de leurs timbales et de leurs flûtes. Ce dernier groupe était suivi d'une multitude de jongleurs vêtus en sauvages, courant à pied ou montés sur des petits chevaux sans selle et «ans bride, dont ils se servaient pour leurs tours, et qu'ils faisaient manœuvrer à la voix : tous faisant un tel bruit et poussant de telles clameurs, qu'il eût semblé à quelqu'un qui les eût entendus sans en connaître la cause, que le ciel et la terre s'abimaient comme à la dernière heure du dernier jour.
Ainsi, et par la grâce de Dieu, à la lueur des brandons qui changeaient la nuil en jour, et les ténèbres en lumière, au bruit le plus éclatant des tambours, des timbales, des trompettes et autres instruniens, aux cris des jongleurs et des hérauts, qui criaient tous : Barcelone! Bareelore ! on vinià l'église de Saint-Sauveur. Quoiqu'il n'y eût eu, comme nous l'avons dit, que deux milles à faire, le cortège avait mardié si lentement, alln que ehacun eût tout le temps de le voir, (pie minuit sonnait au moment où le comte mettait pied à terre sous le portail , ou l'attendait avec tout son clergé l'archevêque de Barcelone, qui devait le sacrer le lendemain.
Alors tous les nobles qui devaient être armés le lendemain, le seigneur comte en tête, entrèrent dans l'église et tirent ensemble la veillée des armes, récitant des oraisons, se réjouissant et chantant les cantiques de Notre Seigneur Jésus-Christ. Ils passèrent ainsi toute cette bienheureuse nuit pendant laquelle ils entendirent très dévotement les matines, aux(iuelies assistèrent les archevêques, évéques, prieurs et abbés, qui dirent tous leurs heures avec un s" grand recueillement, que ce fut une édilication pour tous les assisians.
Quaiul le jour fut venu, on ouvrit l'église aux fldèles, et elle se remplit que c'était merveille comment tant de créatures humaines pouvaient tenir sans être sufl'oquées dans un pareil espace. Alors l'archvéque se revêtit pour dire la mes: se, et le seigneur comte à son tour passa un surplis comme s'il allait la servir, puis par dessus le surpl^ Il mit la dalmatique la plus riche dont jamais empereur ou roi ait été revêtu ; ensuite il passa â son cou une etgle si magnilique et si surchargée de perles et de pierres précieuses, qu'il serait impossible de dire ce qu'elle valait; entin, il prit le manipule, (|ui était aussi très splendide, et â cha(|ue vêtement qu'-il prenait l'archevêque répétait une oraison. Puis tout cela fait, il commença de dire la messe : et lorsque l'épltre fut achevée, il s'arrêta un instant, tandis qu'au son grave el sonore de l'orgue, les deux parrains du comte, qui étainil l'un don Juan Ximènes de la Roca, ci l'autre Alphonse Ferdinand seigneur d'.'xer, s'approchèrent de lui, el l'un lui chaussa l'éperon droit, et l'autre l'éperon gauche. Alors le comte s'approcha de l'autel, se prosterna devant le tabernacle et dit tout bas une oraison, tandis que l'aniievêque, debout â côté de lui, priait tout haut. Kiitin, celle prière finie, il se relira, prit l'épée sur l'autel, baisa humblement la croix qui en faisait la poignée, la ceignit autour de ses reins, el lorsqu'il l'eut ceinte, la tirant du fourreau, il la brandit trois fuis. A la première fois qu'il la brandit, il délia tous les ennemis de la saillie lui calholi(|ue , i la seconde, il Jura de secourir tous les orphelins, les pupilles et les veuves ; i la troisième, il promit de rendre Justice pendant toute sa vie, aus.si bien aux plus grands qu'aux plus petits, aussi bien aux étrangers (|u'it ses propres sujets.
A ce dernier seruu'ut, une voix pleine et sonore répondit Amen; el chacun se retourna pour voir d'où venait cette voix : c'était celle d'un Jongleur proM'nçal qui o'élait introduit dans l'é|tlise, et (|u'on voulut ( hasser comme n'étant |tas digne de se lrou>er en M bonne compagnie; mais le romte avant demande ce que c'était, et l'ayant appris, il ordonna qu'un le laissât â m place, disant (|u'cn un (tareil moment 11 De de\ait repousser aucune prière, de noble ou de vilain, ie ricbc uu de pauvre, Uv furt ou do faible, pourvu qu'elle sertit
PRAXÈDE
tSI
d'un cœur droit et bien inlentiomié. Le jongleur fut donc laissé à sa place, et le seigneur comte, ayant remis son épée au fourreau, offrit sa personne et son glaive à Dieu, le priant de le tenir toujours en sa sainte garde et de lui accorder la victoire contre tous ses ennemis. Alors l'archevêque l'oignit du saint-chrême sur l'épaule et au bras droit. Aussitôt i' prit la couronne sur l'autel et la posa sur sa tête, où ses deux parraius raffermirent. Au même instant, les archevêtjues, les évêques, les abbés, les princes et les deux parrains du comte s'écrièrent à haute voix : Te Deum laudamus, et tandis qu'ils entonnaient ce chant, le seigneur comte prit le sceptre d'or dans sa main gauche et le globe dans sa main droite, et les porta ainsi tant que dura le Te Deum et l'Evangile. Il les reposa ensuite sur l'autel et alla s'asseoir sur le siège comlal, où passèrent devant lui les douze nobles, qu'il arma l'un après l'autre chevaliers, et qui se rendirent aussitôt chacun dans une des douze chapelles, où ils armèrent à leur tour chacun dix. chevaliers.
La cérémonie terminée, le comte, couronne en tête, reprit de nouveau le globe dans sa main droite et le sceptre dans sa main gauche, et ains-i couronné et portant les insignes du pouvoir, il sortit de l'église et remonta sur son cheval, revêtu de la dalmatique, de l'étole et du manipule. Mais coralae il ne pouvait conduire lui-même sa monture, à la courbure du frein étaient attachées deux paires de rênes ; une paire, et c'était celle qui s'attachait au côté gauche, était tenue par les deux parrains; les autres rênes, qui étaient de soie blanche et (]ui avaient bien quarante pieds de long chacune, étaient tenues par l«s barons, les chevaliers et les plus notables citoyens de la Catalogne; et après ceux-ci venaient les six députés de Valence, les six députés de Saragosseet les quatre députés de Tortose ; tous ceux qui tenaient les rênes, soit k droite, soit à gauche, marchaient à pied en signe de respect et d'infériorité. Ce fut ainsi el en suivant le même ordre et la même roule, que le seigneur comte, toujours accompagné du même' cortège, et au milieu des cris et des fanfares, rentra vers nones en son palais d'Aljaferia, dont il était sorti la veille après vêpres. Arrivé là, il mit pied à terre et entra dans la salle à manger, où on lui avait préparé un (r6ne très élevé au milieu de deux sièges d'or, sur lesquels il déposa le sceptre et la couronne. Alors ses deux parrains s'assirent à une petite distani;e de lui, et à côté d'eux les rois d'Aragon et de Castille, rarchevêque de Barcelone, rarchevê(|ue de Saragosse et l'arilievêque d'Arboise ; puis à une autre table s'assirent à leur tour les évêques, les ducs et tous les nobles qui avaient été faits chevaliers ce jour-lù ; enfin prirent place les barons, les envoyés des diflérentes provinces et les plus notables citoyens de Barcelone, tous en fort bon ordie, car leurs places leur étaient assignées selon leurs rangs, et ils avaient pour les servir des serviteurs nobles el des (ils de chevaliefs.
Quant au seigneur comte-, il élait servi par douze nobles, et son majordome était le baron Guillaume de Cervallo, lequel vint, apportant un plat et chantant une roiule, aicompagné des douze nobles, qui chacun apportaient un mets différent et répondaient tous en chantant. La ronde achevée, il posa le plat devant le comte et en tailla un morceau qu'il lui servit ; puis, quittant son manteau et sa cotte de drap d'or :1 fourrure d'hermine et ornée do perles, il les donna a un jongleur. Aussitôt, on lui apporta d'autres riches vétemcns qu'il niit^ur lui, et il alla avec les douze nobles cherclu'r le second service. Un instant après il revint, chaulant une nouvelle ronde et apportant d'autres mets ; et celle fois comme l'autre, apiès avoir taillé et servi, il donna de nouveau les vêtemens qu'il portait à un autre jongleur; et il y eut dix services, et i» chaque service, il lit ainsi largesse: ce qui fut grandement approuvé de loule la noble assemblée.
Après être resté trois heures a lableà peu près, le comte se leva, reprit le globe et le sceptre, et passant dans la chambre voisine, il alla s'asseoir sur un siéjçe élevé sur dos gradins. A côté de lui s'assirent les deux rois, el tout autour d'eux, sur les degrés du tiôno, tous les barons, chevaliers et notables ciloyons. Mors un jongleur s'approcha et chaula une nouvelle sirvcntc qu'il avait composée; elle clait intitu-
lée : la Couronne, le Sceptre et le Globe; voilà ce qu'elle disait :
» La couronne étant toote ronde et e rond n'ayant ni » commencement ni lin, cela signifie : Notre Seigneur vrai «Dieu tout puissant, qui n'a point eu de commencement et » n'aura pas de tin; et parce que celte couronie signilie » Dieu tout puissant, on vous l'a placée sur la tête, el non Il au milieu do corps ou aux pieds, mais bien sur la tête, ; » signe de l'intelligence ; et parra qu'on vous l'a placée sur » la tète, TOUS devez toujours tous souvenir de Dieu (ûut « puissant. Puissiez-voos avec celte couronne humaine et » périssable gagner la couronne de la gloire céleste dont le I) royaume est éternel.
-> Le sceptre signitie la justice, que vous devez exercer » entre tous ; et comme le sceptre est une verge longue e' » tendue, el frappe et châtie, ainsi la justice chliie, afin qus » les méchans ne fassent plus le mai et que les bon» dcvientt nent encore meilleurs.
Il Le globe signilie que comme vous tenez le globe en vo- » tre main, vons tenez aussi dans votre main voire comté et » votre pouvoir; et puisque nieu vous les a conhés, il faut » que vous les gouverniez avec vérité, justice et eléuience, » et que vous ne souffriez point que qui que ce soit leur ■> cause du dommage, ou par vous ou par autrui. •
Cette sirvente, que le comte parut entendre avec plaisir et en prince qui, en comprenant bien le sens, se promet de le mettre en œuvre, fut suivie d uue chanson nouvelle que chanta un second jongleur, et d'un poénie que récita un troisième; puis tout cela étant chanté et dit, le roi reprit le globe et le sceptre, et monta dans sa chambre pour se reposer, car il en avait bien besoin; mais au moment où il venait d'ôter son manteau royal, on vint lui annoncer qu'un jongleur voulait absolument lui parler, ayanl, disail-il, à lui annoncer une nouvelle du plus haut intérêt, et qui te souP frait pas le moindre retard.
Le comte ordonna qu'on le fit entrer.
Le jongleur entra, et ayant fait deux pas dans la cliaiibr*, il mit un genou en terre.
— Parle, lui dit le comte.
— Qu'il plaise d'abord à votre seigneurie, répondit le jo»gleur, d'ordonner qu'on nous laisse seuls.
Raynrond Bérenger lit un signe et chacun se retira.
— Qui es-tu? demanda le comte lorsque la porte se fut refermée derrière le dernier de ses serviieurs.
— Je suis, dit le jongleur, celui qui a repondu amen lorsqu'aujourd'hui, dans l'église de Saint-Sauveur, vous avez, celle épée à la main, promis de rendre justice pendant loule votre vie aussi bien aux plus grands qu'aux plus petits, aussi bien aux forts qu'aux faibles, aussi bien aux étrangers qu'à vos propres sujets.
— Et au nom de qui demandes-tu justice?
— Au nom de l'impératrice l'raxède, injustement accusée d'adulièreparGunlhramdeFalkembourgetWallherdeThan, et condamnée par son mari, l'empereur Henry IV, à mourir dans le délai d'un an et un jour, s'il ne se présente pas un champion pour la défendre.
— Et comment a-l etle choisi pour uue pareille mission, un aussi étrange messager?
— l'arce que nul qiu' moi peut-être, pauvre jongleur, ne se rot exposé ;■! la colère d'un anssi puissant empereur que l'emprreur Henry IV, el à la vengeance de deux chfvaliers aussi redouiahles queCunlhram de Kaikombourg el VValiher de Than ; et certes, je ne l'eusse point fail moi-même si je n'y eusse été convié par ma jeune maîtresse, la mar<]uise Douce de Provence, qui a de si beaux toux ot une si douce voix, que nul ne peut lui refuser ce qu'elle demande, et qnl m'a demandé de me mettre en quête d'un rhevalier «s«et brave et assez quêleur de renommée pour venir défendre si noble souveraine. Alors je suis parti, allani de ville en vil^ et de chilieau en chilea.. ; mais .1 iTtle henn\ toute la pins vaillante chevalerie est en Terre Sainte, de sorte que j'ai rarncment parcouru l'Italie ci la France, toujours cherrlianl un
ŒDM\ES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS
champion ;~i celle infortune impériale et n'en Irouvanl nulle part. J'ai entendu parler de vous, monseigneur, comme d un bra.e et aventureux chevalier, et je me suis mis en roule ■ pour Barcelone, où je suis arrivé aujourd'hui même. J'ai demandé où vous étiez. On m'a répondu que vous éliez dans l'église; j'y suis entré, monseigneur, comme vous teniez celle noble épée à la main, jurant de rendre justice aussi bien aux grands qu'aux petits, aussi bien aux forts qu'aux faibles, aussi bien aux étrangers qu'à vos propres sujets, et il m'a semblé ([ue c'était la main de Dieu qui me conduisait à vous dans un pareil moment, ei j'ai crié : Ainsi soil-il.
— Ainsi soit donc, répondit le comte, car pour l'honneur de mon nom et l'agrandissement de ma renommée, au nom de Dieu, j'entreprendrai celle aventure.
— Grâces vous soient rendues, monseigneur, répondit le jongleur, mais sauf votre bon plaisir, le temps presse, car déjà dix mois se sont écoulés depuis le jugement porté par l'empereur, et il ne reste plus à laccusée que deux mois et un jour, ce qui est à peine ce qu'il nous faut de temps pour nous rendre à Cologne.
— Eh bien ! dit le comte, laissons achever les fêtes qui doivent tinir jeudi soir -, vendredi nous rendrons grâce à Dieu, et samedi nous nous mettrons en voyage.
— Qu'il soit fait à votre volonté, monseigneur, dit ie jongleur en se retirant.
Mais avant qu'il ne sortît, le comte Raymond détacha de ses épaules et lui mit autour du cou une magniticiue cliainc d'or qui valait bien cinq cents livres, car le seigneur comte était un prince aussi niagnilique que brave, à telle preuve que ses contemporains l'ont surnommé le Grand, et que la postérité lui a laissé le nom que lui avaient donné ses contemporains.
Et encore, c'était un homme religieux, car ces fêtes, dont il demandait au jongleur d'attendre la (in, avaient été données, comme nous lavons tlil, en imitation de ISotre Seigneur Jcsus-Clirist, qui, en ce bienlieureux jour de Piu|ues, réconforta, par sa résurrection, la \ ierge, madame t^ainle- Marie, ses apôtres, ses êvangélisles et ses autres disci|ili's, qui étaient auparavant tristes et allligés à cause de sa Passion ; aussi, dit le chroniqueur au(|uel nous empruntons ces détails, le vendredi au malin il survint, par la grâce de Dieu, une bonne pluie qui enveloppa toute la Catalogne, l'Aragon, le royaume de Valence et de Murcie, et qui dura jusqu'à la fin du jour. Ainsi la terre qui en avait grand besoin, eut aussi son complément de joie, alin que rien ne main|uàt aux présages d'un règne (|ui fut l'un des plus grands et des plus heureux dont la noble ciié de Barcelone ait gardé le bouvenir.